PRES
pouvait priver son pays de sa principale défense et qui au-
rait l'apparence ou même les effets d’une trahison, et il se Le
résignait à subir sa destinée en restant à son poste jusqu'à
la fin de toute espérance.
| En voyant sa fatale résolution, j’eus recours à son col-
fi PS EN lègue Davis, qui était l’autre délégué du Sandwich, et qui
| AS: Ne : A appréeia les motifs pressants de mettre la flotte à la mer
-. «/ pour se rendre en rade de Brest, si le cas échéait. La pro-
ne position en fut faite au conseil et adoptée par la majorité; il
1h | PE a fut convenu que l'exécution en aurait lieu le lendemain au
| | #! soir. Mais, dans la nuit, l’Amirauté, informée sans doute de
D / 71 ce dessein, redoubla d'efforts auprès des équipages dont les
b ( chefs avaient été achetés, et, au point du jour, nous vimes 1
| | que quatre vaisseaux avaient coupé leurs câbles, quitté pré- |
rh HT cipitamment et à bas bruit la flotte de Nore, et étaient en-
SE trés dans la Tamise; ils avaient déjà dépassé Gravesend, et, pour échapper à la vengeance de ceux qu'ils abandonnaient, ils remontaient jusqu'à Woolwich, où de nom-
ji breuses batteries devaient assurer le succès de leur dé-
fection.
4 Dès ce moment la trahison éclata partout. Parker faillit
Li qi être empoisonné, et poussa la clémence jusqu’à épargner
qu l'assassin, qu'il fit mettre à terre à Sherness. Plusieurs com-
| bats furent livrés à bord des vaisseaux entre les partis qui
divisaient les équipages, et, quoique les insurgés restas-
sent les plus forts, 1l fut facile de prévoir leur ruine pro-
chaine. Parker lui-même en jugea ainsi ; le soir il m'envoya
dl chercher, et me dit qu'étant près de succomber, il ne vou- k. 1 lait pas avoir à se reprocher de m'avoir entraîné dans sa . k perte en me gardant avec lui. Il avait tout préparé pour mon |
départ, que, malgré mes instances, il ne voulut pas reculer à
d’un jour. Nous nous fimes de tendres et tristes adieux,
et il me guida lui-même à l'échelle de corde qui descendait de la galerie du vaisseau jusqu’au niveau de la mer. IL y avait là un batelet, au fond duquel je me jetai, et qui gagna en silence un point du rivage au delà de la ville de Sherness. L'obscurité ne laissait rien distinguer, et c'était fort heureux, car un corps de miliciens furibonds occupait la place et devait en éclairer les approches par des sentinelles. Un léger bruit se fit entendre; le batelier donna un signal qui fut répété ; je sautai à terre et fus reçu par une grande jeune fille qui me prit le bras et m'entraïna en riant, comme si nous avions été à des noces. Je n'étais guère disposé à la gaieté; mais il fallut bien me laisser faire. J’appris alors, en poursuivant notre chemin, que mon joyeux compagnon était miss Kitty, une pauvre enfant recueillie par Mr° Parker, élevée par .ses soins et qui possédait toute sa confiance. C'était une excellente fille, laborieuse, sage, remplie de dévouement pour ses maîtres, et qui mettait à leur service une rare intelligence, une bonne humeur inaltérable et le courage d’un homme de guerre. Elle avait enivré le poste des miliciens qui aurait dû m'arrêter au débarquement, et elle avait tracé savamment l’itinéraire qui, par une enfilade de ruelles, de cours, de jardins, me fit arriver sain et sauf chez mistress Parker, après avoir traversé dix fois les lignes des postes ennemis. Elle avait compris parfaitement que si une sentinelle nous arrétait, il fallait, sans pitié et sans bruit, l’étrangler à l'instant; jamais je n’eus de compagnon d'aventure qui, par sa force et sa résolution, pût mieux affronter les dangers et les par-
tager.
Mistress Parker me recut avec la plus grande bonté; son
mari lui avait fait connaître nos rapports intimes, et m'avait recommandé comme un ami éprouvé... Elle me dit que
jusqu'alors sa maison avait été à l'abri des persécutions, attendu que les habitants de la ville lui conservaient autant d'affection qu’autrefois, mais que depuis que les milices avaient pris possession de Sherness, elle ne pouvait Len garder la même sécurité; et que, dans la crainte de quelque Uri] visite domiciliaire, elle était obligée de ne pas me garder | il) auprès elle, en attendant qu’elle pût trouver l’occasion qui j: À ii me permettrait de passer en France. D'ailleurs, ajouta-t-elle, il 7. - il vous sera encore moins pénible de demeurer dans la so- Ya litude que de rester près d’une malheureuse femme qui | - passe sa vie à gémir. En effet, elle ne cessait de pleurer et FAN de prier; et déjà elle s'était revêtue d’habits de deuil. Le D respect qu'avait pour elle toute la ville, était un hommage | | à la sainteté de sa vie, et le juste prix de la charité qu'elle | ALT avait toujours montrée pour les malheureux. je, Je fus installé par la bonne Kitty dans la chambre la plus haute d’une maison isolée, dévastée, située au milieu dat d'une multitude de petits jardins dont les propriétaires AUpAl s'étaient enfuis dans la crainte d’une collision entre les Vi équipages et les miliciens. À mon réveil, je courus à la | fenêtre, d’où l’on découvrait toute la rade de Nore, et Je qui vis, avec un serrement de cœur inexprimable, que la pluane part de vaisseäux avaient amené leur pavillon rouge. J'en Pol comptai cinq seulement qui le conservaient : le Montaigu, Fe le Dictateur, le Belliqueux, l'Inflexible et un autre. Je vis avec effroi que le Sandwich lui-même avait capitulé. Ea veille, le général, sir Charles Grey, avait reçu une commu- LR nication de la partie réactionnaire de l’équipage, qui offrait Fo jui non-seulement sa soumission, mais encore proposait d’ara LR rêter et livrer Parker et Davis, les deux délégués du vaisseau, ji) 1 Fr au conseil d’insurrection. Cette odieuse action fut effectuée, ai le lendemain, et reçut une récompense de douze mille cinq
cents francs, qui avait été promise par un document officiel. Quelques heures plus tard, j'eusse été pris pareillement, avec la perspective du même sort.
Le 22 juin — 1* Messidor — le malheureux Parker fut amené devant la cour martiale convoquée à bord du Valsseau le Neptune, à Greenwich, et composée de onze officiers. Le vice-amiral Thomas Paisley en était le président. La victoire de l’Amirauté, achetée par le secours du trésor de l’Echiquier, était encore tellement incertaine qu’au lieu d'assembler la cour en rade de Nore, sur le théâtre de l'insurrection, on la tint, pour plus de sûreté, à vingt lieues de là, derrière les batteries d'artillerie de Woolwich, qui défendaient l’accès ge la Tamise. L’audience dura de dix heures du matin jusqu’à quatre heures, et fut remplie par les dépositions des témoins à charge, l'interrogatoire de l'accusé, et ses observations sur les allégations produites contre lui. Le lendemain cinq personnes qu'il avait indiquées, furent entendues. La sentence de mort fut prononcée le troisième jour, et l'exécution ordonnée aussitôt, malgré le recours en grâce adressé au roi directement par mistress Parker, qui était partie de suite pour Windsor. Au milieu de ces terribles épreuves, et jusqu'au moment de son supplice, le condamné garda son caime imperturbable et sa fermeté héroïque. Il répondit aux juges avec la plus grande présence d'esprit, et maintint la justice de la
cause qu'il avait défendue.
étais menacé à
Pendant ces déplorables événements, ] chaque minute d'être traqué dans mon asile par d’impitoyables ennemis, el traîné par eux à l'échafaud, quoique ma volonté n’eût été pour rien dans la part que j'avais prise 1 l'insurrection et dans le rôle qu'on m'y avait donné.
Je passai là quinze jours, les plus pénibles de ma vie,
dans une séquestration complète. Je voulus en vain distraire mes tristes pensées par la lecture; mes yeux et mon esprit se voilaient dès les premières lignes ; je ne discernais plus rien. J'avais sans cesse la vue fixée sur la rade dont le panorama se développait en une immense perspective; je suivais tous les mouvements à bord des vaisseaux, et je vis les derniers d’entre eux se rendre successivement à l’Amirauté, recevoir des garnisons de soldats de marine, et chaque jour offrir le spectacle de ces barbares fustigations qui rappellent celle du Christ, et qui déshonorent un peuple civilisé et chrétien. |
Sachant fort bien que les télescopes des bâtiments de guerre pouvaient me déceler, j'avais ghangé de place un miroir afin que l’image de la rade s'y reproduisit, et que je pusse l'observer sans m’exposer à être vu des vaisseaux. Kitty veillait avec un soin fraternel à tous mes besoins. Cette fille si intrépide était un ange de patience et de douceur. Quand elle venait me voir, il lui fallait souvent attendre pendant une heure ou deux, dans quelque cachette, jusqu'à ce que le passage fût devenu libre par l'éloignement des fâcheux. Elle croyait, avec les habitants de la ville, qu’on ne pouvait envoyer à la mort un homme qui, comme son maître, s'était montré en toute occasion ennemi de la violence, et qui s’était refusé constamment à verser du sang. Vous savez bien, me disait-elle, que s’il eût fait un signe, les Lords de l’Amirauté auraient été jetés à la mer, et s’il avait fait un signal, la flotte anglaise serait aujourd’hui dans vos ports de France. Il a dépéndu de lui de faire remonter la Tamise jusqu'au pont de Londres à vingt mille matelots qui auraient tout saccagé, et chacun répète qu’il ne serait pas tombé entre les mains de ses ennemis s’il avait usé du pouvoir qu’il avait de rendre le mal pour le mal.
Le peuple, qui est privé des tristes lumières de l’histoire, croit volontiers à la justice, à la modération, à la clémence des plus forts. Aussi, disait-on partout qu'un répit avait été accordé au condamné, et que les prières touchantes de sa vertueuse femme lui avaient obtenu une commutation de peine. Je ne pus me le persuader, et mon esprit, voyant sous un tout autre jour le dénoûment de ce drame, je conçus une si vive douleur que des accès réitérés d’une fièvre brûlante faillirent m'emporter et donner à Kitty un embarras imprévu : celui de m'enterrer de ses propres mains, la nuit, dans quelque com infréquenté du jardin. J'eus beaucoup de peine à l'empêcher d'aller chercher un ministre et un médecin, dont l'intervention pouvait m'attirer celle de l'Amirauté et m'empêcher de mourir de mort naturelle.
Enfin, après avoir été désappointé plusieurs fois dans des projets d'évasion qui redoublaient mon impatience et augmentaient l’altération de ma santé, je fus prévenu par Kitty de me tenir prêt pour la nuit suivante. Déguisé complétement en pêcheur avec une face brunie, un filet sur mon épaule et des armes cachées dans mes vêtements, je cortis de la ville sur les pas de mon guide et à travers mille dangers qu'elle sui conjurer par une présence d'esprit admirable. Au bout d'une longue course, nous arrivâmes dans une anse écartée où une barque spacieuse, enlevée eur la côte, venait d'être amenée par quatre marins vigoureux et déterminés. Tous avaient figuré dans l'insurrection ;
et ils m'avaient admis à la demande de mistress Parker, qui était vénérée par eux comme une sainte. Kitty me recommanda en son propre nom comme un frère, et le dévouement qu'elle avait montré aux insurgés dans de périlleuses occasions lui avait acquis l'estime et l'affection de tous les marins de Nore. Oubliant en cet instant sa ré-
SRE 7 = 7
serve purilaine, elle me sauta au cou et me fit en pleurant de tendres adieux. Aussitôt nous poussâmes au large et nous nous efforçâmes de gagner l'embouchure de la Tamise et de l’atteindre avant le jour. Mais la marée et le temps nous manquérent, et nous n'étions pas encore à mi-chemin quand nous découvrimes un brick de guerre qui nous observait et qui ne tarda pas à nous donner chasse. Notre position était désespérée, car nous n'avions point de chance d'échapper à un bâtiment d’une marche aussi supérieure ; bien convaincus du sort qui nous attendait si nous étions capturés, nous avions résolu d’un commun accord de l’éviter par la mort. Chacun de nous avait pris ses mesures en conséquence, suivant ses prédilections. L'un s'était armé d'un poignard acéré qu’il dégaïna et mit dans sa manche pour être prêt à se l’enfoncer dans le cœur. Un auire, voulant périr de la mort des marins, se lesta d’un saumon de plomb qui, lorsqu'il se lancerait à la mer, l'empêcherait de surnager. Deux s'étaient arrêtés à l’idée de s'empoisonner, et ils avaient sous la main une touque de grès qui contenait une mixtion suffisante pour exterminer tout un équipage. . Quant à moi, j'avais gardé pour cet objet un pistolet caché entre les gilets superposés que portaient alors, au nombre de trois ou quatre, tous les matelots de la Manche.
C'est une étrange chose que le courage des hommes. Chacun de nous avait certainement bravé la mort dans dix actions sanglantes et n’aurait pas sourcillé en voyant s’ouvrir les sabords d’un vaisseau ennemi prêt à vomir Ja mitraille et les boulets; mais nous étions épouvantés de la perspective d’un gibet, et nos traits bouleversés n’annon- Gaient que trop notre consternation. Cette influence fut si grande que nous eûmes grand’peine à dissuader deux des nôtres de s'empoisonner par précaution, quand le brick qui
devait nous arrêter, était encore à la distance d’une grande lieue.
Nous virâmes de bord pour fuir ce redoutable bâtiment, et nous espérâmes qu'en nous voyant nous rapprocher du mouillage de Nore, il cesserait la poursuite. En marchant dans cette direction, nous rencontrâmes bientôt une foule d'embarcations de toute espèce qui allaient vers Blackstake, comme s’il devait s’y tenir une foire ou s'y faire une régate. Les pêcheurs, les charbonniers, et une multitude de campagnards ou même d’honnêtes bourgeois s’y rendaient avec leurs femmes et leurs enfants. Nous nous jetâmes au milieu de cette flottille, qui augmentait de nombre à chaque instant, et nous nous flattâmes de l’espoir d’être confondus parmi toutes ces voiles dont beaucoup ressemblaient à la nôtre. En effet, le brick, soit qu’il nous eût perdus de vue ou qu'il fût demeuré persuadé par notre manœuvre que nous étions là pour notre agrément, se dispensa de pousser plus loin sa course, La satisfaction que nous en éprouvâmes, fut fort diminuée par la considération du danger nouveau auquel nous étions exposés en nous approchant du mouillage où nous allions trouver soixante bâtiments ennemis au lieu d'un. Mais il ne dépendait plus de nous de quitter la flottille qui nous avait donné un refuge, car, en nous séparant d'elle, nous eussions attiré sur notre barque une attention dont les suites eussent été funestes. Bientôt il fallut nous résigner à suivre l'impulsion qui entraînait tout ce monde, ear les embarcations étaient serrées bord à bord, et il eût été impossible de se frayer un chemin pour s'éloigner d'elles. Au reste, ceux qui les montaient étaient de bonnes gens qui auraient été probablement plus portés à nous servir qu'à nous être nuisibles, mais l'épreuve de nous confier à autrui était trop dangereuse pour être tentée. Ce voisinage nous
causa un embarras fort sérieux : celui de répondre aux.questions qui nous étaient faites, et de soutenir les entretiens qu’on entamait avec nous, d’un bateau à l’autre, à propos de la marée et du beau temps qui sont, pour les marins, d’inépuisables sujets de conversation. Mes compagnons possédaient cette matière à fond, et répondirent admirablement. Une femme, remarquant mon silence et mes traits altérés, demanda si j'étais malade. L'un des nôtres répliqua qu’en effet j'étais tourmenté par la fièvre du Lincoln, contrée d'Angleterre dont les marécages empestent l'air comme les marais Pontins. À l’origine près, c'était la vérité. Un nouvel accès de la fièvre dont j'avais été atteint l’avant-veille m'était survenu : et un violent frisson surmontant la résistance de ma volonté faisait claquer mes dents les unes contre les autres, et imprimait à tout mon corps des tressaillements brusques et douloureux. Je me jetai ou plutôt je
tombai sur le filet de pêche qui était au fond de la barque; et je restai là dans une angoisse qui me privait de mes sens. Longtemps après, sans doute, je fus rappelé à moi-même par la voix de l’un de mes camarades d’infortune qui me disait à l'oreille de faire effort pour vaincre mon mal et de me relever pour empêcher les soupcons qu'élevait ma vue, attendu qu’on me croyait mort. En reprenant connaissance, mes yeux furent frappés du plus triste spectacle qu’on
puisse imaginer. Il y avait, en avant de l’innomibrable quantité de barques parmi lesquelles était la nôtre, une flottille de chaloupes et de canots contenant la plus grande partie des équipages de l’escadre de Nore. On les avait rangés en demi-cercle sur plusieurs lignes rapprochées, devant un vaisseau qui avait arboré le pavillon jaune. C'était le Sandwich. Une plate-forme, au niveau du pont, s'avançait en dehors du bâtiment et n’était soutenue que par deux étais.
mt tr Oo mp
nt
Au-dessus pendait une longue corde rattachée à la vergue. Un homme fut amené sur cette plate-forme ; je reconnus en lui le malheureux Parker qui conservait, jusque dans cet instant terrible, son courage et sa sérénité, il chargea de ses dernières volontés le ministre qui l’accompagnait, et, venant d’un pas ferme au bord de l’échafaud, il parla du haut de cette effrayante tribune aux marins préssés audessous dans leurs embarcations, et l’écoutant, tête nue et dans un silence religieux. Au signal d’un coup de canon, la plate-forme s’abattit tout à coup sous ses pieds. Je ne vis rien de plus; mes yeux se fermèrent involontairement à
l'aspect de cette scène d'horreur. Seulement, lorsque la
mort le saisissait déjà, Parker ayant prononcé des vœux pour son ingrate patrie et souhaité que son supplice fût le
dernier, j'entendis un cri universel, celui d’'Amen, formule
biblique qu'emploient les peuples protestants dans leur recours à Dieu contre les iniquités des grands de la terre.
Le soir, à une heure avancée, l’autorité fit porter Île corps de Parker au cimetière de Sherness, et le fit inhumer en secret; mais le peuple de la ville découvrit l'endroit où l’on avait enfoui la bière qui le renfermait; et une foule immense s'étant rassemblée, malgré la présence des Lords de l’Amirauté, vint déterrer le malheureux supplicié, et le transporta à la Taverne du Fer-à-Cheval. Là, des funérailles lui furent préparées, et il fut porté solennellement, suivi de toute la population, jusqu'à la Chapelle- Blanche. Des prières ferventes furent faites en commun par vingt mille personnes, qui ne se séparèrent qu'après l'avoir vu descendre et déposer sous la voûte du caveau de l'Eglise. 45]
Peuple bizarre! qui laisse périr misérablement ses tribuns, comme les Romains laissèrent périr les Gracques, et
qui, comme eux, honore leur mémoire et sancüfie leur sépulture !
Lorsque cette barbare exécution eut été faite, et que les myriades d'embarcations rassemblées pour y assister durent quitter le lieu du supplice, toutes se hâtèrent si précipiiamment de s’en éloigner, qu’elles s’abordèrent avec violence les unes et les autres, et qu'il s’éleva dans cette flottille un grand tumulte. Mes compagnons en profitèrent pour gagner le large, d’abord avec leurs avirons et bientôt avec toutes leurs voiles. Ils rallièrent un groupe de barques à qui se dirigeaient vers Margate, petit port situé à la dernière limite de la vaste embouchure de la Tamise, dans la mer du Nord. Cette compagnie leur servit d’escorte, et les fit passer sans encombre devant les gardes-côtes. La nuit, qui était survenue, favorisa leur audace; sous son couvert, ils doublèrent les Dunes, et enfin, quittant les rivages de l'Angleterre, ils traversèrent en deux heures le canal du Pas-de-Calais, qui les sépare de la France. Au point du jour, un cutter anglais poursuivit la barque, mais il ne put en approcher, et 1l assista seulement à son entrée dans le port | de Calais. Je demeurai étranger à toutes ces circonstances, | dans lesquelles mes compagnons déployèrent autant de courage’ que d’habileté. J'avais perdu connaissance ; et je ne repris pas même mes sens quand ces braves gens me débarquèrent et me portèrent sur leurs bras dans une sorte | d'hôtellerie tenue par une vieille femme, connue sous le nom de la Mère aux matelots. Dès le lendemain un capitaine américain enrôla mes camarades d’infortune pour son navire, et partit sur-le-champ avec eux. Je ne doute point que, braves et intelligents comme ils étaient, ils n'aient fait honneur à la marine des Etats-Unis; et j'ai souvent pensé que quelqu'un d’eux était parmi ces intrépides com-
modores dont on aime à retrouver le nom parmi les hardis navigateurs de l'Amérique du Nord.
Avant leur départ, ils avaient trouvé à vendre la barque, qui nous avait sauvés; et, avec un esprit de justice et de libéralité qui prouve l'élévation de leur caractère , 1 avaient fait cinq parts du produit de la vente. Ils portèrent celle qu’ils me destinaient à ma vieille hôtesse, et la lui remirent pour servir au traitement de ma maladie ou à mes funérailles si la mort disposait de moi. Au moment de faire voile, ils vinrent me voir, me serrer la main et me donner le farewell, qui est à la fois un adieu d'affection et un vœu plein d'espoir.
Je revins lentement à la vie et je me rétablis, soit par l'effet des forces vivaces de la jeunesse, soit par celui des remèdes de vieilles femmes, qui souvent luttent avec avantage contre toute la science des docteurs. Quand je commençai à marcher, un capitaine de navire qui me prit en amitié, M'assura que la mer hâterait ma convalescence, et m’offrit un passage à son bord pour me rendre à Morlaix. Ce voyage se fit heureusement, malgré les croiseurs anglais ; et j'avais repris presque toute ma santé lorsque je partis de Morlaix pour rentrer à Brest, à ma demi-brigade.
J'étais resté quarante jours en Angleterre, depuisle22 mai, époque à laquelle les matelots de l’escadre de Nore prirent possession de leurs vingt vaisseaux de ligne, jusqu’au 30 juin, jour de l'exécution de l'infortuné Parker. Au milieu de la tourmente de ma vie, il ne m'est point arrivé d’être aussi malheureux ni de courir un danger aussi terrible que celui dont je fus poursuivi pendant cette fatale expédition.