‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment La\arille buvait le vin de Vaveugle & comment

il en fut puni.

PENDANT nos Tcpas, 1 avcuglc avait l'habitude de placer son vin, qui était dans un pot de terre, à côté de lui : je le prenais leftement, & après lui avoir donné quelques baisers itiuets, je le remettais aussi vite que je Tavais enlevé. Ceci ne me dura guère; car il s'aperçut, aux traits qu'il tirait dti pot, qu'il n'y trouvait point son compte. Pour le garder donc sûrement, il ne le quittait plus de la main pendant son repas, le tenant toujours par l'anse.

Cette précaution n'aboutit qu'à me rendre plus induftrieux, & ne lui servit de rien ; car, au moyen d'une longue paille de seigle dont je plongeai un bout dans le pot, j'eus bientôt trouvé le moyen de le vider en "aspirant le vin par l'autre côté du tuyau. Cela me réussit quelque temps; mais je pense qu'il entendit un jour le bruit de ma pompe, car changeant aussitôt de tadique, il commença à tenir le pot entre ses genoux, posant une main dessus, pendant qu'il mangeait de l'autre.

Voyant l'invention de la paille éventée, & accoutumé au vin comme je l'étais (je m'en serais moins passé que de chemise), je m'avisai de faire au fond du pot un petit

trou, que je bouchai hermétiquement avec une plaque de cire fort mince. A Theure du repas, je m'asseyais à terre, & feignant d'avoir froid je me fourrais à reculons entre les jambes de l'aveugle. Je prenais d'abord la lampe , & l'approchant du trou, la cire se fondait aussitôt, & il s'écoulait doucement une petite fontaine de vin dans ma bouche, sans qu'il s'en perdît une seule goutte.

Lorsque mon pauvre aveugle revenait à la charge pour boire, il trouvait le pot à sec, & donnait au diable & le pot & le vin, ne pouvant deviner par quel enchantement la liqueur s'était évaporée.

— Vous ne m'accuserez point maintenant, lui dis-je, d'avoir bu votre vin. Vous y avez mis bon ordre. Dieu merci.

Il ne dit mot, mais tourna le pot de tous côtés & tâtonna si bien partout, qu'il trouva malheureusement le trou ; il n'en souffla rien sur l'heure. Le lendemain, je crus lamper son vin comme de coutume : ayant rebouché le trou fort adroitement, & ne soupçonnant pas la contre-mine qui allait éclater, je me mis entre les jambes de mon maître comme à l'ordinaire. Pendant donc que je recevais ces douces gorgées, la tête renversée sur les épaules & les yeux mi-clos, l'aveugle enragé prit son temps pour se venger de moi : il leva rapidement des deux mains ce doux, mais cruel pot de terre, & me le déchargea sur le visage de toute sa force; de sorte que, ne m'attendant à rien moins qu'à cela, & me réjouissant au contraire du plaisir de boire à mon aise, je m'imaginai dans le moment que le plancher me tombait sur la tête.

Le Coup fut si bien assuré, qu'il m'ôta le jugement & la connaissance; le pot se brisa en mille pièces, dont quelques-unes m'entrèrent dans le visage, me balafrèrent les joues & me cassèrent les dents qui me manquent aujourd'hui.

Dès ce moment. Dieu me le pardonne ! je conçus une haine

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féroce contre ce maudit aveugle. Il avait beau me panser & me caresser, je voyais percer sous ses paroles mielleuses la joie qu'il éprouvait de m'avoir châtié.

Il lava mes blessures avec du vin, tout en me disant en souriant :

— Qu'en dis -tu, Lazarille? ce qui a été la cause du mal te guérit & te rend la santé à présent !

Il avait beau dire & beau faire, je n'étais pas d'humeur à le trouver plaisant.

Me voyant à demi guéri des contusions & des plaies qui me défiguraient, je considérais qu'il ne fallait pas que l'aveugle me donnât souvent de semblables coups pour se défaire bientôt de moi. Je résolus donc de le prévenir & de me débarrasser de lui. Je n'en fis pourtant rien sur-le-champ, vout lant prendre mon temps, afin de me venger plus sûrement & à mon aise.

Quand j'aurais eu assez de bonté pour oublier le passé & lui pardonner le fâcheux coup de pot, les mauvais traitements qu'il me fit subir depuis n'auraient pas manqué de me rafraîchir la mémoire. Il ne cessait pas de me battre, de me donner des bourrades de son bâton & de me tirer les cheveux.

Si quelque personne charitable venait à s'en formaliser, il lui contait à l'instant l'aventure du pot.

— Vous croyez peut-être, disait-il, que c'eft un pauvre innocent; écoutez, je vous prie, de quoi il eft capable, & dites-moi si le diable pourrait jamais inventer un tour semblable à celui-là.

Ceux qui l'entendaient ne pouvaient s'empêcher d'en témoigner leur surprise, en disant :

— Voyez, qui aurait jamais pensé qu'un si petit garçon fût capable d'une telle malice! & nous quittant en riant: — Châtiez-le, châtiez-le, disaient-ils à l'aveugle, le bon Dieu vous en récompensera.

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S'ils parlaient à un aveugle, je vous jure que ce n'était pas toutefois à un sourd, car il suivait scrupuleusement leur conseil.

Je m'en vengeais de mon côté autant que je le pouvais, le menant toujours par les plus méchants chemins. S'il y avait quelque tas de pierre ou quelque flaque de boue, il était sûr d'y passer. Il ne m'importait guère d'en avoir ma part; je me serais volontiers crevé un œil pour en crever deux à celui qui n'en avait point.

A chaque faux pas qu'il faisait, il me cognait du bout de son bâton le derrière de la tête, que j'avais toujours pleine de bosses ou pelée de sa main. J'avais beau jurer que ce n'était point ma faute & qu'il n'y avait point de plus beau chemin , cela ne me servait à rien, le rusé compère n'avait garde de me croire.

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