CHAPITRE FEI
Le brick de guerre le Papillon, sur lequel je fis ma première campagne de mer, passait pour le plus fin voilier de la flotte de Brest. Il obéissait au gouvernail avec tant de rapidité et de précision, il surmontait les lames clapoteuses si merveilleusement, il se redressait avec tañt de grâce et de vigueur quand les rafales l'avaient forcé à s’incliner sur les flots, qu’il semblait vraiment un être animé, doué d’intelligence et capable de volonté. Les matelots n’en faisaient aucun doute, et racontaient vingt histoires qui en donnaient la preuve.
Le capitaine était de l’ancienne marine, c’est-à-dire gentilhomme et royaliste, du reste excellent homme et fort aimé. Les autres officiers étaient des bleus, autrement des auxiliaires, empruntés à la marine du commerce ; ils étaient républicains, et, malgré cette dissidence, ils n’en avaient pas moins pour leur chef beaucoup d'estime et de dévouement. L'équipage était bien composé, bien conduit et fort
heureux. C'était une famille de braves attachés à leurs devoirs, etles remplissant avec gaieté, comme s'il s'agissait d’une partie de plaisir.
Je fus recu affectueusement par tout le monde. Le lieutenant et le capitaine m'interrogèrent; et, quoique simple artlleur, je fus investi des fonctions de capitaine d'armes. Bientôt on me chargea de toute la comptabilité du matériel, travail compliqué que je croyais au-dessus de mes forces, et dont le succès m'apprit quelles chances de réussir sont données par la persévérance et par la volonté. C’est la première statistique officielle qui m'ait été confiée ; j'avais 16 ans.
Le brick avait pour mission de parcourir les ports du Levant afin de donner de nouvelles instructions aux consuls de la France. Je fus enchanté de cette destination qui me promettait de visiter les lieux illustrés par les plus beaux souvenirs de l’antiquité, et j’imaginais déjà dans mon enthousiasme elassique pouvoir saluer les rochers de Salamine, et baiser le sol sacré de Marathon. Mon atiente fat cruellement trompée ; mais il était écrit que rien n’arriverait comme nous étions autorisés à le croire. Ainsi, quand le bâtiment mit à la voile, nous nous attendions à trouver devant nous l’escadre ennemie qui bloquait alors la rade de Brest. Pas un vaisseau anglais ne se montra ni là, ni ailleurs, et pas plus à l’atterrage d'Ouessant qu’au cap Finis-
“tère, où se trouvait toujours dans ce temps une croisière qui interceptait l'entrée de l'Atlantique et la sortie de la Manche. Au détroit de Gibraltar, je comptais voir les deux - montagnes renommées de Calpé et d’'Abyla, qui furent si longtemps les limites du monde; mes espérances furent encore déçues. Nous traversâmes pendant une nuit obscure ce célèbre passage, et seulement quelques lumières dou-
teuses nous apprirent que nous avions sous la portée de nos regards, là l'Europe, et ici l'Afrique. Nous entrâmes dans la Méditerranée sans nous en apercevoir; notre navigation y fut aussi solitaire que dans l'Océan. Nous restâmes éloignés des côtes qui échappèrent à nos yeux; et les navires qui vogualent dans ces parages demeurèrent si loin de nous, que nous ne vimes rien de plus que l’extrémité de leurs. mâts au-dessus des flots. Étonné de cette monotonie d’un voyage que j'avais cru devoir être rempli de rencontres et d'aventures, je m'en plaignis comme d’une contrariété sans exemple; mais il se trouva là de vieux marins qui témoignérent que les hasards de la mer étaient ainsi. Il y en avait qui avaient navigué cinquante ans sans avoir vu une seule tempête sérieuse; et d’autres qui avaient fait les dix campagnes de la guerre d'Amérique sans avoir eu la satisfaction d'assister à un combat naval. Du moins, parmi les malheurs de ma vie, je ne puis pas compter ceux-là.
Un soir, au coucher du soleil, lorsque, poussé par une brise molle sur une mer unie comme une glace, le brick cinglait rapidement, sans autre indice de sa marche que son sillage, nos vigies signalèrent la terre à bâbord, sous le vent, et, un instant après, elles découvrirent en avant une flotte dont les bâtiments devenaient d’instant en instant plus nombreux. Aussitôt les livres, les guitares, les trictracs furent jetés sur le pont, et l'on courut chercher toutes les lunettes d'approche qu'il y avait à bord. Était-ce, n’étaitce pas l'escadre de Toulon ? N’était-ce pas plutôt l'ennemi ? Pendant qu'on se perdait en conjectures, la nuit tira un voile sur l'horizon, et toute cette apparition s’évanouit à nos yeux. Les instructions du capitaine lui prescrivant de relâcher à Toulon pour y prendre ses dernières dépêches, le brick fut dirigé en toute hâte sur l'entrée de ce port, et le
lendemain, au point du jour, nous jetâmes l'ancre dans sa rade. Nous venions, sans le savoir, d'entrer dans l'enfer.
À peine étions-nous au mouillage que deux embarcatious accostèrent le brick; lune nous apportait un ordre de l'amiral Trogoff de venir nous ranger parmi les bâtiments de guerre qu'il commandait, et qui étaient en pleine révolte contre la Convention ; l’autre nous enjoignait, au nom du contre-amiral Saint-Julien, de rester fidèles à la République et de nous réunir aux vaisseaux de l’escadre dont les équipages lui étaient dévoués. Les deux partis faillirent en venir aux mains d’abord entre eux, et ensuite avec nous, parce que nous n'étions pas assez prompts à adopter leurs propositions, et que nous Éprouvions plus d'étonnement que de ferveur en écoutant leurs récits véhéments, rendus triplement inintelligibles par l'accent toulonnais, la volubilité méridionale et l’exaltation des passions Îles plus effrénées. Dans les tragédies de l’antiquité, le chœur des Furies ne pouvait pas avoir une autre musique, et les séances les plus césordonnées. du club des Cordeliers, où Marat faisait entendre sa voix stridente, demeurèrent dans mon souvenir comme une harmonie douce et.tendre, comparativement à ce prologue du terrible drame dont j'allais être témoin.
Nous étions enfermés dans un abime sans issues. Sortir de la rade, c'était se jeter au milieu de l’escadre ennemie, car ses vaisseaux de haut-bord la bloquaient étroitement et ne nous laissaient aucune chance d'échapper. Nous rallier au parti républicain à l'heure de sa ruine, c'était ajouter un bâtiment de plus à ceux que la France allait perdre. Obéir aux ordres de l'amiral Trogoff, c'était pactiser avec la trahison et l’infamie.
Pour nous tirer de ce dédale dont tous les chemins cou- Juisaient à notre perte, le capitaine résolut de recourir à
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un Stratagème dont il garda le secret. Une voie d’eau se déclara à bord et devint considérable. Les pompes étant hé * employées sans pouvoir affranchir la cale, il fut nécessaire
de visiter la carène du bâtiment en lui faisant donner la bande. À cet effet, un ponton du port fut conduit dans un endroit écarté où la mer était peu profonde, et le brick, Le, toué jusqu'en ce lieu, fut allégé de son artillerie et de son
1 1 AN ER est, puis abattu sur le côté, pour laisser inspecter tour à BE. “our l’un {et l’autre de ses flancs. Le désordre qui régnait 1 1% PR partout, empêcha l'administration de nous envoyer des ou-
N BOL vriers de la marine, et nous fûmes réduits à nos seules ressources pour exécuter ces opérations, ce qui devait les 7 prolonger indéfiniment, comme le capitaine le voulait et | / l'avait prémédité.
Notre éloignement du centre des agitations rétablit à bord la tranquillité: mais il survint une nuit plusieurs officiers du parti républicain, qui nous révélèrent le projet des royalistes de livrer l’escadre aux Anglais. L'effet que produisit cette nouvelle sur l'équipage, convainquit le Capitaine qu'au premier moment nous enlèverions le bâtiment, afin . d'aller rejoindre le contre-amiral Saint-Julien. Pour prévenir une telle entreprise, il se fit requérir par les autorités de la ville de mettre à leur disposition un détachement de nos marins ei de nos artilleurs qui seraient employés à la garde et aux travaux des fortifications. Les avantages attachés à cette destination en masquérent le véritable objet, et le brick à demi désarmé fut laissé à la garde des invalides du bord. | 3
Au milieu de cette dislocation, le capitaine voulut bien songer à moi. [l me remit une nomination de garde d’arillerie, chargé d’une poudrière et d’une salle d'armes destinée au service des remparts. En me quittant, il me fit la
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recommandation d'agir avec une extrême réserve. C'était un sage conseil que j'eusse bien fait de suivre plus exactement.
Entièrement isolé dans ce nouveau poste, je me trouvai dans une tranquillité qui contrastait étrangement avec le tumulte qu’élevaient chaque jour autour de moi les plus terribles événements. Ne connaissant personne, je ne savais rien de ce qui se passait, quelque intérêl pressant que je pusse avoir à l’'apprendre. Un jeu du hasard mit bientôt à ma disposition des moyens d'information très-étendus. La proximité m'avait fait adopter pour pension une grande
* hôtellerie qui, de temps immémorial, réunissait les capi-
{aines au long cours. La prospérité du commerce du Levant, pendant le dernier règne, avait donné à ces personnages une opulence qui ne me permettait pas de frayer avec eux. Il fallut donc que, malgré ma timidité, et nonobstant mon antipathie pour les affaires d'argent, je m'en expliquasse avec la jeune hôtesse. Je reçus d'elle l'assurance qu’elle ménagerait mes intérêts de manière à limiter ma dépense comme elle devait l'être, et je dois dire de suite que jamais ministre des finances n’a administré le trésor de l'État avec une sollicitude et une efficacité dignes d'autant d’éloges. Ce ministre était une jeune veuve de dix-neuf ans, dont chacun peut voir au Musce du Louvre le portrait ressemblant dans la Vénus d’Arles. Un souvenir de reconnaissance et d'admiration trouvera, SON 6XCUSe dans le récit des faits où tant de courage et de désintéressement furent montrés par cette fille du peuple.
Son oncle, ancien marin, ayant rapporté des mers de l'Inde une fortune, avait formé sur une grande échelle un établissement qu’il avait régi longtemps avec habileté et bonheur. Au déclin de sa vie, il s'était rappelé qu'il avait
dé
de pauvres parents, et il avait mandé près de Jui sa nièce Pétrona, qu'il avait chargée du soin de le remplacer. Au moment de mourir, il l'avait épousée pour couper court aux réclamations de tout autre héritier, et Sa veuve était à la fois l’un des plus riches partis de la ville et la plus belle jeune fille qu'on pt voir. C'était le type grec le plus pur, tel que le conservent les Arlésiennes depuis trois mille ans. L’avidité avec laquelle j’écoutais les détails qu'elle me donna sur la situation de la ville, la pénétra de leur importance, et lui fit rechercher les moyens de savoir, chaque jour, de quels événements nouveaux nous étions menacés. Elle y parvint en mettant en campagne vingt vieux Capitaines du commerce qui, payés par l’un de ses gracieux sourires, étaient trop heureux de lui témoigner leur zèle et leur dévouement. |
Plus d'une fois déjà, j'avais vu, dans le cours impétueux de la Révolution, le peuple se livrer à la colère: mais c'était celle du lion qui reçoit de sa puissance une sorte de grandeur et de majesté. Ici les hommes avaient la rage furieuse de l’hyène et l'instinct carnassier du chacal, qu hurle pour des cadavres.
Une conspiration contre l'autorité de la République avait été tramée dans la ville par un ancien directeur des douanes, qui était parvenu à se faire nommer commandant de la garde nationale. Les deux représentants de la Convention, Baiïlhe et Beauvais, le firent arrêter ainsi que ses complices ; circonvenus par le parti royaliste, ils ordonnèrent la mise en liberté sous caution de tous les accusés; ils espéralent, par cette mesure de conciliation, réussir à faire accepter sans trouble la nouvelle constitution. Mais aussitôt qu'elle eut été proclamée, un nommé Roux donna le signal de l'insurrection en sonnant le tocsin aux Minimes. Les
sections s’organisèrent dans la nuit et prirent les armes pour faire une contre-révolution. L'ancienne municipalité fut arrêtée et une autre fut établie; toutes les autorités furent changées, et un tribunal criminel fut chargé d'organiser le meurtre judiciairement. Il se mit à l'œuvre, et fit tomber la tête des citoyens dont on craignait le plus le courage énergique. Sylvestre, Parin, Barthélemi et beaucoup d'autres périrent sur l'échafaud. La terreur régna sur Toulon. L’amiral Frogoff, qui avait déjà employé tous les moyens que lui donnait le commandement de la flotte pour en corrompre les équipages, descendit à terre pour concerter avec la municipalité le projet d'appeler l’escadre ennemie et de lui livrer le port. Le contre-amiral Saint-Julien rallia les bâtiments restés fidèles, et leur fit former une ligne d'embossage à l'entrée de la baie, pour en disputer l’accès aux vaisseaux anglais. Mais les insurgés, qui étaient maitres des batteries et des forts nombreux dont ja rade est bordée, se préparèrent aussitôt à canonner OS vaisseaux à boulets rouges. La frégate la Perle, commandée par un lieutenant nommé Vankempen, fut la première qui fit défection ; elle abandonna notre-flotte et vint mouiller près de la ville: Frogoff se rendit à son bord, hissa son pavillon au grand mât, et envoya des émissaires aux équipages dés vaisseaux républicains pour leur prêcher la trahison. Il réussit dans cette indigne entreprise ; quelques bâtiments levèrent l'ancre pour passer de son côté, et il ne restait plus au contre-amlral Saint-Julien que six vaisseaux, lorsque, par une résolution désespérée, il appareïlla la nuit, sortit de la rade, passa au milieu des ennemis, et parvint, au milieu de mille périls, à sauver ces bâtiments avec leurs nombreux équipages. Brest les reçut et les accueillit comme leur fidélité le méritait.
Cependant le plan des chefs de cette trahison se développait peu à peu. Le comité général de l'insurrection ayant choisi les nommés Barallier et d’Imbert pour ses députés, les envoya à bord de la flotte anglaise, qui croisait entre Marseille et Toulon. Les stipulations particulières du traité qu'ils proposèrent sont restées ignorées: on sait seulement qu'ils offrirent à l'amiral Hood de lui ouvrir l'entrée de la rade, et de lui donner pour garantie la Grosse Tour et le fort Lamalgue. Le complot tramé depuis plusieurs mois et conduit avec tant d’astuce, de perfidie et de violence, réussit dans son criminel objet. Le 23 août, le roi Louis XVII fut proclamé ; et quatre jours après, la flotie anglaise, suivie de l'escadre espagnole;Fentra dans la rade sans brûler une amorce. La trahison venait de livrer à l’ennemi une ville considérable, qui est la clef du midi de la France, — une place de guerre fortifiée par Vauban; — l’un des premiers ports de l’Europe par sa situation et ses établissements; — et avec ioute cette richesse, la flotte française de la Méditerranée.
Un décret de la Convention mit Toulon hors la loi.
Cette ville rebelle et maudite, poursuivie par une venseance implacable, était la caverne où j'étais prisonnier, la fosse aux lions, où j'étais tombé et où je courais risque d’être déchiré comme mes malheureux camarades. On pourra juger par l'occurrence suivante de l’imminence de ce péril, qui dura plusieurs mois.
Toute communication avec le dehors étant coupée, nonseulement on ne pouvait sortir de la ville, mais encore on ne recevait aucune des nouvelles qui nous auraient permis d'espérer notre délivrance. J'étais malade d'inquiétude et de chagrin. Un jour, je rencontrai sur le rempart un sergent d'infanterie de marine, nommé Lambert. C'était un homme
intelligent, intrépide, et dont le dévouement à la République s'était manifesté énergiquement en toute OCCasion . Il me dit qu’il ne lui était plus possible de vivre au milieu de nos mortels ennemis, et qu'il fallait que, par ruse ou de vive force, nous sortissions de la ville ; il comptait sur deux cents hommes résolus. Je m'engageai dans son entreprise, et dans la nuit du lendemain, Je me rendis au lieu du rassemblement. Il nous manqua, comme il advient toujours dans l'exécution d'aussi dangereux projets, la moitié de ceux qui avaient promis de nous seconder. Nous nous dirigeämes, dans le silence le plus profond, vers une poterne basse dont Lambert s'était procuré les clefs. La porte S’ouvrit sans obstacle, et nous crûmes un instant que noire fuite était assurée; mais l'issue du souterrain qui donnait sur le fossé de la place, était fermée par une porte qu'il fut impossible d'ouvrir. Pendant qu'on prodiguait d'inutiles efforts pour l'enfoncer, un bruit étrange, celui du grincement que ferait une grille tournant difficilement sur ses gonds, se fitentendre à l'entrée de la poterne; et une herse de fer tombant de la voûte coupa la retraite aux hommes engagés dans le souterrain. Par bonheur, plusieurs d'entre eux eurent le temps d'en sortir avant que celie irappe fût descendue jusqu’à terre; mais il y en eul trois qui restèrent captifs, et Lambert fut de ce nombre. Au moment où cet événement nous montrait que nous étions découverts, et que nous venions de tomber dans un guet-apens préparé avec la plus habile perfidie, nous fümes assaillis par une fusillade du rempart. Quelques-uns de nous ripostèrent et proposèrent même de courir à la baïonnette sur l'ennemi, malgré sa supériorité évidente. Cet exemple ne releva point le courage abattu de notre troupe, qui se dispersa en peut d'instants. Je connaissais si mal les rues de la ville, qu'il
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