AVANT-PROPOS
Parmi les grands aventuriers dont la célébrité occupa l'Europe au xvme siècle, Cagliostro fut, sans contredit, un type tout à fait à part et qui mérite d'être étudié avec une sérieuse attention. Arrivant au milieu de l'époque la plus sceptique qui fut jamais, ce charlatan eut ses triomphes, ses sectaires , ses admirateurs et ses dupes, comme s'il eût vécu à la cour de Catherine de Médicis , aux beaux jours de la sorcellerie, de l'astrologie et de la nécromancie.
Le xvme siècle , dans sa dernière période , sortant des mains de Voltaire et des encyclopédistes, ne croyait presque plus en Dieu; il était rationaliste comme un logicien absolu , matérialiste comme un débauché incorrigible, et cependant il fut crédule comme un enfant, ou plutôt comme un vieillard énervé et qui a recours aux empiriques.
La science avait fait de magnifiques conquêtes sur Terreur; elle triomphait radieusement. Une tache vint cependant à passer sur cet astre , et les esprits ébranlés doutèrent de la science. Cette tache sur un
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disque étincelant, c'était le charlatanisme, dont la propagande grandissait de jour en jour.
Ces aberrations de l'esprit public se rencontrent dans les meilleurs temps. Et nous-mêmes , si vains aujourd'hui de nos progrès immenses et des merveilleux et riches résultats de la science, nous si fiers, avec raison , de nos forces et de nos conquêtes , nous xix* siècle, sommes-nous exempte de toute infirmité morale , et avons-nous si bien redressé et pourchassa le charlatanisme, qu'il n'ait pu verser dans notre coupe un grain de folie?
Mais ces considérations nous mèneraient peut-être plus loin que nous ne voudrions. Notre but est seulement d'étudier un des plus curieux caractères du temps passé, de raconter d'étranges fourberies, de dérouler sous les yeux du lecteur l'odyssée d'un aventurier célèbre; d'intéresser et d'amuser autant que possible; de prémunir et d'instruire s'il y a lieu, ou plutôt si cette mission n'est pas au-dessus de nos forces.
Toutefois, que nos lecteurs ne s'y trompent pas, ce n'est point un roman que nous écrivons. A travers une vie extraordinaire comme celle de Cagliostro, on rencontre bien des chemins tortueux oîi l'on est forcé de s'engager faute de documents certains; mais il est aussi des points historiques trèslumineux dans cette existence exceptionnelle, et sur lesquels il n'est pas permis d'hésiter. Nous dirons donc toute la vérité , cherchant à montrer le comte de Cagliostro tel qu'il était , avec sa physionomie carac-
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térislique, sans déguiser ses vices , mais aussi sans amoindrir ses qualités. Avec une autre éducation et d'autres débuts dans le monde, Cagliostro, au lieu d'avoir été un grand aventurier, souvent criminel, serait peut-être devenu un homme célèbre et honoré.
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Païenne. — Première jeunesse de Cagiiostro.
Le 8 juin de l'année 1743 naquit à Palermc Joseph Balsamo , qui porta dans la suite le prénom d'Alexandre et le nom et le titre de comte de Cagiiostro.
Pierre Balsamo, son père, et Félicie Braconieri, sa mère, étaient d'honnêtes marchands palermitains , très-bons catholiques et fort soucieux de l'éducation de leur famille ; ils avaient plusieurs enfants. Ils vendaient des draps et des étoffes de soie. Leur boutique était, dit-on, fort bien achalandée, dans le quartier populeux que partage en deux la belle rue del Calsaro.
Malheureusement pour cette famille, et surtout pour Joseph , Pierre Balsamo mourut avant d'avoir 124 a
vu grandir tous ses enfants et d'avoir pu pourvoir à leur établissement.
Le jeune Joseph avait un esprit prompt et subtil, une imagination ardente, un caractère aventureux et passablement rusé. Il avait deux oncles maternels, bons bourgeois de Païenne , qui jugèrent que cet enfant pourrait aller loin dans les sciences et dans les lettres , et qui se chargèrent de son éducation.
Le plus court chemin pour se distinguer dans la carrière qu'on voulait faire suivre à Joseph étail d'entrer dans les ordres ecclésiastiques. Malheureusement les oncles ne prévirent pas combien le neveu serait mauvais prêtre , s'il persistait à resler dans l'Église. Us le placeront au séminaire de Sainl- Roch de Palerme. Joseph Balsamo ne tarda pas à céder à ses instincts d'indépendance et de complète indiscipline : il s'enfuit du séminaire. Rattrapé en compagnie de vagabonds , il fut confié et sévèrement recommandé au père général des, Bonfratelli, qui se trouvait de passage à Palerme. Joseph avait alors treize ans. Le père général s'empara de lui et promit d'en faire un moine, bon gré mal gré. 11 partit avec lui, et, montés chacun sur une mule, suivis de deux autres frères, ils gagnèrent le couvent de l'ordre de Saint-Benoît , situé aux environs de Cartagirone.
Les murs du couvent étaient fort élevés, et la
porte était confiée à un frère tourier inflexible. II fallut se résigner. Joseph Balsamo endossa la casaque de novice. Le père général devina son goût pour l'herborisation et sa curiosité pour l'histoire naturelle. Il le confia à l'apothicaire du couvent, espérant ainsi l'attacher à son nouvel état et l'amener un jour à devenir un assez bon religieux. Le jeune Joseph s'accommoda d'abord assez bien de ses relations avec le frère apothicaire ; il profita même de ses leçons, et, au bout d'un certain temps, il parvint à manipuler les drogues avec une grande sagacité. Mais les instincts de Joseph s'éveillaient singulièrement, et, dans les premiers éléments de la science, Je rusé Sicilien devinait déjà des secrets utiles au charlatanisme. Cependant il s'adonna assez franchement à l'étude des principes de la chimie et de la médecine. Son maître apothicaire espérait beaucoup d'un élève tel que lui. Un trait assez singulier révèle le caractère à la fois rusé et hâbleur qui, dans la suite, se développa d'une manière si prodigieuse chez le jeune Balsamo. Un jour le novice fut chargé, au réfectoire, de faire la lecture d'usage pendant le repas des religieux., Le livre que lisçût( Balsamo était le Martyrologe; mais voilà que tout à coup il céda à une inspiration diabplique, et se mit à substituer au texte sacré on ne sait quelle version suggérée par son imagination déréglée , altérant le sens et le&
faits, et poussant l'audace jusqu'à remplacer les noms des saintes par ceux des courtisanes les plus renommées. Le scandale fut au comble et les bons pères jugèrent dès ce moment-là à quel degré de vice et d'effronterie pourrait un jour arriver un écolier capable à cet âge d'un trait si hardi.
On infligea au novice une rude pénitence. 11 s') soumit en apparence; mais l'occasion qu'il guettait se présenta fortuitement. Une nuit, trouvant moyen de se dérober à la surveillance des gardiens, il s'évada du couvent, courut la campagne, et, après quelques jours de vagabondage , arriva à Païenne.
Ses oncles commencèrent à désespérer de lui. Ni les remontrances ni les conseils n'étaient écoutés. Joseph Balsamo se riait de tout; son goût effréné pour là licence l'entraînait. Il se lia avec des vauriens ; ses mœurs furent bientôt perdues. Il se livra à la débauche en compagnie de la jeunesse la plus dissolue. L'ivrognerie, le jeu, le libertinage amenaient des querelles fréquentes , souvent même avec les gens de la police. Joseph Balsamo avait déjà des démêlés fort sérieux avec la justice correctionnelle.
Une accusation très-motivée pesa sur lui : il passait pour fabriquer avec habileté de faux billets de théâtre qu'il vendait avec une rare effronterie. Un de ses oncles voulut le retirer chez lui. L'indigne neveu vola à ce bon parent une somme assez ronde
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et des effets précieux. Il devint l'entremetteur des amours d'une de ses cousines avec un de ses amis, à qui il extorquait de l'argent en lui persuadant que la belle exigeait des cadeaux et des bijoux. Balsamo recevait les pièces d'or, n'achetait rien pour sa cousine, et s'appropriait les fonds que son ami lui confiait.
Sur une pente pareille, il est presque impossible de s'arrêter. Le jeune Balsamo fit bientôt très-bon . marché de son honneur et se livra à des actes criminels de la plus haute gravité. Il y avait à Palerme un certain marquis Maurigi, de mœurs très-dissolues. Maurigi convoitait un héritage qui devait revenir à une communauté. Il connaissait Balsamo et s'ouvrit à lui. Celui-ci imagina bientôt un expédient. Il avait un notaire pour parent. Il se mit à fréquenter son office, et trouva moyen de fabriquer un testament en faveur du marquis Maurigi , avec tous les caractères d'authenticité voulus par la loi. Muni de cette pièce soi-disant notariée, Maurigi fit valoir ses droits à l'héritage ; et frustra bel et bien la communauté d'une grande partie de la somme qui lui revenait. Il est plus que probable que le marquis récompensa largement Balsamo de ses soins. Ce faux fut découvert plusieurs années après l'époque où il avait été commis ; mais les coupables étaient depuis longtemps en pays étranger. Faut-il ajouter foi à une accusation plus grave en-
core? Le bruit courut un jour que Balsamo avait contribué à l'assassinat d'un riche chanoine ; mais ce crime ne fut jamais prouvé.
On se demande avec raison comment la justice ne parvint pas à se saisir de Balsamo, et comment elle n*arrêta pas ce jeune bandit, qui avait encouru les peines les plus sévères. Reportons-nous au temps et au pays. Au xvm* siècle, qu'était la justice en Sicile? quelle force de répression pouvait-elle exercer?... Et d'un autre côté, rappelons-nous ce que Balsamo était à quatorze ans ; cela pourra nous donner une idée du degré d'habileté et d'audace où il était parvenu à l'âge de vingt-deux ou vingt-trois ans. Plusieurs fois , cependant , Balsamo fut arrêté et enfermé, mais il se tira toujours d'affaire, soit par le défaut de preuves, soit par le crédit de ses parents et d'honnêtes Palermitains qui s'intéressaient à sa famille.
Doué de facultés assez remarquables pour les arts, il donna des leçons de dessin, et plusieurs fois il fut en bonne voie de repentance. Son adresse dans le maniement des armes était reconnue; il sentait sa supériorité, et il lui arriva souvent, & la suite de querelles , de se battre en duel ; malheureusement il ne reçut jamais un coup d'épée assez sérieux pour le mettre hors d'état de recommencer sa vie criminelle. Du reste, sa nature impétueuse le portail à prendre fait et cause pour ses corn-
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pagnons ; il méprisait le danger et payait de sa personne, dans l'occasion, comme le bandit le plus déterminé.
Ce lut environ à cetie époque qu'eut lieu l'aventure du trésor caché, disait-il, dans la campagne qui avoisine Païenne. Il avait noué des relations avec un orfèvre nommé Marano , dont il avait été à même de connaître l'esprit faible et superstitieux. Ce Marano croyait à la magie, et Joseph Balsamo passait déjà pour être très-initié aux sciences occultes. Un jour, il arriva chez l'orfèvre, avec un air composé et mystérieux. « Vous savez , lui dit-il , quels sont mes rapports avec les esprits supérieurs, et vous connaissez la puissance des incantations auxquelles je me livre. Il y a dans un champ d'oliviers, à quelques milles de la ville de Païenne, un trésor caché ; j'en ai la preuve, et, au moyen d'une évocation, je suis certain de découvrir le lieu précis où il faut opérer des fouilles. Hais cette opération exige des préparations coûteuses. Il me faut soixante onces d'or. Les avezvous à mon service? »
Marano se récria sur la somme, prétendant que les herbes et les drogues nécessaires aux préparations alchimiques étaient à des prix modérés.
« C'est bien, ajouta Balsamo, restons-en là. J'aurai le trésor tout seul. Un bonheur partagé n'est jamais qu'une moitié de bonheur pour chacun. »
Le lendemain , Marano était chez Y enchanteur ; il avait eu une fièvre d'or toute la nuit..
« Je me suis muni , lui dit-il , de la somme que vous me demandez. Cependant marchandez un peu avec les esprits.
— Vous les prenez pour de mesquins spéculateurs, répondit le fourbe. Le diable n'est pas juif, bien qu'il ait longtemps habité la Judée. C'est un «magnifique seigneur, vivant largement dans tous les pays du monde. Si on le traite avec honneur, il est prodigue et rend au centuple. Je trouve ailleurs les soixante onces d'or, et je me passerai de vous.
— Les voilà , » dit Marano en tirant de sa poche un sac de cuir.
On se rendit au clair de la lune dans le champ d'oliviers. Balsamo avait tout préparé pour ses évocations. Les préliminaires de l'incantation furent assez longs , et Marano haletait sous le charme de ces opérations magiques. Enfin la terre trembla, el des fantômes parurent surgir du sol. Marano se jeta la face contre terre. Le coup était prévu, et l'orfèvre fut roué de coups de bâton par les esprits infernaux, qui le laissèrent pour mort et prirent la fuite en compagnie de l'enchanteur et des soixante onces d'or.
Le lendemain l'orfèvre , recueilli par des muletiers , fut ramené chez lui et dénonça le fait à la
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justice. L'aventure fit grand bruit. On voulut arrêter Balsamo, qui, ayant prévu la visite des archers, avait pris du champ. Marano jura de faire assommer le fripon , si jamais il parvenait à le découvrir. Le fripon comprit parfaitement le péril de sa situation , et il se décida à s'embarquer sur une tartane qui faisait voile pour Messine.
Messine. — L'Arménien. — Le départ.
En débarquant dans cette seconde capitale de la Sicile, le jeune Balsamo était muni d'une assez belle somme pour subvenir aux frais de son séjour, qui du reste ne fut pas de longue durée. Il possédait une fort bonne part des soixante onces d'or de l'orfèvre. Il se logea dans une auberge en renom, près du port (un des plus beaux de la Méditerranée), et se mit en devoir de courir les aventures. Messine était alors le rendez-vous de l'Europe commerçante et le séjour favori des étrangère de distinction qu'attiraient dans cette charmante ville la douceur du climat et les riants paysages des environs. Cette heureuse et fière rivale de Reggio , qu'elle regarde sur la rive opposée, était bien loin, à cette époque , de prévoir les désastres du tremblement de terre qui faillit la renverser de fond
en comble en 1783. Elle comptait alors près de cent mille habitants.
Si Balsamo fut émerveillé des monuments de Messine , de la gaieté de la ville , de la grandeur du port et de l'imposant spectacle de la rade, une des plus belles du monde et toujours couverte de navires , c'est ce que les chroniques ne disent pas. Il est présumable que le jeune aventurier se préoccupa bien plutôt d'exercer quelque coupable industrie au milieu de cette riche population , que d'admirer les charmes et la poésie de l'antique Messana, cette colonie grecque transplantée de la Messénie sur les bords siciliens.
Ce fut, sans doute, à cette époque qu'il comprit l'utilité de changer de nom , dans le double, but de désorienter les gens au sujet de son passé, et de donner plus de distinction à sa personne à l'aide d'un nom plus aristocratique. Il se souvint donc qu'il avait à Messine même une tante appelée Vincente Cagliostro. Ce nom lui parut plus relevé que le sien; et puis, qui sait? la tante était vieille, elle avait de l'or.... Joseph Balsamo fit un rêve assez brillant, mais rapide. Il se mit à la recherche de cette tante ; il découvrit sa demeure , et quand il y arriva, Vincente Cagliostro en était absente : la chère dame était morte et enterrée depuis quinze ou vingt jours. En bonne catholique, elle avait doté les églises de Messine , et en chrétienne cha-
ritable , elle avait distribué aux pauvres le reste de son patrimoine. Ne pouvant rien tirer de cette prodigue défunte , Balsamo lui prit son nom , auquel il ajouta un titre de noblesse. Il se fit appeler le comte Alexandre de Cagliostro.
Le voilà donc gentilhomme titré par la vertu de son bon plaisir et par lettres patentes émanées de sa vanité. Du reste , l'amour-propre n'était pas le principal mobile qui l'avait poussé à s'anoblir; son esprit pénétrant et calculateur avait fort bien compris tout le parti qu'on pouvait tirer d'un nom et d'un titre à une époque où les privilèges de la naissance avaient encore tout leur prestige. Si le comté que se donnait Balsamo était chimérique, les profits qui pouvaient en provenir se réalisaient d'avance , à ses yeux , en belles espèces sonnantes.
Un jour, se trouvant près du môle, à l'extrémité du port, le regard errant sur la rade et l'esprit rêveur , Balsamo vit passer près de lui un personnage singulièrement vêtu , et dont le visage offrait un type des plus étranges. Ce personnage, âgé d'environ cinquante ans, lui parut devoir être un Arménien. 11 était coiffé d'un bonnet de soie et vêtu d'une sorte de cafetan. Il portait des bottes molles dans lesquelles se perdaient les plis d'un ample haut-de-chausse. De la main gauche il tenait un parasol , et de la droite, le bout d'un cordon auquel était attaché un beau lévrier albanais. Soit
curiosité , soit pressentiment , Balsamo salua le personnage, qui s'inclina légèrement, mais avec une dignité satisfaite. Balsamo fit deux pas en avant, et l'étranger s'arrêta.
« Vous n'habitez pas Messine, monsieur? dit celui-ci en sicilien, mais avec un accent étranger assez prononcé.
— J'y passe quelques jours , répondit Balsamo. J'admirais ce magnifique paysage maritime : la rade cernée par l'immense fer à cheval du littoral , et à l'horizon les rochers de Reggio , semblables à des citadelles empourprées et dorées par le soleil couchant.
— Oui, reprit l'étranger, et entre ces deux rive> si douces au regard , Charybde et Scylla hurlant. C'est la vie : calme et splendeur , et le gouffre a côté.
— Votre philosophie prend des formes orientale> qui lui donnent beaucoup de charmes à mes yeux, dit Balsamo. Me permeltrez-vous de vous demander à qui j'ai l'honneur.... ?
— L'honneur est peut-être pour moi, reprit fr grave personnage avec un sourire de haute bienveillance. Vous êtes, monsieur, un vrai gentilhomme, je le savais.
— Comment! vous le saviez? dit Balsamo fort intrigué.
— Mettez que je l'aie deviné , ajouta l'Arménien.
— Mais cela n'en est pas moins étonnant.
— Que diriez-vous donc, continua l'étranger, si je vous parlais de votre passé et si je vous dévoilais ce que je vois dans votre esprit eu ce moment?
— Je dirais, monsieur, que vous êtes sorcier. » L'Arménien se prit à sourire et leva les épaules
avec un peu de dédain.
« Sorcier! sorcier! reprit-il. Us n'ont que ce mot à la bouche. Dès que la science apparaît, le vulgaire la traite de sorcellerie et lui prépare des fagots pour un beau feu flambant. Ce pays-ci est aussi ignorant qu'il l'était sous la domination des Normands, il y a quelques centaines d'années.
— Vous m'intéressez beaucoup , seigneur Arménien, dit Balsamo, et si j'osais vous demander de i n'indiquer votre demeure....
— Vous viendriez me voir. Parbleu! vous ne seriez pas le premier ni le seul à chercher à pénétrer chez moi. Je ne reçois personne; je vis en tête-à-téte avec mon intelligence et ma raison. La science seule vient se mettre de la partie.
— Moi, j'adore les sciences, »» ajouta l'ancien élève apothicaire.
Tout en causant de la sorte, on était arrivé sur le f^rand quai du port, en face d'une petite église d'où sortait une confrérie de pénitents encapuchonnés, portant des cierges allumés et allant enterrer un mort. La foule se rangeait sur une double