‹ Aventures de guerreChapitre 25 sur 62 · CT TT US PIE TS HZ · texte numérisé non relu

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immense bassin circulaire, qui prend les noms de rades de Berthaume et de Camaret. C’est un mouillage ouvert aux flots de la haute mer, et où pénétraient alors, presque chaque jour, les vaisseaux de l’escadre ennemie, en poursuivant nos navires marchands cu les barques de nos pécheurs. Cette audace ne pouvait être réprimée par les vieux forts qui, de loin en loin, couronnaient les rochers du rivage, car, depuis longtemps, ils avaient été délaissés, et leur arüllerie, couchée dans l’herbe ou enfouie dans le sable, était tout à fait hors de service. Il fallut les efforts les plus opiniâtres pour conduire des pièces de gros calibre et d'énormes mortiers jusque sur la plate-forme où ils devaient être élevés à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau de la. mer, après les avoir amenés de plus d’une lieue par des chemins.qui semblaient n'être accessibles qu’à des chèvres. La nécessité de dérober nos opérations à l'ennemi en augmentait les difficultés. Nous étions obligés de masquer nos travaux par des bosquets d’ajoncs épineux, et nos embrasures menaçantes disparaissaient derrière un rideau de genêts fleuris. Plus d’une fois les frégates du blocus se rapprochant à l’improviste de nos rochers, les travailleurs étaient forcés de se coucher à plat ventre pour échapper à leur vue. L'un de nos tourments était l'inquiétude d’être trahis par quelques-uns des pêcheurs de la côte, qui communiquaient assez souvent avec l’escadre anglaise pour lui vendre du poisson ou peut-être bien lui donner de criminels avis. On nous avait dénoncé, comme faisant ce mauvais métier, un patron de barque qui passait pour le marin le plus intrépide de la côte. Personne ne trouvant rien de mieux, pour s'assurer de sa discrétion, que de Jui faire un mauvais parti,

le pauvre diable était, sans le savoir, en danger de mort,

lorsque je suggérai une résolution plus chrétienne. Le com-

mandant du fort Montbarrey l’envoya chercher pour raccommoder des filets de pêche, et le garda moitié par force, moitié de bonne volonté, en l'affriandant avec du vin et de l'eau-de-vie ; il y réussit si bien, que, lorsqu'il voulut mettre en. liberté son pensionnaire, celui-ci n’accepta qu'avec beaucoup de répugnance sa liberté.

Enfin j'eus la satisfaction de voir en batterie huit pièces

de 36 et deux mortiers de 15 pouces. Le soir même un

vaisseau anglais, accompagné d'une frégate, vint poursuivre jusque sous le fort un malheureux navire marchand; il envoyait déjà ses chaloupes pour l’'amariner, lorsque nous ouvrimes sur lui un feu à boulets rouges, et lui envoyâmes deux bombes d'un calibre formidable, qui coupèrent ses

manœuvres et son mât de hune. Les forbans ne songèrent -

plus à leur proie; ils s'éloignèrent en toute hâte pour aller hors de notre atteinte réparer leurs avaries. La nuit suivante ils envoyèrent des péniches pour tenter de débarquer des matelots et des troupes de marine dans une anse d'où lon pouvait gagner par un détour les derrières de notre batterie: mais nous avions pourvu au soin de faire échouer ce projet. Deux vieux canons. retirés d'un ravin avaient été montés de manière à enfiler la plage du débarquement. Une seule décharge suffit pour obliger l'ennemi à la retraite: et la perte qu'il fit en cette occasion, lui Ôta l'envie de s’aventurer désormais dans d'autres tentatives. Nos travaux de défense et l'espoir de leur succès m'avaient fait oublier tout ce qui m'était personnel; et j'avais changé, sans en être froissé trop péniblement, mon exXIStence d’écolier studieux conire la vie agitée, dure et aventureuse d’un militaire en présence de l'ennemi. Cependant ce fut avec un doux plaisir qu'en face de ces vaisseaux anglais que nous brûlions de couler bas ou d’incendier, à la

vue de cette mer houleuse que nous adjurions de les englouür, au milieu de tous ces préparatifs, calculés soigneusement pour tuer le plus grand nombre d'hommes possible, Je trouvai le sujet d’une idylle bas-bretonne.

Un matin, lorsqu’en suivant la crête de la falaise à pic qui forme la côte, j'en mesurais la hauteur effrayante, j'entendis les cris d'un enfant. J’accourus et je vis un petit garçon, de six à sept ans, qu’entraînait vers le précipice une chèvre dont le licou était attaché autour de son corps. Cet animal avait sans doute découvert, dans quelque cavité de l’escarpement, des touffes d'herbes dont il espérait un meilleur repas que du gazon desséché des landes; et il voulait, pour atteindre cette pâture, s’élancer sur les pointes d’un rocher, battu à sa base par les flots d’une mer en furie. Je me jetai sur la corde, et, la tirant avec force, je m’effor- Gai d'en dégager l'enfant, j'y réussis; mais pendant que j'étais baissé, la chèvre, mécontente de l'intervention d’un étranger, me lança un coup de tête qui m'envoya rouler dans la bruyère. Je fus tenté de riposter par un coup de sabre à cette attaque, mais j'eus heureusement une meilleure inspiration. Au lieu de tuer cet animal, qui se méprenait sur mes intentions, je tirai de ma poche le pain de mon déjeuner, et je le lui montrai. En un instant, son air farouche et hostile disparut, et fit place à la câlinerie la plus caressante. Je profitai de cette disposition pour l’éloigner de la falaise, et l'empêcher de mettre de nouveau en péril les jours de son jeune maître. Il me sembla que celui-ci regardait d’un œil d'envie le pain blanc que je donnais à sa chèvre, et que, s’il l’eût osé, 1] en aurait bien réclamé sa part. Je lui offris le morceau qui restait, en lui faisant signe de le manger; il le prit en baisant la main, mais il l’enveloppa soigneusement dans de larges feuilles de plan-

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tain, et il le cacha dans son giron sans vouloir y toucher. En l'interrogeant sur ce qu'il en voulait faire, je compris qu’il le réservait pour sa mère. Je fus touché de ce soin dans un enfant qui devait éprouver une aussi forte tentation que si c’eût été du gâteau ; car le pain noir des paysans était alors bien mauvais; et au contraire, le pain blanc des boulangeries de la marine était excellent.

Avant de quitter mon nouvel ami, je m'efforçai de lui faire comprendre qu’il devait venir me visiter au fort Minou. Mais notre conversation était fort difficile, car il ne parlait que la langue de Vercingétorix, que je n’entendais pas mieux que César. Le lendemain, on vit arriver au fort Petit Picrre, vêtu de ses habits du dimanche, et accompagné de sa chèvre dont les cornes étaient ornées de bouquets. Aussitôt qu’il m'aperçut, il courut se jeter dans mes bras; je l’embrassai de tout mon cœur. me fit un discours où le nom de sa mère revenait souvent; l'explication ne s’en fit pas attendre, Car, détachant de son côté une belle jatte de bois, il se mit à traire sa chèvre, ct, d’un air plein d'assurance et de satisfaction, il me présenta la jatte remplie d'un lait fumant. J’allais me trouver fort empêché, n'ayant aueun goût pour ce breuvage. Heureusement, les acclamations des canonniers, en voyant l’action de cet enfant, appelèrent le commandant qui, moins difficile que moi, huma le lait d'un seul trait, et le déclara excellent. Petit Pierre ne savait trop comment prendre ce procédé. Mais on lui apprit que c’était le commandant, et bientôt il le reconnut à sa générosité. En effet, notre brave capitaine Jui recommanda d'apporter chaque matin une pareille pitance, et il lui fit payer d'avance la semaine entière. Ce ne fut pas tout : la chèvre et son jeune maître furent hébergés, et Petit Pierre emporta, pour sa mere, un plein bissac de pain.

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