LA DEMANDE EN MARIAGE
Lé soir tombait. Lise l-eprit le chemin de la maisoii. Elle marchait lentement, elle se sentait bien lasse, sa tête lui paraissait lourde et son cœur, après avoir reçu tant de coups, était comme sans vie. Elle arriva enfin rue de Sèvres.
En face de sa maison, de l'autre côté de la rue très obscure -^ cai* bien des lanternes laissaient voir plutôt des cordes tassées, des verres en morceaux et des -bras tordus que dés lampes allumées, — elle aperçut un homme qui. pai'aissait faire le guet. Elle crut bien que c'était le commandant La Raison. Mais elle était si lasse que tout lui était indifférent. Son coBùr était comme son estomac, celui-ci n'avait plus faim à force d'avoir souffert de la faim pendant cette journée qu'elle avait passé sans manger, et l'autre avait tellement souffert que la vue même de Bernard-Emile ne la fit pas tressaillir.
Ce ne fut pas Margoton qui ouvrit, mais un des gardiens. Il n'était pas complètement ivre. Il raconta d'un 'ton solennel que la vieille était un monstre d'aristocratie^ qui n'avait pas voulu boire à la Patrie et à ses braves défenseurs, ni à la confusion des
216 AVENTURES DE DEUX PARlSlENiNES
agents de Pitt et Cobourg: Elle avait injurié les représentants de la loi, de la Section, des scellés et de la Révolution, si bien que lui, qui était ce représentant, avait fait saisir la vieille fanatique. On l'avait emprisonnée dans la maison d'arrêt de la Section.
Cette nouvelle n'étonna même pas Lise.
Les deux sans-culottes avaient dévoré naturellement les quelques menues provisions que la bonne Margoton avait recueillies, après plusieurs heures de queue. Il n'y avait rien à manger dans la maison. La jeune fille monta à sa chambre, s'y barricada et tomba lourdement sur son lit où elle s'endormit d'un sommeil de plomb.
Le lendemain, le bruit d'une grande querelle qui avait lieu dans le jardin, la réveilla sur le tard. Elle s'habilla à la hâte et descendit. Les deux gardiens étaient occupés à charger d'injures une grande femme maigre qui leur répondait avec énergie. Lise reconnut la vieille domestique de la maison voisine.
L'étrangère s'avança vers elle d'un pas grave. C'était une paysanne des Cévennes, qui fixa froidement ses yeux gris sur la jeune fille, en lui tendant un morceau de pain.
— Je sais, dit-elle avec austérité, qu'on vous a enlevé votre vieille nourrice. On m'a ordonné de partager avec vous le pain que j'ai eu à la queue. Je le fais volontiers parce que vous êtes bonne et honnête, quoique folle.
Elle se retourna brusquement vers les sans-culottes qui voulaient saisir le morceau de pain, et elle leur
dit avec une énergie que soulignaient lesi intonations très scandéei^ de sa parole méridionale.
— Pour vous, laissez-moi, je vous y engage. Je ne me mêle pas de vos affaires. Mais si vous vous mêlez des miennes, vous trouverez que vous avez mis le doigt dans le four.
La nature brutale des bons sectionnaires sentit qu'il y avait dans ces paroles autre chose qu'une vaine menace. Ils comprirent qu'ils avaient affaire à plus forte qu'eux. Quoi? Comment? Cela n'importait pas. Tout était au plus fort. La raison, le bon sens, le bon droit ne présentaient plus d'idées ni d'arguments en ce temps-là, et l'on se courbait devant le plus méchant comme devant le maître légitime. Ils s'éloignèrent avec d'humbles saints.
Lise reconduisit la vieille femme jusqu'à la porte du jardin. Elle fixa sur elle, pendant un instant, son clair et vif regard et, au moment de parler, elle s'arrêta brusquement. Elle se sentait rougir. En effet, un nuage rose, charmant et froid comme le rayon vermeil qui illumine l'horizon à l'aube d'une matinée de mai, courut sur ses joues bien pâlies depuis ces deux journées de souffrance. Pourquoi rougir? elle n'avait jamais rougi jusqu'ici et son gentil cœur d'enfant, son cœur hardi, tout innocent, tout ouvert, n'avait jamais su ce que c'était que l'hésitation, ou la dissimulation. Qu'avait-elle donc de si temble à dire à la vieille femme? Rien que ceci : Vous remercierez celui qui vous a envoyé.
Elle le dit enfin et rougit plus encore.
C'est qu'en effet elle s'était remise à penser plus que jamais à celui-là, et qu'elle y songeait davantage encore depuis qu'elle s'était promis formellement d'épouser le bon et dévoué La Bussière.
La vieille montagnarde Cévenole salua avec raideur et s'éloigna en haussant les épaules. Elle soupçonnait que tout cela finirait mal et que c'était le diable ^qui avait mené son fils dans le voisinage de cette petiote.
Celle-ci grignota son pain de bon appétit. Elle avait le cœur plus léger et l'âme remplie d'heureux pressentiments. Elle faisait dans sa mémoire une liste des personnages importants qui s'étaient montrés les amis dévoués du vertueux Dubois. Elle en trouvait une vingtaine tous plus puissants l'un que l'autre. Elle se promit qu'elle ne reviendrait pas sans son père.
Elle revint, dans le courant de l'après-midi, seule et, cette fois, désespérée.
Elle ne voulut pas entrer dans sa maison. Elle entendait qu'on y chantait avec plus de violence encore qu'à l'ordinaire et elle crut distinguer des voix plus nombreuses aussi que la veille.
Elle gagna, dans le jardin, ce bosquet, sous le grand cerisier, où nous l'avons vue si heureuse au commencement de ce récit. C'était là qu'elle eût voulu demeurer toujours, aussi loin que possible de ces méchants hommes, entourée de toutes ces grâces harmonieuses et fleuries à chacune desquelles elle avait avait attaché une pAite âme qui l'aimait.
Peut-être aussi pensait-elle qu'elle était là bien
près de celui dont la noble et fière figure venait remplacer dans son souvenir chacune des ignobles et lâches ou fuiieuses mines qu'elle rencontrait dans ses * courses. Mais le désespoir était trop grand et ce noble visage lui-même, si aimant qu'il se voulût montrer, était unpuissant à la consoler.
A peine assise sur le petit banc, sous la pluie des rayons de soleil tamisés par les feuilles de Tarbre — elle aimait tant jadis à s'agiter là, comme un oiseau dans la poussière d'or qui, semble descendre du ciel avec les rais liunineux, — elle se laissa glisser sur le sol. Elle se mit à pleurer silencieusement, abondamment, sans cesser. On eût dit que la pauvre enfant, dans chaque maison à la porte de laquelle elle avait frappé, avait été recueillir une provision de désespoir qui maintenant tombait à flpts pressés de ses yeux.
Cette journée-ci avait été bien plus rude encore que la veille. Hier elle n'avait rencontré que des brutes, mais c'étaient des geôliers, elle n'avait reçu que des injures, mais c'était dans les prisons. Aujourd'hui elle avait visité tout ce qu'elle avait appris à admirer comme l'émanation exquise de la noble et sainte Révolution. C'était, en effet, la fleur parfumée de la nouvelle société française, et elle avait rencontré une lâcheté plus répugnante que chez les geôliers, ujae brutalité plus effrontée que dans les prisons.
Parmi les vingt personnes qu'elle avait cherché à visiter, la moitié, qui connaissait l'arrestation de Dubois, ne l'avait pas voulu recevoir. Des* autres, la
plus grande partie Tavait, dès les premiers mots, chassée avec colère. Le reste l'avait, avec des tremblements d'effroi, priée de ne plus mettre les pieds céans. Elle se rappelait, non sans un serrement de cœur, cette phrase que répétait, avec un si majestueux contentement , le vertueux Dubois : « Il faut arriver à un état de société où tous ceux qui seront suspects, même d'aimer tièdement la République, seront traités comme des lépreux. » Elle se demandait — et c'était la plus poignante de ses angoisses, — si la fille d'un homme qui avait pensé cela, n'était pas justement traitée, quand on la maltraitait.
Elle recommençait dans son esprit le douloureux voyage qu'elle avait fait pendant cette journée. Elle revoyait surtout deux personnages, Durand de Maillane et Dorat-Cubières.
Le premier, homme intelligent, grave et bon, jurisconsulte éminent, un vrai sage, comme on disait alors pour désigner le type idéal de l'humanité, était un des trois chefs de la Plaine qui représentait la majorité de la Convention, laquelle représentait la Nation, c'està-dire l'infaillibilité et la toute-puissance. Il avait reçu la jeune fille avec la politesse affable et les protestations de dévouement qui lui étaient habituelles. Puis tout à coup, dès les premiers mots de la requête, il s'était levé et, avec une austérité qui dissimulait mal le léger tremblement de la voix, il lui avait dit : — « Que me demandez-vous, citoyenne ! Ma mère , le seul être que j'adore en ce monde, ma propre mère est en exil à Vitry-sur-Seine à deux lieues de Paris. De-
puis le mois de germinal qu'elle y est internée^ je n'ai pas cru pouvoir aller la voir; elle-même n'a pas le droit de quitter les limites de la commune. Je sais que les officiers municipaux lui font jeter des pierres, sous le prétexte qu'elle a quelque ressemblance avec la feue veuve Capet. Notez, continua-t-il, en baissant la voix, que si on voulait faire pis, je ne pourrais pas m'y opposer davantage, et pourtant ma mère n'a rien à se reprocher que cette espèce de ressemblance.
Il la conduisit jusqu'à la porte en la suppliant instamment de ne plus le forcer à constater ainsi son impuissance.
Des bureaux de la Convention où elle avait été voir le député, elle courut à la place de Grève à l'Hôtelde-ville. Dorat-Cubières, secrétaire-greffier, était, après Fleuriot-Lescot, maire et président, et après le maître d'école Charlemagne, vice-président, le plus important membre du conseil général de la Commune de Paris, laquelle gouvernait la capitale avec une autorité dictatoriale.
Cet ex-chevalier de Cubières était un poète qui s'était toujours montré fort galant pour la belle Lise. Il lui avait même dédié quelqu'une de ses mauvaises pièces. Il se précipita vers elle, dès l'entrée, et lui baisa la main avec une idolâtrie évidente. Mais quand elle lui eut appris que son père venait d'être arrêté comme suspect, tout biiisquement il entra en fureur, accabla la jeune fille des épithètes les plus flétrissantes, l'accusa, oui, elle, <Pêtre payée par ses ennemis pour le faire regarder comme un ami des conspira-
leurs. Il la fit littéralement jeter à- la porte par ses commis.
Toute l'odyssée de la matinée tournait autour de cette double lâcheté, inerte ou active, basse ou forcenée. Chacune des dix autres personnes qu'elle avsdt vues représentait une nuance de cette vertu nouvelle du citoyen français.
Tandis qu'elle repasssdt douloureusement ces scènes dans sa mémoire, sa pensée fut momentanément distrsdte par la vue d'un grand diable de sans-culotte qui, après avoir ouvert, sans cérémonie, la porte de la rue, traversait le jardin, les épaules tm peu courbées et la jambe légèrement traînante.
Elle crut bien qu'il avait parcouru le jardin d'un regard vif, et ce qu'elle avait pu saisir de ce regard l'avait frappée. Mais il avait passé trop loin d'elle pour qu'il lui fût facile de distinguer nettement les traits du nouveau venu. Que lui importait d'sdlleurs? C'était sans doute quelqu'un de ces camarades que les gardiens, ennuyés de leur faction, engageaient avenir boire, chanter, fumer, maudire les aristocrates et en particulier, l'infâme Dubois-Joli. Elle reprit le cours de ses sombres réflexions.
Elle avait essayé toutes les chances du salut, sauf deux : le Comité de Sûreté Générale qui avait été jusqu'à ces derniers temps et qu'elle croyait encore être le directeur omnipotent de la police; et Emilie Crassus, dont elle connaissait les puissantes relations. Mais elle éprouvait une véritable répugnance à s'adresser à celle-ci, répugnance à la fois vague et énergique
comme tous les sentiments plus instinctifs que raisonnés. Lise était, en effet, convaincue que c'était pour obéir aux conseils de Paul Crassus qu'elle hésitait à aller se jeter dans le sein d'Emilie, et elle eût été fort étonnée d'apprendre que cette hésitation venait surtout de la passion folle témoignée par la belle créole au commandant La Raison.
Le grand sans-culotte boiteux qui venait d'entrer s^était sans hésitation dirigé vers l'endroit d'où il entendait sortir les chants patriotiques.
Il avait trouvé les deux gardiens dans la salle à manger, hurlant des variantes du Ça ira^ en compagnie de Requain. Le galant commissaire était venu voir ce qui se passait dans la maison de la jolie citoyenne, conduit par les ailes de l'amour, comme il le dit en clignant de l'œil à ses compagnons, et, de fait, il avait en tête, comme nous le verrons tout à l'heure, le plus aimable des projets.
Le nouveau venu n'avait pu retenir un geste de contrariété en apercevant le commissaire. Il eût évidemment préféré traiter de l'affaire qui l'amenait en dehors de ce notable. Puis un sourire fugitif traversa son visage grimaçant, comme s'il se fût dit qu'il était bien bon de se préoccuper d'un imbécile comme celui-là. Il tendit tout brusquement la main gauche vers les trois sectionnaires et leur montra dans la paume de cette main un petit carré de carton sur lequel était dessiné un œil au milieu duquel était écrit le mot surveillance,
— Tiens, dit Requain d'une voix quelque peu trou-
blée, c'est le signe des employés du Comité de Sûreté Générale. Est-ce qu'il y aurait ici?...
. — Il y a d'abord, répondit d'une voix rauque le nouveau venu, comme vous savez, le droit de se taire, et défense absolue de dire un mot de ma présence ici à qui que ce soit, pas même au Comité révolutionnaire de la Section, vous entendez, sous peine d'être suspect de vouloir mettre des entraves au gouvernement révolutionnaire. Maintenant donne-moi un peu de cette liqueur vermeille qui se trouve là dans cette bouteille.
On s'empressa de remplir un verre avec le vin du vertueux Dubois et on l'offrit à l'agent du Comité. Celui-ci, tout en buvant à petits coups et en claquant la langue, se mit à deviser. Il annonça — ce que Requain seul savait et qu'il croyait être un petit secret connu des seuls commissaires de la Section — que le surlendemain quintidi, dans l'après-midi, on devait venir lever les sellés ici, l'affaire étant d'importance et y ayant de grands personnages désireux de la faire marcher vite, bien vite. Puis il causa des hommes influents de la Section et de Requain lui-même de façon à effrayer le commissaire et ses deux statellites, en leur prouvant que le Bonnet-Rouge était soumis à une surveillance sévèfe, et qu'il était, lui, un des hommes initiés aux dénonciations.
Quand il eut ainsi éloigné toute chance de soupçons, il conclut avec gravité :
— Mais les bons citoyens comme vous n'ont rien à craindre de nous. Vous comprenez bien qu'on ne
choisit pas les observateurs de P esprit public paraii les citoyens sans discernement. Je vous demande seulement le secret. Mais le secret sur quoi? Ah! voilà. Il parait que le scélérat qui a été arrêté ici tient les fils de beaucoup de trames. Mais il . est' entêté, et l'amour de la patrie, qui lui tend ses bras gémissants pour essayer de fondre son cœur hideux, ne peut triompher de sa monstrueuse scélératesse. Sa fille est-elle oui ou non initiée à ces fils contre-révolutionnaires? C'est une question. Vous comprenez que si nous commençons par l'emprisonner, elle se taira. Si nous commençons par lui couper le sifflet , elle se taira encore mieux. Il faut donc l'entretenir doucement. C'est ma mission. Il me faut un prétexte qui lui inspire confiance. Voyons, lui connaissez-vous quelque ami, là, vous comprenez?
— Tu pourrais peut-être, dit Requain, lui dire que tu viens de la part de* la vieille seiTante qui était ici et que nous avons bouclée à la Détention de la Sec^ tion, pour avoir le champ libre.
— Tu es un malin, toi. Cela prouve ton civisme. C'est le génie de la Patrie qui t'illumine. Et elle s'appelle?...
— Margoton, je crois bien.
— Assez. Reste ici en paix. Je suppose que c'est là citoyenne que j'ai vue assise dans le jardin. Ne me dérangez pas, sous peine de mort. Je ne serai pas long.
Il sortit, traversa le jardin et arriva près de Lise qui le voyait venir avec un mélange d'effroi et de dégoût.
— Rossignolet, dit-il à mi-voix, ne bouge pas. Malgré Tavertissement, elle ne put retenir un geâte.
Qui, c'était bien Charles La Bussière, mais admirablement déguisé, comme il convenait, du reste, à unhomme qui était le plus habile comédien de la troupe d'artistes-amateurs qui jouait presque chaque soir chez Mareux. Il représentait parfaitement un homme de la plus basse, c'est-à-dire de la plus enthousiaste et delà plus puissante classe des sans-culottes. Il avait le bonnet rouge graisseux sur une de ces perruques noires aux poils longs, emmêlés, tombant sur le front, les sourcils et les joues, et qu'on nommait perruques à la jacobine; une grosse chemise de toile rousse, sans cravate, ouverte au col et couverte d'une carmagnole en loques; un pantalon rapiécé découvrant le bas des jambes nues et les pieds également nus dans des sabots de bois.
Chose bizarre, la première impression que Lise éprouva en voyant auprès d'elle, si abandonnée, un ami, un fiancé, le plus dévoué des amants, fut presque répulsive. Ce costume lui était devenu tellement odieux, il était celui de ses persécuteurs, et elle avait reçu tant d'injures, tant de douleurs par le fait d'hommes portant ce costume, que sa première pensée fut d'en vouloir à Charles de l'avoir pris. Elle le trouva répugnant.
— Ah ! que tu es laid et repoussant, lui dit-elle tout d'abord.
Charles riait de ce bon rire d'un acteur satisfait et glorieux. Lise s'en fâcha.
— Eh bien ! je ne sais pas ce que pensent les hommes. Mais moi, j'aimerais mieux mourir et faire mourir mon amant avec moi que de me présenter devant celui que j'aime sous l'apparence d'un être ignoble et sale, sous l'aspect d'un de ses persécuteurs.
— Tu es une enfant, gentil Rossignolet.
— Je l'étais il y a huit jours. Je ne suis plus une enfant, Charles. Oui, à ta place, je viendrais franchement, vaillamment près de ma fiancée malheureuse pour partager son sort. Il me semble que c'est là l'amour d'un homme, l'amour noble et héroïque.
— Mais nous ne sommes plus des hommes, répondit-il toujours en souriant, nous sommes des révolutionnaires, et j'aime mieux vivre pour sauver mon amie que mourir avec elle.
— Dis-moi franchement, Charles, reprit-elle après un court instant de silence, est-ce seulement pour me sauver la vie que tu ruses ainsi, que tu te grimes, que tu mens?
— Pour sauver la vie à toi d'abord, et à beaucoup d'autres. Et puis cela distrait.
Cette réponse qui rappelait presque exactement ce que Charles lui avait raconté deux jours auparavant et qui avait développé en elle une estime si tendre pour ce courageux garçon, émut, cette fois, dans son cœur, un sentiment absolument contraire. Il lui sembla qu'un voile se déchirait; et comme on aperçoit, dans la nuit très sombre, à la lueur des éclairs, les vagues profils d'un horizon lointain, elle entrevit pour la première fois le caractère de cet ami d'enfance.