‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 30 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Uécuyer continue le récit de ses aventures. Il s'associe . avec La^arille pour faire le voyage des Indes, & s* enfuit pendant la nuit avec les habits & le bissac de son compagnon.

JE n'avais pas dessein, continua don Cléophas, d'aller à Tarmée; & à un quart de lieue de mon village, je quittai la route de Catalogne pour prendre celle de Madrid, où j'espérais faire quelque fortune avec moins de risques. Car, à te parler franc, quoique j'eusse porté Tépée toute ma vie, je n'ai jamais eu beaucoup de penchant pour les armes; & comme j'ai toujours eu le cœur grand & les inclinations élevées, je me suis volontiers réglé sur les grands de notre nation, qui croient que tous les emplois de la guerre sont au-dessous d'eux, & que l'on déroge en allant à l'armée.

Pour abréger, j'arrivai à Madrid; je vendis mon cheval, je louai une chambre un peu propre, & je commençai à reconnaître la ville.

Un soir, comme je me retirais chez moi entre chien & loup, je vis en passant dans une rue un peu étroite un carrosse arrêté, & j'aperçus dans ce carrosse une dame fort bien vêtue que je saluai, comme je crus y être obligé, parce que, pour passer, il me fallut presque mettre le nez à la portière. r

Je n'eus pas tait quatre pas qu'un laquais vint me tirer par le manteau^ en me disant que la dame du carrosse désirait me parler.

— Vous serez surpris, monsieur, me dit-elle quand je l'abordai, de la liberté que je prends : je vous ai reconnu étranger, & j'ai lu sur votre visage que vous ne seriez pas homme à refuser un honnête emploi , si on vous l'offrait.

Je la remerciai de sa bonté, & je lui avouai que c'était juftement ce que je cherchais à Madrid; que j'étais un cadet de famille qui n'avait pas de grands biens, & que...

— Cela me suffit, interrompit-elle. Il y a longtemps que je souhaitais de rencontrer un homme fait comme vous. Mon amie la duchesse de Las Mirobolandas y Matalambros me persécute pour lui trouver un écuyer; c'eft une dame de la cour, vous serez à souhait auprès d'elle : gros appointements, un laquais & un carrosse à votre disposition, sans compter la certitude de faire votre fortune.

Je voulus la remercier encore :

— Point, point, dit-elle, vous me remercierez quand vous aurez vu ce que je sais faire pour les gens auxquels je m'intéresse; montez en carrosse, & nous nous entretiendrons de cela; dans quel quartier habitez -vous?

Je lui dis l'endroit où je logeais, & elle reprit aussitôt :

— Bon, c'eft juftement de ce côté-là que j'ai affaire, & je veux vous ramener chez vous.

Je bénis cent fois dans mon cœur Theureuse rencontre que le ciel m'avait ménagée lorsque j'y pensais le moins. Pendant que le carrosse roulait, elle me fit cent queftions, & je laisse à penser si je pouvais cacher quelque chose à ma bienfaitrice, & si je ne lui dis pas à cœur ouvert tout ce qu'elle voulut savoir de mes affaires.

Nous arrivâmes dans ma rue, elle voulut à toute force monter dans ma chambre pour voir comment j'étais logé; &

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comme je voulais aller chercher de la lumière, elle s'y opposa. « On y voit encore assez clair, me dit-elle en riant, & de la manière dont j'en use avec vous, je ne serais pas bien aise d'être reconnue par quelqu'un dans l'escalier. »

Quand nous fûmes dans ma chambre, elle voulut que la porte en demeurât ouverte, & commanda à son laquais de s y tenir pour prendre garde que personne n'entrât. Elle me mena pour dernière faveur près de la fenêtre, poussa un siège sur le balcon, me fit asseoir auprès d'elle ; nous nous entretînmes longuement de la manière dont je devais me présenter à la duchesse de Las Mirobolandas y Matalambros.

Elle me donna des conseils sur la conduite que je devais tenir, me fit un portrait de chaque domeftique en particulier, & après m'avoir promis de m'envoyer chercher le lendemain dans le même carrosse pour me présenter & nous être donné des assurances mutuelles d'une éternelle amitié , nous nous séparâmes.

Je l'accompagnai jusqu'au carrosse, avec la joie que tu peux penser; mais, comme je remontais chez moi avec de la lumière, je trouvai que, pendant que la dame m'avait amusé par ses paroles & tant de belles espérances, le petit laquais avait fourragé dans ma chambre, & n'y avait laissé que ce qu'il n'avait pu transporter dans le carrosse. Il n'avait eu garde d'oublier ma valise, où j'avais mon linge, mes hardes & presque' tout mon argent.

Je m'élançai dans la rue comme un forcené, je suivis quelque temps le carrosse en courant à me décrocher la rate ; mais au débouché d'un carrefour cinq ou six carrosses se croisèrent & me firent perdre la bonne pifte; il fallut m'en retourner chez moi, peftant contre le deftin> la duchesse de Las Mirobolandas y Matalambros & contre ma sottise.

Ce fut, comme tu vois, mon cher Lazarille, continua Técuyer, un méchant commencement de fortune. Je reftai»

avec dix piftoles seulernenJ dans ma bourse, & j'en dépensai ipimédi^tement la n^oitié à réparer une partie du ravage que le fripon de laquais avait fait dans mon ménage. Il fallait avec cela subsifter; or, comme je ne trouvai pas d'emploi, jç revis bientôt les trifles jours de la sombre maison de Tolède, où nous ne soupions qu'avec des croûtes de pain & une cruche d'eau.

L'écuyer finit là le conte de ses aventures, en me faisant connaître l'extrémité de sa misère. Ses habita étaient effe<Sivçment si rapiécés & tellement déchirés, que l'on voyait sa peau en vingt endroits par ces lucarnes de misère ; son chapeau, ses bas, enfin tout ce qui servait à le couvrir ne valait pajs dix maravédis,

Je fus tellement touché de compassion que je lui oflFris de souper & de coucher avec moi; ce qu'il accepta, sans se faire beaucoup prier. Je me mis aussitôt à le consoler le

mieux que je pus, & lui dis que, puisque nous étions tous deux réduits à aller cherchçr aux Indes le bien que la fortune nous avait refusé dans notre pays, nous devions remercier Dieu de nous avoir fait rencontrer ; que nous nous entr'aiderions l'un l'autre, h que c'était toujours une grande consolation d'avoir un ami à qui se confier dans un voyage aussi long 8; aussi hasardeux que celui que nous allions entreprendre. •

Nous nous mîmes à souper, nous bûmes à la conservation de notre santé & jurâmes de vivre toujours en frères. Après le souper, nous allâmes nous coucher dans le même lit, où nous continuâmes à parler de notre projet de voyage ; nous convînmes entre autres choses qu'il garderait son nom de don Cléophas Fanegada, & que je prendrais celui de mon père^ & me nommerais don Lazaro Gonzalez, & me dirais gentilhomme aussi bien que lui, car il eft toujours bon & fort aisé de s'anoblir dans le pays où Ton n'eft pas connu. Enfin, après avoir pris différentes résolutions 8c fait de

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beaux projets de fortune, nous nous endormîmes assez tard.

Le lendemain, aussitôt ré veillé- je voulus me lever; mais, en cherchant mes habits, je demeurai ftupéfait de ne les point trouver, non plus que mon camarade de lit qui avait décampé à la pointe du jour avec tout mon bagage, ne me laissant que de misérables haillons pour me couvrir.

Je fus tellement saisi de douleur que le sang me monta au cerveau & que je reftai près de deux heures sans connaissance. Aussi eût-il mieux valu mourir alors que de survivre à ce désaftre ; je n'aurais pas enduré les misères que j'ai eu à essuyer depuis. Quand je repris mes sens, je criai : Au voleur ! & je fis tant de tapage, que les gens de la maison montèrent à ma chambre.

Ils me trouvèrent nu comme un sauvage, cherchant de quoi me 'couvrir par tous les coins de la chambre. Ils riaient comme des fous, & je jurais comme un chat brûlé. Je donnais au diable le voleur & le fanfaron qui m'avait entretenu toute la nuit de ses rodomontades, de la grandeur de sa personne & de sa race.

Le seul remède que j'eus à prendre fut de voir si les habits de mon assassin d'écuyer pourraient me servir, jusqu'à ce que Dieu m'en donnât d'autres. Mais c'était un labyrinthe sans commencement ni fin. Il n'y avait pas de différence entre les chausses & le pourpoint. Je mis les jambes aux manches & les chausses à mes bras, sans oublier les bas qui ressemblaient aux manches d'un jacobin; les souliers eussent pu me servir de sandales s'ils avaient eu des semelles. J'enfonçai le chapeau sur ma tête. Je passerai sous silence la bonne compagnie de gens à pied & à cheval dont je me trouvai garni une heure après.

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