AVENTURES DE DEUX PARIBIENNES
— Si j'étais de vous, dit Paul avec quelque embarras, j'irais trouver cette belle coquette dans le costume simple et attendrissant où je vous vois en ce moment.
— C'est impossible, répliqua sèchement la jeune
fille.
— Sot que je suis, murmura Paul en la voyant s'éloigner. Nous voulons bien nous jeter aux pieds de notre rivale ; mais nous ne pouvons supporter lldée qu'elle nous trouve laide. Mieux vaut sacrifier père, mère et nous-même que de lui accorder un tel triomphe !
La citoyenne Crassus était chez elle quand les deiix jeunes gens arrivèrent inie de Chartres. On les introduisit dans le boudoir que nous connaissons. Dse resta un instant stupéfaite en voyant le changement que ces huit derniers jours avaient apporté sur le I visage d'Emilie. Celle-ci comprit ce mouvement, et, en constatant que Rossignolet, malgré sa pâleur, était plus jolie que jamais, elle se mordit les lèvres et un rayon de colère traversa ses prunelles.
— C'est toi ! Lise, dit-elle sèchement. Paul, laissez- • nous. Vous m'avez parlé ce matin avec l'insolence d'un grossier soudard. Je ne l'oublierai de longtemps. Ne paraissez plus devant lïies yeux, à moins que vous ne veniez me demander d'être votre citoyenne d'honneur pour votre mariage avec Lise Dubois. Dans
ce cas . • .
— Cousine Emilie, répondît Paul avec non moins de sécheresse, ne forcez pas Vùtre talent; L'irôfnie rfe
convient pas à votre genre de beauté. Oui, j'ai cm aimer Lise; mais vous savez bien que si j'ai jamais adoré quelqu'un, c'est vous. Si j'étais le grossier soldat que vous dites, je vous expliquerais d'un mot pourquoi je remercie l'Être suprême d'avoir vu mes vœux méprisés par vous. Allons, cousine, un bon mouvement. Pardonne-moi si je t'ai blessée. Je t'ai connue si charitable, si sensible ! Tiens ! regarde-toi dans cette glace, et rappelle-toi combien tu étais plus belle quand tu étais toute bonne.
Emilie frappa du pied avec colère et lui fit un nouveau signe impérieux auquel il obéit en s'éloignant.
— Y a-t-il longtemps que tu n'as vu le commandant La Raison? dit-elle brusquement.
— Mais, cinq ou six jours, répondit tranquillement Lise. Qu'importe. Laissons cela, chèi'e Emilie. Ce n'est pas de lui que je viens te parler.
— Tu mens ! tu mens ! s'écria Emilie en s'avançant vei's elle d'un bond. Tu mens ! tu es une infâme ! Tu le vois tous les soirs. Je sais que chaque soir, il se promène des heures entières dans la rue, sous tes fenêtres. Et je jure, oui, je jure qu'il saute pardessus les mure de ton jardin, où tu lui donnes rendezvous. Je l'ai vu, je te dis ; je le vois chaque jour, chaque soir, à chaque heure de mes nuits sans sommeil, sauter par-dessus cette muraille maudite; et je vous entends rire et me railler. . . Tiens ! sais-tu ce que tu m'as fait souffrir, misérable hypocrite ! Ah ! oui, tu le sais. J'ai vu ton regard sourire quand tu as
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constaté ma maigreur et ma pâlem, en entrant ici. J'ai lu dans tes yeux que tu te réjouissais de ma laideur. Eh bien ! oui, j'ai été plus de vingt fois tentée d'aller vous surprendre et vous assassiner , misé- .rablqs. Une nuit, c'était avant-hier, je suis partie. Je suis anivée jusqu'à la rue de Sèvres et je suis tombée évanouie.
— Emilie, répondit Lise en essayant de garder le sang-froid, quoique son cœur battît bien fort, tu ne sais ce que tu dis, et je te pardonne ta folie. Moi non plus je ne sais ce que tu veux dire. Je t'assure que tu te trompes. Ma juste fierté ne me permet pas d'en dire plus. Tu te trompes ! Mais, encore une fois, c'est de mon père, uniquement de lui, que je suis venue te parler.
— Hé ! que m'importe ce vieil imbécile ! Est-ce que je le hais ! Est-ce qu'il existe pour moi ? Ouï, c'est moi qui l'ai fait emprisonner ; oui, c'est moi, moi, entends-tu, qui l'enveiTai à l'échafaud. Pourquoi pas? Est-ce que je songe à Dieu? Est-ce qu'il y a une justice? Est-ce que nous n'avons pas tout changé pour être les maîtres? Eh bien! moi je veux... Mais que t'importe! ton cœur de boue ne me comprendrait pas. Toi, tu veux sauver ton père. Prends une plume. Tiens, voilà un papier, écris.
Lise la regardait avec une de ces curiosités qu'on a devant les bêtes étranges. Était-ce donc là Emilie ? Etait-ce même une jeune fille, même une femme? L'exaspération forcenée de sa compagne, en l'étonnant et en excitant en elle surtout l'observation et la
critique, contribuaient plus que tout le l'esté à lui faire garder le calme et le sang-froid.
— Que veux- tu que j'écrive, Emilie? S'il ne faut que quelques lignes de mon écriture pour t'apaiser. . .
— M'apaiser ! Ah ! tu me cpnnais bien ! Écris pour sauver ton père, et ne songe pas à moi. Écris. Là, bien. Je te dicte : « Citoyen, il est bien vrai que j'ai fait tous mes efforts pour vous faire tomber dans mes filets. Mais je ne suis pas encore complètement corrompue. J'ai honte de tromper un homme honnête et confiant. Ne me méprisez pas absolument en songeant à l'aveu que je vous fais : je suis indigne de vous épouser, je suis indigne d'épouser un homme d'honneur. »
Lise s'était levée toute droite, elle était pâle. Pourtant sa main ne tremblait pas quand elle posa la plume sur la table et sa voix était à peiije émue quand elle dit d'un ton ferme :
— Je n'écrirai pas cela. Mon père aimera mieux mourir que d'être sauvé par le déshonneur de sa fille.
Emilie fixa dans ces yeux calmes, ses regards furieux. Elle y lut une détermination inébranlable.
— Je m'y attendais, dit-elle. Eh bien ! dans quinze jours ton père sera guillotiné et toi avec lui. N'espère pas m'échapper. Tu vois bien qu'il faut que je sois bien sûre de ma vengeance ; sans cela crois-tu que je te laisserais sortir d'ici sans te déchirer le corps et le visage à coups d'ongles. Profite bien de ta dernière soirée, conclut-elle en grinçant des dents. Triomphe
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et railles- toi de moi. Moi je suivrai la charrette qui te piènera à Téchafaud. Je l'ai juré. Ah I pour la première fois depuis huit jours, je vais dormir pour rêver de ce spectacle, impure hypocrite.
lise avait tenu bon. Les théories révolutionnaires du vertueux Dubois avaient atteint non son cœur, mais son esprit, et uniquement la surface de son esprit puisque, les admettant par respect filial > teUes que son père les lui débitait, elle n'avait eu aucun besoin de les faire pénétrer en elle par la réflexion. Elle avait donc gardé à peu près intacts lo bon sens de la dignité et la claire vue de l'honneur. Elle n'avait pas hésité, une seconde, à refuser la honteuse pro-^ position d'Emilie.
Mais elle avait compris en même temps que cette fois c'était bien fini. Elle n'avait plus à lutter. Elle sentait la main de la Terreur qui avait engourdi l'âme de la France, se poser sur sa propre âme et la maintenir immobile, sans envie désonnais de se débattre, dans l'attente de la mort prochaine.
Elle pensa toutefois que si elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire, et si elle était cojidapmée à l'inertie, en attendant le coup mortel, il y avait quelqu'un qui pouvait et devait encore lutter pour elle. C'était celui pour qui elle était persécutée et pour qui elle allait mourir.
Ce fut vers la demeure de Bemard-Émile qu'elle se dirigea en quittant la rue de Chartres. Elle y allait, elle y courait sans hésiter, car si, au contact de la nouvelle société, elle n'avait pas, comme si con^-
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pagne, perdu tout sens moral, elle y avait défloré rinstinct de la délicatesse.
Pourtant quoiqu'elle marchât avec la précipitation fiévreuse de l'homme qui va chercher le remède à un mal insupportable, elle se sentait l'âme comme roide et froide. Son cœur ne battait pas à l'idée de voir celui à qui elle pensait sans cesse, et qu'elle aimait avec toute la passion que sa gentille et candide nature pouvait donner. Elle se savait condamnée, et elle allait crier à l'aide, comme par une sorte de mouvement machinal et logique, tout en ayant la conviction que c'était pas perdus et démarche inutile.
Elle traversa donc Paris, sans rien voir, sans, sentir aucun heurt, sans entendre quoi que ce fût, conduijte comme par un mouvement de somnambulisme.
Elle arriva rue de Sèvi'es, passa devant sa maison sans y regarder, frappa à la porte voisine. Elle entrevit la figure austère de la vieille Cévenole. Elle l'entendit qui lui disait : « Le commandant n'y est pas, il e^t absent ! » Elle entendit encore upe voix qui répondsiit au dedans d'elle : « J'en étais sûre. » Elle n'écouta pas Madelon qui l'appelait plus près d'elle pour lui dire que Bernard était parti avec une mission de Camot pour l'armée du Nord, parti à franc étrier, et qu'il reviendrait le surlendemain octidi, au matin ?
Elle rentra chez elle, traversa le jardin sans y regarder, monta dans sa chambre, sans même ouïr un chœur patriotique chanté par une dizaine de citoyens intègres rassemblés autour des deux gardiens qui vou-
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laient célébrer solennellement leur dernier jour de garde.
Avec la même raideur automatique de mouvements, elle rangea méthodiqpiement son linge, ses habillements, tous les colifichets que la République ne lui avait pas défendu de garder. Elle fit un petit paquet de ce qu'elle voulait emporter en prison.
Quand elle eut vu que tout était bien en ordre, — pour qui? elle ne songeait pas à se le demander, — elle ouvrit la cachette et en tira la statuette de la sainte Vierge. Cela encore était machinal. Elle s'agenouilla, comme elle le faisait jadis, et ses yeux se fixèrent sur l'image bénie, sans songer à ce qu'ils regardaient.
Mais cette image, c'était toute son enfance, c'était le souvenir de sa mère ; c'était le symbole de ces joies charmantes qu'elle avait goûtées avant l'avènement de ces fous et ignobles tyrans. Il s'en détacha bientôt quelque chaude et caressante effluve. Elle sentit — vraiment, c'était une sensation dont elle avait conscience et dont elle pouvait mesurer les progrès — que les regards de la Vierge aimante pénétraient, après s'être animés d'un rayon d'une tendresse adorable, "dans son àme, et dégelaient peu à peu son cœur.
Ses larmes coulèrent bientôt douces et silencieuses sans cette angoisse qui précède souvent leur venue ; et l'inertie de la mort qui avait déjà engourdi son être s'évapora par là. L'espoir ne revint pas. Elle savait toujours qu'on allait venir la prendre, l'emprisonner,
et que rien ne pouvait la sauver. Mais elle n'était pas désolée. Elle voyait doucement la méchanceté de ce monde, les grandes angoisses et la petitesse du plaisir.
Dans cet éclat d'une lumière extraordinaire, que produisait le grand effort de son âme travaillant à sortir de l'ombre des heures précédentes, elle vit particulièrement toute Tignominie de l'époque où elle vivait; l'extrême et coupable sottise de son père ; la froide et impie . dépravation d'Emilie ; l'abaissement que les nécessités de la ruse, et la vilenie du travail qu'il faisait dans les bureaux du Salut Public, avaient infligé au caractère généreux de Charles La Bussièi-e.
Et Bernard-Emile? Ah ! sans doute elle voyait toujours sans nulle ombre de vice ou de bassesse son noble visage. Mais était-elle bien et réellement aimée? Et qu'est-ce que cela durerait ? Et la guerre — quand même la guillotine, qui paraissait avoir pour mission d'abattre tout ce qui n'était pas humble et vil, l'épargnerait — ne tarderait pas à le lui enlever. La guerre, l'échafaud, l'indifférence guettaient donc le seul bonheur qui lui parut avoir quelque douceur en ce monde. Fallait-il tant re^^etter une existence si sombre, des gens si méprisables, un monde si horrible avec Robespierre pour roi, Emilie et la marchande de merluche pour modèles de femmes, et Requain comme idéal masculin !
Toutefois, elle éprouva un extrême désir de revoir encore le soleil et les fleurs. Elle descendit, après avoir envoyé un sourire ravissant d'expression vers le
petit paquet qui devait la suivre en prison. Elle lui disait : Je ne t'oublie pas, je ne te quitte pas pour longtemps, je ne te suis pas infidèle.
Elle passa plusieurs heures, jusqu'à la venue de la nuit, dans le petit jardin, se baignant dans le soleil, essayant, pour s'asseoir, toujours les places qu'elle avait jadis occupées, visitant toutes les fleurs, enlevant les feuilles flétries et chassant doucement les insectes. Puis rêvant et cherchant à ressusciter les rêveries passées, elle voulut enlever du voisinage de la statue de la République le pot de fleurs C[ue Charles lui avait donné quelques jours auparavant. — Pauvre Charles, murmura-t-elle, je suis contente de mourir, à cause de lui encore, car je n'eusse jamais pu l'aimer ni l'épouser, je le vois clairement maintenant, et il eût été bien malheureux.
Elle fit une moue à la statue, et ce fut sa seule vengeance contre cette République qui lui prenait la vie. Elle ne put s'empêcher de sourire en voyant la physionomie basse et grotesque des bustes. Elle se demanda comment cela ne l'avait pas encore frappée, et comment son père avait pu prendre, pour les objets de son culte et les dieux lares de son foyer, ces types vils ou ridicules.
Puis, elle se rejeta, en pleine poésie de la nature, au milieu de ces bourdonnements, de ces bruissements, de ces chants, de ces parfums, de toutes ces grâces de la verdure et de la lumière, qu'elle goûtait avec cette sorte d'ivresse qui était le charme particulier du gentil Rossignolet.
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Enfin, quand elle se fut tout entière, et pour la dernière fois, embaumé 1 ame de ces pures émanations, elle vint s'asseoir, pour la dernière fois aussi, sous le grand cerisier. Elle se mit à fredonner, avec une intonation qui essayait vainement — pauvre rossignol ! — d'avoir la gaîté d'autrefois, toutes les naïves chansons qui avaient bercé son enfance. Elle chanta à pleine voix la vieille brunette en l'honneur des Demoiselles, à laquelle Bernard avait répondu, deux décades auparavant. Il n'y avait que quinze jours vraiment, et quel grand chemin n'avaient-ils pas tous fait depuis lors !
Ce fut tout, cette fois, bien tout. Elle remonta à sa chambre. Elle s'agenouilla encore devant la statue : « Il y a bien des années, bonne Vierge, munnurat-elle, que je n'ai ouvert mon cœur à l'un de ces prêtres que ma mère vénérait, et que mon père raillait. Je crois bien que c'est ma mère qui avait raison. Mais comment une petite fille eût-elle pu se défier de son père! Si j'ai fait bien mal et si vous voulez que je me confesse, sainte Vierge, envoyezmoi un de vos prêtres, car moi je ne sais où en trouver. Mais je donne volontiers ma vie pour que vous me pardonniez la peine que je vous ai faite, car ma chère mère vous aimait beaucoup. Voulezvous vous le rappeler, bonne Vierge. »
l'N HOMME ET UN RÉVOLUTIONNAIRE
Le commandant La Raison en rentrant chez lui, octidi matin, apprit que Lise Dubois-Joli avait été arrêtée par les commissaires Piget et Requain qui étaient venus lever les scellés, visiter les papiers et qui avaient trouvé des lettres anti-révolutionnaires chez le vertueux Dubois.
C'était la correspondance que le greffier avait échangée, en 1779, avec sa jeune épouse pendant un pèlerinage que celle-ci avait fait à Notre-Dame-de- Liesse, pour invoquer le secours de la Bonne Dame en faveur de la petite Lise alors gravement malade.
Mais ce qui avait mis le comble aux fureurs contre la jeune fille, c'est qu'on avait trouvé le buste de Marat sans nez et, crime abominable, un plant de fleur de lis dans le jardin.
La vieille Cévenole remit à Bemard-Émile une clef et une lettre qu'elle avait trouvées à l'adresse de celui-ci, au pied du mur séparant les deux jardins.
« Citoyen, disait la lettre, cette clef ouvre la porte de ma chambre. Je vous prie d'y aller, si vous ne craignez pas d'entrer dans la chambre d^une suspecte,
et si vous ne craignez pas vous-même de faire quel-que chose de, suspect...
« J'ai tort de dire cela, car je sais que vous ne craindrez pas. Mais j'ai vu tant de choses laides et inattendues, que je ne sais plus à quoi ciboire. Tout est trouble dans mes idées. Pourtant je suis sûre que vous, du moins, vous n'êtes pas traître et tremblant comme tous les Français le sont devenus.
« Vous déplacerez mon lit et vous lèverez la planche contre la muraille. Vous verrez une cachette, et là-dedans plusieurs objets qui m'appartiennent. Je vous prie de prendre une statue de la sainte Vierge, qui vient de ma chère mère, et de faire vos efforts pour la remettre aux mains de ma tante, de celle, vous vous le rappelez sans doute, chez laquelle je vous ai connu. Vous lui ferez savoir que pendant ces derniers jours de ma vie, — car, vous savez, une fois emprisonné par la République, on peut se considérer comme mort, — j'ai beaucoup prié devant cette statue et que je l'ai baignée de mes larmes, en regrettant d'avoir cru toutes les sottises et les méchancetés qu'on dit depuis cinq ans en l'honneur de la Révolution ! Mais j'étais si jeune, et mon père les approuvait.
« Vous trouverez aussi un ruban blanc avec une petite croix. C'est un souvenir de ma première communion. — C'est extraordinaire comme tous ces souvenirs auxquels je n'avais plus pensé depuis trois ans, me reviennent maintenant. — Je vous le donne. Je suis sûre que vous serez content d'avoir quelque
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chose de moi. Ma chère mère me blâmerait de le dire. Mais on a toujours assuré que j'étais franche et vive comme un oiseau, et d'ailleurs je ne vous verrai plus; et puis je suis fâchée de vous avoir fait de la peine en vous disant que je vous défendais de chercher à me protéger.
« J'étais encore un peu méchante en ce temps-là, et je croyais que j'aimais Charles La Bussière. Je sais aujourd'hui que non.
« Je vous donne ce ruban pour vous consoler. Je suis sûre aussi que vous serez content d'apprendre que j'ai encore aujourd'hui le même cœur d'enfant que j'avais quand j'ai porté ce ruban.
« J'ai été pour vous piier de nous protéger. Quand j'ai vu que vous n'étiez pas là, j'ai compris qu'il n'y avait plus à lutter, et j'ai pensé à ces pauvres petits oiseaux dont on a tué la mère, et qui, après avoir longtemps appelé, se résignent à mtettre leur tête sous leurs petites ailes et à dormir en attendant la mort.
« Adieu. Je suis fâchée de vous appelei* citoyen ; c'est un mot qui me paraît bien saK, et bien ridicule, et bien odieux. Vous appeler moaiisieur, (m n'en a plus l'habitude. Je vous dirai : Bernard-Emile.
« Je quitte ce monde-ci sans regret. Pensez donc qpa'on ne voit clair à rien et que ce sont les plus dégoûtants, les plus méprisables qui sont les maîtres, et tellement les maîtres qu'on ne peut leur échapper que par la mort. Je crois bien aussi que j'irai rejoindre ma chère mère dans ce Paradis que j'avais oublié, et quand j'y ai pensé j'ai d'abord été surprise, puis
mon cœur a souri comme à une vieille amie. Vous devriez bien faire vos efforts pour venir, m'y rejoindre, Bernard-Emile. Je vous assure que c'est trop triste de vivre en ce temps-ci. C'est pourquoi gardez et portez la petite croix. Adieu encore.
« J'écris bien longuement, n'est-ce pas, mais c'est que c'est la dernière fois, et c'est à vous que j'écris. C'est le dernier mot, et je vous permets de vous rappeler que je finis en disant : Bemard-Émile.
« LîSE. »
. Quand le commandant eut achevé cette letti^, il était d'une pâleur livide. Sans rien dire, il se dirigea vers la porte. La vieille femme vint se mettre devant lui et le regarda aux yeux. Les pninelles du jeune homme étaient éblouissantes de résolution féroce.
— Oui, dit la Cévenole en son sec et sonore patois, c'est ce que je pensais. Je vois dans tes yeux que tu vas faire un mauvais coup. Je ne te blâme pas. Quand il n'y a plus de justice, chacun devient juge, et quand la tyrannie règne, chacun est en droit de légitime défense. La France n'est plus qu'une immense forêt avec des voleurs et des capitaines de voleurs ; que les honnêtes gens se défendent ! Mais je te blâme d'y aller maintenant, parce que tu es en colère, et la colère rend maladroit. On ne fait pas bien quand on est en colère ; on manque son coup et on paraît avoir tort.
Bernard fit un signe muet d'ç^cquiescement, \\ passa