LES FUNCAILLES DANS LA CHARRETTE
lise et Bernard paraissaient si heureux d'être Tun à côté de l'autre, ils échangeaient des regards si doux, ils étaient si indifférents à tout ce qui se passait autour d'eux, qu'Emilie bondit contre la grille en secouant les barreaux avec une sorte de rugissement et en s'écriant :
— Mais c'est une honte et une scélératesse. On condamne ces infâmes à mort, et c'est pour les rendre heureux ! Regardez-les, citoyens. Voyez- comme ils sourient. Mais c'est une insulte pour la République. Ah ! qu'on les sépare ! Séparons-les !
Mais on ne l'écoutait pas. On venait d'ouvrir les grilles. Les premières charrettes passèrent. Tout à coup elles s'arrêtèrent.
Un corps nombreux de gendarmerie, sous les ordres du commahdant-lieutenant-colonel Dumesnil, venait d'arriver, et il avait à peine eu le temps de ranger sa troupe dans la rue, en face du Palais de Justice, qu'un adjudant-général des canonniers, suivi de douze hommes, s'approcha du commandant et lui remit un papier d'un air impérieux.
— Ah ! dit Paul à ses compagnons, voilà peut-être une occasion. Suivez-moi.
L'adjudant-général venait arrêter Dumesnil. Les gendarmes étaient assez détestés par la Commune, dont les canonniers pouvaient être considérés comme les prétoriens. Les deux armes étaient aux épées tirées. Dumesnil hésitait évidemment, soit qu'il lui parût dur d'être désarmé en tête de son régiment, soit qu'il eût des remords d'obéir à la Commune, évidemment insurrectionnelle.
— A bas les gendarmes 1 criaient quelques voix dans la foule.
— Tiens bon, Dumesnil ! cria Paul ; te laisseras-tu déshonorer par ces misérables petits canonniers?
— Ne laissons point partir les charrettes ! hurla La Bussière. N'est-ce point ime honte d'exécuter des gens condamnés par un scélérat de président qui est luimême en prison ?
— A mort ! à mort ! criaient les habitués.
— La justice du peuple est immortelle ! burladt Ballière.
— Oui, oui, à mort les infâmes, criaient Emilie et la Merluchon. Mais qu'on les sépare I qu'on les sépare ! clamait la première avec un accent désespéré.
— Dumesnil, seras-tu traître à la Convention ?
— Gendarmes, vous laisserez-vous gif fier par ces gueux de canonniers ?
— Camarades, moi vouloir enlever de la charrette deux ou trois blancs aristocrates pour en faire mes esclaves, hurlait Domingo, à qui La Bussière avait
suggéré cette idée ingénieuse et bien faite 'pour séduire les. sans-culottes.
Les gendarmes regardaient leur chef. Un certain nombre de canonniers errants s'étaient joints à ceux qui escortaient Tadjudant-général. Dumesnil considérait minutieusement Tordre d'arrestation. Comme tout ce que la Terrelir avidt touché, il avait perdu l'énergie morale ; il se sentait entraîné à résister par un sentiment d'honneur militaire et de bon sens ; mais il n'osait le faire directement, et il ergotait sur les termes du mandat d'arrêt.
Pendant ces hésitations et ces préparatifs de lutte entre les gendarmes et les canonniers, lutte d'où devait évidemment naître le salut pour les condamnés, les voitures étaient sorties lentement de la cour et s'étaient arrêtées dans la rue.
S'il se fût trouvé alors parmi les victimes quelque lâche, quelque femme hurlante comme la Dubarry, ou quelque brave, hardi à haranguer la foule nul doute qu'elles n'eussent été sauvées. Le peuple commençait à se lasser de ces exécutions quotidiennes, de ces cinquante individus qui présentaient tant de figures charmantes, tant de faces vénérables, de toutes Jeunes filles ou de toutes vieilles femmes, et qui allaient à la mort avec tant de sérénité. Si hébétée ou si inhumaine que la Révolution eût faite l'âme de la France, elle tressaillait encore. Bien des démocrates se demandaient si réellement ces aristocrates étaient des monstres, et, ce qui touchait plus le populaire,, si tous ces condamnés étaient des aristocrates.
310 AVENTCBES DE DEUX
Mais alors, il n'y avait guère de lâches ni guère de hardis, tout le monde étadt patient. Personne parmi les condamnés ne parla, personne, peut-être, n'espéra ou ne comprit:
Madelon se faufila jusque derrière la. dernière charrette:
— Ouvre l'œil, mon fils ! cria-t-elle en son patois cévenol, et desserre tes liens le plus que tu pourras.
Mais elle n'eut pas le temps de continuer. Emilie était accourue à sa suite. Elle la tira, l'éloigna de la charrette, et, se campant en face de Bernard et de Lise, elle les regarda en éclatant de rire, rire triomphant, convulsif qui fit rougir Rossignolet.
Bernard la considéra froidement, puis il rougit aussi, et comme sll obéissait à une inspiration dont il avait à peine conscience, il se tourna vers lise et la baisa au front :
— Nous allons mourir, lise, dit-il. Je vous ad aimée dès la première fœs que je vous ai vue. Parfois, j'ai pensé que vous étiez entraînée à m'aimer. Si je ne me suis pas trompé, voulez-vous que nous soyons fiancés pour l'autre vie ?
Le baiser donné par Bernard avait arraché à Emilie un cri de rage.
Elle tourna sur elle-même d'un air égaré, et apercevant, à côté des gendarmes, quelques Sectionnaires qui escortaient, eux ausâ, les charrettes, elle sauta sur l'un d'eux, lui prit sa pique et se précipita en dirigeant le fer de l'arme vers la poitrine de lise.
Bernard, tout gêné qu'il fût par les liens qui lui
tenaient les mains derrière le dos, avança le haut de son corps au-devant de la pique. Mais la charrette s'était mise en mouvement. Madelon avait saisi Emilie à bras le corps. Elle la désarma pendant que les voitures avaient continué leur mouvement.
Le colonel Dumesnil avait cessé d'hésiter :
— Allons, c'est bon I
Et il s'était rendu aux canonniers.
Le cortège prit le Pont au Change. Il s'en allait, selon son trajet ordinaire, gagner par la rue Saint- Antoine, la place de la Barrière-du-Trône.
Le ciel se couvrait de nuées de plus en plus noires ; le vent soulevait des tourbillons de poussière brûlante qui enveloppaient le cortège d'un voile gris ; les grondements du tonnerre se succédaient plus violents. Les chevaux ralentissaient leurs pas que n'excitaient plus les Sectionnaires de l'escorte.
Ceux-ci, aveuglés, étouffés par la poussière, se débandaient, entraient chez les marchands de vins, suivis par les conducteurs. Les charrettes s'arrêtaient pour reprendre bientôt leur marche lente et de nouveau interrompue.
Les condamnés, mornes, hébétés, pleuraient silencieusement ; d'autres rêvaient ou réfléchissaient ; presque tous priaient. Parfois un coup de vent plus violent les aveuglait, les jetait à bas de la planchette. Un coup de pointe de pique, une injure plus grossière les excitaient à se relever, et les efforts de leurs compagnons, enchaînés comme eux, leur venaient en aide.
Bernard et Lise étaient indifférents à tous ces incidents de leur lugubre voyage. Celle-ci, chaque fois qu'elle levait les paupières, rencontrait lés yeux de son compagnon fixés dans les siens, avec une expression de tendresse si sereine et si sincère qu'elle ne baissa bientôt plus ses regards. Elle sourit à Bernard et elle lui dit en rougissant :
— Je ne suis presque pas triste de mourir. Mon pauvre père va bientôt me rejoindre. Quand je vois les méchantes gens que je laisse ici-bas, qui y sont les maîtres, assez puissants pour nous faire mourir, moi qui n'ai fait de mal à personne et vous qui êtes si généreux et si bon, je suis presque heureuse de m'en aller dans le Paradis réjoindre ma mère, les anges, la sainte Vierge et le bon Dieu. C'est là aussi que vous voulez aller, n'est-ce pas?
— Oui, répondit gravement le jeune officier. J'ai voulu vous suivre, je veux vous accompagner partout. J'ai toujours été du parti de ceux qu'on persécute. Comment ne serais-je pas devenu chrétien, quand je vois ce groupe qui nous suit en nous injuriant, ce groupe qui se compose de ces deux Sectionnaires et de ces trois commissaires du Bonnet-Rouge, et quand je pense que ces ignobles brutes font profession de haïr et de persécuter la religion du Christ ; quand je vois la pauvre Emilie qui les accompagne, appuyée sur le bras de cette vieille débauchée, et quand je sais que c'est parce qu'on lui a enlevé tout principe de religion qu'elle est tombée en cette société. Vous savez que j'ai voulu être votre compagnon jusqu'à l'échafaud qui
nous attend. Ne voulez-vous pas me répondre quand je vous demande si vous ne consentez pas à être ma compagne par delà?
lise rougit plus fort. Elle tourna vers lui ses yeux remplis de larmes qui venaient tout brusquement d'y monter du fond de son cœur.
— Je pleure en songeant à ce bon Charles qui nous suit, lui aussi, mais en risquant sa vie pour essayer de sauver la nôtre. Déjà, à plusieurs reprises, il a tenté de nous parler. Si je pouvais seulement lui dire un mot.
On arrivait à l'encoignure delà rue de Fourcy. Les voitures s'arrêtèrent encore. Les chevaux aveuglés, effrayés par les éclairs qui commençaient à dessiner sur le voile tout noir de l'horizon leurs flamboyantes arabesques, voulurent retourner. Les charrettes se rapprochèrent des murailles, et il y eut un moment de grande confusion. La Bussière en profita pour bondir sur la borne qui protégeait l'encoignure de la rue :
— Attention ! Au milieu du faubourg ; en face du théâtre de Mareuxl dit-il.
Lise le retint d'un signe, en se penchant vers lui :
— Cousin Charles, je vous aime comme im frère. Mais ne risquez plus votre vie pour nous. Je n'eusse jamais été votre femme et ne le serai jamais.
Charles tomba sur le sol. Il se releva promptement. Il tourna vers Bemaixl son visage qui semblait plus sombre encore que les nuées orageuses. Mais bientôt la colère de ses prunelles s'éteignit. Un sourire triste,
3lh AVESTCWES DE DEUX PARISIENNES
maïs d'une mansuétade inexprimable^ desserra ses lèvres et il s'éloigna.
— Maintenant, Bernard-Emile, dit lise, vous pouvez me regarder avec vos beaux yeux sdmants. Je pense que â Charies risque sa vie, vous, vous la donnez pour moi. J'ai vu, depuis le premier moment, que vous m'aimez avec un cœur noble et fort. Je l'ai deviné, car je ne savais rien de tout cela. Il me semblait souvent que j'étais un petit oiseau chanteur, fait pour aimer seulement le soleil, les feuilles et les fleurs. Yotre regard, vos paroles, votre âlence même, m'ont appris que j'avais un cœur de jeune fille. Je suis votre fiancée. Embrassezrmoi le front. Là, c'est tout. Je voudrais encore une fois chanter les jolies chansons avec lesquelles ma chère mère me berçait. Puis, si tu veux, mon cher époux, nous prierons pour que Dieu ne nous sépare jamais. Non, non, ne parle pas de ton amour, mon époux, mon époux ; nous avons tout le temps du ciel pour cela.
Bernard la regardsdt avec un sourire charmé qui avait tout autant de l'admiration de l'artiste que de la tendresse du fiancé. Il déposa légèrement sur son front un baiser qui arracha des cris de fureur au groupe des sans-culottes.
Lise embrassa d'un r^ard pénétirant le visage de son ami.
^- Je veux vous reconnaître dans l'autre monde, dit-elle en souriant, et elle se mit à fredonner la chanson à laquelle Bernard avait répondu en cette matinée du 1«^ messidor qui avait décidé de leur sort à tous deux.
Presque toutes les boutiques de la rue Saint- Antoine s'étaient fermées sur le passage des charrettes, comme il en arrivait chaque jour, à cette même heure, et plus nombreuses encore que d'habitude, car le tumulte dont Paris se remplissait depuis le matin encourageait les timides, et la violence de Torage était un bon prétexte pour les poltrons. Toutefois, personne ne parlait. C'était une protestation muette, le silence de la tombe qui accompagnait cette tombe ambulante. Dans les quartiers bourgeois, Ton n'ossdt rien de plus.