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allait devenir difficile pour moi de retrouver mon chemin, lorsqu'une voix enfantine me l'indiqua, en me disant : par ici. C'était une petite fille de dix ans, tout au plus, qui servait Pétrona, et qui, par son ordre, s'était attachée à mes pas sans s'effrayer même des coups de fusil. Elle me prévint qu'il fallait rentrer en toute hâte, pour devancer la ronde major et lui cacher mon absence. En effet, un officier qui avait évidemment des instructions, vint visiter mon poste, examiner mes armes et m'interroger. Rien ne me décela, et son rapport établit mon alibi. Autrement j'allais être arrêté, condamné et pendu. C'était la première fois que je courais ce risque, et je me rappelle que j'en fus fort affecté. Le léndemain pourtant, sans une main amie, j'allais de nouveau courir à ma perte. Je reçus de la prison un message qui m'apprenait que Lambert comptait sur moi pour le défendre devant le conseil de guerre où il croyait devoir être traduit. J'acceptai cette tâche difficile et dangereuse, et j'écrivis en conséquence au rapporteur du conseil: mais J'ai tout lieu de croire que Pétrona qui se chargea de faire parvenir la lettre, la détourna. Au reste c'était un dévouement non moins inutile que périlleux. Les trois militaires saisis dans la poterne furent soustraits à leurs juges naturels et envoyés devant une cour prévôtale, qui procédait comme dans l’ancien régime sans audition des témoins et sans entendre la défense. La restauration de la monarchie n'aurait pas été complète si ces formes odieuses et iniques n'’avalent pas été rétablies, et avec elles la peine cruelle et infâme du gibet, appliquée à des délits militaires et politiques.
Nos trois malheureux camarades amenés devant des juges qui n’avaiént aucun caractère légal, refusèrent de répondre et furent envoyés au supplice. Ce furent les sectionnaires qui
les escortèrent à la potence; ils avaient déployé toutes leurs forces pour assurer l'exécution; et néanmoins il s'en fallut de bien peu que les condamnés n’échappassent par l'eflet de l’indigation publique. Arrivés, dans leur chemin vers l’'échafaud, à la rue des Chaudronniers, la garde dont ils étaient entourés fut assaillle par une fusillade des fenêtres qui la mit en fuite. Mais comme elle avait pour consigne de tuer les prisonniers si l'on tentait de les délivrer, elle dirigea ses COUPS vers EUX. L'un fut tué sur la place et les deux autres blessés dangereusement. Néanmoins Lambert, réfugié dans une maison voisine, avait déjà changé de vêtements et se livrait à l'espoir d'échapper à ses ennemis, lorsque ceux-ci, conduits par la trace de son sang, découvrirent son asile, le garrottèrent avec son infortuné compagnon, et après les avoir accablés de coups et d'outrages, les conduisirent derechef au gibet où la mort la plus cruelle les attendait.
Je ne poursuivrai pas Île triste récit de ces assassinats juridiques; je dirai seulement que les prisons qui étaient remplies de détenus au commencement de l'insurrection étaient vides quand la ville fut livrée à l'étranger ; et per-
sonne pourtant n'avait été relâché.
Le violent chagrin que j'éprouvais me donna une fièvre nerveuse qui faillit m'emporter. Pétrona me prodigua Îes soins les plus touchants, et contribua autant par sa bonté affectueuse et dévouée que par ses médicaments à me rendre la santé. J'ai gardé longtemps la croyance qu'il n'y avait pas de maladie mortelle qui ne pôt être vaincue par la fleur d'oranger du Var, jointe à la tendre sollicitude d’une graeieuse et bienfaisante Arlésienne.
Pendant ce temps, le général Carteaux, qui commandait
l'armée de la République, s'était emparé de Marseille et
s’avançait vers Toulon. Ses opérations, contrariées sans doute par les mille obstacles qu'opposait la pénurie de ses troupes, languirent d’abord d’une manière désespérante. Les ordres de la Convention et la présence des représentants Robespierre le jeune et Fréron, hätèrent la marche de l'armée, qui vint prendre autour de la ville et de la rade des positions avantageuses habilement fortifiées. Dès lors il y eut chaque jour des actions plus on moins vives, dont l’objet était de resserrer l'investissement et d’aguerrir les nouvelles levées, ainsi que les gardes nationales qui formaient la plus grande partie des assaillants. Tous les villages des environs, qui étaient défendus par des ouvrages en ierre qu'avaient construits les ingénieurs anglais, furent enlevés successivement. Ollioule, qui était occupé par des sectionnaires, des Espagnols et des {rlandais, fut pris de vive force, et les vaisseaux de la rade purent voir les colonnes françaises, guidées par les représentants, déboucher sur la grande route de Toulon et s'y établir.
Toutes les attaques ne furent pas aussi heureuses, et l’impétuosité de nos troupes les fit tomber dans une embuscade. Le 4* octobre, le défilé connu sous le nom de Pas-de-Laydet fut forcé par une colonne, qui, sans assurer ses derrières, marcha sur le fort Faron. Les ennemis la coupérent et l’assaillirent avee une masse énorme d’infanterie. Nos jeunes soldats, acculés à des rochers à pic, se précipitèrent du haut de la falaise plutôt que de se rendre prisonniers.
Quand le général Dugommier prit le commandement de nos troupes, au milieu d'octobre, la guerre changea d’aspect. Il enleva le village de la Seyne, que les Anglais défendirent vivement, et il lEPOUSSa, avec une grande perte, le général O’Hara, qui vint, à la tête de sept mille hommes,
pour surprendre la batterie des Arènes. Ce général ayant été blessé, il demanda la vie à un sergeni qui l'avait fait prisonnier, et il lui offrit sa bourse. Ce brave homme ja refusa et le fit transporter au quartier général avec toutes sortes de soins généreux.
Ce n’était pas là l'exemple qu'on donnait dans Toulon. Les personnes dénoncées comme attachées à la République étaient arrêtées et jetées dans la calle du Thémistocle, vieux vaisseau où régnait une horrible infection. Une commission militaire, composée d’Anglais et d'Espagnols, jugeait les malheureux échappés au typhus et les envoyait à la potence. Une mort publique ne fut pas accordée au représentant Pierre Bailhe: il fut étranglé dans son cachot. Le gibet où l’on envoyait les patriotes avait été fait avec le bois de l'arbre de la liberté.
La terreur était si grande dans la ville que personne n’osait dire ce qu’il savait du progrès de nos armes. D'ailleurs l'ennemi prenait pour les cacher mille soins ingé-
nieux : il répandait sans cesse les récits de prétendus avan-
tages qu'il avait remportés, et'ses détachements revenalent toujours ornés de lauriers, quoiqu'ils n’eussent pas lieu de se vanter de leurs expéditions. Mais, vers le milieu de décembre, il fallut bien abandonner cette politique mensongère; les combats étaient livrés en vue des remparts, et chacun d’eux était un succès pour nos troupes.
Nos colonnes d'attaque, commandées par les généraux Victor et Laborde, se portèrent, pendant une nuit tempétueuse, contre le fort de l’Éguillette et forcèrent l'ennemi à l’évacuer. Elles enlevèrent du même coup la redoute anglaise, qui avait une double enceinte et que fortifiaient des chevaux de frise et des abatis avec treize pièces de gros calibre. |
é" that) 160 TOULON.
Er Le lendemain, le général Lapoype et le représentant | , jp Barras se portérent en force sur les hauteurs qui dominent | | ie la ville et dont l'approche est défendue par des forts nomjee sea breux. Ils firent hisser à la crête de la montagne plusieurs Lo canons qui foudroyèrent les redoutes situées au-dessous et dont que leur feu prenait de revers. Le général Dundas, qui
Pr commandait les troupes anglaises, ordonna la retraite, et
& > À \ les vaisseaux ennemis abandonnèrent leur mouillage, dans
We ms ne la crainte d’être atteints par l'artillerie de la côte Ouest de DR, 0 7 la rade, où les Français venaient de s'établir.
NYUE #° Le 17 décembre, les forts dominés par les batteries éle-
7 #,:°/vées dans la nuit par le commandant Bonaparte, ne pouo vant plus opposer de résistance, furent évacués avec précipitation. Il rentra dans la ville environ onze mille soldats anglais, et l’on comptait qu’il y en avait cinq mille aux hé-
pitaux.
Ce fut en vain que l’on voulut dissimuler cette retraite et prétexter des changements de positions. Les sectionnairés n'y furent point trompés. La trahison avait rivé leur vie à ces étrangers, et ils devaient les suivre ou attendre le châtiment exemplaire qu'ils avaient mérité. Dès qu'il fut connu que la ville allait être abandonnée à Ja terrible vengeance de la Convention, l’effroi, la confusion, un tumulte épouvantable se répandirent partout. Une foule éperdue remplit les rues qui conduisent au port, emportant avec elle
# tout ce qu’elle espérait conserver, et demandant aux embarcations anglaises un asile qu’elles accordaient à peine à un sur cent. Le rivage était inapprochable : il était encombré de bagages et couvert de femmes et d’enfants qui je- | taient des cris affreux. Des blessés, des malades, pour qui Hi l’on demandait un passage à travers cette cohue, étaient A repoussés impitoyablement ; et bientôt ils étaient abandon
nés sur la plage sans pouvoir ni vivre ni mourir. J'avais déjà vu, après une défaite, le désastre d’une déroute; mais ce n’était rien qui ressemblât le moindrement à l'aspect de cette population en proie à la terreur, se précipitant dans la mer pour échapper à un ennemi invisible qui lui semblait près de la saisir. Dès le matin de cette longue et cruelle journée, les navires marchands s'étaient éloignés, et les vaisseaux ennemis avaient été chercher un mouillage au delà de la Grosse Tour; en sorte que le trajet des embarcations qui prenaient des fuyards, était d’une longueur désespérante. Plusieurs canots qui étaient surchargés, avaient sombré dans la traversée, et tous les passagers avaient péri. Les bateaux pêcheurs qui se faisaient fréter à des prix inouïs, pour sauver de riches familles, avaient, disait-on, jeté à la mer celles qu’ils avaient prises, afin de venir plus tôt en chercher d’autres, ettirer de leur commerce de plus erands profits. Un détachement de troupes napolitaines qu’on avait oublié à terre, voyant partir les dernières chaloupes, ouvrit sur elles un feu de mousqueterie afin de les obliger à revenir au rivage pour le prendre à leur bord.
Au milieu de cet oubli de tous les droits de l'humanité, et lorsque ceux qui avaient provoqué la trahison et qui allaient en recueillir les fruits, repoussaient leurs complices, un amiral espagnol donna un exemple qui doit conserver son nom à la postérité. Dom Langara envoya les chaloupes de son escadre recueillir les fugitifs qui, abandonnés sur le rivage, avaient perdu tout espoir de salut.
À tout instant, on annonçait l’approche de l’armée francaise. Rien ne saurait exprimer avec quelle impatience, quelle angoisse, nous l’attendions. D’affreuses calamités eussent été prévenues si elle fût entrée un jour plus tôt; mais les démonstrations du fort Sainte-Catherine lui firent
croire que l’ennemi était encore en mesure de résister avantageusement. Plusieurs de nos artilleurs voulurent aller la prévenir de la nécessité d'avancer; aucun n’y put réussir. Tout ce qui nous fut possible fut d'empêcher qu’on ne se servît contre elle des pièces des remparts. A la brune, sous prétexte de visiter les amorces, nous enclouâmes, avec des clous d'acier sans tête, les canons des fronts d’attaque dont les sectionnaires auraient pu ouvrir un feu meurtrier sur nos colonnes. Après cette opération pleine de difficultés et de périls, nous fîmes de vigoureux efforts pour communiquer avec le dehors de la place; leur inutilité nous fit résoudre de descendre vers le port, en suivant la foule des babitants qui s’y rendaient précipitamment. Tout ce monde marchait silencieux et consterné; mais rien ne nous laissait présager le terrible spectacle, qui, à quelques instants de là, devait s'offrir à nos yeux. Seulement, par intervalle on entendait au loin des clameurs, puis le bruit du canon du fort Lamalgue, dont les républicains s'étaient emparés, et dont les batteries foudroyaient les embarcations de l'ennemi, qui, quelques heures avant, en était maître.
Les troupes anglaises avaient été déjà retirées du port et embarquées; mais nous ne tardâmes pas à rencontrer un détachement de soldats napolitains ou espagnols qui, pré: cédés d'hommes armés de torches, se dirigeaient vers le bassin où gisait la frégate la Perle. Nous nous ralliâmes pour les attaquer, et sans considérer notre petit nombre, nous nous jetâmes à bord au moment où l’incendie commençait. L'action ne dura qu’un instant. En un clin d’œil, il ne restait plus d'ennemis vivants sur la frégate, et avec l'aide d’une troupe de galériens venus à notre aide, nous avions éteint le feu et réussi à préserver de sa perte l’un des
meilleurs bâtiments de la flotte.
Dès le commencement de la soirée, les forçats du bagne, qui, par leur position, purent découvrir les premiers le signal de l'évacuation, brisèrent leurs chaînes, s’armèrent des pertuisanes de leurs argousins, et bientôt se procurèrent des fusils et des munitions, en profitant de la connaissance parfaite qu'ils avaient des localités. Ces hommes, que la justice plus ou moins équitable de ces temps éloignés avait rejetés du sein de la patrie, montrèrent un attachement inébranlable à la France, lorsque la défection éclatait dans tous les rangs de la société. Aussi fut-il dit dans la Convention que les galériens de Toulon étaient les plus honnêtes gens de cette ville. Je dois ajouter qu'ils joignirent à cet exemple fort rare alors de probité politique, celui de la discipline et du courage militaire ; et personne n'en peut porter un témoignage plus certain, puisque, pendant une partie de cette nuit funèbre, ce fut moi qui, dans plusieurs actions meurtrières, dirigeai ces intrépides bandits.
Trois autres frégates auxquelles le feu avait été déjà mis furent sauvées par nos efforts comme l'avait été la Perle; et par une fusillade bien dirigée, nous forçâmes à la retraite les troupes espagnoles que l'amiral Gravina avait chargées d’incendier les vaisseaux qui étaient dans le bassin, au nombre de six. Mais nous nous trouvâmes bientôt en présence d’ennemis plus formidables et dont les desseins, combinés par le génie du mal, ne pouvaient trouver qu’un bien faible obstacle dans six cents forçats qui faisaient cause commune avec cent cinquante artlleurs de la marine, pour sauver de sa destruction le second port de la France.
Un homme entreprenant, doué d’une intelligence supérieure et d’une bravoure chevaleresque, celui qui fit pâlir à Jaffa l'étoile resplendissante de Napoléon, Sidney Smith
- avait été chargé, quoique dans la première jeunesse et d’un
grade fort inférieur, de l'opération si importante pour l’Angleterre d'emmener ou de détruire les vaisseaux de la flotte française livrée à l'ennemi par la trahison. Déjà la première partie de cette mission était exécutée : le Commerce de Marseille, vaisseau amiral de cent vingt canons, et le Pompée de quatre-vingts avaient pris place dans l’escadre anglaise; mais il restait encore en rade et dans le port vingt vaisseaux de ligne qui ne pouvaient faire voile pour Portsmouth, et que l'amiral Parker avait résolu d'incendier. C'était un projet d’une barbarie sauvage devant lequel on reculerait aujourd’hui. Alors on prenait la Révolution française pour une rébellion, et l’on sait comment l'Angleterre avait été familiarisée per les Tudors et les Stuarts avec les moyens les plus atroces d’en réprimer jusqu’à la seule pensée.
Dans la soirée, Sidney Smith, suivi d'une forte colonne de matelots d'élite, s'était présenté à la porte du port; mais l'entrée lui en avait été refusée, etla manière dont elle était gardée l'avait détourné de attaquer d'emblée. Il s'était retiré de suite et avait appelé pour le seconder les chaloupes canonnières, qui accompagnent toujours avec tant d’avantages les escadres de l'Angleterre. Il avait embarqué à leur bord les forces de son expédition, et longeant ensuite les quais à la faveur de l'obscurité, il avait pu agir librement au delà des points que nous oceupions. Dans la sécurité imprudente que nous avait donnée sa retraite simulée, nous avions placé nos gardes avancées et pris nos positions pour la nuit dans les principaux bâtiments du port; nous croyions le drame fini lorsqu'il allait commencer. Au moment où les chaloupes canonnières, formées en ligne devant nous, venaient de nous sommer de mettre bas les armes, l'ennemi, qui s’était emparé des édifices de la boulangerie, ouvrit par leurs
fenêtres un feu de mousqueterie très-vif, et l'appuya par plusieurs pièces d'artillerie placées sur les hauteurs audessus de cet établissement. Étonnés d’abord de cette attaque subite, nous y répondîmes assez mal, mais reprenant bientôt courage, nous embusquâmes des tirailleurs parmi les matériaux dont le terrain était couvert, et nous délogeâmes les matelots anglais en faisant avancer quatre pièces de campagne dont la mitraille fit une grande exécution. En se retirant, l'ennemi mit le feu aux édifices qu'il avait occupés. La lumière dont cet incendie imonda le champ de bataille nous devint fatale en permettant aux canonnières de tirer à coups sûrs. Notre perte fut si grande qu'il fallut renoncer à combattre avec tant d’inégalité dans cet endroit. Nous primes poste au nombre d’une vingtaine de canonniers dans un vaste magasin à murailles épaisses, et dont les fenêtres grillées favorisaient la défense. Les portes
en furent barricadées, et pendant une demi-heure nous ré-
sistâmes vigoureusement à une troupe nombreuse de marins que commandait Sidney Smith lui-même. Dix fois nous crûmes avoir atteint ce commodore par nos balles, et
en effet, jé tiens de sa bouche que l’une d’elles coupa $on
épaulette. Mais nous avions affaire à un adversaire aussi opiniâtre qu'habile. Pendant qu'il occupait notre attention à cette attaque, il faisait répandre des tonneaux de goudron sur des approvisionnements de bois voisins de notre poste. Il y fit mettre le feu, qui gagna de proche en proche le toit de l’édifice, et l’embrasa avant que nous en sussions rien. Sidney Smith suspendit la fusillade et nous fit prévenir qu'il était temps de nous rendre, car le faîte de cette grande cons-
- truction allait s’abimer sur nous. Réduits à cette cruelle ex-
trémité, il nous fallut sortir. Le commodore en voyant notre petit nombre s’en étonna, et nous dit en français quelques
mots obligeants; il promit de nous recommander, et quoiqu'ileût beaucoup à faire, il tint sa promesse. Ce sentiment de bienveillance ne l’empêcha pas de se méfier de nous, à ce point, qu'il eut soin de nous envoyer isolément sur chacune des chaloupes canonnières. J'étais au désespoir et je m'attendais à être jeté à fond de cale, comme on faisait ordinairement des prisonniers. Il en fut tout autrement. Le capitaine du bord me fit signe en arrivant sur le pont d’imiter tout le monde de l’équipage, officiers compris, qui halaient le bâtiment avec une anxiété silencieuse, afin de l’éloigner d'un gros navire noir que touaient plusieurs chaloupes anglaises. On pouvait voir chaque détail de cette scène comme en plein jour, car tout le rivage était en feu ; les magasins de la mâture, des goudrons, des voiles, et je ne sais combien d’autres formaient autant de foyers d’un vaste incendie, qui faisait disparaître entièrement l'obscurité de la nuit.
Le navire qui avait passé près de nous, ayant été conduit dans l'arsenal, au milieu des vaisseaux de ligne qui y étaient amarrés, les chaloupes par lesquelles 1l avait été remorqué, l’abandonnèrent précipitamment et revinrent en faisant force de rames. Je me hasardai à demander en anglais à un matelot ce que c'était que ce navire. Il me répondit avec un air narquois que c'était le Vulcain. J'avais l'esprit mal préparé à saisir les allusions mythologiques, et ce nom ne me frappa pas autrement que l'aurait fait celui de Pégase ou de la Chimère. À l'instant s’élevèrent d’effroyables clameurs, et une lueur sinistre parut en serpentant sur ce navire maudit. C'était l’amorce du brûlot, dont le premier effet fut d’en faire sauter le capitaine. Aussitôt cent barils de goudron, chargés de boulets incendiaires, furent enflammés et lancés en pluie de feu
par des explosions successives qui les dirigèrent sur les vaisseaux rangés autour de ce foyer de destruction. En quelques minutes l’escadre fut embrasée et changée en une immense fournaise d’où s’élevaient d'innombrables colonnes de flammes et de fumée, qui bientôt, s’unissant entre elles, couvrirent l'horizon tout entier.
Cette catastrophe était si grande et si terrible que le capitaine de la chaloupe canonnière, tout Anglais qu'il était, se détourna avec horreur en prononçant le nom de Dieu; ses officiers partagèrent ses sentiments. [ls brûlaient d'impatience de quitter l'endroit où ils avaient reçu l’ordre de rester pour rembarquer sans doute les marins qui étaient à terre avec Sidney Smith. En effet, leur position était fort mauvaise au milieu d’une innombrable quantité de navires et d’embarcations amarrés ensemble, serrés bord à bord et couverts d’une population turbulente de fugitifs et de mécontents qui vociféraient des imprécations contre l’Angleterre, l’accusant de leur ruine, ét lui reprochant de les abandonner après avoir attiré sur leur tête les implacables vengeances de la République. Tout à coup cette foule agitée devint silencieuse, comme si quelque objet extraordi-
naire, ou quelque préparatif qu’elle ne s’expliquait pas,
eût absorbé son attention. Le capitaine demanda au matelot en vigie ce que ce pouvait être; mais, avant sa réponse, un cri d'épouvante poussé par des milliers de voix nous révéla un désastre inconnu près d’éclater sur nos têtes. Ce fut un affreux moment. Sous l’empire de la terreur, la
multitude se précipita d’un navire à l’autre pour gagner le
rivage; elle envahit la chaloupe canonnière, malgré la résistance des officiers, et, dans son passage tumultueux, elle entraîna l'équipage par son impulsion et l’effroi qu’elle commuhiquait, Cette affreuse bagarre mit fin à ma capti-
vité, Dieu sait à quel prix ! J'étais à peine depuis quelques minutes sur le rivage, poussé par le flot irrésisuble de tout un peuple de fuyards, quand une épouvantable explosion nous jeta la face contre terre, nous couvrit de débris enflammés, et fit tomber sur la foule des cordages, des mâts, des canons, lancés à travers l’atmosphère. C'était la frégate l’Iris, qui servait de poudrière dans le port et que, par un vertige furieux, un amiral espagnol venait de faire sauter délibéramment. Une autre frégate, qui avait la même destination, subit un pareil sort; mais, soit que l’explosion de toutes deux fût simultanée, soit que la détonation d’un millier de barils de poudre m’eût rendu sourd, je ne m'en aperçus point. Je ne sais pas davantage quelle fut l’étendue des désastres causés par l'invention barbare d’incendier, de dessein prémédité, des magasins à poudre environnés d'une multitude de bâtiments et d’embarcations chargés de monde. Tout ce que je puis dire, c'est qu'au moment où je me relevai de la rude chute que j'avais faite, tout était en feu : vaisseaux de guerre, navires marchands et jusqu'aux bateaux du port, avec trois chaloupes anglaises. Celle que je venais de quitter était de ce nombre.
J'étais dans la plus triste condition, quand je fus rencontré par l’un des vieux marins qui m’avaient connu chez Pétrona. Ce brave homme me servit de guide à une fontaine dont l’eau limpide coulait comme à l'ordinaire. Des ablutions répétées arrêtèrent les effets de la commotion cérébrale que j'avais éprouvée, et me rendirent l'usage de mes sens. Je suivis chez lui mon excellent pilote, et quelques heures de son hospitalité me rétablirent presque entièrement. Il m’apprit que, la veille, deux officiers de mon brick étaient venus à terre pour rallier, s’il était possible, les hommes de l’équipage, leur intention étant de
profiter des événements pour enlever le bâtiment qu'ils venaient de remettre en état de prendre la mer.
Lorsqu’au point du jour je m'acheminai au rendez-vous qu’ils avaient donné, je rencontrai notre capitaine; il avait l'air désespéré. Il m'apprit que l'avant-garde de l’armée républicaine venait d'entrer dans la ville en abattant à coups de hache la porte de France. Déjà plusieurs chefs de la marine étaient arrêtés, et le bruit courait qu'ils allaient être passés par les armes sans aucun délai. Le capitaine s’en préoccupait comme de la destinée qui l’attendait. Mais quand je l’entretins du projet de ses officiers, il me dit, en l’approuvant, que, s'étant éloigné d'eux, il lui répugnait de venir, dans sa mauvaise fortune, leur demander un service qui pouvait compromettre leur vie. Je lui offris de m'informer de leurs intentions et de les lui faire connaitre. Une demi-heure après, j'avais eu le bonheur d'amener un rapprochement qui seul était nécessaire à des gens d'honneur pour une conciliation. Nous arrivâmes tous ensemble à bord du brick, où nous fûmes reçus comme des amis échappés au naufrage.
Nous étions déjà sous voile, lorsque je reçus par un exprès une lettre touchante de Pétrona, qui m'exprimait toutes ses anxiétés, et me conjurait de la rejoindre à Arles, où elle s’étaitretirée. Mais le sort en avait disposé autrement, et il était trop tard pour délibérer. Je suivis done ma destinée errante : toutefois ce ne fut pas sans regret; et j'ai CONServÉ ioute ma vie un souvenir fidèle et affectionné de cette excellente jeune femme qui, par son dévouement, m'avait SAUVÉ du gibet ou de périr de misère à fond de cale du vaisseauprison le Thémistocle, où la plupart de mes malheureux camarades furent incarcérés.
En partant, il nous restait à exécuter deux opérations
de Le,
Gr Et,
Re
LES lore à tête de mât. Nous répondîmes je ne sais trop quoi .\ quand nous fûmes hélés, et nous passâmes sans recevoir un ‘seul coup de canon. Un autre danger plus grave encore
survint aussitôt que nous fûmes au delà de la portée des
périlleuses : sortir en passant devant les forts qu’occupaient les troupes françaises, et qui devaient nous traiter comme un bâtiment ennemi; et, en dehors de la rade, échapper aux escadres anglaise, espagnole, sarde, napolitaine qui couvraient la mer. Nous nous présentâmes hardiment par le travers du fort Lamalgue, ayant un grand pavillon trico-
forts. Nous nous trouvâmes au milieu des flottes ennemies.
) Æ Heureusement nous étions favorisés par une nuit obscure ‘du mois de décembre et par le désordre qui régnait dans la
navigation de tant de bâtiments étrangers les uns aux autres.
Nous réussimes à les gagner de vitesse : et c’est à peine si l'on distinguait encore les perroquets de leur avant-garde
quand le jour commença à poindre. Nous étions alors sau-
vés. La semaine n’était pas achevée quand nous laissâmes tomber l’ancre dans la rade de Brest, où nous fûmes accueillis avec l'intérêt qui s’attache à des marins qu'on croyait perdus.
Dans cette première campagne maritime, je vis, au lieu
des riantes contrées du Levant que nous devions parcourir, la guerre civile et la guerre étrangère dans toute leur horreur, l’une avec son cortége de proscriptions, de sentences prévôtales, de supplices atroces; l’autre achetant de la trahison d’odieux et ignobles succès, et diffamant l'honneur de ses guerriers en faisant d’eux des incendiaires.
Quarante ans après, aux funérailles de Casimir Périer, je
rencontrai, dans le grand salon du ministère de l'Intérieur, le plus éminent de ces guerriers par sa brillante valeur et son noble caractère, Sir Sidney Smith. Nous nous rappe-
lâmes l’un à l’autre les circonstances des événements de Toulon, auxquels 1l avait pris une si grande part; et, malgré mon respect pour l'illustration de sa longue vie, je ne pus m'empêcher de lui dire : Amiral, c’étaient là de bien tristes exploits. Assurément, répondit-il en me serrant la main, et Dieu veuille m’en absoudre !