MS SE CE
devinent le caractère et la capacité de leurs supérieurs ; ils les apprécient avec la même certitude que lorsqu'il s’agit des phénomènes de l'atmosphère. Notre passager n’avait pu, malgré l'importance qu'il se donnait, obtenir d’eux aucune considération; tout en lui leur déplaisait : son habit thermidorien, ses cheveux nattés relevés sur un peigne, ses oreilles de chien, ses breloques bruyantes, et surtout son air tour à tour gourmé ou familièrement trivial. Ils ne le nommaient que le commissaire, appellation qui, dans leur esprit, équivalait à celles de gabelou, rat de cave, tortionnaire, et qu'on pouvait traduire littéralement par celle de fripon. Je fus plus réservé dans mon jugement; mais je restai convaincu que c'était un aventurier, ou pour le moins, comme on disait alors dédaigneusement, un parvenu. Je n'avais pas la moindre idée d’un agent de police, et je n’imaginais pas qu'il y en eût déjà en France. Nous étions en l’an V de la République.
Le commissaire qui, avec une parfake réciprocité n'avait fait aucune attention à un aussi petit compagnon que j'étais, devint, au bout de quelque jours, d’une politesse et d’une prévenance qui m'étonnèrent. Le capitaine m'en expli-
qua le motif. Il avait apporté à bord une série de jour-
naux de Londres tout récents, dont il brûlait de savoir le contenu; et quoiqu'il parlât anglais avec une grande facihté, il ne pouvait les lire. Il demanda au capitaine si quelqu'un pouvait lui rendre ce service, prétextant, pour cacher son ignorance, la fatigue que lui causaient les caractères d’imprimerie en usage en Angleterre. Il avait assurément appris la langue de ce pays en retenant de mémoire et en répétant les phrases qu’il entendait dire, comme il arrive aux eufants; mais la prononciation et l'orthographe étant fort différentes, il ne reconnaissait plus les mots qu'il savait, quand il
£ : à = s dit-on
les voyait imprimés. Je consentis à le tirer d’embarras, m'attendant bien que la lecture de ces journaux me procurérait quelques notions curieuses. Ën effet, mon espérance fut complétement réalisée ; et je trouvai, dans ces feuilles immenses, une multitude de nouvelles du plus grand intérôt. Parmi les événemenis dont le récit fixa mon attention, il y en eut un dont je fus surtout frappé.
Le gouvernement aristocratique de la Grande-Bretagne ayant étouffé, par des mesures pleines d'astuce et de violence, l'esprit de la révolution française qui s’était répandu parmi les populations des trois royaumes, il oublia dans l’orgueil de ses succès que la justice n'est pas seulement le premier devoir des puissances, et qu'elle est encore leur meilleure politique. Il maintint dans toute leur rigueur les traditions despotiques des Stuarts, et n’allégea en rien la pesanteur du joug qu'imposa jadis cette fatale dynastie. Il continua, lorsque les lois de barbarie disparaissaient de tous les codes de l’Europe, de faire mourir les soldats à coups de lanières, et les matelots par le supplice atroce de cette sorte de martinet qu’on appelle le chat à neuf queues. Ces hommes traités si cruellement venaient pourtant de sauver par leurs victoires ce gouvernement ingrat; car on ne peut douter que si nous avions remporté la grande bataille navale du 43 Prairial, la flotte française ne fût entrée dans la Tamise, et que l'Angleterre ne fût devenue, pour la seconde fois, une ré-
publique.
De nouvelles injustices mirent à bout la patience des marins de l’escadre de Portsmouth commandée par l'amiral Bridport. Au mois d'avril, ils se concertérent et adressèrent au Parlement des pétitions qui contenaient des plaintes amères sur les mauvais traitements et les
pi)
peines rigoureuses qu’ils subissaient; ils dénoncèrent l’insuflisance de leur ration, et la qualité nuisible des vivres, et enfin l’état misérable où les laissait leur solde, qui n'avait pas été augmentée depuis le règne de Charles IL. CAS Trois amiraux envoyés à bord du vaisseau la Reine Char- É ee lotte, pour conférer avec les délégués des équipages, vou- - Jurent les intimider, et l’un d’ eux, Gardner, jura son âme > que chaque cinquième homme serait pendu. Ces violences eurent un effet contraire à celui qu’on en attendait: les L » \ Marins s'irritèrent à leur tour, et faillirent faire aux ami- | © / raux un mauvais parti. Le vaisseau le Royal George hissa le pavillon rouge en signe d’insurrection, et appela une assemblée des députés de toute la flotte, qui débarqua
ses officiers, refusant désormais de reconnaître leur auiorilé.
Les détails de ces événements, que j'abrége, étaient déjà connus du commissaire, mais leur certitude officielle lui causa beaucoup de satisfaction; et ses exclamations ne me : laissèrent aucun doute qu’il ne fût chargé de se mettre en rapport avec les insurgés et de leur faire les ouvertures que comportait leur situation. C'était la revanche de Quiberon. Mais des journaux postérieurs à son départ de Paris avaient donné à cette grave affaire un dénoûment inattendu. Pendant que Fox et Whitebread accusaient le ministre Pit, devant la chambre des communes, d’être la cause de la rébellion, et que, malgré son indomptable opiniâtreté, ils le forçaient à entrer en négociation, le grand conseil de l’'Amirauté se rendait à Portsmouth et se servait de l’in- | Îluence populaire que possédait son doyen, le vieil amiral é Howe, pour ramener les insurgés à des sentiments pacifiques. Sans lui, le Parlement aurait vainement accordé aux marins leurs demandes; et ce fut le respect et l'affection
que la flotte avait pour cet illustre marin, qui la firent rentrer dans ses devoirs. Les délégués vinrent à terre chercher l'amiral, et comme il avait soixante-douze ans et la goutte, ils le portèrent sur leurs épaules à bord de chaque vaisseau. Il était accompagné par sa femme. Aussitôt l’ordre fut rétabli, le pavillon rouge amené, et l’escadre se prépara à mettre à la mer, pour combattre la France.
Cette étrange issue d’une insurrection formidable, qui se calme soudainement à la vue d’un vieil homme et d’une vieille femme, et sur la foi trompeuse de promesses 1llusoires, me parut l’une des plus grandes aberrations de l’esprit humain qu'on püût trouver dans l'histoire. Le commissaire en fut consterné; je le consolai en lui lisant un petit article qui annonçait qu’on avait des craintes trèsvives sur l’escadre de la Tamise, au mouillage de Nore, plusieurs symptômes de rébellion s'étant manifestés parmi ses équipages.
Il me sembla que le capitaine et son passager étaient liés par leurs instructions à persister dans l’objet de notre expédition, du moins jusqu'à un certain point, car nous continuâmes notre route, et remontâmes la Manche jusqu à la hauteur du Havre; alors nous la traversâmes, en nous dirigeant sur la côte d'Angleterre, comme si nous voulions aller à Newhaven. C'était une navigation périlleuse. Nous rencontrâmes une foule de petits navires côtiers; mais, chacun allait à ses affaires, et nous paraissions trop inoffensifs et trop petits pour qu'on prit de nous aucun souci. Notre atterrage fut calculé, d’ailleurs pour nous couvrir par la nuit. Quand nous eûmes atteint sous son ombre la mer qui baigne les rivages escarpés du Sussex, le capitaine rechercha soigneusement quelque objet qui devait être en vue. Je crus d’abord qu’il voulait communiquer avec l’un
des villages dont nous apercevions les lumières, et dont les habitants sont la plupart de hardis contrebandiers. Son dessein se développa lorsque son télescope lui eut montré un navire mouillé à l’ouvert d’une baie. Aussitôt il manœuvra pour s’en approcher, et il fit hisser un fanal qui donnait un feu bleu, signal auquel il fut répondu par un feu jaune. Le commissaire était dans la joie et l’exprimait hautement : il était impatient d'aborder ce navire; mais, par malheur, la brise était tombée tout à fait, et notre bâtiment, loin d’avancer, avait grand’peine à conserver sa position, le courant de la Manche tendant à le faire reculer. Un quart d'heure se passa sans aucun progrès: le capitaine et le commissaire étaient sur des charbons ardents; le premier parce que la situation de son bâtiment était extrêmement dangereuse; le second parce qu’il touchait presqu’à son but sans pouvoir l’atteindre, et que l’apparition d’un gardecôte pouvait nous obliger à prendre le large sans le laisser profiter des intelligences dont il attendait indubitablement d'importants services. Pour sortir de cette anxiété, il se présentait un moyen : celui de mettre un canot à la mer et de se rendre à bord du navire qui répondait à nos signaux; mais le capitaine s’y refusait, et ce ne fut qu'avec. beaucoup de répugnance qu’il céda. La yole fut préparée pour ce service et munie de deux matelots d'élite, pour en manier les avirons; le commissaire obtint que je serais chargé de la conduire, etil y prit place à côté de moi. Quoiqu'il ne dût pas nous perdre de vue, le capitaine me donna des instructions, et me recommanda la plus grande prudence: il s'assura que nos armes étaient en état, ct, de plus, il fit mettre dans l’embarcation deux tromblons chargés. On sait que ce sont des mousquets très-courts dont le canon évasé en entonnoir contient une quinzaine de balles.
Le clair de lune me permit d'examiner le navire que nous allions aborder. C'était une goëlette de fortes dimensions, bien équipée, et qui me parut n'avoir que quaire hommes à son bord. Ce nombre ne pouvait nous intimider puisque nous avions une force égale. En accostant le navire, nous fûmes accueillis par ces paroles qui furent dites en français : Messieurs, soyez les bienvenus. C’étaient précisément les mots de reconnaissance qui assuralent au commissaire qu’il était avec des amis ; il fut invité à monter à bord ainsi que nous, et l’on ajouta, sans doute pour nous y déterminer à l'instant, l’attrayante annonce d'un bol de punch. Je demeurai sourd à ces politesses, quant au commissaire, il monta sur le pont et entra en close conversation avec le capitaine de la goëlette.
Jusqu’alors rien n'avait décelé qu’on nous eût tendu une embuscade: seulement l'insistance qu’on mettait à nous faire venir à bord pour partager un régal fraternel, excitait ma défiance ombrageuse. Suivant ma consigne, le matelot qui était à l'avant de la yole surveillait la goëlette anglaise dans la parte correspondante de son tillae, tandis que l’autre matelot et moi avions fixé toute notre attention sur son gaillard d’arrière. Il vint me donner avis à l'oreille qu'il y avait sous des voiles jetées sur le pont près du beaupré des hommes cachés qui lui semblaient nombreux. Évidemment à la distance où nous étions de notre bâtiment qui ne pouvait nous secourir, nous étions perdus. Je saisis un tromblon, et le premier matelot, qui avait ordre de m'imiter en tout, s’arma pareillement aussitôt. En cet instant, le commissaire éleva la voix, refusant de faire quelque chose qu'on exigeait de lui, comme par exemple de descendre dans l’entrepont, ou bien de nous intimer de venir à bord. Des pié-
tinements se firent entendre, puis un coup de feu et la E. 28
LA
chute d’un corps pesant sur le tillac. Simultanément 1l parut au-dessus de nos têtes, le long du flanc de la goëlette, non quatre hommes, mais un nombre double, qui nous assailli-. rent par une décharge de pistolets et de fusils. Nous ripostâmes coup pour coup par un feu d’écharpe qui fit porter trente balles sur la ligne de l'ennemi, renversa nos adversaires et nous ouvrit le chemin de l’abordage. Quand nous nous élançâmes sur le pont, le sabre à la main, deux hommes seulement restaient debout; ils s’enfuirent vers
l'avant du navire et se jetèrent à corps perdu dans un canot dont ils coupèrent l’amarre afin de pousser au large. Le matelot qui me secondait, s’avança vivement jusqu'au bord de la goëlette et tira sur eux ses pistolets; un coup de feu par lequel ils répondirent au hasard, l’atteignit à la tête et le tua. Ce fut alors que je m'aperçus que je restais seul, l’autre matelot ayant sans doute été frappé en montant à l’abordage et étant tombé à la mer. Convaincu que les fuyards allaient revenir en force, je coupai le grelin qui tenait le navire à son ancre, et je hissai le grand foc pour le faire virer de bord et lui donner la direction du large au lieu de celle de la côte. Il fallait, pour compléter cette manœuvre, + ei déferler la grande voile et la border. En revenant au gaillard
d’arrière afin. d'exécuter cette opération, je reçus un coup
de pistolet d’un homme qui gisait sur le pont parmi Îles
” cadavres, et qui n’était que blessé. Ce fut un avertissement |
qui me fit songer qu’au nombre des morts 1l y avait peutêtre bien plus d’un vivant, et que le vainqueur courait risque d’être égorgé par les vaincus. Dans la position désespérée où j'étais, je n’avais pas le choix des moyens de salut : en un clin d'œil, je nettoyai le pont et fis du navire une solitude. J’eus besoin pour remplir cette tâche de tout mon courage et de l’aiguillon de la douleur que me causait ma
blessure. Nous sommes moins sensibles quand nous perdons notre sang au triste spectacle de celui que les autres ont versé. D'ailleurs il faut se souvenir que les marins ayant un séjour suspendu sur l’abîme, il suffit pour les faire disparaître, morts ou vivants de la scène de ce monde, que la planche qui les soutient, vienne à manquer sous eux.
Dans ce sanglant abordage l'ennemi avait perdu SIX hommes et nous trois; mais un des nôtres avait été assassiné. Les trois combattants qui échappèrent à la mort étaient, je crois, tous blessés. Cette action meurtrière fut amenée et dirigée par le hasard qui se joue des vains projets des hommes. Rien ne se passa, dans les particularités de cet événement, comme les deux partis l’avaient prémédité. Le commissaire s’imaginait aller à une conférence avec des gens qui étaient d'intelligence avec lui, et il tomba dans une embuscade où il nous entraîna. L’Amirauté, qui
avait découvert les rapports qu’entretenaient quelques insur-
gés avec la France, avait préparé une souricière au lieu du rendez-vous , et une corvette était apostée à peu de distance pour surprendre notre bâtiment aitiré par de faux signaux. Mais le calme, qui nous avait empêchés d'approcher de la goëlette anglaise, avait également tenu la corvette dans l’immobilité. Ce ne fut qu'après le combat, lorsque le vent se leva et que notre cutter put venir à MON SECOUrS, qu’enfin le bâtiment ennemi sortit de l'ombre où il était sous la terre et s’avanca toutes voiles dehors pour capturer l’'Agile; celui-ei, en apercevant à quel adversaire redoutable il allait avoir affaire, m’abandonna à mon triste sort, et prit le large avec toute la vitesse possible.
Dès qu’à travers l'obscurité qui s’accroissait rapidement, j'eus pu discerner ces terribles complications, je pris chasse vent.arrière, en déployant tout ce que j'avais de voiles.
ï po Seul dans une barque au milieu dé la Manche, enveloppé PE par un grain qui allait se changer en tempête, blessé, couie vert de mon sang et de celui des autres, j'étais encore 5 ho moins à plaindre que si j'eusse été sur le cutter, car son 4) équipage avait bien peu de chances d'échapper aux prisons de l'Angleterre, poursuivi comme il l'était par un bâtiment d’une force supérieure. Dans ce cas, j'allais être encore cette fois dépouillé de toute chose, et mon bagage, mes | livres, jusqu'à mes papiers de service, étaient de bonne (ts il prise pour l’ennemi. Il est vrai que, maître de la goëéletie LATTES dont j'avais bien gagné l'héritage, je pouvais peut-être y | AN trouver ma revanche; je m'y installai comme un légitime . 1 possesseur, et je pus en échange de mes habits souillés dont l'infection me soulevait le cœur, prendre une suite de vêtements beaux et confortables qui me donnèrent l’appa- | REA | rence d’un gentleman naviguant dans son yacht pour ses enr menus plaisirs. Je ne trouvai point de trace du punch dont MA ES on avait voulu employer l’appât pour nous alleurer; mais in je découvris d’excellente eau-de-vie de contrebande, qui
| y L % * 4 "Eh
dat me servit à laver ma blessure; et je ne me fis pas faute, 4 A LEE pour la panser, de déchirer le linge le plus fin de mes hôtes sl LAN les contrebandiers. J'aurais bien volontiers en ce moment
D donné tout leur luxe pour un instrument essentiel que je jh Gale ne pus trouver à bord : une boussole. Je cherchai vaineji 1 ment la cache où sans doute on l'avait serrée. Il me fallut : abandonner à la grâce de Dieu la direction du navire, et conjecturer par une vague appréciation quelle était l'aire de vent que je suivais.
Au reste, toute la science nautique m'aurait été de peu 1 d'utilité. Le calme qui avait été l’origine de toutes nos Fi mésaventures, était, comme il arrive presque toujours, le précurseur d’une tempête. Le vent qui s'était levé au cou-
TS me 1
cher de là lune, au moment où nous prenions la goëlette, avait fraîchi par degrés; il s'était changé en une brise carabinée et avait pris enfin la violence d’un coup de vent. Il n’était plus en mon pouvoir de manœuvrer les voiles ou de les diminuer, et j'étais forcé de fuir devant l’ouragan. En cédant à son impulsion, il s’en fallait encore de beaucoup que je pusse conjurer le danger. La force de ses rafales était si grande que parfois elle enlevait le navire et le lançait au-dessus des vagues comme un poisson volant, tandis qu'un instant après elle le plongeait sous les lames écumantes qui semblaient commencer à l’engloutir. Cette effrayante immersion eut cet avantage qu'elle fit disparaître du tillac les traces de notre sanglant combat.
Quand le jour vint, la tourmente cessa, mais le ciel resta sombre et menaçant, et l'horizon borné par une brume épaisse. Le froid m'avait saisi; j'étais abimé de fatigue; je me sentais défaillir et n'avais plus ni la force ni le courage qu'exigeait ma triste situation. Je me laissai encore longtemps courir au nord avant de trouver la résolution d’orienter mes voiles pour tâcher de gagner la côte de France, qui devait être à tribord. J’allais commencer ma manœuvre quand le découvris, dans les eaux de la goëlette, un cutter de guerre qui me suivait et qui, pendant ma somnolence, s'était avancé à une portée de canon. Je m'attendis à voir bientôt tomber un boulet à bord ou tout au moins dans mes voiles pour m'ordonner de l'attendre; mais il n’en fit rien, soit par une courtoisie qui n’était guère d'usage, soit que la supériorité de sa marche dût le faire me joindre infailliblement. En effet, il ne tarda pas à m'atieindre; et alors, à mon grand étonnement, il vint sans me rien dire, se placer à côté de la goëlette, faisant la même route qu'elle, et marchant ainsi de conserve, Comme l'aurait pu faire un ami.
Je ne pus toutefois me flatter d’avoir fait une aussi heureuse rencontre, car les deux bâtiments étant très-proches j’entendais mes voisins parler anglais; et je ne pouvais douter le moindrement que cette fois je ne fusse prisonnier de guerre, moi qui avais échappé de l'être si souvent et avec tant de bonheur.
Après un assez long temps, qui me sembla une éternité, il parut enfin, s’accoudant sur la lisse de tribord, un jeune homme d’une figure distinguée et agréable, portant l’uniforme de midshipman de la marine royale britannique; il me saluä avec la plus grande politesse, et me dit: en français : Monsieur, vous allez à Nore. Ce propos était-il une intimaton ou une demande? Je ne jugeai pas nécessaire d’en réclamer l'explication, et je répondis par un geste équivoque au lieu de répliquer, comme j'en avais envie : Parbleu ! vous le savez mieux que moi ! | ;
On conçoit aisément que j'étais fort peu rassuré sur ma situation. J'étais capturé sans pavillon, sans papiers, sans uniforme, sur un navire qu’on pouvait croire volé, et dont le capitaine et l'équipage étaient escamotés. Il était fortinutile que, pour ma défense, je m'’avisasse de dire vrai, car tous les témoins avaient disparu, et toutes les apparences me condamnaient. Je ne vis rien de mieux à faire que de laisser à autrui le soin d'expliquer chaque circonstance: et je pris la résolution de louvoyer. Ce système, tout à faire contraire à mon caractère, me réussit au delà de mes espérances. « Vous avez là une charmante goëlette, me dit mon interloeuteur. Vraie Bermudienne! elle doit naviguer sous l’eau, — J'en sais quelque chose, répliquai-je. — Ah ! reprit en riant mon midshipman, vous étiez dehors la nuit dernière: c’est elle qui vous a jeté au large, car seul-comme vous êtes, vous étiez mal préparé aux dangers de la mer du Nord. Il est vrai
7 0 sf
que de votre ville de Dunkerque on juge difficilement, s’il m'en souvient, de l'approche d’un coup de vent du sud. J'ai été si heureux quand j'étais prisonnier en France, que j'aurais grand plaisir à vous renvoyer de suite ; mais je suis obligé de montrer beaucoup de zèle à mon amiral, qui me soupçonne d’être du parti de nos matelots. Au reste, n'ayez ngerai votre affaire ; je déclarerai
aucune inquiétude, j'arra afin de savoir des nouvelles et
que je vous ai pris à l'ancre, d'apprendre s'il est vrai que des délégués de la République vont être expédiés pour se metre à la tête de nos marins insurgés. »
Jeus besoin de toute ma présence d'esprit pour cacher la surprise que me causèrent ces révélations. Quoi! la tempête m'avait poussé si rudement qu’elle m'avait fait parcourir presque tout la Manche dans la nuit, et qu'elle m'avait jeté au delà du Pas-de-Calais, loin dès ports de France, dont je croyais être voisin. Bien plus! lorsque l'insurrection s'éteignait à Portsmouth, elle menaçait de s’allumer, avec non moins de violence et plus d’opiniâtreté, dans la: flotte anglaise de Nore, à l'embouchure de la Tamise et à vingt lieues de Londres, siége du souvernement britannique.
L'urbanité de mon gracieux ennemi m'étonnait presque autant que sa confiance ; mais je cherchais vainement quel intérêt il pouvait avoir à dissimuler. D'ailleurs, sa gaieté parlait en faveur de sa franchise; et je fus obligé de reconre que son séjour en France, développant sans doute ait fait de lui un véritable Français.
nait , ses qualités naturelles, av Il m'invita, avec une parfaite courtoisie, à déjeuner avec Jui, etje fus reçu sur son bâtiment d’une manière si solennelle qu’il ne tint qu'à moi de me croire un personnage important. La conversation fut vive et sans réserve pendant ea comme le doit faire l’action
notre repas, qui se prolong
la plus essentielle de la journée d’un marin. En se rappelant que j'avais passé une nuit affreuse, mon jeune hôte m'engagea à faire la sieste sur son divan, et il s’en fut à son service. Je m'endormis en me demandant si ce rejeton de l'aristocratie britannique n’était pas plus démocrate que moi, et s’il n'aurait pas mieux aimé conduire à Nore un dé- TS x, légué de la République plutôt que d'y amener un prison- - “nier de guerre. Je n’imaginais guère qu’il avait pris son . : “désir pour une réalité, et qu'une simple allusion au mot de À A . rt “3ÿ/passe des insurgés, qui m’avait été donné par les papiers "7 contenus dans le portefeuille du commissaire, avait suffi 5 rt pour le persuader que j'étais chargé d’une mission auprès AA! d'eux. 1 4 Le piétinement des matelots, qui exécutaient quelque manœuvre de force, me réveilla en sursaut et m'amena sur le pont. Je fus ébloui du spectacle brillant qui s’offrit à mes yeux. Le soleil du 1% prairial avait chassé les nuages de la tempête et éclairait la plus belle vue de marine qu'on puisse admirer. Nous voguions à pleines voiles dans l’immense bassin circulaire qui sert d’avant-scène à la Tamise. On voyait arriver de toute part, vers l'embouchure du fleuve, des myriades d’embarcations, chargées des tributs dont s’alimentent le riche commerce et la population colossale de Londres. Mais le trait principal de ce tableau magnifique, c'était la rade de Nore, ouverte dans le rivage méridional de la baie, vis-à-vis la ville pitioresque de Sherness. Elle était couverte de bâtiments de guerre, et renfermait dans le même mouillage vingt vaisseaux de ligne et autant de frégates. Toute cette flotte venait de hisser à tête de mât la flamme rouge, signal de l'insurrection. Aussitôt que le jeune commandant m’eut vu, il accourut vers moi et me prit la main avec toute la gravité officielle.
ea-=re
tnt
« J'espère, monsieur le délégué, me dit-il, que vous allez être content de l'exactitude de nos marins. À l'instant même de votre arrivée, les voilà qui manifestent leur résolution de rajeunir la vieille Angleterre. Le pavillon de l'amiral Buckner, qui commandait la flotte, vient d’être amené ; ainsi les équipages ont révoqué son autorité et se sont sans doute choisi des chefs parmi les plus dignes. Voyez, ajouta-t-1l en me donnant sa longue-vue, des embarcations.pavoisées se détachent de chaque vaisseau et se dirigent vers le Sandwich qui se couvre de monde. C'est là que les députés vont se réunir et se concerler; il faut y aller sur-lechamp. »
Plus nous approchions du mouillage et plus s’augmentait la foule des chaloupes qui s’y rendaient de tous cÔtés. Une animation extraordinaire se montrait dans chaque personne; on voyait bien qu'il s'agissait d'intérêts popuaires véritables, et non de fictions politiques. Une cIrconstance remarquable, c’est que cette révolution s’effectuait joyeusement et que l’Amirauté n'avait pas un seul partisan. Le canot fut mis à la mer, afin de nous porter à bord du Sandwich : mais il n’était pas facile d'en approcher, environné, comme l'était ce vaisseau, d’une multitude d’embarcations de toutes sortes. Pendant que nous attendions qu'il nous fût possible de nous frayer un passage, nous vimes descendre un homme qu'on menait si rudement que je crus qu’on allait en faire justice ; mais je fus rassuré par son aspect grotesque. Les matelots l'avaient goudronné de la tête aux pieds et l’avaient roulé dans des plumes qui Île revêtaient complétement. Ils allaient conduire à Sherness cet oiseau, qui n’était autre que le chirurgien du vaisseau, atteint et convaineu d'espionnage. Le capitaine d’un sloop n’en fut pas quitte pour si peu ; ses matelots ayant damné
l'amiral Duncan pour sa dureté, il les fit fustiger cruellement; conduit à bord du Sandwich, il y fut jugé régulièrement et condamné à être pendu. Je le vis pendant sa dé: tention, et je contribuai à son évasion. Cet homme, qui était inexorable pour ses matelots, était fort sensible à son propre malheur et ne faisait que se lamenter.
Enfin, nous parvinmes au pied de l’échelle de commandement, et nous montâmes sur le pont du vaisseau; il était comble de spectateurs silencieux et attentifs. Les douze délégués choisis par les équipages de la flotte étaient rangés au pied de la dunette et recevaient les députations des bâtiments
insurgés, qui leur apportaient une énergique adhésion à
tout ce qu'ils résoudraient pour la cause commune, et qui leur exprimaient dans un langage simple, mais pittoresque et puissant comme une harangue des personnages de Shakespeare, leur ferme volonté de poursuivre à outrance le redressement de leurs griefs. Je fus intéressé et touché par ces allocutions pleines de l’éloquence animée d’un peuple qui veut se délivrer de l’oppression.
À la tête des délégués était leur chef, Samuel Parker. C'était un grand jeune homme, d’une figure douce et mélancolique, âgé de trente ans environ, et qui, quoique Écossais, avait le teint brun et les cheveux noirs. Il était simple matelot à bord du Sandiwich ; mais, comme ses compatriotes, il avait recu une bonne éducation, ét il était estimé pour ses connaissances, sa conduite et son caractère. Devenu, en fait grand-amiral d'Angleterre, il avait conservé ses manières et son costume de gros drap bleu. Mon introducteur saisit l'intervalle entre deux députations, et s’approchant de lui, il m’annonça par quelques paroles qui firent impression sur Parker, car il s’avança vers moi, me prit la main et me présenta de suite à ses collègues. Il me dit en très-
De
Pa
bon français que j'étais le bienvenu et que je devais me
considérer comme l’un des hôtes du vaisseau. Mon jeune
midshipman me voyant installé prit congé de moi en me
promettant de revenir me voir le lendemain. Le soir, il
m’envoya une malle de linge et d'effets qu'il avait fait
prendre à bord de la goëlette, et qu'il croyait m'appartenir ;
il y joignit une large provision d’eau-de-vie de Cognac, pro-
venant de la même source, et dont a bonté prouvait le
goût exercé des contrebandiers de la côte de Newhaven. | Cette eau-de-vie témoigna hautement en faveur de la Rcpublique et de son prétendu délégué, car ce titre, dont j'avais été investi si bizarrement par le commandant du cutter, venait de m'être décerné officiellement près de l'amirauté des insurgés, et il était fort difficile de m’en défendre ettrès-scabreux de m’en défaire.
Je dinai avec l'état-major, et quoiqu'il fût sobre et sérieux, je demandai de prendre mes repas dans ma chambre, ce qui me fut accordé. J ’eus dans la nuit une longue conférence avec Parker. Je lui dis que le véritable délégué avait été Lué, et que je n'étais que son héritier, mais que les instructions du gouvernement de la République, qui étaient entre mes mains, et que je suivrais de point en point, étaient telles que les insurgés pouvaient le désirer, et que l'on apprendrait en France leur entreprise avec le plus vif intérêt, et un sincère désir de la seconder, s'il était nécessaire et possible. Je trouvai dans le chef de l'insurrection un excellent homme, rempli d’un dévouement sans réserve pour la cause qu'il soutenait, mais peut-être moins persuadé de la certitude de son succès qu'il n’était essentiel pour en convaincre les autres. Il ne se faisait point illusion sur la puissance de ceux qu'il devait combattre el sur les moyens qu'ils emploieraient pour le vaincre. Il me parut persuadé que,
pe L- er
quelle que pût être la réussite de ses projets, il n’en verrait pas l'achèvement, attendu que trop d’ennemis dangereux conspiraient sa perte.
Attristé par ces idées, j'allai me promener sur le pont pour en dissiper l'impression. La nuit était belle et calme, et je pouvais, à travers son voile, distinguer une partie de la flotte reposant à l'ancre dans un profond silence, comme si elle n’était pas en pleine rébellion. L'ordre régnait sur chaque vaisseau, et le service de guerre s’y faisait aussi exactement que si toute la hiérarchie des pouvoirs n'avait pas été renversée. C'est l’une des merveilles de la civilisation d’imprimer aux rouages de la société une action qui continue avec la même régularité, lorsque le ressort du gouvernement est brisé. Les lumières étaient éteintes à bord de chaque bâtiment, comme l'exige l’ordonnance; le grand quart se faisait avec la même rigidité que si l'équipage avait été surveillé par ses officiers. Les chaloupes de ronde parcouraient la rade, comme la sûreté publique le demandait, et l’on n’entendait sortir aucun bruit de cette grande multitude d'hommes agités par tant de passions tumultueuses : la présence de l’espèce humaine n’était manifestée que par le eri sonore de all is well — Tout est bien ! — qui correspond au bon quart de nos matelots et à l’appel nocturne des gardes de nos remparts : Sentinelle! prenez-garde à vous.
Le lendemain, une longue suite de chaloupes parties du rivage se dirigèrent vers l’escadre; elles faisaient flotter à leurs mâts le grand pavillon carré de l'Amirauté qui annonçait le pouvoir maritime suprême; elles portaient en effet trois membres de cette redoutable autorité qui se rendaient à bord du Sandwich pour tenter une négociation. Déjà l'amiral Buckner avait transmis un message qui n’avait eu d'autre résultat que d'augmenter l'irritation des équi-
pages, par l'injonction qui leur était faite d'abandonner leurs réclamations et de solliciter un pardon du roi. Les lords de l'Amirauté jugèrent mieux la gravité des événements quand ils furent à Nore, et ils se montrèrent d'abord plus conciliants ou plus politiques dans leur entrevue avec Parker. L'un d'eux, l'amiral Young, me sembla bien intentionné; mais un autre à figure rogue el hautaine, lord Ârden, je crois, humilié ne n'avoir aucun avantage dans une discussion avec un simple matelot qui Jui opposait une logique invincible, voulut essayer d'employer l'intimidation: Ce fut une tentative malheureuse ; Parker, qui jusqu'alors avait paru d’une grande déférence el d’une extrôme placidité, se dressa inopinément devant cetie agression inattendue ; il interrompit le commissaire de l'Amirauté, et d’une voix forte et vibrante, qu’entendirent distinctement trois mille marins pressés sur le tillac ou appendus aux agrés, il Lui dit : « Eh quoi! Milord, lorsque nous Vous accueillons comme la colombe apportant à l'arche le rameau de la pacification et de l'alliance, vous avez la menace à la bouche, et dans le cœur les sentiments d’une odieuse vengeance ! Vous qui avez le devoir d'être le père des marins, vous appelez sur eux les châtiments, et vous êtes prêt à ordonner leur supplice; il vous faut du sang pour vous laver de vos iniquités. Eh bien! vous en aurez. Mais qu'il retombe sur vos têtes le sang de l'innocent que vous aurez versé! qu’il devienne un stigmate ineffaçable pour vos derniers descendants, et qu'en vous voyant chacun c'écrie : Voilà le bourreau de la flotte de Nore : qu'il soit maudit! Adieu, Milords, vous persistez dans l'injustice et l'oppression; nous persistons à tout tenter pour nous en affranchir. Dieu jugera entre nous! » L'effet de ces paroles ne saurait être décrit. Aussitôt s'é-
leva un cri de la multitude qui leur donnait sa sanction et
se dévouait à les soutenir. Au moment où la négociation fut ainsi rompue, un brick qui était en tête de rade se couvrit
de signaux, et tout son équipage parut sur ses vergues avec .
des manifestations d’allégresse ; il voyait au large quatre vaisseaux de ligne se dirigeant sur le mouillage de Nore; leur pavillon rouge annonçait qu'ils se joignaient à la flotte insurgée. C'étaient l’Agamemnon, le Léopard, l'Ardent et l’Isis, qui appartenaient à l’escadre de l'amiral Duncan, en croisière sur la côte de Hollande, et qui venaient se rallier à leurs frères de la Tamise.
Les commissaires de l’Amirauté furent consternés de cette apparition ; ils se hâtèrent de quitter le Sandivich, où j'étais d'avis qu’on les retint en otage. « Ils le méritent bien, me dit Parker, mais je ne veux pas donner l'exemple de la violence. » Deux heures après nous apprimes qu’en débarquant à Sherness, les lords.commissaires avaient mis hors la loi les chefs de l'insurrection et promis une récompense
à ceux qui les trahiraient: ils avaient appelé les milices à :
prendre les armes, et investi le général sir Charles Grey du commandement d’une armée de quinze à vingt mille hommes, qui fut rassemblée pour la défense de la côte. Les bouées qui indiquent aux navires la direction qu'ils doivent suivre -pour entrer dans la Tamise, en évitant les hauts fonds, furent enlevées par leurs ordres. Des chaînes furent tendues dans les passes du fleuve, et l’on se mit en devoir d'élever des batteries avec des fourneaux à boulets rouge. Avant de répondre par des représailles, le: conseil. des délégués des vaisseaux insurgés résolut d’en appeler de l’Amirauté au roi. Le capitaine du Montaigu, lord Northésk, avait été gardé prisonnier à son bord par son équipage. On lui proposa de le mettre en liberté, à la condition d’engager son honneur qu'il rendrait au roi un compte fidèle
mn a
des doléances des marins de la flotte, et qu'il lui exposerait tout ce qu'ils avaient souffert avant de se révolter. Plusieurs jours furent perdus à attendre la réponse; il fallut bien à la fin se résoudre à reconnaître, comme je l'avais prédit, qu’il n’en serait fait aucune. Alors, le conseil prescrivit des dispositions offensives, qui, dès le premier moment, auraient dû être exécutées. Le blocus de Londres fut déclaré; et toute communication, par mer, de cette capitale avec les provinces et l'étranger, fut coupée au moyen de quatre vaisseaux qui furent amarrés en (ravers de la Tamise. Les navires chargés d’approvisionner la ville furent capturés, et l'on ne pui douter que la persistance de ces mesures, en iniligeant la disette aux habitants de cette populeuse eité, ne produisit un soulèvement général.
Pour. montrer aux lords commissaires combien 1ls étaient peu intimidés par leurs mesures agressives, les insurgés arméêrent, un matin, une flottille de chaloupes, et vinrent en un ordre admirable débarquer dix mille hommes à Sherness. Les habitants s’enfuirent épouvantés Jusqu’à Chatam. Il ne fut pas commis le moindre désordre dans la ville. Les équipages se bornèrent à la parcourir processionnellement, ayant en tôte leurs délégués et le terrible drapeau rouge de l'insurrection. Je blAmai cette vaine parade, dans l’un de mes entretiens nociurnes avec Parker, qui me dit quil partageait mon opinion, mais qu’il était fort difficile de gouverner le conseil et d'éviter constamment de céder aux passions populaires. Je n’avais pas attendu jusqu’à ce moment pour reconnaître combien sa position était, parfois, critique et dangereuse, et quels obstacles il rencontrait à faire adopter les résolutions les plus urgentes. La moitié des délégués qui formaient le conseil, étaient
turbulents comme des Français. C'était la Jeune Angleterre avec les marins irlandais. L'autre moitié, composée des vieux marins, me rappelait les Puritains de Cromwell ; ils en avaient l’opiniâtreté, le phlegme et la sournoisie. Ce furent ceux-ci qui, par leur esprit de contradiction, firent échouer les meilleures mesures, en retardant leur exécution: mais ce furent les premiers qui ouvrirent l'oreille à des suggestions perfides et la main à l'or de la corruption. Les équipages concurent des soupçons, et changèrent une partie de leurs représentants, sans pouvoir en changer l'esprit.
Pour soutenir l'insurrection, il fallait, selon moi, que chaque jour un nouveau progrès vint accroître sa puissance, et je considérais l’attente et l’inaction comme devant lui être mortelles. Parker ne différait pas d'opinion; mais quand il était nécessaire d'agir, il se laissait surprendre par des ajournements, des questions préjudicielles et des fins de non-recevoir. Ces expressions judiciaires rendent parfaitement les formes par lesquelles les Normands du conseil ruinaient les projets d'entreprises militaires. Il fallait évidemment, pour première mesure, rallier à la flotte | de Nore toutes les forces navales de la Grande-Bretagne. Parker proposa donc de faire voile pour Porismouth, afin d'opérer une jonction avec l’escadre de Saint-Hélène qui se repentait d’être retournée au joug de l’obéissance, ce qu'elle avait fait par respect pour son vieil amiral, lord Howe. Maîtresse de quarante vaisseaux de ligne, l’insurrection eût attiré facilement à elle toute l’escadre du blocus de Hollande, commandée par lord Duncan ; elle aurait alors disposé de toute la puissance maritime de l’Angleterre, et les conditions qu’elle aurait imposées auraient été des lois. Cette marche, que j'avais osé tracer, fut adop-
tée; mais, au lieu de cingler de suite pour Portsmouth, on y envoya des délégués dont on n'a jamais plus entendu parler. En attendant leur retour, il était possible d'appeler à grossir les équipages vingt à trente mille matelots appartenant aux navires de la Tamise ; on s’en serait servi pour armer les vaisseaux de Portsmouth et de Plymouth qui étaient capables de prendre la mer. Une attaque sur Londres aurait rempli cet objet. Ge projet, qui avait été approuvé avec enthousiasme, se réduisit en une reconnaissance par surprise, faite avec des embarcations armées, munies du mot d'ordre qu’on s'était procuré à prix d’argent. Les marins du commerce firent des promesses qu'ils ne tinrent pas, et l'autorité, instruite de cette tentative d’expédition, prit des dispositions pour en empêcher une seconde, du moins avec quelques chances de succès.
Tous ces échecs, et surtout le défaut d'énergie et d’umon des membres du conseil, me firent demander à Parker s’il ne songerait pas, avant d'en être à l'extrémité, à s'assurer un asile dans un port français, et si l’escadre ne prendrait pas le parti d'entrer à BréSt en l’assurant de toutes les garanties qu’elle jugerait nécessaire. Je lui rappelai que j'avais écrit dans ce sens au ministre de la marine par une lettre qu'il avait lui-même expédiée à Dunkerque, au moyen des pêcheurs de la côte, et j'ajoutai qu'il était trèsprobable que des ordres avaient été donnés de Paris pour prévenir le commandant de l'escadre française à Brest de cette importante éventualité. Il me répondit que lorsqu'il avait levé l’étendard de l'insurrection contre les oppresseurs, il avait fait le sacrifice de sa vie, car il savait qu’il avait à lutter contre un pouvoir qui n’avait jamais pardonné. Il lui répugnait de fuir pour se mettre à couvert d’un péril qu'il avait bravé ; il redoutait de prendre une résolution qui