J4 AVENTURES
haie pour laisser passer le cortège. Les cloches tintaient et le De profundis allait psalmodiant ses graves versets.
Balsamo jeta un coup d'œil de côté sur son étrange compagnon. Celui-ci contemplait le convoi d'un œil impassible; un demi-sourire errait sur ses lèvres. Balsamo lui demanda à voix basse s'il connaissait le nom du mort.
« Il se nommait Malapieri, dit le persounage; il était marchand armateur. Il est mort des suites d'une affection putride mal guérie dans le temps, et que lui avait laissée la peste dont il fut atteint l'an dernier à Smyrne. Il croyait à la médecine. Les médecins lui ont prouvé leur savoir-faire. Malapieri en avait trois à son chevet: l'un lui tirait du sang, l'autre le couvrait de cantharides, le troisième le gorgeait d'émétique. Il est fâcheux qu'on ne puisse pas mourir trois fois; Malapieri était entre bonnes mains. Maintenant ses neveux suivent sa bière en larmoyant.... Le mort laisse deux cent mille écus. S'il m'avait cru, ajouta le soi-disant Arménien , il serait encore en vie.
—Vraiment! dit Balsamo. Vous êtes médecin?
— Moi! repartit l'étranger; je regarderais ce nom comme une insulte.
— Pardon, seigneur Arménien, » dit Balsamo un peu confus, mais enchanté en secret du personnage extraordinaire qu'il avait rencontré.
Le convoi était déjà loin ; la foule s'écoulait en silence ; les portes de la petite église se fermaient ; les fanaux des navires amarrés dans le port s'allumaient comme des étoiles; la nuit douce et limpide s'étendait sur Messine. Nos deux personnages continuaient à marcher côte à côte. Arrivés au quartier de la cathédrale (cette grande et singulière église bâtie par le comte Roger) , les deux compagnons se dirigèrent vers une. petite place formant un quadrilatère, ombragée de quelques sycomores, et au centre de laquelle jaillissait une jolie fontaine. Ce fut là que l'étranger dit à Balsamo :
« Monsieur, voici la maison que j'habite. Je n'y reçois personne ; mais comme vous êtes voyageur , jeune et gentilhomme , comme d'ailleurs vous êtes animé de la noble passion des sciences, je vous autorise à venir me voir. 4e serai visible pour vous demain, à onze heures et demie de la nuit. Vous frapperez deux coups à ce marteau (il lui désignait la porte d'une maison petite et basse), puis trois coups lentement. On vous ouvrira. Adieu. Hàtez-vous de rentrer à votre auberge ; un Piémontais cherche à vous voler, dans ce moment-ci, les trente-sept onces d'or que vous avez enfermées dans une valise , enfermée elle-même dans une armoire dont vous avez la clef dans votre poche droite. Votre serviteur. •
A ces mots, l'étranger s'éloigna rapidement et
se fondit pour ainsi dire dans l'obscurité du mur de sa maison.
Balsamo , d'abord ébahi , bondit tout à coup sur ses talons, rebroussa chemin et regagna à toutes jambes son hôtellerie , où il trouva en effet un Piémontais, son voisin de chambre, très-conscieacieusèment occupé à crocheter la serrure de l'armoire aux onces d'or.
Le lendemain, entre onze heures et minuit. Balsamo, que nous appellerons dorénavant Cagliostro , frappait à la porte de la petite maison habitée par l'Arménien. Au cinquième coup, on vint ouvrir, ou plutôt la porte s'ouvrit d'elle-même et se referma brusquement sur le visiteur. Celui-ci s'avança avec précaution dans un porche assez étroit et éclairé par une petite lampe de fer nichée dans le mur. Arrivé au bout du porche, il vit une large porte qui s'ouvrit aussi d'elle-même. Une salle du rez-dechaussée apparut, illuminée par un flambeau à quatre branches chargées {de cierges. La salle était un vaste laboratoire, meublé et pourvu de tout l'appareil en usage aux alchimistes. Nous n'entreprendrons pas de donner l'inventaire de cette batterie pharmaceutique. L'Arménien sortit du cabinet voisin et vint au-devant du visiteur.
« Je vous attendais , lui dit-il. Eh bien ! et les onces d'or?
— Il était temps que j'arrivasse, répondit Caglio-
DE CAGLIOSTRO. il
stro. Le drôle allait mettre la main sur la nichée. Je l'ai saisi , garrotté et livré à la maréchaussée du prévôt. Il ira ramer aux galères. Revenons à vous, seigneur Arménien. Ha surprise et mon admiration....
— Trêve à cela , reprit l'étrange personnage. L'art de la divination n'est que le résultat des combinaisons scientifiques et de l'observation. Niezvous l'astrologie judiciaire?
— Je ne nie rien du tout, dit le comte de fraîche date , si ce n'est la puissance de la vertu aux prises avec l'intérêt.
— Qui vous a élevé? demanda l'Arménien:
— Ma foi , j'allais vous dire que ce sont mes deux oncles de Palerme et l'apothicaire du couvent des Bonfratelli. Mais je m'arrête, car vous devez le savoir.
— Je sais, reprit le personnage, que vous vous êtes élevé vous-même, et que l'apothicaire et vos oncles n'ont fait que vous ouvrir la porte de la science. Que comptez-vous faire?
— Moi? dit CagUostro, m'instruire et m'enrichir.
— C'est-à-dire vous rendre supérieur au vulgaire imbécile. Projet louable , mon fils. Avez-vous l'intention de voyager?
— Oui certes, autant que mes trente-sept onces d'or me le permettront.
— Vous êtes bien jeune ! dit le personnage. Comment fait-on le pain?
— Avec de la farine.
— Et le vin?
— Avec du raisin.
— Comment fait-on For?
— Je viens vous le demander, seigneur Arménien.
— Nous résoudrons le problème une autre fois, répliqua l'Arménien. Écoutez-moi, jeune homme. Mon projet est de partir pour le Grand-Caire , en Egypte. Voulez-vous me suivre?
— Si je le veux! » dit Cagliostro.
Us s'assirent alors dans de grands fauteuils de chêne, chacun à un bout d'une table au milieu de laquelle brûlait le candélabre à huit cierges.
« L'Egypte, reprit l'Arménien, est la terre natale de toute science humaine. L'astronomie seule eut pour patrie la Chaldée, où les pâtres étudièrent les premiers le cours des astres. Mais l'Egypte s'empara des initiations des Chaldéens, et dépassa bien vite les systèmes et les découvertes des pasteurs. Depuis le règne du pharaon Manès et de ses successeurs les pharaons JBusiris, Osymandyas, Uchoréus et Mœris, la science égyptienne a marché à pas de géant. Joseph , le devin des songes , fonda la chiromancie. Les prêtres d'Osiris et d'Isis inventèrent le zodiaque ; les cosinogones de Phré et d'Ho-
rus révélèrent l'agriculture et les sciences physiques; les prêtresses d'Anouké dévoilèrent les secrets des philtres; les prêtres de Sérapis enseignèrent la médecine. Je pourrais poursuivre cette énumération ; mais à quoi bon? Voulez-vous me suivre en Egypte? Je compte m'embarquer demain pour Alexandrie. Nous toucherons à Halte , peut-être à Candie ; nous serons d'ici à huit jours au port du Phare.
— C'est convenu, reprit Cagliostro enchanté et très-résolu. J'ai mes trente-sept onces d'or pour ce voyage.
— Et moi pas un écu romain ou napolitain, riposta le personnage.
— Ah ! diable ! reprit Cagliostro.
— Qu'importe?
— Eh! ajouta le comte, il importe toujours un peu.
— D'avoir de l'or quand on sait en faire? se récria l'Arménien. De posséder des diamants quand on peut en tirer d'un charbon , et de plus beaux que ceux de Golconde et du Mogol? Allons donc! vous êtes bien jeune !
— Aussi ai -je l'intention formelle de devenir votre disciple , si toutefois vous le voulez bien.
— Touchez là, dit le personnage en lui tendant la main. Je connais le capitaine d'un trois-màtsqui part après-demain pour le Levant. Adieu , Messine !
— Adieu , Sicile ! » ajouta le comte.
Et le départ fut fixé au surlendemain. Dès ce moment, la vocation de Caglioslro fut déterminée ; il allait courir les aventures et s'instruire à l'école des sciences occultes.
Le voyage maritime. — Les aventures. — Le retour. — Un mariage d'inclination. — Fourberies et initiations. — Premier voyage à Paris.
Un bâtiment génois qui naviguait pour le commerce reçut à son bord le comte Cagliostro et le prétendu Arménien. Le navire sortit du port à l'entrée de la nuit, par le plus beau temps du inonde , au mois de mai , et mit à la voile pour le Levant. Le capitaine, homme résolu, franc buveur dans l'occasion , mais rusé comme tous ceux de sa nation, n'avait pas reçu sans quelque défiance les deux passagers. Pour lever tous ses scrupules , l'Arménien conseilla à son compagnon de payer d'avance à ce forban une partie des frais de transport ; ce qui fut fait , et ce qui mit le Génois en assez belle humeur.
Cagliostro était le caissier de l'association , sauf à régler ses comptes plus tard avec son respectable compagnon de voyage. Pour un roué de son espèce , cette confiance aveugle et subite dans
un homme qu'il ne connaissait que depuis trois jours est assez étrange. Hais rappelons-nous bien une observation très-juste et qui a été faite depuis longtemps : « Un fripon trouve toujours son maître. » Toutefois, ne soyons pas trop sévère au sujet du compagnon de Cagliostro; on n'a recueilli sur la vie de cet étrange personnage que des renseignements très- vagues; la constante admiration, je dirai même la vénération que le comte ne cessa de professer pour son maître es sciences prouverait seulement que le vieil Âltotas n'était pas un homme sans valeur.
Le lendemain, comme le bâtiment filait à pleines voiles, nos deux compagnons, qui n'avaient rien de mieux à faire , se mirent à causer à l'écart sur le pont. Si l'Arménien s'était montré assez instruit au sujet des antécédents de Cagliostro , celui-ci en était encore réduit à faire des conjectures sur son compagnon de voyage. En vrai Sicilien , il prit des biais et des détours pour arriver à connaître plus exactement l'homme vénérable avec qui il s'était mis à voyager. L'Arménien né tarda pas à découvrir le but de cette stratégie. Il s'en amusa d'abord, et finit cependant par consentir à des confidences, mais avec certaines réserves.
« Vous vous obstinez, lui dit-il, à me croire Arménien, parce que mon costume a de l'analogie avec les costumes de l'Arménie. Je ne cher-
cherui pas à vous détromper. Mais la vérité exige cependant que je vous fasse un aveu : c'est que j'ignore parfaitement le lieu de ma naissance. Cela vous surprend î Écoutez-moi. La science peut nous renseigner sur autrui , mais elle est presque toujours impuissante à nous révéler ce que nous sommes nous-même. Autant que mes souvenirs peuvent me le rappeler, je suis certain d'avoir passé ma première enfance sur les côtes Barbaresques, près de Tunis, où j'appartenais à un riche armateur musulman, homme fort humain, qui m'avait acheté de certains pirates, qui euxmêmes m'avaient volé à mes parents. Donc, j'ai toujours ignoré et mon nom, et ma famille, et mon pays. Voilà ce que j'avais à vous déclarer. A douze ans, je parlais l'arabe comme un indigène; je lisais le Coran à mon mattre, qui était un bon croyant ; j'étudiais la botanique sous sa direction , et j'apprenais les meilleures méthodes pour faire le café et les sorbets. Mon maître me réservait à un poste de confiance dans sa 4iiaison. Mais la destinée avait disposé de moi autrement. J'avais seize ans lorsque le digne Musulman vint à mourir d'une attaque de paralysie. Cest la maladie des habitants du Midi et du Levant; l'apoplexie n'est commune que vers le centre et le nord de l'Europe , où l'on mange et où l'on boit avec excès. Le brave homme laissait un
testament dont un article me concernait. Il nie rendait ma liberté et me léguait une somme ronde équivalant à six mille livres tournois de France. Je bénis sa mémoire, et, cédant à mes goûts déterminés pour le voyage , je quittai la régence de Tunis dès qu'une occasion se présenta. Maintenant, j'arrête là mes confidences pour aujourd'hui. Un jour, si vous êtes digne de toute confiance, je vous révélerai ma vie. Je suis vieux, plus vieux, beaucoup plus vieux que vous ne pensez et que je ne parais l'être; mais je connais certains secrets pour conserver la vigueur et la santé; j'ai trouvé les procédés scientifiques qui produisent de l'or et des pierres précieuses; je sais dix ou douze langues ; je n'ignore à peu près rien de ce qui compose la somme des connaissances humaines; rien ne m'étonne, rien ne m'afflige, si ce n'est le mal que je ne puis empêcher, et j'espère arriver avec calme au terme de ma longue existence. Quant à mon nom , il faut bien que vous le sachiez, si toutefois mes voisins , à Messine , ne vous l'ont pas appris : je me nomme Altotas. Oui, ce nom est bien à moi, je l'ai choisi entre mille et je me le suis donné en toute propriété. Cela étant dit , mon jeune compagnon , allons prendre du café ; voilà le soleil qui se lève sur la mer, et l'île de Malte qui montre au loin son blanc rocher couronné de bastions. »
Notre intention n'est pas de suivre le navire qui emportait vers le Levant Cagliostro et son compagnon, ni de donner une relation des voyagea de ces deux aventuriers. Les documents nous manqueraient, comme ils ont manqué à tous ceux qui ont voulu traiter un pareil sujet.
Il parait certain, d'après la relation de la procédure qui fut instruite contre Cagliostro à Rome, en 1790, que le célèbre aventurier visita l'Archipel et les côtes de la Grèce, et qu'il fit voile pour l'Egypte , où il débarqua à Alexandrie , toujours en compagnie d'Altotas, son maître en sciences et son initiateur. Quant au voyage en Arabie , il est permis de douter qu'il ait jamais eu lieu. Ce fut une des mille vanteries de notre charlatan.
Les pièces de la procédure constatent qu'il séjourna pendant quarante jours environ à Alexandrie, où son maître et lui gagnèrent beaucoup d'argent en enseignant certains procédés pour la fabrication d'étoffes qui imitaient l'or , avec du chanvre comme matière première. Us parvenaient à des résultats surprenants dans cette fabrication, par des opérations chimiques dont ils avaient le secret.
Les deux voyageurs visitèrent -ils les Pyramides, les hypogées des ruines de Memphis, le Caire, l'Ile Éléphantine, les temples d'Athor et de Luxor?
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remonlèrent-ils jusqu'aux cataractes? Il est permis d'en douter. Les assertions de Cagliostro sur ce sujet , comme sur bien d'autres , n'ont pas à nos yeux la moindre importance. En quittant l'Egypte, il passa à Rhodes. Cela paratt prouvé. Là il se livra encore à l'exploitation de ses procédés chimiques; ce qui fut pour lui et pour son compagnon une source de profits considérables. Leur intention , en partant de Rhodes , était de retourner en Egypte ; mais les vents contraires portèrent le bâtiment vers l'île de Malte, qui, du reste, était sur leur itinéraire. Ils demandèrent à séjourner dans la ville , et ils furent présentés au grand maître Pinto , chef suprême de la commanderie.
Le grand maître de l'ordre de Malte était un demi-savant, fort préoccupé de découvertes et fort enclin à accorder toute créance au merveilleux. Il livra son laboratoire aux deux opérateurs que le sort lui amenait. Que se passa-t-il entre eux? Les creusets sur les fourneaux se remplirent-ils d'or? Le diamant, l'émeraude, le rubis jaillirent-ils des mixtures et des fusions? Le secret sur tout cela est resté au fond du laboratoire du grand maître de Malte. Seulement, depuis ce moment-là, Altotas, le chimiste et l'alchimiste, le prodigieux, le savant, le sage Altotas disparaît complètement. Malte fut son tombeau ou le lieu de son apothéose ; Altotas s'y fondit pour ainsi dire
comme une apparition , et -Cagliostro seul s'embarqua pour Naples, en compagnie d'un chevalier de Malte auquel le grand maître l'avait chaudement recommandé.
Arrivé à Naples , Cagliostro s'y établit pour un temps , et il y fit môme une certaine figure , au moyen de l'argent que lui avait fourni le grand maître Pinto, et probablement aussi des emprunt* qu'il parvint à faire à la bourse très-bien pourvue du chevalier son compagnon. Celui-ci le quitta pour se rendre en France.
Un des grands désirs de notre aventurier était de revoir Païenne , bien que cette visite ne fût pas sans danger pour lui. L'orfèvre Marano devait être vivant encore , et sa vengeance aussi. Tn prince sicilien était alors à Naples. Cagliostro eut bientôt noué des rapports intimes avec lui. Le prince avait précisément la passion de la chimie; c'était une épidémie pendant la seconde période du xvni- siècle. On peut juger avec quelle habileté Cagliostro exploita la monomanie scientifique du noble Sicilien. Il fut décidé qu'on se rendrait dans les terres du prince. L'habitation était située à quelques lieues de Messine. Cagliostro ne résista pas au désir d'aller un jour revoir la ville qui avait été son point de départ. Comme il se promenait dans les rues, il rencontra une ancienne connaissance. Le personnage était préci
sèment un de ces jeunes aventuriers qui avaient joué le rôle d'esprits évoqués dans la comédie diabolique qui coûta soixante onces d'or à Ma* rano, et qui bâtonnèrent l'orfèvre si rudement. On renouvela connaissance. L'aventurier ne conseilla pas à Cagliostro de se montrer à Palerme, où la justice était très-irritée contre lui; mais il lui persuada d'associer sa fortune à la sienne et de le suivre à Naples, où il comptait ouvrir une maison de jeu pour piper tous les riches étrangers qui visitaient l'Italie. Ce procédé pour faire de l'or était fort simple , rapide et infaillible. Il fut du goût de Cagliostro , qui prit bientôt congé du prince sicilien , et partit pour l'Italie avec le futur croupier millionnaire.
Arrivés à Pizzo , village napolitain , ils se virent arrêtés par les carabiniers, sous prétexte qu'ils avaient enlevé une femme. L'hôtellerie fut entourée et fouillée de la cave au grenier. La dame enlevée ne se trouva nulle part. Les carabiniers s'étaient fourvoyés , et les deux aventuriers furent relâchés. Mais à Naples, le gouvernement les regarda d'un œil si sévère qu'ils crurent prudent de gagner les États romains. La tolérance du gouvernement pontifical les rassurait.
A Rome, il ne fut pas possible d'ouvrir la maison de jeu projetée. Le compagnon de Cagliostro avait été tonsuré autrefois; il comprit un jour que, dans
les États de l'Église , il finirait par être reconnu et démasqué. Le saint-office l'épouvanta. Il partit, Dieu sait pour quel pays, et ne reparut plus.
Cependant Cagliostro, qui n'avait aucun antécédent fâcheux du côté de l'Église , et qui n'avait jamais mis le pied à Rome , crut qu'il lui serait profitable de passer pour un honnête homme dans la ville pontificale. On dit même qu'il affecta des sentiments religieux, se montrant aux offices et hantant les palais du haut clergé. Il se fit présenter au bailli de Breteuil, alors ambassadeur de Tordre de Malte à Rome, et il lui prouva aisément dans quels rapports il avait été avec le grand maître Pinto. Il lui suffisait d'une dupe de haut parage pour en faire cent autres. Le voilà donc débitant des récits merveilleux et des spécifiques pour tous les maux dans la haute société romaine et étrangère. Les ducats et les écus arrivaient chez lui assez abondamment. Il vivait avec un certain luxe, ne se refusant que les jouissances qui auraient pu causer trop de scandale.
Il était jeune , n'ayant que vingt-huit ou trente ans; il avait des passions ardentes, une volonté ferme , un caractère entreprenant ; mais, tout roué qu'il était, il avait ses faiblesses. Or, par une belle soirée, passant sur la place de la Trinité des Pèlerins , il remarqua une ravissante jeune fille assise près d'une fenêtre du rez-de-chaussée, dans
le magasin d'un fondeur en cuivre. Deux jours après, il devenait éperdument amoureux de la belle Lorenza, et il la demandait en mariage à son père Feliciani , le fondeur. Celui-ci, fasciné par un titre, un nom aristocratique et des apparences de fortune, accorda la main de sa fille : la belle consentit, partageant les illusions de son père. Le mariage eut lieu, non sans un certain éclat, à la paroisse de Saint-Sauveur des Champs, et les époux furent logés dans la maison du beau-père.
Tout autre eût borné là sa vie aventureuse. Lorenza, jeune, belle, douée des meilleurs sentiments , une modeste aisance , une maison , une famille, le bien-être et la paix, que demander de plus? C'était du bonheur pour toute la vie, pour un cœur honnête et pour un esprit sage. Ce bonheur domestique, cette existence dorée et sereine, Cagliostro n'en pouvait vouloir longtemps. Il se rendit indigne d'être aimé et estimé de Lorenza. L'époux de cette jeune femme sage et belle eut la coupable idée d'arriver à la fortune par le déshonneur de sa compagne. Il railla Lorenza sur ses principes , et chercha à affaiblir sa vertu dans un but de spéculation ; il lui donna de fort mauvais conseils , et tenta de lui démontrer que l'art de la coquetterie était légitime quand il menait à la richesse. Lorenza , en bonne fille qu'elle était, se plaignit à sa mère , qui jeta les hauts cris , dévoila tout à
son mari, amena des scènes de colère, brouilla à jamais le gendre et le beau -père, en sorte que Cagliostro sprtit de la maison de Feliciani , mais lit valoir ses droits et emmena sa femme. Dès ce moment , Lorenza fut perdue.
Les voilà établis dans un autre quartier, et ouvrant leur maison à la mauvaise compagnie, c'està-dire à ces chevaliers d'industrie qui, à Rome comme ailleurs , vivaient aux dépens des honnêtes gens.
Parmi les nouveaux amis de Cagliostro se trouvaient deux individus fort suspects , dont l'un était un certain Ottavio Nicastro, qui finit ses jours par la potence; l'autre était un soi-disant marquis d'Agliata. Comment Agliata se procurait-il l'argent qu'il jetait par les fenêtres 1 c'est un mystère encore. Le fait est qu'il en avait beaucoup. Cet homme était une de ces natures audacieuses <*t perverties qui ne reculent devant rien , pas menu* devant la chaîne et le boulet, pas même devant le gibet. Il avait un infâme et merveillenx talent : il contrefaisait les écritures avec une perfection inouïe.
C'est à l'habileté de ce faussaire que Cagliostro dut son brevet de colonel prussien. On sait avec quelle audace il soutint toujours qu'il était au service du roi de Prusse, et avec quelle persistance effrontée il porta, dans certaines occa-
sions , l'uniforme d'un régiment dont il se disait colonel.
Cependant une grave mésintelligence ayant éclaté entre le marquis , Cagliostro et Nicastro, ce dernier résolut de perdre ses deux adversaires : il dénonça à la police romaine Agliata comme faussaire, et son compagnon comme complice de certaines escroqueries opérées au moyen de billets falsifiés. Agliata fut prévenu qu'on devait l'arrêter. Il n'y avait pas un moment à perdre , et il partit de Rome, emmenant à sa suite Cagliostro et Lorenza.
Us prirent le chemin de Venise en passant par Lorette ; ils arrivèrent sans encombre à Bergame , non sans s'être livrés en route à diverses fourberies. A Bergame, le gouvernement, ayant découvert ce qu'étaient Balsamo , sa femme et d' Agliata , donna l'ordre de les arrêter. Le marquis, plus habile ou plus heureux, trouva moyen de fuir, emportant avec lui le coffre-fort de la société. Quant à Cagliostro et à sa compagne , après un interrogatoire et une instruction , ils virent lever l'écrou de leur prison. Seulement ils furent expulsés de la ville. Dénués de toute ressource, ils prirent le parti d'entreprendre un pèlerinage en Galice , espérant pouvoir faire le voyage d'Espagne au moyen de secours obtenus du clergé et des communautés. Ils traversèrent donc les États de Sardaigne , portant l'habit de pèlerins, et ils arrivèrent à Antibes.
A dater de ce moment, la vie de Cagliostro ne fut, pendant quelques années, qu'une continuelle et incessante pérégrination. Nous ne le suivrons donc qu'à vol d'oiseau , ne nous arrêtant qu'aux lieux où il s'arrêta lui-même assez longtemps pour être remarqué. Cet aventurier, avant de jouer un rôle important sur la scène du monde , à Paris , devait pour ainsi dire essayer tous ses rôles sur divers points de l'Europe. 11 préludait en quelque sorte à sa réputation; il la préparait, comme ces acteurs habiles qui savent très-bien que Paris étant le point culminant de la renommée, on ne peut y arriver sûrement que par gradation, et en se faisant annoncer par des succès obtenus à l'étranger.
Cagliostro et sa femme arrivèrent à Barcelone , et, grâce à divers secours d'argent reçus des mains du clergé, ils purent se rendre à Madrid. Quelque* nobles Espagnols et des étrangers de distinction ne furent pas insensibles à la beauté de Lorenza, et, si cette malheureuse femme succomba aux pièges qu'on lui tendit , l'odieux de ces faiblesses ne doit cependant pas retomber entièrement sur elle. De Madrid, on se rendit à Lisbonne , où on s'embarqua pour l'Angleterre.
Il semblait que cette vie nomade ne dût jamais avoir de terme.
Dans son premier voyagé à Londres , Cagliostru fut loin d'obtenir les succès et de se donner l'im-
portance qui l'attendaient dans cette ville quelque temps après. A cette époque (1772), il faisait en Angleterre le métier d'un empirique vulgaire plutôt qu'il ne jouait le rôle d'un audacieux et brillant charlatan. Après quelques méchantes affaires, mis en prison pour dette , puis racheté par sa femme, qui dut hésiter avant de faire cette acquisition pour la seconde fois, il songea à quitter Londres.
Une attraction mystérieuse entraînait Caglioslro vers la France. Il comprenait instinctivement que la renommée et la haute fortune qu'il rêvait ne pouvaient s'acquérir que dans ce pays, où toutes les idées exaltées germaient et fleurissaient. La France était alors le théâtre le plus en évidence et le plus favorable pour les exhibitions morales et physiques les plus folles. Cagliostro choisissait bien son terrain.
Vers la fin de l'année 1772 , il passa en Fiance avec sa femme , en compagnie d'un certain M. Duplaisir. A Paris, M. Duplaisir logea chez lui la comtesse et l'honorable comte. Mais celui-ci était insatiable; il vendait cher son honneur. La fortune de Duplaisir se fondait au creuset des passions folles de Cagliostro. A la vue du danger que couraient ses finances , Duplaisir s'effraya et congédia ses terribles hôtes , non sans avoir fait la leçon h Lorenza, dont il estimait certaines qualités natives, et l'avoir fortement engagée à aller rejoindre sa