‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 22 sur 39 · AVENTURES DE DEUX PARISTEVXES · texte numérisé non relu

AVENTURES DE DEUX PARISTEVXES

pleurer dans le ciel I — je vous ai monlré que je vou5 aimais. Bernard tresssdllit. Hais il était lui-même fort ému de l'arrestation de Dubois, fort irrité de Tinjustice qu'on faisait à ce généreux patriote, et porté à se demander, avec un redoublement de colère, s'il n'était pas pour quelque chose dans cette persécution. Il se tut quoiqu'il sentit son cœur se dilater, par un mouvement mystérieux d'une douceur inexprimable, en entendant l'aveu naïf de cet amour.

— Ah ! je sais bien que c'est mal, et je le savais alors que je le faisais. J'ai pleuré toute cette nuit. Et vous voyez comme je suis punie. Je vous dis que c'est nous, que c'est moi, que c'est vous, qui sommes la cause du malheur qui frappe mon père. Ah ! j'aimp mieux croire cela que de supposer qu'il l'a mérité, en applaudissant au malheur des autres. Ah ! que c'est cruel ! Pourquoi ces misérables nous punissent-ils ? Si c'était Dieu que nous avons oublié, les prêtres que nous avons maudits, les aristocrates que nous avons pereécutés, si c'étaient eux qui nous punissaient, je le comprendrais ; mais les sans-culottes, dont nous nous sommes faits les amis I Tenez, écoutez-les là, dans cette cuisine : Ils chantent. Voilà les rois du jour. Moi, je n'ose pas même entrer dans ma maison, parce qu'ils la gardent au nom de la République. Ici, au moins, je suis libre, jusqu'à ce qu'il leur plaise de me forcer à rentrer pour entendre leurs chansons et pour leur verser à boire.

— Mais c'est impossible et infâme, s'écria Bernard en s'avançant'vers la maison.

— Allez le leur dire, et demain mon père et moi, et vous, ùous aurons le cou coupé pour nous être faits les ennemis du peuple. C'est le mot qui suffit à tout. Oui, et si je leur dis qu'ils ont assez bu, on me condamnera comme ayant insulté à la majesté des sans-culottes et m'être faite ennemie du peuple.

— C'est horrible, murmura Bernard d'un ton sombre. Mais je vous l'ai dit, je ne suis pas dépourvu d'autorité. Je suis venu me mettre à vos ordres.

Lise fixa sur lui ce même regard exalté, sec et presque dur :

r^ Autrefois, on nous disait que les jeunes filles devaient surtout être modestes. Puis on nous a dit que c'étaient des préjugés, que la religion, qui nous prêchait cela, était une comédie, que les prêtres sont des scélérats hypocrites, et qu'il n'y a plus que la nature et la franchise. C'est pour cela que j'ai été hier coquette et effrontée.

— Mais, mademoiselle.,,

— Ne dites pas un mot, si vous ne voulez me couvrir de honte. Autrefois aussi, on parlait aux hommes de l'honneur, maintenant on ne leur parle plus que de république ; et voilà ce que c'est. (Elle indiquait les deux sans-culottes qui hurlaient dans la maison.) Étes-vous, vous, un républicain ou un homme d'honneur? Si vous êtes un sans-culotte, allez boire avec ces gens-là. Si vous êtes un homme d'honneur. . ,

— J'ai peut-être mérité cette injure par mon sot enthousiasme, mademoiselle. Pourtant je n'ai jamais songé qu'à l'honneur en aimant la Révolution, et

quand j'aurai à choisir entre l'un et Tautre, et le temps s'en approche, ce ne sera pas l'honneur que je

sacrifierai.

— Jurez-moi donc sur l'honneur que vous ne vous mêlerez plus de nous, que vous ne viendrez plus ici, que vous ne chercherez en aucune façon à agir en faveur de mon père.

— Mais, mademoiselle, que me demandez-vous là? quand au contraire...

lise frappa du pied avec colère :

— De quel droit vous occupez-vous de nous, et pourquoi serais-je forcée d'accepter votre protection? Si c'est là cette délicatesse...

— Arrêtez-vous, je vous en supplie. Ne m'injuriez pas, même des lèvres, de vos lèvres souffrantes et bien justement affligées. Ce me serait une trop grande douleur. Je jure donc, bien que je ne vous comprenne pas, de vous obéir... jusqu'au moment, reprit-il, où vous-même serez en danger ; rien alors, quand ce serait la ruine de la République, ne m'arrêtera pour vous sauver. Car si vous m'avez montré que vous m'aimiez, moi je jure devant l'Être suprême que je vous adore.

11 leva son beau visage vers le ciel. Un rayon rouge du soleil couchant entoura son front d'une auréole resplendissante. Lise ferma ses yeux, brûlés par le reflet de cette flamme qui lui paraissait une réponse divine à l'appel que le jeune homme venait de faire au Seigneur et im témoignage céleste de la noblesse de son amour.

Bernard s'inclina silencieusement, et après avoir jeté un regard sombre dans la direction de la maison où les deux sans-culottes se renvoyaient, dans un mode alterné, comme desbergers de Virgile, les refrains des idylles jacobines, il quitta le jardin.

Rossignolet eut grand'peine à continuer désormais de pleurer et de penser à son père. Elle s'assit sur son banc, que Tombre du crépuscule couvrait déjà. Malgré elle, son imagination répétait lentement et cent fois de suite -chaque mot des dernières phrases prononcées par Bernard, quand celui-ci rentra :

— Allez-vous donc rester amsi seule, sans défense? demanda-t-il vivement.

— Seule ! oui. Ne savez-vous donc pas qu'il n'y a plus dans cette France généreuse, comme on disait, dans cette noble capitale, comme on disait, dans cette nation sensible et bienfaisante, comme on disait, qu'il n'y a plus un seul être qui oserait montrer de la compassion à son ami, si le plus méprisable des gens qui commandent maintenant a déclaré cet ami suspect. Mais si je suis seule, je ne suis pas sans défense.

— Et qui avez-vous donc pour vous défendre ?

— Moi. D'ailleurs je suis peut-être injuste, au moins pour un individu. J'attends le bon La Bussière.

— Votre fiancé, mademoiselle ? demanda vivement Bernard.

— Mon cousin, répondit-elle, après une seconde d'hésitation. ,

Et cette fois Bernard partit d'un pas leste, après avoir jeté à lise un regard qui lui fit battre le cœur.

Mais le soir tomba. Les tristes pensées chassèrent toutes les autres. La Bussière n'arrivait pas. La pauvre Lise se prit à douter de lui aussi. Il lui sembla que cette douleur mettait le comble à sa désolation et que, pour le coup, elle se trouvait absolument seule en ce vaste monde.

On avait frappé à la porte sans qu'elle y fît grande attention, tant elle était ensevelie dans ses pensées et tant la stupidité, qui fut le plus grand et le plus mystérieux effet de la Terreur, commençait à succéder en elle à la fièvre des premières heures.

Un de ses gardiens, qui avait besoin de prendre l'air, s'en vint ouvrir. Un grand vieillard à la longue houppelande, dont les longs cheveux gris étaient couverts d'un sale bonnet, et dont la main s'appuyait en tremblant sur un formidable bâton, tourna vers le gamisaire ses larges besicles et demanda d'une voix chevrottante la citoyenne Dubois.

— Et qu'est-ce que tu lui veux, à la citoyenne? La République nous l'a donnée à garder, tu comprends.

— Hé ! hé ! tu es mi gardien vigilant, mon garçon, mais un citoyen curieux. Je sais bien que la première vertu républicaine est la défiance, comme l'a dit le grand général Kellermann avant de devenir suspect. Mais tu connais bien ça?

Il lui montra un papier dont le gardien, qui du

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reste ne savait pas lire, put, à cause de Tobscurité qui gagnait, distinguer uniquement la forme. Mais il vit fort bien un cachet, le cachet très connu du Comité de Salut public. Il s'inclina révérencieusement.

— Bon ? je vois que tu es un patriote éclairé par le génie de la Liberté, reprit le vieillard. J'ai quelques mots à dire à la citoyenne. Le Comité voudrait saisir le fil des trames qui ont procuré au citoyen Dubois l'avantage de coucher en prison. Il faut savoir si la citoyenne a ti'empé dans ces trames.

— Bon I tu peux t'en fier à nous. Nous allons la forcer à boire à la santé de la patrie, tant qu'elle aura, perdu la boussole. Alors nous la ferons dégoiser sa petite afiJBdre.

— Garde-toi de la tourmenter. Je te dis que c'est une amie des Duplay. Il faut y aller en douceur, et c'est pourquoi on a envoyé un vieillard vénérable. Maintenant détale, et si tu veux ignorer, pour quelque temps encore, les douceurs qu'on éprouve à étemuer dans le sac, garde-toi de nous troubler.

Le garnisaire, sans oser regarder derrière lui, regagna la maison. Le vieillard s'approcha de Lise et lui dit à mi-voix :

— Rossignolet gentil, ne laisse pas échapper un cri, parle à voix basse, et écoute, en parlant le moins possible.

— Ah ! mon bon, mon cher Charles !

— Oui. J'ai bien tardé ; mais je n'étais pas à mon bureau quand Paul Crassus y vint. Puis il me fallut

courir faubourg Antoine, chez Mareux, pour me déguiser. Je n'ai pas le temps de chercher à te consoler. Car je cours grand risque avec ce déguisement, tout au plus propre à tromper un obscur sans-culotte. Mais je n'avais pas le choix. Donne-moi ta chèi'e main, elle me répondra. Je n'ai pas été aussi étotiné que tu Tas pu croire de ce qui arrive. D'abord cette imbécile Terreur est destinée à dévorer la plupart de ses enfants. C'est la lo^queet c'est la punition. Puis, il est temps que je t'explique et ma lettre et mon absence, et toute ma conduite, bien brièvement. Tu sais que j'ai pour fonction d'enregistrer les dossiers des détenus et de les donner à Subléras et à Trinchard, présidents de la Commission populaire, qui les envoie à Fouquier-Tinville. Depuis que je fais ce métier et que je vois de près l'ineptie, l'iniquité des arguments invoquées pour procurer tant d'assassinats, j'ai pris la Révolution en haine. Je me suis juré de risquer ma vie pour en diminuer un peu les crimes. Je la risque chaque jour ; mais j'ai déjà soustrait et détruit neuf cputs dossiers, c'est-à-dire sauvé la vie à neuf cents personnes.

lise serra avec énergie la main qu'elle tenait.

— Oui, Rossignolet, vous êtes la cousine d'un héros inconnu. Voici comment j'agis : Je soustrais un dossier, deux dossiers, trois dossiers, sur chaque dizaine. Je choisis ceux des pères ou des mères de famille ou des illustres savants, ou des toute jeunes filles. Je les mets dans un seau d'eau. La nuit venue, je vais au Comité, Je fais une pâte de ces papiers et je vais

la jeter à la Seine. Dame ! c'est un métier qui ne pourra pas durer longtemps ; mais j'espère que mon Rossignolet me pleurera. Pas maintenant, mignonne. Je n'ai pas le département des dénonciations, que Robespierre classe lui-même et qu'il confie à Thuillier.Mais un jour, il y en a quinze environ, je trouvai dans un dossier ime feuille qui n'y appartenait pas. Cette feuille contenait une dénonciation contre ton père. Ne m'inteiTomps pas. Je n'eus pas de cesse que je ne fusse devenu voleur avec effraction. J'y parvins, et j'enlevai du bureau de Thuillier tout le dossier Dubois. Je suppose que Robespierre voulait le garder en cas de besoin. J'en devins suspect, ou plutôt soupçonné. Je pus épouvanter le nègre Domingo, en lui disant que je le savais chargé d'espionner beaucoup de gens, les Crassus, entre autres, et ton père. Je fus assez heureux pour lui enlever le récit, qu'il portait à Nicolas, d'une aventure qui m'était aiiivée une nuit au Palais-National , mais me sachant surveillé, je me décidai à ne plus te voir, à t'écrire même cette lettre de nipture, afin de ne pas vous compromettre.

— Bon, cher, admirable Charles, murmura Lise, en baisant et en couvrant de larmes la main qu'elle tenait. Mais alors, comment expliquer qu'on ait arrêté mon père, puisque tu avais soustrait les papiers ?

— Il y a là un mystère que nous éclaircirons.

— Mais que pouvait-on donc reprocher à un patriote auêsi prudent, aussi brûlant de l'amour de la République ?

— Cent niaiseries. On lui reprochait d'être un robinocrate, un ami de l'infâme d'Espréménil, d'être riche, d'être savant, de parier latin, de ne pas parler latin, d'avoir une maison bien propre, de ne pas recrépir ses murailles pour laisser croire que la République c'est la misère ; d'être un des pères de la Révolution et de s'en vanter pour humilier les simples sans-culottes ; de porter la carmagnole par hypocrisie, et de la brosser pour insulter à la misère des gens qui n'ont pas le temps de s'amidonner ; d'avoir une fille et d'en être content, parce que si c'était des fils, il serait forcé de les envoyer aux frontières ; et tout ainsi, Mais adieu !,.. Ne t'étonnes pas de me voir rarement et toujours déguisé.

— Attends encore un instant. Dis-moi ce que tu peux faire pour sauver mon père chéri.

— Rien, si quelque puissant démocrate tient à le supprimer ; tout, si son afi*aire est commune et banale. Car, jusqu'à ce que je sois pris moi-même, je puis gai'der son dossier par devers moi et ne pas le remettre à mon ami Subléras, que je me réjouis — allons! mignon Rossignolet, ris un peu avant de me quitter — que je me réjouis d'appeler Subléreins, si bien que le nom lui en est resté et que son compagnon, le menuisier Trinchard, lui a dit hier ; « Qu'est-ce que tu as donc là, citoyen Subléreins ? » Or, comme Subléras est affreusement bossu, tu vois d'ici la joie universelle. Ils n'ont compris ni l'un ni l'autre, et ce sont ces deux bouffons-là qui, à titre de présidents de la Commission Populaire, sont les grands chanceliers de

France, ou plutôt qui composent à eux deux la cour de Cassation révolutionnaire. Mais ris donc ! Lise pleurait plus fort que jamais.

— Ah I s'écria-t-elle, comme j'ai été méchante et vilaine contre toi. Mais je puis encore réparer le mal. Tu es si bon, si brave.

— Que veux-tu dire, cousine ? demanda Charles d'une voix émue.

— Je te le dirai la veille de notre mariage.

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