CHAPITRE I
Mort du corrégidor. Misère de La^arille après cette mort.
APRÈS le départ de mes bons amis, je ne fis plus que songer à eux, & considérant la faute que j'avais commise de ne les avoir point suivis, je m'abandonnai totalement à la débauche, afin de m'habituer à vivre sans eux.
Mes nouveaux compagnons de table me les firent bientôt oublier. Je m étais si bien accoutumé à vivre à Tallemande, que je ne quittais plus le cabaret ni jour ni nuit.
Le mal était que ce n était plus aux dépens de la solde de mes braves lansquenets. C'était moi qui payais pour tous à mon tour, & je fis si bien qu'en moins de cinq mois je vis la dernière réale de mon épargne.
Je m'attachais si peu à mon emploi de cf ieur, que le profit que j'en tirais n'était pas suffisant pour fournir à mes moindres repas ; & lorsque l'argent me manquait, il fallait bieil que ma femme y pourvût, ou le diable était à la maison.
Elle ne manquait pas de faire grand bruit de son côté \
M. le corrégidor n'était pas pour moi dans nos querelles, où il mettait toujours le holà, tantôt en usant de son autorité, tantôt en m'admoneftant doucement.
Quand je me trouvais en état de me servir de ma raison, je voyais bien qu'ils n'avaient pas tort. Aussi me faisais- je violence quelquefois, & je reliais alors trois & quatre jours à la maison à songer à mes affaires.
Mais je ne pouvais y durer plus longtemps, le plancher me brûlait la plante des pieds, & j'étais dans un tel état de surexcitation partout ailleurs qu'au cabaret, qu'on m'aurait plutôt changé la couleur des yeux que de m'en faire perdre l'habitude.
On me sermonna tant néanmoins, je fis tant de réflexions que j'en vins à une assez grande réforme, & au lieu de trois & quatre jours, je passais chez moi des semaines entières; mais quelque effort que je fisse pour me contraindre, il était facile de voir que ma nature violentée souffrait cruellement de ce combat.
Ma femme, qui m'aimait sincèrement au fond du cœur, ne put pas me voir plus longtemps dans cet état, & d'ailleurs il me semblait que nous nous gênions l'un l'autre. Un jour que nous étions seuls au coin du feu, elle me dit, en poussant un grand soupir, qu'elle voyait bien que je n'étais pas fait pour comprendre la vie de famille; & prenant une résolution subite, elle me conseilla de suivre mon inclination & de me réjouir avec mes amis, m'assurant que Dieu pourvoirait aux besoins du ménage.
En effet. Dieu y pourvut si bien depuis ce temps-là, que je trouvais toujours mes poches garnies, & M. le corrégidor & ma femme changèrent si complètement de ton, que c'étaient eux qui me pressaient de leur laisser le soin & les charges du ménage, quand ils pensaient que je me voulais ranger & rentrer dans le droit chemin. Je ne cherchais point à comprendre les raisons qu'ils avaient d'en user ainsi ; & sans
m'informer d'où le bien me venait, je menais la plus douce vie du monde.
Cependant ma femme était accouchée d'un fils, & M. le corrégidor, qui lui avait donné son nom, Taimait comme ses yeux. Il me disait tous les jours que, si Dieu lui faisait la grâce de le voir un peu grand, il voulait le faire élever comme s'il eût été son propre fils, & lui laisser tout son bien. J'admirais la bonté de cet homme pour un enfant qui ne lui était rien, & dans ces belles espérances je ne me mettais en peine d'autre chose que de vivre joyeusement hors de la maison, m'en rapportant entièrement à M. le corrégidor pour Tentretien de ma famille & pour tout ce qui pouvait arriver à l'avenir.
Je passais ma vie dans cette tranquillité, lorsqu'elle fut tout à coup interrompue par la maladie du digne homme, qui fut attaqué d'une fièvre si violente, qu'elle le mit en trois jours à l'extrémité.
Les parents qui prétendaient à son héritage en furent bientôt informés; ils se rendirent en foule chez lui, & quoiqu'il semblât que leur intérêt les dût diviser, ils ne s'accordèrent que trop bien à mon sujet.
Leur premier soin fut de nous interdire, à ma femme & à moi, l'entrée de la maison du corrégidor; & quoique le bonhomme nous demandât assez souvent, ils surent si bien lui faire comprendre qu'il ne fallait plus penser aux choses de ce monde, qu'il passa doucement en l'autre, sans que nous pussions avoir la consolation de prendre congé de lui & sans nous laisser le plus mince souvenir de son amitié.
Un malheur ne vient jamais seul; le corrégidor était un personnage qu'on n'aurait osé importuner pour une bagatelle d'aussi peu d'importance que le loyer de notre maison.
Il se trouva, après sa mort, qu'il en était dû deux années entières. Celui à qui elle appartenait ne convint pas que c'était le corrégidor qui l'avait louée pour nous, parce que ses
héritiers n'en voulurent point demeurer d'accord; sans autre façon, il nous mit sur le pavé, après avoir fait saisir pour le loyer le peu de meubles que nous possédions.
De tant d'amis que je m'étais vus huit jours encore avant ce désaftre, il n'en parut pas un seul pour m'assifter dans ce pressant besoin & me donner asile; sans une dame charitable qui prit ma femme comme nourrice pour allaiter son dernier enfant, & qui se chargea, pour Tamour de Dieu, du soin de nourrir les miens, j'aurais été obligé d'aller faire par le monde le gentilhomme ruiné par la guerre.
A la vérité, la mort du corrégidor avait été pour moi pis que la guerre, la famine, la pefte & tous les autres fléaux réunis.
J'espérais avoir encore une ressource dans mon office de crieur; mais, misérable comme je l'étais, & n'ayant plus un maravédis à donner au cabaretier, je ne pus plus entretenir mes pratiques; elles m'abandonnèrent, & je ne gagnai même plus de quoi payer le louage de ma trompette de crieur.
Ce fut pour lors que je dételtai mes Allemands autant que je les avais aimés autrefois; & je connus bien, mais trop tard, que, pour[m'étre accoutumé à la bonne chère en leur compagnie, je m'étais mis en passe de la faire très-méchante le relie de mes jours.