CHAPITRE XXI
La^arille fait connaissance avec des Allemands de la suite
de Vempereur Charles-Quint .
SUR ces entrefaites, l'empereur Charles-Quint arriva à Tolède avec toute sa cour. Je ne dirai rien des grandes fêtes qu'on lui donna. Cela n'efl pas de mon hifloire, & vous Taurez appris ailleurs.
Ce qui me regarde, c'eft que, pendant qu'il a séjourné dans cette ville, j'ai fait beaucoup de connaissances. Comme je ne vais jamais sans une bouteille de bon vin & quelques fruits du pays, pour marque diftindive de mon métier, je me suis lié avec quelques lansquenets allemands de la suite de l'empereur.
Pendant que mes lansquenets ont été ici, je les allais prendre chez eux pour les conduire au cabaret, où l'on buvait le meilleur vin; & nous nous en donnions tant & si bien, que tel qui y était allé sur ses pieds s'en retournait chez lui porté à quatre. Et le meilleur était que Lazarille de Tormes n'y mettait pas un blanc de sa poche.
Vraiment oui, ils auraient bien souffert que j'eusse mis la main à la bourse ! Ils faillirent me battre deux ou trois fois que j'en voulus faire le simulacre.
— Nix, nix, tnonsir Leiarille, me disaient-ils en leur
g8 AVENTURES
jargon. Vu vu moque{ te nous! Verme^! permet fotre archent dans le pourse! •
Il était impossible de payer son écot à la table où ils faisaient ripaille.
J%dorais Thumeur de ces gens-là, & je recherchais d'autant plus leur société, que je ne les quittais jamais sans revenir chargé de pain, de jambon, de langues de veau & de toute sorte de viandes salées d'un goût parfait, tant ils savaient bien les assaisonner avec le bon vin & les épices.
Ils m'en remplissaient mes basques & mes poches avec tant de profusion, que nous avions à manger, ma femme & moi, pour toute une semaine de ce qu'ils mé donnaient dans un souper.
Toute cette bonne chère me rappelait les triftes années où j'avais tant souffert de la faim, & je rendais de bon cœur grâces à Dieu de tout ce qu'il avait fait pour moi. Mais, comme dit le proverbe : Le bon temps ne dure pas toujours, La cour a quitté Tolède, & mes chers Allemands, à leur départ, m'ont fort pressé de les suivre, sans me mettre en peine de rien.
Mais me souvenant d'un autre proverbe qui dit : Mieux vaut un tien que quatre tu l'auras, je les ai remerciés fort honnêtement de toutes leurs bontés, & nous nous sommes dit adieu avec mille embrassades.
Ma foi, si je n'avais pas été marié, c'était une affaire faite, & je ne les quittais plus, tant je me plaisais en leur compagnie. Aussi faut-il avouer qu'ils mènent vie joyeuse.
Ce sont des gens sans cérémonie, qui portent le cœur sur la main, qui entrent sans difficulté dans le plus, petit ca* baret comme dans le palais du prince, & qui ne dédaignent point de saluer jusqu'au moindre bouchon, pourvu que le vin en vaille la peine.
C'ell une nation ronde & franche, & toujours si bien fournie de monnaie, que je ne demanderais jamais à Dieu
Ces bon* Allemandi remplissaient mes poches de toutes sortes de viftusilles. (P. 98.)
de meilleure rencontre que la leur, toutes les fois que la soif me pourrait prendre.
Mais Tamour que j'ai pour ma femme & pour la petite fille que Dieu m'a donnée m'a arrêté. Je tâche donc de me consoler avec elles de la solitude où mes Allemands m'ont laissé; car, quoique je sois dans une grande ville, assez connu & bien venu de tous, il me semble être dans un désert depuis leur départ.
En vérité^ je ne sais ce que je deviendrais sans ma petite Thérèse, je dis ma petite, car je suis tout à fait guéri des soupçons qui m'étaient venus sur quelques traits de ressemblance que j'avais cru voir sur son visage : ma femme, qui ne voudrait pas mentir pour rien au monde, m'a affirmé par serment qu'elle était bien de moi.
Enfin, j'en ai l'esprit tout à fait en repos; & je ne pense plus qu'à passer doucement ici le refte de me^ jours & à amasser une bonne dot à ma fille. Je comptais que mes aventures finiraient en cette ville avec ma vie; mais comme il arrive bien des événements inattendus dans ce monde, & que j'ai eu ma bonne part de malencontres , vous verrez, cher ledeur, dans la seconde partie de mes aventures, celles qui m'ont été les plus funeftes, malgré tous les événements fâcheux que j'ai déjà essuyés. Vous saurez comment je m'en suis tiré, & cela vous prouvera une fois de plus que la Providence n'abandonne jamais l'homme qui a confiance en elle.