LE COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE
Le lendemain, quartidi, Lise se leva de grand matin ; elle garda sa camisole de nuit, mit un mauvais jupon, se coiffa d'un mouchoir de couleur, et toute fière de penser que la vieille marchande de merluche, dont elle adoptait le costume, allait la prendre sous sa protection, elle se dirigea vers la queue du pain.
Elle comptait beaucoup sur cette démarche. Elle avait souvent entendu son père vanter la bonté et la générosité du peuple, affirmer qu'au fond, il a toujours raison, que quand il paraît avoir tort, c'est qu'on ne le comprend pas, et qu'en surplus, une démarche confiante le désarme toujours, même en ses plus grandes fureurs.
Quand elle arriva devant la maison du boulanger,, quoiqu'il ne fût guère plus de six heures, la queue était déjà considérable. Elle prit sa place, après avoir envoyé un sourire à quelques femmes qu'elle reconnut. On ne lui rendit pas ses saints, et chacun
la regarda avec une curiosité qui devint bientôt hargneuse et malveillante. Elle entendit qu'on murmurait quelques mots sur Tinsolence de cette aristocrate qui osait se présenter devant le peuple et venir prendre, à la queue, une place qui ferait perdre cinq minutes de plus à une honnête républicaine, mère de famille. Bientôt, les injures se mêlèrent aux murmures.
Elle était, nous l'avons dit, fort courageuse. Elle essaya de répondre en souriant et avec bonne grâce. Les mots grossiers, les épithètes obscènes se mirent de la partie. Elle se tut. Le bon peuple, exaspéré de son silence, et croyant voir là une marque de mépris pour le langage cynique et pour celles qui le parlaient, commençait à faire succéder les coups aux injures. Lise avait déjà vu son mouchoir de tête voler dans la rue, quand la vieille Cévéùole qui avait reçu sa provision vint l'an-acher aux mains de la marchande de merluche, qui lui crachait au visage, en l'accusant de se nourrir du sang du peuple.
Lise, un peu étourdie, suivit Madelon, qui la ramena jusqu'à la porte du jardin et qui lui dit, après avoir, comme la veillé, partagé son pain avec elle :
— Je savais qu'il allait vous arriver malheur. Quand vous êtes venue à la queue, j'ai entendu mes voisines dire que c'était insulter la justice du peuple que de se montrer quand on a un père suspect, et que d'ailleurs un commissaire de la Section — qu'ils ont nommé, je crois, Requain — avait fait passer l'ordre de vous faire des misères.*
— Le misérable! Ah ! qu'on a toujours tort d'être
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dissimulée, et que j'en veux à... celui qui me pousse à toute cette hypocrisie. Ne vaut-il pas cent fois mieux suivre mon père en prison que de vivre dans la douleur comme je le fais depuis quatre jours ! Je sens que je vais devenir méchante d'abord et folle ^isuite.
— Avant de suivre ton père en priscm, il faut tâcher de le sauver. Pourquoi n'irais-tu pas au Comité de Sûreté Générale ? Vas-y. Tu demanderas le citoyen Dubarran. Il n'est pas méchant. Je le connais familièrement. Il est de mon pays, continua k vieille femme en se reprenant avec quelque embarras. Eh ! bien, je dirai qu'il a laissé là-bas la réputation de l'homme le plus charitable, le plus bienfaisant, bon époux, bon voisin, bon père. Je l'ai vu pleurer devant un chien blessé. . Vas-y. Tu lui diras que tu es la voisine de la vieille Madelon et que c'est elle qui t'a conseillée.
— Je vous remercie, bonne et respectqJjJe Madelon. Je suivrai votre conseil, d'autant mieux que je me rappelle avoir entendu souvent mon père infortuné parler du citoyen Dubarran comme d'un citoyen éminent et juste. Il disait que lui, avec le citoyen Moïse Bay le, Élie Lacoste et La Viconîterie, étaient nommés, dans le Comité de Sûreté générale, les gens de contre^poids, c'est-à-dire qui atténuaient, par leur bienveillance, la sévérité nécessaire au gouveme- Hîent de la République. Oui j'irai. Mais auparavant, et quoi qu'il puisse m'en coûter, je déchargerai mon cœur à qui toute ruse est insupportable.
Requain s'approchait d'elles avec un sourire gracieux.
— Je faisais ma tournée de surveillance autour des queues, lorsque j'ai appris que l'on t'avait un peu bousculée, belle citoyenne. Dénonce-moi les scélérats qui ont osé te maltraiter, et je te réponds que leur affaire sera claire.
— Ce scélérat, car il n'y en a qu'un, tu le connais fort bien ; et si, à l'épithète que tu lui donnes, tu veux y ajouter de ma part celle de lâche hypocrite et hideux personnage, tu auras tout son portrait. Je te le dénonce : il se nomme Requain, et s'il a jamais l'insolence de se présenter devant moi, sans y être amené par la loi, quand il devrait m'en coûter la vie, je le dénoncerai comme voleur, au Comité de Sûreté Générale.
— Où elle est appelée et où elle va de ce pas, conclut adroitement la vieille femme, qui craignait fort justement que le commissaire ne fit arrêter immédiatement la jeune fille.
lise était rentrée chez elle. Elle ne tarda pas à en sortir , après avoir fait une toilette sommaire. Elle savait que la Convention, commençant ses sé|tnces à midi, les membres des comités, qui devaient souvent s'y rendre, ne donnaient audience que le matin, ou le soir, après huit heures.
Madelon, après avoir vu Requain se diriger vers la Section en jurant, en blasphémant, en hurlant littéralement les plus effroyables menaces, n'avait pas voulu quitter la porte du jardin. Elle jeta im bizarre
r^ard, d'une complaisance presque maternelle, sur la jeune fille.
— Vous êtes jolie dans toute toilette, lui dit-elle gravement. Jolie je vous ai vue avec une riche coiffure, jolie ce matin avec votre mouchoir sur la tête, et maintenant cette cornette en simple toile, avec une cocarde tricolore pour tout ornement, donne à vos beaux yeux, qui m'ont toujours rappelé des yeux de tourterelle, ime gentillesse nouvelle. Ah ! je comprends bien qu'on vous aime jusqu'à en être malade.
— Est-ce que le commandant La Raison est malade ! s'écria naïvement Lise.
La vieille femme secoua la tête en murmurant. Rossignolet était devenue toute rouge et se mordait les lèvres en maudissant son étourderie et son effronterie.
Les deux femmes se mirent en chemin, se dirigeant vei*s les Tuileries.
Elles traversèrent la place du Carrousel, alors trois fois moins grande environ qu'elle n'est aujourd'hui. Elles passèrent devant les trois portes qui ouvraient, sur cette place, les trois cours situées devant le palais. La vieille femme mena sa compagne dans la Petite Rue du Carrousel, laquelle longeait l'extrémité septentrionale du mur qui séparait ces cours de la place.
Elle lui montra une quatrième porte donnant sur une très petite cour, qu'on nommait jadis la cour de Marsan, parce qu'elle était située en partie devant le pavillon de ce nom, en partie devant l'hôtel deBrionne attenant au pavillon.
— Cette porte de l'hôtel de Brionne, dit la vieille femme, devant laquelle vous voyez des canons et des canonniers avec des gendarmes, c'est par là qu'on eùtre. Vous verrez une grande pièce au premier étage en tournant vers le pavillon de Marsan, aujourd'hui' de la Liberté, et vous suivrez. Allez hardiment en disant que vous êtes envoyée au citoyen Dubarran par un de ses amis intimes. Ne craignez pas de prendre le tour de quelqu'un. En ce temps-ci la victoire est au plus méchant. Moi je ne dois pas aller plus loin. Je vous attends ici, quoique vous puissiez être bien longtemps. Mais il y a quelqu'un qui se passera volontiers de manger en pensant que c'est pour vous.
lise rougit de nouveau, et en sentant le nom du commandant lui revenir sur les. lèvres, elle partit vivement, traversa la cour, arriva à une porte qu'on avait ouverte sur le derrière de l'hôtel de Brionne. Elle se retourna et, après avoir vu Madelon, qui l'encourageait d'un signe de tête, elle entra délibérément. Mais bientôt son grand courage l'abandonna.
Elle arrivait dans une grande pièce sombre, où le soleil ne parvenait guère à pénétrer par des croisées qui n'avîdent jamais été ouvertes et dont les vitres n'avaient pas été lavées depuis le 10 août 1792. Une odeur d'une fétidité particulière, une odeur de prison humide et moisie, et pourtant échauffée par la fréquentation d'un gi'and nombre de misérables, lui saisit la gorge. Cela sentait, outre l'enfermé et la saleté, cela sentait les larmes, les sanglots, le déses-
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poir. Il lui semblait qu'elle compreasi^t t^ûsi £ette odeur qu'elle n'avait jamais respirée.
rite, elle vit se promesant, devant ces sales fenêtres closes, les huissiers de ce ministère, en carmagnoles graisseuses, en chemises noires de malpropreté et en culottes déguenillées ; puis, en face des gardleias de cet antre, une centaine d'individus sombi?es, ii^uels, assis sur des bancs de bois, adossés à une muraille hideuse de taches immondes et de devises jacobines.
La pièce était trop peu éclairée pour qu'elle pût voir le visage de ses compagnons, car c'étaient ses compagnons. Ils attendaient, comme elle, leur tour d'audience. Une des ombres qui se promenaient devant les fenêtres s'avança vers elle, qui était cestée hésitante dès l'entrée.
— Qu'est-ce que tu veux, lui demanda-t-on d'uae voix dure.
— Je voudrais parler au citoyen Dubarran.
— C'est bon. Assieds-toi là quelque part. Quand ton tour tiendra, tu passeras, aujourd'hui ou dans un mois.
— Mais je suis envoyée par un de ses amis.
— C'est bon, avance par là.
Nul des individus présents ne protesta, quoique parmi eux il y en eût plus d'un qui venait là, chaque jour, depuis longtemps.
Lise traversa un corridor tellement noir qu'on avait dû l'éclairer. Une lampe fumeuse jetait sur les mu-
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faillies une lumière ronge qui serra le coÈfur de \t jeune fille en lui Rappelant le beau soleil qu'elle venait de quitter. Elle traversa quelques places moins somtbres, mais encombrées de cent paquets de toutes formés. Quelques-uns éventrés, laissaient voirdes babilleménts ; du linge malpropre, des chaussures, des papiers, des tableaux brisés, des pendules détraquées, des armés, gisaient ça et là. C'était le butin que les agents du Comité avaient fait che^ les suspects arrêtés. On eût dit un Mont-de-Pîété boueux Ou le magasin d'une troupe de voleurs. Tous ces objets entassés depuis des mois contribuaient encore à épaissir cette atmosphère pestilentielle qui signalait le voisinage du gouvernement républicain.
Elle arriva dans une salle d'attente aussi nue, aussi nauséabonde, mais un peu moins obscure. Elle pi'êcédait le lieu des séances générales du Comité et donnait entrée dans les bureaux où chacun des commissaires avait sa besogne spéciale.
Une grande quantité de vieillards, d'enfants, — tout ce qui était faible, — de jeunes femmes, de jeunes filles, — tout ce qui était attendrissant, — se tenaient, comme dans la première antichambre, assis sur des bancs, tous silencieux, le front plissé, la figuré hâve, les yeux rougis. A chaque fois qu'une porte s'ouvrait, ils regardaient avec anxiété, et leur physionomie présentait un mélange d'expressions qui frappa lise : ils attendaient impatiemment et redoutaient, tout à la fois, le moment où leur -tour d'être introduits arriverait. Ils avaient si peu de chance d'être
écoutés ! Ils avaient été si souvent déjà renvoyés brutalement quand ils étaient venus intercéder pour le fils, pourleûiari, pour la mère, pour la fille, dont ils voulaient encore aujourd'hui réclamer la liberté et prouver Tinnocence I Pourtant ce jour-ci serait peutêtre plus heureux, et jusque-là ils avaient l'espoir ; maiS' quand ils auraient eu leur audience, que leur resterait-il ?
Des huissiers aussi déguenillés que les premiers, avec une physionomie aussi sombre, des voix aussi rauques, des gendarmes, à l'œil railleur et libertin, se promenaient de long en lai^e, avec une hauteur sombre et défiante qui rappelait des gardiens devant des cages de bêtes fauves.
— Qu'est-ce que tu veux, toi, dit l'un des huissiers à Lise.
— Parler au citoyen Dubarran.
— Ah I ah ! Et tu comptes sur ton joli minois pour nous attendrir, Tous les jolis minois de France sont à nos pieds, hé ! Coulongeon !
. — Le citoyen Dubarran m'attend. Je suis envoyée par un de ses amis.
— Ah I Hé ! Coulongeon, c'est du fruit nouveau, ça. Nous n'avons pas encore vu ça, ici. Elle est jolie, la petite mâtine. Va-t'en, je te dis. Le citoyen Dubarran est un homme austère, coquine ; mais si tu veux me demandar ma protection, là, gentiment, je pourrai faire quelque chose pour toi. Hé ! Coulongeon I
. Le personnage auquel s'adressait l'huissier était un petit homme à la face souriante, à l'œil futé, triant
échoppe d'écrivain public aux portes du Comité où il passait presque toutes ses journées à titre d'espion embrigadé dans la troupe de Héron, le commandant en chef des sbires de la Sûreté Générale.
— Elle a l'air de savoir ce qu'elle veut. Il faut la laisser passer, dit-Jl à l'huissier. Viens, citoyenne, je vais t'introduire.
Il précéda Lise dans une pièce voisine, où deux toute jeunes filles, les mains jointes, les joues baignées de lannes, imploraient un homme de petite tfidlle, aux cheveux très noirs, noués par derrière à l'aide d'une grosse ficelle. Coulongeon fit un signe de tête à Lise pour lui indiquer que c'était là Dubarran. Elle jeta sur lui un regard vif, avec une curiosité qui n'était pas sans angoisses. N'était-ce pas l'homme de qui dépendait le salut de son père I
L'impression ne fut pas défavorable, et la jeune fille se dit qu'elle uq devait pas perdre tout espoir. Malgré la grossièreté et la malpropreté de son accoutrement, Dubarran montrait une aisance de manières, et, malgré sa voix sèche et dure, il avait un choix d'expressions qui indiquaient un homme de bonne naissance et d'ime éducation sfoignée.
Sous ses épais sourcils noirs, son regard froid s'animait parfois d'une expression nuancée, indice évident d'une nature accessible à l'émotion. Il avait le teint pâle, les yeux cerclés de bistre, une expression altière et dédaigneuse. C'étaient les signes caractéristiques des Comités du gouvernement, habitués au travail de nuit qui expliquait la lividité de leurs joues, habitués
à une domination absolue, sans mesure, comme sans responsabilité légale, domination plus complète que toutes les tyrannies enregistrées par Thistoire, et qui développsdt le plus insolent mépris de Thumanité.
Pourtant Lise constatait, en s^en étonnant, que Dubarran suivsdt avec une sorte d'effarement ijmqniét chacun des gestes des deux jeunes filles. C'est qu'en effet ces despotes avaient tellement conscience de l'intolérable monstruosité de leur tyrannie, et îls avaient tant de peine à compter sur la lâcheté de tou^ la France, qu'ils soupçonnaient, en chaque suppUàrite, une Charlotte Corday.
En voyant Lise approcher sous la conduite de Coulongeon, il tourna le dos aux deux suppliantes qui s'éloignèrent avec un redoublement de sanglots.
— Qui êtes-vous, citoyenne? demanda-t-il d'un ton sec. Que voulez-vous?
— Je suis la fille du juge de paix de la section du Bonnet-Rouge, un homme tellement connu par son patriotisme qu'on le nomme par tout Paris le vertueux Dubois.
— La section du Bonnet-Rouge est renommée, en effet, à cause de son civisme et de son amour pour la Montagne, répondit-il d'une voix moins âpre, et je crois pouvoir dire que le nom de son juge de paix est venu jusqu'à nous, entoiïré de cette auréole dont la démocratie, grande en toutes ses actions, se plaît à couronner ses fidèles serviteurs. Que me voulezvous ?
— Mon respectable père a été arrêté sur l'ordre
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de quelques individus jaloux de la pureté de son civîsiûe et de son intégrité.
Lé front du commissaire s'était rembnmi. Il était, coiùrtie tous ses collègues, l'esclave dé cette Terreur qu'ils avaient créée et qu'ils faisaient mouvoir. Comme ces maîtres débauchés qui deviennent le jouet des ôel^rantes corrompues par eux, ils treiùblaient detàût cette opinion populaire, qu'ils avaient d'abord feint de vénérer pour écraser plus aisément toute eiivie de résistance dans les classes intelBgentes et honnêtes dé la nation.
— C'est déjà tme grave présomption de culpabilité, jeune fille, que d'être saisi parla main redoutable. des chefs d'une section parisienne.
— Citoyen commissairej répliqua vivement Lise, la section qui, il y a peu de mois, a nommé mon père, avec acclamation, juge de paix, n'est pour rien dans cette iniquité. C'est le fait de quelques misérables voleurs, furieux de l'entendre appeler le vertueux. Du reste, nous avons pour voisine une respectable citoyenne qu'on nomme Madelon...
Un demi-sourire crispa plutôt qu'il n'embelBt la physionomie du commissaire.
— Allons, dit-il, vous nous racontez là l'histoire d'Aristide-le- Juste, et puisque nos maîtres, les républicains de l'antiquité, la racontent, elle est vraie et peut se représenter. Connais-tu les causes de cette arrestation-là 7 l'affaire de Dubois- Joli, citoyen Héron? continua-t-il en s'adressant à un individu qui yenait d'entrer.
248 AVENTURES DE DEUX PARISÏENPfES
Lise se tourna vera lui et ne pût s'empêcher de frissonner. C'était un grand diable maigre dont la figure féroce et ignoble faisait pensera ces oiseaux de proie qui se nourrissent de charogne. Il s'approcha de Dubarran et lui dit à mi-voix :
— Il est particulièrement, tout particulièrement recommandé à Herman par — il fit un signe de tête — par lui,
La physionomie du commissaire changea brusquement ; son regard devint furieux :
— Va-t'en, vipère, s'écria-t-il d'un voix rauque. Qu'on ne te revoie plus. Prends garde à toi, au lieu d'implorer pour les autres, car la fille d'un être hideux comme celui qui s'est fait l'ennemi du peuple et du citoyen éminent Robespierre, ne saurait échapper longtemps à la justice du peuple. Va-t'en , vile engeance de scélérat, si tune veux que je te fasse jeter à la porte.
Lise, tout étourdie, suivit Coulongeon qui la tirait dehors, et qui la mena silencieusement jusqu'à l'escalier.
— Je te tiens quitte avec un assignat de cinq livres, dit-il. J'avais mieux auguré de l'affaire, et si ça avait réussi, c'était cent livres. C'est mon tarif pour introduire l'innocence persécutée dans le sanctuaire, heu, heu, de la vertu protectrice.
Madelon attendait patiemment à la porte de la cour. Elle ne dit rien quand Lise lui eut raconté d'une voix qui avait quelque chose de fiévreux les détadls de son entretien avec Dubarran.
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Toutes deux reprirent le chemin de la rue de Sèvres. La vieille femme n'ouvrit pas les lèvres jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à la maison du juge de paix.
— C'est moi, dit-elle alors, en regardant la terre d'un air sombre, qui ai élevé cet homme-là. Je' ne t'avais pas élevé pour être si lâche. Il faut que la Révolution ait un don du démon pour avilir tous les cœurs. Ils tremblent tous devant Robespierre. Je l'ai vu, leur Robespierre. Il n'a pas osé me regarder en face, et ils tremblent tous devant lui, eux qui sont braves, quand lui c'est un insigne poltron. Je dis moi, que c'est la Révolution qu'ils voient en lui. Duban-an sera puni. Je prie le Seigneur Ghrist que ce ne soit pas la punition que je crains. Moi, je voudrais mourir, en voyant mon nourrisson tomber si bas. Vous, il fa:ut encore travailler à sauver votre père, bien qu'il soit, lui aussi, puni comme il a péché et fouetté par les verges qu'il a bénies tant qu'elles mettaient les autres en sang. Puisque Robespierre est le maître, vous n'avez plus à vous adresser qu'aux amis de Robespierre. Moi, je n'oserai plus vous regarder, ni vous ni personne. Mais je ne mourrai pas avant d'avoir fait honte à Dubarran, dût-il m'en coûter la vie et à lui aussi.
Elle marcha précipitamment vers sa maison, où elle entra sans avoir, en effet, jeté un regard dans la direction de lise. Celle-ci, au contraire, gardait ses yeux attachés sur elle avec ime fixité un peu hébétée. La pauvre fille, qui avait commencé par lutter,
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avec une volonté si courageuse, contré la Terreur, ressentait la morsure stupéfiante de ce fatalisme qm fut le grand mal de ce temps.
Elle entra chez elle, en secouant la tête douloureusement. Les amis de Robespierre ! c'étsdent Emilie, les Crassus, les Duplay ! Paul, dont l'esprit était vif et le cœur sincère, ne lui avait-il pas bien affirmé que toute démarche auprès d'eux empirerait la » tuation ?
Tout d'un coup, et malgré ses angoisses, ses jolies lèvres pâlissantes laissèrent échapper un sourire. Oui, c'était Paul Crassus hii-mème^ en grand imiforme, qui se promensdt, d'un air rodomont, dans le jardin, devant la façade de la maison.
Dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, on voyait encadrées les figures bassement insolentes des deux sans-culottes. C'était l'expression de leur visage qui avait déridé le pauvre Rossîgnolet. Ils montraient si bien une fureur couarde, et ils paraissaient si vainement s'exciter l'un l'autre à qui dirait son fait à ce hideux représentant de l'impur militarisme, que Lise croyait voix deux roquets s'éloîgnant, la queue basse, et tout en grondant prudemment, à l'aspect d'un bon gros chien qui s'avance vers leur os, sans même les regarder.
— Ah I cousine Lise, je vous attendais en déployant devant ces citoyens les beautés de mon costume le plus neuf. Cette splendeur leur a donné en^de de savoir qui je suis, afin d'aller à la Section chercher une centaine de braves gens de leur espèce pour venir
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m^admirej* la pique à la main. Je n'aime pas à être admiré davantage, continua-t -il en se tournant vers les deux sectionnaires avec un froncement de sourcils qui fit rentrer les deux têtes dans Tintérieur de la pièce. Mais je veux bien satisfaire leur curiosité. Je suis Paul Crassus, neveu du bon Montagnai^d Crassus. Voilà mes principes. De mon métier je suis lieutenant aux grenadiers-gendarmes de la Convention, compagnie renommée pour son patriotisme et pour sa susceptibilité ombrageuse à cet égard. Citoyens, si vous voulez venir à notre caserne, rue de l'Échelle, je vous montrerai une guirlaade d'oreilles coupées à des sectionnaires imprudents qui ont eu le malheur de se mêler des affaires d^ grenadiers-gendarmes. Vous voilà renseignés. Si vous avez, à vous deux, quelques oreilles de trop, que vous voudriez voir figurer dans notre musée, vous pouvez aller entretenir le Comité Révolutionnaire du Boûnet-Rouge des nombreuses qualités de Paul Crassus. Cousine Lise, j'ai à vous parler.
La jeune fille lui prit la main et l'emmena vers le fond du jardin.
— C'est ici seulement que j'ai quelque liberté.
— Sous les arbres, hé ! Les vils scélérats I ils vont ramener la France à l'état sauvage. Voilà déjà qu'ils vous forcent à fuir votre maison et à vivre dans les bois. Mais j'ai assez ri. C'est fini. Avant tout, aimable Lise, laîssez-moi vous jurer sur l'honneur que je ne suis aucunemeuit amwreux de vous. Cela m'a tourné parfois autour de l'esprit. Mais c'eat fini. l)'ai)ord, je
suis trop méprisable et trop avili pour oser désormais aimer quelqu'un. Oui, continua-t-il en frappant du pied avec une brusque fureur et en tournant vers Lise ses yeux brillants des larmes de colère, oui, ces lâches-là, m'ont rendu aussi lâche qu'eux. Oh I la saie, bête et ignoble Terreur ! murmura-t-il en grinçant des dents. Oui, pardonnez-moi, ma pauvre cousine! Savez-vous ce que j'ai fait ? Savez-vous pourquoi je ne suis pas venu vous voir depuis trois jours, pauvre fille abandonnée de tous , persécutée par tous, et si courageuse, si charmante ? £h bien I c'est par crainte de me compromettre, d'être accusé de hanter les suspects. N'est-ce pas le comble de la honte?
Il se donnait des coups de poing avec rage, et il fit quelques pas vers les deux sans-culottes ; mais il revint :
— Je songeais à aller permettre à ces deux coquins-là de m'injurier ; mais c'eût été trop rude. Ce matin donc, je me suis fait honte. Du reste, je ne vivais plus, tant je rougissais de moi. Mais j'ai vu clairement que cette immonde démocratie qui nous gouverne mène insensiblement toute la France dans l'abîme de la lâcheté. Quand les braves gens qui se battent à la frontière seront morts, il ne restera plus qu'une multitude ignoble d'espions, de dénonciateurs, de bavards, de voleurs et de bêtes. Ma foi ! Lise, je me suis bien rattrapé de ma lâcheté. J'ai commencé par jeter Domingo à la porte de chez nous et à le dégrader, en l'appelant vil espion. Cela va mettre Nicolas, les Duplay et Robespierre en fureur.
Eh bien! j'en suis aise. Je te le dis, tout bas, hélas ! ces gens-là me dégoûtent ; je les trouve imbéciles et répugnants. Puis j'ai été injurier mon oncle sur Tavilissement où la Convention s'est laissée choir. Enfin j'ai été dire ses vérités à la belle Emilie. Après quoi j'ai mis mon uniforme neuf et je suis venu ici en grand tapage. Oui, je sais que nos tyrans vont être furieux. Mais je suis adoré parmi les grenadiers. Nous verrons si Robespierre osera nous toucher. Après tout, cousine Lise, les honnêtes gens n'ont plus qu'une chose à faire en ce moment, c'est de mourir ; mais en criant haut, par tous les diables ! en criant : « A bas les tyrans ! » Toutefois, cet héroïsme est bon pour nous, qui sommes jeunes et généreux. Les vieilles gens, comme le vertueux Dubois, tiennent encore à la vie. Faisons un dernier effort en sa faveur. Je vous ai conseillé, cousine Lise, de bien vous garder d'aller vers la belle Emilie. J'espérais que. le temps adoucirait les choses. Hélas ! c'est le contraire qui est amvé. Ne m'en demandez pas plus. Mais aujourd'hui il n'y a pas d'autre chance; venez avec moi chez l'oncle Crassus. Montrez vos yeux les plus candides à Emilie et demandez-lui, suppliez-la de protéger le vertueux Dubois.
— Je ne saurais vous dire, répondit Lise après un moment de réflexion, combien j'hésite à aller là. Croyez-vous aux pressentiments ? Allons ! reprit-elle après un nouveau silence, il ne sera pas dit que j'aurai négligé quelque chose pour le salut de mon pauvre père. Attendez-moi. Je vais m 'habiller.