CHEZ ROBESPIERRE
Quand la nuit fut venue, Bernard-Emile alla prudemment jusqu'aux environs de sa demeure. Tout était tranquille et paraissait désert. Il remarqua toutefois un individu couché devant sa porte. 11 tira son
sabre et s'avança. Le personnage couché se leva à son approche et se jeta à ses genoux.
— Pardonnez pauvre nègue ! s'écria-t-il. Li, grand coquin, mais li bien battu, pif, paf, et alors plus jamais méchant. Li avoir espionné commandant La Raison pour compte de Nicolas. Sorcier La Bu^sière avoir averti méchant nègue, et pif, voilà nègue plus soldat, plus grenadier, plus rien. Nicolas pas capable faire rentrer li dans les grenadiers. Nègue vouloir tuer Nicolas qui pas valoir une figue, pisque li pas pouvoir protéger nègue et faire li rentrer dans les grenadiei's. Alors nègue Domingo changer de parti et venir demander pardon à Tami du grand sorcier et devenir esclave du plus fort. Commandant peut entrer. Les Sectionnaires avoir quitté la maison à la nuit. Nègue vouloir entrer avec commandant, devenir domestique ' du commandant et passer la nuit enchaîné pour montrer li bien coupable, bien repentant et plus trahir commandant.
Domingo avait raison. Dubarraii, n'ayant rien appris de nouveau pendant le cours de la journée, s'était convaincu qu'il avait mal jugé des intentions de son fils et que celui-ci n'avait aucun des projets extravagants qu'il avait supposés. Il avait fait revenir les soldats placés en sentinelle dans la maison de la vieille Madelon.
Bemard-Émile entra, précédé du nègre qu'il enferma dans une pièce bien close, en compagnie d'une bouteille d'eau-de-vie. La vieille femme, habituellement grave, était devenue sombre.
— As-tu toujours envie de faire un mauvais coup? demanda-t-elle.
— Non, Madelon, l'envie m'en est passée.
— Mais tu vas faire quelque chose où tu risques ta vie ?
Bernard répondit en souriant avec un signe affirmatif.
— Ne me parle pas de ton père. Je crois qu'il â mal tourné. Mais il faut toujours aimer son père. Je l'ai nourri de. mon lait, il y a cinquante ans. Je ne puis l'oublier. Toi, je t'ai soigné, il y a vingt-cinq ans. Je t'ai aimé plus que lui. Dis-moi, hors de lui, qui est ton ennemi en tout cela?
— C'est Robespierre, Madelon.
— Et c'est lui aussi qui te fera mourir, si tu meurs? C'est bien, n'en dis pas plus. Tu ne tarderas pas à le voir arriver dans l'autre monde, après toi. Ne dis pas un mot. C'est inutile. J'y ai bien pensé.
Quand la nuit fut devenue plus noire, Bernard alla délivrer Domingo. Celui-ci avait vidé joyeusement sa bouteille d'eau-de-vie. Le commandant lui fit un signe. Le nègre le suivit d'un pas ferme.
Ils sortirent dans la me de Sèvres. Elle était bien déserte. Ils grimpèrent aisément sur l'une des brèches de la muraille qui séparait de cette i*ue le jardin du vertueux Dubois. Bernard avait cru plus prudent de passer par là que par la muraille de son propre jardin, ne voulant pas risquer d'être décelé par la trace de ses pas.
Les deux gardiens étaient, en compagnie de fie-
quain, étendus sur le sol de la salle à manger, où Us ronflaient lourdement, tous trois tellement ivres que que nul bruit ne les réveilla.
— Domingo, tu vas les ganx)tter, les museler et les aveugler. Tu m'attendras jusqu'à ce que je revienne.
Il monta, brisa, sans hésiter, les scellés qu'on avait apposés sur la porte de la chambre de Lise et entra.
Quand il rejoignit Domingo, il le trouva riant aux larmes. Le nègre avait soigneusement ficelé les trois ivrognes qui n'avaient opposé aucune résistance sérieuse, et il les avait laissés sur le sol, la tête entourée d'un Bnge qui les aveuglait et la bouche remplie d'étoupes qui les empêchaient de crier.
11 avait ensuite vidé consciencieusement les bouteilles à demi pleines. Puis, se trouvant du loisir, il avait songé à une bonne plaisanterie. Il avait trouvé quelques bouts de chandelles. Après avoir déchaussé les patients, il avait attaché ces chandelles à leurs pieds nus et les avait allumées. La chaleur commençait à atteindre les doigts et les trois Sectionnaires bondissaient sur la terre en poussant des hurlements sourds. Domingo, au comble de l'hilarité, remerciait les dieux qui l'avaient poussé à changer de parti.
Bernard se hâta d'éteindre les chandelles. Tous deux regagnèrent la rue.
— Domingo, dit le commandant, j'ai confiance en toi. Va-t'en où tu veux. Si j'ai besoin de toi, je te le ferai savoir. Tu peux avertir le sorcier que tu as reconnu sa puissance. Mais ne dis un mot à qui que ce