CHAPITRE XVII
La\arille veut se remarier: tour qu'on lui joue. —^ Mort édifiante
de frère Lai{are.
NOUS voyons souvent certains hommes sortir du néant & devenir du jour au lendemain riches^ honorés & puissants; si Ton recherche quelles vertus les ont faits ce qu'ils sont, on ne trouve là le plus souvent qu'un caprice de la fortune 4
D'autres au contraire, qui sont honnêtes, sages & prudents, pleins de perfeftions & capables de gouverner un royaume, se voient abattus, rebutés, pauvres & méprisés du monde; si vous en demandez la cause, on vous dira que le malheur les poursuit.
C'ell aussi, comme je le crois, ce même malheur qui a voulu laisser en moi un exemple au monde de ce qu'il peut faire; car, depuis que l'univers exifte, il n'y a point eu d'homme si éprouvé par la mauvaise fortune.
J'allais donc un jour mendiant par la rue, demandant pour la lumière de saint Lazare, car dans la ville je n'osais pas demander pour le bienheureux Anselme; ceci n'était que pour les bigotes qui venaient faire toucher leurs chapelets à son tombeau, où, selon leur dire, il se faisait plusieurs miracles.
Comme j'étais arrêté devant une porte, j'entendis qu'on me disait par une fenêtre.
— Père , pourquoi ne montez-vous pas ? Montez, montez vite !
Je montai, & au milieu de l'escalier qui était un peu obscur, je trouvai des femmes, dont les unes se pendaient à mon col, pendant que les autres me prenaient les mains & me demandaient la raison pour laquelle elles ne m'avaient vu depuis huit jours.
Quand nous eûmes achevé de monter les degrés, & qu'elles virent mon visage au grand jour, elle demeurèrent toutes ébahies, se regardant l'une l'autre sans parler, puis elles se mirent à rire de si bon cœur, que je les imitai pour ne pas leur laisser faire toute là besogne.
Le premier qui parla fut un petit enfant, qui cria : « Celui-ci n'eft pas mon papa. » Après que ces grands éclats de rire furent un peu apaisés, les femmes, qui étaient au nombre de quatre, me demandèrent pour qui je demandais l'aumône ? Je répondis que c'était pour saint Lazare.
— Et pourquoi demandez-vous? dirent-elles; le père Anselme n'eft-il pas bien?
— Bien, répondis-je ; rien ne lui fait mal, car il y a aujourd'hui huit jours qu'il eft en terre.
Quand elles entendirent cela, elles se mirent à pleurer encore plus fort qu'elles n'avaient ri. Celle-ci ressemblait à une fontaine, celle-là s'arrachait les cheveux, & toutes ensemble faisaient une musique si discordante, qu'elles semblaient des nonnains enrhumées.
L'une disait :
— Que fcrai-je, malheureuse! sans mari, sans appui, sans conseil? Où irai-je ? Qui m'assiftera? O amère nouvelle! quelle infortuné eft la mienne!
L'autre commença ses plaintes de cette façon :
— O mon cher gendre, comment nous as-tu quittées sans avoir pensé à nous? O mes petits neveux, orphelins & désolés, où eft maintenant votre bon père ?
Les enfants haussaient le dessus de cette musique d'enterrement. Tous pleuraient ou criaient ; ce n'étaient que plaintes & lamentations.
Quand les eaux de ce grand déluge se furent un peu écoulées, elles s'informèrent comment & de quoi il était mort. Je leur contai l'événement sans oublier de parler du testament qu'il avait fait & qui m'inftituait son légitime héritier.
Ces mots tombèrent comme une mèche sur un baril de poudre. Les larmes se tournèrent en fureurs, les pleurs en blasphèmes, & les plaintes en menaces.
— Vous êtes le meurtrier qui l'avez tué pour lui voler son bien, hurlait la plus jeune; mais vous ne jouirez pas longtemps du fruit de votre crime, car cet homme était mon mari, & ces trois petits enfants sont ses fils ; si vous ne nous rendez son bien, nous vous ferons pendre, & si la juftice vous fait grâce, il y a ici des couteaux pour vous écorcher vif comme un nouveau saint Barthélémy.
Je leur répondis que j'avais de bons témoins, devant lesquels le père Anselme avait fait son tettament.
— Ce sont, dirent-elles, d'insignes mensonges, car le jour où vous dites qu'il mourut il vint ici, & ne nous parla pas de votre rencontre.
Comme le teflament n'était point fait par aéle de notaire, & que je vis que ces femmes, plus avides que les harpies, me mèneraient tout droit en juftice, je pensai, avec ma malheureuse expérience des procès, que le mieux était de parler doucement & d'essayer de sauver les meilleures planches du naufrage.
Je leur dis donc qu'elles s'apaisassent, & qu'elles ne perdraient rien avec moi, & que, si j'avais accepté Théritage,
c'était sur la croyance que j'avais que le défunt n'était point marié, n'ayant jamais entendu dire que les ermites prissent femme.
Rassurées sur ce point, qui était celui qui leur tenait le plus au cœur, elles recommencèrent à rire, disant « que j'étais bien novice dans l'office, puisque j'ignorais que les solitaires espagnols n'imitaient pas saint Antoine, mais se laissaient tenter au contraire le plus souvent qu'ils pouvaient. »
Comme je ne demandais qu'à m'inftruire, je priai la mère de me conter comment le père Anselme était devenu son gendre.
Elle avait sans doute déjà tiré ses plans, car elle se fit si peu prier, qu'après m' avoir narré l'aventure dans tous ses détails, elle me défila la liste des conditions que le père Anselme avait dû accepter pour être son gendre.
— La première était, dit-elle, qu'il s'obligeait à nourrir mes trois filles & moi, & que ce que nous pourrions gagner serait pour nous habiller & notre épargne.
La seconde, que si ma fille prenait quelquefois un coadjuteur, attendu qu'il était un peu vieux, il l'endurerait sans dire mot,
La troisième^ que tous les enfants qu'elle aurait il les avouerait pour les siens, & comme tels leur promettait dès lors tout ce qu'il avait & pourrait avoir ; dans le cas advenant où ma fille n'aurait point eu d'enfants, il la faisait sa légitime héritière.
La quatrième, qu'il n'entrerait point dans notre maison quand il verrait à la fenêtre quelque pot d'étain ou de terre, ce qui voudrait dire qu'il n'y avait point de place pour lui.
La cinquième, que quand il serait à la maison, & qu'un autre y viendrait, il se cacherait là où nous lui dirions jusqu'à ce que l'autre fût parti.
La sixième & dernière, qu'il nous devait amener deux fois
DE LAZARILLE DE TORMES 2o3
la semaine quelque ami généreux qui fît la dépense d'un bon feftin.
Le mariage fut fait & consommé, sans vicaire ni curé, parce qu'il nous dit que cela n'était pas nécessaire, puisque son essence consiftait en la conformité des volontés & intentions mutuelles.
Je demeurai ftupéfait de ce que me disait cette virago & des conditions auxquelles elle avait marié sa fille, ressemblant à un muet qui voudrait bien parler, mais qui sent que sa langue efl figée dans sa bouche.
Mais la veuve, qui était fort belle femme, jugeant d'après les regards que je lui lançais que je n'étsus pas un saint, & encore moins un saint de bois, se pendit à mon col, en disant :
— Si ce malheureux eût eu le visage de cet ange, je l'eusse aimé comme mon cœur. Et elle me baisa sur les deux joues.
Ce baiser m'enflamma comme une étoupe & me fit perdre complètement la tête : je me jetai à ses pieds & lui dis que^ si elle voulait sortir du veuvage & m'accepter pour mari, j'observerais non-seulement les articles convenus avec le défunt ermite, mais encore tous ceux qu'elle y voudrait ajouter.
Elles se contentèrent de cela, disant qu'elles voulaient seulement que je leur donnasse tout ce qui était dans l'ermitage. Je le leur promis, résolu pourtant à garder l'argent pour moi.
Il fut convenu que la célébration du mariage aurait lieu le lendemain, & le soir même elles envoyèrent à l'ermitage un chariot sur lequel elles emportèrent tout le butin qu'elles purent ramasser. Elles ne pardonnèrent même pas au linge de l'autel, ni aux vêtements du saint. J'étais si enflammé, que si elles m'eussent demandé le phénix, j'en aurais été chercher la graine au haut d'un clocher. Elles ne me lais-
sèrent qu'une pauvre paillasse pour me coucher comme un .chien.
Quand ma femme future, qui était venue avec le chariot, vit qu'il n'y avait point d'argent, elle se mit dans une grande colère, car le vieillard lui avait dit qu'il en avait, mais il n'avait pas dit où il le cachait. Elle me demanda si je savais où était le trésor ; je lui jurai que je l'ignorais.
Mais elle était fine & rusée, elle me prit par la main afin que nous le cherchassions ensemble. Elle me mena par tous les coins & recoins de l'ermitage sans oublier le marchepied de l'autel, & comme elle vit qu'il avait été raccommodé depuis peu de temps, elle en conçut un mauvais soupçon.
Elle m'embrassa à m'étoufFer, en me disant :
— Ma vie, dis-moi où eft l'argent, afin que nous fassions une joyeuse noce.
Je niai toujours que je susse où était le trésor.
Elle me prit derechef par la main, & me mena promener dehors autour de l'ermitage, me regardant toujours au visage, & quand nous fûmes au lieu où j'avais caché mon bien, je ne pus m'empécher d'y porter les yeux.
Elle appela alors sa mère, & lui parlant comme à un chien de chasse, elle lui dit de chercher sous un quartier de rocher. La mère trouva les réaies, & moi je pensai m'évanouir de désespoir. Néanmoins je dissimulai , en disant :
— Voilà de quoi faire bonne chère.
Elles me firent mille caresses & s'en retournèrent aussitôt à la ville, car il était déjà tard. Il avait été convenu que j'irais le lendemain matin à leur maison, où nous ferions les plus joyeuses noces qu'on ait jamais faites. « Dieu veuille qu'ainsi soit! » dis-je en moi-même. Je demeurai toute la nuit flottant entre l'espérance & la crainte, car j'avais surpris un sourire diabolique sur le visage de ma future belle-mère.
11 ne faisait pas encore bien jour quand, fermant mon ermitage, je m'acheminai vers la ville ; du diable si je me
souvenais en ce moment que j'étais marié & que ma femme vivait encore. J'arrivai chez ma fiancée comme elle se levait.
Ces dames me reçurent avec tant de joie que je m'eftimais trop heureux, & toute crainte mise de côté, je commençais à faire & à défaire dans la maison, comme si c'eût été la mienne propre. Nous dînâmes si bien, & avec tant de plaisir, qu'il me sembla que j'étais en paradis.
Elles avaient prié à dîner cinq ou six de leurs amies. Après le repas, nous dansâmes les fandangos les plus déhanchés, &, la nuit venue, on me mena dans une belle chambre où il y avait un grand lit à colonnes. On me dit de me coucher pendant qu'on déshabillerait ma femme. Une servante me déchaussa & se retira après m'avoir fait une belle révérence.
Aussitôt que j'y fus couché, toutes les femmes entrèrent dans ma chambre, & ma femme avec elles, en toilette de nuit.
Quatre d'entre elles me prirent par les pieds & par les bras & m'attachèrent aux piliers du lit.
Elles commencèrent toutes à rire de me voir étendu en croix comme un saint André; puis elles prirent un grand bassin d'eau chaude dans laquelle elles me plongèrent la tête. Elles m'embrassaient, & quand je voulais crier elles me donnaient tant de coups de martinet que je résolus de les laisser faire.
Après m'avoir bien savonné, elles me pelèrent la tête, le menton, les paupières & les sourcils.
— Patience, disaient-elles, les cérémonies seront bientôt achevées, & vous jouirez de ce que vous désirez.
Je les suppliai de me laisser, car l'appétit m'était passé. Une d'elles, la plus hardie, tira un couteau de sa poche en s'écriant :
— Tenez-le bien, & je ferai en sorte que la tentation de se marier ne le reprenne jamais.
Quand je me vis en ce grand danger, je fis un si violent
effort que je rompis les liens de mes bras & un des piliers du lit. Elles me détachèrent alors, & elles commencèrent à me fouetter par la chambre à triple tour de martinet & de savate; je hurlais comme un damné, car j'étais en chemise & les lanières de cuir me déchiraient la peau. Enfin j'enfilai la porte, que Tune d'elles avait ouverte par charité, je gagnai Tescalier & m'élançai dans la rue comme un fou qui s'échappe de l'hôpital. Gomme je passais le seuil, je reçus, comme dernier adieu d'une de ces infernales commères, un grand seau d'eau glacée au bds de l'échiné, que j'avais écorchée & plus brûlante que le feu. La sensation fut atroce, & je poussai un cri si aigu, que tous les chats du quartier se sauvèrent sur les. toits.
Je me réfugiai dans l'église voisine, dont la porte était reftée ouverte, attendu que le sacriftain veillait un mort couché sur un grand catafalque.
Le sacriftain, en voyant cette figure qui ressemblait au diable que l'on peint aux pieds de saint Michel, se mit à pousser des cris affreux, & abandonnant son mort à la garde de Dieu, se sauva par une autre porte.
Considérant qu'il ne pouvait tarder à revenir bien accompagné, je m'enveloppai dans un mauvais tapis de catafalque que je trouvai derrière l'autel, & traînant après moi une longue queue semée de larmes d'argent, je repris le chemin de mon ermitage.
Les sentinelles qui veillaient à la porte de la ville me prirent pour un fantôme & faillirent mourir de peur.
Rentré dans ma grotte, je coupai le drap mortuaire que jlavais pris, & je me taillai dedans un froc de pénitent plus lugubre à voir que la face du grand inquisiteur.
Je continuai à demander la charité, & ceux qui avaient Coutume de me donner, me trouvant si changé, crurent de bonne foi que cela provenait des macérations & des jeûnes que je m'imposais; mon froc surtout fit une profonde im-
Je m'élançai dans la rue comme un fou qui s'&happe de l'hdpital. (P. ao60
pression sur les âmes charitables, qui doublèrent leurs aumônes, & chacun vantait mon humilité & se recommandait à mes prières. Les dimanches & fêtes, on venait en pèlerinage à mon ermitage, & chacun m'apportait de quoi boire & manger pendant huit jours. Il faut dire que je faisais pénitence de bonne foi, ayant toujours sur le cœur la trahison des carognes qui m'avaient si bien étrillé.
Lorsque j'eus acquis dans la ville un certain crédit, je résolus de me venger. (Dieu m'en fasse miséricorde !) Pour cet effet, je me plaignis d'avoir été volé, & ayant fait ma déposition, on m'obligea à accompagner les gens de la jultice chez les femmes que j'accusais légitimement. J'y allai de bon cœur ; lorsque ces diablesses de femmes me virent, elles voulurent se jeter sur moi, mais elles n'en eurent pas le temps, & voyant les alguazils qui m'escortaient, elles demeurèrent terrifiées. La juftice les interrogea : soit la frayeur, soit le remords de m'avoir maltraité si cruellement, elles avouèrent tout; on trouva mon habit coupé en morceaux & des effets en linge d'autel qu'elles m'avaient volé, & dont la juflice s'empara. On les emmena toutes les quatre en prison, où, quelques jours après, elles furent jugées. Le maître des hautes œuvres leur rendit à chacune, avec usure, les coups de fouet qu'elles m'avaient appliqués de si bon cœur. On les enferma ensuite dans une maison de force pour le refte de leur vie.
Quant à moi, je continuai à vivre en bon ermite, voyant que c'eft encore la meilleure vie ; on se promène, on boit & l'on mange sans inquiétude de la vie future, & j'affirme sur ma conscience que l'on ne peut vivre plus agréablement. Dieu ne m'abandonne plus; c'efl sans doute parce que je le prie de tout mon cœur.
P, S, Lazarille mourut quelques années après avoir écrit les Mémoires de sa vie,& fut enterré dans la chapelle de son ermitage. La vie contemplative qu'il menait était si auftère^ qu'on lui fit élever un tombeau sur lequel on lit encore l'épitaphe suivante :
CI'GIT Frère Lazare Gonzalez^ surnommé
DE TORMESj
Qui, après avoir fait sur le théâtre de ce monde
les personnages de
Garçon d'aveugle, valet de curé & de toutes
sortes de maîtres,
Porteur d'eau, crîeur public^ marchand aux Indes, monftre marin, crocheteur, écuyerj&c,
Mourut ermite le ii de septembre 1540, âgé de 39 ans 5 mois & 12 jours.