‹ Aventures de deux parisiennes pendant la terreurChapitre 33 sur 39 · WK.NTIRES DE DEPX PARISIENNES · texte numérisé non relu

WK.NTIRES DE DEPX PARISIENNES

soit cIo ce qui sVst passé ce soir, (iar si on apprenait jamais que tu as allumé des Sectionnairês comme des lampions, rien au monde ne pourndt te fsdre pardonner et Ton te brûlerait toi-même à petit feu.

Il regagna son appartement. Il posa sur une table, à côté des trois livres, fidèles compagnons de sa pensée, la statuette de la Vierge, qu'il avait été chercher dans la chambre de Lise. Après avoir mis pieusement autour de son cou le ruban blanc et la petite croix, il s'assit auprès de la table et rêva longuement.

Le crépuscule vint, puis l'aube cladre et le brillant soleil. Il restait toujours immobile, songeant aux choses de l'avenir, et essayant de sonder les mystères de cette autre vie que les docteurs du temps nouveau enveloppaient d'une ombre si opaque, et où il allait bientôt entrer.

Il poussa un long soupir ; il mit lentement la main sur le Contrat social, et il dit avec un sourire bienveillant :

— Allons, mon vieil ami, tu t'es trompé. Tu serais aujourd'hui parmi les guillotinés, mon pauvre Rousseau. Et toi, Horace, mon aimable compagnon, tu serais parmi les émigrés. Adieu; toi, Jean-Jacques, tu sais peu de chose de la vie ; toi, Horace, tu ne sais rien de la mort.

11 les repoussa doucement et prit la Bible.

Le soleil était déjà haut dans les cieux quand il posa le livre. Gravement, fièrement, il s'agenouilla devant la Vierge et il regarda longuement le doux visage.

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Un rayon de soleil entra, vint caresser la tunique blanche et bondit sur le haut de la statue qu'il entoura d'une auréole. Bernard vit quelques reflets brillants qui pétillaient sous le baiser du, rayon. Il crut que l'astre avait trouvé la trace de quelque larme mal séchée de la pauvre Lise, et, pour la première fois depuis de longs jours, son âme s'attendrit et il pleura.

Il se leva . Il sentait que son cœur s^tait élargi et qu'un calme merveilleux entourait son cerveau.

— C'est toi, Vierge, compagne de nos mères, compagne de nos sœurs, compagne de nos épouses, qui sais le mieux le secret de la dignité humaine; souris-moi, j'ai été un homme pur et fier. Et toi, Christ, oui, c'est toi aussi qui as éclairé pour nous le plus grand nombre des mystères de ce monde. Si tu es le Dieu que tant d'illustres siècles, que tant de grands génies ont adoré, tu sais que notre cœur ne vient pas à notre premier appel, tu sais que la foi vient d'en haut et que l'homme n'a à lui que sa volonté. Prends ma volonté, elle est à toi.

Il essuya ses larmes et appela la vieille femme.

— Madelon, dit-il avec une douceur qu'elle n'avait jamais vue en lui, tu es une calviniste austère, mais tu respecteras cette statue pour l'amour de moi. Quand je ne serai plus, tu la porteras à Landrecies, à la vieille dame qui m'a soigné, il y a quelques mois. Tu lui diras que c'est un don de sa nièce, M"® Dubois. Maintenant embrasse-moi.

Une heure après il sortit. Il avait revêtu son bel unifoniie. Il se dirigea d'un pas tranquille vers la rue

Saint-Honoré. Il s'arrêta devant le numéro 366. C/était bien là que demeurait le menuisier Duplay, et dans une partie de la maison, sur le derrière, le repi'ésentant Robespierre aîné.

Quelques gaillards solides, sales et déguenillés, porteurs de gros bâtons, se promenaient de long en large soua le petit hangar bâti au fond de la cour qui séparait le devant du derrière de la maison. D'autres étaient assis sur des vtas de planches, sommeillant, fumant ou parlant à mi-voix. C'étaient les gardes-ducorps de Robespierre; ils attendaient la sortie du représentant.

Mais Maximilien, qui n'allait plus à la Convention, ni aux réunions plénières du Comité de Salut Public, avait rompu avec ses habitudes jusque-là très régulières. Les gardes, sans rien perdre de l'air insolent et défiant avec lequel ils observaient tous ceux qui entraient, en exagérant encore les regards bassement soumis qu'ils dirigeaient vers la porte de RobespieiTe, les gardes avaient une expression d'inquiétude et d'ennui. Sans oser se communiquer leurs. impressions, ils s'étonnaient évidemment de voir leur dieu ne plus sortir que l'après-midi, vers cinq heures, pour aller passer quelques instants au bureau de police du Comité de Salut Public, ou le soir, vers huit heures, pour se rendre aux Jacobins.

En voyant approcher un étranger armé, tous se levèrent et se précipitèrent vers le nouveau venu.

— Qu'est-ce que tu veux? cria le principal de la bande, le juge Garnier-Launay.

— Parler au représentant Robespierre aîné.

-—Ah ! ah ! . Et ' tu as écrit pour demander une

audience?

— Fais-lui savoir que le cdmmandant La Raison demande à le voir.

Ce nom n'était pas inconnu aux sans-culottes, et la fierté tranquille de Bernard en imposa à Gamier* Launay qui entra dans la maison.

11 revint, accompagné d'une femme très mûre, dont les traits nobles étaient enlaidis par une expression sinistre et par des yeux dont les regards sombres, inquisiteurs, se fixèrent sur le commandant. C'était la ci-devant marquise de Chalabre, la Chalabre, comme on disait, vieille femme enthousiaste, folle, implacable, la supérieure des dévotes de Robespierre.

Elle fit un signe à Bernard qui entra, précédé par elle et suivi par cinq des estafiere. Il traverea une petite antichambre ornée de trois portraits de Robespierre. On le fit entrer dans un petit salon, orné d'un buste et de cinq portraits de Robespierre. La Chalabre le laissa là. Elle pénétra dans une pièce voisine en le recommandant, de ses regards sinistres, à l'attention d'un sans-culotte armé de pistolets, qui, couché dans un fauteuil placé devant la porte par où la vieille femme venait de s'introduire , gardait cette entrée avec un air de défi.

Elle revint un instant après et introduisit Bernard dans la chambre de Robespierre. Six portraits de Robespierre en formaient les panneaux.

Le dieu était assis, légèrement étendu, livrant sa

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tête à un coiffeur qui achevait de la poudrer à frimas, tandis qu'Éléonore lui mettait une citivate de mousseline et qu'une autre femme redressait les plis des manchettes en point d'Angleterre.

En mettant le pied sur le seuil, Bernard, avec un geste tranquille, déboucla le ceinturon de son épée. Il la remit à Gamier, et, d'une voix froide, il dit à un autre garde :

— Veuillez me fouiller.

Maximilien fit un geste. Son teint livide se picota de points rouges qui devenaient presque noirs dans le fond dés trous de petite vérole dont sa face était pleine. Sa sclérotique jaune verdit sensiblement, et un ravon de fureur sortit de derrière ses lunettes bleues. Éléonore lui dit quelques mots à voix basse. Il ne répondit pas, mais il reprit une physionomie impassible. Gamier et la Chalabre avaient passé la liiain sur les vêtements du commandant, et constaté qu'ils ne renfermaient aucune arme. Pendant ce temps, la toilette de Maximilien s'était achevée.

Le coiffeur, les trois femmes et le garde-du-corps s'éloignèrent, mais en restant à la portée de la voix.

Maximilien se leva. 11 était superbe avec ses culottes de nankin, son gilet bleu d'azur, ses manchettes de dentelles, son jabot bien plissé, la tabatière d'or qu'il avait choisie sur une table parmi plusieurs autres. Il portait, au lieu d'habit, une de ces courtes et ouvertes robes de chambre d'indienne, qui avaient été mises à la mode en guise de couvre-tout, peu de temps avant 1789.

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— Je VOUS attendais depuis quelques jours, citoyen. Je supposais, sachant que vous êtes un homme vertueux et sensible, c'est-à-dire reconnaissant et capable de dévouement, que vous auriez hâte de venir me remercier de vous avoir rapproché de moi, en vous donnant pour épouse une amie de mes amis, et qui' est en même temps la plus belle, la plus riche, la plus ornée de talents paniii les républicaines dont la patrie est fière.

— Je sais, citoyen représentant, que votre temps est précieux. Je ne suis pas venu pour le faire perdre en paroles inutiles et en hypocrisies diplomatiques. Je suis venu vous demander un service.

— Vous n'avez pas répondu à la question que je vous ai faite, dit sèchement RobespieiTe. Quand épousez-vous la citoyenne Emilie Crassus ?

— Je n'épouserai jamais la citoyenne Emilie Crassus.

— Ah ! fît Robespierre, en lui jetant par-dessus ses lunettes un de ces regards furieux dont il avait appris la puissance, et qui l'aidaient à feindre le courage qu'il n'avait pas.

Mais Bernard supporta tranquillement ce regard qui faisait trembler la Convention.

— Je suis venu, continua-t-il, avec la même froideur ti'anquille, non pas pour agiter devant toi les flambeaux de l'hyménée , mais pour te montrer un spectacle plus digne des regards d'un législateur et d'un chef d'un grand peuple. J'ai voulu te faire penser aux balances de Thémis. On a emprisonné un ver-

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tueux patriote, Dubois-Joli, dont le civisme t'est connu, et sa fille, à la pitié filiale de laquelle les Romains eussent dressé des autels.

— Ainsi, tu n'épouses pas Emilie Crassus ! Au nom de quoi donc viens-tu me demander service ?

— Au nom de la justice, au nom de rimmanité?

— La justice ! l'humanité ! Mais il n'y a pas de justice, il n'y a que du patriotisme. Il ny a pas d'humanité, il n'y a que le patriotisme. Ne comprends-tu pas? — car si je te vois aujourd'hui d'une insolence qui m'étonne, je te savais naguère intelligent et fidèle citoyen — ne comprends-tu pas qu'épargner une vie c'est parfois un crime contre Thumanité si cette vie doit engendrer mille morts, et qu'en exterminant, même en dehors des formes légales, un monstre, vous pouvez sauver la vie à mille innocents.

— Je me le dis en ce moment même et en te regardant, répliqua Bernard qui fit machinalement un pas vers Robespierre.

Celui-ci poussa un cri. Cinq ou six individus se précipitèrent dans la chambre.

— Saisissez-le, saisissez-le. C'est un scélérat envoyé par Pitt pour m'égorger, comme il vient de m'en menacer en m'appelant monstre.

Bernard s'était laissé saisir sans résistance. Il jeta un regard de mépris sur Maximilien.

— Jamais lâche n'a gouverné la France, Robespierre. Et tu as toi-même formulé ta condamnation, en proclamant qu'on peut, sans forme de procès, exterminer les monstres. Hâte- toi de me faire coo-

damner, si tu ne veuxcpie tes ennemis ne se hâtent encore plus.

— Arrête, arrête, s'écria Maximilien dont ces dernières paroles frappèrent l'imagination craintive , et flattaient l'instinct soupçonneux. Tu sais quelque chose de leurs projets. Oui, tu as laissé échapper ton secret et le leur. Ah ! Dubarran m'a joué et Crassus me trahit ! Éclaire mes soupçons, tu auras la vie sauve; je te le jure.

Bernard considérait froidement cet homme qui se démenait comme un fou.

— Il est lâche et il est sot, et il veut être foi de France ! dit-il.

On ne le laissa pas continuer. La Chalabre lui sauta au visage qu'elle griffa, et les gardes-du-corps l'accablèrent de coups.

Ce spectacle rendit bientôt le calme à Maximilien, qui arrêta d'un geste le zèle des sans-culottes, et ordonna qu'on menât le monstre à la Conciergerie.

Dans la soirée même de ce jour, Robespierre envoya Héron à Dubarran pour annoncer à celui-ci Tarrestation de son fils et lui apprendre que si, avant huit jours, le commandant n'expiait point, par une soumission complète, son insolente rébellion, rien ne saurait le sauver de la mort.

— Le scélérat ! s'écria Dubarran furieux, il me défie et il m'oflre les chaînes de l'esclavage. Eh bien ! puisqu'il arme en moi les sentiments sacrés de l'amouir paternel, qu'il tremble !

li avak Men compris, en effet, ^le but â» lUxbes-

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pierre, qui ét^it de lui démontrer son impuissance et de le réduire par là à devenir son homme. Exaspéré, — car en ce premier moment il Bentit uniquement son orgueil, — il songea à resserrer les fils de la conspiration, tendus depuis des mois, mais lâchement, contre Maximilien.

Il ne tarda pas à comprendre qu'il avait bien réellement exposé à Bernard la situation des deux Comités de gouvernement , leur faiblesse devant le tribun, maître des Jacobins, prépondérant à la Commune de Paris et redouté ou adoré par les Sections. Parmi les vingt-trois membres dont se composaient ces Comités, quatre seulement : Saint-Just et Couthon, au Salut Public, David et Lebas, à la Sûreté générale, tenaient pour Robespien-e. Les dix-huit autres le haïssaient. Il inquiétait les uns dans leur ambition ; les autres se sentaient menacés dans leur vie ; il avait irrité Tamourpropre de celui-ci, contrarié la volonté tyrannique de celui-là, montré à ce troisième son mépris ou son dédain, et prouvé à tous qujl ne voulait plus être leur complice, mais leur surveillant. Il laissait voii' qu'il se croyait le droit de les juger et de les condamner.

Ces despotes, habitués à n'avoir aucun frein, à ne reconnaître aucun supérieur, ne se croyaient aucune responsabilité, puisqu'ils se proclamaient les représentants suprêmes de la volonté dii peuple, souverain et infaillible. Pour eux ce personnage, hier leur compagnon, qui créait à son profit un droit de contrôle sur eux, un droit aussi sacré que leur propre despotisme, puisqu'il venait du même principe élastique, la

volonté du peuple, ce personnage était haïssable. Ils exécraient tous cet exigeant, ce taquin, cet insatiable, ce surintendant de la tyrannie démagogique, et ils étaient très décidés à le supprimer. Mais comme Dubarran l'avait clairement démontré à son fils, tous attendaient que cet ennemi redoutable le devînt moins, ou qu'il les menaçât de si près dans leur vie, dans leur situation, qu'il n'y eût plus rien à épargner et qu'il fallût se sauver à tout prix.

On n'en était pas encore là. Dubarran le comprit après quelques jours d'observation. Il fallait donc gagner du temps.

Nulle prison n'était fermée pour les commissaires de la Sûreté, qui étaient, avons-nous dit, les grandsmaîtres de la police et de la justice en France. Dubarran se rendit à la Conciergerie.

Il avait eu assez de pouvoir pour épargner à son fils les cachots infects, sans air et sans lumière. Il lui avait fait donner une chambre de pistole.

Il trouva à Bernard une physionomie toute nouvelle. Ce visage hautain, où la réflexion prenait volontiers des reflets durs, s'était adouci d'une façon saisissante. On eût dit qu'en perdant l'enthousiasme de la Révolution, le jeune officier était devenu plus humain et qu'il avait reconquis tout son naturel bienveillant, simplement généreux et gracieusement noble.

— Mon père, dit-il doucement, quand Dubarran lui eut expliqué la nécessité absolue de céder ou de paraître céder, laissez-moi vous répondre simplement,

non. Vous m'avez accusé d'être un pédant. Vous aviez raison. J'y ai réfléchi depuis deux jours. La Révolution, en nous jetant dans le faux et dans l'extravagant, nous empêche d'être naturels, et comme il faut toujours mentir, fourber, maudire, prêcher ou menacer pour défendre les idées qu'elle nous communique, on devient nécessairement faux et exagéré comme elle. Embrassez-moi, mon père, et bénissez-moi. Je vous ai manqué de respect, pardonnez-moi. Je sais bien que vous m'y avez autorisé, au nom des principes nouveaux de la liberté et de l'émancipation ; mais permettez-m(H de le dire (c'est la dernière fois que je suis pédant), vous n'avez pas le droit de vous dévêtir de votre autorité paternelle. Ce droit ne vous appartient pas, vous n'en êtes que le représentant ou le dépositaire. C'est un patrimoine de l'humanité, et c'est l'eiTeur de la Révolution de se croire au-dessus non seulement de la divinité, mais même de l'humanité.

Il sourit d'une attendrissante façon, avec ce quelque chose de jeune et cette expression moitié nc^aligne, moitié naïve qu'il semblait avoir empruntée au gentil Rossignolet, et qui demandait si finement pardon pour ce dernier accès de pédantisme.

— Quant à M^^® Emilie Crassus, mon père, daignez ne m'en plus parler. J'aime incomparablement mieux mourir que de l'épouser. De plus, j'ai toujours aimé petitement la lâcheté ; en y réfléchissant bien, je crois que ma conscience a capitulé plus souvent que je ne croyais. Maintenant je vois clair et je me sens des

idées supérieures, très nobles et très hautes ; je ne voudrais pas commettre cette insigne bassesse de sauver ma vie par une hypocrisie et un faux serment. D'ailleurs, il est juste qu'il en soit ainsi, conclut-il comme en rêvant.

Dubarran, qui cherchait des arguments, insista pour savoir ce qu'il voulait dire. Après quelque débat, Bernard s'expliqua. Il n'était pas fâché, dit-il, de mourir pour protester contre l'extrême sottise qu'il avait montrée en admirant un gouvernement à la tête duquel se trouvaient les misérables que son père lui avait si bien peints, et qui avaient fait une France comme celle qu'il 'voyait. Quant à Dubarran, il était juste qu'il perdit son fils. N'était-il pas le compagnon de ces horribles tragédiens, et n'avait-il pas enlevé bien des fils à leurs parents.

Là-dessus il se jeta dans les bras de son père, et il n'y eut plus moyen de l'amener à une nouvelle discussion.

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