‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 23 sur 39 · PREMIÈRES ANGOISSES, PREMIÈRES COURSES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANGOISSES, PREMIÈRES COURSES

Lise Dubois-Joli était bien la jeune bourgeoise, parisienne telle que nous la présenter Ancien Régime, avec un esprit très fin, mais qui ne songeait jamais à dépasser un étroit horizon, avec une intelligence très aiguisée, dans le terre à terre, avec une àme fort active, mais habituée, par des influences séculaires,à respecter le respect^ à aimer la tradition, à ti'ouver ses fêtes, ses distractions, son échappement dans la douce tyrannie des antiques usages.

Ainsi alerte et usagée, vive et docile, très rompue à la piété, très amoureuse des distractions, mais les trouvant régulièrement échelonnées devant elle, la

bourgeoise parisienne montrait ce curieux mélange de coquetterie et de candeur qui frappait tous les voyageurs.

En rangeant son cœur mobile sous la discipline d'une vie religieusement méthodique, la femme française économisait ce trésor d'énergie qu'elle dépensa pendant la Révolution et qui la fit — il faut le reconnaître — moralement supérieure à l'homme de cette époque.

Lise devait à sa situation particulière, ou plutôt devait à son père, au caractère et à la position de celuici, d'être restée exceptionnellement candide.

Si sa mère eût vécu, celle-ci eût sans doute, comme la presque unanimité des honnêtes femmes, pris parti contre la Révolution ; au moins eût-elle fait part de ses doutes, de ses angoisses à sa fille, ou discuté, avec cette grave et respectueuse dignité que montrait la matrone bourgeoise, les opinions de son époux. L'esprit de la fillette se fût éveillé, son bon sens eût été mis en garde. Mais à côté d'un père qu'elle aimait doublement, dont elle ressentait toute - la tendre bonté, dont elle entendait sans cesse vanter la sensibilité, la délicatesse, la probité, la charité, et qui proclamait lui-même, avec une infatigable conviction, les merveilles de sa propre intelligence, à côté d'un protecteur que nulle des angoisses, nul des désastres de la Révolution n'avait touché, elle était restée joyeuse et coquette, confiante et naïve, une enfant irréfléchie.

Elle entendait le vertueux Dubois-Joli affirmer que

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tout était exeeUent et beau sous la République. Il disait éloquemment que ce sang qui coulait à flot était le sang des plus hypocrites scélérate; qu'on pût rêver ; que la France n'avait jamais été plus héroïque, plus glorieuse ; que les gênes que Ton ressentait dans le développement de la vie actuelle, si différente de la bonne vie bourgeoise d'autrefois, étaient le résultat des efforts de ces hypocrites scélérats. La tyrannie évidente qui pesait sur tous était, selon lui, un ennui très momentané qui allait procurer à tous le paradis terrestre de la fraternité et de la bienfaisante égalité, lise blâmait, comme une insolence présomptueuse ou comme un crime contre l'amour filial, tout ce qui, dans sa conscience, essayait de dire que cette tyrannie était féroce, que cette vie était laide et insupportable.

C'est ainsi, disons-nous, qu'au moment où toute honnête fille de France devenait femme pour la raison et l'énergie, où toute femme sentait ses pensées s'assombrir, son âme grandir et s'indigner. Lise était encore Lisette, le gentil Rossignolet dont le cœur sans défiance, l'esprit sans préoccupation et les lèvres rieuses livraient les chansons joyeuses aux échos répétés de la guillotine.

Elle en était restée à ce bon' temps doux et facile où l'on vivait â la claire lumière du foyer domestique chaud et clos, et où, sans grandes angoisses, sans grands rêves, l'imagination dégustait finement les petites joies de chaque jour en songeant à ces insondables félicités de la robe nouvelle pour la haute messe

de Pâques, de la danse à la fête de Bezons, * de Toffrande solennelle du pain bénit, de la noce de la cousine pour le prochain carnaval, et de Tarrivée, pour Tannée d'ensuite, du jeune parent du Lyonnais ou de la Picardie,

On comprend quel trouble se fit dans ce cerveau d'enfant quand, le soir où nous Tavons laissée, après cette écrasante et stupéfiante journée, elle se trouva seule.

Elle pensa d'abord beaucoup à Charles. Sans nid doute, s'il eût pu rester avec elle, s'il eût pu revenir fréquemment et librement la voir et la guider, elle était si effarée, elle était, comme un petit oiseau tombé de son nid, si désireuse de trouver, après avoir perdu l'appui de l'aile paternelle, un refuge sous n'importe quelle aile chaude et sûre, sans nul doute elle se fût attachée vivement et définitivement à lui. Il était le seul dont elle ne pût se défier, en ce moment où une âpre et nouvelle vue de la vie humaine lui arrivait si douloureusement.

Mais elle sentit bientôt que la pensée de Charles n'emplissait pas assez son cœur pour l'empêcher de sentir la grande solitude où elle se trouvait. Elle chassa, avec une impatience nerveuse et très colère, l'idée de Bemard-Émile qui se présentait à elle. Il lui paraissmt sentir la Révolution — elle ne trouvait d'autre manière d'exprimer son impression, — sentir comme tous ces vilains personnages de la gection qui étaient venus arrêter son père et la tourmenter elle-même si injustement. EUe pensa plus complai-

samment à Paul Crassus, qui lui avait paru si sincère et si affectueux quand il lui avait conseillé de né pas recourir à Emilie Crassus, Quelle étrange vivacité il avait montrée en lui disant cela ! Quel sentiment pouvait donc le pousser ? Mais qu'importe I C'était un garçon bien léger ; et n'était-il pas, lui aussi, l'ami des tyrans !

Alors s'ouvrit cette réserve de larmes qui ne devait pas tarir de longtemps. Elle éclata d'abord en sanglots d'attendrissement. Elle songeait qu'elle n'avait fait de mal à personne, qu'elle était pourtant tout abandonnée, et si malheureuse au milieu de ce jardin où elle avait chanté de si joyeuses chansons I Elle ne les chanterait jamais plus, et, encore une fois, quel crime avait-elle commis pour être, si jeune, privée de toute joie !

Tout à coup ses larmes s'arrêtèrent un instant, mais brusquement. Elle poussa un petit cri : elle revoyait, dans son imagination, passer ces charrettes que son père lui montrait, avec son enthousiasme révolutionnaire, sortant du Palais de Justice. Il y avait là-dedans des hommes et des femmes qui lais-^ saîent sans doute des filles abandonnées comme elle, abandonnées aussi injustement... et plus injustement... çjàv son père avait pactisé avec les tyrans II Mais ce ne fut, pour cette fois encore, qu'une pensée vague.

Ses pleurs recommencèrent à couler avec indignation : elle entendait ses gardiens chanter d'une voix hoquetante, et elle se disait qu'elle était à deux pas

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de sa maison et qu'elle n'osait y entrer* Puis elle pensa à celui qui n'y était plus, qui y avait été A charitable pour tous, si caressant pour elle* Où étjâtîl maintenant ? Combien il devait «ouffrii*, et être indigné de l'injustice, et défier la tyrannie, et se promettre de la combattre, et reconnaître combien il avait été trompé ! Maintenant il souffrait loin d'elle, le pauvre père, et il se demandait ce que devenwt sa pauvre petite mignonne Hossignolet. Ah ! pauvre Rossignol qui ne chante plus !

Alors les larmes roulaient à flots, mais dout^ment, Sans sanglots, sans colère.

La nuit s'avançait. Les hurlements — c'était tout le bniit nocturne des rues de Paris qui étaient, nous l'avons dit, ou mornes ou hurlantes — avaient cessé partout. Les deux gardiens s'étaient tus, eux ausffl, Lise se leva délibérément.

Elle se disait qu'après tout elle n'était pas m aban^ donnée qu'elle l'avait cru au premier moment. A défaut des Crassus, des Duplay et de Robespierre, ecm père avait beaucoup d'amis. Tout ce qui était paissant sous la République n'était-il pas son ami, son seulement à la Section, mais au conseil-général de la Commune, mais au Tribunal Révolutionnaire, mais à la Convention 1

Dès le lendemain, elle chercherait à savoir dans quelle prison il était renfermé. Elle le verrait. Elle se concerterait avec lui pour les démarches à faire, pour dissiper le ridicule malentendu qui l'avait mené là.

Elle entra dans la maison. ' Les deux gardiens étaient dans la salle à manger. L'un était étendu sur le sol, au milieu d'ordures, et il ronflait bruyamment. L'autre, un peu moins ivre, oscillait sur sa chaise, les yeux à demi clos, en tendant vers une chandelle fumeuse une main tremblante qui portait une pipe cassée. Il entr'ouvrit les yeux en entendant du bruit. Il essaya de se lever.

— Ah I te voilà, enfin, vile aristocrate. ïu te décides à venir trinquer avec les aimables sans-culottes. C'est ça. Tiens, allume ma pipe et je t'embrasserai pour la peine.

Mais Teffort qu'il avait fait dérangea l'équilibre ; il tomba sur son compagnon et y resta. Lise prit la chandelle. Sur le pied de l'escalier, elle vit sa vieille domestique couchée et ronflant, elle aussi, d'une façon désordonnée. Elle était, bien évidemment, ivre comme les deux sans-culottes. La jeune fille se sentit épouvantée. Elle bondit, monta l'escalier en courant comme une folle, ferma la porte de la chambre à double tour, poussa contre cette porte plusieurs chaises et tomba à genoux en disant :

-^ Je suis donc en enfer !

Margoton était une vieille seiTan te, grave, dévouée, qm avait élevé la mère de Lise. Elle était sans doute un peu bornée, mais si sûre ! Et jusqu'à son âge de plus de soixante ans, elle avait été la plus sobre des femmes.

Lise passa cette nuit, comme la précédente, agenouillée, pleurant, priant, jusqu'à ce que nés yeux se

fermassent malgré elle et que sa jolie tête pâlie s'affaissât sur le bord de son lit. Elle fut réveillée en sursaut, avant que l'aube ne parût , par des coups frappés doucement à la porte. Elle bondit. Elle prit un petit couteau et s'avança résolument.

— Qui est-ce qui est là ? Qu'est-ce que l'on me veut ?

— Ah ! citoyenne, ah ! Lise, chère Lise ! J'étais si malheureuse quand je ne vous ai pas trouvée dans le jardin. Ouvrez-moi, il faut que je vous parle.

— Comment ! Ah ! Margoton I Qui est-ce qui aurait cru ça ! Est-ce que je sais dans quel état vous êtes et si vous êtes encore... Ah ! à qui se fier maintenant!

— Lise, ma fille, dit la vieille femme avec énergie, ouvre-moi, si tu ne veux pas que j'aille me jeter dans le puits. Ah I s'écria-t-elle en saisissant, dès que la porte fut ouverte, la main de sa maîtresse, je n'aurais jamais pu dormir si je ne t'avais fait ma confession. Les scélérats, ils m'ont soûlée malgré moi , et pourtant de mon plein gré. Us me disaient que si je ne buvais pas à la prospérité de la République, puis à la confusion de ses ennemis, puis à la ruine des despotes coalisés, puis au succès des braves républicains, et à la santé des sans-culoties, puis des Montagnards, puis de Robespierre, puis du comité révolutionnaire de la Section, puis de la Commune, et tout et tout, c'est que j'étais une aristocrate, une contre-révolutionnaire, une fanatique, une robinocrate, et tout et tout, et que si j'étais tout ça, c'est que vous, Lise, l'étiez aussi, et qu'on le voyait bien,

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puisque vous fuyiez la société des sans-cùlottes, et qu'ils vous dénonceraient le lendemain. Alors je buvais et encore, et tant et tant, pour toi et pour le citoyen Dubois, pour prouver ton civisme et le sien. Et il faudra que ce soir je me soûle encore, et demain, et toujours, et toujours. Mais, patience. Tout ça ne durera pas, et ces deux brigands-là ne le porteront pas en paradis. Maintenant, couche-toi. Moi*, je vais me mettre contre la porte, et j'ai apporté le grand couteau de cuisine.

La matinée du primidi 11 messidor fut consacrée par Lise à la recherche de son père. Dès la première heure, les deux gardiens étaient venus frapper à sa porte, en menaçant de Tenfoncer si on ne la leur ouvrait immédiatement. La jeune fille, heureusement, était habillée.

Les sans-culottes venaient lui présenter un ordre de la Section qui obligeait la citoyenne à payer à chacun des deux gamisaîres six livres par jour. La vieille Margoton, qui était accourue en les entendant monter, répliqua que ce n'était pas possible, puisque la loi déclarait que les gardiens des scellés ne devaient recevoir qu'une journée et demie de travail, c'est-à-dire trois livres.

Mais la Section, ripostèrent les deux républicains, avait décidé que la loi ne traitait pas assez généreusement les patriotes qui remplissaient ces fonctions. Leurs âmes pures ne s'indignaient-elles pas de vivre ainsi dans des lieux infectés d'aristocratie. II fallait donc récompenser des citoyens que leur zèle poussait

â respirer l'air impur des maisons des suspects, tandis que leurs frères s'enivraient de l'atmosphère salubre (Ju'on respirait dans les asiles de la Liberté, comme les clubs, les corps de garde, les tribunes des assemblées sectîonnaires et autres. Et cet argent devait être payé avant toute chose. Et l'on devait vendre tout, les meubles, les effets, au moindre retard. Combien de temps devaient durer ces scellés et cette garde ? Aussi longtemps que ce scélérat hypocrite de juge de paix resterait en prison. L'un des gardiens racontait qu'il venait de rester six mois chez la femme d'un détenu, et il n'avait quitté que quand celle-ci, ne pouvant plus payer les six livres, et ayant tout vendu, avait été menée en prison. De sorte que la jeune citoyenne devait faire des vœux pour que les deux sans-culottes restassent le plus longtemps possible, parce qu'aussitôt que l'auteur infâme de ses jours aurait étemué dans le sac, ses biens seraient confisqués au profit de la patrie, et le mieux qui pourrait amver à la fille d'un tel scélérat serait d'être réduite à la mendicité.

Lise avait bien envie de pleurer en entendant tout cela* Mais son petit cœur commençait à se fortifier par l'indignation. Elle était, du reste, pleine d'espoir de faire bientôt reconnaître l'innocence de soû père. Elle paya, mangea en hâte un petit morceau de pain bien dur, c'était tout ce qui restait dans la maison. Elle recommanda à Margoton d'aller faire les queues du boulanger et de l'épicier — ce n'était pas le jour du boucher — et elle sortit.

Elle voulait na4;urellôment etâvaiit tout savoir dans laquelle des quarante-huit prisons de Paris son père avait été mené. Elle espérait qu'on lui annoncerait qu'il était chez Belhomme. Elle était fort renseignée sur les us et coutumes de la Révolution, dont le vertueux Dubois aimait à causer pour les admirer entre amis ou les faire admirer à sa fille. Elle savait que cette maison Belhomme, au faubourg Saint-Antoine, était une maison de santé organisée et gardée comme une prison, où les suspects qui avaient des amis secrets dans les Comités étaient envovés et où l'on oubliait volontiers les gens, Fouquier-Tin ville ayant reçu l'ordre de ne jeter que rarement son terrible regard dans cette direction.

Elle arriva à la Section, au carrefour de la Croix- Rouge. On n'y avait pas encm-e perdu toute considération pour elle, qui avait toujours été si charitable, si respectée. On ne la maltraita pas. On se contenta de lui répondre sèchement que le citoyen Dubois, la veille, après quelques minutes d'attente dans la geôle de la Section, avait été envoyé, avec dix autres scélérats, à pied, sous Tescorte de cent hommes armés, à la prison de la Bourbe.

Son cœur se serra en entendant ce nom. Elle se rappela aussi qu'elle avait vu souvent, — car c'était un des spectacles fréquents des rues de Paris — ces petites bandes de suspecta traversant la ville entre une double haie de factionnaires, et assaillis d'injures, de coups et de projectiles.

Le greffier du Comité révolutionnaire, qui lui don-

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nait œs renseignements, ajouta qu'il avait entendu dire qu'on n'avait pas reçu ces brigands à la Bourbe, qui était pleine, et qu'on les avait promenés de porte de prison en porte de prison avant de leur trouver place.

Cela étadt vrai. Lise fut renvoyée de la Bourbe (ancien Port-Royal, rue du Fauboui^-Saint-Jacques) aux Dames Anglaises (fauboui^ Saint-Marceau) ; de là, rue de Provence, à l'ancien hôtel du Dreneuc, de là à Picpus, de là à la prison de Saint-Lazare. Ici, enfin, elle apprit que le vertueux Dubois y étmt définitivement entré, après avoir été présenté^ devant chacime des quatre autres maisons de détention.

On introduisit la jeune fille devant deux individus en casquette de peau et en carmagnole qui étaient attablés en face d'un broc devin.

C'étaient les deux princes absolus de ce sombre royaume, Bergot, administrateur de police, délégué auprès de la maison Lazare, et Semé, concierge provisoire. Dans la famille révolutionnaire, ces deux personnages ne représentaient point particulièrement le libertinage et la férocité, mais plutôt la rapine et l'escroquerie. Ils reçurent Lise sans trop d'injures ni d'obscénités.

— Dubois-Joli ! dit Semé. Est-ce que tu crois que je connais le nom de tous les scélérats qui entrent ici? Ça vaut-il la peine, je te le demande, citoyen administrateur, de se salir la mémoire à retenir les noms d'aristocrates qui sont destinés à monter, demain peut-être, sur madame (la guillotine) !

Il cria. Un geôlier à la face sombre et à la barbe hérissée entra, suivi d'un dogue. Le chien s'avança gravement vers la jeune fille, la flaira attentivement, et, reconnaissant que ce n'était pas un des individus qu'on lui avait donnés à garder, il revint se coucher auprès de son maître.

— As-tu ici, demanda Semé, un coquin nommé Dubois-Joli?

— Oui, arrivé hier.

— Ah ! je vous en supplie, s'écria Lise, dites-moi comment il se trouve.

Le geôlier lui jeta un regard morne et quitta la pièce sans dire un mot, sans faire un geste.

— Ah ! citoyens, je vous en supplie ! s'écria-t-elle en joignant les mains, mon cher père, faites que je le voie. Il est innocent. Ah ! que je lui parle ! que je sache au moins comment il va !

— Citoyenne, dit Bergot, la République n'est pas si noire qu'on le dit. Une jolie fille comme toi a toujours le moyen d'attendrir un franc sans-culotte. Il y a moyen et moyen, tu sais. Mais tu es peut-être mijaurée. Alors c'est autre chose, et si tu as des moyens, car tu as l'air pas mal nippée... tu entends. Vois-tu, nous ne pouvons rien te dire. Mais la police donne, quand on sait bien les demander, des permissions pour visiter les détenus et leur apporter des douceurs. Va donc au Palais de Justice, à la Mairie, tu demanderas, au bureau des administrateurs de police, tu demanderas l'administrateur et conseiller municipal

Wiltcherich. Je ne sais trop ce qu'il est, Suisse, AUe-

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mand, Juif ou Polonais, mais c'est un vrai Français, ami des mœurs comme moi ; c'est à peine si lui ou moi nous te demanderons un baiser pour notre peine. Mais, tu sais, ça coûtera gros. Avec sa permission tu reviendras ici et tu pourras embrasser ton coquin d'auteur. Tu diras à Wiltche^icb que c'est Bergot qui t'envoie.

Lise se précipita hors de la pièce, et quand on lui eut ouvert la prison, elle descendit en courant la rue du faubourg : elle ne sentait pas la chaleur, ni la fatigue, ni la faim.

Elle arriva à cette partie du Palais de Justice où logeait jadis le premier président du Parlement et qu'on appelait la Mairie, parce qu'elle servait actuellement d'habitation au maire de Paris. Wiltcberich était bien au bureau des administrateurs. Le cœur de la jeune fille battit de grand aise. Elle oubliait toute angoisse, toute appréhension. Il lui semblait qu'elle n'avait plus rien à craindre et qu'elle avait tout gagné en recevant la permission qu'on allait lui accorder de voir et de consoler son père.

Elle arriva, après une série de rebuffades et d'injures qu'elle n'entendit même pas, devant un grand homme épais, qui se rengorgeait de la façon la plus bouffonne et dont la physionomie inepte et grossière n'était pas sans quelque bonhomie. Comment avait-on choisi ce savetier étranger, absolument imbécile, ^ point remarquablement féroce ni exceptionnellement voleur, pour administrer la police de la capitale de la France? C'était un des miracles du suffrage univer-

sel et de la Révolution qui fut féconde en ce genre de merveilles !

Lise lui présenta sa requête, L'administrateur jeta sur elle un regard vague.

— Tipois^Choli, répondit-il ! C'est bien vacheux ! Che ne puis rien recefoir, Nein ! Nein ! Robespierre ne biaisante bas quand il s'achit de ses ennemis. Foui, foui, che le gonnais,ce Tipois-ChoU. G'être un scélérat hypogrite qui afait l'insolence de se vaire nommer le sensiple et fertueux Tipois, gomme le sensiple et fertueu^ Maximilien, gomme si il boufait y afoir deux citoyens sensiples et fertueux dans eine répiblique. Nein, nein, Robespierre, gomme te chuste, il feut être seul. Ce Tipois est un scélérat hypogrite. Il est' au gachot, au segret. On ne beut pas le foir, bour rien au monte.

C'était un rude coup et une rude désillusion. Le cœur de Lise, malgré son courage, ne put le supporter, et, quoiqu'elle fût honteuse de montrer sa faiblesse devant ce. grossier personnage, elle ne put ' retenir ses larmes.

— Che te tis, bétite trôlesse, que c'est pien inutile defenir blainncber ici. Tu gomprends pien que si che poufais tonner eine bermission che la tonnerais, bisque les bermissions nous les tonnons à prix d'archent. Pourquoi ce Tipois est-il assez pête et assez scélérat

• bour se faire mettre en segret. C'est moi qui tois blairer et être firieux gontre lui pisqu'il me brive de mon gain léchitime. Ya-t'en au tiaple, betite trôlesse, et carte tes larmes pour eine meillere oggasion. Moi

— — ••thu

che suis pas méchant. Les larmes d'eine femme m'attentriraient si ch'étais dans mon bays, mais en Vrance, chamais! Ch'y suis hapi tué. Il en a goulé ici te quoi mettre la maison à la nache.

Lise essuya ses yeux avec un geste d'une grâce si naturelle et si triste, que Tâme grossière du savetier éprouva une légère émotion.

— Allons, gonsole-toi. Tu tois pien safoir qu'il vaut que tous les riches, les safants, les honnêtes chens, les arisdogrates, en ein mot, ils soient guillotinés. Un pé blus tôt, un pé blus tard. Che fais te tire eine chose. Ton scélérat te bère, il n'est pas trop mal au segret, il est tans un gachot pien frais, sur te la ponne paille couché; on n'oupïie chamais, plus te teux chours de suite, d'abborter du pain aux brisonniers et gomme l'eau goule le long tes murs te son gachot, il ne mourr^ chamais te soif.

Après avoir ainsi consolé de son mieux la jeune fille, la colère lui revint, et songeant à l'injustice que ce Tipois avait commise envers Wiltcherich, en se faisant mettre au secret et en privant ce dernier du prix de plus en plus considérable qu'on retirait des autorisations de visiter les détenus, il prit Lise par le bras et la jeta à la porte en l'accablant d'injures.

La pauvre fille resta un instant comme étourdie. Elle retrouva un moment d'espoir en se disant que les gardiens de Saint-Lazare n'avaient pas été trop malveillants et que peut-être elle parviendrait à les attendrir et à les acheter. Elle se rappela avoir entendu

nommer Bergbt comme un homme relativement modéré.

Elle reprit sa marche d'un pas lourd, car l'aprèsmidi s'avançait et la jeune fille marchait sans guère s'arrêter^ et avec un cœur bien lourd, depuis le matin.

— Ah ! te voilà, lui dit Semé, voyons ta permission. Tu sais bien que ce n'est pas tout et qu'il faut t'exécuter, si tu veux qu'on la trouve en règle cette permission. On y laisse toujours quelques petites irrégularités, continua-t-il en ricanant, afin que tous les bons républicains puissent satisfaire la chaleur de leur patriotisme en dépouillant l'infâme aristocratie...

Bergot, qui entra brusquement, inteiTompit la phrase.

— Comment, te revoilà, vipère ! s'écria-t-il en lançant à Lise un regard furieux. Tu viens essayer de renouer les fils de la conspiration biisée entre les mains de l'infâme auteur de tes jours. Veux-tu te sauver, ou je te fais dévorer par nos dogues. Je viens de recevoir un message d'Herman, continua-t-il en s'adressant à Semé, d'Herman qui 'n'est pas seulement notre chef comme directeur de la Commission des Administrations civiles, police et tiibunaux, la première des douze Commissions Executives de la République française, mais qui est l'ami intime de l'éminent citoyen Robespierre. Il parait que ce monstre de Dubois, le père de cette hideuse coquine, est à la tète d'une conspiration pour avilir la démo-

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