‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vandouille changée en navet^ & ce quUl en advint.

LORSQUE nous sortîmes de Salamanque, le dessein de Taveugle était de tirer du côté de Tolède. Quoique les aumônes n'y fussent pas si larges , il trouvait que les habitants y étaient plus riches, & il s'en tenait au proverbe, qui dit quil y a plus à faire avec le Riche impitoyable qu'avec le Gueux charitable. Nous prîmes donc le chemin de Tolède en passant toujours par les meilleurs bourgs. Dans ceux où nous trouvions notre compte, nous séjournions; quant aux autres, nous en décampions au plus vite.

Nous arrivâmes à un village qu'on nomme Almorox, dans le temps des vendanges. Un vendangeur nous donna par charité une grappe de raisin. Mon aveugle l'aurait volontiers gardée pour le lendemain; mais comme elle avait déjà été pressée dans les paniers, & qu'elle était fort mûre, elle se serait égrenée s'il Tavait mise dans le bissac, & aurait gâté tout le refte. 11 fallut donc la manger sur place & en dépit qu'il en eût; faisant de nécessité vertu, il voulut profiter de cette occasion pour me donner quelque douceur, après m'avoir grondé & battu tout le long du jour.

Nous nous assîmes dans un chemin creux près d'une haie.

l8 AVENTURES

— Viens, Lazarille, me dit-il, je veux que nous nous réjouissions aujourd'hui. Mangeons cette grappe de raisin, & partageons-la comme frères. Pour le faire fidèlement, tu n'en prendras qu'un grain à la fois, & moi un autre; mais ne me trompe point, & n'en prends jamais qu'un à la fois ; de mon côté, je te promets de faire de même.

Nous commençâmes ; mais, dès le second coup, le traître, changeant d'avis, se mit à les prendre deux à deux, soupçonnant que j'agirais de même.

Voyant donc qu'il rompait le marché, je ne me contentai pas de faire comme lui, je pris les grains trois par trois, en ayant soin de choisir les plus dorés.

Cet exercice étant achevé, l'aveugle demeura quelque temps la grappe à la main, puis branlant la tête, il me dit :

— Tu m'as trompé, Lazarille, & je jurerais bien sur mon âme que tu as pris les grains trois à trois.

— Moi, lui dis-je, je vous demande pardon, s'il vous plaît ; j'ai ma conscience comme tout autre.

— A d'autres , répliqua le malin aveugle, je suis trèsassuré de ce que je viens de te dire, & cela ne peut être autrement. Tu me les as vus prendre deux à deux; & comme tu n'as pas réclamé, il faut que tu les aies mangés trois à trois.

J'eus peine à ne pas éclater de rire ; & sans répliquer davantage, je compris la vérité de son dilemme.

Pour ne pas fatiguer le leéteur, je passerai sous silence plusieurs faits sans grande importance qui se passèrent pendant le temps que je servais ce premier maître, & je terminerai par Taventure suivante, qui n'est pas la moindre de hia vie.

Nous étions logés dans une hôtellerie à Escalona; mon aveugle me donna une andouille grasse pour la faire rôtir ; & ayant achevé de manger les rôties qu'il m^avait fait mettre sous la.broche, il tira un maravédis de sa bourse, & me com-

manda de lui aller chercher du vin au bodégon (cabaret) voisin.

Le proverbe qui dit que V occasion fait le larron se trouva véritable à cette rencontre ; car le diable ne manqua pas de se servir de celle-ci pour me tenter. Il se trouva dans le coin de la cheminée un gros navet à demi pourri, qui n'avait été jeté là que parce qu'il était indigne d'être mis dans le pot. Nous étions seuls, Taveugle & moi; la fumée de Tandouille m'avait déjà monté au nez; mais ne voyant aucun moyen d'y goûter que par un coup hardi, je mis bas toute crainte, & résolus de risquer le tout pour le tout. Pendant donc que Taveugle était occupé à tirer le maravédis de sa bourse, je tirai leftement l'andouille de la broche, & embrochai le navet en sa place, je pris l'argent que mon maître me donna pour le vin, & je lui remis la broche, qu'il commença à tourner devant le feu, voulant faire rôtir ce qui avait été jugé indigne d'être bouilli.

En deux enjambées je fus hors de l'hôtellerie, & chemin faisant j'eus bientôt dévoré l'andouille. A mon retour, je trouvai mon pauvre aveugle rouge comme un coq & pressant le navet rôti entre deux tranches de pain, croyant que c'était l'andouille ; mais, au premier coup de dent, il s'aperçut du tour. Voyant donc que ce n'était qu'un navet, il pâlit de colère, ne sachant où il en était.

— Qu'est ceci, Lazarille? me dit-il d'une voix menaçante.

— Ne suis-je pas bien misérable? m'écriai-je, & n'allezvous pas encore m'accuser de ce mauvais coup? Vous savez que je viens de chercher le vin; quelqu'un sera entré céans, & afin de se divertir vous aura joué ce mauvais tour.

— T^on, non, répondit l'aveugle, je n'ai point lâché la broche de la main, & personne n'y a touché.

Je commençai à jurer par tous les saints que je ne savais rien de l'événement & à protefter que je n'y avais pris aucune part. Mais tous mes serments furent inutiles ; pas pos-

sible de rien cacher à Tesprit clairvoyant de ce maudit aveugle.

II bondit de sa chaise comme un furibond, & m'empoignant par la tête il se mit à sentir mon haleine. Dans la rage où il était, il ne fit pas la chose à demi ; m'ouvrant la . bouche des deux mains, il y fourra tout entier son nez long & pointu; dans la frayeur où j'étais, je crus même qu'il l'avait allongé d'un pied, car j'en sentais le bout jusques au fond de ma gorge.

La peur que j'avais, jointe au peu de temps qu'avait eu l'andouille de se digérer dans mon estomac, & cette trompe d'éléphant qui me farfouillait dans le gosier & m'ôtait la respiration, tout cela, dis- je, fit que je renvoyai dehors avec effort, & l'exécrable nez, & Tandouille mal digérée.

J'eusse souhaité volontiers en cet inftant être enseveli à cent pieds sous terre; car, pour mort, je m'imaginais l'être déjà.

La fureur de l'aveugle fut si effroyable que, si les gens de l'hôtellerie n'étaient accourus promptement au bruit que nous faisions, il m'aurait sans doute étranglé. On me tira de ses mains, qui lui demeurèrent pleines de ce peu de cheveux qui m'étaient reliés de nos combats passés; j'avais le visage égratigné, le col à moitié tordu & le gosier écorché. Passe pour ce àernier, il le méritait bien, puisqu'il était la source de tous mes malheurs.

Le maudit aveugle raconta mes mésaventures à tous ceux qui voulurent bien l'écouter, recommençant vingt fois l'histoire du pot, celle du raisin, & cette dernière de l'andouille. Ce n'étaient que huées & éclats de rire; il ne passait personne dans la rue qui ne s'arrêtât pour avoir part à la fête. Il contait avec une telle grâce, & contrefaisait si plaisamment mes geftes, que, tout éploré & mal accommodé que j'étais, j'aurais cru lui faire tort en ne riant pas comme les autres.

Cependant, enrageant au fond du cœur de ses médisances

& de ses railleries, je ne pouvais me pardonner la lâcheté que j'avais commise en ne lui emportant pas le nez. C'était une si belle occasion de me venger de lui; n'avait-il pas fait luimême la moitié des avances, & ne Tavais-je pas tenu assez longtemps à ma discrétion ? je n'avais qu'à serrer les dents & je prenais le loup au piège ! Mon eftomac aurait sans doute mieux retenu ce traître nez qu'il n'avait fait de l'andouille; & s'il eût voulu me le réclamer, j'en étais quitte pour nier le fait. Plût à Dieu que je Teusse fait, du moins n'eût-il pu me convaincre d'avoir volé Tandouille.

L'hôtesse & ceux qui se trouvèrent présents firent notre paix. On me lava le cou & le visage avec le même vin que j'avais été chercher. Le maudit aveugle ne put s'empêcher d'en tirer une nouvelle raillerie.

— En vérité, disait-il, ce traître de garçon me coûte plus de vin en lavatoires pendant un an que je n'en bois en deux. Avoue, Lazarille, que tu as plus dlobligation au vin qu'à ton père. Tu n'as reçu la vie de lui qu'une fois, mais le vin te la rend tous les jours.

Il se mit ensuite à conter combien de fois il m'avait égratigné & ensanglanté le visage, & de quelle manière il s'était servi du vin pour bassiner mes plaies & me guérir.

— En vérité, concluait-il, tu dois bien te connaître en vins à présent.

Ceux qui me lavaient le visage s'amusaient fort de ces méchantes plaisanteries & de l'air déconfit avec lequel je les écoutais.

Il fallait pourtant bien qu'il eût quelque esprit de prophétie; car ce qu'il me prédit ce jour-là n'a pas manqué de m'arriver, comme on le verra dans la suite ; & toutes les fois que je considère les chagrins que je lui ai donnés, je ne puis le faire sans quelques remords, quoique je ne l'aie pas toujours fait impunément.

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