CHAPITRE XVI
Comment La^arille se fit ermite.
COMME je me lamentais adossé contre un pilier, soutenant sur mon genou mon pauvre bras blessé, un vénérable ermite à la barbe blanche, portant à la main un long bâton & un rosaire, au bout duquel pendait une tête de mort aussi grosse que celle d'un lapin, s'approcha de moi en me voyant si affligé, & commença à me parler avec bonté, me demandant d'où j'étais, & quels excès m'avaient réduit à cette extrémité.
Je lui fis brièvement le récit de mes amères pérégrinations. 11 refta tout étonné, & touché de compassion, il me dit de le * suivre à son ermitage.
J'acceptai cette offre charitable, & nous arrivâmes, non sans beaucoup de peine, à son oratoire, qui était creusé dans le flanc de la montagne, à une lieue de la ville. Il couchait dans une petite grotte bien sablée, dans un bon lit parfaitement garni ; une belle source d'eau fraîche & limpide coulait à quelques pas de là & lui servait à arroser son jardin, fort petit, mais tout rempli de légumes & de fruits.
— 11 y a vingt ans, me dit le bon ermite, que je vis ici, loin du tumulte & des inquiétudes du monde. C'eft ici, mon
frère, le paradis terreftre, où je contemple les choses divines & humaines. Je jeûne quand j'ai Teftomac plein, & mange lorsqu'il eft vide! Je veille quand je ne puis dormir & dors quand le sommeil me prend. Ici je suis dans la solitude quand je n'ai point de compagnie, & suis en compagnie quand je ne suis point seul. Je chante quand je me sens joyeux, & pleure quand je suis trifte. Je travaille quand je ne suis pas oisif, & suis oisif quand je ne travaille point. Je médite sur les erreurs de ma vie passée, & je contemple la bonne vie présente.
Je me réjouissais d'entendre parler ainsi ce digne homme; je le priai de me raconter la vie des ermites, qui me semblait, à mon avis, la meilleure de toutes.
— Comment ! la meilleure ? me répondit-il ; elle eft tellement au-dessus de toutes les autres, que ceux qui l'ont goûtée ne voudraient pas la changer pour une couronne! Mais rheure ne nous permet pas d'en parler : occupons-nous du dîner.
Je le priai de panser mon bras, qui Aie faisait grand mal. Il le fit si adroitement & avec un baume si efficace, que la douleur cessa sur Theure.
Nous mangeâmes de fort bon appétit un excellent pâté de venaison que nous arrosâmes d'un grand pot de vin vieux.
Le repas achevé, nous allâmes faire la siefte dans le* jardin, à l'ombre d'un grand sycomore. Comme je dormais comme un bienheureux, je fus réveillé en sursaut par le bon ermite, qui disait d'une voix éteinte :
— Je me meurs! Lazarille! mon pauvre Lazarille, je me meurs !
Je sautai sur mes pieds, & m'approchant de lui, je vis qu'en effet il allait rendre l'âme ; cela me causa un grand chagrin & une terreur pour le moins aussi grande, en pensant que, si le digne homme venait à mourir sans témoins,
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on pourrait m'accuser un jour de Tavoir tué; j'avais, en effet, plutôt la mine d'un voleur de grand chemin que du compagnon d'un saint homme.
Je sortis donc en toute hâte, & voyant un troupeau de moutons à peu de diftance de là, je pensai que les bergers ne devaient pas être bien loin; je courus de ce côté, & je trouvai, en effet, cinq pâtres vautrés dans Therbe.
Deux d'entre eux consentirent à m'accompagner à l'ermitage.
Ils entrèrent & demandèrent à l'ermite, que nous avions porté sur son lit, s'il voulait mourir; il dit que oui, & mentait, car il ne le voulait pas, mais il y était contraint par la nature.
Quand je vis qu'il persiflait à toujours répondre oui, je lui demandai s'il souhaitait que ces bergers fussent les exécuteurs de son teftament. Il répondit oui. Je lui demandai encore si, en raison des services que je lui avais rendus, il me reconnaissait pour son seul & légitime héritier. Il fit un grand effort comme pour se lever, & répondit encore oui, mais si faiblement cette fois, que je ne jugeai pas à propos de continuer à l'interroger.
Le pâtre, qui avait écrit ce teftament sur la muraille avec un morceau de charbon, lui demanda s'il voulait qu'il signât pour lui ce qu'il venait d'écrire. Il fit un signe de tête, n'ayant plus la force de dire oui, & passa dans l'autre monde après nous avoir fait une vilaine grimace.
Nous nous occupâmes aussitôt de creuser une tombe dans son jardin pour l'ensevelir, & je hâtai autant que je pus cette besogne, tant j'avais peur de le voir ressusciter.
Quand tout fut terminé, je priai les deux pafteur^ qui venaient de me rendre un si bon office de prendre un peu de nourriture & de boire un gobelet de vin, mais ils refusèrent, car c'était l'heure où ils devaient rentrer leurs troupeaux.
ig4 AVENTURES
Us me quittèrent donc après m'avoir témoigné le regret qu'ils avaient de me voir aussi affligé.
Je fermai la porte de Termitage, & cherchant partout^ je trouvai une grande outre de bon vin & une autre d'huile, deux cruches de miel^ deux cochons^ force viandes salées & quelques fruits secs.
Tout cela me plaisait fort, mais ce n'était pas encore ce que je cherchais. Je trouvai son coffre plein de linge, & tout au fond un habillement de femme. Cela me surprit beaucoup; mais je fus encore plus étonné de voir qu'un homme aussi prévoyant était sans argent. J'aurais voulu l'interroger encore & lui demander ce qu'il en avait fait.
Tout à coup je crus l'entendre me parler ainsi du fond de son tombeau : « Sot que tu es, penses-tu donc que, dans un lieu aussi désert & aussi exposé aux voleurs, j'aurais été assez niais pour enfermer dans un coffre cet argent auquel je tenais plus qu'à ma vie? »
Cette inspiration, cotnme si je l'eusse véritablement reçue de sa bouche, me fît chercher dans tous les coins de l'ermitage, & n'y trouvant rien, je me demandai en quel endroit j'eusse caché mon trésor si j'avais été à la place de l'ermite. Je me répondis à moi-même en allant vers l'autel, & en enlevant le panneau de bois qui se dressait devant la table du sacrifice. « C'efl là, dis-je, que je cacherais mon argent. » Comme je parlais encore, je remarquai dans le bas de l'autel, qui était de terre cuite, une petite fente de la grandeur d'une réale.-
Le cœur commença à me battre. Je pris une bêche, & en moins de dix coups je jetai la moitié de l'autel par terre, 8c découvris les reliques, c'efl-à-dire un pot contenant six cents pîftoles.
Je pensai mourir de joie de ma trouvaille. Après avoir raccommodé de mon mieux l'autel, ce qui me prit une bonne
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journée, je fis un trou dans une roche en dehors de Termitage dont je pouvais être chassé un jour, & yy enterrai mon trésor.
Cela fait, je pris Thabit du défunt ermite, & m'en allai dans la ville avertir le prieur de la confrérie de ce qui s'était passé.
J'y trouvai assemblés tous les confrères d'où dépendait cet ermitage, qui était sous l'invocation de saint Lazare, ce qui fut d'un bon augure pour moi.
Les confrères me voyant déjà chenu & d'aspeft vénérable, quoique je n'eusse pas la barbe longue, & le rapport des bergers établissant bien clairement que le défunt m'avait fait son unique héritier, ils me donnèrent la provision de la chapelle.
Je me souvins, à propos de barbe, d'une chose que me dit autrefois un moine, qu'en sa religion ils ne nommaient aucun supérieur qui ne fût bien barbu; en sorte qu'il arrivait souvent qu'on excluait parfois les plus capables faute de barbe , comn^p si l'habileté de la diredion dépendait du poil, & non de l'entendement mûr & solide.
Ils m'engagèrent à vivre aussi saintement que mon prédécesseur, étant tel que toutes les bonnes gens le tenaient pour saint. Je leur promis de donner l'exemple de toutes les vertus.
Ils m'avertirent de ne demander l'aumône que les mardis & les samedis, parce que si je la demandais les autres jours les frères mendiants me joueraient quelque méchant tour.
Je leur promis de faire tout ce qu'ils m'ordonneraient, & leur dis que je n'avais point envie de me frotter aux moines de Saint-François, parce que j'avais déjà appris à mes dépens ce qu'ils savaient faire.
Je commençai à demander l'aumône de porte en porte, sur un ton bas, humble & dévot, comme je l'avais appris à
Técole de l'aveugle. Je faisais cela, non par nécessité, mais parce que c'eft la coutume des mendiants, qui tant plus ils ont, tant plus ils demandent avec plus de plaisir & de persuasion.
Ceux qui m'entendirent demander pour la lumière de saint Laiare, ne connaissant point la voix, sortirent aux portes pour me voir, & s'étonnant de trouver un autre ermite, me demandèrent où était le père Anselme (ainsi se nommait le bon ermite défunt); je leur répondis qu'il était avec les bienheureux !
Les uns disaient : «Dieu lui fasse paix, il était si bon! » Les autres : « Son âme jouit maintenant de l'éternelle félicité. » Ceux-ci : « Béni soit celui qui menait une telle vie, en six ans il ne mangea chose qui fût chaude. » Ceux-là disaient qu'il soutenait sa pauvre vie avec du pain & de l'eau. Quelques vieilles bigotes se mirent à genoux devant moi, invoquant le père Anselme.
L'une d'elles me demanda ce que j'avais fait de sa robe. Je lui dis que c'était celle-là même que je portais. Elle tire alors sournoisement ses ciseaux, & sans rien dire commence à en couper une longue pièce du premier bout qu'elle rencontre, disant :
— Ne vous étonnez pas, mon frère, si je veux avoir des reliques de ce bienheureux; je vous payerai le dommage que j'ai fait à votre habit.
« Ah ! disaient quelques-unes, sans doute on le canonisera avant qu'il soit six mois, car il a déjà fait plusieurs miracles. » Tant de gens accouraient pour voir son tombeau, que l'ermitage en était toujours plein, comme un champ de foire. Dès lors je ne demandai plus pour la lumière de saint Lazare, mais pour celle du bienheureux Anselme.
Je n'ai jamais pu comprendre cette rubrique de demander Taumône pour éclairer les saints, qui sont eux-mêmes des
lumières; mais je ne veux pas toucher cette corde, qui sonnerait mal. Je me souciais fort peu d^aller à la ville, parce que j'avais tout ce que je voulais dans mon ermitage. Mais afin qu'on ne dît pas que je n'avais plus besoin des aumônes des âmes charitables, je me décidai pour mon malheur à y redescendre.