‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 26 sur 39 · AVZNTURES DE DEUX PARISIENNES · texte numérisé non relu

AVZNTURES DE DEUX PARISIENNES

Elle comprit qu'il était, sans doute, charitable, généreux, bon, capable de dévouement, mais plus fou encore que tout cela, c'est-à-dire qu'il avait besoin par-dessus tout d'un grand mouvement extérieur, qu'il faisait le bien comme il eût fait le mal, par besoin d'activité plutôt que par héroïsme naturel, et qu'il lui fallait une mise en scène ou des accessoires pittoresques pour pratiquer la vertu. Elle devina qu'il n'avsdt pas cette concentration de sentiments d'où sort la grande passion, ni cette unité d'impressions nécessaire à la paix du foyer domestique.

Toutefois, comme cette électricité lumineuse que ce grand orage de sa vie avait développée dans son esprit était une chose nouvelle pour le gentil Rossignolet, la profondeur ou la subtilité de cette observation l'effraya instinctivement, et ainsi qu'im petit enfant qui s'endort tout brusquement après avoir vu un spectacle brillant, son gracieux cœur retomba dans la paisible banalité de ses pensées ordinaires. Elle sourit à Charles et lui dit :

— Pardonnez-moi, mon cousin. Je vois tant de vilaines gens et j^ai tant souffert depuis trois jours que je suis devenue méchante et taquine. Parlez-moi de mon cher père.

— Je n'en ai pas encore de nouvelles. Il est trèsexactement au secret. Pourquoi ce supplément de rigueur ou plutôt cette haine contre lui ? Il y a là un mystère pour moi. Je connais les dénonciations qui ont été faites contre lui avant son arrestation. Elles ne ortent pas de la forme ordinaire. On n'y relève rien

de particulier, et comme les trois quarts de la France sont ainsi dénoncés par l'autre, tu comprends, gentil Rossignolet, que cela n'explique pas chez nos tyrans une fureur exceptionnelle 11 doit y avoir autre chose.

— Et, demanda Lise avec une curiosité qui n'était peut-être pas due toute entière à l'amour filial, avezvous découvert cette autre chose? '

— Je sais bien, continua Charles en réfléchissant, que Robespierre doit avoir contre lui la haine spéciale, l'envie furieuse qu'il a toujours montrées contre tous ceux qui se vantent trop hautement d'être les pères de la Révolution, contre tous ceux qui pourraient, par leur vertu, leur sensibilité, leur dévouement désintéressé, parvenir à être ses rivaux dans le respect et les tendresses de la démocratie ; car il sait que la faveur populaire n'a ni règle ni mesure. Il n'ignore pas qu'il y a peu de temps, il n'était pas plus avance dans l'estime publique que n'est aujourd'hui le vertueux Dubois. Il a toujours l'œil surces petits chefs du peuple qu'une fantaisie de la populace pourrait porter en haut. Mais comme ton père n'avait montré ni une activité ni des capacités singulières, j'eusse deviné qu'il voulût le supprimer tout simplement. Tandis qu'il y a là la marque d'une haine spéciale. Voyons, cousine, dit-il vivement, n'as-tu pas connaissance de quelque fait qui puisse expliquer cette brusque colère de quelqu'un de nos maîtres contre ton père ?

Lise avait écouté avec un grand sang-froid cette espèce de délibération que Charles tenait entre ses pensées et qui avait pour but final d'établir les chan-

ces de salut du juge de paix. Ce n''est pas qu'elle n'aimât son père avec une véritable passion. Mais c'est qu'alors la mort était si naturellement l'enjeu de toutes les actions, même les plus communes, qu'elle n'inspirait plus cette répulsion et n'excitadt plus cette sensibilité que son souvenir ou sa menace développent dans les époques normales.

lise se sentit un peu plus agitée à la question de Labussière, elle rougit légèrement. Mais après un moment de réflexion, elle répondit très sincèrement :

— Je ne vois réellement rien, cousin, que je puisse raisonnablement et sans méchanceté, sans injustice, indiquer pour expliquer un sentiment de hjaîne contre mon père, si bon, si prudent, si sage, si sincère en son attachement à la Révolution.

Charles la regarda fixement.

— Rien? dit-il. Ton père n'a pas refusé la main de mon gentil Rossignolet à quelqu'un de ces misérables qui nous gouvernent? Non. Alors je chercherai encore. Mais il faut que je te quitte. Je suis venu pour te dire ceci : En détruisant le premier dossier de ton père, je les ai mis dans un grand embarras. J'ai si bien pris mes précautions que je n'ai pas été soupçonné. Mais Thuillier a pris, lui aussi, des précautions, si bien que je n'ai pu mettre la main sur le nouveau dossier qu'on forme avant de faire passer mon oncle au Tribunal Révolutionnaire. Comme c'est un patriote renommé et qu'on ne paraît réellement avoir à lui faire que des reproches absurdes, on veut y dépenser un peu plus de soin que s'il s'agissait de

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tout autre animal choisi dans le troupeau d'aristocrates qu'on mène chaque jour à la boucherie. J'ai donc, en imposant la nécessité de fabriquer un nouvel acte d'accusation et de chercher de nouveaux prétextes — car ils ne diront pas le vrai motif, — prolongé la vie du vertueux, et, continua-t-il à voix plus basse, comme cette folie ignoble, comme cette inhumanité monstrueuse, cette grossière bêtise ne peuvent durer longtemps, prolonger la vie c'est la sauver. Il faut donc que tu sois bien pryidente, que t« te montres une vraie sans-culotte Montagnarde, comme ils disent en leur imbécile et puant jargon. Par exemple, va demain à la queue du pain et exhibe ton joli visage au milieu de toutes ces furies, de toutes ces servantes; pense que ce sont les princesses du temps nouveau et comble-les de mignons sourires. Enfin après-demain, on viendra lever les scellés dans l'après-midi. Ne quitte pas de l'œil les commissaires et leurs agents, car, pour eux, c'est témoigner leur amour envers la patrie que de fourrer des papiers compromettants dans le secrétaire d'un homme suspect. Au revoir, cher Rossignolet. Tu me reverras et bien mieux déguisé encore que je ne suis.

Il s'en alla réjoindre les trois sectionnaires.

— J'ai eu beau retourner cette fille de toutes les façons, je n'ai pu rien lui faire avouer. Je serai sans doute exposé à venir encore.

Requain le considérait attentivement. Il n'osait pas se laisser aller à la défiance contre un citoyen qui prenait le titre d'observateur de l'esprit public ; pourtant

il avait regardé par la fenêtre, pendant qu'il causait dans le jardin avec la jeune fille, et il avait saisi des gestes dont l'aisance lui avait paru indiquer l'abandon de l'intimité.

— Dis donc, citoyen observateur, s'écria-t-il tout brusquement, ça y est, je me décide. Tu vas revenir avec moi et m'appuyer. J'ai quelque chose d'agréable à dire à la jeune fille.

Charles, guidé par le commissaire-vidangeur revint près de Lise.

— Jeune et aimable citoyenne, dit Requain en arrondissant ses bras avec grâce, y a longtemps, je peux le dire, que ça me démange, mais pour ci et pour ça je me disais : Voyons encore. Maintenant yoilà le moment. Veux-tu m'écouter comme les dévotes écoutaient leurs confesseurs du temps des calotins, c'est-à-dire avec lé respect et l'amitié que mérite un jeune citoyen qui oublie ses titres de commissaire et les lauriers de la Section pour songer aux myrtes ?

Lise fixa sur lui son regard doux et feime et fit un signe de tête qui encouragea le galant vidangeur.

— C'est d'abord pour te présenter mon témoin que voici, le citoyen mouchard, Guérin cadet. Du temps des préjugés, il y en a eu contre ces patriotes. Mais aujourd'hui que le général Kellermann a proclamé que la première vertu républicaine est la défiance, aujourd'hui que la Constitution recommande à tous les citoyens de s'espionner et de se dénoncer, on doit regarder les citoyens mouchards comme les évêques du

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temps du fanatisme. C'est les frères aînés de la Patrie. Tu dois donc suivre ses conseils. Moi, je te dis qu'il y a longtemps que je t'ai distinguée comme un joli brin de fille et aimable et bonne citoyenne ; et puis ça ne se commande pas. Je viens donc te dire' que si tu veux être mon épouse, moi ça m'irait assez.

Lise rougit violemment. Mais elle serra les lèvres et ne dit rien. Le crépuscule qui arrivait cacha sa rougeur. Requain, plus occupé à chercher ses phrases et à les admirer qu'à considérer la jeune fille, ne vit pas cette émotion.

— Je me dis, continua-t-il complaisamment, que le beau-père a uû joli magot. Je veux bien lui pardonner d'avoir été du Parlement ; d'ailleurs, ça n'est pas ta faute, et ta position m'attendrit. Moi, je ne suis pas sans le sou et je ne mettrai plus longtemps la main à la besogne. Comme on dit, il est juste que les sans-culottes, qui ont fait la Révolution, en profitent, et je puis dire qu'il y a plus de cent jeunes citoyennes de la section qui me reluquent ; et ça se comprend. On est le principal du quartier, le coq du village. ' Mais je ne suis pas ici pour me vanter. Donne-moi un coup de main,, cadet, que je reprenne ma salive.

ta physionomie de La Bussière respirait une gaieté qu'il avait une peine extrême à dissimuler et qui blessa Lise. Lui ne voyait que le côté comique de cette scène, et ce vidangeur qui croyait se sacrifier en épousant la plus jolie, la plus ravissante fille de la haute bourgeoisie^'parisienne, lui paraissait absolument grotesque. Lise, au contraire, qui constatait la

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