‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 6 sur 44 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naissance & enfance de La^arille de Tonnes, amours d*Annette Pereiç, sa mère, & du More Zaïde,

AVANT de raconter les aventures de ma vie, il me faut commencer par parler de mes parents, de ma naissance, de mon nom & de son origine. Je suis fils de Thomas Gonzalez & d'Annette Ferez, natifs de Te j ares, faubourg de Salamanque. On me nomma Lazarille de Tormes, pour être né sur la rivière de ce nom, comme on le verra par la suite.

Mon père (Dieu lui soit miséricordieux !) tenait depuis quinze ans un moulin sur la rivière de Tormes, & était fort expérimenté dans son métier. Ma mère enceinte y étant une nuit, le mal d'enfant la prit & la pressa si fort, que, ne pouvant remettre cette grosse affaire au lendemain, elle y accoucha de moi; de sorte que je puis dire avec raison que je suis né sur la rivière.

J'avais à peine atteint Tâge de huit ans quand mon père, accusé d'avoir donné malicieusement quelques saignées aux

sacs de ses chalands, fut arrêté. Il confessa le tout & souffrit avec résignation le châtiment de la juftice, ce qui me fait espérer qu'il eft, selon TÉvangile, au nombre des bienheu^ reux en la gloire de Dieu.

Vers ce même temps, on leva une armée contre les Mores, & mon père, banni de son pays pour les raisons mentionnées ci-dessus, entra au service d'un officier pour conduire son bagage. La première arquebusade ayant couché son maître sur le champ de bataille, mon père le suivit, en fidèle serviteur, dans l'autre monde. Ma mère se trouvant seule, sans mari & sans famille, résolut d'avoir recours aux gens de bien & de se conformer à leur manière de vivre honnêtement. Elle vint à cette fin demeurer à Salamanque, y loua une petite maison, logea quelques écoliers & blanchit le linge des palefreniers du commandeur de la Madeleine. Fréquentant ainsi les écuries, elle fut remarquée par un More qui pansait les chevaux ; il lia commerce avec elle, & ma mère, de son côté, en devint éperdûment amoureuse.

Ils furent bientôt si bons amis, que le More venait tous les soirs chez nous & ne s'en retournait que le matin ; il y vint aussi quelquefois en plein jour, sous prétexte d'acheter des œufs, quoique nous n'eussions point de poules, & il finit par entrer chez nous aussi librement que chez lui.

D'abord cette familiarité me déplut beaucoup; sa figure noire & sa mine de sacripant me faisaient peur, & je trouvais mauvais qu'il vînt aussi souvent au logis ; mais m'apercevant à la fin que ses visites rendaient notre ordinaire meilleur, je m'en accommodai le mieux du monde : en effet, il ne nous venait jamais voir sans apporter quelque bon morceau de viande ; il nous fournissait de pain, de vin & même de bois en hiver.

Il était difficile que ce commerce durât longtemps sans qu'on s'en aperçût. Ma mère nous fit présent un beau matin d'un joli petit Moricaud, que je fus chargé de bercer.

' mt

Je me souviens que, le More voulant un jour jouer avec mon petit frère, le pauvre enfant, nous voyant blancs, ma mère & moi, & son père plus noir que la cheminée, s'enfuit vers ma mère en le montrant au doigt & en criant :

— Maman, la bête veut me manger.

Ce qui fit beaucoup rire le More, qui trouva plaisant de rappeler petit bâtard.

Tout enfant que j'étais, les paroles de mon petit frère me firent réfléchir, & je me dis en moi-même : « Présentez un miroir à un singe, il se fera la grimace. Il y a bien des gens au monde qui font des reproches aux autres, faute de se connaître eux-mêmes. »

Le malheur voulut que le commerce de Zaïde (c'était le nom du More) vînt aux oreilles de l'intendant du commandeur, qui, faisant réflexion sur sa conduite, s'aperçut que mon beau-père dérobait la moitié de l'avoine qu'on lui donnait chaque jour pour les chevaux ; que le son, le bois, les étrilles, les brosses, les couvertures des chevaux, le linge, tout enfin disparaissait dans Técurie.

Ne trouvant plus de quoi fournir à l'entretien .& à la subsiftance de la mère & de l'enfant, le charitable More avait fini par déferrer lui-même les chevaux pour battre monnaie.

On lui prouva tout ce que je viens de dire, & bien d'autres choses encore, car on m'interrogea en me menaçant, & la peur me faisant déclarer plus qu'on ne me demandait, j'avouai que j'étais allé vendre, par ordre de ma mère, certaine vieille ferrure que le More lui avait donnée.

Mon beau-père fut fouetté in forma amplissitna, & on fit défense à ma mère, sous peine de punition corporelle, de remettre le pied dans l'hôtel du commandeur, & de recevoir le More chez elle.

La pauvre femme, ne voulant pas jeter le manche après la cognée, fit de nécessité vertu, & se soumit sans murmurer

à cet ordre formel. Mais afin de se tirer de la misère & d'échapper aux mauvais propos, elle changea de quartier & s'alla mettre en service à Thôtellerie de Salonne, où elle souffrit mille tracasseries, pendant qu'elle achevait de mettre mon petit frère en état de marcher seul ; pour moi, j'étais assez grand pour pouvoir aller chercher du vin & de la chandelle aux hôtes de la maison & leur rendre d'autres petits services, dont je m'acquittais fort exactement .

Page 1