AVENTURAS DE DEUX PARISIENNES
bien plus que par les armes, à souhaiter passionnément le règne de la démocratie et le triomphe de la Révolution.
Le vertueux Dubois rejeta solennellement sa tête en arrière et sourit avec condescendance :
— Dum laudatur^ Dis asqua potestas; comme Ta dit Tennemi des tyrans, Juvénal ; (car à vous, ô jeune citoyen de si grande espérance I on peut citer des maximes qui ne courent point les rues) ; oui, lorsqu'on le loue, l'homme puissant se croit égal aux dieux. J'accepte vos éloges, pour l'amour de la Révolution qui veut bien m'honorer comme un père et me chérir comme un fils favori. Que puis-je pour vous? Parlez vite, de crainte que je ne me rappelle ce vers d'une illustre victime des tyrans, du gracieux Ovide : Non vos deàpiant blanda mendacia linguœ ! Que les mensonges des langues flatteuses ne vous séduisent point, ô ma fille !
— Eh bien ! Je ne veux pas vous le dissimuler, ô le meilleur et le plus sage des républicains, j'ai vu bien des choses qui ont ébranlé ma foi dans la Révolution.
Le vertueux Dubois fit un bond. Il lança autour de lui ce regard effaré et sournois qui étonnait toujours Bemard et il s'écria avec une sorte de fuixîur, en considérant les fenêtres voisines, dont quelques-unes étaient ouvertes :
— Lorsqu'une puissante et belliqueuse nation, effaçant avec courage quatorze siècles d'ignominie, dô dégiudatioa et de servitude^ a défendu^ par une éaeiigiQ
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prononcée, la sublime Déclaration des Droits, elle a élargi par son héroïsme la sphère des connaissances. Et signalant, avec la rapidité de Téclair, par une prompte régénération, les hautes destinées d'un peuple brisant Thydre des préjugés, brisant le talisman de la superstition et le monsti^ de la tyrannie, elle a marqué, du sceau de la réprobation et de la vindicte générales, la chute précipitée des fléaux et des oppresseurs du genre humain. Voilà ce que j'ai à vous répondre comme philosophe. Maintenant, comme citoyen, j'ai un grand devoir à remplir, c'est de vous dénoncer, à cause des paroles que vous venez de prononcer, comme un antirévolutionnaire, agent hypocrite de Pitt et Cobourg ; et j'y vais de ce pas.
Bernard le regardait avec stupéfaction. Lise, très pâle, se précipita vers le juge de paix :
— Mon père, vous ne ferez pas cela, dit-elle avec une énergie qui la fit paraître plus ravissante encore aux yeux du jeune officier. Vous n'oublierez pas qu'il a sauvé la vie de votre fille et de votre sœur. Si vous l'oubliez, moi je ne i'oublierai pas et j'irai au Tribunal Révolutionnaire avec lui pour le défendre.
Dubois sortit de la maison en grommelant,
— Il faut pardonner à mon père, citoyen La Raison, dit la jeune fille avec embarras. Il doit tant à la République, il est tellement regardé par tout le peuple comme une des colonnes de la démocratie, comme l'honneUr de la Révolution, qu'il en a acquis là fierté civique d'un Brutus. Ainsi, il nous quitte en ce moment, lion pour vous dénoacer, du moins je ne le
crois pas, mais pour assistera une réunion des citoyens boueurs de Paris, parce qu'une dépulation est venue lui dire que la fête ne serait pas belle, si elle n'était pas illustrée de la présence d'un vertueux et auguste citoyen comme lui, le père de la Révolution.
— Je lui pardonne bien volontiers. Mais me voici forcé, mademoiselle, de vous prier de me garder quelque temps encore auprès de vous. Je ne voudrais pas paraître fuir et aller me cacher.
Lise lui lança un nouveau sourire, un de ces sourires agressivement coquets, qu'il n'avait jamais, avant aujourd'hui, vus sur les lèvres de la jeune fille. Mais ce fut un éclair ; elle reprit bien vite sa physionomie joyeusement ouverte et son regard d'enfant, tantôt franchement mutin, tantôt si gentiment grave :
— Si vous voulez, citoyen, m'accepter pour précepteur en place de mon père, je crois que vous ne vous apercevrez pas trop de la différence. Je vis depuis cinq ans au milieu de tant de discussions, que je puis être nommée professeur de sciences révolutionnaires. Voyez-vous, .tout se résume en un mot : le salut du peuple.
— Mais en quoi le salut du peuple est-il intéressé à la plupart de» choses que nous voyons ? Votre esprit, votre conscience, votre sensibilité, tout votre être, tout ce qui constitue l'essence de la nature humaine, ne se sentent-ils pas révoltés, hors d'euxmêmes, quand ils voient, par exemple, qu'à Nantes on fait passer des enfants de huit ans, de cinq ans même, devant le Tribunal Révolutionnaire ? Mais sui^
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tout voyez l'aspect de Paris, de la France, de la Société française ! Avez-vous rêvé, dans les plus horribles cauchemars, une bassesse, une sottise, une tyrannie pareilles à ce que nous voyons?
Il tomba assis et prit fiévreusement son front entre ses mains. Lise le toucha du doigt. Il releva la tête.
— Oui, dit-elle avec une froideur qui le blessa, j'ai eu du mal à m'habituer à tout cela. Mais mon père m'a dit qu'il n'y faut pas songer, ni chercher à rien expliquer. Il n'y a plus d'autre divinité ici-bas que le peuple qui, étant souverain et infaillible, ne peut faire le mal ni l'injustice. Il ne peut rien voler, puisque tout est à lui; il ne peut pas assassiner, puisque toutes les vies lui appartiennent. Si parfois nous voyons des choses qui nous étonnent et nous répugnent, nous devons penser que c'est pour le bien futur de l'humanité. Voilà ce que je me suis dit et je suis tranquille.
— Tranquille devant l'injustice, tranquille devant la scélératesse, tranquille devant l'ineptie, devant le despotisme, devant le vice triomphant, tranquille devant l'ignorance qui prêche et la bassesse qui gouverne !
— Il n'y faut pas songer, comme me l'a dit mon père. Il vaut mieux penser, continua-t-elle en baissant les yeux et en rougissant fortement, au bien que la Révolution a fait, à ces lois nouvelles que la République a mises en honneur, qui ont détruit toutes les faussetés de l'Ancien Régime, à cette religion nouvelle