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Depuis ce jour, le pauvre enfant devint le commensal du fort Minou, le favori du commandant, et le fils adoptif de tous les artilleurs. C'était pour moi un plaisir de voir l’un mettre des lanières de cuir à ses sabots, un autre raccommoder sa veste, un troisième essayer de lui apprendre à lire, et, tous, lui prodiguer, avec une bienfaisance ingénieuse, mille soins paternels. Cette bienfaisance découvrit le moyen de s'exercer d’une manière encore plus utile.
Un vieux caporal, qui avait élé voir la mère de Petit Pierre, nous dit, à son retour, que c'était pitié de laisser languir dans la pauvreté une famille qui pouvait vivre à l'aise, si quelque assistance lui était donnée. Il avait reconnu qu'une lande stérile qui lui appartenait, pouvait être facilement mise en valeur, si nous voulions l’entreprendre. Le projet qu’il avait conçu fut agréé par toute la batterie ; le commandant en encouragea l'exécution, et, en peu de jours, ce terrain, abandonné et inutile, fut clos, labouré, hersé, fumé, semé et planté. Pour satisfaire la pauvre veuve et combler sa fortune, j’obtins du curé réfractaire de Sa paroisse, qui était caché dans les environs, de venir en secret, pendant la nuit, bénir le champ que nous avions fertilisé. |
Au milieu de ces passe-temps QUI, pour moi, n'étaient pas sans plaisir, je crus être désensorcelé de la maligne influence jetée-sur ma vie par son triste début dans la guerre civile. On va voir combien je me trompais. :
Le succès de l’armemént du fort Minou ayant recommandé notre détachement, nous reçûmes l’ordre d’aller faire des travaux semblables au Conquet, petit port situé à l'extrémité de la péninsule granitique du Finistère, et que la Providence a creusé au milieu des écueils les plus dangereux pour donner aux navigateurs de ces parages quel-
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ques chances de salut. Déjà plusieurs tentatives avaient été faites par les bâtiments anglais pour reconnaître ce pose important; et l'on se rappelait que, dans je ne sais plus quelle guerre, ils s’en étaient audacieusement emparés. Le moment était propice pour renouveler cette entreprise. La Révolution, quoiqu’elle fût dans sa cinquième année, n avait pas encore pénétré dans le pays sauvage qui s'étend au delà de Brest jusqu'à l'Océan, et les autorités locales étaient, disait-on, au service des contrebandiers et de l’émigration. Tant est-il que nous eussions obtenu plus de bienveillance des anthropophages de la Nouvelle-Calédonie, que des habitants des campagnes d’alentour. Les hobereaux de leurs villages leur avaient fait accroire que nous, pauvres Innocents, nous avions fondu les cloches, inventé les assignats et changé les églises en casernes; en sorte que nous étions maudits par eux, et que, qui pis est, ils refusaient de nous vendre du lait doux, argent comptant. C'était une opinion commune dans la garnison, qu’ils étaient beaucoup plus affables pour des navires sans pavillon qui, sous l’apparence de se livrer à la pêche, s’approchaient le soir de la côte, précisément sur les points que nos posies ne pouvaient surveiller. Nos vieux soldats, qui avaient l’'odorat très-fin, assuraient que, dans plus d'une humble chaumière de paysan, ls avaient humé le parfum du tabac de la Virginie et la suave odeur du rhum de la Jamaïque; ils en concluaient l'existence de certaines relations avec les croiseurs anglais, et la possibilité qu'un jour ou l’autre,
nos batteries fussent surprises par l'ennemi et nos gar-
nisons égorgées, — OU ‘bien que ces liaisons dangereuses conduisissent nos voisins inconsidérés à la tour de César du château de Brest, pour aller de là, sans beaucoup de délai, à la place de la Comédie qui était, comme la
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barrière Saint-Jacques, pour la justice de ce temps-là. Je fefusais toute croyance à ces rapports, et Je persistais à maintenir, avec Candeur, que le nombre des fous, des méchants et des forcenés est beaucoup moins grand qu'on ne l’imagine communément. Je dois convenir que, cette fois du moins, cette opinion, que je conserve encore, se trouva fort mal justifiée.
Les journaux, la poste et les grands chemins étant choses alors inconnues à notre séjour ; nous vivions au Conquet dans une complète sécurité, étrangers aux-terribles événements qui menaçaient jusqu’à l'existence de la France. Un matin, pourtant, des canonniers qui étaient allés à Brest en permission, revinrent avec les nouvelles les plus alarmantes. On avait découvert un complot pour pénétrer dans le port, par son extrémité, du côté de Penfelds, et pour livrer aux flammes les vaisseaux et les magasins. Une fausse attaque sur la porte de Recouvrance devait être faite par une colonne d’Anglais et d'émigrés débarqués aux environs, et que grossiraient des paysans et des matelots gagnés à prix d'argent. Les militaires capables d'apprécier ce projet le Jugèrent bien coneu : et la preuve qu'il en était ainsi, c’est que depuis cinquante ans on n’a cessé d'élever des fortifications destinées à en rendre le succès impossible.
Le soir même, lorsqu'on eut expédié de nombreux détachements de volontaires pour doubler les postes de la côte, les plus exposés aux entreprises de l'ennemi, les arüilleurs, Qui avaient terminé leurs travaux, recurent l’ordre de rentrer à Brest. L'un d’entre eux, charmant jeune homme qui m'avait témoigné beaucoup d'affection, parat vivement affligé de notre prochain départ. Il m’avoua, dans l’expansion de son chagrin, qu'il avait eu le bonheur de plaire à une belle demoiselle qui était confince dans un VICUX ma-
noir en ruines, situé à une demi-lieue du Conquet, dans un lieu portant, sije ne me trompe, le nom barbare de Trébabu. Il en était aux serments d'amour éternel, aux projets de mariage, aux propositions d'enlèvement ; et quelques heures après, un ordre impitoyable l’obligeait à partir, probablement sans retour. Dans son désespoir, 11 me supplia de l'accompagner pour soutenir sOn courage. Cette proposition né me plaisait guère; mais je fus obligé de l'accepter, me flattant qu'en chemin je pourrais le détourner d'un entretien dont je craignais pour lui les suites fàcheuses, et qui menaçait de l’entraîner à la désertion. Dans la soirée, n'étant retenus par aucun devoir militaire, nous gagnâmes la campagne par des sentiers rocailleux; les landes sans fin que nous traversämes semblaient un désert, et leur aspect était sauvage et sinistre; elles nous conduisirent, après une assez longue route, à une vallée fermée par de hauts escarpements. Là gisait un vieil édifice construit en fragments de granit, et dont une partie semblait délabrée et prête à s’écrouler; il était précédé par une vaste cour, ceinte de murs assez élevés pour empêcher qu'on ne vit la porte et les fenêtres du rez-de-éhaussée. Une ferme, couverte en chaume et de chétive apparence, touchait à ce manoir digne de figurer dans quelque composition de Salvator Rosa.
J'insistai de nouveau pour empêcher mon jeune camarade de s'engager dans une visite qui, en se prolongeant, l'obligerait à se mettre, pendant une nuit obscure, à la merci de l'ennemi. Tout ce que je pus en obtenir se rédulsit à la promesse d’abréger son rendez-vous et de venir me rejoindre au bout d'une demi-heure. Comme on peut bien le prévoir, j'attendis vainement son retour et je partis assez mécontent du rôle de confident qui, malgré moi, m'avali
été dévolu. Dans la crainte de m’égarer dans les landes, je pris un sentier qui me conduisit au rivage, et qui se prolongeait vers le Conquet, en couronnant les escarpements de la côte. Lorsque, du haut de cette position, je jetai les yeux sur la mer, je vis encore ces navires pêcheurs qui semblaient dormir sur les flots, et dont la présence avait 5 fait naître tant de soupçons. L'un d’eux, où l’on n'aperce- SD CAN vai personne, n’en avait pas moins à son bord deux foyers Le F } dont la fumée formait deux colonnes en s’élevant dans les re >” airs. Ayant tourné la tête, par hasard, vers la maison: isolée = qui se montrait dans le lointain, Je fus fort surpris de voir aussi s’élancer au-dessus d’elle deux colonnes de fumée. Malgré mon inexpérience, je ne pus méconnaître là des / signaux qui manifestaient une entente secrète et probable: ! ment des projets coupables. S'agissait-il de contrebande ou de contre-révolution? Je ne pouvais le savoir; mais, quoi qu'il en fût, j'étais certain que mon Jeune camarade étail tombé dans un guëpier et qu'il y risquait sa vie. Un nouveau motif de m'alarmer sur son sort me fut donné par : l'apparition d’un personnage suspect, qui, nu-tête et d’un air effaré, se glissait dans un étroit sentier circulant à marée basse au pied des falaises, et conduisant au vieux manoir par un chemin pratiqué en corniche dans l'escarpement des rochers du rivage. Je perdis de vue cet homme dans sa roule, et je continuai la mienne avec une inquiétude encore plus vive. La nuit allait venir quand une de nos sentinelles me découvrit; aussitôt à son appel, par un coup de sifflet, un Caporal survint et me demanda si j'avais rencontré son Marchand forain. Il me raconta qu'une heure auparavant SON poste avait arrêté, dans une trace au milieu des genêls, un homme qui conduisait un cheval dont les paniers semblaient remplis de marchandises, Cette charge, paraissant
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très-pesante, fit naître des soupçons, et les volontaires voujurent la visiter ; ils trouvèrent qu’elle était formée de cartouches à balles. Quand ils s’avisérent d'arrêter le conducteur, il était disparu dans l'épais taillis qui couvrait toute la lande: ils allaient s’élancer après lui lorsque deux coups de feu furent tirés sur eux pour arrêter leur poursuite. L'auteur de cette agression était un homme de bonne mine,
“vêtu en chasseur, et armé d’un fusil double. Au moment où
allait s’enfoncer dans le bois, le caporal le coucha en joue et le tua sur la place. Les papiers trouvés sur lui et le cheval capturé furent envoyés à la grand'garde, qui était postée à un quart de lieue en arrière, et un rapport dressé à la hâte fit connaître ces détails à son commandant. Le caporal ne pouvait se pardonner d'avoir laissé s'échapper le prétendu marchand forain, et lorsque je lui dis que son gîte m'était connu, se serait volontiers mis en roule, malgré da nuit. pour aller à sa recherche. Nous débattimes ensemble les mesures qu'il fallait prendre pour investir la maison isolée, rattraper le fugitif, et délivrer mon jeune camarade s’il en était encore temps. À l'instant même, nous en commençämes l'exécution. Un bûcher préparé à l'avance, fut allumé, et par sa flamme vive et brillante donna le signal convenu pour appeler la grand’garde, et la faire marcher pour une assistance prompte et d'une extrême gravité. Le caporal dut demeurer au poste pour donner des informations au commandant et pour lui servir de guide, tandis qu'accompagné de deux volontaires, j'irais reconnaitre l’ennemi. On me donna pour ce service le fusil du chasseur, que je chargeai avec une profusion de balles coupées. Nous fimes une telle diligence qu’une demi-heure après nous étions sous les murs de la maison isolée. Il y avait du mérite à en reconnaîtrele chemin dans l'obscurité de la nuit;
mais j'avais déjà cette sorte de perspicacité qui fait deviner les lieux au géologue et à l'officier d'état-major.
Je ne croyais point, comme mon trop confiant camarade, que cette maison écartée fût déserte ;: mais néanmoins, je fus stupéfait en entendant le lapage qu'on y faisait et qui annonçait une garnison nombreuse, turbulente et déterminée. Au moment où nous examinions la porte de l’enelos, et que nous nous assurions qu’elle était fermement barricadée, nous vimes se dessiner sur le sommet d’un tertre voisin l'ombre d’un homme qui s’avane
ait avec précaution.
C'était le marchand forain qui revenait au bercail après
avoir fait une mauvaise journée. T1 passa tout près de notre embuscade, sans nous découvrir, et j'eus grand’ peine à empêcher mes compagnons de l’assaillir.
J’espérais qu’étant, sans aucun doute, l’un des commen-
saux de la maison, il nous montrerait, par son exemple, le.
moyen d'y pénétrer. En effet, aprés avoir visité la porte, il prit son parti d’escalader le mur dans l'endroit qu’il savait être le plus facile. Lorsqu'il en eut atteint le faîte, il se glissa sur le toit d’un appentis qui s’y appuyait, et il sauta dans la cour. Jusqu'alors nous n'avions entendu que des éclats de voix rudes et colères, sortis de la maison, mais quand le nouveau venu ouvrit la porte de ] gens étaient rassemblés, je distinguai les
plainte douloureuse, d’une Supplication, et ; ter que mon jeune camarade sérables, exposé
a salle où ces accenis d’une e ne.pus doune fût là, au milieu de ces mià toute la fureur de leurs passions perverses. Sans pouvoir espérer de le sauver, entraînés à l’entreprendre p irrésistible
nous fûmes ar un mouvement instinctif, ; Qui nous précipita dans Je plus grand péril. Jeunes et dispos, comme nous étions, nous avec nos armes au sommet du mur:
fûmes bientôt l’un de nous y resta
en sentinelle, pour protéger notre retraite, et surtout pour diriger promptement le secours que nous attendions; il suffisait d'un retard de queiques secondes pour consommer notre perte. Suivi de l'autre volontaire, je m'avançai, en marchant sur le toit de l’appentis, vers une fenêtre haute, éclairée obscurément, et par où m'arrivaient plus distincts les bruits du rez-de-chaussée. Nous en franchimes l’ouverture, et nous nous trouvâmes dans un vaste grenier rempli de paille, qui s’étendait sur toute la longueur de la salle où se passaient de si terribles choses. Le plancher en était percé à jour en dix endroits, et une crevasse béante à nos pieds aurait pu donner passage à un homme. En nous tenant dans l'ombre, à distance, nous découvrimes par ce soupirail une scène effroyable. Autour d’une longue table couverte de bouteilles et de pots, étaient une vingtaine d'hommes armés de fusils, de pistolets, de couteaux de chasse, et vêtus les uns en sentilshommes campagnards et les autres en marins. Excepté trois ou quatre qui buvaient et mangeaient sans s OCCuper de ce qui se passait, toute cette troupe s'agitait avec violence et jetait des cris de fureur. L'objet de leur rage était mon jeune et malheureux camarade, qui, surpris dans son rendez-vous, par leur entrée subite, n'avait pu sortir de la maison, et s'était réfugié dans le grenier. Le vieux plancher s'était enfoncé tout à coup sous le poids de son Coïps, etles conjurés avaient vu tomber du plafond, au milieu de leur cénacle, un volontaire qui devait avoir surpris leur dangereux secret. Des bras robustes l'avaient aussitôt saisi et garrotté; et le pauvre garcon était là, sans défense, et plus mort que vif, n’atten dant plus que le choix du supplice qui devait le livrer à la mort. Cest un espion, il faut l'égorger, criaient de tous côtés des voix pleines de colère. Non, non! dirent d’au-
tres, point d’effusion de sang; il vaut mieux l'étrangler ; Jean le lancera à la mer, du haut de la falaise, quand la marée sera haute. Qui! oui! fut-il dit d'une extrémité de la salle à l'autre. C’est adopté; une corde! une corde à l'instant” Et aussitôt, un homme que nous reconnûmes pour le marchand forain, en apporta une qu’il passa autour du cou de notre infortuné camarade, en l’entraînant vers un croc qui était à la muraille, et où il allait le suspendre. J’oubliai que nous étions à brûle-pourpoint d’un ennemi dix fois plus fort que nous, et que le même supplice que celui de notre ami nous attendait pour récompense de-notre dévouement. J'ajustai le bourreau, et mon premier coup l’abattit: le second atteignit ceux qui l’assistaient et renversa la lampe, dont la lumière éclairait cette caverne. Des cris de rage, des imprécations, des hurlements de douleur surgirent de l'obscurité, avec une si grande violence, que je restai interdit de leur épouvantable tumulte, et qu il fallut que mon Compagnon d'aventures me rappelât à la nécessité de charger de nouveau nos armes, sinon pour sauver notre vie, du moins pour la faire payer chèrement. Toutefois quelques minutes pouvaient à peine s’écouler avant que nous fussions découverts, débusqués et mis en pièces. Mais dans ce moment périlleux, la porte de la salle s’ouvrit, et une voix stridente qui domina toutes les autres, s'écria : la maison est cernée, les murs escaladés, sauve qui peut! aussitôt nous entendimes au dehors le mot énergique de rälliement des volontaires : En avant! qui nous annonçait leur bienheureuse venue. La salle fut subitement évacuce par des issues secrètes, qui ne purent cependant assurer la retraite des conspirateurs, car un feu roulant nous apprit qu'on en était aux mains avec eux. Une douzaine furent faits prisonniers, et la moitié autant furent tués sur la place.
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