I08 AVENTURES
long manteau dans lequel il se tenait enveloppé. Il portait une longue épée dont le bout pointait derrière son manteau, par un trou qu'elle y avait fait.
Ce n'était pas Theure de la promenade. Je fus surpris de trouver dans le grand chemin un homme en cet équipage, & je ne savais que penser de lui. Dans la crainte que j'eus qu'il ne fût là pour détrousser les passants, je le saluai, d'un :
— Dieu vous garde, monsieur !
— Je te pardonne, me répondit-il sans sortir le nez de son manteau; car de la manière dont je suis fait présentement, tu n'es pas obligé de me parler autrement.
Je fus surpris de sa réponse, que je pris d'abord pour une querelle d'Allemand, & voulant lui ôter tout prétexte d'en mal user :
— Je n'ai pas eu le dessein de vous offenser, monsieur, lui repartis- je, bien au contraire...
— Soit, interrompit-il assez brusquement ; mais qui ta donc appris à te servir de cette manière de saluer les gens? Je veux que le diable me sangle, si le : Dieu vous garde ! n a pas été introduit dans ce monde que pour m'en chasser.
Je le regardai plus attentivement à ces paroles; comme il avait un peu abaissé son manteau, je pus voir son visage à découvert, & je reconnus l'écuyer que j'avais servi autrefois, don Cléophas.
J'éprouvai une véritable joie de cette rencontre, & m'approchant de lui :
— Eft-il possible, mon ancien maître, lui dis-je, que sept ou huit années aient si fort changé Lazarille de Tormes, que vous ne le reconnaissiez plus.
Il m'envisagea, & se jetant à mon cou :
— En vérité, Lazarille, me dit-il, je pouvais bien ne plus te reconnaître, gros & gras comme tu es, t'ayant vu si grêle & si mince autrefois.
: Après plusieurs embrassades & de grandes protellations
DE LAZARILLE DE TORMES lOQ
d'amitié de part & d'autre, il voulut savoir où j'allais, & comme je n'avais aucune raison pour faire le discret, je lui dis quel projet j'avais formé.
— Tu suis le même chemin que moi, me dit-il. Allons de compagnie, & raconte-moi comment tu as passé ta vie depuis le soir où je fus obligé de te quitter pour des raisons qu'il te fut facile de deviner.
Je lui rendis compte de mes affaires, sans lui rien cacher, & je fis mon hiftoire si longue, que nous arrivâmes comme je l'achevais au village où nous devions nous reposer. J'entrai au cabaret, & je l'invitai à me suivre.
J'allai chercher de quoi nous rafraîchir; nous nous connaissions depuis longtemps, & il ne fit point de façons avec moi, ni semblant de mettre la main à la bourse.
Il m'apprit ensuite que, lorsqu'il fut sorti de la maison où nous demeurions à Tolède, sous prétexte d'aller changer la double piftole, ne doutant pas que ceux qui lui demandaient de l'argent ne fussent ponduels à le venir sommer de tenir sa parole, & considérant d'ailleurs le peu de moyens qu'il avait de subsifter à Tolède, il résolut de retourner dans son pays, pour vendre le bien qu'il y avait, & aller ensuite chercher fortune par le monde.
— Je fus surpris, ajouta-t-il, en approchant de chez moi, de voir mon pigeonnier rebâti, & quelques paires de bœufs dans les champs qui m'appartenaient & que j'avais laissés en friche à mon départ; je m'approchai d'un laboureur qui était auprès de la charrue, je lui demandai à qui il était, & je connus, par les réponses qu'il me fit, que peu de temps après que j'eus quitté mon village, pour les raisons que je t'ai dites autrefois, ce me semble, le même gentilhomme qui m'avait obligé d'en sortir s'était mis en possession de mon bien, sans que personne s'y fût opposé, & s'y était accommodé comme je voyais.
Après avoir pris cette information, je me rendis chez un de .
mes anciens voisins & je fis publier mon retour dans le village. Celui qui s'était emparé de mes terres en fut fort surpris. Il ne put pas toutefois me méconnaître. Mon absence n'avait pas été assez longue pour donner lieu à cela.
Nous en vînmes à un accommodement; il m'offrit de me nourrir à sa table tant que je m y trouverais bien, sinon de me faire un présent considérable, & que, les affaires ainsi réglées, je le laisserais en repos.
J'acceptai le premier parti, sans pourtant m^engager à rien ; mais auparavant je voulus régler qu'il me donnerait du moins la seconde place à sa table, qu'il me saluerait dans les occasions en disant : Serviteur, & qu'il ne serait jamais parlé de : Dieu vous garde ! J'aurais plutôt tout abandonné que de me relâcher sur ce point.
Avec cet accommodement, je passai deux années dans mon village, traînant lépée & honoré à souhait des paysans; mais cette vie fainéante finit par m'ennuyer, & m'apercevant d'ailleurs que l'on se familiarisait trop avec moi dans la maison, je ne voulus plus me tenir au premier marché que j'avais fait avec le gentilhomme, & je lui fis entendre que je voulais aller à l'armée.
Il fut bien aise, de son côté, de se débarrasser de moi, car il me portait sur les épaules. Il me donna donc fort généreusement un cheval de son écurie, & l'argent qui m'était nécessaire pour me mettre en campagne ; moyennant quoi je lui fis une cession en bonne forme de tous mes droits & prétentions, & je pris congé pour jamais du lieu de ma naissance.