AVENTIRES DE DEUX PARISIENNES
une heure à se promener de long en lai^e. Puis il se tourna vers la vieille femme :
— Maintenant, dit-il, je suis calme. Je sais ce que je veux faire. Et ce que je veux faire est bien.
— Bernard ! s'écria la vieille femme, en le voyant se diriger vers la porte.
— Regarde-moi, nourrice, dit-il en se retournant et en lui montrant son visage empreint de cette fiëre sérénité qui lui était habituelle. Je suis calme. Il n'y a pas une puissance au monde qui puisse m'empêcher de faire ce que j'ai décidé.
Il sortit et se dirigea vers le Comité de Sûreté Générale. Il y était bien connu. Il arriva aisément jusqu'auprès de Dubarran. Celui-ci était en conférence avec Héron, et il paraissait fort troublé. Bernard jeta sur le chef des sbires révolutionnaires un regard hautain.
Héron, qui portait un long poignard pendu à un ceinturon blanc, et dans ce ceinturon trois paires de pistolets, sans compter ceux qui chargeaient ses poches, porta la main à son poignard et à ses pistolets. Puis il haussa les épaules, et il dit à Dubarran avec un sourire méprisant :
— Voici un citoyen qui t'évite la peine de l'envoyer chercher. N'oublie pas, citoyen commissaire, ce que je viens de te dire. Je n'ai jamais vu Robespierre aussi fortement prononcé. Il n'y a pas de milieu ; il faut obéir ou se révolter. C'est à toi de voir si tu es prêt, si vous êtes prêts à la révolte.
Un nouveau sourire railleur éclaira ses traits sinis-
très, tandis que Dubarran évidemment embaiTassé et rougissant, le reconduisait jusqu'à la porte. Il la ferma soigneusement derrière lui, alla fermer également et au verrou la porte d'une pièce voisine.
Bernard regarda toutes ces précautions avec un sourire amer. Dubarran vint le prendre et l'amena à une extrémité de la chambre.
— C'est vous, dit Bernard, vous, mon père, vous qui avez fait la Révolution par fierté naturelle, par amour de la liberté, c'est vous qui tremblez devant ce chef d'assassins, ce conducteur d'espions, vous qui êtes forcé de vous enfermer pour causer avec votre fils. Et vous êtes l'un des chefs du gouvernement ! Que doivent donc faire, que doivent donc redouter les simples citoyens !
Dubarran rougit de nouveau :
— Cela ne durera pas toujours, répondit-il vivement. Mais, allons au plus pressé. Robespierre — c'est ce qu'Héron vient de me révéler — a appris, j'ignore comment, que tu es mon fils.
— Eh bien ! nous ne l'avons guère caché. Si j'ai voulu le dissimuler, ce n'est pas que je crusse devoir jamais avoir à rougir de mon père et de mon nom, mais c'est qu'imbu de Cjette générosité philosophique que vous représentiez alors, aimant toutes ces délicatesses démocratiques que je supposais sincères alors, croyant avec enthousiasme à la dignité républicaine et à la fierté révolutionnaire, j'avais voulu parcourir sans protection et sans autre appui que mon mérite et ma valeur, la carrière des armes. Et que nous im-
porte que Robespierre sache que le commandant La Raison est le fils du commissaire Dubarran ! Est-ce encore un de ces hommes qui vous font trembler ?
— Mon fils, dit celui-ci avec quelque sécheresse, vous allez oublier le respect que vous devez à l'autorité p2|,temelle.
— Je ne Toubliepas. Je n'en ai pas. Écoutez-moi, mon père. Vous m'avez appris que tout respect part d'un préjugé, et qu'il n'y a plus de préjugés ; que c'est un préjugé de respecter la religion, que c'est un préjugé de respecter l'autorité. Il faut respecter uniquement ce qui est respectable en soi : le prêtre, s'il est un vieillard vénérable, le gouvernement, s'il est basé sur la justice absolue et sur la philosophie. « Ton père, me dites-vous encore, je te pe^-mets de le mépriser s'il devient méprisable, car l'autorité paterpelle elle-même est un préjugé si elle n'est appuyée sur la vertu. » Je vous ai cru, je vous obéis. Je vous» vénérerai, si vous êtes respectable. Je vous aimerai toujours. En ce moment, j'hésite à vous respecter. J'use du droit nouveau que vous avez créé et que vous représentez, du droit de tout juger. Mon père, votre fils sent, dans sa vertu, qu'il a le droit de vous juger.
— Allons, répliqua Dubarran avec un demi-sourire, tu as toujours été porté au pédantisiTfie. C'est le défaut du jour.
— Il faut bien cacher sous les grands mots la place des grands principes qu'on a proclatnés et qu'on a remplacés par des grands crimes.
— Bon, bon, tu retrouveras ton respect filial. Tu
sauras plus tard qu'il y a grande diiféreace entre la philosophie et le gouvernement. L'habitude des affaires t'apprendra que les principes sont faits pour être proclamés et les affaii^s pour être faites. Mais avant tout il faut vivre, et en ce moment pour toi, pour moi, pour toute la France, c'est la question.
— Et vous osez encore vous dire républicain, mon père!
— Écoute-moi donc. Tu avais raison, tout à l'heure. Oui, Robespierre est non pas de ceux, mais celui devant qui je tremble ; car il est le chef de ceux qui nous font tous trembler, de ceux qui sont les maîtres et dont nous sommes les esclaves bien que nous paraissions les gouverner.
— Eh bien ! renversez Robespierre, vous désorganiserez cette armée des jacobins, des sectionnaires, des terroristes, vous anéantirez la puissance do la multitude ignorante, bête, furieuse et méchante, qui se développe de façon à faire croire qu'elle va bientôt couvrir tout le sol de la France.^
— Attaquer Robespierre I Et qui t'a dit qu'on n'y a pas songé ? Mais il y aura lutte, et qui sait si dans la lutte la République ne sera pag ébranlée I Qui sait £» la démocratie ne sera pas en péril, si la Révolution elle-même ne périra pas !
— Alore tant mieux, s'écria Bernard avec quelque colère. Je mets l'humanité au-dessus de la démocratie. Vous, vous préférez la République à la France. Moi, j'ai vu que la Révolution était le contraire de la vérité, le contraire de la vertu, puisque c'est l'hypo-
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crisie, la lâcheté, la férocité ! cl je crie b^ne à ce moastre.
— Mon fils, s'écria Dubarran en l'interrampant d'un air effravé, tais-toi, malheureux ! Mais ces murailles vont s'ouvrir pour laisser passer l'écho de tes blasphèmes !
Bernard le regarda fixement et froidement pendant un instant.
— Voilà l'homme, murmura-t-il, qui m'a appris à mépriser les préjugés, à détester la tyrannie ! Adieu, mon père, je n'ai plus rien à vous dire.
— Mais, malheureux fou, s'écria Dubarran avec emportement, si la Révolution est la férocité, pourquoi veux-tu que nous détruisions, nous révolution- Mûres, un gouvernement qui satisfait nos instincts despotiques ! Si elle est la lâcheté, où trouveronsnous, au milieu de ces lâches, des soldats, des héros, pour aider les hommes libres à secouer le joug. Eh bien ! je ne suis pas lâche, moi du moins ! Oui, le joug de Robespierre me pèse et il pèse à quelquesuns de mes collègues dans les deux Comités de gouvernement. Oui, sans doute, Camot, Lindet peut-être, Elie Lacoste, le pmdent Moïse Bayle, risqueraient bien quelque chose pour secouer cette vermine. Mais sur quoi nous appuyer ? En dehors des lâches, des féroces et des imbéciles, que trouverions-nous dans ces comités ! Et les féroces, Billaud-Varennes, Collotd'Herbois, Amar et Vadier en tête, redoutent toute démarche qui ébranlerait leur despotisme ; les lâches, Barère et La Vicomterie en tête, craignent d'attirer sur
eux la colère du maître; et les imbéciles comme Lebas, comme David, comme Rulh, ne savent à quel vent tourner. Dans la Convention, nous appuierons-nous sur cette masse confuse et tremblante des crapauds du marais ? Irons-nous à la Montagne, vil ramas de Dantonistes coiTompus, d'Hébertistes ambitieux, qui guettent notre héritage pour faire de la France une immense foire où les têtes comme les biens seront à l'encan? Veux-tu que nous fassions appel à la population parisienne ? Tout ce qui est honnête est hébété par la Terreur ; les autres trouvent que tout va bien, puisqu'ils déraisonnent, pillent et tyrannisent à Taise. Tu le vois, il faut obéir à Robespierre et tout lui accorder.
— Même votre tête.
— Ah! s'écria Dubarran, le jour où il la voudra prendre, nous nous défendrons et nous l'exterminerons.
Bernard se redressa. Il avait dans les regards, sur les traits, dans toute sa pose une expression hautaine qui n'était pas sans tristesse.
— Mon père, vos demiei-s mots prouvent que tout le reste n'est que feinte et fausse excuse. Vous attendez que la tyrannie vous menace pour lutter contre elle. Votre fils vous a écouté. 11 vous a jugé. Il vous condamne.
Il fit un pas pour s'éloigner. Dubarran le retint. Il lui dit d'une voix basse et émue :
— Je te dis que tu i-essembles à Saint-Just. Tu es un enfant pédant et ignorant de la vie. Puisqu'il faut
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tout te dire, apprends donc que les choses sont plus avancées que je ne l'ai dit. Robespierre, par son ambition, inquiète les ambitieux, par son hypocrisieil menace les poltrons qui ne savent jamais si leur bumilité les sauvegardera, par ses défiances, par ses erigences, par sa tyrannie étroite et tracassière, il rend clairvoyants même les imbéciles. Nous l'attendons au premier faux pas. Jusque-là il faut patienter. II faut que tu suives mes conseils et que tu trompes ce maître Tartuffe par une ruse plus habile encore.
— Ah ! et que me conseille, en fait d*hypocrisie, le fier démocrate Dubarran ?
— Tu es vraiment ridicule. Ecoute-moi donc. Robespierre rêve le pouvoir suprême. Il ne redoute ni la Convention ni le peuple, qu'il croit avoir dans ses mains. Mais il craint l'année. Il extermine peu à peu les vieux généraux, il voudrait choisir panni les officiers d'avenir des hommes qu'il pousserait aux premîères places, qu'il comblerait de faveufô et qu'il s'attacherait. Tu es un de ceux-là. Il pensait à toi, te croyant quelque enfant naturel. En apprenant que ta es mon fils, il a pensé à m'attacher, en môme temps que toi, à sa fortune. Mais il faut que tu épouses mae amie des Duplay, la fille de Cmssus, c'est-à-dire une femme qui est dévouée à son ambition et par laquelle, il te tiendra. Elle est énergique, elle est riche, elle «est belle. Pourquoi île l'épouses-tu pas ?
— Alors tout changerait, et l'austère Duban'an deviendrait volontiei-s Robespienîste pour être le père du général en Chef des foi^ces robesjrieiTtstes 1
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Dubarran sourit, et ce sourire enleva à Bernard ses dernières illusions.
— Au moins gagne du temps et feins de consentir au mariage. Dans quelques jours les choses se dessineront dans un sens ou dans un autre.
— Je suis un homme plus clairvoyant que vous ne croyez, mon père. Le jour où j'aurai dit oui, RobespieiTe m'aura marié datis les vingt-quatre heures. Or, j'aime mieux mourir que d'épouser cette jeune fille énergique, belle et riche, comme vous dites. A mon tour, maintenant.
Il s'arrêta un instant. Duban^an le regardait av6c inquiétude,
— Je suis venu vous demander deux choses, mon père. On a emprisonné, il y a quelques jours, un homme que j'aime. On le nomme Dubois- Joli. Son emprisonnement est une iniquité. On a emprisonné hier une jeune fille qu'on nomme Lise Dubois-Joli. Son emprisonnement est une infamie, et cette jeune fille, je l'adore. Voulez-vous les faire sortir de prison ?
— Non, reprit froidement DubaiTan, je ne le puis ni ne le yeux. A moins que tu ne consentes à épouser la citoyenne Crassus.
— Lise aimera mieux mourir. Adieu, mon père.
11 s'éloigna d'un pas tranquille. Quelques instants après Dubarran appela un huissier.
— Qu'on aille à la Place, dans les bureaux d^Hanriot, à l'Hôtel-de-Ville. On trouvera l'adresse du commandant La Raison, officier en congé de convalescence à Paris. C'est au bout de la rue de Sèvres, je ne