CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RCB AnBER, 3
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ues émotions qof peut éprouver an bomme fn regardant brûler an bout de chandelle.
Si, par xine belle nuit du mois de mai 1836, vous eussiez parcouru les toits en compagnie d'Asmodée comme don Cléophas l''écolier d'Alcala, voici ce que le diable boiteux vous eût fai voir dans une mansarde de la rue Saint-Jacques.
D'abord une fois le toit enlevé, vous eussiez découvert une pauvre chambre poussée comme une excroissance au front d'une maison sale. Une fenêtre aux vitres verdâtres se fermait sur cette mansarde, comme une paupière souffrante, dès les premières brise ^ de l'hiver, et ne s'ouvrait plus qu'au premier azur du printemps; semblable à ces fleurs qui, les racines prises dans la fange, tournent leur tête maladive au soleil, lui demandent un rayon, et lui rendent un parfum. Car souvent l'été, rien n est joyeux comme ces fenêtres à pignon qui, déshéritées de to ut ce que donne la terre, absorbent, les premières, tout ce qui vient du ciel, et qui, aimées du Seigneur pour leur pau\Tetéj oui d'autant plus de soleil pendant les temps bleus qu'elles ont de neige pendant la saison grise.
Et cependant alors, on les voit, oubliées et méprisées de ce qui passent, s^ouvrir, offrant à l'air quelques pots de marguerites, de roses ou de lilas achetés la veille, et qui fleurissent prè« du pantalon d'enfant destiné aux toilettes du dimanche, pour que le sqleil, leur visitem- et ami quotidien, en faisant épanouir les uns îasse sécher l'autre.
Donc, le toit de la maison de la rue Saint-Jacques souleva vous eussiez xn une chambre éclairée faiblement par la luew enfumée d'une chandelle. Au fond de cette chambre peutSj
étroite, phthisique, si l'on peut s'exprimei ainsi, un lit dans lequel, aux trois quarts efiaLce par l'ombre, dormait une jeune femm'', '^achant sa tête Dlonde sous son bras, comme l'oiseau soMb son aile, et rêvant peut-être en ce moment un de ces bonheurs que ne lui donnait j'ornais le réveil.
Assis près du lit et accoudé sur l'oreiller, était un homme encore jeune, aux cheveux et aux yeux noirs, à la figure belle, au teint pâle. 11 contemplait silencieusement cette femme endonuie, et comme si son regard eût été rivé au visage de la jeune femme, il ne la quittait pas des yeux et restait aussi immobile dans sa veille qu^elle dans son sommeil; il y avait dans la fixité de ce regard quelque chose de si profondément triste, qu'on devinait derrière lui une pensée douloureuse ou terrible; rien n'indiquait que la jeune femme fût malade. Au contraire, elle donnait d'un sommeil paisible et sans fièvre. Ce n'était donc pas une douleur physique qui faisait veiller cet homme. Mais à défaut de la souiTrance du corps, les objets extérieurs pouvaient prouver une souflrance morale. Tout était xtauvre dans cette ^mrable cham.bre, un papier gris taché d^ toutes parts indiquait une longue suite de successeurs à cet asile désolé; des rideaux noircis obscurcissaient la fenêtre, et les draps du lit de ^ngle ressemblaient fort à ceux à travers lesquels Louis XIV enlant passait, au dire de Laporte, ses jambes royales; la table ronde, en noyer, sur laquelle brûlait une modeste chancieile était couverte de papiers de toutes sortes et de qtioiques assiettes, champ de bataille du médiocre repas du soir. Enfin, une mauvaise glace à cadre rouge était accrochée au-dessus de la chemmée, qui supportait pour tout luxe un chandelier, une carafe, de ai verres, et à chaque coin un petit pot de pensées et de myosotis, tant il est vrai qu'au milieu de toutes les misères de la vie, l'âme clierche toujours quelque chose qui vieune de Dieu, pour lui parler de sa souflrance, de son repentir ou de son espoir.
Cet homme veillait ainsi depuis deux heures, et qui saitj, le puis le commencement de sa veille, combien de pensées tristes, ,ibo"tissant à une pensée fatale, avaient tra .'ersé son esprit? Qui J'»^ii combien d'espérances d'avenir, détaoi'ées une à une, étaient tombées de son cœur, en même temps que les quelques iamies qu'il n'avait pu retenir étaient tombées de ses yeux? Toîijoui s est-il qu'il restait là plutôt agenouillé qu'assis, sombre ccînme dans le remords, recueilli comme pour la prière, et que
DE OUATR'xa FEMMES. 9
quiconque l'eût vu, se fût dit : Il a bien souffert, il souffre biesij et va bien souflVir encore.
Tout était calme au dehors comme au dedans. L'œuvre de la natuie s^accomplissait nuitamment, avec ce silence qui fait sa majesté. Tout à coup une heure sonna dans le lointain. Le jeune homme tressaillit à ce bruit inattendu, qui interrompait à la fois la nuit et sa pensée, et quand la vibration se fut éteinte dans l'air, il se leva et se mit à marcher vers la table le plus doucement qu'il put, s'assit, regarda encore quelque temps sa femme endormie, prit une plume et se mit à écrire :
« A l'heure où je veille et t'écris, tu dors, mon pauvre ange, car Dieu, qui t'aime encore, te donne l'espoir des choses heureuses et te refuse le pressentiment des choses tristes. Eh bien ! sois sainte et résignée devant la volonté du Seigneur, volonté qui me dicte ce que je t'écris et m'ordonne ce que je vais faire.
» Tu sais si je t'aimais, Louise, tu sais si du moment où tu cessas d'être ma fiancée pour devenir ma femme, j'ai rêvé autre chose que ton bonheur dans le présent et dans l'avenir. Tu sais si j'eus jamais une plus grande joie que le jour où vint au monde notre enfant, qui devait taut souffrir sur cette terre, que Dieu, le prenant en pitié. Fa rappelé à lui, et qui nous réunit aujourd'hui par sa tombe comme il nous unissait autrefois par son berceau; tu sais enfin si, quand le malheur est venu, j''ai lutté de toutes les forces d'un honune contre ce que je croyais le hasard et ce qui était réellement la fataUté. Eh bien ! voilà qu'au jourd^hui je suis au bout de mes forces. Voilà que mon corps s'affaisse sous sa charge trop lourde. Voilà que mon âme succombe sous cette tiop rude épreuve, et que je rends à Dieu cette vie que tu m'avais fait aimer comme un bienfait et que le malheur me fait rejeter comme un fardeau.
» Au moment de détruire mon avenir, je songe à mon passé. Je me rappelle cette époque où Dieu m'envoya ta beauté pour me ravir et ton amour pour m'absoudre. Je me souviens du temps où tous deux nous faisions des rêves dont un sacrement devait faire une réalité , et qui vont à tout jamais se rompre aujourd'hui. Pauvre ange, te souviens-tu de nos longues causeries du soir auprès de ma mère qui dort déjà du sommeil dont je dormirai bientôt, mais qui, elle, & vu la mort sans crainte ayant passé sa vie sans remords? Si j'étais seul à souffrir, s'il n'y avait pas attachée à ma vie une autre vie innocente des fautes que Dieu a peut-être à me reprocher et qu'elle expie
cependant a moitié avec moi, je vi^Tais. Mais toi, Louise, toi jeune, belle, riche d'illusions, d'avenir et d'amour, faite pour un monde que tu as à peine connu et qu'il te taut quitter déjà, malgti ta résignation apparente tu souffres, œalgié cou visage riant tu pleures parfois, et ce sont ces heures de douleur et de larmes q'u font mes insomniet â moi, et qui m'onî amené où je suis. Je sais ce que notre misère t'a causé d'humiliation, je sais que pendant le temps où je cherche un travail qui nous donne au moins du pain, je sais qu'on te fait des propositions infâmes que tu m'as cachées pour m'épargner une douleur de plus. Eh bien! écoute, ma Louise, mon enfant, je vais mourir; c'est ton bonheur que ma morl; et puis c'est si court la mort! ne pleure pas, sois forte. On ne souffre pas en mourant; et moi une fois mort, au moins tu pourras être heureuse. Tu trouveras une âme noble qui te comprendra, et tu changeras ton nom de veuve contre im autre nom qui te fera riche et honorée, tandis que le mien ne te donne que misère et que honte. Le monde dira que j'étais un mauvais sujet, que j'ai commencé par la débauche et fini par le suicide. Mais toi, tu me garderas, n'est-ce pas, dans le fond de ton cœur une prière, afin que lorsque Dieu me punira de ma mort, seul crime qu'il ne pardonne pas, parce que, comme dit Shakspeare, il est sans remords, il doute de sa justice en t'écoutant prier.
» Hier, je suis allé au cimetière revoir la tombe de notie enfant qui se cache derrière les premières feuilles de mai et dort comme un nid au soleil. Si c'était l'hiver, peut-être n'oserais-je pas accomplir la résolution que j'ai prise. Mais tout était si calme, et je dirai même si gai, dans ce saint asile, qu'en oubliant ce monde de misères et de larmes dont je n'étais séparé que par quelques lombes, mon .âme éprouvait comme un besoin de mort, c'est-à-dire de repos. J'ai prié longtemps. Si les hommes savaient ce qu'il y a de consolation à prier avec les morts, et tout ce que Dieu dit par la voix d'une tombe, c'est au cimetière qu'ils apporteraient leurs douleurs, et de même qu'à^lheurc dernière, /'âme en sort délivré? du corps, à l'heure des souffrances, \e coeur en sortirait purgé du doute. Le cimetière est plus que l'église, car là Dieu n'a besoin ni de prêtres, ni de livres, ni d'encens, ayant les oiscaiu, les tombes et les fleurs. Puis de la tombe de notre enfant je suis allé à celle de ma mère; ainsi c est du cimetière que je puis voir finir les deux horizons de ma vie, tout mon souvenir et toute ^on espérance. Pauvre
oière ! au milieu de nos joies, ingrats que nous étions, et depuis au milieu de nos tristesses, athées que nous sommes, nous avions oublié cette tombe, si bien que tout Thiver, la pauvre tombe. Plie a été couverte de neige, et cependant Dieu est si bon, qu'au printemps cette neige a disparu, et que de petites fleurs bleues et roses ont poussé à sa place; puis les feuilles sont venues aux arbres, filtrant le soleil et semant l'ombre, si bien que maintenant elle rit et chante comme un berceau; c'est qu'aussi la tombe est le berceau du ciel.
v> Quand je serai mort, je ne te demande rien pour moi que l'on aura jeté dans la fosse commune parce que je suis pauvre, et qu'on aura exilé de l'Église parce que je me serai tué; mais tu auras bien soin de ces deux tombes, n'est-ce pas? Heureuse, tu viendras leur jeter des fleurs; triste, tu viendras leur demander une consolation. Car ce doit être une chose douce pour l'âme retournée à Dieu, que d'entendre une prière qui vient du monde. Si tu savais ce que j'ai revu de mon passé en face de cette tombe ! Rien ne change dans la vie des choses, il n'y a de changement que dans la vie des hommes. Ces lilas et ces jacinthes, auprès desquels je priais hier, ont la même couleur et le même parfum que ceux que je cueillais il y a vingt ans et dont je fai- ^ais, en courant dans le jardin ou dans la campagne, an bouquet pour ma mère. C'est le même soleil, la même verdure, les mêmes chants, et jevais mourir. Hélas ! ... quand ma pauvre mère, jeune et aimoe à cette époque, réunissait mes deux mains pour la prière et m'endormait, couvrant mon berceau du rideau de son lit, quand le matin, m'éveillant comme elle m'avait endormi, avec un baiser, elle m'habillait pour me faire ma journée de jeux et de plaisirs, me regardait courir sur la pelouse, hélas! elle ne se doutait pas qu'un jour j'en viendrais à détruire en une seconde l'œuvre patiente et obstinée de sa vie. Je re-^ois tout à ce moment suprême : ma vieille grand'mère, que j'ai à peine connue, la table où l'on faisait le wisht le soir, autoiu- de laquelle je courais quelque temps, jusqu'à ce que je m'endormisse sur les genoux de ma mère, le jardinier qui me portait sur son dos et dont j'essayais de traîner la brouette quand j'étais seul, enfin l'âge où je sus, en voyant pleurer ma mère, ce que sont les larmes, et où j'appris, en lisant un nom svu: une tombe, ce que c'est qu'un orphelin. »
En écrivant ces dernières lignes, les yeux du jeune homme s'étaient remplis de larmes, qu'il avait voulu retenir et qui, s''a-
moncelant peu à peu, finirent par les couvrir d'un yoile humide. Alors il porta les mains à son visage pour éteindre les sanglots >]\ii rétouffaieut et dont le bruit eût pu réveiller sa femme endormie. A cette causerie du cœur, qu'il venait de mettre sur le papier, et qui devait être le dcjnier soutenir de sa vie ef. le seul héritage de de sa veuve, succéda cette rêverie iO' tinie, où la *He s'afTaisse sur lei mains, où l'àme se replie en eUewnème, et où, en fermant les yeux, on voit passer, comme des ombres, ces êtres aimés qui ouvrent à l'enfant les puries de la vie, et qui les devançant dans la mort pour leur oiivrii les portes du ciel, continuent lit-liaut leur patronai;e d'ici-bas. Puis il en \int à ne plus songer à rien. Les larmes s'airêtèreiit d'ellesmêmes à ses paupières, sa pensée se tut dans son esprit, faisant place à une espèce de bourdonnement dont le seul mot distinct était mouriT;,
Une heure et demie sonna.
Le jeune homme louina douloureusement la tête du côté du lit et continua sa lettre. Mais comme ces quelques instants de recueillement avaient absorbé tous ses souvenirs du passé et que la nuit avançait, il se hâta d'écrire.
« Quand tu liras cette lettre, j'aurai cessé de vivre, mais je veux mourir en face de la nature de Dieu. On portera moa corps à la Morgue, tu y viendras me reconnaître; triste et saint pèlerinage, n'est-ce pas? Et comme tu n'auras pas assez d'argent pour me faire faire uue tombe particulière, tu me laisseras jeter où l'on jette les pauvres. Mais sois tranquille, mon enfant, de quelque endroit que l'on parte, on se retiouve un jour, et si malgré ton amour et ton dévouement, tu ne peux plus reconnaître l'endroit où je serai, prie toujom's, mon pauvre ange, et ta prière trouveia mon âme.
» Adieu donc! je vais chercher au bois un endroit m jstérieux et isolé, avec des ai bres qm enveloppent comme un linceul. Le bruit fera partir quelques oiseaux efliayés, et tout sera dit.
» Je V embrasse pour la dernière fois, Louise, adieu ! et peutêtre au revoir !
» TkiSTAW. »
Tristan se leva, ouvrit une boîte de pistolets de C(»mbai. prit ces deux armes, les chargea, coula une baile dan^ chacune, mit les capsules et fit jouer les balleries. Mais si doucement que cela
fût fait, la jeune femme fit un mouvement; Tristan tressaillit et cacha aussitôt ses armes derrière lui. Mais ce n'était qu'un sonsf qui passait dans le sommeil de Louise, et sa tête blonde, apics avoir changé de place, se fixa de nouveau sur roreiller iver un sourire.
— Jh voudiais pourtant l'embrasser, se dit Tristan, et il s'appp" ha du lit. Mais au momi^nt de poser ses lèvres sur le front de SH femme, il s'arrêta dans la crainte de la réveiller et se contenta de la contempler, aspirant son baleine qui lui caressait le visaL'e. Il y avait dans le sommeil de Louise tant de calme et de séi édité qu'un instant Tristan douta de ses douleurs passées et oublia son projet. Mais peu à peu, en jetant les yeux autour de lui. leur afT'euse position lui revint à l'esprit, et il s'éloigna de la misérable couche en murmurant : Il le faut.
Alurs il acheva de s'habiller, et, disons-le, ce fut avec un grand sang-fruid qu'il lit sa toilette de condamné. Il s'approcha de ia ti^ble, plia sa lettre, mit les armes dans sa poche, s'agenouilla devant le lit, dont il baisa les draps comme 1 prêtre baise la nappe de l'autel, et passa, emportant la lumière, dans une seconde chambre qui complétait leur pauvre appartement.
Pois il ferma ia porte et posa la lumière sur le rebord de la fenêtre, si bien qu'elle touchait presque les vitres.
— De cette façon-là se dit il,je verrai la fenêtre plus longtemps.
Et il colla son oreille à la porte de ce qui servait de chambre à coucher, et n'entendant aucun bruit, il se dirigea vers celle du carré; mais au moment où il allait l'ouvrir, il entendit son perroquet, qui lui venait dj sa mère et qu'il avait toujours précieusement gardé, chanter en se réveillant ; L'or est ime chimère. — Chanson qu'aux jours de fortune et de bonheur Tristan lai avait appiise.
Elle n'était guère de circonstance, — aussi Tristan s'arrètat-il, avec un sourire amer, à la voix de la pauvre bête, et s'approchant du perchoir, il la caressa pour qu'elle se tût et ne réveillât pas Louise.
Il faut dire, à la louange de l'animal, qu'U était impossible de chanter cet air si connu avec une plus grande pureté et vme dIus phibjsophique ironie.
Tristan revint à la porte du carré, l'omTit et la referma doU'cernent ; puis, après avuir descendu les quatre étages, il tiappa au larreau du portier, qui tii-a le cordon sans se réveiller, ignorant que celui qui allait sortir ne devait plus rentrer.
t AVENTURES
Alors Tristan passa de l'autre côté de la rue, leva la tête et vit la fenêtre celai) ée. Tout en marchant, il se retournait et suivait des yeux celte mauviise chandelle, devenue si>n étoile. Tout à coup il cessa de l'apercevoir; alors il s'arrêta un instant, revint sur ses pas, la regarda une dernière fois et reprit sa course.
i>eui neures sonnaient à Saint-Étienne du Mont.
Où l'aotear dit ce qu'H n'a pas eu le temps de dire dans le chapitre premier.
Quehiuos sombres souvenirs qu'il eût rappelés, Tristan n'avait pas tout dit dans sa lettre 11 y avait des choses que Louise connaissait aussi bien que lui et qu'il était inutile de lui répéter à cette heure dernière. Comme lui, la pauvre jeune femme avait ou ses moments de la<^itlide et de découragement, et souvent la pensée de la mort lui était venue à elle aussi; mais elle l'avait rejetée en se disant : 11 m'aime trop pour que je l'abandonne, et elle s'était résignée. Tristan ne comprenait pas, comme on le voit, la vie ou plutôt la mort de la même façon. S'il y avait dans cette résolution suprême un sacrifice fait au bonheu'* de Louise, il y avait bien aussi obéissance à son propre égoïsme. La nature de l'homme, si parfaite qu'elle soif, ne comprend pas certains côtés de dévouements naturels à la femme. Aussi, Dieu, dans les deux grands symboles de la douleur humaine, a-t-il plus fait souffiir la Vierge que le Christ, car peut-être le fils, tout Dieu qu'il était, se fût-il arrêté à mi-cliemin de la souffrance de sa mère. Aussi, lorsque, après de longues heures d'insomnie et quelquefois de faim, Louise avait rêvé le suicide, elle ne l'avait pas rêvé pour elle seule, elle ne le comprenait que partagé, comme son amour, avec Tristan, et mourant avec lui, elle eût trouvé une V(ilu[)té dans cette dirnière douleur qui pouvait encore être une dernière caresse. Mais quand, avec son doux regard, parfois triste, toujours pur, elle Jvait interrogé celui de son mari, en essayant de faire passer dans ses yeux la Ijensée de sa nuit et la résolution de son àme, Tristan n'y avai{ jamais lu que de l'amour, et la prenant sur ses genoux, il avait pleuré avec elle ; alors elle s'était dit : Puisqu'il ne souffre pas, iaissons-le espérer encore.
Cependant il y avait eu des heures terribles de misère et d'abandon, et d'autant plus terribles qu'elles étaient le réveil d'un rêve de bonheur. Quand Tristan était arrivé à Paris, non pas pour chercher fortune, maïs pour commencer une carrière, il pouvait vivre sinon avec luxe, du moins avec aisance. Son père, en mourant, avait laissé à sa veuve un revenu honorable et cette petite maison où, dans la lettre que nous avons transcrite, il reportait ses premiers souvenirs d'enfance. Alors Q avait mené a Paris la vie que mène tout jeune homme, vie d'insouciance et de liberté, gardant, il faut le dire, au milieu de ses amours légères et frivoles, un amour profond et religieux pour sa mère. Puis, un jour, au miheu de ses plaisirs, une jeune fille chaste, pauvre et belle lui était apparue. Tout était si pur en elle, qu'il n'avait pas songé vme minute à devenir son amant. Elle dememait à la campagne, près de la petite maison de sa mère, avec une tante, sa seule famille. Comme elle portait un nom qui, à défaut de la noblesse des titres, avait celle de l'honneur, le seul héritage que lui eût laissé son père, peu à peu, à litre de voisine d'abord, puis ensuite à titre d'amie, Tristan l'avait fait recevoir chez sa mère. Alors le jeune homme avait oublié Paris, el n'avait pas, pendant les deux mois de vacances que lui laissait l'école de Médecine, désu'é une seule fois y retourner.
Donc, un beau jour, riche de résolution et de foi dans l'avenir, il était revenu à Paris avec Louise, avec sa femme qu'il avait conduite, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé un plus commode, dans son logement de garçon, puis ils avaient déménagé : en reprenant ses études, il avait été reçu médecin; mais il avait pour Louise une telle adoration, qu'il ne pouvait la quitter un instant; qu'il désertait Paris avec elle pendant des mois entiers, el qu'il négligeait d'aller dans les hôpitaux et de se faire connaître. Bien souvent la jeune femme lui avait conseillé sinon d'être moins amoureux, du moins de travailler davantage; mais il lui avait toujours répondu : Plus tard! et comme, grâce à leur modeste existence, Tristan pouvait vivre avec ce que lui donnait sa mère, tout allaita merveille, et Louise se consolait de cette oisiveté qui n'était qu'une preuve de plus de l'amour de son mari.
11 y avait deux ans que les choses étaient dans cet état, quand la mère de Tristan tomba malade. Le jeune homme partit aussitôt avec Louise pour Auteuil, et trouva sa mère frap-
pée d'une attaque d'apoplexie. Doux jours le pauvre enfanî lutta avec les ressouices de son art contre la fatale maladie. Deux jours Louise ne quitta le lit de la mourante qur poOî aller s'aijenouiller à l'église , mais comme si Dieu, lassé de leur bonheur, eût voulu y jeter un premier nuage, le soh' du deuxième jour, madame d'Harville, c'était le nom de la mère de Tiistan, madame d'Harville mourut sans avoir reconnu ni béni son fils.
C'est quand depuis deux ans on est quotidiennement heureux, que les premières larmes sont amères. Aussi rien ne fut triste comme l'enterrement. Louise et Tristan revirent l'église où deux ans plus tôt le même prêtre ijui disait la prière des morts pour leur mère avait dit la messe de mariage pour eux. C'était les mêmes assistants (}u'il y avait deux ans ; seulement les visages étaient tristes au lieu d'être joyeux, et les pauvres assis sous le porche ne dem-indaient plus l'aumône avec un sourire. La sombre et dernièi e cérémonie achevée, les deux jeunes gens étaient renW"és dans la petite maison où à chaque pas ils avaient retrouvé une trace de l'ange qui venait de retourner à Dieu, un écho de l'amour qui venait de s'éteindre, et nul ne peut dire les douloureuses heures qui se passèrent dans cette petite maison , qui leur rappelait à la fois leurs premières joies et leur première souflrance.
Alors dans leur tristesse profonde, ils voulurent s'isoler et ne pensèrent même pas à revenir à Paris. C'est en restant en lace des souvenirs douloureux que l'âme sy habitue, et que les blessures se cicatrisent. La douleur est plus forte d'abord, mais elle est moins longue, et bientôt les mille objets dont la seule vue serrait le cœur et inondait les yeux font seulement rêver jusqu'à ce qu'ils deviennent presque indiilérents.
Or, une des choses qui nous ont toujours paru le plus étranges à nous, c'est quand nous avons assisté à une grande douleur qui emplissait tout à couples cœurs et la maison de deuil, de revoir un beau jour cette maison et les cœui's redevenir joyeux et oublier sous de nouveaux plaisirs ou de nouvelles afieciions, le^soulfrances du passé, comme l'arbre oublie sous les premières feuilles du printemps la dernière neige de l'hiver. Car telle est nolie pauvre nature que dans noire vie que nous trouvons si couite, i\ nous est possible d'avoir des douleurs dont nous croyons m( urir et que nous oublions bien avant notre mort.
C'est ce qui arriva à Tristan, lequel, outre les consolations naturelles que le temps apporte, avait maintenant deux amou's qui le rattachaient à l'espérance, sa femme et son fils. Le pauvre petit continuait de vivre sans se douter qu'une tombe venait de s'ouvrir à côté de son berceau, et rassemblait sur sa tète toutes les afiections des deux jeunes mariés. U grandissait, et ce furent des joies et des sourires au premier mot qu'il put prononcer, de sorte qu'au bout d'an an la maison, consolée de la mort de la vieille mère, s''égayait des premiers jeux de l'enfant.
Madame d'Harville en mourant avait laissé à son fils toute la petite fortune qu'elle tenait de son mari, si bien que Tristan, d'abord trop triste pour s'occuper de travail et de médecine, puis ensuite satisfait de cette médiocrité dorée, comme dit Horace, ne songea pas à autre chose qu'à se laisser vivre dans le bonheiu" que, grâce aux deux amours qui emplissaient son cœur, Dieu voulait bien encore lui donner.
Les malheurs vont par troupes, dit un proverbe. La maison se couvrit de deuil une seconde fois ; l'enfant avait succombé à une de ces maladies spontanées et terribles de l'enfance contre lesquelles l'art est si souvent impuissant.
Tri^'tan et Louise faillirent devenir fous.
Quand le malheur, ce conquérant de l'âme, entre dans la vie, il marche à grands pas : quand les yeux des deux jeunes gens commencèrent à se sécher, non pas à défaut de chagrin, mais à défaut de larmes, une nouvelle affreuse leur arriva. Le banquier chez qui était déposée leur petite fortune avait fait banqueroute, et U ne leur resta rien que la petite maison qu'ils habitaient. Tristan vendit tout ce qui composait l'appartement qu'il a^ait à Paris, résolu à tout plutôt qu'à quitter cette maison.
Alors le jeune homme se souvint qu'il savait assez de cliosas pour vivre et faire vivre Louise. C'était un de ces hommes aptes à tout, et incapables pourtant d'une chose sérieuse; sachant assez de dessin pour faire un croquis sur un album, assez de musique pour noter quelques vers ou déchiflrer une romance dans un salon, mais ayant besoin d'études encore pour apprendre cela profondément et s'en faire une ressource aux jours de misère. Malheureusement U n'avait pas le temps d'étudier, et il fodlait que tout ce qu'il ferait lui rapportât de l'argent. Quant à la médecine, il l'avait, dans ces deux maladies, trouvée si impuissants^ qu'il en doutait, et d auieuis il voulait suivre sinon un art, da
moins un état qui lui permît de ne pas quitter Louise, laquelle, triste et désolée comme la Mater dolorosa des hyrapcs saintes, redoublait de larmes chaque fois qu'il s'absentait.
Comme nous l'avons dit et comme il l'a dit lui-même dans sa lettre, Tristan lutta tant qu'il put; mais les ressources allaient toujours en diminuant, et après avoir vendu quelques bijoux, puis des meubles, puis l'argenterie, il avait fallu enfin qu'il se décidât à vendre la maison. Us avaient bien pleuré, tous deux, mais le soir Tristan avait dit ;
— Hevucusement, ma mère et mon fils ont leurs tombes que nous ne serons pas forces de vendre ; et cette phrase ayant rappelé de sombres souvenirs, toute la nuit s'était passée dans les larmes.
Le lendemain ils étaient allés faire leurs adieux au cimetière, et étaient venus à Paris, où ils avaient pris dans la maison de la rue Saint-Jacques un petit appartement au quatrième étage, 11 avait fallu racheter des meubles, et malgré les conseils de Louise, conseils pleins d'abnégation et d'amoiu-, son mari avait voulu lui rendre, autant que possible, ce certain luxe auquel il l'avait habituée, car sa crainte incessante, c'était de la voir souffrir; mais ces revers d'argent n'étaient rien pour elle à côté de ses chagrins de mère; et la pau%.e résignée, dont les nuits étaient longues d'insomnies ou de rêves, trouvait cependant le matin encore assez de force pour sourire, sachant que ce sourire était pour toute la journée le seul bunheur de son époux.
Quelque temps la fatalité avait semblé s'être lassée. Tristan travaillait dans un journal, et ses chagrins récents avaient donné à sa pensée et à son style une amertume et une poésie qu'on lui payait à trois sous la ligne et qui l'aidaient à vivre. Mais il ne pouvait pas toujours faire des lignes, et quand il en faisait, elles étaient plus vite mangées qu'elles n'avaient été écrites, si bien qu'après quebjues mois qu'il habitait ce quatrième étage, il avait été forcé de monter au cinquième, où de douleurs en douleurs, il en était arrivé où nous l'avons >'u au commencement de cette histoire.
Voilà, le plus brièvement possible, quelle avait été la vie de cet homme : maintenant suivons-le dans sa course nocturne, la dernière qu'il se crût appelé à faire.
Oa notre béros s'aperçoit qu'il est plus âiraclle de se toer 4a'n ne l'avait cru <l'abord>
Tristan suivit silencieusement les quais déserts. Pourquoi ne pas se noyer alors? c'eût été plus simple.
Il savait nager.
Toutes les fenêtres étaient closes, et la terre offrait au ciel, en échange de ses étoiles d'or déjà pâlissantes, ses lanternes fumeuses prêtes à s'éteindre, et dont le fleuve, sombre comme s'il eût roulé des flots d'encre , reflétait la lumière rougeâtre. Tristan passa près de la Morgue : à la vue de ce tombeau provisoire du malheur ou du crime, il eut comme un frisson, et il s'en éloigna en marchant plus rapidement encore, sans songer que plus il s'en éloignait vite, plus tôt on l'y rapporterait.
Il traversa les Champs-Elysées sans ralentir sa course, dépassa la barrière et prit l'avenue à gauche de l'arc de triomphe de rÉtoUe.
11 avait marché si rapidement que la porte par laquelle il comptait entrer dans le bois n^était pas encore ouverte.
Peut-être dira-t-on que Tristan pouvait se tuer aussi bien hors du bois de Boulogne que dedans, mais on se trompe. Les mourants ont des fantaisies : Tristan, dans ses rêves de néant, s'était dit qu'il se tuerait dans un massif bien vert, au pied d'un chêne touffu, au bruit charmant des oiseaux qui s'éveillent sous le tiède rayon du soleil levant. Il avait mis, comme on le voit, du caprice dans son agonie, du sybaritisme dans son suicide.
Il s'assit donc, en attendant qu'on ouvrît la grille, sur le revers du fossé, — et se mit à songer. — A quoi? — Dieu le sait. — A Louise sans doute. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que plus d'une fois il tourna la tête du côté de Paris : et, à en juger par ce que semblaient dire ses yeux, on eût pu croire qu'il voulait revenir sur ses pas.
Cependant une fois ses regards , au lieu de se tourner vers Paris, se tournèi*ent vers le bois, et il s'aperçut que pendant sa rêverie la grille s'était ouverte, et que le passage était libre. Facilis descensus Averni, comme dit Virgile.
Il se leva, et pareil au Juif maudit, continua de marcher. Lorsqu'il entra dans le bois de Boulogne, une teinte blanchâtre co
ift AVENTURES
loraitdéjà l'horizon, et les étoiles, devenues d'argent, semblaient flotter dans un ciel de nacre.
11 suirit silencieusement une allée, — puis apercevant à sa droite un massif tel qu'il le désirait, dominé par un chêne pareil à celui qu'il avait rêvé, — jeta un dernier regard sur le chemin qu'il venait de parcourir. — Il s'enfonça dans le massif, après avoir regardé avec attention si la route était bien solitaire, et alla s'asseoir près du chêne, le visage tourné vers l'orient.
C'était bien le lieu que Tristan avait choisi dans son rêve: le massif était profond, le chêne était ombreux, la mousse qui allait lui servir df couche était moelleuse, une fauvette caantait dans le buisson voism, et à tiavers les arbres un peu moins épais ducôté de l'est, envoyait s'élendie une de ces lignes kîscs qui faisaient croire à Roméo qu'il était temps de quitter Juliette.
Tristan n'avait aucun prétexte à se donner pour retarder plus longtemps l'eiéculion de son projet; hâtons-nous même de dire qu'il tira bravement ses pistolets de dessous sa redingotte, — qu'il en fit jouer les ressorts avec un de ces sourires à laManfred, qui lui eussent fait honneur si on avait pu le voir, et quelorsqu'il se fut assuré que les capsules étaient bien à leur place, sa main droite en approctia un de sa tempe.
Puis il prononça le nom de Louise, et appuya le doigt sur la délente en levant les yeux au ciel.
Mais entre lui et le ciel, son regard rencontra un corps opaque, dont la forme se dessinait en vigucui-.
Ce corps était celui d'un homme cuuché sur une branche, et dont la tèle passée à travers un nœud coulant le regardaii avec des yeux effares.
Il était évident que la place qui avait paru si propice à Tristan avait fait le même effet à un autre, et que cet autre était déjà installé .^ur l'arbre lorsque Tristan s'était assis dessous.
Tristan laissa retomber son pistolet.
— Eh ! monsieur, qui êtes là-haut, dit Tristan, que diable laites-vous là ? — Eh parbleu ! monsieui-, répondit l'inconnu, ce que selon toute probabilité vous alliez vous-même faire en bas. — Moi, dit Tristan en montrant ses pistolets, je venais, comme vous le voyez, pour me brûler la cervelle. Faitis-moi donc le plaisir de choisir une autre place pour vous pendre — Moi, monsieur, dit l'inconnu en montraat sa corde solidement attachée à une blanche supérieure, ]e venais pour me pendre»
comme vous le voyez , et comme vous le dites, allez donc vous brûler la cervelle ailleurs. J'étais arrivé le premier, par conséquent j'ai pour moi le droit de l'antériorité et de la possession.
— C'est juste, monsieur, dit Tristan se levant et saluant. Seulement c'est fâcheux, je ne trouverai nulle part une place qui me convienne autant que ceile-ci. — Le fait est, dit l'inconnu, qu'elle n'est pas mal choisie. L^aviez-vous remarquée déjà ? — Non, monsieur, c'est le hasard qui m'y a conduit ce mutin. — Oh ! moi, z'est autre chose, il y a longtemps que je la convoitais. Et de temps en temps, quand je venais me promener au bois , je dirigeais ma promenade de ce côté, et je me disais: Quand je me pendrai, ce sera ici. — Monsieur, dit Tristan, je reconnais que vous êtes chez vous, et je vous laisse. — Attendes donc, reprit l'inconnu.
Tristan, prêt à sortir du massif, s'arrêta.
— Vous venez pour vous tuer? — Oui, et je m'éloigne, puisque vous êtes venu dans la même intention, pour que nous ne nous gêuions pas mutuellement. — Mais au contraire, monsieur, reprit l'inconnu, et puisque nous sommes venus pour la même cause, et que le hasard nous réunit, je ne vois pas pourquoi nous n'accomplirions pas notre résolution de compagnie. Ce sera du moins une consolation que de mourir ensemble. — Comme vous voudrez , monsieur, répondit Tristan; puis d'ailleurs la pendaison, ce me semble, est un assez triste moyen de sortir de la vie, et si vous aimez mieux vous brûler la cervelle... j'ai un pistolet à votre service. — Non, merci, monsieur, j'ai mûrement réfléchi, et j'aime mieux me pendre.
Tristan s'inclina en homme bien élevé qui ne veut pas contiarier son interlocuteur.
— Savez-vous, continua l'inconnu en passant de la position horizontale à la position perpendiculaiie , et en se mettant à califourchon sur la branche, savez-vous, monsieur, que c^est une grande chose que la chose que nous allons faire là? — Oui, monsieur, dit Tristan, je le sais, et le sang-froid avec lequel vous paraissez l'a' coms^lir en est d'autant plus remarquable.
— Oh! moi, dit l'inconnu, c'est tout naturel, j'en ai l'habitude.
— Comment celaV demanda Tristan. — C'est la troisième fois que je me suicide. — Vous? ~ -Oui, moi. — Et ces trois fois, vous vous êtes manqué? — Hélas! vous le voyez bien. — En vérité, dit Tristan, c'est tenter la Providence, et il faut qu3 ■'ous avez bien souffert pour mettre vm pare'il acharnement à
mourir. — Ah ! monsic or, plus que qui que ce soit au monde.
— Pas plus que moi, monsieur, murmura Tristan avec un soupir. — Pas plus que vous? — Non. — D'abord, êtes-vous né un vendredi? — Ma foi, monsieur, «'avoue que je n'ai jamais su quel jour je suis né. — Eii bien, moi, dit l'inconnu en se remettant à plat ventre sur sa branche et en passant sa tête dans le nœud coulant, moi, je suis né un vendredi, monsieur, et de là viennv;nt tous mes malheurs.
— Êtes-vous bien sûr, monsieur, de ne pas être attemt de monomanie? — Ah! vous voilà comme les autres. — Dame! la raison que vous donnez de votre mort... — Est meilleure que les vôtres, monsieur, répondit l'inconnu avec une certaine aigreur.
— Du moment que vous le prenez sur ce ton, monsieur...— Recevez mes excuses, monsieur, je suis d'une nature im peu iiritable, mais j'ai été si malheureux! Savez-vous ce que c'est, monsieur, que d'être sans père, sans mère, sans nom? — Ce doit être affreux. — Eh bien ! ce n'est rien, c'est moi qui vous le dis, en comparaison des coups d'épingle que s'amuse à vous donner le hasard quand vous êtes né un vendredi. Enfant, j'ai eu toutes les maladies des enfants, depuis le croup jusqu'à la coqueluche, depuis la coqueluche jusqu'à la rougeole.
Voilà pour le temps que j'ai passé en nourrice.
— En pension, mes camarades m'avaient surnommé Vendredi, parce que je n'avais pas de nom et que je leur avais avoué ne rien savoir de ma naissance, sinon que j'étais né un vendredi.
Ils me jetaient de l'encre sur mes livres.
Us m'empêchaient de dormir la nuit.
Ils me battaient pendant les récréations et me faisaient punir pendant les classes.
Comme ils avaient des parents qui prenaient toujours leur parti auprès du maître de l'institution, et que, moi, je n'avais personne pour me défendre, ils avaient toujours raison tt moi toujours tort.
Cependant ma pension était fort bien payée par un homme d'affaires, qui, depuis que je me connais, a toujours pris soin de moi sans vouloir me dire qui je suis.
Eh bien! monsieur, j'ai supporté tout cela, j'en avais pris mon parti; mais j'étais né un vendredi au mois de juillet, et... connaissez-vous l'horoscope de ceux qui sont nés pendant le moi3 de juillet?
— Non, monsieur. — Amère dérision! Écouter... il est ainsi conçu :
« Le lion domine dans le ciel depuis le 22 juillet jusqu'au 21 août. Celui qui naît sous cette consteliaticE 3'^* brave» hardi, magnanime, fier, éloquent, orgueilleux; sa belle âme et accessible aux douces émotions de la pitié. 11 aime la raillerie et ne craint pas assez de se montrer coureur de femmes; il sera souvent entouré de dangers. »
~ Eh bien! mais tout cela est superbe, interrompit Tnstan.
— Vous allez voir : « Ses enfants feront sa consolation et son bonheur; il s'abandonnera sans retenue à sa colère et s'en repentira quelquefois; les honneurs et les dignités viendront le trou^ ver, mais auparavant il les aura longtemps cherchés; qu'il craigne le feu, les armes et les bêtes féroces. Il aura de gros mollets ! »
Tristan jeta machinalement les yeux, en entendant l'intonation de cette dernière phrase, sur les jambes de Finconnu, et le numéro deux, malade de la poitrine et près de mourir, ne serait pas plus maigre que ne l'étaient les deux jambes de son interlocuteur.
L'inconnu fit un signe de tête correspondant à celui de Tristan, et qui voulait dire : Vous avez deviné; cette erreur de l'horoscope est une des causes de ma mort.
— Oui, monsieur, reprit le jeune homme en continuant sa propre pensée sans transitions inutiles, oui, mon entêtement à réparer cette erreur de Mathieu Laensberg, la seule qu'il eût commise à mon sujet dans son Almanach Liégeois, car tout le reste est d'une exactitude extraordinaire, je suis brave, hardi, fier, magnanime, car ma belle âme est accessible aux émotions de la pitié, car je suis coureur de femmes et j'ai été souvent entouré de dangers, et, si Dieu me prêtait vie, sans doute les honneurs viendraient à moi et les enfants feraient ma consolation; oui, monsieur, mon entêtement à avoir les mollets promis a causé ma première déception amoureuse.
— Mais, monsieur, on n'a pas de mollets comme on a du courage, par la force de la volonté. — Pas plus qu'on n'achcts le loui-age comme on achète les mollets. — Alors, c'étaient de faux mollets ? — Et vous devinez le reste. Une jeune fille que j'aime, qui paraît m'aimer, uk. bal, un pantalon collant, une plaisanterie de petite pensionnaire, des épingles noues ornées de petits drapeaux plantés dans mes mollets, et moi, dansant
toujours et faisant le joli cœur, ma iuite au milieu dos rires, ma honte, savez-vou* quel jour cette aventure m'ari iva ' — Non. — Un vendredi. — Kt vous vous tuez pour si peu ? — Non, ce n'est que mon premier pas dans le chemin du suicide. — Uuel €St le second? — Ah 1 je vous intéresse; le second est relui des incisives. — Des ncisives? — Oui, monsieur, oui, monsieur, des incisives, vous allez-voir. Je puis vous raconter l'histoircj nous avons le temps, personne ne viendra nous déranger ici.
Je demeurais. Tannée dernière, dans le faubourg Sainl-iîermain; avant de mourir, je me permettrai de conseiller aux gens qui n'ont pas de nom de demeurer dans ce quartier-là; rien que le nom de la rue où Ton demeure, où l'on passe même, vous donne une physionomie aristocratique. Qu'on ait chez soi le portrait d'Henri V, qu'on demeure rue de Varennes ou rue de l'Université, qu'on déjeime au café d'Orsay, qu'on lise la Quotidienne devant tout le monde, comme si c'était la chose du monde la phis simple, et si au bout de deux ans de ce travail on n'est pas convaincu soi-même qu'on descend des premiers croisés, je veux être pendu ou plutôt je veux ne pas être pendu.
J'avais pour voisin, dans ma maison, un antiquaire fort à son aise, lequel jouait du hautbois et avait une fille, habitant Saint-Mandé, et chez laquelle il m'invita à venir dîner, car mon voisin et moi nous avions fait connaissance. Jacteptai. 11 fut convenu qu'il partirait d'avance et qu'il m'annoncerait pour le lendemain.
11 partit un jeudi.
Le lendemain donc, qui était un vendredi, je pris un remise et partis pour Saint-Mandé. J'arrivai une heure avant le diner, et mon vieux voisin me présenta à sa fille, qui était véritablement une des plus charmantes et des plus spirituelles femmes que j'eusse vues.
On se mil à table : j'étais piacé à droite ; tout à coup un des convives s'écria :
— Tiens! nous sommes treize à table.
Je P'ilis malgré moi. Treize à table et un vendredi ! Chacun se mit à rire de cette observation qui m'avait fait tres.oJlhr : alors on commença de raconter des histoires eflrayantc;- sur le thème fatidique, histoires auxquelles personne ne crut, iX(t;pté moi.
Le soir, je prétextai un grand mal de tête, et je parti»
Le lendemain, je n'avais plus d'appétit; enfin, je crus que j'allais tomber malade de superstition. Cependant les jours se passaient, et il ne m'arrivait rien de désagréable. Mon voisin était revenu de la campagne, et je croyais déjà que le charma était rompu, lorsque je reçus une .seconde invitation d'aller à Saint- Mandé. Comme c'était un dimanche, j'acceptai avec enthousiasme. Cette fois on n'était que huit à table, de sorte que ce soir-là rien ne me préoccupait. Je fus on ne peut plus spirituel^ taîîdL< que de son côté la maîtresse de la maison était charmante avec moi. II est vrai que je l'avais prodigieusement fait rire, ce qui lui avait donné Toccasion de montrer les plus belles dents du monde. Elle avait auprès d'elle une de ces femmes qui ont dans les salons une réputation d'esprit parce qu'elles disent du mal des autres femmes, et qui, toute la soirée, avait été railleuse avec moi. Malheureusement pour elle, j'étais en verve, de sorte que le dernier mot me resta, et qu'en la quittant avec force compliments, je compris au sourire charmant par lequel elle me répondait que je venais de me faire là une mortelle ennemie.
Le soir, je m'en revins avec mon vieil ami, le joueur d'échecs, lequel était forcé d'être à Paris le lendemain pour atfaires pressantes, et qui tout le long du chemin me parla de» sà fille. Cette fois, comme je n'étais préoccupé d'aucun présage fatal, je l'écoutai avec l'attention la plus soutenue. Il me raconta comment ii avait marié sa chère Charlotte, c'était le nom de cette femme charmante, à un homme qu'elle estimait plutôt qu'elle ne l'aimait, et qui de son côté la rendait heureuse à la manière dont le monde l'entend. Au reste, si le bonheur est dans la liberté, Charlotte n'avait rien à désirer au monde. Nulle femme n'était plus libre qu'elle, son mari étant en voyage dix mois sur douze. Tout cela m'intéressait fort, sans que je susse pourquoi, et cependant je ne voyais encore dans cette femme qu'une adorable maîtresse de maison qui recevait à merveille, riait facilement, et chaque fois qu'elle riait, montrait, comme je l'ai dit, des dents près desquelles eîît pâli un collier de perles dams sou écrin.
Sur ces entrefaites, mon vieux voisin tomba malade. Sa fille avait voulu ic retenir auprès d'elle, craignant qu'il ne lui arrivât quelque chose à Paris, mais il avait obstinément tenu à y revenir. Elle l'avait donc laissé partir en me recommandant, car ja m'étais institué son garde-malade, de veiller sur lui, de lui écrire souvent et de le ramener le plus tôt possible.
Une fois de retour chez lui^ au lieu de s'améliorer, l'état du
vieillard empira : et un jour, effrayé mol-même du changement qui se faisait en lui, je paitis poui- Sainl-Mandé, et je vin? dire à Charlotte que son père était sérieusement malade ; elle monta dans ma voiture et revint avec moi à Paris. Toute la nuit (]uoi qu'on pût lui dire, elle veilla son père, qui n'allait ni nii(>ux, ni pkis mai. Je i estai auprès d'elle, et je recevais toutes ses impressions, toutes ses craintes, toutes ses espérances. Le lendemain, la maladie ayant pris des caractères plus graves, elle voulut veiller encore, et toute la nuit encore je restai auprès d'elle. Elle me lemerciait des soins que je donnais à son père et des consolations que je lui offrais, à elle, en me tendant sa main que je portais à mes lèvres. La troisième nuit, malgré sa résolution, elle ne put y tenu et s'endormit dans le fauteuil, (jue depuis soixante-douze heures elle avait à peine quitté. Quand elle se réveilla, elle me trouva veillant à la fois sur elle et sur le malade, et me remercia avec ce sourire triste, ce regard humide des gens qui souffrent de coeur. Vous comprenez, monsieur, quelle intimité ces veilles à deux avaient établie entre nous. Quand le malade reprenait un peu de force et pouvait causer, c'était moi qui trouvais dans le détail même de la maladie quelque mot (yii les faisait rire tous deux ; lui à travers ses douleur s, et elle a travers les larmes de joie (jue ce mieux momentané lui faisait verser. Puis, le malade reprenait sa fièvre, nous notre tristesse, et les heures sombres revenaient. Aussi, conmi-.^ nous avions souffert et espéré ensemble, que j'avais dans les moments les plus terribles essayé de supporter toute sa fatigue, sinon toute sa douleur, et qu'aux instants d'espoir je lui avais donné toute ma joie, nous en étions arrivés à ne plus nous dire monsieur et madame. Enfin, la convalescence était venue, le vieillard avait pu se lever, et ayant soufCert, Charlotte et moi, de la même souffrance, nous fûmes heureux du même bonheur.
Quand les promenades furent autorisées, je me fis le soutien du malade. £nfin, la santé étant revenue tout à fait, les parties de campagne recommencèrent à leur tour. Par malheur, elles ne pouvaient durer longtemps, car l'hiver venait rapide, assombrissant le ciel et jaunissant les feuilles.
Charlotte ét;iit devc nue un besoin pour moi. Son père m'avait pris en adoration poiu les soins que je lui avais donnés, et j'étais devenu le commensal et l'ami de la maison. Jamais je n'avais dit un mot à Charlotte de l'amour que tant de circonstances où elle s'était dévoilée à moi avaient fait naitie dans mon cœur •
DE QUATRF FEMMES. 31
mais i) était évident qu'elle m'aimait aussi, et qu'un jour viendrait où notre double confidence se ferait sans savoir comment, k Vnne. de ces heures où l'on rêve à deux, où les voix se taisent, et où, en se rapprochant l'un de l'autre, les cœurs murmurent Jes mots d'amoui' que la bouche ne peut répéter, et qui n'ont pas de traduction dans notre langue humaine.
— Sapristi! ne put s'empêcher de penser Tristan, voilà un gaillard bien poétique !
— Malheureusement, cette temme que j'avais vue souvent à Saint-Mandé, chez Charlotte, revenait encore chez elle à Paris, et je ne sais pourquoi la vue de madame de Mongiron, c'était ainsi qu'on l'appelait, empoisonnait ma joie, et je me figurais, dans mes pressentiments continus, que si quelque douleur me devait venir, elle me viendrait d'elle. J'aimais Charlotte bien autrement que j'avais aimé autrefois miss Fanny, et je me laissais aller à ce bonheur quotidien de la voir, oubliant que le jour où je l'avais connue était un vendredi, et que ce jour-là nous étions treize à table.
Son mari était toujours en voyage, et elle recevait de temps en 'emps des lettres de lui qui n'annonçaient pas un prochain retour. Je la voyais donc sans gêne aucune, et si tout à coup il m'eût fallu cesser de la voir, elle aurait tellement manqué à ma vie, qu'autant eût valu, je crois, que le souffle ou la lumière me manquassent. Un jour, j'arrivai chez elle et je la trouvai toute en larmes. On doit comprendre quelle crainte m'inspira une réception si inattendue. Son mouchoir couvrait tout le bas de son visage; au bruit que j'avais fait en entrant, car on ne m'annonçait plus, elle avait jeté les yeux sur moi et ses pleurs avaient redoublé. Je courus à elle, je me jetai à ses pieds, je saisis la main qui restait libre. Ma première idée fut, égoïste et fat que j'étais, qu'elle avait reçu des nouvelles de son mari, que le mari annonçait son retour, et que ce retour, qui était notre séparation, car souvent je m'étais dit qu'il me serait impossible lie voir Charlotte aux bras d'un autre, la désolait. Je l'interrogeai ^.onc tout tremblant sur ce point, mais elle me fit signe de la tête que ce n'était point cela.
J'avoue que comme ce retour était la seule chose que je craignais, je me sentis fort soulagé à cette réponse. Je songeai alors qu'il était peut-être arrivé malheur à mon voisin, ^ais ce n'était point encore là la cause mystérieuse de ses larmes. Enfin, de cette conjecture, je passai aui combinaisons les plu?
22 AVENTDR£S
vagues et les plus insensées ; mais à chaque combinaison nouvelles, les pleurs de Charlotte redoublaient, et elle secouait la tête d'une façon désespérée qui semblait dire : Ce n'est pas cela., ce n'est pas cela. Hélas ! c'est bien autre chose !
Toute mêlée d'angoisses qu'elle était, la situation me paraissait pleine de douceur: je demeuiais aux genoui do Charlotte, je gardais ses mains dans les miennes, je les couvrais d'' baisers; mes instances essayaient de pénétrer dans son cœur par tous les chemins ouverts aui tendres paroles. Je comprenais, aux mouvements de son sein, aux frémissements de toute sa personne, qu'à sa douleiu" se mêlait insensiblement une tendre et profonde émotion. Son regard, la seule paitie de son visage qui ne fût point cachée par son mouchoir, s'alanguissait au milieu de ses pleurs. Sa tête s'abaissait vers moi, ses longs cheveux roulés en anneaux s'inclinaient sur mon front, et leur contact électrique faisait passer un frissonnement voluptueux par tout mon corps. J'insistais toujours, mais sans plus savoir bien précisément ce que je disais, tant j'étais hors de moi, quand Charlotte, soit qu'elle me vît au point où elle voulait me voir, soit qu'elle fût incapable de résister plus longtemps à mes instances, s'écria:
— Vous m'aimez, n'est-ce pas, Henry?
C'était la première fois que le mot d'amour était prononcé entre nous, et ce mot sortait de la bouche de Charlotte, et il en sortait avec l'accent de l'interrogation la plus passionnée. Le ciel s'ouvrait pour moi, je la pressai entre mes bras, — je baisai ses genoux.
— Si je vous aime, Charlotte! vous osez me le demander! Oh! t)Ui, mon Dieu 1 je vous aime. — Et vous m'aimerez malgré tout* tontinua-t-elle. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire malgré tout ce qui pourrait m'arriver. — Charlotte, ma vie est à vous, et nulle puissance humaine, si vous le voulez, ne nous séparera jamais. — Eh bien, regardez, flt-elle en ôtant son mouchoir.
Et elle me montra sa bouche cù sur le devant manquait une iucisive qu'elle venait de se casser.
— Et vous avez cru, m'écriai-je à mon tour, que pour si peu de chose je cesserais de vous aimer?
Ses larmes redoublèrent, mais brillantces par un rayon de joie.
— Oh! conlinuai-je, croyez-le bien, mon pauvre ange, je ce vous en airne que plus, puisque vous avez souffert ; mais il faut
nous .cacher cela au plus vite, vos amies seraient trop joyeuses Qu'elles Ignorent donc votre accident, et à moins qu^il n'y ait plus dt' perles au monde, nous trouferons bien une dent pour remplacer relle-là.
Snns se c. nsoler, Charlotte se calmait.
Une fausse dent, murmurait-elle tristement, une fausse dent ?t sur le dexant encore! C'est Dieu qui me punit. Je me suis î-ant mi.quée des autres femmes qui avaient de fausses dents' Oh ! je serai ridicule ! oh ! je ne me consolerai jamais !
— Si, vous vous consolerez, lui dis-je, mais il n'y a pas de lemps à perdre. - Si mon dentiste allait être indiscret: si quelqu'un de ma connaissance aUjiit entrer chez lui pendant 1 ooération ! *^
— Faites mieux, allez chez le mien, qui m vous connaît
pas.
Oui, vous avez raison; c'est cela, dit-elle.— Je lui donnai son adresse. —Et vous m'aimez toujours? demanda- t-elle avec un adorable sourire.
Oh! cette fois je n'y pus tenir : je rapprochai sa tête de la mienne, et je touchai de mes lèvres ce double rang de perles dont la fatalité venait de briser une des plus visibles.
— Henry, Henry, murura-t-elle, il peut donc exister une Joie cachée au fond de la plus extrême douleur?
J'étais transporté de bonheur; je voulais la retenir encore ie voulais resserrer le lien qui l'attachait à moi, mais elle dénoua mes bras tout doucement.
— Laissez-moi, Henry, me dit-elle, vous me l'avez dit vous même, il n'y a pas de temps à perdre.
Et appuyant à son tour ses lèvres sur mon front, elle s'élança .lans sa chambre en sonnan* sa camérière pour l'habiller
Je restai tout abimé dans ma joie, bénissant le bienheureux ' ccideni auquel je devais raveu de l'amour de Charlotte, quand :out a coup je jetai un cri de joie.
Une pensée venait de traverser mon esprit.
Je m'élançai hors de la maison, je sautai en voiture, et j'orlonnai au cocher de toucher chez mon denUste
Par hasard et par bonheur il était seul.
— Ah! lui dis-je, je vous trouve, tant mieux, écoutez-moi.
n me regarda avec étonnement : mon visage, que j'entrevif ■ ians une glace, portait l'empreinte de la plu., grande exaltai-
r<l AVENTURES
— Je suis à vos ordres, monsieur, me répondit-il; qu'y a-t-i donc?
— Est-il vrai, demandai-je, que lorsqu'une personne vient dà ■■« casser une dent, si on la lui ôte et qu'on lui remette à l'iriïtant môme dans l'alvéole de la dent absente une dent qu'on vient d'arracher à une autre personne, cette dent nouvelle reprenne et se solidifie? — Cela réussit quelquefois, monsieur, surtout si cette dent est une incisive. — Oh! c'est justement one mcisive, m'écriai-je en levant dans mon transport joyeux mes deux mains vers le ciel.
Je m'entrevoyais toujours dans la glace : j'étais véritable- Oient magnifique d'exaltation.
— Eh bien! mon cher monsieur^ m'écriai-je, voici ce que vous allez faire. — Dites.
Je regardai autour de moi.
— Soyez tranquille, nous sommes seuls, repnt le dentiste.— 2h bien! il va venir chez vous une dame qui a eu le malheur de se casser une dent ce matin. Vous la ferez entrer ici. Je serai ians votre chambre. Vous m'arracherez la dent pareille à sa denl cassée, et vous m'en mettrez à moi une fausse.
Le dentiste me regarda comme si j'eusse perdu l'esprit. U faut vous dire que j'avais des dents merveilleuses, et dont les femmes me faisaient toujours compliment.
— Mais, monsieur, me dit-il vous êtes fou. — Oui, mon cher monsieur, fou d'amour pour cette femme. — C'est un bien grand sacrifice. — Ce n'est pas le quart, ce n'est pas la moitié, ce n'est pas la centième partie de ce qu'elle mérite! m'écriai-je avec une exaltation croissante. — Ainsi, vous désirez toujours... — Je l'eiige. — Malgré mes observations. — Mon cher monsieur, répliquai-je avec dignité, c'estunerésolution prise, et à laquelle aucune observation n'auia V; pouvoir de me faire renoncer. — ■ Comme vous voudrez, reprit le dentiste ; mais je vous préviens d'une chose.— De quoi me prévenez-vous? — C'est que vous allez :x)uftrir horriblement. —Qu'importe?
Le mot était subhme, n'est-ce pas?
Tristan iit signe de la tête que oui. U prenait, malgré la situation où il se trouvait, un intérêt singulier à ce singulier récit, tant il est vrai que toute émotion réelle, eût-elle pour c use une base futile ou ridicule, est communicalive.
Henri continua.
— Juste à ce moment la sonnette retentit. Je m'élançai dan.^la
DE QUATRE FEMMES. î®
thambre à coucher, où je me mis à regarder sans les voir des gravures représentant je ne sais plus qui, refusant les présents d'Artaxercès, et la famille Porus devant Alexandre. Un instant après, le dentiste vint me rejoindre.
— Eii bien ? lui demandai-je! — C'est elle, dit-il. Je me plaçai dans un fauteuil.
— C''est bien, dis-ie à mon tour. — Vous êtes toujours décidé? — Parbleu! — Vous ne me reprocherez jamais de vous avoir obéi? — Jamais.— Seulement faites-la souffrir le moins possible^ et ne lui dites pas que c'est moi. — N'en parlons plus.
Et le dentbte repassa dans son cabinet en haussant les épaules.
Un instant après, j'entendis un cri de douleur qui me fit perler la sueur au front.
— Pauvre ange, murmurai-je.
Le dentiste reparut.
— Etes-vous prêt? demanda-t-il.
J'ouvris la bouche.
11 toucha la dent avec sa clef, — puis s^arrêtant :
— En yérité, dit-il, j'ai besoin que vous me disiez une fois encore que vous le voulez. — Oui, bom-reau, je le veux. Es-tu content?
Il se remit à l'oeuvre.
En une seconde la dent fut enlevée , c'est une justice à lui rendre. Mais, pendant cette seconde, la douleur fut d'autant plus épouvantable qu'elle m'était inconnue, c'était la première dent que l'on m'arrachait.
Mais poiu" Charlotte je ne pouvais pas trop souffrir, car Charlotte me rendrait en bonheur bien plus que je n'avais souffert.
Je me levai et allai prendre sur la toilette de l'eau pour me rincer la bouche et apaiser tant soit peu la douleur. Mais j'avoue ma faiblesse, en arrivant devant la glace et en voyant ma gencive saignante à la place où avait été ma dent, j'éprouvai un profond senement de cœiu*.
— Puis, un frisson d'effroi me passa dans les veines.
11 me sembla que le dentiste s'était trompé : je croyais me -'•appeler que c'était l'incisive de gauche qui manquait à Charlotte, et c'était l'incisive de droite que le docteur m'avait arrachée.
J'entendis fermer la porte du cabinet, et le dentiste rentra.
26 AVENTDRES
Jépiaîs son visage avec anxiété , son visage était parfaitement tranquille,
— Eh bien? lui demandai-je. — Eh bien! me dit-il, si elle a ie courage de rester deux ou trois jours sans manger, sans parler, sans remuer la mâchoire enfin, elle reprendra. — Bien vrai? m^écriai-je. — Je l'espère. — Et comment cela s'est-il passé?
— A merveille. C'est une véritable amazone que cette dame-là.
— Et que lui avez-vous dit pour présenter cette dent arrachée à un autre ? — Je lui ai dit que j'avais justement là un petit Savoyard occupé à ramoner ma cheminée, qui, pour une pièce de cinq francs, consentirait sans aucun doute. — Oh ! comme c'est adroit ! Et elle a accepté ? — Oui. — Sans hésitation? — Elle a dit : Oh! pauvre petit diable!
Et elle a tiré deux louis de sa poche qu'elle m'a chargé de lui remettre. Vous comprenez, monsieur, qu'à la rigueur, ces deux louis ne sont pas à moi, et que...
— Allons donc, monsieur ! — Dame ! jugez-en par vous-même : l'opération était exactement pareille, puisque je vous ai ôté à tous deux l'incisive de droite. — Ah ! c'est vrai, c'est étonnant !
— Quoi? — C'était l'incisive de droite? — Parfaitement. —
— J'avais cru, moi, que c'était l'incisive de gauche. — Vous vous trompiez, monsieur. Au reste, votre dent semblait faite exprès pour elle, car elle a une mâchoire magnifique. — N'estce pas? m'écriai-je avec une exaltation qui me fit oubher naa douleur. — Et des cheveux ! — Hem? quels cheveux I
J'eusse embrassé le dentiste qui me détaillait ainsi une à une les perfections de Charlotte.
— Je n'ai jamais vu, continua-t-il, une nuance si finie, si délicate.
Je le regardais avec étonnement : Charlotte avait les cheveux du noir le mieux accusé.
— Quel l>lorid admirable! continua-t-il; on dirait des cheveux d'enfant. — Comment, blonds? m'écriai-je; mais elle a les cheveux noirs comme du jais. — Blonds. — Noirs. — Blonds, je ▼ous jurci
Une idée tenible me traversa l'esprit : je m'élançai à la fenêtre. Mon dentiste demeurait au troisième; la dame qui faisait l'objet de notre discussion montait justement en voiture, et ses cheveux, flottant en dehors de son chapeau, étaient en cfTet du plus beau blond qui se puisse voir.
-- Malheureux! m'écriai-jc, ce n'est pas Cbarloltel
i2t je retombai écrasé sur un fauteuil : j'avoue ma faiblesse,
j8 pleurais à chaudes larmes.
On sonna de nouTeau.
Le dentiste rentra dans son cabinet, et un insr,ant après revint me retrouver.
— Cette fois, me dit-il, c'est bien elle.
Je ne répondis qu'en secouant la tête d'un air désespéré.
— Cest bien elle, dit- il; vous aviez raison, c'était l'incisive du côté gauche qui lui manquait. — Ah ! mon Dieu ! — Au reste, si vous doutez, regardez par le trou de la serrure.
Je me traînai jusqu'à la porte et je regardai.
C'était bien Chau-lotte, en effet ; Charlotte, avec ses beaux yeux rougis par les pleurs qu'elle avait versés, et pâlie moins encore par la douleur qu'elle avait éprouvée que par la crainte de ce qu'elle allait souffrir.
— Lui avez-vous déjà parlé de quelque chose? demandai -je au dentiste. — Non, monsieur, j'ai voulu vous consulter auparavant; je craignais qu'une première épreuve si mal appUquée vous eût dégoûté de la générosité.
Je poussai im profond soupir.
— Que décidez-vous, voyons ? — Je décide que le sacrifice sera complet. Heureusement encore que le hasard a permis que cette intrigante qui m'a escroqué ma dent n'avait pas perdu la même que Charlotte. — Oh! oui, reprit le dentiste, c'est bien heureux. Je vais donc aller lui dire, comme à l'autre, que j'ai là un petit Savoyard. — AUez.
La même scène que je vous ai racontée se renouvela; seulement, cette fois, ce fut au profit de Charlotte. L'opération réussit à merveille, et Chailotte se retira consolée.
A travers le trou de la serrure, je vis briller dans ses yeux un rayon de joie, et je l'aimais tant, que ce layon de joie endormit ma douieiir.
Ce fut à mon tour à appeler l'art du mécanicien au secours du déficit que mon dévouement amoureux avait occasionné à ma mâchoire; mais comme personne ne fit pour moi le sacrifice de ses dents , ce furent simplement deux morceaux de défense d'hippopotame, taillés eu incisives, que le mécanicien maudit fixa à mes gencives , avec un mécanisme dont il était l'inventeiu". Aussi, tout humihé de ce mensonge d'ivoire, je ne riais plus et je mangeais avec hésitation; mais je songeais que Charlotte était heureuse et consolée, et que si je ne riais plus et ne
mangeais plus avec toutes mes dents, Charlotte mangeait et riait arec une des miennes, et c'était pour moi une consolation.
Cependant, j'avais la mâchoire tellement souffrante, et je me trouvais si gêné de la présence dans ma bouche de ces deux meubles étrangers, que je n'osai retourner chez Charlotte de cinq ou six jo'irs, quoiqu'au point où nous en étions quand nous nous séparâmes, il me semblait que j'avais une bien douce récompense, non pas de mon dévouement, elle l'ignorait, mais de mon amour, à obtenir en la revoyant. Pour motiver cette absence insohte, je lui avais écrit que l'émotion causée par l'accident qui lui était arrivé m'avait rendu malade ; et comme effectivement son père de son côté lui avait dit que je gardais la chambre, je reçus de Charlotte une de ces lettres que les femmes seules savent écrire, et où, sans rien dire de positif, elles disent tout.
Cette lettre m'invitait, si j'étais mieux, à aller pour le dimanche «uivant à Saint-Mandé. Nous serions seuls.
Ces trois mots, qui promettaient un monde de félicités à mon cœur, étaient soulignés.
J'attendis le dimanche avec impatience. Huit jours s'étaient écoulés depuis l'implantation de mes incisives, l'enflure de mes gencives avait diminué, je ne riais pas encore, mais je mangeais déjà. Au reste, les dents étrangères étaient assez bien assorties avec les autochthones, et il fallait y regarder de bien près pour reconnaître, tant elle était légère, la différence de nuances qu'elles offraient avec leurs voisines.
Je pouvais donc compter avec quelque certitude que Charlotte ne s'apercevrait de rien.
Je partis vers les trois heures : avant de descendre, je voulus m'asiurer que nous serions bien en tête-à-tèle et que mon voisin ne viendrait pas : comme j'allais porter la main à la sonnette, mon domestique me remit une lettre. Je venais d'en faire sauter ie cachet lorsque la porte de mon voisin s'ouvrit et que je le vis cpparallre. Je remis aussitôt san.> l'avoir lue la lettre dans la poche de mon habit. J'avais cru d'ailleurs remarquer que cette lettre n'était autre chose que la note d'un de mes fournisseurs.
Je m'informar si mon voisin venait à Saint-Mandé. Charlotte li'avait dit vrai, nous devions être seuls.
Je descendis tout joyeux. C'était ma première sortie depuis cuit jours. J'avais un petit miroir de poche : à peine dans ma vûituie,jeregardaimesdents.L'accidentétaitàpcuprèsinvLsible.
Pendant tome la route je m'étudiai à rire de la lèvre inférieure seulement. J'y parvins avec peine, et cependant j'y parvins.
Je fus reçu avec des cris de joie par tous les domestiques, qui m'adoraient.
Je demandai Charlotte : elle était au fond du jardin sens un berceau de ctièvrefeuilles et de clématites bien connu de moi. Je partis tout courant pour la rejoindre, sans rien demander de plus.
Cependant à mesure que j^approchais, je croyais voir deux ombres, je croyais entendre deux voix; je ne me trompais pas, Charlotte était avec son amie : madame de Mongiron au moment où elle s'y attendait le moins était venue lui demander à dîner.
Le coup fut terrible : et autant que je pus m'en apercevoir, Charlotte le reçut comme moi.
Ce fut déjà une gi-ande douleiu- pour moi, qui arrivais le cœur deTjordant d'amour, de renfermer en moi toute cette émotion qui refluait à mon visage avec mon sang. Je sentis la sueur de l'impatience perler à mes cheveux, et je tirai mon mouchoir pour m'essuyer le front , sans m'apercevoir qu'en tirant mon mouchoir, je tirais en même temps la lettre que j'avais reçue ie matin,^ laquelle sans que je la visse tomba aux pieds de madame de Mongiron.
Il fallut me résigner, nous causâmes de choses indifTérentes. Charlotte paraissait, à part l'ennui que lui causait la présence de son amie, parfaitement à son aise : la promesse du dentiste s'était effectuée, ma dent avait en quelque sorte repris racine dans la gencive qui lui avait offert l'hospitalité. Charlotte souriait comme d'habitude, découvrant une double rangée de perlt;g dans laquelle, je dois le dire, celle que j'avais introduite n'était pas trop déplacée.
Au bout d'un quart d'heure, madame de Mongiron, ordinairement fort peu littérciire cependant, éieva une discussion sur une ode de Lamartine, faisant partie de ses méditations poétiques : j'étais d'un avis contraire au sien, comme cela m'arrivait tou' ^ours, bien plus par instinct que par raison. Charlotte, pour nous mettre d'accord, m'indiqua le rayon de sa bibliothèque où se irouvaient les œuvres de Lamartine. Je partis coname un trait pour l'aller chercher, empressé que j'étais de lui prouver que ■j'avais tort.
Lorsque je revins ^ il s'était fait un changement si notabU
se AVENTURES
entre les deux femmes que j'en fus frappé tout d'abord. Madame de Mongiron était passée de Taffeclion à ia raillerie. Charlotte était rouge et paraissai soucieuse, préjccupée et presque honteuse. Je tenais le livre, je voulais reprendre la discussion où je l'avais laissée, mais, contre son habitude, madame de Mongiron, avec un charmant souriro, à l^expression duquel je ne me trompai pas, avoua son erreur, et déposant le livre sur un guéridon :
— Asseyez-vous là, monsieur Henry, me dit-elle, et causons. Je m'assis sur la chaise que me montrait mon ennemie, et qui
était située juste en face du canapé où elles étaient toutes deux. Seulement j'avais fort peu envie de causer, car je ne sais pourquoi je me fis non pas l'effet d'un interlocuteur ordinaire qui prend la place qui lui convient dans la conversation, mais d'un accusé sur la sellette.
La situation était trop singulière pour pouvoir durer longtemps. J'avais quitté Charlotte, gracieuse et charmante comnîe elle était d'habitude pour moi; ses yeux me disaient que la présence seule de son amie l'emprxhîiit d'ètie olus charmante et plus gracieuse encore. Et voilà qu'à mon retour je tiouvais cette impression bienveillante changée en une impression pénible.
Madame de Mongiron semblait seule au comble de la joie. Elle parlait, elle essayait de me faire parler, elle riait, et en riant montrait deux rangées de dents magnifiques, puis elle faisait des signes à Charlotte, qui, les yeux fi.vés sur moi, semblait chercher à découvrir en mon visage quelque chose d'inconnu,
La situation devenait de plus en plus embarrassante, et sentant que j'aliiiis y succomber, je m^'apprètais à me lever, lorsque Chai lotte me prévint. Je fis un mouvement instinctif pour la letenir, j'ouvris la bouche pour l'arrêter; mais, au contraire, ce mouxemcnt païut fixer tous ses doutes.
— Oh! monsieur, me dit-elle en se retirant.
C'était juste l'exclamation de miss Fanny, la rougeur me monta au front, je regardai autour de moi, je demeurais seul avec madame de Mongiron. Charlotte était déjà au bout de l'allée; elle ne s'éloignait pas, elle fuyait.
— Mais qu'a-t-elle donc, mon Dieu ! demandai-je à madame de Mongiron, et quelle chose a pu la faiie changer ainsi tout à coup? — Peut-être quelque lettre de son maii, réph [ua celle-ci. Ah! à )>ropos de lettres, monsieur Henry, j'en ai trouvé une là touS à l'heure et qui vous était adressée.
Et de l'air le plus candide du monde, elle me tendit un papier qpie je reconnus pour la lettre qu'on m'avait remise au moment où j'allais sortir.
PuiSj me saluant de la plus gracieuse révérence, elle s'e'loigna par la même allée où avait disparu Charlotte, me laissant debout à ma place et ma lettre à la main, comprenant instinctivement que tout me venait de cette lettre.
Je suivis des yeux madame de Mongiron tant que je pus la voir, puis mes yeux s'abaissèrent avec inquiétude sm' le mystérieux papier.
Au premier mot je frémis; au dernier je poussai un cri de rage.
Voici ce qu'il contenait :
a Doit, monsieur Henry de Sainte-Ile, à B'**, dentiste breveté, la somme de quatre-vingts francs, pour deux incisives, en défense d'hippopotame, première qualité. »
On devine quel coup de foudre ce fut pour moi qu'une pareille lettre, une sueur froide me coula du front, et je m'appuyai aux chaînes de fer de la sonnette, poiu* ne pas m'évanouir.
Puis je compris instinctivement que tout était perdu, la note eût porté une incisive au Ueu de deux, que j'eusse couru à Charlotte, et que je lui eusse dit: Cruelle ingrate, c'est cependant pour vous que j'ai été obligé de recourir à cette dent mensongère ; mais la note réclamait le prix de deux dents, comment lui raconter qu'ime inconnue avait emporté l'autre. D'intéressant que j'eusse été, cette circonstance me faisait ridicule.
Si ridicule, que je n'osai repasser par la maison, de peur de rencontrer Clarlotte. J'aperçus la petite porte du jardin ouverte, et je me précipitai par cette porte en poussant im rugissement.
Je ne sais pas quel chemin je pris, jignore par où je passai. J'avais perdu l'esprit ou peu s'en faut; quand je revins à moi, je me retrouvai dans mon appartement, couché sur mon parquet, frappant le tapis de mon front, sans pouvoir dire commen. j'étais venu là.
Peu à peu, cependant, la raison reprit quelque empire su:moi. Il me semiblait toujours que j'allais entendre le bruiï de ma sonnette, et que cette sonnette serait mise en mouvement pai quelque messager de Charlotte, qui m'apporterait un petit mot d'elle, bien affectueux, bien consolant. Hélas î ie reste de h journée se passa sans "ue cette malheureuse
sonnette retentît, mise en branle par ce messager imaginaire ou par tout autre.
Jusqu'à trois heures du matin je veillai; vous dire pendant le silence de la nuit à celte heure, où tout bruit s'éteint môme à Paris, cette ville du bniil éternel, vous dire tout ce qui se présenta à mon esprit de réflexions douloureuses et de souvenirs insensés, serait impossible : le résultat ne ces réflexions fut que j'étais un de ces êtres abandonnés de Dieu, jetés en ce monde pour servir de boucs émissaires au reste du genre humain, et qui doiveni courir éternellement après le bonheur , sans l'atteindre jamais.
La conviction, vous le voyez, n'était point consolante.
Vers trois heures je m'endormis brisé de fatigue; j'avais pris la résolution, à l'heure oîi je croirais Charlotte visible, de me présenter chez elle, de lui tout dire, de mettre en comparaison cet amour ardent, passionné, sans bornes, que j'avais pour fille, avec un moment de ridicule; je partis dans cette volonté.
Mais à mesure que j'approcliais de Saint-Mandé, je sentais faibUr celte résolution que j'avais crue inébranlable : on eût dit que chaque mouvement progressif de la vie vers le but où je tendais avait cette faculté rétrospective de me rappeler à lesprit les moindres circonstances de l'aventure de la veille. Je me voyais tirant mon mouchoir de ma poche, je sentais, pour ainsi diie, tomber le papier fatal: ces yeux péliUants de méchanceté, que j'avais vus (ixés sur la terre, sans savoir ce qu'ils cherchaient derrière les bâtons de ma chaise, je les voyais étinceler comme deux escarboucles. J'entendais l'intonation avec laquelle madame de Mongiron avait fait cette défectueuse citation, qui avait pour but de m'éloigner. Chaque mot de la discussion me revenait à la mémoire. Je maudissais cet orgueil intérieur qui, en me donnant la certitude de ma cause, m'avait, dans la joie de mon triomphe anticipé, fait bondir vers la bibliothèque, en laissant les deux femmes seules sous la tonnelle; puis alors par un singulier mystère d'intuition, je m'abandonnais, pour ainsi dire, à la recherche du livre, et je voyais madan..e de Mongiron, bondissant comme une tigresse, vers la lettre perdue, la saisissant entre ses serres, l'ouvrant, lisant, jetant un cri de joie et 11 passant, triomphante, à Charlotte, tandis que moi, Diais que j'étais, au lieu de lui laisser faire une citation, deux citations, dix citations fausses, je lui hvrais le champ de bataille par une fausse marche, et par une orgueiUeuse retraite.
Auï premières maisons de Saint-Mandé, le tableau était devenu tellement vivant à mes yeux, que j'étais, j'en suis sûr, aussi tremblant et aussi confondu que la veille : aussi en passant devant une ruelle qui donnait sur le bois , je fis îo-rèter la voitui e, et je descendis, espérant que le grand aii', la marche, la vue des arbres, des champs ^es tleurs, me rendraiem la force; mais la force était absente, la honte Favait chassée. Je tournai vingt fois autour de la partie du jardin de Charlotte, qui donnait sur la forêt. Je m'arrêtai devant cette petite porte par laquelle j'avais fui la veille. Je m'en approchai. J'écoutai J'essayai de voir par la serrure. Je portai la ma4n à la sonnette; mais au même moment j'entendis un bruit comme le frôlement d'une robe qui s'approcherait; je pensai que, la veille, Charlotte était vêtue d'une robe de soie, que ce frôlement pouvait donc être causé par elle, que la porte allait s'ouvrir peut-être, et que je serais pris la main à la sonnette et l'oreille à la serrure; je n'avais rien préparé, je sentis que rien ne viendrait. Je ne me fiais aucimement à mon talent d'improvisation. Je m'enfuis comme un voleur, et ce ne fut qu'après avoir fait un énorme tour dans le bois que je revins désespéré à ma voiture, qui me ramena chez moi.
Je ne devais pas espérer reprendre assez de force pom* afï'ronter une entrevue non préparée avec Charlotte. Je résolus de lui écrire, et je mis cette résolution à exécution à l'instant même.
Je ne vous dirai pas ma lettre, quoique je sois certain que pas un des mots qu'elle contenait n'est sorti de mon esprit. Je lui disais qu'elle était ma joie, mon bonheur, ma vie, et que je me tuerais certainement si je perdais l'espérance de la revoir; elle avait quatre pages, peut-être était-ce un peu long, et à moi, elle me paraissait encore trop courte, car chaque ligne était détrempé-e par les larmes de mes yeux et dictée par les tortures de mon cœm\
Je la relus dix fois peut-être; il me paraissadt impossible, pour peu que l'on eût un peu de miséricorde dans le cœur, que l'on résistât à une pareille pièce d'éloquence. Je lui donnai trois joiu-s pour^me répondre ; puis, comme si le papier eût dû lui porter, outre les caractères brûlants dont il était couvert, le serment que j'avais fait, je jurai que si dans trois jours elle ne m'avait pas répondu, je me tuerais.
Trois jours s'écoulèrent, et je n'obtuis aucune réponse.
Vous dire le degré croissant de fièvre auquel j'ai rivai pendant
l'attente de ces trois jours serait chose impossible. Ma montre était deTant moi, sur ma table, et je suivais le mouvement progressif de raig-.iille, et je me disais : Après-demain, demain, aujourd'hui, dans une heure, quand cette aiguille insensible sera anivée a ce point, jt= me tui*rai.
L HiiTiiille y ;urtva sans déviation, sans retard, avec l'impassible i-ruaiité des machines inintelligentes. Je me levai.
T"ui à coup il me passa un regret par l'esprit; c'était de ne pa^ liii léguer, comme un remords, l'heure el la date de ma mort. Je descendis, je pris un cabriolet, je me ûs conduire à Sain*- Mandé, je pris la ruflle, j'arrivai à la pi^rle du jardin, et avec une pierre blanche, j'écrivis sur cette porte :
« Vendredi, 13 novembre, quatre heures du soir,
» Henrt. j»
C'était mon dernier adieu.
Je revins au cabriolet.
— Où faut-il vous conduire, notre bourgeois? demanda le cocher, voyant »]ue je restais muet près de lui, absorbé que j'étais dans mes pensées.
— A la rivière, répondis-je.
Le cocher me regarda avec étonnement.
— Plaît- il?
Cette hésitation qu'il mettait à m'obéir me fit comprendre que si je me faisais conduire en voiture jusqu'à la mort, je courais beaucoup de chances qu'on ne m'empêchât de mourir.
Je donnai au cocher pour le prix de sa course tout l'argent que j'a\ais sur moi, et je m'éloignai à pied.
Une demi-heure ajtrès je me jetais à l'eau.
Une heure après j'étais dans un bon lit, ayant à mon chevet mon l'rère de lait, le fils de ma nourrice, qui passait siu* le pont Royal au moment où je passais dessous. Ce Chailes est mon seul ami, et encore c'est lui qui m'aime, ce n'est pas moi qui l'aime. J'ai oublié jusqu'à présent de vous parler de lui. C'est un cœur d'or ; il passe sa vie à me sauver la mienne; mais aujourd'hui je suis tranquille.
Vous comprenez bien, monsieur, qu'il lallut rendre compte à Charles de celte résolution désespérée. Alors tous mes souvenirs me revinrent, et au lieu de le remercier de m'avoir sauvé la vie, je le maudis de m'avoir rendu à mon abandon et à ma douleur. Cependant une fois sauvé, la première pensée qui me
vins iM une pensée d'espoir, et je voulus absolument me lever pour aller voir chez moi s'il y avait une lettre de Charlotte; car enfin Charlotte avait peut-être lu ces quelques lignes écrites sur la porte du jardin, et les ayant lues, elle ne pouvait guère faire autrement que d'envoyer en demander l'explication à moi, ou tout au moins à son père.
Mais j'étais cloué dans mon lit, et le médecin avait défendu 4ju'on me permît de me lever et même qu'on me laissât parler. D'ailleurs, j'avais les membres comme paralysés, je ressentais un frisson continuel, et il me semblait à chaque instant que ma tête allait éclater. Il y avait des moments où un voile de sang me passait sur les yeux, et à travers le voile, je voyais tout danser autour de moi, le chien, Charles, le docteur. De ces étourdissements, je passais au déhre, et tous les objets se confondaient dans mon esprit, je voyais de faux mollets, de fausser dents, de faux râteliers, j'étais poursuivi par des bonnetiers, des dentistes, et madame de Mongiron me riait incesi^amment au nez. Enfin, si je n'étais pas mort, j'avais au moins la consolation d'être sérieusement malade : et quand un instant de lucidité me revenait, je ne retrouvais qu'une pensée, c'était celle de me tuer, et cette fois de prendre mes précautions de manière à ce qu'on ne m'eurêtàt point à moitié chemin, et cette pensée aie poursuivait jusque dans mop délire. Si bien que la fièvre me donnant des forces, je me levais, et me veillant jour et nuit, Charles, qui était auprès de moi, avait une peine affreuse à me replacer dans mon lit et à m'y contenir. Cela dm-a ainsi trois semaines. Pendant ce temps, il fut impossible de me transporter chez moi. Mon ami m'avait fait mettre dans une chambre à côté de la sienne dans le premier hôtel qu'U avait trouvé, et il me soignait, comme je l'ai déjà dit, avec un dévouement et une résignation rares. Enfin, je commençai à aller mieux, et dès que je pus sortir, ce fut pour aller chercher moi-même des nouvelles que je n'avais osé <;nvoyer prendre. Je fis venir une voiture, et je me hasardai de nouveau sur la route de Sahit- Mandé. Je retrouvai sur ce chemin une partie des impressions que j'a cais éprouvées à mes derniers voyages; et coname je ne me se'itais pas le courage d'aborder la maison de tace, je pris cette petite ruelle qui m'ouvrait un chemin sm* la foièt, et j« retrouvai la porte du jardin avec son inscription aussi fraîche «t aussi visible que si elle eût été écrite de la vedle.
Mais tout en relisant cette ligne que j'avais tracée dans ui^
situation d'esprit si désespérée, mes yeur passèrent par-dessua le mur, et je vis toutes les fenêtres de la maison fermées.
Qu'était-il aiTivé? Quelque malheur sans doute. Cette maison avec ses persiennes closes avait im faux air de tombe qui m "effrayait; du moment où je craignais pour Charlotte, je nd craignais plus pour moi. Je repris le chemin de ma ruelle, et j'arrivai tout cornant à la porte de la maison.
Le portier en balayait le seuil.
Le brave homme me reconnut et me parut fort s'intéresser à ma disparition, sur laquelle j'inventai une histoire qui, quoique absurde, ne lui lit faire, je dois le dire à sa louange, aucune objection.
Je l'interrogeai à mon tour.
Le lendemain de mon départ , Charlotte était allée rejoindre son mari.
C'était le dernier coup.
Je rentrai chez moi bien résolu à en finir. Mes pistolets étaient dans leur boîte avec tout leur attirail de destruction, j'allongeai la main, je pris la boite et je chargeai les armes. Malheureusement, J»'étais rentré si préoccupé que j'avais o-iblié de fermer ma porte ; au moment où je venais dappliquer les capsules sur leuis cheminées, cette porte s'ouvrit, et Charles entra.
Je replaçai les pistolets dans leur compartiment, mais pas si vite cependant que Charles ne vît le mouvement : il comprit tout, mais sentant qu'il n'avait de force contre moi qu'à la condition que je ne me délierais point de lui , il ne parut s'apercevoir de rien. Il avait vu le beau temps, disait-il, et venait me proposer une promenade pom* me distraire.
J'acceptai : je comptuis bien rentrer chez moi à un moment ou à un autre. Nous sortîmes donc.
En sortant il dit quelques mots tout bas à mon domestique : je ne remarquai pas d'abord cette circonstance, qui me fut expliquée plus tard.
Notre promenade avait donné de l'appétit à Chai les , il me proposa de dîner. Le dîner l'avait mis en train , il me força de raccompagner au spectacle.
■Vous n'avez pas idée, monsieur, combien ce dîner me sembla lourd, et ce spectacle ennuyeux, il me serait aussi impossible de dire ce que je mangeai que ce que je vis. Enfin uimuit Po'Mia. Charles n'avait aucun prétexte pour coucher chez moi. U iaiiut bien qu'il liuil par ne rcluer.
DE QUATRE FEAIMES. 3 7
Je me retrouvai seul.
Cette fois je fermai avec le plus grand soin la porto derrière Charles, et je revins à mes pistolets avec un sourire farouciie «ur les lèvres.
Ils étaient à la même place, dans leur boîte.
Comme je les avais chargés le matin même, je n^eus point la peine de m'occuper de ce détail : j'attirai à moi l'e-x^ier, je tirai du papier et une plume du tiroir même de la table où j'étais assis, et j'écrivis une lettre d'abord, puis une seconde; la première était pour Charles et la seconde pour Charlotte; puis je pris mes pistolets, j'en appuyai un sur mon front et je lâchai Ja détente.
La capsule seule partit.
Le sort, comme on le voit, y mettait de l'entêtement.
Je résolus d'être plus entêté que le sort. Je repassai mon second pistolet de la main gauche dans la main droite, et je iàchai le second coup.
Mais cette fois encore la capsule seule s'enflamma.
Alors je me rappelai ces quelques mots que Charles , en sortant, avait dits à mon domestique. Je le sonnai à briser le cordon. Il arriva t.. ..t habillé, et avec un embarras qui me confirma dans mes soupçons.
Ces soupçons n'étaient que trop fondés. Constant m'avoua tout. Charles lui avait ordonné de décharger les pistolets et de ne leur laisser que les capsules. Il lui avait en outre recommandé de faire disparaître de la maison tout ce qu'il y avait de poudre et de balles.
Ceci se passait il y a huit jours. Depuis ce temps, je suis venu me promener tous les matins au bois; j'ai découvert l'endroit où nous sommes, et m'y voilà. Cette fois, je suis bien tranquille, je vous le répète, Charles ne m'y trouvera pas.
Vous voyez, monsieur, continua Henri, que, quoique, ayant suivi deux routes différentes, nous arrivons au même but. Heureusement que s'il y a des milliers de douleurs qui peuvent accabler l'âme, il n'y a qu'une vie à perdre, et qu'on peut, lorsqu'on est las de cette vie, s'en débarrasser d'un seul coup Maintenant, si vous êtes toujours dans la même intenlion, l'heurt est venue.
Et avec le même sang-froid qu'il avait montré jusque-là, Henry, sa corde à la main, remonta sur son arbre, tandis que Tristan, moins habitué que lui à enrisagm- la mort en face,
tS AVENTURES
ramassait d'une main tremblante son pistolet, que, pendant îâ récit de son compagnon de suicide, il avait laissé tomber.
Tout à coup on entendit un grand bmit dans les arbres : urs homme apparut aux limites de la clairière, et Henry, occupé à assurer sa corde, poussa un en.
— Ctiarles ! dit-il, encore Charles! — Ah! je te retrouve enfin! s'écria celui-ci. Malheureux! je croyais que lu avais à jamais abandonné cette funeste résolution. — L'entendez- vous? dit Henry à Tristan ; IVntendez-vous? toujours le même refrain. Arrètez-le, au nom du ciel ! je vous prie, arrêtez-le cinq minutes seulement !
Charles, sans faire attention à ce que disait Henry, s'élança vers lui avec toute l'impétuosité de cet amour du prochain plus développé encore dans son âme clirétienne que dans toute autre.
Mais Tristan se leva sur son chemin et lui barra le passage.
Pendant ce temps Henry achevait ses préparatifs.
— Monsieur, criait Charles, monsieur, au nom du ciel, laissez-moi passer! Ne voyez-vous pas ce qu'il fait, ce malheureux?
— Il se pend : je le sais, dit Tristan. — Mais aidez-moi donc à Tempècher de commettre un pareil crime! — Moi? dit Tristan.
— T'aider ? dit Henry, ah bien oui ! Monsieur est venu ici pour en faire autant que moi. — Alors, reprit Charles, les yeux ardents d'enthousiasme, je dois remercier doublement la Providence, car, au lieu d'une, ce sont deux âmes que je sauverai.
— Pardon, monsieur, dit Tristan en armant son pistolet, pardon, mais comme je n'ai pas l'honneur d'être connu de vouSj^ je vous prie de ne pas vous mêler de mes affaires : que vous empêchiez votre ami de se tuet , c'est votre droit, puisqu'il est votre ami, mais moi je n'ai point cet honneur. Je vous prie donc de vous éloigner, et de me laisser achever ti'anquiiiement ce que je suis venu faire. — Ferme! cria Henry, tenez ferme, mon cher compagnon; une minute encore, et j'ai fini. — Mais i'ai donc ail'aire à des forcenés! hurla Charles. Mais, malheureux que vous êtes, continua-t-il en saisissant le bras avec lequel Tristan approchait le pistolet de son front, maliieureux ! vous ne savez donc pas que vous allez vous damner pour réfemii»';? Amen, dit Henry s'élançant dans l'espace.
Charles, à ce spectacle de sou ami se balançant dans l'air, jeta un cii teiTihle et voulut forcer la barrière que lui opposait Tristan. Une lutte s'engagea entre ces deux hommes, et dans la lutte le pistolet que ce dernier tenait tout armé partit.
Au même inslant, Tristan sentit les doigts qui serraiem son liras sv' relâcher. Charles fit un pas en arrière, chancela et bniba k la renverse baigné dans son sang.
Tristan le regaida avec terreur. La balle l'avait frappé au viiage, et comnie d'ailleurs il avait reçu le coup à bout portant, ij était ccrnpiéteinent défiguré.
Le malheureux était mort sur le coup.
Tristan se retourna vers le pendu qui semblait conserver encoie assez de sentiment pour avoir la conscience de ce qui ce passait, et qui regardait cette scène avec dos jeux qui lui so taient de la tête.
Entre ces deux moribonds, Tristan sentit comme un vertige, il jeta le pistolet déchargé, ramassa l'autre et s'élança hors de la clairière rapide comme un daim poursuivi,
A peine eut-il fait cinquante pas qu'il se trouva au bord d'une route, et qu'à travers un tourbillon de poussière, il vit venii- une voiture.
— J'ai tué un homme, se dit-il, raison de plus de me tuer moi-même.
Et il appuya cette fois sans obstacle le canon de son pistolet conti'e son cœur, qui battait violemment, lâcha la détente et tomba en poussant im eri douloureux
Lonise.
Louise s'était réveillée un instant «près le départ de son mari, et ne le trouvant pas auprès d'elle, elle avait été sur le point de se lever pour savoir où il était, mais elle avait vu le dessous de la porte éclairé et elle avait pensé que Tristan travaillait encore comme cela lui arrivait souvent, et elle s'était rendormie : car le sommeil était devenu son seul moment de bonheur, étant son seul moment d'oubli. Puis, le matin, quand elle s'était réveillée de nouveau, elle s'était trouvée seule encore, et comme elle voyait par le dessous de la porte çue la lumière était éteinte, elle avait pensé que Tristan travaillait toujours : elle l'avait appelé, mais personne n'avait répondu.
— Il se sera endormi, se dit-elle, et elle se leva tout doucement de son lit, et enti^ouvrit la porte de sa chambre en faisant le moins de bruit possible, puis elle avança la tête et quoique
If AVENTURES
son regard embrassât toute la chambre, elle ne vit pei sonnes. Le chandelier était, comme nous l'avons dit, posé sur le rebord intérieur de la fenêtre mansardée, et la chandelle brûlait jus« qu'au dernier til. Louise fut d'abord inquiète de cette absence, puis elle pensa que Tristan était sorti pour aller porter son travail de la nuit et rapporter l'argent quotidien, et rentrant dans sa chambre, elle avait fini de s'habiller; à son tour, après avoir ouvert la fenêtre et fait elle-même son ménage, elle s'était mise au travail; mais les heures se passaient, et Tristan ne rentrait pas. Alors son inquiétude avait augmenté, elle ne faisait que passer d'une charnbre à Tautre, que d'aller de la fenêtre à la porte d'entrée, pour ^oir s'il ne paraissait pas à l'angle de la rue, ou s^U ne montait pas Tescalier, de plus en plus inquiétée chaque minute qui s'écoulait. Tout à coup, au milieu des papiers épars sur la table , elle crut reconnaître l'écriture de sot mari, elle s'élança vers la lettre : c'était celle que nous con* naissons.
A chaque mot qu'elle lisait, la pauvre femme passait la maia sur son front comme si elle eût craint de devenir folle. Ses larmes l'étoufTaient, car elle souffrait trop pour pouvoir plem-er, et quand elle eut achevé de lire la lettre de son mari, elle ne put que s'écrier ;
— Mon Dieu I mon Dieu! il est mort!
Et elle tomba sur une chaise, les yeux fixes, la respiration haletante, puis tout à coup se levant, elle mit son châle et son chapeau, elle descendit, passa devant le portier sans rien lui dire et se mit à courir comme une folle vers les Champs-Elysées, et des Champs-Elysées au bois de Boulogne, comme si dans celte vaste enceinte elle eût eu Tespérance de trouver l'endroit où Tristan avait accompli sa fatale résolution. Deux heures, Louise avait traversé les allées, fouillé les taillis, se mettant les mains et le visage en Sang, n^'ayant plus sa pensée à elle, car si elle eût pu un seul instant rassembler ses idées, elle eût demandé à la portière à quelle heure était sorti Tristan ; elle eût fait dresser i proeès-verbal et n'eût pas cherché seule dans un dédale comme ! le bois de Boulogne, où, après avoir marché des heures eiiUères, ; elle se retrr'uvait à l'endroit d'où elle était partie- Cependant tout •^tait si calme autour d'elle, il y avait tant ae ^.liants, tant de parfums dans l'air, tant de sérénité au ciel, tant de bonheut ou d'indifférence sur la figure de ceux qui passaient, que Louise, i au milieu de toute celle joie venue de Dieu aux hommes, torn- 1
DE QUATRE FEMMES. ftt
bée du ciel sur la terre, ne pouvait se convaincre de sa douleur et croire qu'elle seule dût être triste. Dans notre nature égoïste, nous pensons toujours que tout se ressent de notre douleur ) et lorsque dans notre existence a passé un grand événement qui peut en une nuit blanchir nos cheveux ou briser notre âme, et que nous sortons éperdus soit par la ville, soit dans la campagne, nous sommes éttjnnés que tout dans ce monde demeure dans le même état que la veille, que le soleil ne se soit pas arrêté, que le ciel i\p se «'oit pas assombri, et qu'il passe à côté de nous des cens en haon -ae fêle, au visagp joyeux et au cœur content. Dans le premier moment cela nous attriste, puis nous distrait, et enfin nous console ; car nous finissons par comprendre combien notre douleur est peu de chose dans l'univers, puisque rien de ce qui est au-dessous de nous dans la création ne soufii'c, et que rien de ce qui est au-dessus de nous ne change.
Donc Louise, qui n'avait pas été témoin de son malheur, conservait au fond du cœur l'espérance que quelque événement providentiel l'aurait empêché, et ne pouvait penser que Dieu qu'elle priait tous les soirs et qui lui donnait la force en échange de sa prière, l'eût ainsi abandonnée tout à coup, quand elle n'avait rien fait pour l'offenser, si bien qu'en revenant rue Saint- Jacques, elle était presque convaincue qu'elle allait trouver Tristan chez elle , quil allait lui demander pardon de la peine qu'il lui avait faite, et qu'ils n'en seraient que plus heureux tous deux à l'avenir; elle dit donc à la concierge :
— Tristan est- il rentré? — Non, madame, répondit celle-ci. La pauvre femme porta la main à son fiont humide d'une
sueur froide. Une des tortures de ceux qui espèrent, c'est d'entendre les gens qu'ils interrogent leur répondre avec indifférence le mot qui brise leur espoir et déchire leur cœur.
— Et Ton n'a rien apporté pour moi, ajouta-t-elle. — Rien, — Vous êtes sûre? — Bien sûre. — C'est donc vrai? murmura la pauvre jeune femme , et elle ressortit ne sachant ni ce quells I devait faire ni où elle devait aller.
j Machinalement elle reprit le chemin qu'elle venait de parcoujrir, et arrivant à la porte Maillot, elle aperçut le portier de la jgi'ille. Elle s'approcha de lui, pâle comme si elle allait mourir. ' — Monsieur, lui dit-elle, et en s'arrêtant après chaque mot, car son cœur se gonflait, et c'est à peine si elle pou-^ail parler, monsieur, savez-vous si quelqu'un s'est tué ici cette nuii et si on l'a emporté? — Je l'ignore, madame, répondit le concierge.
car je suis sorti ce matin et je rentre à l'instant. Ma femm«
pourrait vous le dire^ mais je crois qu'elle est sortie à son tour.
Et pour s'en assurer, le brave homme entra un instant che»
lui et revint en disant qu''efFectivement sa femme n'était pas ià.
— Dis donc, Jean! cria-t-U à un homme en b!ousc qui buvait avec lui autre, sais-tu si quelqu'un s'est tué cette nuit dans le t)ois? — Qu^est-ce qui demande ça ? — C'ist madame. — Ah! ma foi, dit l'homme en blouse en se levant et en veiiant à Louise, je crois que Pierre m'a parlé de quelque chose comme ça ce matin. Un jeune homme qui s'est brûlé la cervelle. Est-ce cela?
Louise faillit tomber à la renverse; car à mesure que ses craintes semblaient se réaliser, elle manquait de force pour cette terrible épreuve.
— Dans tous les cas, ma petite dame, reprit celui qui répondait au nom de Jean, vous n'avez qu'à aller chez le commissaire de police du quartier : si l'on a letnjuvé le corps, on aura dressé procès-verbal, et il pourra vous donner des renseignements. — Ah! merci, monsieur, dit Louise. — Il n'y a pas de quoi. C'est un triste conseil que je vous donne, voilà tout.
Et Jean indiqua à la pauvre éplorée la demeure du commissaire de police. Elle arriva, croyant qu'elle allait entrer tout de suite , mais elle fut forcée d'attendre que trois personnes arrivées avant elles eussent fini avec le digne magistrat. Enfin, on l'introduisit à son tour.
— Monsieur, dit-elle en entrant et en saluant le commissaire, qui, pour la voir, descendit ses Ixmettcs un peu plus bas et regarda par-dassus les verres, monsieur, est-il vrai qu'un homme s'est tué cette nuit dans le bois de Boulogne. — Oui, madame, ce malin à sept heures de relevée. — Oh ! mon Dieu, murnnu-a Louise. — Puis-je vous demander quel intérêt vous avez à savoir cela, madame? — C'est mon mari, monsieur. — Votre miri-, dit froidement le commissaire; ah! je comprends. Mais êtes- vous sûre qu'il n'a pas été assassiné? — J'en suis sûre, monsieur, car lui-même avant de quitter la maison, a écrit qu'il allait se tuer. — Ah! très-bien, s'écria le commissaire; c'est que, comme nous craignions un assassinat, nous avions gardé l'arme comme pièce de conviction.
La pauvre jeune femme pouvait à peine se soutenir.
— Ce doit être, ajouta-t-clle, un pistolet damasquiné en argent. — C'est cela même, madame, c'est cela même, reprit Ift! commissaire de plus en plus satisfait.
DE QUATRE FEMMES. 4j
C'était encore un pas que Louise taisait dans la réalité.
— Permettez-moi de m'asseoir, monsieur, dit-elle, car je me 8ens si taible que je crains à chaque instant de me trouver mal.
— Faites, madame, faites. — Et qu'est devenu le corpt-, mnn« sieui-? — Comme il donnait encore signe de vie, je t'ai fait transporter à l'hdspice Beaujon. — 11 \ivait encore? — Oui, madame. Le médecin appelé a dit qu'il n'y avait guère d'espoir, mais que cependant le principe de la vie n'était pas encore éteint. — Et je pomrai allei- à l'hôpital? — Oid, madame. — Et je pourrai le voir? — Oui, madame. — Ohî que vous êtes bon, monsieur.
Et Louise remerciait le froid magistrat de ce qu'il lui ouvrait les portes d^un hospice où tout le monde avait le droit d'entrer. Il lui signa un laissez-passer, lui indiqua son chemin, et la pauvre veuve partit en le bénissant, ne fit qu'im pas du commissariat à l'hôpital Beaujon, où, grâce au billet du commissaire, elle entra sans difficulté.
— Monsieur, dit-elle à l'infirmier, en se précipitant dans la saUe qu'on lui avait indiquée, monsieur, on a apporté ce matin un homme mourant qu'on avait trouvé au bois de Boulogne.
— Oui, madame. — Où est-il? au nom du ciel ! L'infirmier feuilleta un livre et dit :
— 11 avait le n° 6, — 11 avait, dites-vous. 11 n'est donc plus ici? — Non, madame, au bout d^me demi-heure ii est mort, et, comme on n'avait trouvé aucun papier sm- lui, on l'a fait transporter à la Morgue. — A la Morgue! murmura Louise d'une voix sourde, A la Morgue, dites-vnus? — Oui, madame. — Merci, merci, murmura-t-elle, comme si tout à coup la pensée lui eût échappé, merci; et, l'œil hagard, les joues paies, elle descendit l'escalier de l'hospice et se prit à courir dans la direction des quais.
Mais, à mesure qu'elle avançait, elle cessait d'y voir : des nuages de sang lui passaient sur les yeux. Elle allait comme ces pauvres âmes abandonnées du Seignem*, qui leur a retu-é la raison en leui- donnant la vie; si bien que ceux qui passaient auprès d'elle, en la voyant pâle et chancelante, disaient :
— Elle est folie. Et mieux eût valu qu'elle l'eût été, la pauvre femme; car étant folle elle eût oubhé, et, au contraire, c'était le souvenir qui la tuait.
Enfin, au détour d'une rue, elle avait chancelé, était tombée de tout son long à terre, et son front, en heurtant le pavé.
s'était inondé de sang. On l'avait alors transportée dans une boutique; et comme, parmi ceux que cet accident avait amassés, il 62 trouvait un médecin, il était entré, et avait déclaré q>''elle avait une fièvre cérébrale et qu'il fallait la ramener chez, JHe. Mais la pauvre femme n'avait pas de papiers sur elle qui indiquassent ni sa demeuie ni son nom. Alors, comme ce médecin était un homme vieux et respectable, et que la jeune femme était intéressante et belle, au lieu de la faire conduire à l'hospice, il l'avait fait transporter chez lui, et l'avait confiée aux soins de sa nièce.
La maladie faisait des progrès effrayants. Le délire avait envahi la pau\Te et frêle créatuie, et rien n'est affzeux comme le délire plein de ces moto étranges et sans suite qui épouvantent celui qui les entend. La jeune fille devenue la garde-malade de Louise avait peur de son sommeil comme de son insomnie, que poursuivait incessamment la même pensée. Le lendemain, après les premiers soins que lui avait donnés le docteur, un peu de calme était revenu à la pauvre souffrante, et elle avait ouvert les yeux et vu auprès d'elle une jeune fille qu'elle ne connaissait pas.
— Qui êtes-vous, mademoiselle ? avait-elle dit. — Je suis la nièce du docteur Manietin, qui vous soigne, madame, et qui vous guérira, soyez-en sûre. — Ah ! c'est vrai, je suis malade ; et lui, on n'en a pas de nouvelles? — Qui lui ? — Tristan.
La jeune fille Qt signe qu'elle ne comprenait pas.
— Ah! c'est juste, reprit Louise, vous ne le connaissez pas. Mais moi, qui b cherche, il faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que je me lève.
Et elle fit en effet un effort pour descendre du lit.
— C'est impossible, madame, s'écria la jeune lillt. en l'arrêtant, mon oncle a défendu le moindre mouvement. — Mais lui, pendant ce temps-là, il est à la Morgue: à la Morgue connue nii pauvre corps abandonné, mon Tristan qui m'aimait tant et que je laisse là avec d'autres. Oh! mademoiselle, laissez-moi me lever ! Et sa lettre? sa bonne lettre? Où est-elle? on me la reprise. Et il ne me reste lion, rien de lui. Oh! rendez-moi sa lettre que je la lise encore !
Et Louise se mit à pleurer comme un enfant.
— Madame, je vous en prie, dit la jeune fille effrayée, et en 8'agenouiUant devant le lit. je vous en prie, ne pitniifz pas. Si vous saviez comme vous me laites de la peine quand vous pieu-
rez, et comme vous me faites peur dans vos rêves ! Oh ! ne parlez pas, (le parlez pas, je vous en prie, mon oncle va venir, Soignet-vous bien. On vous guérira, et nous vous aimerons; — Oui, dit Louise dans un moment de calme qui n'était que la transition de la fièvre au délire, — vous avez raison, mon enfant. On va me guérir et puis je pourrai me lever, et alois j'irai à la Morgue, n'est-ce pas ? vous m'y laisserez aller? » t je le ferai enterrer, mon pauvre Tristan, enterrer! lui que j'aimais tant ! ne plus le revoir, mon Dieu! et l'aimer toujours.
Et la fièvre revenait, et avec elle le délire qui durait des heures entières.
Le médecin avait soin de Louise comme si elle eût été sa fille, et le second jour qu'elle était chez lui, il lui avait fait raconter tout ce qui avait précédé la maladie. Alors il avait été à la Morgue, où on lui avait montré le corps de l'homme qui avait été trouvé dans le bois de Boulogne. 11 l'avait réclamé, avait donné tous les détails, avait montré la lettre que Tristan avait écrite à Louise, et l'avait fait enterrer au cimetière du Mont- Parnasse dans un terrain qu'il avait acheté pour cinq ans. Alors il était allé rue Saint-Jacques, où demeurait la jeune femme, avait donné les raisons de son absence, et avait payé ce qu'elle devait pour qu'on ne vendit pas son pauvre mobilier ; puis après cette double bonne action, il était rentré chez lui pour achever son œuvre en guérissant la malade.
Dès que les accès du délire avaient été calmés, dès que la convalescence était venue, la jeune femme n'avait plus eu qu'une pensée: c'était d'aller réclamer le corps de son mari. Alors le vieux médecin lui avait dit tout ce qu'il avait fait, et que, craignant que sa maladie ne durât trop longtemps, pour qu'elle pût aller reconnaître le corps de Tristan avant qu'on l'envoyât au cimetière des hôpitaux, il avait accompli cette œuvre dernière et l'avait fait pieusement enterrer. Louise, à pe récit, qui ne lui laissait plus aucun doute sur la mort de son mari, s'était résignée, et avait, avec des larmes de reconnaisl'ance, remercié le vieillard, qui venait de faire pour elle la jaule chose que les hommes pussent faire de son mari, c'est-àlire d'acheter une tombe où elle pût aller prier.
Le premier jour où elle avait pu sortir, elle s'était rendue au ;imetière avec la jeune fille, s'était agenouillée sur la tombe de Tristan, et avait prié aussi longtemps qu'elle avait pu. Puis, le
•oir, eiie avait, les larmes aux yeux, dit au Tieillard qu'elle prendrait congé de lui et de sa nièce le lemlomain.
— Poiiniuoi nous quittez-vous, Louise? avait dit \a jeune nlle. <'— Parce que votre oncle et vous, mon enfant, avait répondu la veuve, avez déjà fait pour moi plus que je n'en pourrai payer dans tnuic ma vie, et que je ne puis pas toujours reslei- ainsi chez vous. Je nai plus rien dans ce monde et je veux me consacrer à Dieu; j'entrerai dans un couvent. — Entrer dans un couvent? mais on y est très-mallieureuse, s'i'cria la jeune ûUe! restez pluiôt avec nous, je vous aimerai bien, et si je suis malade, eh bien ! vous aurez soin do moi à votre tour, car je n'ai plus ni mon père ni ma mère, et mon oncle est bien vieux et n'auia pas de trop auprès de lui de deux personnes qui l'aiment.
Louise n'avait rien repondu à cette offre qui lui présentait presque une consolation, mais qu'elle n'osait accepter. Le lendemain le vieillard lui dit :
— Ecoutez, mon enfant, restez avec nous, vous terminerez l'éduiatinn de ma nièce Amélie, et vous n'aurez pour cela qu'à lui apprendre à être bonne comme vous,
La jeune femme avait accepté, et à compter de ce jour qui lui avait enlevé son mari, Louise avait un père et mie sœur.
Où raatear se fût trouvé embarrassé si le lecteur avait pa accoiupugcsr le luédeclu à la Morgue.
Si le lecteur avait été à la Morgue avec le sauveur de Louise, il lui eût dit :
— Le coi-ps que vous réclamez n'est pas celui de Tristan. — Bah! eût répondu le mcdotin. — Oui, eût repris le lecteur. — Comment le savez-vous ? — Écoulez Ivien. — J'écoule. — Tristan, du moins l'auteur nous le dit, s'est tiré im caup de pistolet dans la poitrine, et celui que vous allez faire enterrer sous son nom a la têle fracassée et la poitrine intacte. — C'est juste, eût continué le docteur; mais celui-ci. qui est-il alors? — Celui-ci, eût ajouté le lecteur, c'est le corps de ce mâlheuri-ux Charles qui en voulant sauver du suicide sob ami et Tristan, s'est tué lui-même. — Ah! très-bien, eût toujours continué le docteur; m;iis alors Tristan, où est-il? —Je l'ignore, eût encore ajouté le lecteur, mais sans doute l'auteur va nous le dire.
DE QUATRE FEMMES. hl
Heureusement poui* nous, le lecteur ne pouvait pas accompagner le médecin à la Morgue, et nous avons pu faire enterrer Charles à la place de Tristan, sans que le docteur ni Li mise pussent s'apercevoir de la substitution.
Quant à notre héros, voici ce qui était advenu de lui.
Comme nous l'avons diu au moment où le jeune homme s'était tiré un coup de pistolet, une voiture venait à toutes rênes. Or, il ne s'était tant hâté que pour ne pas être vu de ceux qui étaient dans celte voiture et pour ne pas être arrêté par eux s'ils le voyaient; car non seulement on pouvait en Farrêtant le détourner de son projet, mais encore l'accuser du mem'tre de Charles. Tristan voulait bien se tuer d'un coup de pistolet, mais il ne voulait pas monter sur un échafaud : il avait donc hâtivement Idclié sa détente, la balle était parfaitement entrée, et il était tombé sans connaissance sur le gazon comme il avait le droit de le faire.
Au bruit d'une arme à feu, les chevaux avaient eu peur, et une charmante tête s'était montrée à la portière et s'était écriée :
— Arrêtez, postillon.
Car il faut vous dire que cette voitm'e, qui venait au galop, était voie chaise de poste.
Le postillon avait arrêté ses chevaux, était descendu, avait ouvert la portière. Aussitôt une jeune femme, en costume de voyage, avait mis pied à terre et s'était enfoncée dans le bois, du côté où 11! coup était parti. Un instant après elle avait trouvé Tristan étendu sans connaissance, et elle avait appelé de toute la force de sa voix : Au secours !
Le domestique qui accompagodit la belle voyageuse, car, disons-le en passant, la voyageuse était belle, le domestique était accouru avec le postillon, et s'était fort lamenté sur le sort du malheureux qui venait, selon toute probabilité^ de rendre le dernier soupir.
— C'est un homme qui se sera tué, dit le postillon enrlianté de cette supposition perspicace. — Ou qu'on aura tué, dit xe domestique.— C'était un duel, ajouta le postillon, car si madame se rappelle, nous avons entendu deux coups, de feu. — C'est vrai, reprit la jeune femme. — L'adversaire et les témoins se sont sauvés, dit le domestique, oui, c'est bien cela, c'était un dueL
Pendant ce temps, la jeune femme, agenouillée, tâtait la ppuls de TristaQ,
4g AVENTURES*
— Jean, s écria-t-elle tout à coup, portez ce malheureux dans la voilure, il respire encore, peut-être pourrons-nous le sauver.
— Mais madame parlait pour l'Italie. — Eh bien ! nous partirons plus laid. —Alors, madame veut qu'on porte le blessé....
•—Chez mui.
Le po.-tillon et le valet de pied transportèrent Tristan dans une 'chambre, et l'on fit appeler le médecin de Boulugne; il n'y en avait qu'un, on n'hë.>ila donc pas à le choisir conunele meilleur.
11 ai riva, regarda le malade et finit par dire :
— Cet homme a reçu une balle.
Chacun admira la science du médecin.
— Mais, conUnua ce dernier, comme l'arme qui a porté le coup n'était pas carabinée, la blessure est moins dangereuse.— Ainsi, interrompit la jeune femme, il n'en mourra pas?
Le médecin sonda la plaie :
Avec des soins et du repus, la convalescence viendra vite. La balle a gli.-sé contre les côtes. Ce ne sera rien.
Et il [)roccdaau premier pansement, en recummandant qu'on laissât dormir le malade.
Tristan ne rouvrit les yeux qu'au bout de trois jours; et à travers le voile qu'un somme fiévreux de soixante heures laisse longtemps encore sur les yeux, il crut voir, il vit une chambre d'une (.légance et d'un goût parfaits.
Le plus grand silence régnait autour de lui.
— Qu'est-ce que cela veut dire? se demanda notic héros.
Et comme il était incapable de répondre à sa question, et qu'il y avait une sonnette dans la ruelle de sun lit, il sonna. Un domestique parut aussitôt.
— Où suis-je? lui demanda Tristan. — A la campagne. — Très-bien. Chez qui? — Chez vous. — Depuis combien de IcHips suis-je chez moi? reprit-il. — Depuis trois jom's. — Je ne me suis donc pas tué? — Non, monsieur. — Et je suis ^uéri?
— ISon, mais monsieur est sauvé. — A merveille. Où est mon domestiipie? — C'est moi. — Donnez-moi de quoi m'lial)iller.
— C'est inutile. — Pane que? — l'arce que monsieur ne peut sortir. — Qui m'en empêchera? — Monsieur ne peut pas se le vei . — Vous êtes fou. — Que monsieur essaye.
Tristan lit un ellort propre dans sa pensée à soulever un* montagne, et il ne bougea pas.
— Tiens! liens! se dit-il. Alors donnez-moi de quoi écrire.
— A quoi bon? monsieur ne peut pas remuer la main.
C'était vrai.
— Mais vous, vous pouvez remuer? —Oui, monsieur. — Ef vous pouvez nie faire unecommission? — Parfaitement. — Tout de suite? —A l'instant mémo. — Mais pendant que vous serez sorti, si j'ai besoin de quelque cliose? — Monsieur sonnera. — J'ai donc doux domestiques? — Monsieur en a six. — Ali! je comprcmlrai plus tard, se dit Tristan, allons au plus pressé.
Et il voulut dire nu domestique d'aller tout de suite prévenir sa femme qu'il- vivait encore, mais il en avait déjà trop dit pour Tétat où il était, un éblouissement enveloppa sa pensée, et sa tête resta clouée sur l'oreiller, tandis que sa respiration plus rapide et plus chaude annonçait le retour de sa fièvre, et lui interdisait la parole.
Quand il revint à lui, le lendemain, il trouva un bien autre spectacle : celui que, dans tous les romans, doivent trouver en revenant à eux les héros qui ont voulu se luer et qui naturellement se sont manques.
C'était une de ces ravissantes têtes blondes et roses qui, par la pureté des lignes et le ton général, rappellent les anges chrétiens du Cimabué et du Giotto. Sur cent personnes qui lisent ce roman, s'il y a cent personnes assez courageuses pour cela dans cetieépoquededécadencf=',ilyen a quatre-vingts qui ne savent pas ce que c'est que Cimabué. Peu importe I tant mieux même ! quelle ditîérence y aurait-il entre les auteurs et les lecteurs, si les lecteurs en savaient autant que les auteurs? De larges bandeaux encadraient cette tête divine, et, comme a dit Ghénier :
Or je sais qu'il n'est point d'appas plus désirés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Dans une bouche étroite, un double rang d'ivoire, Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire.
— Comment allez- vous, monsieur? — Beaucoup mieux, ef, sans doute, grâce à vous, madame. — Vous avez donc bien souffert? — Beaucoup. — Et vous me maudissez peut-être de vous avoir empêché de mourir? — Au contraire, si j'augure de l'avenir par le réveil, je dois espérer. — Et cependant vous semblez triste. A cause de Louise, n'est-ce pas? - A cause de Louise !
Étonnement de Tristan.
— Pouvez- vous m'en donner des nouvelles, madame ? — Hélas 1 non.— Mais comment savez-vous que Louise est la cause
de iTia tristesse? — Pci.dant votre délire vous avez plusieurs fois répété ce nom.
Lt's déliies ne servent guère qu'à ces choses-là, dans les romans, bien entendu. Dans la vie réelle, ils effrayent les amis ou les parents des malades, voilà tout.
— Vous êtes ici chez vous. Je ne veux pas avoir sauvé le corps et perdre lame. Je pars dans quelques joms. Je vous prête eu je vous confie, si vous aimez mieux, cette maison où vous pourrez faire venir Louise. Vous serez à la campagne et peutôtie mieux qu'à Paris. — Oui, mieux qu'à Pans. Merci, madame. Vous avLV. devine encore que je suis pauvre, et vous m'offrez vos secours après vos consolations. Merci. Mais je ne puis accepter.
— Vous prenez mai ce que je vous dis. Il y a pour tout honnête homme des positions diflicile?, et qui peuvent, vous le savez mieux que personne, le mener au suicide : il faut donc que ceux que le ha,>-ard ou la Providence jette sur leur route pour les sauver accomplissent l'œuvre jusqu'au bout et leur viennent en aide jusqu'à la fin. Je sui- plus riche que vous, je partatie avec vous jusqu'au jour où l'aide de Dieu remplacera la mienne. Ce n'est pas uiie offense que je vous fais, c'est la loi du Christ que je pratique.
— Vous êtes un ange ; aussi, pardonnez-moi, madame, d'avoir mal interprété vos offres; mais, vous le savez, ceux qui souffrent à la fois du corps et de l'esprit sont plus sensibles que les autres. C'est une question de nerfs et non de cœur. Pardon...
— Ainsi, vous acceptez ? — Non, madame, je ne le puis. — Mais vous chercherez Louise, vous demeurerez ici avec elle, et je ne vous grnerai pas puisque je pars. — Vous partez? — Oui. — Mais peut-être partez- vous pour me laisser cette maison? — Oh! mon Dieu, non; car, lorsque je vous ai trouvé mourant, j'étais en route pour le voyage que je dois faire. — Et vous l'avez retardé pour moi ? — Oui. — Je me rappelle : au moment de me tuer, j'ai entendu venir une voiture. C'était la vôtre. — Oui. J'av.ùs de mon côté entendu un premier coup de pistolet; j'en ai entendu un second, et c'est alors que je suis descendue de ■voi.ire.
— Deux coups de pistolet, murmura Tristan en pâlissant. Oui, deux coups.
— Eh bien ! qu'avcz-vous? — J'ai, que peut-être eussiez-vous mieux fait, madame, de passer outre, de continuer votre vo«yage et de me laisser mourir, — Et pouiquoi ? — Parce que j'ai tué
nn homme. — C'était donc un duel? — Non. — Non? mais alors?... — Alors, c'était un assassinat, voilà ce que vous alliez dire. Ce n'était pas un assassinat, c'était une latalité. — Une fataliJ'i.? Oui. Au moment on je tournais le canon du pistolet contre ma poitrine, un h imme s'est élancé, a fait partir le coup en ni'a'-rètant le bras, et la balle lui a brisé la îète. — Oh ! mon Dieu ! — r.Vsi étrange, n'est-ce-pas ? Au point de n'y pas croire, et poui-tant c'est la vérité Ce meurtre, dom je suis l'anteur in- Tolontaiie et dont je n'aurai pas à me justifier devant Dieu, si on le coimait, il faudra que je m'en justifie devant les hommes; ce ïera impossible, je serai condamné et alors que deviendra Louise? — Que fiit-elle devenue, si vous étiez mort ? — Elle m'eût oublié, se lut remariée, et tout eût été dit; tandis que, femme d'un prisonnier, son sort reste attaché au mien, sa vie rivée à la mienne, et que je lui donne plus que la misère, je lui donne la honte. — Écoutez. 11 y aurait peut-être un m.oyen de tout sauver. — Lequel ? — C'est de partir. — Partir ? — Oui. — Comment? — Avec moi. — Avec vous ? — Certainement. — Mais U me faut un passe-port, et, pour l'avoir, ce passeport, il faut avouer son nom. — Inutile. — Comment faire? — Écoutez : Dans les grands embarras de la vie, il faut se servir de tous les moyens possibles pour en sortir. Vous m'écoutez? — Oui. — Quand je vous ai rencontré, je partais, moi, et, sur mon passe^ port, j'étais portée comme voyageant avec mon valet de ciiambre. — Eh bien? — Vous ne comprenez pas ? — Non. — Je laisse mon valet de chambre ici; vous prenez sa place jusqu'à Genève; à Genève, vous redevenez vous-même; nous traversons les Alpes; nous gagnons l'Italie; vous écrivez à Louise de venir vous rejoindre, et vous habitez là-bas une charmante petite maison que j'ai sur le bord du lac Majeur, à une lieue d'Arona. — f)h ! ce serait un beau rêve ! — Vous refusez? — Puis-je accepter? Dois-je, moi, étranger sans ressource, recevoir de vous, madame, im don pareil? Oui, oui, je refuse. — Aussi, n'est-ce pas à vous que je l'offre, mais à Louise : entre femmes il n'y a pas ce préjugé qu'il y a de femme à homme, et ce que vous refusez eue peut l'accepter, elle- — Oh ! vous êtes un ange ! — Ainsi? — Ainsi, je m'abandonne à vous, puisque vous êtes ma providence en ce monde. — C'est bien heureux. Dans quelques jours nous partons; mais, d'ici là, il faut couper cette \)ai'be., qui n'appartient pas à un domestique; il faut endosser une li* inée et vous .^^abituer à me parler à la troisième personne. Ah •
cfi seia fort drôle! — Que vous êtss bonne! — Peut-être plu» folle qiit* bonne : ce que vous regardez comme un service, je m en lais une joie. Cela m'amusera beaucoup de vous voir me servii- à table Mais soyez tranquille, nous ne serons pas toujours dans des auberges, et nous aurons des heures de bonnes causeries, pendant lesquelles je vous demanderai bien pardon de tout ce que je vous aurai fait souffrir. Ainsi c'est convenu? '- Oui. — Vous vous appelez Pierre ? — Oui — Vous pouvea choisir entre Pierre, Jean et Joseph, les troi? noms les plus répandus dans la gent domestique. — Baptisez-moi vous-même. — Eh bien! va pour Joseph; et maintenant, Joseph, je vous ordonne de rester seul et de vous reposer; demain, je reviendrai vous voir. Adieu, monsieur. — Adieu, madame.
Ainsi au milieu, d'une veille brûlante, d'une douleur de chaque joui-, on rêve le suicide, on pleure, on se désole, on fait tout poiu^ mourir, et le hasard arrive, qui fait un dénoûment de comédie à ce commencement tragique. C'est bien curieux.
Il ne s'agissait plus que d'avoir des nouvelles de Louise. Ce fut encore la dame inconnue qui se proposa à Tristan pour faire les démarches qu'en sa qualité de malade et d'assassin, il ne pouvait taire lui-même. Tristan lui raconta toute \a vérité, et elle se rendit rue Saint-Jacques, où on lui apprit que la veille on était venu payer ce que devait Louise, et qu'elle-même avait envoyé dire défaire vendre son petit mobilier et d'en faire donner le faible prix aux pauvres de sa paroisse.
— Ainsi, elle vit? demanda la belle visiteuse. — Oui, madame, répondit le concierge. — Eh bien! continua celle-ci, si d'ici à trois moiiî vous avez de ses nouvelles, vous lui remettrex ou ferez tenir cette lettre.
Voici ce que la lettre contenait:
« Madame,
» Quelqu'un qui s'intéresse à vous est prêt à donner à votre » tristesse une consolation qui vous rendra joyeuse comme au- • trefois. Les morts peuvent sortir du tombeau, mais il faut » aller les chercher loin. En recevant cette lettre vous passerez » chez mor banquier, qui a ordre de vous compter ce que vous p voudrez prendre, et vous partirez pour l'Italie. Lui-même » vous indjfiuera la route à suivre et vous dira où vous trou- ■» verez un«, maison dans laquelle est tout votre bonheur à > venir. Cette lettre vous semblera bien mystérieuse, mais elle
» pourrait se peidre et compromettre quelqu'un que VOUS aimiez » et que vous aimez encore. Espérez ! »
Suivaient Tadresse du banquier et la signature de la dame inconnue.
— Si dans trois mois vous ne revoyez pas Louise , ajouta celle qui venait d'écrire, vous brûlerez cette lettre. Si, au contraire, vous la voyez et qu'elle demande qui a écrit ceci, vous direz que c'est une vieille femme. — Dans trois mois, pensait notre belle inconnue en remontant en voiture, nous serons de retour; et d'ailleurs, si on ne la voit pas d'ici-là, c'est qu'elle sera morte.
Elle rentra annoncer à Tristan ce qu'elle avait appris et ce qu'elle avait fait. Le jeune homme lui baisa les mains en lui donnant tous les noms du ciel, et le lendemain à midi la chaise de poste était attelée devant la porte. Tous les domestiques avaient été congédiés vme heure avant le départ, pour qu'ils ne Tissent pas dans quel costume partait le malade my&térieux.
Tristan s'apprêta en souriant à monter sur le siège de derrière.
— Joseph, lui dit la comtesse, allez me chercher un livre que vous trouverez tout ouvert sur ma cheminée.
11 monta et rapporta le hvre demandé. En le remettant à la blonde voyageuse, il sentit une petite main qui pressait la sienne pour le remeicier d'avoir si bien fait son service.
— Et maintenant, dit Tristan en ôtant son chapeau à large galon, il faut que je sache le nom de madame ; sans cela je serais fort embarrasé tout le long de la roule. — C-'est juste, reprit la jeune femme. Eh bien! pour tous, je suis la comtesse Henriette de Lindsay, mais pour vous Henriette tout court. Courage, mon ami. Dites qu'on parte, Joseph.
Et la voiture disparut au galop de quatre chevaux dans un nuage de poussière.
Comment nn chemin paraît de moitié ping eonrt qaand on le faK tantôt sar le siège et tantôt dans la voitare.
Ce fut donc par une belle matinée ou commencement du mois de juin que Tristan, à peu près guéri, mais encore pâle et faible, prit sa place sur le siège d'une excellente calèche à pan-
iieaux armoriés, transformée momentanément en chaise de poste, tandis que Henriette s'inslalliiit à l'intérieur Par une délicatesse toute féminine, le costume qu'elle avait faitfaireau jeuni- h mme n'était point uue livrée, mais un ha bit à l'anglaise, c'esl-à-dire noir; de sorte qu'en ôtantson chapeau à large ganse et à cocarde rouge, Tristan cessait d'être un laquais et devenait presque un homme.
Le cocher se plaça prèsde Uii.carpourne pas envoyer chercher des chevaux à la posle, ce qui aurait pu surtout si le postillon avait été par hasard le même que celui qui avait aidé le domestKiue d'Henriette à transporter Tristan chez elle, faire naitre d'éiranges conjectures: i)Our ne pis envoyer chercher de chevaux à la poste, disons-nous, la comt sse avait pris ses pro; res cli vaux, en 'ordonnant de ne relayer qu'a Villejuif. Cha(|ue année elle parlait ainsi, laissant sa maison de Boulogne toute montée île domestiques français, pour aller chercher sa villa du lac Majeur, toute montée de domestiques italiens. Oelte reaiar(|ue, ainsi que plusieurs autres déjà fa'tes par Tristan, lui indiquait que la comtesse devait être fort riche.
Ou comprend les émotions qu'é[)rouva le jeune homme en revoyant ce bois de Boulogne où il avait failli laisser sa vie, et en longeant ce Paris où il abandonnait Louise, Louise qui se croyait veuve, et envers laquelle, à tout prendre, il avait accompli son sacrifice, puisqu'elle se croyait libre.
On tourna Paris et l'on prit la route de P''ontainebleau.
A Villejuif on s'ai'rèta en face de la poste, le ct)clier détela les chevaux, et Tristan descendit pour requérir l'attelage. Le passe-port était en règle, et l'on ne fit aucune difficulté.
Pendaut qu'on attelait, Tristan s'approcha de la portière, chapeau bas et comme pour prendre les ordres de la comtesse.
— Uu'avez-vous? lui demanda-t-elle avec intérêt. — Je soulfre, madauie. — De votie blessure? — Non, de mes pensées. — Je conipieuds, vous quittez Louise. — tlle m'éUiil bien chère, Jâ rav(>iie, madame, si chère que j'ai voulu mourir pour qu'elle •vécût. — Si bien, dit en souriant la comtesse, que tous allez tout doucement prendre en haine la personne cpii vous a empéclié d'accomplir ce beau projet? — Non, madanie, car ce projet est accompli, vous le voyez bien; vivant pour vous seule, qui m'avez promis de garder le secret, je suis mort pour ma femme, pour mes amis et pour la France; je changerai de nom, «t je trouverai là-bas, je l'espère, quelque coin obscui, quelque
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ville ignorée où je m'ensevelirai. — C'est bien, dit la coniîesse, nous vous chercherons cela. — Route de FontainebU-aii, dit le postillon? — Oui, répondit Tristan en remontant sur le siège
11 avait été décidé que l'on dînerait à Montereau.
C'est, luv.squ'elle le veut bienj une chose si charmante que ia t'emme, que tout office qu'on reniplit près d'elle lui emprunte une portion de son charme. Tristan, sa vie y eût-elle été intéressée, n'aurait pas voulu passer pour le valet de chambi-e dun homme; mais servir un humme est faire œuvre d'esclavage, servir une femme est faire œuvre de courtoisie. Tiislau fut donc le plus courtois qu'il put.
En récompense, Henriette lui permit de se mettre à une table A-oisine, et appelant à son tour les domestiques, elle leur dit qu'ayant hâte de repartir, elle désirait que Joseph dinàt tandis qu'elle passerait dans une chambre voisine pom* rajuster sa toilette.
Joseph dîna donc, servi à son tour par les domestiques de ,\'hôtel.
On partit. Tristan avait repris sa place sur le siège, et ce pays si vulgaire d'aspect, à trente lieues autour de Paris, qu'oa appelle cependant, par amoiu- national sans doute, la belle France, se déroulait à ses yeux sans amener la moindre distraction à ses pensées, encore toutes remplies du souvenir de Louise. Que faisait-elle? que devenait-elle en ce moment? était-elle plus heureuse?...
Le soir vint. Tristan descendit de son siège et s'approcha respectueusement de la portière pendant un relais.
— Qu'ordonne madame? demanda-t-il. — Madame est fort peureuse, dit Henriette; elle craint les voleurs, les fantômes, toutes sortes de choses incroyables ou impossibles, et elle a besoin de quelqu'un qui la rassui'e. Elle ordonne donc que Joseph quitte le siège et monte dans la voiture.
Joseph était un serviteur trop bien dressé pour ne pas obéir à l'instant même. Il ouvrit la portière et se plaça sur la banquette de devant.
-- Eh bien! que faites-vous? demanda Henriette. — Vous le voyez, madame, je profite de vos bontés. — Et vous vou.« mettez à la plus mauvaise place; alions donc! la voiture est large, mettez-vous à côté de moi. — Mais je vous gênerai pour la nuit. — Mais vous êtes soutirant, et il faut bien que je contmue d'être ïoLre garde-malade. — Vous êtes mille fois trop bonne. — Met-
lez-vouj là, et, si en dormant c'est moi qui vous gêne, eh bien?
vous m'excuserez.
Henriette était non-seulement charmante d'esprit, mais elle avait ce délicieux son de voix, elle avait cet adorable sourire q*iii donne un prix inestimable à tout ce que dit la bouche. Quand il était en face d'Henriette, Tristan, sans qu'il sût pourquoi, sans qu'il pût se rendre compte de la cause, sentait un bien-être inconnu se répandie dans toute sa personne, toutes ses idées s'éckircissaient, repoussant le passé dans l'ombre, et avec ce passé la blanche et pâle tigm-e de Louise, qui alors perdait de sa réalité et devenait une espèce de fantôme qui se confondait dans l'éloignemont et dans la nuit, jusqu'au moment où l'absence de la comtesse permettait à toute chose de reprendre sa place. Louise, alors redevenue réalité, quittait le troisième plan et reparaissait au premier.
Celte mutation de place s'était faite pendant le relais. Le postillon chercha un instant Joseph, qui devait être sur le siège, et comme il ne partait pas :
— Lh bien ! mon ami, dit la comtesse, qui vous arrête? — Je cherche votre domestique, madame. — C'est inutile, il est dans la voiture. — Dans la voiture ? dit le postillon étonné. Eh bien ! en voilà un qui n'est pas malheureux; bon, bon, bon!... et U remonta sur les chevaux et partit en sifflant :
« Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, va-t'en voir s'ils viennent. »
Tristan était pris d'une énorme envie de rosser le drôle qui se permettait de faire de pareilles observations, mais Henriette le retint en riant; d"ailleui"s Tristan élait d'une nature plutôt line et él<ii;ante que vigoureuse; il était encore allaibli par sa blessure, et l'entreprise de rosser un postillon, surtout quand il n'était pour ce postillon qu'un simple domestique, présentait aes chances hasardeuses.
Puis la voiture roulait; elle était douce et lé^jère, préparée avec soin pour le voyage. Tristan se sentait parfaitement accoudé dan" ton coin, il respirait ce parfum euivraul qui émane de toute femme jeune, jolieet aristocrate ;parluui [dus enrviant, plus syiii|>atliique et surtout plus sensuel (jue ei'lui des fleurs. Il laissait donc, par ce jeu de bascule, que nous avons essayé de faire comprendre, la piésence d'Henriette produire son elletet efl'acei par son raïonnement les idées sombres qui lai In aient loin d'elle.
ILa nuit était douce, quoique pleine de brises, comme sont d'ordinaire nos nuits du commencement de l'été. Quelques nuages cotonneux et transparents flottaient au ciel, et tout en gbssant sur son azur semblaient communiquer leur mouvement à la lune silencieuse et mélancolique. — C'était une nui! comme il en fallait une à un convalescent de corps et de cœur, avec un médecin comme la belle comtesse.
Tristan était resté quelque temps le regard vague et perdu, jii bouche entr'ouverte, aspirant par tous ses pores la nouvelle atmosphère dans laquelle il se trouvait, lorsque enfin l'idée lui vint que son silence, si facile à comprendre cependant, était Impertinent ou ridicule, et se retom-nant vivement vers Henriette.
— Oh! mon Dieu, madame, lui dit-il, je vous demande pardon, mais en vérité, je ne sais pas même si j'ai songé à vous remercier de la nouvelle faveur que vous avez bien voulu m^accorder. — Oh ! rassuïez-vous, c'est fait, répondit en riant Henriette j vous vous êtes fort convenablement défendu d'accepter ce que vous appelez une faveur et vous n'avez cédé, comme on cède, qu'avec toutes les formes voulues en pareil cas. — Vous me raillez, madame, dit en souriant Tristan, mais je reconnais que je mérite la raillerie. Je suis un être fort ridicule à mes propres yeux, qui ne sait être ni heureux ni malheureux, ni vivant ni mort ; excusez cette variété de l'espèce que je présente et pardonnez-moi. — Oh! vous êtes tout pardonné; le premier défaut des femmes, vous le savez, c'est la curiosité. Eh Lien ! en supposant que vous fassiez dans le monde cette anomalie que vous dites, vous n'en êtes qu'un sujet plus curieux à étudier. — Eh bien! soit, dit Tristan, j'accepte toute votre bienveillance à titre de sujet. J'ai étudié un peu de tout et surtout da médecine , et si vous avez besoin que je vous aide dans ma propre autopsie, je vous aiderai, mais à charge de revanche. — Ah ! vous voulez m'éludier a' votre tour, dit la comtesse ; c'est, bien facile ; je vais en deux mots vous en apprendre sur moi autant que tout le monde en sait et je vous dirai presque autant que j'en sais moi-même. Puis, si en votre qualité de médeciix vous en arrivez à en savoir plus que moi, eh bien! vousm'éclairerez, et nous nous serons aidé mutuellement à accomplir ce précepte du sage qui veut qu'on se connaisse soi-même. /- OhJ moi, dit Tristan, vous me connaissez, madame, car je vous ai 4out dit. Je vous ai déroule ma vie comme un tableau, et vous
avez vn que bien peu de rayons de soleil éclairaient cette sombre toile. T;indi> que vous, au contraire... Mais dites toujours, ^lus votrt' vie à vous sera heureuse et brillante, plus je serai eonsolé parle Cf^mtraste. — Écoutez, dit Hemiette en souriant et en découvrant ses dents qui brillèrent dans la nuit ci.mme une dnuble rangée de perles, une autre femme, à la lôtc penchée et aux veux mourants, ferait de la mélancolie, pnusserait nn long soupir et se contenterait de vous répondre : Hélas !.. moi, je n'agirai point ainsi. Comme vous, je suis une exception, c'est-à-dire un de ces êtres rares qui ne sont pas huinilié> d être heureuxetqiii avouent franchem^-nt leurbonheur. — Tant mieux, tant mieux! murmura Tristan, vous me consitlez. Dites, dites.— Du reste, je n'ai point de mérite à être heureuse; le bonheur est souvent une affaire de position, une question décidée avant notre naissance : on voit le jour dans tel ou tel milieu, et de ce jeu du ha-ard ou de ce calcul de la Providence, comme vous voudrez l'appeler, découlent tous les autres événements de la vie. — Malheureusement, ce que vous dites là n'est que Irop ^Tai, répondit Tristan. — Je naquis donc riche, de parents nobles; je fus élevée dans ma famille, et non au couvent, ce qui développa encore l'indépendance de mon caractère : à dix-huit ans, on me présenta, comme devant être mon mari, le comte de Lindsay ; c'était un homme grand, sec, maigre et excentricjue, comme sont tous les anglais grands, secs et maigres. Huit jours après notre mariage, il me dit : — Madame, que pensez-vous de moi, maintenant que vous me connaissez? — .Mais, monsieur, lui répondis-je, vous m'embarrassez fort. — Dites, dites ; ra'avez-vous reconnu quelque défaut ? — Non, pas encore, répondis-je en riant; mais soyez tranquille, cela viendra peut-être. — Kh bien! je vais vous aider. Je suis voyageur. — Que voulez-vous dire? — Que Dieu, qui m'a donné les langues pattes du héron et de la cigogne, ma par malheur refusé leurs ailes; mais j'y supplée par la chaise de pnste, le i hemin de fer et le bateau à vapeur. — Je ne vous comprends pa?, monsieur. — Je vais rue faire comprendre. Je suis atteint de ia manie de la locomotion. Le Juif errant avait une heure pour reprendre haleine; moi, j'ai un mois, six semaines au plus. Quand je suis depuis un mois ou six semâmes dans une locaUlc, si charmante qu'elle soit, il faut que je ia quitte pour \me autre. Si Dieu me doimait après ma mort le choix entre le paradis ou l'enfer, l'un m'épouvanterait presque autant que l'autre, et je
BE QUATRE FEMMES. r^
lui demanderais le purgatoire par la seule raison que j'aurais la faculté de le quitter un jour. — Ce qui veut dire, monsieur que ce di^sir de locomotion vient de vous prendre, que je suis votre pnrjratoire et que vous avez grande envie de me quitter.
— Non, car je commencerai par vous oflrir de me suivre. , Je fis un mouvement.
■- Ce; endant, entendez-moi bien, je ne sais pas ce que c'est moi l'appréciateur exagéré de l'indépendance, je ne sais pas ce que c'est que U tyrannie. Je vous laisse donc parfaitement libre accompagnez-moi, et vous me ferez plaisir; restez, et je vous retrouverai au retour. J'ai un château en Ecosse, j'ai une ^nlla sur les bords du lac Majeur, j'ai un chalet en Suisse, j'ai un palais a Venise. Allez où vous voudrez, mais seulement faites- ^01 savon- par des lettres, adressées poste restante aux endroits que je vous indiquerai, le lieu où j'aurai ïa chance de vous dire bonjour en passant; je m'aiTêterai près de vous un mois SIX semaines, si cela m'est possible, et je repartirai. — El où allez-vous de ce pas? — Je vais en Egypte, de là je ga-ne la terre sainte, je traverse l'Asie-Mineure, je visite Constanirnople en passant, je longe la mer Noire, je gagne Moscou par Odes<=a et Koursk, j'arrive à Pétersbourg, et de là je m'embarque pour l'Angleterre. — C'est un charmant voyage. — Vous p!airait-il par has rd? — Je dois dire qu'il me tente. — Je ne veux pas vous emmener par surprise, je retarderai donc mon voyac^e d'un jour. Ce jour je l'emploierai à faire mon testament. Il va. sans dire, que vous me suiviez ou non, que je vous laisse tout ce que je possède, quatre ou cinq millions à peu près; un sixième st-ra employé à faii-e des positions honorables à des petits-neveux, à des arrière-cousins et à d'honnêtes serviteurs de la famille. Mais de cela vous n'aurez pas môme à vous en occuper, c'est l'affaire de mon intendant. — Ainsi donc, monsieur, j'ai jusqu'à demain pour me décider. — Demain, à dix heures du matin, je viendrai prendre vos ordres.
Le lendemain, il me trouva en costume de voyage.
~ Voici ma réponse, lui dis-je.
Un éc'air de joie brilla dans ses yeux.
— Mais, dit-il, avez-vous bien réfléchi? — Oui, re'pondis-je, — C'est un voyage fatigant que celui que nous allons entreprendre. — Je siiis forte, monsieur. —11 faudra marcher jour et nuit, monter en litière, à cheval, à chameau même. - Je subirai toutes les conséquences de ma position. — Le soleil
d'Orient vous hâlera le teint. — J'ai toujours regretté de n'être pas brune. — La bise du nord vous gercera les lèvres. — J'emporte de l'opiat d'Hcubigand. — Les variations de Tatmosplière vous attaqueront la poitrine, — J'ai douze boîtes de pâte Regnault. — N'en parlons plus et partons. — Quand vous voudrez. — Tout de suite, alors. — Tout de t-uite.
Et nous partîmes.
Ce fut un voyage charmant. Lord Lindsay parcourait le inonde depuis son enfance, et par conséquent, avait toutes les habitudes précautionnelles qui enlèvent la plus grande partie de ieui s ennuis aux fatigues du voyage. Nous fîmes donc quatre à cinq mille lieues, tantôt à cheval, tantôt en bateau, tantôt à dromadaire, tantôt en cange et tantôt à pied, sans qu'il m'arrivât aucun accident. Au bout de deux ans nous étions de retour en Angleterre.
J'avais pris goût à ce premier voyage. Lord Lindsay m'en proposa un second dans les deux Amériques; j'acceptai.
Celui-là s'acheva comme l'autre, sans accident. Nous mîmes dix-huit mois à visiter les États-Unis, à descendre le Mississipi, à parcourir le golfe du Mexique et à remonter l'Amazone, pendant cinq cents lieues à peu près. Tout cela se faisait royalement avec un vaisseau qui nous transportait d'une mer à l'autre, et avec une suite opulente qui nous accompagnait dans l'intérieur des terres; nos deux fortunes réunies, celle de lord Lindsay et la mienne, formaient près de six cent mQle livres de rentes. Nous revînmes en France.
Il é'ait question de l'expédition de Chine. Lord Lindsay avait toujours eu le plus grand dé^ir de visiter le Céleste-Empire, justement parce que c'était une chose à peu près impossible. C'était un de ses parents qui commandait l'expédition. Il lui demanda deux places sur son bord. — Mais les lois maritimes s'opposant à que dans les expéditions militaires les femmes fussent embarquées sur les vaisseaux de l'État, il ne put obtenir que je le suivisse. J'avais le même désir de voir la Chine que l'on a de visiter une planète. Cependant je renonçai à ce voyage devenu, comme je l'ai dit, impossible, mais tout en invitant lord Lindsay à s'en passer la fantaisie ; d'après la connaissance que vous avez de son caractère, vous comprenez ({u'il ne se fit pas prier, il me fit quelques excuses, me promit de n'être que deux ans au plus, m'invita à venir, si la chose m'agréait, au-devant de lui jusque sur les bords de la mer Rou^o, Et il partit, me lais-
DE QUATRE FEMMES. tl
lant liberté entière de vivre en son absence comme je l'entendrais.
Je fus six mois sans recevoir de nouvelles. Au bout de six mois je reçus une lettre par le courrier des Indes , venant par Suez, Alexandrie et Malte. L'escadre anglaise devait passer de la mer Rleue dans la mer Jaune et s'apprêtait à débarquer Lord Lindsay me disait qu'on voyait du bord les Chinois déployant de grandes bannières ornées de dragons peints et roulant sm- le rivage de vieux canons sans afiùts.
Il ajoutait que d'après cet aperçu, la Chine lui paraissait un des pays les plus curieux, et qu'il regrettait que je ne fusse point près de lui
Six mois après je reçus une lettre du comm-odore Smith qui m'annonçait que lord Lindsay, ayant eu l'imprudence de s'avancer en chassant dans l'intérieur des terres avec trois ou quatre amis, avait été assassiné lui et ses compagnons par une troupe de Chinois qui étaient sortis d'un village. Le village avait été brûlé, les habitants avaient été passés par les cordes. Puis on avait fait au pauvre lord Lindsay un enterrement dans lequel on avait déployé toute la magnificence et tout l'orgiieil britannique, ce qui, ajoutait le commodore Smith, devait un peu adoucir la douleur de la perte que je venais de laire.
Le Commodore se trompait. La douleur était réelle. J'aimais lord Lindsay non pas comme on aime un mari, non pas comme on aime un père, mais comme on aime un oncle qui, grâce à une ^ande fortune, vous procure tous les plaisirs que l'on ambitionne, vous accorde toutes les fantaisies qui vous passent par le cerveau. Peu de maris, jeunes, beaux et exempts d'excentriciiéô, peuvent se vanter, je vous le jme, d'avoir été plem'és aussi sincèrement que l'a été le pauvre lord Lindsay.
On me donna connaissance du testament. Lord Lindsay n'y avait rien changé. J'étais, à part les petites modifications qu'il ai'avait annoncées lui-même, l'héritière de toute sa fortune.
Cependant tout a son terme dans ce monde. Ma douleur quoique réelle s'affaiblit, ma position de veuve me donnait une Ûberté plus grande que lorsque j'étais femme; j'en profitai pour mener la vie à laquelle mon mari m'avait habituée. Je montai à cheval; je tirais le pistolet, je faisais des armes. Mais comme un jour, dans un assaut, mon adversaire me fendit la lèvre et me cassa une dent, je renonçai à cet exercice. Voilà.
Maintenant, vous me connaissez comme moi-même.
Tristan avait écouté toute la première partie de ce récit avec une triste-sse araère et toute la seconde partie avec une stupéfaction profonde.
La tristesse venait de la comparaison de l'état d'Henriette au sien, de cette abondance opposée à sa misère, de celte conviction qu'il avait déjà et qui s'augmentait encore de celle de la comtesse, que l^homme naissait destiné d'avance à être heureux ou malheureux. En eiïet tjuel événement pouvait lui rendre le bonheur à lui, quelle ciiconstance pouvait l'ôter à Henriette?
La stupéfaction venait de ces confidences étranges qu'Henriette lui avait faites sur sa propre personne. Jamais il ne s'était représenté la femme dans les conditions où Henriette se posait elle-même. Cette vie errante, cette existence d'amazone lui paraissait incompatible avec la faiblesse d'organisation de fx femme et il ne comprenait, pour la petite-maîb'csse parisienne, telle qu'Henriette lui avait semblé être, d'autre voyage que celui des Pyrénées, de la Suisse ou de Baden-Baden. A cette ktupéfaction se mêlait un peu de honte.
Tristan s'était complètement trumpé, la petite-maitrosse était mie lionne Un assez long silence suivit donc le récit de la comtesse.
— Eh bien! demanda Henriette à Tristan, me connaissezvous un peu maintenant? — Un pou moins qu'auparavant, madame, lépondit le jeune homme en souriant, car je ne sais comment allier votre organisation si frêle en apparence avec ces fatigues que vous avez supportées, avec les voyages lointains que vous avez accomplis; de sorte mie, sauf votre bon plaisir, je vous demanderai la pcimission de regarder tout ce que vous m'avez raconté comme un lève qui laissera dans mon espiit un souvenir fantastique, mais qui demi-urera toujours empreint, je vous l'avoUL-, d'un caractère d'impossibilité. — Ah! quant à cel'a, mon cher compagnon de voyage, vous comprenez que vous êtes complètement le maître d'envisager, rêve ou réahté, la chose comme il vous plaira; seulement, je vo:is préviens que j'ai fort peu d'imagination et que je n'avais aucun motif pour vous faire un mensonge. Ceci posé, n'en parlons plus. — Au contraire parlons-en, dit Tristan, j'ai toujours adoré les voyages, seulement mtm peu de fortune m'a empêché de les exécuter. Parler avec vous des pays que vous ivez vus, ce sera les
Tisiter moi-même; ce sera mieux que cela, ce sera voir par vos yeux
Heniiette sourit.
— Vous doutez, dit-elle, et vous voulez me prendre en défaut. — Non, je veux me donner un bonheiir longtemps désiré et que l'occasion m^offie enfin. Vous savez que les ancien», ces intelligents inteiprétateurs qui matérialisaient par une forme quehimque lesciiosesles plus abstraites, ontreprésen(él''occasion le pied posé sur une roue ; elle passe rapide, et lorsqu'elle passe, il ne faut pas la laisser échapper. — Eh bien! soit, dit Henriette, montons sur le tapis enchanté des mille et une nuits et traversons l'espace; où voulez-vous aller, voyons. — En Orient, madame, c'est le pays des merveilles ou des mensonges et parconséquent le pays des poètes. Pardon de réclamer pour moi le privilège de ces messieurs; mais je vous ai dit que j'avais essayé de tout et dans ce tout là un peu de poésie se trouvait mêlée: allons donc en Orient.
Alors, à la lueur de la lune voilée de temps en temps par un blanc nuage, le visage caressé par la brise de la nuit qui faisait flotter ses cheveux, mollement bercée par le mouvement de la voiture qui remportait vers l'Italie, Henriette, la femme étrange, se mit à raconter les merveilles du Caire, cette fille de Mahomet, de Jéi-usalem, cette épouse du Christ et de Constantinuple, celte rivale de Rome. Elle fut tour à tour pittoresque, pieuse et inspirée ; Corinne au pied du Capitole n'eût pas mieux dit, et Henriette avait sur elle le double avantage de ne pas poser en poétesse et de ne pas tenir une lyre à la main.
Aussi Tristiin commença-t-il h trouver sa compagne de voyage véritablement charmante et à oublier jusqu'à ses prupres mal-> heurs, momentanément écartés de l'esprit du pauvre fugitif par le charme de cette parole rapide, pittoresque et coloiée.
La nuit s'écoula ainsi, Heniiette se fatigua la premièie ; au point du jour, la belle voyageuse s'accommoda dans un coin, s'enveloppa gracieusement dans sa mantille de satm rose, renversa sa tète sur une de ses épaules et s'endormit.
Lorsqu'on atteignit le relais, le jour était tout à fait venu; Trislan alors ouvrit doucement la portière, sortit de la voiture sans réveiller Henriette et reprit sur le siège (Tù place de la jouinée.
Là, les idées oubliées pendant cette nuit de longue cau.-^'-rie ee représentèrent à l'esprit du jeune homme, mais, faut-il I0
dire, vagues, confuses, et comme à travers un voile; on eût dit qu'à mesure qu'il s'éloignait matériellement de Paris, il s'éloignait du souvenir de Louise. Certes, Louise était aussi jolie que cette femme ; mais cetle femme avait le doub'e prestige de la richesse et de l'excentricité ; Louise était une vierge chrétienne, Henriette était une magicienne antique.
Vers les neuf hcmes du matin, Tristan fut tiré de sa rêverie par une voix qui prononçait son nom , et vit la tète blonde et fraîche de sa compagne de voyage qui rappelait par la portière. Un instant avait suffi pour réparer le désordre de la nuit ; ses cheveux, roulés autour de son doigt à défaut du fer arrondi, flottaient de nouveau en boucles soyeuses; sa -mante, doublée de satin blanc, retombait derrière ses épaules d'où son cou s'élançait blanc comme le satin qui doublait cette mante. Tristan se pencha de son côté ; Henriette aHongea sa main tine et potelée, le jeune homme en fit autant, et le salut amical fut échangé.
On s'arrêta pour déjeuner à Auxerre. La comte?se fit porter son nécessaire dans sa chambre, tandis que Tristan, après avoir commandé le déjeuner, s'occupait de son côté de sa toilette. Sans se rendre compte à lui-même de la cause qui le faisait agir, il Soigna particulièrement ses beaux cheveux et ses dents d'ivoire, étudia devani la glace son regard et son sourire et descendit content de lui-même. Tristan, qui jamais ne s'était occupé de sa figure, regretta ijuc la ligne de son nez ne fût pas plus grecque et que l'arc de son sourcil ne lût pas mieux formé. Et pourquoi regrettait-il tout cela, Tristan ne le savait pas lui-même.
Tout naturellement le jeune homme eut fini le premier : il descendit et attendit Henriette dans la salle où l'on a^ait servi le déjeuner; un instant après elle entra, légère, gracieuse, charmante comme d'habitude. Tristan fit une pause pour aller au devant d'elle et lui présenter un compliment; mais il s'anêta, se souvenant qu'aux yeux de tous il n'était que le domestique de la baronne.
Celle-ci, qui avait vu le mouvement, qui avait compris la retenue, le remercia par im suuriie.
Tristan servit Hemiette avec une prévoyante promptitude, ave«' ane compiéhension instinctive de ses désirs <jue n'aïu'ait certes pas eu un véritable domestique; aussi Henriette de son côti', fit-elle tout ce qu'elle j)ul pour lui faire cominendre (u'elle voiait dans ces prévenances les soins d'un chevalier galant, et non les devoirs payés d'un serviteur. j
Comme la veille, Tristan déjeuna sur un coin de la table ^ comme la veille , les domestiques de l'hôtel furent congédiés, mais do plus que la veille, Henriette voulut servir Tristan à son tour-, Tristan comprit cette délicatesse et baisa respectueusement la main qui s'étendait vers lui.
On remonta en voiture et chacun reprit sa place. Seulement Henriette, au lieu de s'asseoir sur la banquette de denière, s'assit sur la banquette de devant, abaissa la glace qui donne sur le siège, et par ce mo^en établit avec le faux valet de chambre une communication, à l'aide de laquelle la conversation commença. Néanmoins, le bruit de la voiture rendait cette conversation fort gênante et faisait désirer à chacun des deux jeunes gens le retour de l^obscurité.
On avait décidé qu'on ne dînerait pas en route , mais qu'on souperait à Dijon. L'arrivée pendant la nuit permettait à Tristan de déguiser sa position apparente. Et plus Henriette se trouvait en contact avec le jeune homme, plus elle souffrait de le voir regarder comme un domestique, même par des gens aussi étrangers à elle que l'étaient des postillons et des aubergistes.
A l'un des relais, on découpa donc un poulet emporté d'avance. Tristan le tailla sur un petit plat d'argent tiré du nécessaire de voyage d'Henriette; on avait pris une bouteille de vin de Boideaux, mais on n"avait qu^un verre.
Tristan fut alors forcé de boire dans le même verre qu'Henriette. Un proverbe populaire dit que l'on connaît la pensée d'une femme lorsque l'on boit après elle. Si le contact sympathique s'établit à ce point à l'aide du verre qui, on le sait cependant, est un assez mauvais conducteur, Tristan n'eut point à se plaindre de l'opinion de la comtesse, qui, nous devons l'avouer, Ini devenait de plus en plus favorable.
On arriva vers dix heures du soir à Dijon.
Tristan insista fort pour que la comtesse s'y reposât cett' nuit; mais Henriette avait hâte de sortir de France. Elle avj^ hâte de voir son compagnon de voyage quitt'er cette livrée qui l'avait amusée d'abord. Toute cette comédie, pleine de détail» Alessants pour le jeune homme, lui pesait; elle décida donc qus i'on continuerait la route, affirmant que son habitude deâ voyapes faisait qu'elle dormait très-bien en voiture.
La réhabilitation de Tristan commençait à partir de ce souper; il avait laissé le chapeau à cocarde bleue dans l'intérieur de la Toiture. 11 entra dans l'hôtel donnant le bras à la comtesse, la
redingote noire, dénue'e de tout signe de servilité qu'il portra't, pennettait cette familiarité, qui devenait celle d'un compagnon de voyage d'égale position.
Le souper fut gai grâce à cette première absence de contrainte. I)*^ temps en temps un souvenir cruel qui rappelait à Tristan sa position, lui serrait le cœur, et un soupir s'échappait adressé à Louise; mais ce soupir était bien plus causé par l'incertitude ou il était de la position de la jeune femme que par la douleur de sa position à lui, qu'il commençait à trouver fort tolérai (le.
Le touper fini, et après que le maître de l'hôtel eut, une bougie à la main, reconduit monsieur et madame \nsqn' a. fa portière, Tristan et Henriette montèrent en voiture, reprirent chacun la place de la veille, et la causerie, qu'aucune séparation n'interrompait, recommença plus vive, plus animée et surtout plus familière encore que la veille.
Mais si intéressante que fût la causerie, Henriette éprouva bientôt le besoin du sommeil. Elle prit comme la veille ses petites dispositictns nocturnes, souhaita le bonsoir à Tristan et s'endormit.
La nuit était délicieuse, pleine de brises et de parfums. De chafjue côté de la route s'étendait un tapis bariolé de luzerne et de sainfoin en fleurs, dont les émanations semblaient flotter dans l'air comme une odorante vapeur ; la lune, immobile au milieu d'un ciel d'azur, regardait curieusement le monde sur le(îuel elle l'pandait sa douce lumière. On n'entendait plus de tous les bruits de la natuje que le roulement des roues, le bniit des sonnettes des chevaux, et de temps en temps la voix enrouée du postillon. Tristan, accoudé dans son coin, fatigué lui-même de la nuit d'insomnie qu'il avait passée la veille, jeta un dernier regard sur cette femme charmante, étendue et drapée pi'ès de lui, et ferma les yeux poui' s'abrndonner à ime rêverie qui le conduisit peu à peu au sommeil.
L'argent avait été donné d'avance au postillon pour toute la nuit, avec recommandation de reporter le surplus sur les postes sui\anles. C'était une précaution prise pour ne pas être réveillé d'heure en heure, précaution habituelle, du reste, aux voyageurs.
Au bout d'une heure ou deux do sommeil. Tristan sentit un po'ds léger qui s'appuyait à son épaule, il se réveilla aussitôt» Henriette, dérangée de son équilibre, avait quitté sou coin et
s'était, toujours endormie, laissée glisser le long des moelleuses parois de la voiture. C'était sa tète, à moilié engagée encore damsa mante, qui causait cette douce pression, laquelle avait fait ouvrir les yeux à Ti istan.
Lcri yeux du jeune homme, en s'ouvrant, restèrent fixés sur la ciainiant aspect qu'ils avaient devant eux. Her)riette doimait : ses beaux yeux étaient fermés, mais ses levres entrouvertes laissaient voir cette double rivière de perles qu elles recouvraient d'habitude, et donnaient passage à une respiration régulière comme un souffle d'enfant, pai-fumée comme l'émanation d'une fleur; ses cheveux, roulés en longes i)oucles, tombaient de chaque côté de son visage et, de temps en temp?, soulevés par le vent, venaient effleurer celui de Tristan, sur lequel ils faisaient courir un frissonnement oui se répandait par tout le corps du jeune homme.
Tristan se tint immobile et n'osait faire un mouvement, de peur de réveiller sa belle compagne de voyage; d'ailleurs, il trouvait un charme profond, une voluplé intime à demeurer dans la situation où il se trouvait; seulement, son bras pressé contre lui ôtait de l'aplomb à la belle dormeuse, aui dans un mouvement de la voiture pouvait se réveiller et reprendre sa place, ce qu'elle n'eût probablem^ent pas manqué de taire; il passa son bras avec une lenteur mesurée, avec une patience mfinie derrière Henriette, dont la tête alors glissa tout naturellement sur sa poitrine et dont le visage se rapprocha encore du sien.
On comprend que pour Tristan il n'était plus question de dormir; la poitrine haletante, !a respiration suspendue, la tête inclinée, U tenait les yeux fixés sur la comtesse, dont la lune descendant doucement à l'horizon, éclairait toute ia partie supérieure ; alors Tristan détaillait en peintre chacun de ses traits qui, vus ainsi, à cette poétique lumière, acquéraient encore une nouvelle valeur, et chacun de ses traits, son nez droit et modelé sur celui de la Vénus antique, ses lèvres pures et fines, son sourcil d'un courbe irréprochable, était en harmonie avec l'ovale raphaëlique de son visage.
Ti i.4an poussa un profond soupir. Le souvenir de Louise venait de traverser son esprit. Mais son souvenir n'était pas son image, et il fut forcé de fermer les yeux pour la revoir.
Notre voyageur ne pouvait pas toujours rester les yeux lertués, il les rouvrit, et l'image de Louise^ ramenée avec taoâ
es AVENTURES
d'efforts dans l'imagination du jeune homme, s'évanouit aus&itôt que son regard se fut de nouveau fixé sur Henriette.
Elle dormait toujours, mais son sommeil avait changé de nature, soit qu'un rêve l'agilàt, soit que le fluide magnétique qpii S'échappait de toute la personne de Tristan agît sur elle; sa respiration devenait plus rapide et suitout plus saccadée, une rougeur graduée envahissait peu h peu ses joues ; ses narines se dilataient, ses lèvres, légèrement contractées, laissaient nonseulement apercevoir les dents de la belle dormeuse, mais encore leur monture de corail-rose. LnQn de temps en temps des tressaillements nerveux pareils à ceux que ressentait Tristan chaque fois quune boucle de cheveux d'Henriette avait effleuré son visage, faisaient frissonner toute sa personne.
Tristan était trop bon physiologiste pour se tromper à ces signes, il était évident qu'une sensation voluptueuse, pareille à celle qui agitait sa veille, se glissait peu à peu dans le sommeil de sa compagne de voyage. La conviction, on en conviendra, était dangereuse pour un docteur de vingt-cinq ans.
Par un mouvement natiu-el et presque irrésistible, sa tête se rapprochait gi-aduellement de celle d'Henriette. Sa bouche entr'ouverte aspirait, avide et sèche, l'haleine de plus en plus brûlante de la dormeuse. Un nuage de feu semblait s'épaissir autour du groupe gracieux, comme autrefois autour des dieux qui voulaient dérober leur amour aux regards mortels- Tristan sentait battre ses tempes, tinter ses oreilles, bondir son cœur. Un intervalle qui di.>paraissait à chaque seconde séparait encore ses lèvres des lèvres d'Henriette, mais allait disparaître tout à fait, quand tout à coup la voiture s'arrêta, on était arrivé au relais.
Deux choses vous tirent habituellement du sonameil quand on dort : le repos, si l'on est en mouvement, le mouvement, si l'on est en repos. En sentant s'arrêter la voiture, Henriette ouvrit ses yeux et Tristan, presque surpris en flagrant délit, ferma les siens, mais pas si complètement toutefois qu'il ne pût suivre entre ses paupières rapprochées, mais non closes, tous les mouvements de sa compagne.
D'abord elle demeura un instant immobile et dans cette vague hésitation qui suit le sommeil; puis elle leva les yeux sur Tristan et se rendit compte de sa position. Un léger sourire passa sur ses lèvre». Elle crut que Tristan dormait
La position du jeunehommc lui parut alors ridicule; il rouvrit les leui, prit de sa main brûlante la main d'Henriette et la baisa.
Celle-ci comprit aussitôt qu'il n'avait pas dormi une seconde.
La 'j>osition n^était plus ridicule pour Tristan, mais embaras-
nte pour Henriette.
— Où sommes-nous? demanda t-elle pour aire quelque chose. —Je ne sais, répondit Tristan, mais je viens de rêver, je crois ]ue ce n'était plus sur la terre. — Monsieur Joseph, dit en riant »a comtesse, j'ai bien peur que vous soyez comme ce pécheur des Mille et une Nuits dont le nom m'échappe, que pour le moment j'apellerai en conséquence Tristan, et qui dormait tout éveihé, — Je ne sais, madame, dit Tristan, mais si je veillais, je demande à ne jamais m'endormir; si je dormais, je demande à nejamais m'éveiller. — Allons! allons! dit Henriette avec ce tact si juste des femmes qui d'un mole savent calmer ou irriter les désirs. Voilà qui est assez galant de la part d'un homme qui, il y a un mois à peine, voulait se tuer.
Tristan tressaillit : tous ses souvenirs écartés par la magique influence qu'exerçait Henriette sur lui se représentèrent de nouveau à son esprit, il poussa un soupir douloureux, s'éloigna de la jeune femme avec un sentiment qui ressemblait à de l'efTroi, et reprit, immobile et muet, sa place dans l'angle de la voiture qui se remit en route avec ce mouvement calme et me-, sure qui distingue l'allure de la poste française.
VIÎ
Où 1« lecteur n'apprendra rien dont il ne se soit douté.
Ni l'un ni l'autre ne dormaient, et cependant tous deux avaient repris une position propre au sommeil, Tristan pour étudier Henriette, Henriette pom- étudier Tristan. Le jeune homme regardait autant avec la pensée qu'avec les yeux à demi clos cette remme riche, belle, heureuse, et se demandait pour- I quoi Dieu n'avait pas permis qu'il en fût ainsi de Louise. Pui^ il faut le dire, la pensée qui lui venait le plus souvent, c'esi que lorsque Dieu refusait ce bonheur d'un côté, c'était pour qui l'homme le cherchât d'un autre, et il se disait vaguement que celui qui serait l'amant de la comtesse serait un hommj; heureux, et que cet amour compenserait bien des choseb. Mais malheureusement , au milieu de ces ambitieuses réflexions, Tristan se regardait et voyait sa livrée, et bien qu'il ne fût ou'un
n AVENTURES
valet de hasard, ce costume ne lui en rappelait pas moins la distance qui le séparait de sa compagne de voyage, et il cornprenail que ks consolations (ju'elle voulait bien lui donner par charité, elle ne les lui donnerait jamais par ;<mour. C'est alors que Sun front devenenait plus soucieux, que quelques soupirs sorlaicni de sa bouche, et qu'il passait la main sur «es yeux coraiii»» pour ellacer l'ombre même de ces douloureises ide'es. Or, Tristan avait la main blanche et belle, et comme tous les gens qui ne souffrent que raisonnablement et plutôt dans le passé que dans le présent, sa douleur momentanée avait une coquetierie adorable, surtout dans le tète-à-tête, et à travers ses doigts posés sur son front, Tristan voyait parfaitement Henriette le regarder; disons-le en passant, les femmes, malgré ce tact merveilleux qui les distingue, se trompent très-facilement à la douleur de l'homme qu'elles aiment ou qu'elles se sont dit qu'elles aimeront.
Avec quelques soupirs, un teint pâle et des airs soucieux, on arrive très-facilement à les convaincre que l'on souffre; et, nous l'avons déjà dit, comme elles saisissent avec empressement toutes les occasions de proti'ger un homme pour lui faire sentir leur supériorité, dans la position où se trouvaient Henriette et Tristan, elles s'approchent de l'homme qui paraît malheureux, peut-être à catise d'elles, prenant une petite mine adorable de fausse charité, et lui disent avec un ton charmant : — Vous souffrez, mon ami ?
Ce à quoi l'homme répond en levant les yeux au ciel, en pressant la main qu'on lui tend et en poussant un soupir qu'il semble avoir voulu longtemps étoulTer, ce qui dans toutes les langues humaines veut dire: Oh! beaucoup! et ce qui est complètement faux.
L'homme qui sent tju'il gagne à celte petite comédie quelques moments d'abandon qu'on lui reprochera plus tard se garde bien de l'interrompre ; il se confit dans sa mélancolie, reste quelques instants comme plongé dans ses pensées, puis tourne la tète du côté de celle qui lui parle, la regarde d'un de ses regards profonds et doux qui n'appartiennent qu'aux amants, lui sourit et dit, comme en extase: — Oh ! vous êtes bonne- vous, merci ! Après (juoi le silence éloquent recommence, et l'un semble reprendre les pensées de tristesse et l'auu-e les pensées de coo-
Il y a dans la nature et dans la vie des choses tellement conlacrées, que tout individu qui vient au monde doit s'y soumettre an jour. Ainsi, tout être créé qui n'est pas un rustre, croit à sa spécialité et se dit qu'il lui est arrivé à lui des choses qui n'arrivent pas aux autres, et qu'il emploie pour réussir des moyens inconnus jusqu'alors; c'est faux : tout homme, s'ii est juste, toute femme, si elle est franche, avouera qu'il a toujours réussi et vu réussir par les mêmes moyens; que les serrements de main, les soupirs, les yeux en l'air, les mots à voix basse, les teints pâles et les poitrines oppressées sont le catéchisme ordinaire et nature] de l'amour, catéchism.e qu'on étudie sérieusement à dix-huit ans, qu'on sait par cœur à vingt et qu'on répète à tout âge, et toujours avec le même succès.
Nous ne prétendons pas changer ni même blâmer ce qui existe; nous constatons simplement ce qui, existant depuis six mille ans, prouve l'ignorance croissante des nations qui conservent l'habitude sans paraître s'apeicevoir de l'abus. Et après tout, pourquoi changerait-on de méthode ? Beaucoup de femmes de notre teinps ont voulu simplitier l'intérêt de ces petits drames quotidiens, et arrivent tout de suite au premier acte sans jouer le prologue Eh bien! franchement, c'est moins amusant que l'ancienne manière.
Tout excentrique que paraissait Henriette, elle se laissait, tomme les autres femmes, prendre à ces dehors de tristesse, et, compatissante à Tristan, abandonnait sa main à sa main et son âme à son âme; et celui-ci se laissait aller au bonheur d'être plaint par une femme jeune et belle et se gardait bien de dire un mot.
Ce fut Henriette qui la première rompit le silence ;
— Vous aurais-je fait de la peine, ami? dit-elle. — Non, madame : peut-on blesser avec mie voix si douce? mais votre voix, toute mélodieuse qu'elle est, a réveillé avec un seul rac t les pensées tristes endormies au fond de mon cœur, et les sou venirs doulom-eux qui pour un instant avaient fait place aïK espérances. — Eh bien ! puisque c'est moi qui ai blessé, c'est à moi de guérir : que puis-je faire pour cela? — Rien, madame, si ce n'est de rester bonne, comme vous l'avez toujours été pour votre domestique Joseph et pour votre esclave Tristan.
Henriette sourit et s'arrangea de façon, sans le savoir, à lui répondre par un sourire à la fois triste et reconnaissant.
— Croyez-vous donc, continua la jeune femme, parce <ju§
fl AVENTURES
VOUS m'avez vue légère et folle, que je sois incapable d'ane pensée sérieuse et d'une action sainte? dctrompez-vous, monsieur, fit-elle avec une moue de reproche; Dieu a donné à la femme k- double pouvoir de faire oublier le passé ef de faire espérer dans l'avenir, et Dieu m'a laissée prendre la part des biens qu'il donne à toutes. Vous verrez, je suis bonne, Louise reviendra; je l'aimorai bien, et si elle ne revient pas, eh bien ! vous trouverez le soir, en vous promenant siu" le bord de notre lac, quelque enchanteresse merveilleuse qui la remplacera, et quelque nouvel amour qui, comme l'eau du Lélhé, vous donnera l'oubli, c'est-à-dire le bonheur.
Tristan poussa un soupir; Henriette pressa la main de Tristan.
ils suivaient donc tranquillement la route que suivent deux amoureux ^^pi veulent s'avo.ier qu'ils s'aiment sans se le dire. D'ailleurs, la nature semblait être d'intelligence avec leur pensée; le jour venait de se lever, et le soleil, au milieu de ses nuages de pourpre, comme vn roi au milieu de sa cour, voulait bien souriie au monde: de sorte que les fleurs, les arbres et les oiseaux profitaient de ccte fcûuiie volonté du maître pour parfumer, braire et chanter tout h leur aise. Tout le monde l'a dit et heureusement tout le monde le dira encore, car il y a des vérités hicontestables qui, comme la parole de Dieu, laisseront passer les siècles sans passer ; rien n'anime les sens chez les uns, le cœur chez les autres, comme ces mille bruits du matin que tous les êtres créés se permettent d'envoyer au Créatem-, à qui sans doute ils sont agréables; — car à chaque aurore, il donne les mômes rayons, en échange des mêmes chants que la veilla
Comment donc alors se serait-il pu faire que deux jeunes gens, jetés et isolés tous deux au miUeu de celle nature ruisselante de parfums, de chants et d'amour, n'en oussent pu S absorbé un peu, et ne fussent pas devenus, sinon du cœur, du moins de la bouche, l'écho momentané de tottc harmonie universelle?
Comme nous "avons dit, c'était dans les premiers jours de juin, et il n'y avait pas loni;leinps «jue la campagne avait ôté son manli'àu de neige, doublée de brume, pour se livrer toute nue aux baisers du soleil. Il est vrai que son amant la cJuvrail pudiquoment de gazon, de feuilles et de fleurs Mais elle itait encore toute palpitante de bonheur, toute fitiguée d'amour, et il y avait dans l'air des mots mystérieux qui ne pouvaient êliij que les murmures des amours puissantes et éternelles du solci et de la iene»
Quana vient le printemps, le cimetière, ce gardien des morts^ et !e cœur, ce gardien des souvenirs, se couvrent Tim de fleurs l'autre d'illusions nouvelles; et de même qu'en voyant les premières feuilles écloses au soleil on oublie les branches aesséthées de l'hiver, de même l'âme oublie la tristesse passée, si bien que Tristan, emporté sans secousse dans une voiture légère aux côtés d^une des plus jolies femmes de Paris, commençait à laisser sa vie se dérouler comme elle pouvait entre les mains du basard ou de la Providence.
Tout était si calme et si serein autour de lui et même en lui, qu'il ne pouvait penser qu'on fit autre chose à pareille heure et par un pareil temps, que d'ouvrir sa fenêtre au soleil et son cœur à Pespoir. Puis tout ce qui s'était passé pour lui depuis quelque temps avait un caractère si étrange d'invraisemblance^, qu'il en arrivait à douter de cette portion de sa vie comme d'un rêve, et à être convaincu par moments que cette voiture l'emportait vers Louise, et qu'il allait continuer sa vie passée, qui ne pouvait être qu'interrompue et non brisée.
Quant à Henriette, pendant ce temps, elle jetait furtivement sur Tristan de ces longs regards microscopiques qui grossissent, surtout à l'endroit des défauts et des ridicuïes, aux yeux de la femme, l'homme qu'elles aiment ou pourraient aimer. Mais, malheureusement pour Louise, Tristan n'avait aucun défaut n aucun ridicule. Il était même difficile d'avoir une figure plus noble et plus distinguée, et de porter à la fois avec plus de grâce et moins d'iiabitude le costume qu'il avait été forcé de prendre pour quitter la France.
Les relais se suivaient et se ressemblaient tous. D'abord Tristan mettait la serviette sur son bras comme un domestique, puis il la mettait sur ses genoux, et, comme un ami, s'asseyait auprès d'Henriette. La route fuyait derrière eux lentement, il est ^ rai, car quelque pensée et quelques émotions qu'on ait au cœur, le pcstillon français n'en va pas plus vite.
Henriette et Tristan eurent encore dans la journée quelques inoments de causerie, mais il était évident que leurs parole» n'étaient que le masque de leurs pensées, et la conversation s'interrompait souvent, car, entre deux jeunes gens qui s'aiment déjà, quand le cœur n'ose parler, la bouche se tait vite.
Ou l'on voyage pour arriver, alors on dort; ou Ton voyage pour voyager, alors on veille. Tristan veillait, lui ; et, aux clartés de Phébé, qui, ce soir-là sans doute, était brouillée avec Endy-
mion, car aucun nuage au ciel ne pouvait leur servir d'alcôrs, rristan regardait dormir Henriette. Il avait eu trop de bonheur la nuit précédente à sentir sur son épaule la tête blonde et parfumée de la jeune femme poiu: se hasarder à dormir, et il attendait Impatiemment que, comme la veille, un choc ami fit glisser le long des moelleuses parois de la voiture celle figure charmante, qui, si elle avait les yeux fermés par le soleil, aiVait la bouche entrouverte comme pour un baiser.
Le choc ami se fit attendre. La route était d'une régularité désespérante, et les chevaux, qui probablement dormaient aussi, rêvaient qu'ils allaient au pas, et, cette fois, le rêve était vrai. Vingt fois Tristan approcha sa main de celle de la jeune femme, et vingt fois il la retira avec un battement de cœur afifreux, et resta comme en extase devant cette bouche charmante dont un seul mot eût pu le rendre heureux. Alors il se retournait, ouvrait la glace de la voiture, faisait tous les bruits qui peuvent paraître accidentels et grâce auxquels il pouvait réveiller Henriette, car tout lui paraissait plus agréable que ce sommeil profond qui laissait son cœur dans le doute; mais rien ne réveilla la belle endormie.
11 cria au postillon :
— Allons ! mon ami, allons !
Il se retourna, mais Henriette n'avait pas changé de position. Il est vrai que, si dans ce moment la lune eût continué d'éclairer le joli visage de sa compagne de voyage, Tristan, avec un peu d'attendon, eût pu voir se dessiner sur sa bouche un sourire imperceptible et railleur : donc Henriette, qui ne dormait pas, se garda bien de se réveiller et voulut voir jusqu't'ù irait celte petite comédie.
Ti istan, pendant quelques instants, fit le résigné et se rejeta au fond de la voiture; mais bientôt il n'y put tenir. La veille le brûlait et il lui était impossible de dormir; il ne comprenait pas comment, au milieu de ce calme et de ce silence, cachés comme ils l'étaient aui yeux de tous, lui et Henriette pouvaient faire autre chose que d'être dans les bras l'un de l'autre ; mais comme il était bien convaincu qu'Henriette ne commencerait pas, il se résolut enfin à commencer.
Henriette, en dormant, avait négligemment, ou peut-être même avec intention, laissé glisser sa main, et c'était celte main merveilleuse sur laqueUe, comme un voleui-, Tristan fixait les jeui, et de laquelle, avec les airs les plus IndifTérents, il
approchait la sienne pour voir si, comme la sensitive, elle se retirerait au loucher; mais, par une étrange fatalité, toutes les fois <}ue les deux mains allaient se joindre, c'était toujours eelle de Tristan qui se relirait, ce qui faisait que le sourire dessiné sur la bouche d'Henriette devenait de plus en plus visible et de plus en plus railleur. Mais ce sont surtout les choses qu'on doit voir qu'on ne voit pas; et Tristan, occupé de sa main, ne pensait pas à la bouche, qui, dans ses combinaisons, ne venait que longtemps après la main.
Cependant il tourna sa tête dans le coin de la voiture, et, avec sa main dioite, il se mit à chercher cette main gauche qu'il ambitionnait, de façon que, si Henriette se réveillait, elle pût croire que c'était le hasard qui était cause de cette rencontre de leurs deux mains. 11 toucha d'abord le bout des doigts ; Henriette ne bougea pas. On ne peut savoir les battements de coeur qu'éprouve un homme qui a déjà touché la première phalange d'un doigt, et qui va toucher la seconde. Tristan se hasarda et empiéta encore : même immobilité de la part de la main. Tristan, tout en désirant qu'Henriette continuât de dormir, n'eût pai été fâché qu'elle se réveillât, car cette main, tenue dans la sienne, était im aveu assez franc pour qu'il ne fût pas forcé d'en faire d'autre, et, en somme, baiser la main d'une femme qui ne s'en aperçoit pas, n'est guère le moyen de lui faii'e voir qu'on l'aime.
Tristan faillit se trouver mal; il venait de passer des doigts au poignet, et il tenait maintenant la main de la belle dormeuse dans la sienne, sans oser bouger, comme un enfant qui vient de prendre un oiseau et qui tremble qu'il ne s'envole. Mais ce n'était pas encore assez ; il glissa ses doigts par-dessous sa conquête, abaissa un peu la tête, et du bout de ses lèvres, imprima dessus le baiser le plus furtif qui ait jamais été donné par un amant à sa maîtresse. Henriette ne û(. pas le moindre mouvement. Tristan réitéra; même silence. Si le jeune homme n'eût pas été un enfant en matière d'amour, il aurait compris i ut de suite en voyant Hem-iette si profondément endormie, qu'elle ne dormaiil pas.
La voiture s'arrêta. Henriette fit comme si elle se r«? veillai t. Tristan passa la tête par la portière, de l'air le plus indifférent du monde. Puis il se retourna, et voyant sa compagne éveillée •
— Vous avez bien dormi, madame? — Très-bien, et vous"?
fO AVENTURES
— Moi aussi. — Et vous n'avez pas rêve? — Non. — J'ai rêvé, moi. — Et peut-on savoir ce que vous avez rêvé? — Est-ce que, comme votre iiomonyme, Joseph, vous expliquez les songes?
— Peut-être. — Eh bien\ j''ai rêvé que vous aviez retiouvé Louise, et que vous étiez si content de la revoir, que même pendant son sommeil vous lui baisiez les mains.
Tristan rougit et ne répondit pas.
Le postillon s'approcha de la voiture.
— Madame s'aiicte-t-clle ici ce soir?
Henriette regarda Tristan et lui dit:
— Joseph, demandez et choisissez-moi une chambre bien éloigné de tout bruit, je veux continuer mon sommeil.
Tristan descendit de la voiture, et sentit en descendant de la voiture la maui d'Henriette qui, par hasard sans doute, effleurait la sienne.
Vers minuit à peu près, une bonne, en traversant un corridor de l'hôtel, entendit le parquet crier sous de;^ pas qu'on faisait aussi légers que possible. Elle s'approcha curieusement. Mais à peine eut-elle paru avec sa lumière, que l'ombre mystérieuse disparut derrière une porte qui se referma \iolemment.
Et le lendemain les oiseaux, qui se connaissent en langue d'amour, se disaient entre eui qu'ils avaient vu passer une voiture emportant deux jeunes et beaux amouieux qui se parlaient bien bas.
Et le soleil se leva comme d'ordinaire; seulement il parut à Tristan encore plus beau que la veille.
Les deux amantS'
En effet, le lendemain matin, Henriette s'était levée de bonne heure, et comme une femme habituée aux voyages, elle était descendue commander elle-même son déjeuner et avait donné l'ordre qu'on réveillât son domestitiue en disant qu'elle voulait se remettie en route tout de suite. Puis elle 4lait. passée dans la salle â manger tapissée de papier représentant des chasses indiennes avec des tigres roses, des hommes jaunes, un ciel vert et des arbres bleus, avait, à travers ses pensées, fait semblant de regarder ces caricatures, et ne s'était retoui"ûé« qu'au bruit que faisait Tristan en ouvrant la porte.
Celui-ci s'était approché d'Henriette respectueusement le chapeau à la maift. Alors elle lui dit avec un soui-ire que lui seul pouvait comprendre,,
— Asseyez-vous là, Joseph, et déjeunez en même temps que moi pour ne pas perdre de temps. Pendant le déjeuner, on avait été commander les chevaux, et vingt minutes après la voiture disparaissait aux regards ébahis et naturellement stupides des gens de l'auberge.
Au relais suivant Tristan quitta son siège et s'approcha de la portière, afin de demander les ordres de la comtesse; celle-ci ne lui répondit qu^en lui faisant signe de venir s'asseoir à côté d'elle, jusqu'à ce que la voiture eût quitté le village qui, à chaque maison, offrait un curieux. La jeune femme ne dit rien à son amant, si l'on peut appeler ne rien dire presser la main de l'homme que l'on aime, s'appuyer sur lui et laisser ses cheveux caresser son visage.
Du reste, les amoureux ont bien fait d'inventer cette façon tacite de se dire qu'ils s'aimaient! l'usage en est commode et peut se suivre dans tous les pays. De cette façon-là , en ne disant rien, on ne se trompe pas, et l'on est libre de supposer tout ce que l'on veut, ce qui d'un côté met la délicatesse à l'abri, et de l'autre donne le champ libre à la fatuité. L'homme et la femme, convaincus de la vérité de cet axiome, ont fini par se prouver que le silence est décidément la langue, du cœur .
Henriette et Tristan en usaient donc assez largement. Tristan craignait toujoiu-s de dire un mot ridicule à cette femme excentrique ; pauvre Tristan ! qui ne savait pas encore que l'excentricité des femmes n'est jamais que factice, et que, comme le disait un grand philosophe de cette époque, les femmes ne diffèrent entre elles que par l'orthographe.
— Vous m'aimez? disait Henrie.tte. — Si je vous aime ! disait Tristan à voix basse, oh ! oui, je vous aime ! — Et vous m'aimerez longtemps? — Toujours. — Toujours ! ajouta-t-elle avec un ton de doute; et Louise? — Louise! dit Tristan en devenant soucieux, encore Louise ! comme s'il eiit voulu effacer à la fois ce nom de ses lèvres et ce souvenir de sa pensée. Oh ! ne parlons pas de Louise, madame! parlons de vous; ne parions pas des autres, mon ange, parlons de toi. — De moi '. elv. qui sait si vous ne me méprisez pas déjà^ — Te mépriser I et poiuquoi? — Parce que je n'ai vu que mon amour et que j'aurais dû voir mon honneur; parce que si je suis libre, vous ne VèU^s pas.
ya- AVENTURÉS
vous, et que cet avenir que j'avais rêvé pour nous deux se brisera bientôt, et que je resterai seule ! — Et pourquoi Dieu ne réaliseraii-il pas ce que vous avez rêvé? Vous en veut-il donc encore d'avoir quitté le ciel? — Eufant ! toujours de l'esprit au lieu de cœur! nous autres femmes, nous ne parl.ns pas ainsi. C'est peut-être pour cela que vous nous aime/, moins. Mon Tristan, comme nous serions heureux! si tu savais comme notre lac est beau, et comme nous aurions de bonnes el mystérieuses promenades le soir! — Et qui empêche que cela soit? — C'est que j'ai fait une chose que je ne vous ai pas encore dite. C'est qu'avant de quitter Paris, je suis allée chez vous; j'ai écrit à Louise dans le cas où elle reviendrait d'ici à un mois, et je ne serais pas étonnée delà voir arriver dans fjuelqut's jours. Cette fois Tristan devint réellement soucieux, car il aimait tendrement Louise, et en ce moment même, malgré la beauté de sa nouvelle maîtresse, malgré tout le charme ({u'elle répandait autour d'elle, c'est encore avec Louise, nous le pensons du moins, qu'il eût voulu faire ces longues et mystérieuses promenades que lui promettait Henriette. A partir de ce moment il fallait qu'il se laissât aller aux caprices de sa destinée. Sa \ie avait depuis quelque temps des phases et des iirégularités si étranges que, poui' peu que cela continuât ainsi, l'avenir devait lui garde»' des événements bien terribles ou bien bouffons; et puisqu'en attendant ces événements , Dieu lui envoyait une femme jeune et belle pour faire la moitié de sa route, il n'avait pas encore trop à se plaindre ; aussi se retourna-t-il vers Henriette avec un regard plein d'amour et de reconnaissance. — Espérons, lui dit-il. — Espérons, reprit Henriette ; le mot est étrange. Espérons; quoi? que Louise reviendra? et alors vous ne m'aimez pas, ou qu'elle ne reviendra pas? et alors vous n'aimez pas Louise. Sortez de là, monsieur le poëte. — Espérons, continua Tristan, que Louise sera assez heureuse à Paris pour ne pas venir cheicher le bonheur si loin. — Merci, Tristan, mais je ne suis pas comme les autres femme, moi, égoïste et ne s'occupant que de leur amoui', sans savoir si dan>^ cet amom est le nouheur de l'homme qu'elles aiment. Non, Tristan, si Louise ne revient pas , à moi toute ta vie , à toi toute la mienne. Nous aurons une existence calme et transparente- comme nos soirées d'Italie, nous vivrons l'un pour l'autre, et nous oublierons pom' qu'on nous oublie, tu le veux bien, n'est-ce pas? Songe que je n'ai jamais aimé, moi, et que Dieu ne t'eût pas jeté
ainsi mourant et ensanglanté sur mon chemin s'il ne m'avait choisie pour ton ange, et si je n'avais dû après avoir guéri les blessures du corps, consoler les donleurs de l'âme. Que m'importe Paris? je n'y reviendrai jamais; que m'importe le monde? je le hais. Nous aurons là-bas, sur le bord du lac, deux maisons jumelles comme nos cœurs, pleines de calme comme notre amour, et nous nous ferons notre paradis en attendant que Dieu nous donne le sien; — voilà ce que je rêve. Eh bien! vois si ie suis bonne et si je t'aime : si Louise revient, ce sera la même vie et le même bonheur; seulement au lieu de moi, ce sera elle; au lieu de me promener le soir avec toi, je vous regarderai passer tous les deux, et j'aurai fait pour toi tout ce qu'on pouvait faire. Te dire que je n'en souffrirai pas, ce serait mentir, et, peut-être, quand le soir sera descendu sur le lac et que je vous verrai comme l'ombre de mon bonheur passer sous mes yeux en vous tenant enlacés, elle te disant les mots que j'aurais voulu te dire, toi lui disant ce que tu m'aurais dit, — j'avoue que je serai triste et que je pleurerai quelquefois dans ma chambre sombre et vide comme mon cœuf. -— Oh ! vous êtes bonne, Henriette, je vous aime. — Oui, aimez-moi, car, jusqu'ici, ce qui a fait mon caractère excentrique et mon existence bizarre, c'est l'ignorance où j'étais d'un amour réel; j'avais besoin de dépenser cette vie que j'aurais donnée, calme et retirée, à un homme que j'eusse choisi et que je te donnerai à toi; puis, pour que cette vie monotone ne t'ennuie pas, nous voyagerons, nous irons où tu voudras, dans l'Inde, au bout du monde; la vie est partout. Nous vivrons toujours ensemble, et il n'y aura que nous deux dans la création. Tu verras, je suis à la fois une femme et une amie, aimante comme l'une et dévouée comme l'autre. Je suis forte : je ne crains rien. Nous monterons à cheval, nous chasserons le tigre. Tu verras si je suis brave, tu verras comme nous serons heureux; tout cela. ajouta-t-ellt*dvec un soupir, si Louise ne revient pas.
Voilà ce qu'ils se disaient, et ils se parlaient si bas , que s'ils n'avaient e^'leur cœur, ils n'auraient pu s'entendre.
Cependant, si lentement que marchent des chevaux, il anive toujours im moment où le chemin diminue, surtout quand, pour compenser la paresse des postillons, on a, conune Tristan et Henriette , de ces longues causeries d'amoureux qui abrègent tant un voyage.
La nuit était donc revenue, mais ce n'était plus comnoe la
veille, et dès les premières ombres, Henrirtte s'était abandoniiée à Tristan, qui, tremblant, non plus de crainte mais d'amour, la tenait entre ses bras: c'était là réalité de son rêve: cette main qu'il n'osait toucher, il la tenait maintenant dans les siennes, ce knot qu'il enviait, on le lui redisait à chaque instant j au milieu du même calme, de la même sérénité, dt; la même poésie. Certes, dans le connnencement d'un amoui- sérieux ou non, ce qu'il y a de charmant, c'est qu'on y va de bonne foi et qu'on est bien convaincu qu't>n s'aime. 11 y a alors des moments de bonheur réel, de félicité parfaite qu'un mot peut ternir, qu'im soupçon peut cflacer, mais qui, si courts qu'ils soient, si \ite qu'ils passent, n'en ont pas moins un parfum enivrant, qui'heureusement reiiait aussi souvent qu'il s'évanouit.
Les circonstances, qui s'amusent presque toujours à arranger la vie des hommes contre lem" volonté et surtout contre leur bonheur, venaient de mettre Tristan dans une position assez ridicule, pour ne pas dire fatale. Dans le premier moment d'enivrement et de vanité que lui causait ce que dans le monde on eût a[»pelé une bonne fortune , il oubliait à la fois le passé et l'avenir.
Le |)assé plein de douleurs partagées avec Louise, l'avenir qui semblait ne pouvoir ètreheuieux que sans elle, et qui, basé entièrement siu' le caprice d'une femme, pouvait en un instant s'assombrir. Puis une pensée qui venait souvent à Tristan et qui le rendait rêveur, c'était son infériorité auprès d'Hemiette. Comme ami, il pouvait à la rigueur accepter les services que cette femme lui lendrait; mais comme amant, il ne le pouvait plus : et il se trouvait ne pouvoir plus vivre avec Louise, à moins de la tromper, ni avec Hemiette, à moins de partager sa fortune. D'un côté il y avait la misère, de lautre l'infamie. Aussi, ce pauvre Tristan , au milieu de ses transports de joie el de ses bai>ers d'amour, rougissait et devenait sombre tout à coup, en voyant Hemiette donner au postillon ou au maitro d'auherge un argent (ju'il n'av;iitpas, et qu'il n'entrevoyait pas le mojiMi de gagner.
Ueuieuscinenl les femmes, quand elles aiment, ont une cerlame délicatesse qu'elles (»crdent, il faut ic dire, cussiiôl qu'elles n'aiment plus. Henriette avait donc eu la même pensée que Tiisian, mais elle avait dans son esprit arrangô tout de façon à concilier les scrupiUes et le cœur. Ainsi, quand elle -,¥oyalt son amant s'écarter d'elle avec un soupir, elle compre-'
aail que c'était cette idée qm, comme une ombre , passait sur sa joie.
Elle lui prenait la main, et re'pondait sans qu'il l'eût émise & cette pensée intérieure, et lui disait : Ne pense pas à tout cela, et espère.
Enfin, tout en rêvant le soir, tout en causant la mut, tout en s'aimant toujours, on était arrivé à Genève; et le postillon, vingt minutes avant d'entrer dans la ville, avait ciié à Henriette : Nous ne sommes plus en France ; — nouvelle qui n'avait pas été très-désagréable à Tristan, lequel, comme on le sait, avait bien involontaiiement tué ce pauvre Chartes, et craignait qu'ayant trouvé le cada^Te, on ne fût à la recherche de lassassin.
Henriette proposa de s'arrêter à Genève. C'était une de ces propositions qui ne peuvent être refusées, surtout quand, comme Tristan, on est fatigué du voyage et amoureux de sa maîtresse.
Ils descendirent donc de la voiture. Tristan, toujours dans son rôle de domestique qu'il ne pouvait quitter, puisqu'il fallait à chaque instant montrer le passe-port, mais se dédommageant, quand il était seul avec Henriette, de ce nom de Joseph qu'elle lui donnait devant les autres.
Puis, au voyage fatigant de la chaise de poste succéda celui du bateau à vapeur ; et le lendemain, madame de Lindsay, toujours accompagnée de Joseph, se mit en route pour Lauzanne, et traversa le lac Léman, cette nappe bleue qui semblerait à l'horizon se réunir au ciel, s'il n'y avait sur les flancs d'énormes montagnes qui s'y opposent. Du reste, si jamais paradis paraissait avoir été fait pour deux amants, c'était celui que (".as rives du lac déroulaient sous les yeux de la belle voyageuse, avec des villas pleines de rayons et de parfums, de chants et de fleurs, et qui semblaient les esquisses de celle de Sorrente et de Baia. Aussi Tristan, assis sm- le bord du bateau, la tête appuyée sur sa main, regardait ces sites capricierux, ces montagnes nuageuses et ces petites maisons blanches, groupées comme des nids de cygnes qui se chauffent au soleil passer devant ses yeux, apportant chacxme à son àme une pensée en même temps qu'un parfum. Eh bien! nous devons le dire la femme qu'il rêvait dans ces villas aux grands arbres, ce n'était paa madame de Lindsay; et si quelquefois, en se retournant, il n'eût aperçu sa maîtresse qixi, avec vm soiirire, le rappelait à
!a réalité, il eût fini par croire que ni sa pensée ni la brise ne pouvaient nrentir, et que Louise allaitée montrer à lui.
Alors il passait la main sur son front, se levait et se promenait à grands pas, allait à la poup*" du bateau, et là regardait fuir et s'eifaoer l'horizon. Puis, il se disait: derri(;rc cet horizon il en est un autre, puis un autre encore ; derrière ces montagnes sont d'autres montagnes encore, derrière ce pays au ciel bleu, aux flots d'azur, aux villas splendides, est un autre pays aux rues tortueuses, au ciel gris, aux maisews maussades: cet autre pays, c'est la France, c'est Paris, c'est la me Saint-Jacques, c'est Louise.
Alors, comme par un effet d'optique, tout changeait, et le jeune homme revoyait sa chambre qu'il avait laissée si triste, mais qui, à l'heme où il pensait à elle, devait s'illuminer d'im rayon de soleil, et se laisser bercer par les bruits de la rue; sa chambre qu'il eût préférée à cette hevire au palais qu'il allait trouver, et dont chaque élan du bateau l'éloignait peut-être pour toujom-s.
On ne s'arrête plus une fois qu'on s'est mis à redescendre ses souvenirs, cette échelle sans un, dont chaque échelon est une tiiatcsse, un regret ou un remords; et quand on est loin des objets qu'on a aimés, la pensée qui les retrace les dépeint plus chairaants ou plus sombres qu'ils ne le sont en réalité. Ainsi, près de madame de Lindsay, Louise paraissait à Tristan nulle fois plus aimée ; et peut-être, s'il eût retrouvé Louise , pour laifuelie, en ce moment, il eût donné sa maîtresse, peut-être eût-il regretté Henriette; ou si toutes deux avaient pu se ti'ouver dans la môme villa, eût-il, dans son coem', associé ces deux amours sans crainte et sans remords. L'homme a toujours besoin de la chose qu'il n'a pas; et comme la distance eflace les défauts et augmente les charmes, il s'ensuit que plus Trisfan s'éloignait de Louise, plus il l'aimait.
Quant à Ileurielte, pour qui, sur le bateau à vapeur, Tristan n'était qu'un domestique, elle préparait en elle-mùme les moyens de lui faiie partager sa fortune sans blesser son amompropre et sans altérer son amour.
Les autres voyageurs dormaient, Biangeaieat ou {uimiost.
Où Trbtan a tort de croire à ce que lui dit Henrî<!fte.
Or, il y avait à cette é^oqae, sur les bords du lac Majeur, auprès de Raveno, deux petites maisons qui, corrmie deux sœurs jumelles, avaient le même visage et la même fraîcheur, et qui, s^avançant jusqu'au bord de Teau, rendaient au lac, en échange de ses murmures et de son miroir, leur calme et leurs parfums. On eût dit de loin deux nids de blanches colombes, dormant abritées par les montagnes, et bercées par la chanson des eaux. Lem- façade était blanche, et sur leurs fenêtx'e? /abaissaient, comme de grandes paupières, les stores aux liantes coulems, versant l'ombre et le repos. Enfin on sentait, en passant devant ces grands arbres qui se balançaient au vent du soir, pleins d'oiseaux, qui comme les notes ailées d'un concert vivant, voltigeaient de branche en branche, quek[ue chose de doux comme la prière d'un enfant, et de mystérieux comme l'amoiu- d'une jeune fille. De temps à autre, sur la route brûlante, passait quelque paysan fatigué, car il faut toujours qu'une chose humaine anime la nature de Dieu; mais rien ne s'interrompait à ce bruit momentané, et l^œuvre des choses créées s'accomplissait chaque jour avec la même harmonie que la veille.
Autour de ces deux maisons se groupaient naturellement d'autres villas, sur le front blanc desquelles le soleil aimait à se reposer; si bien qu'à une certaine distance, et vues des montagnes de l'autre rive, elles semblaient jaillir du sein du gazon, semblables aux grands lis aimés de la vierge.
Cependant ces deux petites maisons dont nous venons de parler, encadrées chacune dans un mur, étaient séparées l'une de l'autre par une centaine de pas environ. On eût dit que, quoique entièrement pareilles, elles n'avaient consenti à vivre bien ensemble qu'à la condition qu'elles ne seraient pas entièrement ré«inies. Ces deux maisons étaient celles du baron et de la baronne de Lindsay, et c'étaient là que venaient Henriette et Tristan, lesquels avaient déjà-craversé le Siraplon, passé par Cienola, et après s'être arrêtés quelque temps à Domo-d'Ossola^, ne devaient pas tarder d'arriver à Raveno.
Fn effet, im matin, au milieu d'un nuage de poussière sou»
levée par le galop de quatre chevaux, une chaise de poste parcourait la route qiii longeait les rives du lac.
Tristan avait quitté son costume de domestique et se trouvait assis à côté d'Henriette, qui semblait toute à la joie de revoii son beau lac.
— Voyez, disau-elle, c'est là-bas ! ces deux petites maisons blanches, les voyez-vous? — Oui. — Voyez-vous bien? — Certainement! — Elles sont en tous points sembablcs; vous choi» sirez celle que vous voudrez, monsieur le docteur. — Très-bien.
— Vous savez bien votre rôle'»' — l'arfaitemcnt! — Vous m'avez sauvé la vie. — Juste le contraire de la vérité. — Vous voyagiez comme moi. — Et pour ne pas pei dre mes soins, et me prouver votre reconnaissance, vous m'avez emmené avec vous.
— Vous savez, mon cher Tristan, qu'on est toujours, surtout nous autres femmes, l'çsclave des domestiques, et qu'il faut, sous peine de tourments continuels, leur donner la raison de tout ce qu'on fait. Eh bien ! voilà celle de votre présence, elle est mauvaise, mais elle suffit. — Vous êtes un ange! — Vous m'aimez? — Toujours. — C'est tout ce que je vous demande. Puis je vous donne la maison qu'habitait M. de Lindsay. Vous devenez amoureux forcé de ce pays, et vous restez jusqu'à ce que Louise arrive. — Encore ! fit le jeune homme avec un ton de reproche. — Pardon, reprit Henriette en souriant, mais-il faut bien de temps en temps retomber dans la réalité.
Quelques minutes après, la voiture s'arrètîdt devant la première de ces deux villas.
Les gens de la maison accoururent au-devant de leur maîtresse, la saluant de toutes les démonstrations de joie servile que possèdent si bien les domestiques italiens, et regardant cui'icusement Tristan.
— Docteui-, fil Meiuietle en se tournant vers lui, voulez-vous venir visiter ma maison avant de voir la vôtre?
Tristan s'inclina et suivit madame de Lindsay.
Pendant ce temps les domestiques déchaigeaient la voiture €l faisaient porter à part toutes les malles sur lesquelles il y Avail le uiiin de Tristan.
Les deux jeunes gens se mirent donc à parcourir la maison, chanûante pour lun, nouvelle pour l'autre. Madame de Lindsay regardait chaque chose avec amour; et cliaque cliose, arbres, fleurs, semblaient lui ro|)ondrc par un somii'e. Comme si les
ciscaui, malgré la longue absence, eussenl reconnn tme ancienne amie, aucun d'eux ne s'envola à ce bruit inaccoutumé, et le concert continua sans interruption. Henriette traversa le jardin et entra dans la maison, qui était meublée avec un goût mervei'leiu. On se fût cru transporté dans les salons et les boudoirs les plus capricieux de Paris. Tout ce que la recherche et le désœuvrement peuvent inventer de luxe étoilait cette demeure, et l'on devinait partout les prévenances de l'homme élégant et riche, qui cherchait à compenser l'îimour qu'il ne pouvait donner par tout ce que la fantaisie peut rêver de charnues extérieurs. C'étaient de vastes salles peintes à fresques e< peuplées de tout un monde de divinités antiques, de faunes souriants, de nymphes fm'tives et d'amours joufflus, avec de larges fenêtres ouvrant sur un horizon de camélias; c'étaient de petits boudoirs mystérieusement éclaués, et laissant filtrer à travers leurs rideaux de satin juste ce qull fallait de jour pour montrer la divinité de cet olympe en miniature; c'étaient des salles de bain tout en marhro, comme celles de Pompéi et d'Herculamun, ces villes merveilleuses que Dieu a enfouies pour les conserver. C'étaient dt longues serres où l'on dormait d''un sommeil parfumé, abrité que Ton était sous les grandes feuilles des arbres de l'Inde, ce paradis du monde.
Il avait fallu une persévérance inouïe pour rassembler dans cette maison toutes ces choses, qui ont été faites pour encadrer de luxe et de jouissance la vie des femmes. 11 y avait des miniatures de Saxe , qui avaient demandé plus de peine à apporter qu'r faire, et surtout un immense sérail de flem's qui s'inclinaient, et semblaient fatiguées d'amour devant le soleil, leur pacha qui les aime et qui les tue.
Henriette, dans son insouciance de femme, montrait tous ces détails à Tristan, qui s'en affligeait au lieu de les admii'er. Plus il voyait la richesse de cette femme, plus il sentait son infériorité, et il comprenait combien, du jom' où il ne l'aimerait plus, sa position deviendrait humiliante auprès d'elle. Puis une chose affreuse, sinon pour l'amour, du moins pour l'amompropre, c'est de voir à sa maîtresse le luxe qu'elle doit à un autre, et qu'on n'aurait jamais pu et qu'on ne poun-a jamais lui donner- 11 semble que te luxe occupe la moitié de la place qu'on eût vc ulu occuper tout entière dans son esprit et dans son cœur; il semble que chaque objet rappelle un nom qu'on voudrait effacer de Târae comme des lèvres, et que la femme doit
être plus reconnaissante encore à l'homme qui lui a donné ce luxe qu'à celui qni lui donne son amour et sa vie.
Tristan était donc plus que consterné de cette profusion. Son œil s'arrêtait, fixe et morne, sur ces grandes tentures, dont le pinceau de Véronèse a seul le secret, et il comparait tout bas sa chambre désolée et vide à cette fastueuse villa en se disant : Si, au lieu de me trouver mouianl sm- un chemin du bois de Boulogne, Henriette m'avait vu pauvre dans ma mansaide de la rue Saint- Jacques, m'eùt-elle aimé et n'eût-elle pas rougi de moi?
Et Tristan avait raison de penser ainsi, car la moitié de Tamour de madame de Lindsay était de l'orgueil, sans qu'elle s''en doutât peut-être elle-mi-me. Ce qui l'avait charmée en Tristan, c'était la possibilité qu'il lui dût tout et la satisfaction de se dire ; Sans moi il n'existerait pas, ou s'il existait, il serait malheureux , et c'est à moi qu'il doit la vie et tout ce qu'il aura dans l'avenir.
Nous l'avons dit, la distance poétise encore les objets qu'on se rappelle. Ainsi, plus Tristan se voyait entouré de luxe, plus il lui semblait voir Louise environnée de misère.
Quant à Henriette, elle était toute au plaisir de revoir cette maison qu'elle avait quittée depuis un an, et ne s'apercevait pas que son amant était toujours debout et rêveur à la même place.
— Tenez, lui dit-tdle en l'amenant près d'une fenêtre et en lui montrant une plaque noire au bout d'une allée, voulezvous voir comment je tire?
Et elle appela un domestique qui passait portant une malle.
— Gaetano, donnez-moi mes pistolets d'ivoh-e? deux bijoux merveilleux, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan, ciselés par Klagmann. Tirez-vous bien le pistolet, Tristan? — Vous avez vu que je tirais assez mal, reprit le jeune homme, puisqu'à trois pouces je me suis manqué. Le coeur est plus gi-and qu'une mouche, pourtant.
En ce moment, le domestique reparaissait, portant les armes demandées, qui, en effet, étaient d'un travail inouï.
— Remportez ces armes, fil Henriette, et elle demanda à Tristan pardon de lui avoir rappelé un souvenir douloureux.
Puis ils gagnèrent l'autre maison, qui, toute semblable à la première pour le dehors, dilTérail pour le dedans. Ce n'étaient plus les frtisques dorées de l'itahe, c'étaient les tentures sombres du Nord, gardant tout le jour dans leurs plis et ne le lais-
sant arriver sia les grands bahuts noirs que tamisé par leur cinbre. Puis, à la chambre sombre succédait la tente d'im cheî arabe dans un désordre si parfaitement arrangé qu'on eût dit que le chef allait y venir se reposer après quelque combat et rapportant sa capture. La seiTe était pleine d'oiseaux enchantés, ciselés par Dieu lui-même, rubis vivants, diamant c^ailés, fleurs volantes, faisant avec les arbres, les fleurs et les plantes, vm concert harmonieux de notes, de bruissements et de parfmris.
Puis venait une longue galerie de tableaux réunissant toutes Ijs divinités passées et présentes, depuis Raphaël, Rubens et Rembrandt, les rois d'autrefois, jusqu'à Delacroix et Decamps, les rois d'aujom-d'hui. Lord Lindsay était un homme d'esprit et de goût (pii se faisait, comme un dieu particulier, son royaume d'élus et qui n'admettait que ceux qui l'avaient mérité. Cependant cette galerie n'avait pas la roideur et l'ennui des galeries ordinaires, qui n'ont d'autres ornements que les tableaux euxmêmes.
Il y avait sur les meubles de Boule des coupes de Celiini, des vases antiques, des terres cuites de Glodion, des bronzes de Barye, des émaux de Sèvres, des figures de Saxe; sur les murs, des armes de tous les pays, des glaces de Venise. Enfin, venaient les chambres réservées aux hôtes et où le luxe était, sinon sacrifié, du moins cédait au confortable, et le jardin, dont les propriétaires momentanée étaient une belle biche blanche et des daims au regard timide et intelligent.
Quand Henriette parut dans le jardin, la biche la regarda en inclinant la tête de côté, puis elle se mit à bondir vers elle et à lui lécher les mains.
— Tout le monde vous aime ici, dit Tristan. — Et moi, je n'aime que vous, reprit madame Lindsay. Et maintenant, docteur, continua-t-elle assez haut pour qu'on l'entendit, vous n'êtes plus mon hôte, vous êtes mon voisin, et si vous le voulez bien, mon ami: passez donc chez vous, car vous devez avoir besoin de repos. Je vous garde les écuries pour votre réveil.
Tristan quitta Henriette et remonta l'escalier qu'il venait de descendre, entra dans la chambre à coucher et s'assit en rêvant auprès de la fenêtre; il vit madame de Lindsay qui traversait le jardin, accompagnée de sa femme de chambre. Elle se retourna, lui fit un salut de la main, et disparut derrière un massif d'arbres.
Alors^ le jeune homme fit ce nue fait un homme qui a la tête '
es AVENTURES
trop pleine de différentes pensées; il regarda les meuLles pendant des quarts d'Iieure, et n'eût pas pu dire, après les avoir regardés, comment ils étaient faits. 11 se promena en long et en large, s'arrêta, ouvrit des livres, se mit à la fenêtre, et nonchalamment finit par se coucher sur un grand lit à estrades et à colonnes, derrière les rideaux duquel on était toujours gûr de trouver la nuit, puis enfin s'endormit doublement fatigué par le voyage et ses pensées.
Quand Tristan se réveilla, le soleil était déjà couché oepuis lonutenips; il se leva, s'avança vers la fenêtre et vit les étoiles qui faisaient leur œuvre silencietise et nocturne. Tout était calme; la lune éclairait d'un seul rayon toute la maison d'Heniiette, et les grands arbres se balançaient dans sa lueur conune Jes fantômes; on n'entendait rien que ces mille bruits mystérieux qui, réunis, composent le silence de la nuit.
Une liorloge sonna minuit. Tristan comprit que jusqu'au matin il ne pourrait se rendormir, et comme un homme qui voit pour la première fois les lieux où il doit rester longtemps, il voulut profiter de cette heure mystérieuse et favorable pour laisseï- son àme y pidser toute la poésie qu'ils contenaient. Il descendit donc dans le jardin qu'il avait à peine vu, et se mit à le paicourir, se retournant au moindre bruit avec cette peur instinctive <]ue causent, la nuit, les objets et les bniits devant lesquels on passe et qu'on écoute le jour indifféremment et sans émotion, il arriva sur la terrasse et s'y an'èta, considérant ce lac dont chaque flot, reflétant la lune, semblait recou\Tir un minerai d'argent, et comme un somnambule, sans penser et sans voir, ouvrit la porte du jardin et de^jcendit jusqu'à l'endroit où le lac mouillait la terre.
Alors il s'assit et regarda la nuit dont chaque hem^e emportait une obscurité, et qui, à son tour, emportait chaipie heure dans ses voiles.
Celle contemplation dura longtemps à ce qu'il paraît; car le soleil avait déjà paru à l'horizon, lor.'^que Tristan, en entendanl des pas derrière lui, se retoiu'na et vit Henriette (jui lui souriait.
— Déjà rêvant, grand philosophe, dit la comtesse.
• Déjà levée, belle maUnale, répondit Tristan. — Quand on
fi'endort lorsque les étoiles se lèvent, il faut bien se réveilleï
quand elles se couchent. — Depuis minuit je ne dors plus. —
Et qu'avez- vous fait? — J'ai rêvé, comme vous le dites. — A quoi?
— A vous. — Flattem-? — De quoi voulez-vous que je rêve îa nuit? A quoi voulez-vous que je rùve le joui-, si ce n'est à vous? Seulement mon rêve est si beau que je doute toujours au réveil s'il est \Ta\, et je crains sans cesse que, pareil à ces pauvres qui rêvent qu'ils ^ont rois et qui voient en se réveillant disparaître leur couronne, je ne rêve, moi, que je suis aimé, et je ne voie le matin s'eflacer vcjtre amour.
— Pauvre don Juan! que, comme Haïdé, vous recueillez mou< rant, soi" votre rivage, et que vous réchauffez sur votre cœur. Rêvez de moi, ami, je suis toute à vous, et soyez tranquille! au réveil la réalité continuera le rêve. Et, ajouta la comtesse à Toix basse et en s'asseyant près de Tristan, pour que vous doutiez moins, nous tâcherons toujours que vous ayez la réalité auprès de vous. — Puis, continua Tristan, répondant à ses pensées bien plus qu'à ce que lui disait la comtesse, vous l'avouerai-je, Henriette? tout ce luxe qui vous environne et qui vous chaime, m'épouvante. Si vous étiez pauvre conune moi, ou si j'étais riche comme vous, il me semble que nous nous aimerions davantage et que nous serions plus heureux. — Eh bien! interrompit Henriette, Dieu s'est fait homme, la Providence peut bien se faire iemme. Supposons que je suis la Providence. — Oui, reprit Tristan avec un som-ue, oui, la Providence peut me donner la paL\ du cœur; mais la Providence ne donne pas de maison toute meublée au bord d'mi lac, et surtout ne devient pas la maîtresse de l'homme qu'elle protège. Avouez que ce serait une mauvaise excuse à donner au monde intrigué de ma fortune subite, si je lui disais : la Providence s'cs'. faite femme, elle s'appelle momentanément la comtesse Henriette de Lindsay, et elle m'adonne sm- le lac Majeurune maison qui était celle de son mari, avant qu'elle fût la Providence. Vous voyez tout au point de vue de votre âme, Henriette, qui est comme tout ce qui sort directement des mains de Dieu; mais moi, pau\Te matérialiste ! je vois tout au point de vue de mon orgueil, et je cherche vainement ime bonne raison à donner à ce que je fais. — Il n'y en a qu'une 'éprit Heariette, je le veux. Mais enfin, ajouta-t-elle en s'appro cbanl de Tristan et en lui prenant la main, si votre cœur est si rigoui eux, si votre orgueil est si grand qu'il s'effarouche ainsij si votre amour redoute le luxe, eh bien! ami, nous trouverom dans la Suisse, sur le flanc de quelque montagne, un chàlel pauvre et couvert de mousse; nous nous y retirerons comme deux ermites. Vous bêcherez la terre et moi je trairai une vache.
Alors nous ne nous devrons plus rien l'un à l'autre. L'amourpropre sera sauvé et nous nous ennuierons beaucoup. Vous autres hommes, vous êtes, avant tout, les esclaves de votre vanité et de votre amour-propre. Quand vous êtes nos amants, sur un désb de nous vous risquez votre fortune, et vous ne voulez pas qu'un jour une femme plus riche que vous associe sa fortune à votre pauvreté et vous demande un bonheiu* que vous seuls pouvez lui donner. Ce n'est pas une vertu, c'est un vice; ce n'est pas de l'abnégation, c'est de l'égoïsme. Vous avez des délicatesses étranges. Vous recevez d'une fenmie son amour, sa vie, plus que sa vie, son honnevu'; poiu une indiscrétion de vanité, vous sacrifiez cet honneur, et vous la condamnez à l'isolement; ou bien, lorsqu'elle a tout sacrifié pour vous, famille, réputation, avenir, vous l'abandonnez à ses larmes et à ses remords sans le moindre n^gret, sans le plus léger scrupule, vous la livrez aux désirs des autres hommes et au mépris des autres femmes, sans qu'elle ail ni votre cœur pom' s'appuyer ni voti'e bras pour la défendre ; et vous refusez d'accepter d'une femme qui \ous aime le partage d'une fortune qui n'est rien it que vous pouvez lui rendre im joiu plus facilement que l'honr exir et le repos, qui ne se retrouvent jamais quand une fois on les a perdus. Allons, avouez, messiem's, que vous vous êtes fait une conscience assez large, et que, comme le lion de la fable, vous avez pris non-seulement la plus belle part, mais que vous les avez prises toutes. Puis, cette fortune que vous ne voulez pas accepter d'une femme qui vous aime, vous la demandez souvent à une femme qui ne vous aime pas. Vous rivez pour une dot votre existence et vos émotions à une femme que vous n'avez jamais Mie, que vous rencontrerez poxu la premièie fois et qui vous achète, moyennant une somme de cinq cent mille francs, toutes vus illusions de jeune homme, tous vos rêves d'amour, toutes vos ambitions de cœur. N'ayez pas de pareilles faiblesses devant la femme que vous aimez, c'est-à-dire devant l'autre moitié de votre âme, soyez sans amour-propre et montrez-vous tel que voiLs devez être; car vous ne vous ferez jamais mieux que L»'eu vuus a fait. — Je vous écoute, vous admire, reprit Tristan, et je m'abandonne à vous je vous suivrai donc dans la roule que vous nr'ouvrez, n'importe où elle me mènera. — A la bonne heure ! vous devenez raisonnable. Croyez-vous donc que je n'aie pus réfléchi à tout cela et que je n'aie pas cherché le moyen de vaincre vos préjugés et de charger le hasard de
ti'iompher de vos scrupules ? Jo pouvais jeter sur votre chemin un portefeuille plein de billets de banque et dont vous fussiez devenu le légal propriétaire puisque personne ne l'eût réclamé; je pouvai? vous inventer un parent mort et vous faire son héritier universel : j^ai mieux aimé être franche avec vous et vous dire tout ^.implement : Paiiageons. Et sur ce, mon voisin, allons visiter mes écuries, dont je vous ai promis l'inspection pour ce matin, et venez vous promener à cheval avec moi, car c'est mon habitude.
Après une promenade de deux heures , ils allèrent s'abriter dans une grande salle à manger, fraîche et parfumée comme une oasis, et l'on servit le déjeuner.
Puis, quand le repas fut fini , ils passèrent dans une vaste chambre où le soleil ne pouvait entrer , défendue qu''elle était par un rempart de stores et de grands arbres verts qui la couvraient d^ombre comme un oiseau couvre son nid en étendant ses ailes. C'était l'heure où le corps fatigué s'affaisse et laisse épancher l'âme. Henriette se mit au piano, et Tristan, sûr qu'on ne les dérangerait pas, se coucha aux pieds de sa belle maîtresse.
Les oiseaux chantaient dehors, redisant leurs nouvelle^ amours ; le ciel était d'un azur irréprochable, et l'on n^entendait, avec la voix des oiseaux, que la brise mystérieuse, que de temps en temps le lac respirait dans les feuilles. C'était donc une des journées brûlantes qui font les soirs étoiles où l'on parle d'amour dans les allées perdues, et où les jeunes filles du village babillent sm- leur porte, bras nus, les unes appuyées contre le mur, les autres assises nonchalamment.
11 y a des moments où, subissant les effets extérieurs, l'âme, quoique pleine, ne peut rendre tout ce qu'elle contient , lorsque les larmes sont sur le bord des pauoières, quand les mots d'amour sont sur les lèvres, et qu'on ne peut cependant ni pleiu-er ni parler. 11 en était ainsi de Tristan et d'Heiu-iette, fatigués tous deux par leur promenade du matin, magnétisés par la splendide et voluptueuse richesse du joui*, les mains dans les mams, les yeux fixés sur les yeux et ne se disant rieu, comme si, sous l'empire de l'opium, ils eussent continué un rêve d'amour. Enfin Henriette comprit qu'il fallait rompre ce silence, non pas en parlant aux oreilles, mais en s'adressant au cœur. Alors elle dégagea ses mains de celles de Tristan, préluda quelques instants sur le piano, et chanta une des plus amou-
reuses Inspirations de Rossini. Tout sembla se taire autour d'elle pour l'écouter, tandis que, sous le charme puissant de la me'îodie, le jeune homme murmurait de temps en temps : Je t'aime! comme si ces deux mots eussent été les seules paroles qui pussent accompagner l'enivrante musique.
^lors, toutes le> émotions qui emplissaient ces deux âmes lemblaient s'exhak-r par une seule voix et dans la seule pensée du maître ; l'harmonie nageait dans la chambre, et chaque note brûlait à la fois le front et le cœur de celui qui écoutait, et devant qui semblait s'ouvrir un monde d'enchantements. Il faul avoir entendu dans une salle éclairée du soleil italieuj et chantée par une femme qu'on aime, cette musique ardente qui, comme le vent du désert, fait bouillir l'âme dans le corps, pour comprendre ce qu'éprouvait Tr:-:>tan. Alors on ûut)lie tout. Les yeux, la voix, le cœur, tout se fait oreilles, et comme le voyageur brûlé de fatigue, à qui l'on tend une gourde pleine d'eau, on ne peut que dire : Encore! encore!
Cependant le dernier son s'éteignit dans l'air , peu à peu on entendit reprendre le concert des oiseaux, et la nature sembla continuer la pensée de l'homme.
Quand le piano se fut tu, Henriette se retourna et vit Tristan qui. Couché à terre, la i^Xc appuyée sur sa chaise, les yeux fermés, semblait avoir réimi tous ses sens pom" écouter encore. Elle se pencha sur son front, y déposa un baiser et lui dit :
— Allons ! ami, réveillez-vous, votre rêve est iini. Nous quittons le ciel pour la terre, la poésie pour la prose, nous allons dîner.
Tristan se leva comme un homme ivre, deux grosses larmes roidaient dans ses yeux.
Henriette avait versé la dernière goutte qui faisait déborder le rase, la dernière émotion (jui faisait épancher l'âme.
— Venez-vous? reprit-elle. — Je vous suis. Où me menezvous maintenant? — Où je vous mène? — Oui. — Je vous mène Vont bonnement dans la salle à manger. Cliaijue chose en son temps, et ce soir nous iions nous promener lui peu sxu* le lac, n'est-ce pas mon ami? et comme nous avons déjà \m ce que Dieu fait le jour, nous apprendrons ce qu'il dit la nuit. Jusquelà lious sommes sur la terre.
Elle sonna.
Un dome>ti(iuc parut.
— Qu'on serve, dit-elle. Qu'on prévienne Jacopo, et qu'il pr^
paré la barque pour ce soir, n'est-ce pas, docteur? une promeuade sur le lac sera excellente pour ma santé.
Le soleil se couchait lorsque Henriette et Tristan quittèrent la ville pour venir se promener sur le lac, des rives duquel on pouvait voir à Thorizon la grande chaîne des Alpes, réchauffant et dorant ses neiges aux rayons de Tastre couchant.
Les deux jeunes gens suivirent la route et arrivèrent à l'endroit où la barque était amarrée ; c'était la véritable gondole vénitienne, avec sa proue au cou de cygne, avec sa cabine sombre et voilée par les rideaux, où l'on ne tient que deux, et à l'avant de laquelle son ramem- intelligent, qui comprend la pensée de ceux qu'il promène, les berce et les emporte.
Henriette et Tristan descendirent dans la barque, qui ouvTit ses rames et partit. Tous deux, elle assise, lui couché à ses pieds, se tenaient la main, se regardant de temps en temps, pour se due qu'ils se comprenaient s'ils ne se parlaient pas. Les impressions de la nature, si mélancoliques, si rêveuses et par conséquent si peu fatigantes pour l'esprit qu'elles semblent être, sont cependant si fortes que si on ne s'y habituait, et si au bout d'mi certain temps on ne pouvait considérer le soù avec les étoiles, et son silence étrange, sans éveiller dans son coeur les pensées et les souvenirs endormis par les habitudes du jour, on linirait par devenir fou. Ainsi chaque année le printemps renait, reprenant la même robe de feuilles qu'il a quittée l'année précédente. Et qui sait combien de souvenirs repoussent au cœm' 1 homme en même temps que les feuilles aux branches des arbres? et cependant cette natme indifiérenle qui, sans souci de vos pensées et de votre douleur, refait les allées parfumées où vous alliez à deux, et où vous allez seul maintenant; les fleiuî de pompre que vous cueillez pour l'ombre qui accompagnail vos pas, et devant lesquelles vous passez sans y voii' autre cnose que vo.= souvenirs et sans les cueillir, cette nature cependant a tant dfc charmes, tant de parfums, qu'elle vous console même des émoUons qu'elle vous rappelle et fait de vos pensées amères des pensées douces. Ainsi Tristan, couché aux pieds d'iien-
rielte, ne pensait pas à elle. Il rappelait dans son esprit ce qu'il faisait l'année précédente, au même jour et à la même heure, et comme chacune de ses pensées lui redisait Louise, il oubliait complètement qu'il était auprès d'une autre femme; si bieit que lorsque celle-ci, curieuse du regard de son amant, portan les yeux sur lui avec une expression d'amour à laquelle eik espérait trouver un miroir dans les yeux ou dans le cœur de Tristan , elle ne trouvait qu'un homme absorbé dans ime autre pensée que la sienne, et pour qui tout ce qui l'entourait semblait avoir disparu.
Alors la jeune femme, qui, comme toutes les femmes qui aiment ou qu-i croient aimer, voulait qia'absente ou présente on ne s'occupât que d'elle, se rejeta en arrière, boudeuse , puis fâchée réellement. Tristan était si profondément plongé dans sa pensée qu'il ne s'apercevait de rien, et, le front posé sur sa main, le coude appuyé sur le banc de la barque, il suivait un point imaginaire de Thorizon, comme si, n'osant regarder Henriette, il se fût cru forcé de regarder quelque chose. Pendant ce temps, l'ombre se faisait autour d'eux, le soleil fati-ué s'endoi manl d'arrière l'horizon, sous prétexte d'éclairer un autre monde, réveillait la lune, cette sentinelle de la nuit, et la barque marchait accompagnant du bruit de ses rames la chanson douce et voilée du rameur.
Cependant la lune, à mesxure que le soleil s'effaçait, se faisait plus grande et plus éclairante, et apparaissant derrière une montagne qui bordait l'autre rive du lac, découpait les moindres détails de cette montagne, laquelle avait à son sommet un charmant petit château qui semblait un burg des bords du Rhin. Tristan, tout en regardant un point factice, finit par trouver ce point réel, et après quelques minutes de contemplation, se souvint, comme un homme qui sort d'un rêve , qu'il avait dormi dans ses souvenirs et qu'il avait oublié tout, c'està-dire Henriette. 11 crut avoir trouvé le moyen de renouer la conversation, et dit en tournant la tête vers sa maîtresse :
— Voyez donc, madame, ce petit château. — Je le connais, répondit froidement la jeune femme. — Qu'avez-vous dcoc? — Je n'ai rien. — Vous paraissez fâchée. — Point du tout. Seulement, j'admire votre perspicacité qui va découvrir la nuit un château sur 1" haut d'une montagne, et qui ne me découvre pas, moi qui suis auprès de vous. — Je vous laissais à vos pensées. — Dites plutôt que vous vous abandonniez aux vôtres.
DE QtÀTRE FEMMES. 06
— Peut-être , reprit Tristan, et puisque je ne vous les disais pas, c'est que probablement je les avais trop tristes pour vous, ce qui n'empêche pas, continua-t-il en souriant, qu'iJ y a sur cette montagne un adorable petit château. — Ramenez-noos au bord, dit Henriette au gondolier.
Et elle ût la moue.
Le lendemain, elle était redevenue gaie.
Pourquoi?
Parce que c'était le lendemain. Si Ton trouve une meilleuïû raison, qu'on me la donne.
L'époque était passée depuis longtemps où Louise pouvait revenir, et rien n'avait annoncé qu'elle existât : plus le terme avait approché, plus Henriette avait étudié Tristan, et quand elle le voyait rêveur, ce qui lui arrivait rarement, car il savait se surveiller, elle se disait : Il l'aime encore ! Et le soir il y avait, pour un autre motif, bien entendu, des larmes versées dans la maison.
Tristan regrettait sincèrement sa femme. Si l'on eût dit : Vous pouvez rentrer librement en France et vivre de nouveau aA'ec Louise, il eût accepté. 11 fût parti aussitôt; mais ce que nous ne pouvons assurer, c'est que, comme personne ne se serait étonné qu^il fût aimé de sa femme, ce qui cependant touche un peu au paradoxe au bout de quinze jours, le souvenir de l'excentricité d'Henriette lui fût revenu à l'esprit comme lui revenait le souvenir de l'amour de Louise, et au bout à'\m mois il eût regretté sa maîti-esse comme maintenant il regrettait sa femme.
Ce sont des vérités incontestables qu'il faut de temps en temps semer dans le roman pour bien faire comprendre que le roman est non-seulement la reproduction des choses possibles, mais aussi le miroir des choses vraies.
Qu'Henriette eût une passion efTrénée pour Tristan et que ce filt son premier amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer, -quoiqu'elle le dit et peut-être même parce qu'elle le disait. En général, un amant qui veut savoir la vérité doit à peu près croire le contraire de ce que lui dira sa maîtresse. Il y a toujours dans la vie des femmes, si transparente qu'ait été cette vie, et par conséquent si connue qu'elle semble être, quelque amour mystérieux et caché, perdu dans les plis du passé et qu'elle Vavoxie pas; car elle use du privilège accordé à i'amour et à la ptjlitique, d'être tout dans le présent et de n'avoir à répondre ni du passé ni de l'avenir.
Toule fevnmc a péché par idée sinon par action. Quand elle est jeune (lUe , qu'elle est encore au couvent ou en pension, c'est un secret entre elle et une de ses camarades, laquelle garde le secret jusqu'à ce qu'elle entre dans le monde, car arrivée là, là camarade disparaît pour faire place à la rivale.
Quand elle est déjà femme et qu'elle a un amant ou un mari, et qu'il lui prend un de ces caprices d'amour comme les femmes en ont tant dans leur vie, et qui ne sont excusables que parce qu'ils naissent sans raison et mem-ent comme ils sont nés, le secret est entre la femme, la femme de chambre, et un paquet de lettres qu'on cache de tous les côtés, — lesquelles lettres, convaincues qu'elles ont été écriter. pour être lues, s'empressent de voler à droite ou à gauche et de se faire trouver par le mari ou l'amant.
Un soir que, comme d'habitude, nos deux amants se promenaient sur le lac, ils aperçurent de nouveau le château d'Enghera.
— Il faut que j'aille faire un pèlerinage à ce château-là, dit Tristan. J'irai demain. — Vous n'avez pas peur des revenants?
— Je ne crois pas, je n'en ai jamais vu. — C''est que, ajouta la jeune femme en riant, peut-être l'ombre de Roger revient-elle?
— Quel est ce Koger? — Le fondateur de ce château. On dit que son fantôme l'habite encore. — Nous le verrons demain.
Il avait donc été convenu que le lendemain Tristan parlii-ait poui" le château d'Enghera.
En effet, le matin, il prit la barque et se dirigea vers l'autre rive.
— Par qui est habité le château? demanda-t-il au rameur. — Je l'ignore, monsieur ; il y a quelque temps, il était à vendre.
— Et il a été vendu? — Oui. — Qui l'a acheté? — Je n'en sais rien. — Mais on peut le visiter sans doute? — Oui, monsieur.
Tristan avait dit au rameur de ne pas se hâter, et celui-ci abusait toujours de la permission; si bien que, comme il avait s ms doute ses pensées et ses rêves à continuer aussi, il laissait négligem:neni lOmber les rames comme mi oiseau ferme se,ailes, et que la baniue allait au caprice du courant, ce qui lu qu'elle n'avançait pas du tout.
Enlin, le pauvre gaiçon entendit tout à coup im grand bruit qui interrompait son far-nieute, il se retourna, et vit un bateau [ à vapeur qui, comme un monstre marin, s'avançait sm' lui et aLait le dévorer s'il ne disparaissait pais au ylus vite. Il laisit
donc les rames et regagna le temps perdu ; bientôt après il touchait le bord, et Tristan sortait de la cabine.
— Nous sommes arrivés, dit le rameur.
Triston sauta à terre.
— Attendez-moi ici, dit-il; et il se mit à gravir la montagne. Si on veut savoir le fond de notre pensée, nous avouerons,
nous, que pour Tristan, ce pèlerinage n'était qu'un moyen d'être seul, et de pouvoir penser et rêver à son aise sans qu'Henriette fût là pour chasser, comme les esclaves d'Orient avec leur éventail, les pensées et les rêves qui venaient se poser siu' son front.
Le chemin était , sinon difficile, du moins fatigant, et plus d'une fois le pèlerin essoufflé s'arrêta pour respirer et regarder l'horizon éclatant ; puis il reprenait la route, se demandant ce qu'il allait dire au propriétaire de ce château qu'il venait dénicher comme un aigle dans son aire, et qui, comme un aigle, pourrait bien le recevoir à coups de bec.
Le chàlcau, loin d'être en i-uines, se couronnait coquettement de créneaux, et ses fenêtres, sur lesquelles se flxait le soleil brûlaient comme des lames d'or et d'argent; mais il était évident que c'était le jour qui lui prêtait cette gaieté factice, car la nuit, isolé comme il l'était siu- le haut d'ime montagne, il devait perdre cet aspect pittoresque qu'il avait de loin, pour revêtu: une face sinistre, comme toutes les choses mystérieuses. Arrivé au sommet, Tristan fit le tour du mur, et se décida enfin à frapper à la porte avec le lourd marteau qui pesait sur elle ; longtemps il attendit, puis un domestique vint ouvrir.
— Que vouez-vous? dit le vieillard. — Je voudrais visiter ce château, qui m'a semblé si joli d'en bas que je suis monté pour le voir.
Le domestique ne répondit qu'en faisant signe à Tristan d'entrer et en refermant une porte sur hu; puis il traversa une cour où rôdait en grondant un gros chien, et entra dans le château, lout y avait un aspect triste, et l'on était tout étonné de voir, par les fenêtres, entrer le soleil. Quand Tristan i'eut visité du bas en haut, il trouva une porte sombre qui donnait dari? une salle qu'il n'avait pas vue.
— Quelle est cette porte? fit-il. — C'est celle de la chambra de mon maître. — Ne puis-je y entrer? — Impossible. — Pourquoi?— Monsieur ne reçoit personne. — Jamais? — Jamaii, fit le vieillard en inclinant la tète d'un air résigné.
Tristan n'en était que plus curieux de voir le châtelain inconnu.
— Raison de plus, reprit-il, pour que je lui demande par jon de mon indiscrétion. Allez liii dire qu'un étranger veut le remercier de la permission qu'il m'a donnée de visiter son château. — Vous y tenez, monsieur? — Oui.
Le vieillard ouvrit la porte en hochant la tête comme pour dire : Ce que vous me faites faire là est inutile.
Puis il reparut, et avec l'air étonné d'un homme qui ne comprend plus ce qui se passe :
— Vous pouvez entrer, dit-il; et il s'éloigna laissant la porte entr'ouverte.
Ce fut alors Tristan qui, à son tour, héiita s'il entrerait. Par l'entre-baillement de la porte il ne distinguait que l'obscurité éclairée de la lueiu- d'une lampe. Si le dehors était triste, le dedans était eflrayant, et il venait comme un vent de douleur ou de mort. Cependant il fallait se décider; il poussa la porte et la referma sur lui.
Alors il se trouva dans une vaste chambre toute tendue d'étoffe sombre. Sur la cheminée, haute, brûlait xme lampe de forme antique qui avait peine à percer cette ombre épais.se, et qui cependant éclairait dans le fond un homme pâle comme un mourant, et assis dans un grand fauteuil de bois noir, devant de grands rideaux hermétiquement fermés par-dessus les volets clos. Tiistan, malgré une frayeur Instinctive, s'approcha de cet homme, qui avait le front baissi' et qui semblait plongé dans ses réflexions. Mais au moment où il allait parler, il poussa mi cri et faillit tomber à la renverse.
11 venait de reconnaître Henry de Sainte-Ile.
La prcinièie ihose que fit Tristan fut de sauter sur les rideaux pour Ict. ouvrir et faire entrer librement le jour dans cette chambre. Henry n'avait pas bougé et il était toujours assis, pâle, morne et immobile comme une statue. 11 semblait que le» yeux vécussent seuls dans ce cadavre.
— Comment, vous voilà! s'écria Tristan. — Vous voilà bien, vous, rt'pondit froidement Henry. — Vous ne vous êtes donc pas tué? — Et vous? — Moi, parce qu'on m'a sauvé, — Moi aussi. — Mais qui vous a sauvé? — Et vous?
Cet et vous, dit froidement et revenant périodiquement, glaçait Tristan.
— C'est une femme, répondit-il. — Moi, c'est Charles, reprit
Henri. — Charles! s'écria Tristan, il n'est donc pas mort? — Si fait.
Tristan, qui un moment avait en l'espérancb que Charles vivait encore, et que, par conséquent, U pourrait rentrer en France, retomba anéanti sur une chaise; des gouttes de sueur froide couvraient son front.
— Mais comment vous a-t-il sauvé? — Parce que sa vie, en ce monde, devait se passer à sauver la mienne. — Mais enfin? — Enfin, lorsque j'eus entendu le bniit de votre pistolet, je me laissai aller; alors ce malheureux, que vous aviez mortellement blessé, se releva , s'approcha de l'arbre, et comme mon corpc faisait plier la branche et que je touchais presque à terre, il eut encore la force de me tirer jusqu'au sol . Je crus d'abord qu'il m'achevait, mais il prit, au contraire, un couteau dans sa poche, coupa la corde, voulut parler, et tomba auprès de moi, qui étoufiais déjà. — Et qu'avez-voiis fait alors? — Ce que j'ai fait? j'ai réuni toutes mes forces et je me suis sauvé. — Abandonnant Charles? — U était mort. — Vous lui deviez au moins de le faire enteirer. — Et si j'étais resté là et qu'on m'eût accusé de l'avoir tué, qu'aurais-je dit? — C'est juste, murmura Tristan j et vous êtes parti? ^ Tout de suite. — Et vous demeurez ici? — Vous le voyez. — Et que faites-vous? — Ne pouvant pas mourir, je m'enterre. — Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Tristan, mais c'est un rêve ! — Pas du tout, disait Henry. — Et vous n'avez pas été étonné de me voir? — Rien ne m'étonne plus maintenant. — Depuis combien de temps êtes-vous ici? — Depuis un mois. — Et vous n'êtes pas sorti? — Jamais. — Et vous ne sortirez pas? — Jamais. — Mais vous ne pouvez pas vivre ainsi ? — Tant mieux, alors je mourrai. — Et pom-quoi vouloir mourir avec tant d'obstination? — Parce que je hais les hommes et que les hommes me haïssent. — Vous êtes fou. — Je l'étais, je ne le suis plus. — Mais Fanny, mais Charlotte, mais Nathalie ? — Mortes pour moi. — Et les autres femmes? — Morte= comme elles.
Cette conversation avait, comme vous le pensez, un caractère étrange pour Tristan. Jeté tout à coup du soleil dans l'ombre, du presque bonheur de sa vie nouvelle dans la bizarrerie de l'existence de Henry, il croyait à chaque instant que château, montagne, solitaire, tout allait s'abîmer sous terre, et qu'il aljait enfin redevenir maître de sa pensée. ~ Mais rien ne changeait. Le soleil entrait tout étonné dans cette chambre, close
depuis un mois comme une tombe, et il pouvait à loisir éclaires le front pâle et les yeux sombres de l'ex-pendu. Quant à Tristan, immobiJe. altéré, fou, il ne faisait plus un mouvement, ne disait plus une parole : -;- on eût dit une statue de l'Étonnement.
Enfin, au l»out de quelque temps il rompit le siloiice, car Henry, sans curiosité comme sans mouvement, ne le questionnait pas sur sa vie.
— Mais, vous devez souffrir ici, dit Tristan. — J'ai beaucoup souffert, mais je ne souffre plus. — Tenez, continua Henry en se levant et en marchant comme une ombre vers la fenêtre, lorsqu'il y a un mois je résolus de m'entencr vivant ici, je compris que pour ne regretter rien de la vie il ne fallait en rien voir, ni le soleil, cette vie du ciel, ni les hommes, cette vie de la terre. Cependant, je n'eus pas, comme Œdipe, le courage de me crever les yeux, il est vrai que, si j'avais des crimes à reprocher, ce n'était pas de moi aux autres, mais des autres à moi. Ce fut bien douloureux, je vous le jure, et lorsque je m'ensevelis, aux premiers jours du printemps, dans cette chambre sombre que je fermai à to"» soleil comme j'avais fermé mon C(Bur à toute espérauce, je eoaffri^ bien en pensant à cette vie de feuilles, de chaleur et de lumière (jui débordait au dehors, dont chacun prenait sa part, et dont moi je m'abstenais volontairement. Cependant, ayant le cœur faible comme tous les hommes, je me promis de voir le ciel une fois par an. Vous dire avec quelle anxiété j'attendis le jour que je m'étais fixé poiu* ouvrir ma fenêtre sciait impossible; deux jours à l'avance j'avais le délire, j'entendais les oiseaux bourdonner dans mon esprit comme dans la nature, je ne mangeais pas, je ne dormais pas, bien entendu, et le jeûne cl l'insomnie me lirùlaieut, c'est ce que je voulais d'ailleurs Enfin ic jour arriva. Dès (juatre heures du matin j'ouvris ma fenêtre, je vis le soleil se lever, je regardai tout ce (ju'il y avait devant moi. Je ne quittai pas ma l'enêtre de tout lo jour. J'aspirai tous les parfums qu'il y avait dans l'air, j'enit)rassai tous les rayons qu'il y avait au ciel, je fis une provisioii de nature pour quinze jours. Puis, je vis le soleil se coucher, je riais comme un fou, je pleurais comme un enfant, j'étais heureux enfin. A huit heures je fermai ma fenêtre et je mourus encore pour deux semaines. Hier, c'étuU mon second jour de bonheiu", ma seconde ration de vie, et j'étais renfermé dans ma volonté et dans mon ombre depuis hier soir^ lorsqu'on
vînt m'annoncer tout à l'heure qu'un étranger voulait me parler. Vous étiez le premier, vous pouviez être le dernier, car Dieu vient quand on l'appelle , mais les hommes ne viennent pas; il est vrai que l'un porte toujours une consolation, tandis que les autres ne reflètent que des misères. Je vous fis entrer d'autant plus vite que j^étais plus triste que d'habitude, ayant été hier plus heureux que de coutume; Dieu a permis que c€ fût vous. C'est encore un bienfait de la Providence. Tristan était confondu.
— Allons, Henry, dit-il, il faut sortir d'ici, vous y deviendrez feu.
— Oh ! SX cela se pouvait, reprit Henry, je m'abstiendrais du soleil pendant un an pour devenir fou pendant un mois. Je ne désire plus qu'une chose, la folie qui me fera croire que je suis heureux, qui illuminera ma chambre de lumière nouvelle, mon cœur d'espérances soudaines, ma pensée de souvenu's joyeux. Mais devenir fou, c'est le plus grand bien de la terre, je prie Dieu tous les soirs qu'il me rende fou. Mais comprenez donc ce bonheur étrange d'oublier les choses qui sont, pour croire aux choses qui pourraient être ! Ne plus rien sentir de la terre et rêver les splendeurs du ciel! Oh! oui, je voudrais être fou !
— Allons! se dit Tristan, qui, devant cette étrangeté trop forte, recouvrait son calme et ne voyait plus là dedans qu'un spectacle, si ce pauvre garçon espère devenir fou, il faut qu'il le soit bien pour ne pas s'apercevoir qu'il l'est. Voyons, Henry, eontiuua-t-il en lui prenant la main et comme pour tenter un dernier effort, regardez par cette fenêtre que je veux ouvrir comme j'ai ouvert les rideaux, car je ne suis pas condamné à l'obscurité, moi ; regardez tout ce qui vous environne, eit-ce que quelque chose dans la nature vous dit de faire ce que vous faites? Tout, au contraire, vous dit : Espérez! Voyez cet horizon, voyez le lac, voyez ces villas qui dorment à vos pieds, est-ce que tout cela n'est pas riche à faire envie ? est-ce que pour quelque folie du hasard vous allez vous faire mourir tous les jours ? Est-ce qu'on doit bâtir l'avenir sur le passé ? et craindre parce qu'on a soutfert, surtout quand on n'a pas plus souffert que vous? \llons ' vous avez le cerveau fatigué par la veille, le jeûne e* les souvenirs, venez avec moi, je vous emmènerai dans une vUla charmante, vous n'aimerez personne, si vous voulez, vous ne m'aimerez même pas, moi. Mais vous aurez des fleurs, des arbres et des oiseaux, et jamais les oiseaux, les arbres et les
flours ne vous ont fait de mal, que je sache. Venez; je vous k dis, vous serez encore heureux.
Henry avait écouté Tristan les yeux fixes et comme un homme qui entend un bruit inconnu, puis au mot heureux, il s'était retrou\ é avec un sourire étrange sur les lèvres et avait dit à son visiteur :
— Vous voulez que je rentre dans la société des hommes. Tenez, voyez ce bateau qui passe avec des rameurs, eh bien! voilà comme à l'avenir je veux voir les hommes. Je les méprise; mais vus de loin ce ne sont plus des hommes, ce sont des choses qui se meuvent et qui complètent le paysage. Je ne vois d'ici que l'ombre que leurs corps projettent sur le chemin, et si je vivais avec eux, je verrais l'ombre que leur vie jetterait sur la mienne. Lorsque vient le jour où j'ouvre ma fenêtre, j'en vois beaucoup d'hommes qui ne me voient pas, eux. Ils passent sans laisser plus de trace dans mon esprit que sm* lem" route. J'ignore d'où ils viennent, comme j'ignore où ils vont. Et ces hommes que je haïrais, si je coudoyais leiu- existence, je les aime presque, parce que je ne les connais pas; vous ne savez pas le bonheur qu'il y a à se dire : Je n'aime rien et rien ne m'aime. Tout peut disparaître autour de moi sans me tirer une larme des yeux, sans m'extiaire une plainte du cœur, et moi je puis mourir sans varier le ton d'une séule note de la nature, et sans rien changer à l'harmunie universelle. L'amour des femmes, l'ambition des hommes, la spiendour des titres, mensonge. 11 n'y a donc de vrai au monde que Dieu et la nature. Eh bien ! tous les quinze jouis je cause avec Dieu et je m'abreuve de nature. Je suis donc heureux, moi. Ai-jc une famille, moi ? Ai-je un père qui m'ait facilité la vie? Ai-je une mère qui m'ait fait le cœur bon? Ai-je mi frère qui m'aide à souflrir? Ai-je une sœur qui m'exhorte à prier? Non. Dieu m'a jeté seul pauvre et misérable, il faut que je vive comme Dieu m'a fait, il faut que je retourne à lu» comme j aurai vécu. Je ne suis ni un rejeton ni une semence; je ne viens de rien, et ne dois lien créer. Je n'ai ni point de départ ni but; je suis ce que .'a destinée, me fera. Or, l-^^îestinée m''a jeté ici, j'} reste; et vous, Tristan, passez votre chemin sans plus vous inquiéter d*'. moi, car vous ne pouvez rien pour moi, comme je ne puis rien pour vous. Vous m'avez apporté aujourd hui un peu de bonheur, en échange duquel je vous ai rendu un peu de tristesse, pardonnez- moi et sm'tout oubliez-moi. Dans un an si f uus passez par ici et que je ne sois pas mort, montez, et si je
DE QUATRE FEMMES. lOS
n'ai point vu d'auti'e homme que vous depuis ce commencement de Tannée . je vous recevrai. Si je suis mort^ vous trouverez ma tombe que je creuse moi-même, de minuit à une heure, comme les trappistes. Vous jetterez dessus ce que vous amez à la main, une fleui" ou une pierre, pour^'u que ce soit un souvenir, qu'importe ?
Tristan écoutait cet homme, se demandant s'il était sage ou fou, et ne comprenant rien à cette existence, si en dehors de celle qu'il avait acceptée. S'il y avait eu derrière cette résclyition d'Henry un malheur réel, une souffrance continue, si cette captivité sépulcrale eût été le résultat de douleurs sans fin, il l'eût comprise; mais il était affreux de penser que pour quelques caprices du sort qu'un autre eût pi'is en riant , Henry se condamnait à cette mort de tous les jours, quand lui, Tristan, qui avait dans son passé des tourmerits sérieux , prenait encore de la vie ce qu'elle avait de bon, et gardait au fond du cœur une espérance comme un pauvre garderait un diamant.
— Ainsi, c'est une résolution irrévocable ? dit Tristan. — Irrévocable. — Mais vous êtes jeune encore, et si Dieu vous laisse à la fois la vie et la raison, que deviendrez- vous ? — Je continuerai l'œuvre que j'ai commencée, — seulement, plus je veillerai, plus j'oublierai et plus je pourrai anatomiser froidement la vie, ou du moins ce que j'aurai vu de la vie. Je laisserai donc un livre où j'aurai disséqué mon âme, douleur par douleur, et peut-être comme saint Augustin, laisserai-je un ciief-d'œuvre de repentir-, de philosophie et de recueillement. Adieu. — Adieu! je reviendrai vous voir. — Dans un an. — Dans un an, donc, puisque vous le voulez.
Tristan se dirigea vers la porte. Henry aUi £«naier la fenêtre, les volets et les rideaux, marchant calme comme une statue, puis il reprit la lampe, la posa sur la table, ouvrit un vieux livre et s'assit. Cette figure pâle et maigre, vue ainsi à la lueur d'une lampe, était terrible comme un spectre.Tristan eut presijue peur, il éprouvait im frisson glacial, comme s'il fût entré dans une tombe.
— Adieu ! s'écria-t-il une dernière fois, car il avait honte de rentrer dans la vie des autres.
Le soleil ruisselait au dehors, Tristan respira comme au sortir d'un cauchemar, se frotta les yeux comme s'il se fût réveillé tout à coup, et s'il n'eût eu la réalité si près de lui, il eût douté. K la porte, il trouva le vieux serviteur qui semblait combé par
la volonté de son maître; il était muet comme la statue du tombeau qu'il gardait; on eût dit un château habité par un mourant et gardé par un mort. — Le batelier dormait, Tristan le réveilla, et ils se remiront ea route.
La nuit était déjà venue, et depuis sa visite Tristan trouvait à ce château, éclairé de la lune, une forme sinistre. 11 ne pouvait en détacher les yeux, et il lui semblait qu'il ne pourrait dormir sans en rêver.
Enfin, il ai riva à la villa d'Henriette, laquelle l'attendait sur la terrasse, et ne savait pas ce que signifiait ce long retard.
— J'ai toute ime histoire à vous conter, lui dit-il pour seule réponse, mais une histoire étrange. — Eh bien ! venez souper, dit-elle, et en soupant vous me conterez cela.
Ils se mirent à table, et Tristan raconta ce qu'il avait vu au château d'Enghera.
Le lendemain il était encore question entre Henriette et Tristan de l'aventure de la veille. Curieuse comme Eve, la jeune femme brûlait du désir de connaître cet homme qui, par ce qu'on appelle les petites misères de la vie, avait été amené à vouloir trois fois se tuer, et enfin à se faire ermite dans toute l'acception du mot. Mais pour voir Henry, il fallait le décider à venir. Car, c<imme il refusait de recevoir les hommes, à plus forte raison refuserait-il de voir les femmes, à qui il devait tous ses malheurs présents, passés et futurs. De la part d'Henrieltc, ce ne pouvait être, comme nous venons de le dire, (jue delà curiosité; mais delapartde Tristan, c'était de l'égoïsmo, et celte presque-vanité barbare qui pousse l'homme heureux à faire voir son bonheur à l'Iiomme qui soufS're. Certes, quand Tristan se disait : Je voudrais qu'Henry fût auprès de moi, ce n'était pas cette raison-là qu'il se donnait : justement, parce que c'était au fond la véritable, et je diiai presque la seule. Une qu'il s'avouait ocpendant, et qui tenait à son égoisine, c'était :
— Henriette est une charmante .emmc, c'est vrai, et d'un caractère exceptioruiel. Mais vivre toujours avec Henriette, cela devient monotone. La maitresse, si aimée qu'elle soit, ne remplace jamais tomplétement l'ami; car l'amour est mie passion qui fatigue, et l'amitié un sentiment gui repose : t;uidis qac. si
j'avais Henry près de moi, il ne manquerait plus rien à mon bonheur : et je lui dirais, puiscpi'il connaît déjà ma vie, toutes ces pensées que je ne puis rejeter au dehors, qui m'étoufîenl et qu'il écouterait s'il t'tait auprès de moi.
On voit qu'Henry avait bien tait de se résoudre à ne plus voir personne, puisque sur deux sentiments qui faisaient désirer à Henriette et à Tristan qu'il manquât à sa résolution, l'im était la ciu*iosité, l'autre l'égoïsme.
Cependant il y a des choses, et la vie même de Tristan était nne de ces choses-là, qui s'annoncent sous des formes ténébreuses, sous des aspects sombres et aiLxquelles, lorsqu'on y réfléchit, il semble impossible de conserver ce caractère étrange et terrible. Le soir, Tristan avait encore été effrayé de cette tète pâle qu'il avait vue dans cette chambre sombre. La nuit du lac avait continué cet effroi, puis il avait revu Henriette souriante et folle, et lui avait raconté cette aventm'e; avait causé d'autre chose, avait repris sa vie ordinaire, avait dormi là-dessus, et la réalité de la veille allait sinon s'efïaçant comme un rêve, du moins perdant peu à peu de sa vraisemblance, si bien que le lendemain, en face de cette nature ruisselante de soleil, Tristan était resté convaincu que ce qu'il avait vu pouvait être vrai dans le passé, mais devenait impossible dans l'avenir, et qu'ii n'y avait pas d'homme au monde assez fou pour se condamner à une pareille réclusion en face de pareilles beautés.
Il s'était donc frotté les yeux, avait alhuné une cigarette et avait dit à Henriette :
— Je vais chercher Henry, je vous le ramène; il dînera avec nous : puis il avait baisé la main de la jeune femme, avait lestement sauté dans la barque et était parti pom- le château d'Enghera. Comme Pérette, comptant sur son pot au lait, il comptait tout simplement sur Henry, et arrangeait sa \ie avec la sienne; il lui donnait déjà sa chambre dans la même villa que lui; et l'ermite devenait enfin l'ami de la maison. C'était un charmant petit avenir à la Florian, que Tristan préparait entre les ombres de son esprit et la fumée de sa cigai ette.
Il est vrai de dire que la nature lui prêtait un meneilieui secours. Le soleil, Phœbus, dieu dont l'arc est d'argent, comme dit Ché.niei, lançait dans le lac des flèchet~ ravonnantes et dorées; de grands oiseam. passaient sur la barque comme des éventails vivants; et l'horizon circulaire au milieu duquel s'avaugait Tristan ne semblait avec son dôme d'azur, ses maisona
IM âVENTDRES
blanches, ses arbres verts et ses flots d'argent, qu'une urne immense débordant d'amour et de poésie; il devenait donc de plus en plus impossible qu'il y eût sur une montagne et dans un cliarmant château qui, à cette hem-e môme se drapait dans le soleil, un homme qui, au lieu de continuer sa vie mortelle, commençai une mort vivante.
La barque marchait toujours et marchait si bien qu^elle finit par arrive)-. Tristan, comme la veille, dit au batelier de l'attendre, et comme la veille il exécuta son ascension ; seulement il n'avait plus l'air inquiet; au moment de frapper, il entendit chanter des oiseaux, et après avoir longtemps cherché ce qu'il allait dire à Henry, il n'avait trouvé rien de mieiu que :
— Mon cher, je viens vous chercher pour diner avec nous. En efTel, que voulez-vous qu'un homme qui a dit à un autie
ce qu'Henry avait dit la veille à son co-suicidé, réponde à ce même honune qui, après de telles paroles vient l'inviter à dîner le lendemain mi'me il faut qu'il l'étrangle ou qu'il le suive. Ce fut donc de l'air le plus délibéré, et après avoir allumé une nouvelle cigarette, que Tristan frappa à la porte du château ; le domestique vint ouvrir.
— Henry y est-il? demanda Tristan en franchissant le seuil de la porte.
Le malheureux vieillard recula d'épouvante.
— Mais où voulez- voiis qu'il soit, à moins qu'il ne soit mort? Je ne sais pas où il poiurait être autre part qu'ici. — Bien; diteslui «pie c'et-t moi.
Le vieillai'd recula derechef, Tristan avançant tranquillement vers le côté du château où se trouvait la chambre de Henry.
— Mais, monsieur, vous êtes fou, s'écria le bonhomme en se jetant entre U: nmr et lui, vous allez me faire perdre ma place. — Avec cela {lu'cUe me paraît superbe votre place. — Cela ne fait rien, monsieur, c'est toujours une place; et quand monlieur mourra, il est probal)le qu'il me laissera quelque chose pour récompenser mes services.
Or, celui qui parlait ainsi avait deux fois 1 "âge de Henry; et quand on pense que si l'on dit de pareilles choses, c'est la fautt de la mort, qui aime mieux empêcher l'avenir que de terminer le p;issé!
Ce fut au t-)iur de Tristan de reculer.
— V jyons, mon ami, sérieusement, reprit-il, je veux parler
& votre maître. — Eh bien! monsieur, sérieusement, c'est impossible; et si vous voulez passer, il faudra que vous me passiez sur le corps. — Et pourquoi? — Ah ! parce qu'hiei;, quand vous avez été parti, mon maître m'a appelé, et voici mot pour mtfv ce qu'il m'a dit : — Homme qui me sers, quand aujourd'hui, grain de sable dans le saolier de Dieu, aura vu fuir derrière lui trois cent soixante-cinq jours, tu pourras laisser venir à moi le premier homme qui se présentera; jusque-là cette porte est close comme une tombe, et ne doit s'ouvrir que pour toi. S'il en arrive autrement, je te maudis et te chasse. Quand j'ai été seul, murmura le vieux serviteur, j'ai médité sur ce que je venais d'entendre, et le l'ésultat de mes méditations a été que mon maître ne voulait recevoir personne d'ici à un an ; vous comprenez que ce n'est pas le lendemain du jour où j'ai reçu un pareil ordre que je vais l'enfreindie. S'il n'y avait que la malédiction, je vous laisserais passer; mais il y a le : Je te chasse qui me tinte aux oreilles. Ainsi, monsieur, croyez-moi, allez-vous-en, et revenez dans trois cent soixante-quatre jours ; si vous êtes deux, c'est à vous que je donnerai la préféx'ence, je vous le promets.
Et le vieillard qui comptait sur la mort d'Henry, toussa, fatigué qu'il était par une si longue péroraison.
Tristan fit le tour du château, et vit en elTet la fenêtre de Henry hermétiquement fermée, et tenta une dernière fois d'entrer; mais le domestique, inflexible comme le Destin et les créanciers, lui barra de nouveau le passage ; alors il prit df nouveau son parti, descendit la montagne, non sans jeter df temps en temps un coup d'oeil sur le château, et revint à I4 villa, où il trouva Henriette devant son miroir, et toute contrite de revoir Tristan seul, non parce qu'il n'avait pas sauvé à Henry la captivité et peut-être la vie , mais parce qu'elle ne pouvait montrer à un étranger le négligé le plus ravissant qu'elle eût encore mis de la saison.
Heureusement qu'il n'y a pas de volonté d'homme qui puisse lutter contre tm entêtement de femme, et Henry, enfermé dans son château, ne se doutait pas qu'il y avait à ime lieue de lui une femme qui voulait le voir par cela même qu'il avait juré de ne plus voir les femmes.
— 11 est décidément fou, disait Tristan le soir à Henriette. — Et vous ne voyez aucun moyen, disait celle-ci, de le guérira — Non. — Comment! vous médecin jadis? — Raison de plus
108 AYER'TURES
pour que je ne le guérisse pas. — Si c'était moi...— Eh bien?
— Je le gutirirais. — Comment feriez-vous? — Curieux'. — Dites toujours. — Je le forcerais bien à quitter son château et à venir me voii'. — Par quel moyen? — Un moyen bien simple.
— Lequel? — Un moyen de mélodrame. Vous ne devinez pas?
— Non; car j'étais un peu plus mauvais auteur que je n'étais mauvais médecin. — Cependant il faudrait, dans cette circonstance, que vous fussiez l'un et l'autre. — Je ne comprends pas. — Vous allez comprendre. Vous aimei-, Henry? — Oui. — Et vous voudriez l'avoir auprès de vous? — Oui. — Et moi., qui ne cherche que votre bonheur, je le voudrais aussi. Eh bien ! si vous le voulez, dans trois jours il se promènera avec nous sur les rives du lac. — Je le veui bien. — Vous êtes sûr (jue, quelque moyen qu'on emploie pom* le tirer de là-bas, une l'ois qu'il sera dehors, il n'en voudra pas aux auteurs du moyen? — Je le crois. — 11 faut le déterminer. — Je comprends. — C'est bien heureux. Vous faites un narcotique. — Que son domestique lui fait prendre. Oui, mais si le domestique ne le veut pas? — Philippe de Macédoine, qui ne manquait pas d'un certain sens, disait qu'on ouvre toutes les portes avec une clef d'or. — C'est juste ; pendant son sommeil on l'amène ici. — Et quand il se réveille, il est trop heureux qu'on l'ait forcé de quitter Enghera. — C'est convenu. — C'est bien hem-eux que vous ayez compris. Il n'y a que les femmes qui aient de l'Imaginative ; on devrait en faire des au)bassadrices.
— Oui, de cette façon-là, les hommes n'auraient plus qu'à se battre ; ce serait toujours la moitié de la besogne faite. — Ainsi, c'est une chose arrêtée? — Parfaitement. — Nous aurons un véritable ptlit drame, et je verrai donc enfin un véri table ermite pienant un vrai narcotique et se réveillant d'uk". vrai sumineil. — Vous verrez tout cela après-demain. — Maintenant, allons cueillir les herbes nécessaires, car les sorcières de Macbeth disent (ju'il faut les cueillir au clair de lune.
Et tous deux disparurent derrière les arbres.
Le lendemain, le narcotique était fait. Tristan en avait donné quelques gouttes au lévrier d'Henriette, lequel dormait du plus profond sommeil de chien qu'on ait jamais vu, et s'était apprêléà paitir. Il avait fallu (]ue la liqueur fût blaiu lie, car comme le reclus ne buvait que de l'eau, il se serait a[)eri;u de toute autjc nuance. Ucnrielle, curieuse de voir tout jusqu'au bout, voulut accompagner son amant; ils partirent donc, et pour la
troisième fois, Tristan recommença l'ascension du château d'Engticra.
Le domestique, qui avait été étonné quand il avait au un homme, fut épouvanté en apercevant une femme ; il voulut même refermer la porte sans répondre , mais il était trop tard, Henriette et Tristan étaient déjà dans la cour. Henriette était heureusement connue dans tous les envii'ons , non-seulement comme la plus jolie, mais comme la dIu? bienfaisante des femmes, de sorte que le vieux domestique la reconnaissant, la salua jusqu'à terre; il est quelquefois bon d'être protégé pai un domestique, surtout dans une occasion pareille à celle où l'on entrait. Henriette prit donc le vieux bonhomme à part, et lui dit :
— Mon ami, je suis la parente de M. Henry, vous comprenez que nous ne voulons pas le laisser dans l'état où il est , il y a trop de danger pour sa raison et pour sa vie ; il faut dune l'emmener. — Mais, madame, il n'y consentira jamais. — Aussi l'emmènerons-nous sans son consentement. — Que voulez-vous dire ? — A quelle heure lui donnez-vous son diner? — Oh ! son dîner est bien simple, reprit le serviteur; il se compose de pain, de fruits secs et d'eau pure. Je lui donne ce maigre repas à six heures, c'est-à-dire dans une heure d'ici. — Eh bien! dans une heure d'ici vous verserez le contenu de cette fiole dans l'eau qu'il doit boire, et une hem-e après vous resterez, il sera endormi, et nous le transporterons. — Mais, madame. — Écoutez, mon ami, vous ne devez pas avoir un attachement sérieux pour votre maître , il n'est pas assez ahnable pour cela, parions donc franchement. Vous comptez qu'il mourra bientôt, et qu'en mourant, il récompensera le seul homme qui l'ait vu et qui lui ait été utile pendant les dernières années de sa vie ; mais il est jeune encore, il peut ne pas mourir et vous pouvez momir avant lui, vous. 11 vaut donc mieux vous assurer du présent que de vous fier à l'avenir. Or, l'avenu' c'est lui, et le préseol, c'est raoi.
Ce disant, Henriette tira de sa poche une bourse qui passa de ses mains dans celles du vieillard.
— Mais, ajouta celui-ci après l'avoir prise, la vie de mon maître ne court aucun danger pendant son sommeil ? car s'il arrivait quelque chose, ce ne serait pas vous qu'on accuserait, mais moi. — Soyez tranquille, répondit Henriette avec un sourire; nous répondons de tout. N'est-ce pas, doctem'? — Certes, dit Tristan. — Abvs, madame, répondit le vieillard, vous sere;^
ohéie; mais, à son réveil, si mon maître s'en prend à moi, voiis lui direz bien (juil n'y a pas eu de ma faute, et que je n'ai cédé qu'à vos vives sollicitations... — Que je vous ai renouvelées avec «nstance, interrompit Henriette en tendant au portier la sœur jumelle de l'autre bourse. — Mais, d'ici là, que devieadrez-v'jus? — Nous attendrons dans une autre chambre, il n'^ a paî de danger qu'il nous surprenne, n'est-ce pas? — Il ne quitte jamais sa cellule.
Henriette et Tristan passèrent en efiet dans mie chambre complètement séparée de celle d'Henry, et, sûrs de n'être pas vus, se mirent à la fenêtre, causant de la surprise qu'allait avoir le doimeur à son réveil.
A six heiu-es, le domestique entra portant à sa main une carafe d'eau j il venait dire qu'il préférait que ce fût Tristan qui versât lui-même le narcotique. Tristan prit la tiole en souriant, la versa dans le cruchon, et après avoir laissé les deux liquides se mêler, en répandit quelques gouttes atin de voir si l'eau avait conservé sa couleur, puis il y porta le bout de ses lèvres pour s'assurer une dernière fois qu'elle n'avait pas changé de goût. Cette expérience faite, il rendit la carafe en disant :
— Vous pouvez aller; il n'y a aucun danger.
Le vieillard quitta les deux jeunes gens et entra dans la chambre d'Henry, lequel écrivait, comme il avait coutume de le faire, à la lueur de sa lampe. Il plaça siu" ime talile la cruche, le pain et les fi-uits secs sans dire une parole, puis il revint prévenir ceur qui l'attendaient. Alors ils vinrent tous ti'ois, sur la pointe des pieds et sans faire de bruit, jusqu'à la porte. Tristan se baissa et, par le trou de la serrure, regarda ce qui allait se passer dans la chambre. 11 vit Henry qui mangeait lentemeiil et avec ces gestes mesurés qui semblaient faire de lui un automate au lieu d'un homme, et qui, après avoir mangé, se versait coup sur coup deux grands gobelets d'eau, qu'il but lentement comme il avait mangé, .\lors le pauvre solitaire se leva, marcha vers la (cnêtrc et s'y appuya, conune s'il eût été bien tenlc de l'ouvrir, juis resta longlernps dans cette position, et, soit que ce fût sa seule distraction, soit qu'il sentit déjà l'efTet du narcotique et voulùl combattre le sommeil qui commençait à charger ses paupières^ il se mit à se promener de long en large dans sa chambre, passant de temps à autre sa main sur son front et «'arrêtant quelquefois devant cette fenètie derrière laquelle étincelail le soleil, c'est-à-dire la vie.
DE QDATRE FEMMES. 111
Il revint s'asseoii- ; mais il subissait une impression inaccoutumée. Il se levait à ciiaque instant, de subites rougeurs lui montaient au visage, et il semblait avoir besoin d'air; mais fe« aêtre et porte étaient closes, et il avait fait vœu de n'ouvrir ni l'une ni l'autre. 11 luttait donc tant qu'il pouvait contre ce sommeil étrange qui; pesant sur lui comme un voile de plomb, lui faisait bouillir le ciâne, et il croyait à chaque instant devenir 'ou; mais si ai Jemment qu'il eût souhaité la folie, les moments qui la précèdent étaient si douloureux, qu'il finissait par craindre ce qu'U avait tant désiré.
Enfin, brûlant, épuisé de fatigue, comme au sortir d'un voyage ou d'une lutte, il ne put résister plus longtemps à cette toi-peur qui Tétreignait, et se laissa aller sur son lit; le front humide de sueur, la respiration haletante, il s'endormit bientôt d'un sommeil lourd et profond.
C^était le moment qu'attendait Tristan. Il entra dans la chambre, ouvrit doucement la fenêtre, qui laissa pénétrer les derniers rayons du jom- et la brise déjà fraîche du lac. Henry dormait de façon à rendre le transport facile; mais, pour plus grande sûreté, Henriette exigea qu'on le laissât une demi-lieiure encore s'enfoncer dans son sommeil; puis, cette demi-heure passée, on deeccndit, à l'aide du matelas, le dormeur dans la barque, qui l'emporta, toujours endormi, vers la villa de l'autre rive.
Henry avait laissé croître sa barbe et ses cheveux; car nous .ievons dire qu'ils avaient parfaitement repoussé malgré leur iioinière mésaventure. 11 était velu comme un ermite, c'est-à- (iiie fort mal, et il avait, en somme, plus l'air d'une bête fauve étendue dans le fond de la barque, dont les rideaux étaient ouverts etlaissoicnt un courant d'air qui rafraîchissait son front, que d'une créature humaine faite à l'image de Dieu, comme dit !a Genèst. Henry semblait, comme Épiménrde, s'être endormi liuur cinquante ans et n'en être encore qu'à son premier jour do sommeil. Henriette, la tête appuyée sur l'épiule de Tristan, laissait le vent enlever ses cheveux blonds comme il enlève les Gis blancs de la Vierge, et regardait avec cm'iosité cet homme éundu à ses pieds et qu'on eût pris pour un cadavre, tant son vi;age était pâle et tant son tramobiiité était efirayante. La
lia AVENTURES
barque marchait aussi vite que possible. Mais ce soir-là, ni Henrifitte ni Tristan ne chantaient. Us ne pouvaient se lasser l'un et l'aulie de regarder Henry, que quelques goutte? extraites de plantes jeiiiient dans un sommeil profond, esquisse de la mort, ei lequel, on quelques minutes, allait changer ses fataler résolutions d'avenir en une nouvelle existence ule-'ie d'événements inconims qui devaient peut-être, plus d'une fois, an faire regretter 'a voie sombre et fatale dont on l'écartait malgré lui.
On avait préparé pour Henry une chambre (f claii ée de tous côtés, donnant sur le jardin, voisine de la serre, proche dee oiseaux, de façoi/ qu'à son réveil qui devait avoir lieu le lendemain matin, toute cette nature, réveillée en même temps que lui, semblât s'être entendue pour fêter avec des chants d'amour son retour à l'espérance et à la vie réelle, et continuât son rêve, si tou tefois im rêve quelconque s'était dégagé de ce sommeil de plomb.
Lorsqu'on eut touché le bord, le batelier et Tristan prirent chacun un bout du matelas sur lequel était couché Henry et le transportèrent dans la charnière qui lui était destinée, et qui était située au rez-de-chaussée. Comme les deux jeunes gens voulaient qu'il se crût à son réveil le héros d'un conte de fée, Tristan, tant bien que mal, lui coupa les cheveux et lui ût k barbe, ne laissant sur son visage pâle et amaigri qu'une moustache fine et élégante. Puis à son costume il substitua une magnifique robe de chambre de Perse, le coucha lui-même sur un lit de repos, baissa les stores et le quitta.
Le lendemain, Tristan vint de bonne heure regarder par une fenêtre si Henry dormait encore. Celui-ci n'avait pas bougé.
Alors il entra tout doucement, lui fit respirer un flacon de sels, et le dormeur commença de s'agiter, ce que voyant Tristan, il disparut au plus vite el revint prendre sa position derrière une fenêtre, d'où il pouvait tout observer. Henriette bientôt vint le rejoindre, et, tous deux, somianl comme des enfants, attendaient ce qui allait se passer. Henriette était toute vêtue df blanc, et de loin, sous les arbres du jardin, miroitant d'ombre et de soleil, on eût pu la prendre poui- une apparition autant que pour une femme.
C'était bien, du reste, la femme oisive, enchantée de semer de Crames étranges l'action monotone de la vie. C'est ainsi qu'elle avait sauvé Tristan de la mort. C'est ainsi qu'elle allait sauver Henry de la réclusion. Mais celui-ci serait plus difficile, aussi se faisait-elle une grande joie de la guérison et de la con-
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vaîescence de ce pauvre cerveau. Il avait été convenu entre elle et Tristan qu'aussitôt qu'Henri sortirait de sa chambre, il disparaîtrait et qu'elle resterait seule, inconnue au malade, afin qu'il la prît dans le reste de son délire pour sa fée protectrice ou son ange gardien.
Henry ouvrit les yeux avec effort et essaya plusieurs fois de lever la tête ; mais toujours, si peu qu'il la levât, elle retombait lourde sur l'oreiller.
— Voilà comme vous étiez à votre premier réveil, dit Henriette à Tristan, dans ma maison d'Auteuil. — Vous regardiez donc ? — Comme je regarde ici. — Curieuse !
Ils échangèrent un sourire et je crois même un baiser.
Henri semblait s'être rendormi ; mais à l'agitation de ses paupières, on comprenait que c'était un sommeil factice : de temps en temps il ouvrait les yeux, mais la lumière les lui faisait refermer aussitôt avec une sorte de douleur; puis il passait la main sur son front, tout se réveillait peu à peu chez lui par un mouvement mécanique; sa pensée seule dormait encore. Enfin il parvint à se lever sur son séant, et, s'appuyant sur son coude, il regarda les objets qui l'environnaient. 11 se trouvait, lui qui s'était endormi la veille au fond d'une chambre aux tentiu-es sombres et sans soleil, dans une salle aux tentures claires et inondée de clarté. Les premières choses qu'il vit furent de grandes tapisseries représentant des Chinois avec leurs formes étranges, leurs animaux ciiimériques et leurs poses bizarres. Là, où il n'y avait plus de ta^jisseries, il y avait de grands vases peuplés de Chinoises que des glaces se renvoyaient les unes aux auti'es et qui faisaient de cette chambre une succursale de Pékin. Comme son regard était encore un peu trouble, il lui semblait voir s'agiter tous ces pers("inages fabuleux, et de l'agitation à la danse, conmie il n'y a pas loin, l'imagination du malade faisait le reste, et il croyait voir exécuter une ronde chinoise autoui" de lui; il n'y comprenait naturellement rien. Puif venait le soleil inaccoutmné pour lui, qui débordait a pleins- rayons et qui complétait pom- Henri l'invraisemblance de celte vision; alors il se leva, et, chancelant encore, il marcha droit au doyen de tous les Chmois, qui ajirait eu les cheveux blancs s'il avait jamais eu des cheveux, et qui, tenant un grand sabre à la main, le regardait avec ce sourire pointu dont ce peuple bienheureux a seul le privilège et l'exploitation. Il le toucha du doigt. Naturellement, le Chinois ne
bougea pas, mais continua son regard et son sourire; alors il marcha à une Chinoise qui avait les ongles des doigts plus longs à eux seuls que ses pieds, et qui, à l'aide de cette substance cornue, Glait upe sorte de quenouille, ayant sur ses genoux une sorte d'enfant qu'on eût cru fait d'un morceau du ciel, tant i! était d'un azur parfait. Elle ne bougea pas plus que son compatriote, et continua de filer sa quenouille et do tenir sur ses genoux cette vilaine chose, sans s'inquiéter de ce monsieur Français, vêtu conmie un Persan, qui se pemaettait de la toucher ainsi. Oui, ce rêve himiain n'était qu'une réalité de papier, et cependant Henri semblait douter encore, lorsqu'en passant devant une glace il -vit se refléter, au milieu de tous ces Chinois, une tète qui ne lui était pas étrangère. Cette tète était la sienne, mais si changée depuis la veille et ayant subi de telle? métamorphoses de cheveux et de barbe, qu'il doutait d'elle comme il doutait de ses voisins en porcelaine, et que s'il se fût rencontré, il y avait beaucoup de chances pour qu'il ne se saluât pas. Cependant il se fit subir à lui-même la même expérience qu'aux Chinois : il se toucha le visage devant la glace, et se vit remuer les yeux, ce qui l'étonna tellement, qu'il eut peur. Ajoutez à cela que cette grande robe, qui lui donnait la tournure d'un euimque persan, l'empêchait encore de ee reconnaître. Cependant, conune le rayon de soleil qui filtre à travers la jalousie dans une ch.unbre close et qui éclaire peu à peu le? objets, le souvenir commençait à renaître dans l'esprit d'Henri. A foice de se toucher les mains et de sentir qu'il se touchait, à force de se regarder et de voir qu'il se regardait, il resta bien convaincu que cet eunuque persan était lui, et que depuis la veille il s'était passé quelque chose d'étrange dans son existence. Alors il se rappela parfaitement ce soinnicil eflrayant auquel il avait succombé, et comme s'il ne lui fût resté qu'une lueur de raison, il l'usa bien vite à supposer qu'il était fou. Er effet, il se r<ap pelait ces douloureuses sensations qu'il avait éprouvées h la tète et qu'il n'avait pu vaincre. Dans sa joie. Use mit à danser; mais im rire éclatant se déroula dans un des an gles de la chambre, et ce rire alla, se perdant dans l'espace, comme si la brise l'eût emporté sur ses ailes. Henri s'arrêta consterné. 11 n'était pas fou.
Il s'appntcha donc de la fenêtre et se mit à cliercher quelle était cette Chinoise mystérieuse dont il avait provoqué l'hilarité j mais il ne vit de la fenêtie qu'une ombre blanche «{ui s'ei-
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façalt dans les arbres et qui pouvait aus'-^ bien être un rayon de soleil qu'une femme. Comme tout était nouveau pour lui de ce côté, il Continua de regarder les fleurs aux tètes variées de couleurs, chargées r"? rayons d'or, qui se balançaient sur leurs tiges comme des aimées au front chargé de sequins; ces grands ftrbres qui versaient ômï la terre un peu de l'ombre amassée dans leuis feuilles, et qm faisaient ces allées mystérieuses, pleines d; rêveries pour qui se promène seul, pleines d'araoïu pour qui se promène à deux. Le vent du matin passait sur le front d'Henry, le rafraîchissant comme un éventail étemel, et il éprouvait ime telle sensation de bien-être, qu'à son tour il avait endormi son esprit, et ne pensait plus à rien qu'à se laisser vivre dans cette espèce d'extase qui s'était emparée de lui : d'ailleurs la vie revenait graduellement à ce pauvre être altéré de soleil, des larmes reconnaissantes tombaient de ses yeux, et il commençait de sourire à ce paradis de fleurs qu'il avait devant lui, comme le malade au médecin qui lui dit : Vous êtes sauvé. Quelqu'un qui l'eût repris dans ce moment et l'eût rejeté dans la chambre sombre et solitaire, l'eût fait souifrù-, car il l'avait complètement oubliée, et si de temps en temps un vague souvenir de sa réclusion lui étreignait à la fois le ceneau et le cœur, il lui semblait qu'il était maintenant dans la vie rcelle, et que c'était ce souvenir qui était un rêve. Si puissante que soit notre volonté, celle de Dieu est plus forte; et toutes les fois que l'homme aura déplacé son existence, et que Dieu consentira à la refaire comme il l'ai ait faite, l'homme ne pomTa que se résigner, car cette volonté de Dieu sera toujom-s un bonheiu*. Henry seul, enfermé, le cerveau irrité par cetle pensée continuelle que son avenii' devait se réduire à cette captivité, avait une fièvre quotidienne qui faisait presque une joie de cette résolution. 11 avait ris-à-vis de lui-même la fatuité de vouloir se tenir la promesse qu'il s'était faite, et du jour où il avait vu Tristan, cette résolution s'était augmentée de la fatuité de vivre ainsi malgré la autres : cependant nous, l'historien de cette vie qui passe à côté de celle de notre héros, nous pouvion.-^^voir à découvert à la fois dans la prison et dans le cœur du prisonnier. Nous avouerons donc qu'Henry, comme nous l'avons -u une fois, ^'approchait bien souvent de la fenêtre, et que sans cette mauvaise honte qu'il avait vis-à-vis de sa résolution, il eût voulu l'omTir à deux volets et reprendre sinon la ^ie avec I**'' hommes, mais du moins la vie avec Dieu.
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n ne pouvait donc, maintenant que par un miracle qu'il n'avait pas clierché il était réinstallé dans sa vie première, faire autre chose que de s'en emparer tout de suite si c'était une rôaliié, et la savourer le plus longtemps possible si c'était un rêve.
Il était encore appuyé contre cette fenêtre, dans la béatitude d'vm homme qui viendrait au monde à vingt ans, avec les sens parfaitement éveillés, et à qui tout d'abord se révélerait une journée de printemps dans toute sa splendem- et dans toute son harmonie, lorsqu'il entendit au-dessus de lui cette même musique mystérieuse et cette même voix qui avaient complété la guérison de Tristan et qui allaient compléter la sienne; — chant et accompagnement étaient si mélodieux, qu'on eût dit que la brise, au lieu de prendre des pai-fums aux fleuis inclinées, leur prenait des notes et les apportait à Henry toutes palpitantes de poésie et d'amoui'; — cette musique semblait éveiller chez le pauvre isolé des sens inconnus, et s'il eût connu sa mère, elle la lui eût rappelée. Mais le pauvre être ne rattachait dans son passé aucune harmonie à son berceau, comme il ne rattachait dans le présent aucun amour à son cœur : tant que cette musique tomba comme une rosée sur son front, il resta les yeux. fixes, la respiration oppressée; puis, lorsqu'elle se fut éteinte dans une note vtigue et voilée comme les syllabes mystérieuses du désert, il lui prit une soif étrange de voir celle qui chantait, à moins que ce ne fût sainte Cécile elle-même qui l'enveloppât de cette harmonie céleste. En ce moment la vie lui revenait de tous côtés, et avec tant de charmes, que c'était cette salle immense et éclairée qui se faisait à son tour trop étroite pour le contenu; et il sauta par la fenêtre, qui n'était élevée qiie d'un pied au-dessus du sol, et comme un savant qui cherche des étoiles, il se mit à se promener et à chercher dans les arbres son orchestre enchanté et sa voix bienfaitrice.
Puis, en outre, Ilonry eût bien voulu savoir où il était, car il ne comprenait rien à tout ce qui se passait autom- de lui; à moinj que ce no fût un nouveau paradis et qu'il ne fût un nouvel Adam, il ne s'c.\[»!iquait pas bien cette transplantation qu'on lui avait fait subir,
La voix qu'il avait entendue était-elle celle d'un ange, d'une Eve nouvelle née de son sommeil comme la première? voilà ce qu'il demandait à t' lut ce qu'il voyait et ce qu'il eût demandé au serpent lui-même, afin d'avoir quelques renseignements sur ce
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jardin enchante et désert. Mais il ne voyait heureusement pas de serpent et malheureusement pas d'Eve.
Il continuait donc ses explorations avec ce doute qui fait qu'on se retourne au moindre bruit et qu'on tressaille pour un vien^ absorbant comme poior la première fois ces splendeurs matinales qui font la vie, ces bienfaits de Dieu qui font le cœur, et entendant toujours cette musique charmante qui, éteinte dans l'instrument, se réveillait dans son esprit et y germait, pour ainsi dire. Pendant ce temps, Henriette était descendue de la chambre oil elle avait chanté, et, cachée par les massifs d'arbres et de iilas, suivait tous les mouvements et toutes les anxiétés d'Henry. Elle se mit à courir et passa comme un rêve au bout de l'allée dans laquelle il se promenait. Cette fois il avait bien vuj aussi s'arrêta-t-il avec un battement de cœur et se hâta-t-il de gagner le bout de l'avenue. Mais arrivé là, il ne vit rien que le soleil.
Enfin, Henriette se laissa surprendre dans une allée par Henry, qu'elle voyait avec ces yeux cachés que possèdent les femmes, ce qui ne l'empêcha pas de pousser im charmant petit cri de fausse surprise et de terreur feinte lorsque le promeneur s'approcha d'elle.
— Oh! madame, dit- il en mettant un genou en terre, est-ce vous la châtelaine de ce château ou l'Eve de ce paradis ? — La châtelaine, oui, dit Henriette en souriant j l'Eve, non. Mais, vous-même, qui êtes- vous? — Qui je suis ?... Je suis un mourant à qui l'on a rendu la vie, et qui cherche l'être mystérieux à qui il la doit : femme, pour baiser la trace de ses pas ; ange, pour baiser le bout de ses ailes. Est-ce vous, madame? — Non, malheureusement, ce n'est pas moi. — Mais je cherche encore, madame, un chérubin à la voix douce qui m'a fait entendre une musique divine, et qui m'a rendu la raison après qu'on m'avait rendu la vie. Est-ce vous, madame ? — Cette fois, c'est moi. -^ Eh bien! madame, qui êtes-vous, je vous en conjure, vous qui avez tant de beauté sur le visage, tant de calme dans le regard et tant de charme dans la voix? — Je suis l'amie de celui qui vous a sauvé. — Et qui donc m'a sauvé ? — Tristan. — Mais où donc est-il ? — Il va venir; mais, avant toutes choses, TOUS ne songez plus, j'espère bien, à retourner dai iS votre affreuse prison. — Le puis je, maintenant que j'ai vu tout ce que je vois depuis ce matin, et entendu ce que j'entends depuis une heure? Où avez-vous connu, madame, une âme qui, aux portes du paradis, préférât retourner en enfer ? — Pour un mourant d'hier,
VOUS êtes galant. — Mais comment m'a-t-on amené ici? — C'est bien simple, et maintenant toute féerie cesse. Nous avons commencé d'abord par séduire votre gardien, et, comme Énée h Cerbère, nous lui avons jeté un gâteau pour qu'il nous laissa; passer. — Puis nous vous avons fait prendre un nai"cotiqu(-, et, lorsque vous vous êtes endormi, nous vous avons enlevé, ni plu-^ ni moins qvte dans un conte des Mille et une Nuits car nou' étions bien sûrs qu'endurmi dans une tombe, vous ne seriez pa: fâché de vous réveiller au soleil. Mais vous ne devez m'ètre reconnaissant de rien. J'ai chanté ce matin comme je chante tous les jours, et c'est moi, au contraire, qui dois vous remercier d'être indulgent pour moi. Quant à Tristan, qui a cru qu'il fallait environner votre réveil de circonstances merveilleuse? pour vous faire croire à un rêve dont vous ne voudi'iez plus sortir, il a bien voulu me choisir pour actrice, et lui, l'auteur, reste dans la couli^^se, attendant le succès ou la chute de sa pièce. Henry écoutait ces paroles comme il avait écouté la musique.
— Et tous les jours, reprit-il, je vous entendrai chanter^ madame? — Tous les jours, si vous voulez bien accepter la moitié de cette maison, qui appartient à votre ami. — Mais j'ai donc, pendant mon sommeil, volé la lampe d'Aladin, pour qu'il m'airivc tant d'enchaiitements? — Point du tout; cette vie qui vous paraît si merveilleuse, c'est la vie ordinaire, et elle ne vous lemble ainsi que parce que vous vous en êtes éloigné pend ir.t quelque temps; c'est l'eau pure qu'on trouve si bonne au désort, et dont ou ne veut plus boire au retour; et un jour viendra peulïtre où notre vie vous semblera bien monotone. En attendant ce jour, que nous tâcherons de reculer le plus possible, que vous voyiez en moi un ange ou une femme, vous êtes mon hôte, et comme 'cl, je dois vous faire les honuem's de mon ciel ou de mon palais. — J'aime mieux dire que vous èles une femme, repiit Heiuy, — pour avoir le droit de vous approcher, mais je garde ma conviction que vous êtes un ange. — A votre aise; je crois que maintenant l'auteur peut paraître. N'ust-ce pas?
En tllcl, Tristan se montra au détour de l'allée, et vint, les bras étendus, vers Henry, qui se jeta sur sa poitrine,
— Il est cliarniaiit, votre mort, dit tout basHoiiriette à Tristan, Et elle s'éloigna. — Elle est ravissante, mon cher, dit Henry de son côté. — N'est-ce pas? — Et c'est vous qui,., — Chut ! flt Tristan. — Recevez mes félicitations, r">ik CJber. C'est une créature divine.
Le jeune homme sourit;, prit le bras d'Henry, et tous deux, attendant le déjeuner, se promenèrent dans le jardin, comme si rien d'étranger ne s'était passé depuis la veille^ c-t comme « depuis longtemps ils eussent fait vie commune.
Où- H sera qaegtian de l'Incisive qn'on a dérobée i Henry,
Grâces à Henry, chacun dans la villa se trouvait plus heureux. D'abord cette vie à trois, toute nouvelle pour lui, était une distraction pour les deux amants. Si fort qu'on s'aime, il y a des moments où la bouche, sinon le cœur, se fatigue à le répéter, et un troisième personnage n'est pas à dédaigner dans cette circonstance; car sans lui, bien des heures passeraient muettes et silencieuses, après lesquelles les deux amants se feraient de mutuels reproches pour ne pas s'être dit une seule fois un seul mot d'amour pendant si longtemps. Puis Henriette, arrivée à un trop haut degré d'intimité avec Tristan pour que celui-ci fût encore avec elle prévenant et assidu comme aux premiers jours, n'était pas fâchée d^avoir à la portée de sa voix un homme qui, lui devant sa résurrection, l'entourait de ces soins assidus et de ces compliments adorables dont les femmes font si grana cas, malgré leurs airs modestes. En outre, elle faisait des armes avec lui ; comme nous le savons, Henry tirait à merveille. Elle montait à cheval avec lui, lorsque Tristan prétextait quelque fatigue ou quelque travail pour rester à la villa, — et ell > l'étonnait comme elle avait étonné son amant, et toujom'Sj quoiqu'il montât parfaitement aussi, il s'avouait vaincu par tant de grâces et tant de forces réunies.
Tristan, de son côté, se trouvait plus à son aise. Quand il ^'oulait parler d'autre chose que d'amour, Henry était là, et il s'enfonçait avec lui dans les allées sans se souvenir d'Henriette. Quand, au contraire, il voulait avoir avec sa maîtresse de ces longues causeries d'amoureux auxquelles on revient ma!gi^ soi, il s'enfermait avec elle sans s'occuper d'Henry. Quand en,' fin il voulait penser, c'est-à-dire causer avec lui-même, il res^ tait seul sans s'occuper ni d'Henriette ni d'Henry. De cette façon, la vie était beaucoup moins monotone. Puis, quelqu'un éta»t dans la confidence de son amoiu- avec la jeune femme,
lîO AVENTURES
quelqu'un pouvait lui dire tous les jours que sa maîtresse était jolie et réveiller Tainour par l'amour-propre.
Quant à Henry, plus il s'était éloigné de l'époque où on l'avait enlt'vé de son château, plus iJ considérait cette époque comme un rêve. 11 lui semblait que pendant cette portion de sa vie il ava'it été fou, et en réfléchissant à ces niaiseries du passé dont sa retraite avait fait des douleurs, il ne pouvait s'empêcher de rire, surtout se livrant comme il le faisait à une vie charmante, qui, quoique régulière pour les autres, n'en était pas moins pleine de surprises pour lui. 11 était retourné plusiem's fois à Enghera, et il lui semblait maintenant aussi impossible d'y vivre qu'il lui semblait quelques jours auparavant impossible d'en sortir.
Un jour qu'Henriette et Tristan étaient restés à causer tous deux, la conversation tomba sur Henry.
— Comme il s'est vite habitué à cette vie qu'il semblait ne plus vouloir accepter! disait Henriette. — C'est la loi éternelle des contrastes, répondit Tristan. Si, au lieu d'agir comme nous l'avons fait^ nous avions essayé de lui donner des conseils, il ne nous eût pas écoutés et se fût encore plus enfoncé dans sa résolution ; tandis qu'en se réveillant ici, il a compris que c'était nous qui étions sages et lui qui était fou. — 11 s'est résigné, et je crois que, depuis, la résignation lui a paru douce. Pauvre garçon! il a dû bien souffrir. — De réellob douleurs, non ; mais de ces taquineries du hasard q\ii sont plus terribles quelquefois que les souffrances véritables, et qui ressemblent à des coups d'épingle plus douloureux que des coups d'épée, parce qu'on ne s'y attend pas; qu'on ne les soigne pas parce que la blessure n'est pas large, et dont on meurt un beau jour comme un vieux soldat que j'ai connu, qui avait fait toutes les batiiilles de l'empire, qui était couveit de cicatrices, de signatures de sabres étrangers et de balles ennemies, et qui est mort d'une piqûre d'aiguille dans le doigt. — Que voulez-vous, nous sommes ainsi faites, nous autres fi-mmes. Nous pardonnerons à un homme de nous tromper, nous ne lui pardonnerons pas d'être ridicule. Au!<si, je suppose (ju'lleury fasse la cour à une femme, il ne réussira pas. — l'ourquoi?
— l'aice qu'il a en lui une chose affreuse. — Laquelle? — Vous ne l'avez pas vue? — Non. — Cela se voit pourtant bien quand il rit, il a de fausses dents. — Qu'importe! — Qu'importe? C'est fort laid. Si c'était sui le côté, on lui pardonnerait.
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mais juste au milieu de la bouche, c'est horrible. Cela ne l'empêche pas d'avoir un cœur excellent et d'être un très-spirituel jeune homme; mais une femme qui ignore ces deux qualités, ou qui même les connaît, les oublie pour ne plus voir que ces deux morceaux d'hippopotame qui remplacent ses deux incisives perdues. — Si vous saviez l'origine de ces deux dents.' - Dites-lamoi. — L'histoire en est lugubre. — Vraiment? — Je vous jure,
—Vous me dites cela du ton qu'il laut pour me faire croire If contraire. — C'est qu'il est difficile de donner une intonation triste à une chose qui paraît et qui, au fond, est ridicule. — EIi bien! »"icontez-moi cette aventure. Si elle est pathétique je pleurerai,
nais à la condition que si elle est bouffonne, j'aurai le droit de rire. — Vous ne rirez pas d'avance? — Non. — Je vous en prie, Henriette , car je vous assure que je ne sais pas de plus grande douleur que celle que je vais vous raconter. — Je vous écoute.
— Une femme qu'il adorait s'était cassé une dent, cela peut arriver à tout le monde. — Oh ! parfaitement, répondit Henriette avec un air de conviction qui parut présager à Tristan l'attention qu'il réclamait. — Henry vint chez elle et la trompa dans les larmes. — 11 y avait de quoi. — Sa résolution fut prise à l'instant même; il détermina cette femme à se faire mettre une dent à la place de celle qu''elle avait perdue, îl lui donna l''adresse de son dentiste, et la précédant chez lui : Monsieur, lui dit-il, il va venir une dame qui s'est cassé une dent. Vous m'arracherez la pareille et vous la lui remettrez sans lui dire que cette dent vient de moi. — Très-bien. — Vous voyex comme c'était beau! — C'était superbe. — Je continue. — Continuez.
— Au bout de quelques instants on sonne. Le dentiste dit è Henry : C'est elle.
Et mon malheureux ami se réfugie dans un cabinet où il doit supporter l''opération. En effet, le dentiste lui arrache une de ni et revient, quand la dame est partie, lui dire que tout a parfa itement réussi.
— Eh bien ! — Eh bien ! cette femme, ce n'était pas sa maîtresse, c'était une dame qui s'était cassé une dent de son côté et qui venait s''en faire remettre une ; si bien que mon ami voulut accomplir le sacrifice jusqu'au bout, et en fut pour deux dents. Voilà l'histoire. — Et, reprit Henriette, vous ne la connaissez pas, cette autre femme ? — Du tout. — Que lui a dit le dentiste pour lui faire comprendre cette façon de remettre des dents véritetbles ? — 11 lui a dit que c'était un petit Savoyard qui» ne
sachant plus que faire, vendait ses dents, qu'il avait très-belles. — Ah ! mon Dieu ! à quelle époque était-ce? — 11 y a un an. — C'est bien cela, dit Henriette en se jetant en arrière dans les convulsions d'un rire éblouissant. — Qu'avez-vous? dit Tristan. La jeune femme essaya de parler, mais cela lui fut impossible; elle riait si fort que Tristan, cédant à l'exemple, se mit 5 rii'e malgré lui, tout en murmurant :
— Mais c'est abominable, mais c'est affreux de rire ainsi de ce pauvre garçon. -- Que voulez- vous? disait Henriette à travers son rire, c'est si curieux ! — Quoi? — Ce qui m arrive. — Mais que vous arrive-t-il ?
Et la réponse devenait impossible, car, chaque fois qu'Henriette ouvrait la bouche pour donner une explication, le rire reprenait le dessus et ne unissait qu'avec les larmes.
— Écoutez, dit-elle enfin en appuyant la main conti^e sa poitrine; vous n'en direz rien à Henry? — Non. — Eh bien! cette femme, c'était... — Cette femme? — C'était moi.
Le c'était moi se fit joiu- à travers une gerbe d'éclats de rire.
— VousT reprit Tristan. — Moi. — Mais comment cela se fait-il? — Ne vous ai-je pas dit qu'en faisant des armes, il m'était arrivé un accident? — Oui. — Eh bien! l'accident, c'était une dent cassée; comme je voulais que personne ne le sût, je suis allée seule chez ce dentiste. — Vraiment? — Et tenez, li voilà cette dent.
Et elle montra à Tristan une véritable perle.
— Et elle tient? — Parfaitement. — Ainsi, vous avez une dent à Henry. — Que je compte bien ne pas lui rendre. — Maij c'est affreux, cela ! — Que voulez-vous ? je n'y puis rien. Elle ^st excellente, sa dent.
Et, comme si elle se fût contenue déjà trop longtemps, la jeune femme recommença de rire à croire qu'elle en mourrait.
En ce moment, Henry parut à la porte du la chambre où les dt'ux jeunes gens se trouvaient. Henriette leva la tète, et en l'apercevant ne se posséda plus. Henry crut enleodre l'écho du rire de misït F;inny, le jour où il avait une épingle dans ses mollets ; il regui da, ofl'aré, autour de lui ; mais Henriette se leva el disparut, empurUml avec elle son rire, dont les notes parlées allèrent se perdant dans le jardin, jusqu'à ce qu'elles se fi>8S€u^ éteintes tout à fait.
Alors Henry s'approcha de Tristan ; mais celui-ci, malgré M
compassion pour cotte mésaventure de son ami, disparut aussi en riant.
— Allons î se dit Henry en s'asseyant pâle et consterné, il paraît que j'étais déjà trop heureux. Si tout le monde se remet à rire, c'e?t que je vais recommencer à pleurer.
Henry resta longtemps là où il s'était a^sis, ne comprenant rien à ce qu'il venait de voir, si ce n'est qu'on riait autour de lui et de lui, sans doute. Cette gaieté qui s'était renouvelée tant de fois à son aspect dans le passé, avait joué dans sa vie un si grand et si funeste rôle, que cette joie spontanée des deux seuls êtres avec lesquels il vécût le jeta dans des terreurs étranges, et suffit pom- l'assombrir tout à coup. Il y a des moments où î''âme calme et limpide en apparence se trouble au moindi-e mot, comme l'eau dont une pierre va éveiller la vase sur laquelle elle dort pure et transparente. Ce pauvre Henry était donc là environné de ses souvenirs douloureux, et, voyant déjà l'avenir plus sombre, se repentait de s'être rejeté dans ce monde moqueur quand il n'est pas méchant.
Alors il résolut de ne pas tenter plus longtemps la Providence, il crut comprendre que c'était un avertissement, et que ce rire qui le rendait si malheureux n'était que le présage d'événements plus terribles. 11 voulut donc obéir à ce preiîiiev avis que daignait lui donner le hasard, et se décida à quitter celte maison et à retourner vivre seul et triste. Il sortit de la chambre où il était, et se rendit dans sa chambre à lui ; là, il prit du papier, une plume, et il se mit à écrire à Henriette la lettre dans laquelle il lui faisait ses adieux.
Au commencement de cette histoire, nous avons vu ce que Tristan écrivait à Louise Eh bien ! la lettre d'Henry à Henriette était encore plus désespérée que la première. On sentait mieux l'impossibilité de vivre heureux sous laquelle il se combait, et qui lui faisait abandonner la villa comme il avait abctiidunué Londres, Paris et Naples ; on comprenait les tortmes de ce pauvre cœur né à l'espérance, et mort sans avoù' éprouvé une joie réelle, sansavoir ressenti unbonhem" d'un instauli ctquiconque eût lu cette lettre, dont les causes étaient bouffonnes, eût à la fois plexiréde l'âme et des yeux. Henry écrivait donc pleurant aussi, et s'arrêtant de temps en temps pour respirer, car il étouJlait, Puis il se remettait à écrire. Les mots étaient si doux, qu'un eût dit la letti'e d'un frère à une sœiiv. 11 n'accusait ni Heiuit ttc ni Tristan de cette nouvelle douleur^ qu'ils venaient de lui causer
bien innocemment sans doute ; mais il se plaignait que la fatalité les eût faits, eux, les seuls êtres qui lui restassent, les échos de ce rire qui, comme la voix de Dieu au Juif maudit, lui répétait. Marche! Il disait qu'il s'était un peu réchaaffé à leur bonheur, qu'il les ren^erciait d'être entrés dans sa vie, et qu'il leur demandait pardon a'être entré dans la leur; que jusqu'alors il n'avait été fatal qu'à lui-même ; mais que la destinée, qui ne se lassait pas, allait peut-être le rendre fatal aux autres; et il demandait d'avance pardon du mal qui pourrait leur arriver dans l'avenir, s'en reconnaissant d'avance la cause, quel qu'il fût.
Jamais lettje ne fut écrite avec une pareille douleur. 11 terminait en annonçaui son départ, non plus pour le château d'Enghera, où l'on pourrait le venir prendre encore, mais pour tous les pays: il allait marcher devant lui jusqu'à ce que la terre s'ouvrit pour son corps, et le ciel pour son âme. 11 demandait à Henriette de ne pas trop rire de lui quand elle se le rappellerait, et de le plaindre quelquefois ; car la plainte d'une femme est une prière pour Dieu.
Puis, quand elle avait été terminée, il avait relu cette lettre, l'avait pliée et s'était levé. Mais au moment où il s'était levé, il avait aperçu Henriette qui, les yeux humides, se tenait derrière lui.
— Que faisiez-vous là, Henry ?
C'était la première fois qu'elle l'appelait de son nom, sans y joindre le mot froid de monsieur.
— J'écrivais, madame. — Et pvus-je savoir à qui? — Avons. — Alors dunnez-moi cette lettre.
Et elle s'approcha de la table pour la prendre; mais Henry mit la main dessus.
— Plus tard, dit-il. — Pourquoi pas maintenant ? — Quand je serai parti. — Vous partez! fit-elle avec étonneraent. — Oui, madame. — Et vous allez?... — Où Dieu me mènera. — Henry, lui dit-elle en se rapprociiant de lui, pardon ! — Pardon, de quoi, madame? — De cette gaieté d'aujourd'hui qui vous a rendu Iristc. Si vous saviez comme je m'en repens! pardonnez-mui.
Et elle prit les mains de Henry, qu'elle pressa dans les siennes
— Donnez-moi cette lettre, fit-elle du ton le plus câlin. — Prenez-la, madame; mais si vous en riez, n'en riez pas devant moi. ~ Oh! c'est mal, reprit-elle en laissant tomber une larme
de ses yeux comme une perle éclose d'un saphir; c'est bien mal ce que vous me dites là, et c'est à votre tour de me demander pardon, car je n'ai pas encore autant péché que vous, moi ! et si je vous ai fait de la peine, vous devez avouer que c'est sans le savoir; tandis que vous, vous m'en faites volontairement. Cest très-mal.
La coquette n'étai* pas contrariée de changer les rôles, et de se faire fâchée au lieu de rester pénitente. Henry s'approcha e{ lui dit:
— Pardonnez-moi, madame; mais vous le savez, je blesse tout ce qui m'environne. Je suis maudit! — Allons! dit-elle en décachetant la lettre, venez vous asseoir auprès de moi, et pardonnons-nous tous deuï.
Henry s'assit, et Henriette se mit à lire. De temps en temps elle levait les yeux vers lui avec un soupir, et lui disak :
— Pauvre ami !
Puis elle reprenait sa leclure et s'interrompait pour essuyer une larme, et pressait la ma in d'Henry, lequel était encore dans une position ridicule : celle d'un homme qu'on plaint. Mais, cette fois, Henriette était trop occupée de montrer «ju'elle avait le cœur bon, car nous savons la joie que les femmes éprouvent à plaindre un homme, pour s'apercevoù" de cette position. Aussi se rapprochaH-elle de lui, et quand elle eut achevé de ^ire la lettre, elle la pUa en disant :
— Tout cela est vrai? — Tout. — Et vous avez déjà tant souffert? — Hélas! madame, et je souffrù-ai sans doute encore. — Espérez. — Mot oublié, madame. — Sceptique! fit-eUe, qui douiez même de l'espérance. Croyez-vous donc que l'avenir doive Être triste parce que le passé l'est? Voyons, ajouta-t-elle; car si 'es femmes aiment à plaindre, elles aiment aussi à consoler, ^^oyons! nous vous aimerons. Restez avec nous,- vamais vous n'aurez de reproches à me faire. Savais-je que, pom- une folie dont vous n'étiez ni la cause ni l'objet, vous alliez devenir histe et vous éluigrier d'ici? Lorsque Tristan m'a grondée, je suis accourue toute repantante; mais, maintenant, c'est Gni, n'est-ce pas? vous m'avez pardonnée? donnez-moi votre bras. Venez avec moi au jardin. Quant à votre lettre, je la garde; je la relired souvent pour me rendre plus prudente à l'avenir et pour me rappeler le mal que je vous ai fait.
Tout cela avait été dit avec ce ton enfantin et capricieux que
savent si bien prendre les femmes quand elles veulent obtenir ce qu'elles demandent ^ et Henriette avait fini par entiaîner Henry avec elle dans le jardin. Mais dans le jardin, la conversation n'avait pas continué, Henriette se contentait, de temps en temps, de serrer presque imperceptiblement le bras de Henry ^ pour lui dire sans doute :
— Quoique je ne vous parle pas, c'est à vous que je pense. Vous me pardonnez, n'est-ce pas?
Enfin, elle avait probablement fort à cœur de faire oublier à Henry ses torts de la journée, car, une fois qu'elle eut rej(»int Tristan, c'est à peine si elle s'occupa de son amant. Elle avait toujours les yeux fixés mélancoliquement sur son ami, et si celui-ci eût eu la moindre fatuité, il eût cru lire dans ses regards autre chose que de l'amitié.
Aussi , le soir, :îuand, après une longue promenade faite au jardin, Henry se sépara d'Henriette, il se disait :
— C'est étrange l Charlotte, qui disait m'aimer, n'a jamais été plu? charmante avec moi qu'Henriette, qui ne m'a point dit qu'eue m'aimait.
Et il devenait rêveur.
— Il me semble, se disait Tristan, qii'Henriette avait l'air bien préoccupé aujourd'hui. Que diable pouvait-elle avoii?
Et il devenait soucieux.
L'amour est une bascule dont les deux exti-cmliés ne peuvent jamais être de niveau, sans quoi l'équilibre serait trouvé et parlant le bonheur. Il y en a donc toujours une qui est en bas, et l'autre qui est en haut; — c'est-à-dire qu'il y a toujours un des deux partenaires qui aime plus et l'autre qui aime moins. Mais comme dans tous les jeux du monde l'inaction totale, soit d'esprit, soit de corps, est impossible, ils font tant d'efforts povu' changer leur position, que bientôt celui qm est en bas sa fait plus léger , celui qui est en haut se fait plus lourd, si bien que l'un prend la place de l'autre, ce qui veut dire que c'est au tour de celui qui aimait moins d'aimer plus, et au tour de celui qui aimait plus d'aimer moins. Dans celte mutation ils ont bien cherché un moment à se trouver tous deux sur la même ligue^ mais plus que jamais le niveau est nnpossible; cela dure ainsi jusqu'à ce que celui qu\ est eu ba? parce qu'il est le plus fort, c'ctît-à-dire parce qu'il aime le moins et tient l'autre en suspens, soit fatigué de sa position et l'abandonne. — Ou il est encore charitable, et alors, en quittant sa
place, il se suspend à la poutre pour faire poids, afin (jué l 'autre redescende sans se faire de mal; ou il est sans pitié, et alors il lâche tout, et l'autre tombe, au risque de se tuer.
C'était exactement la position d'Henriette et de Tristan. Celuici, en voyant une femme qui semblait l'adorer, avait semblé regrette)- Louise, et ne pas s'apercevoir du chagrin que ce souvenir faisait à sa maîtresse, jusqu'au moment où Henriette, fatiguée de jouer ce rôle, était, à son tour, devenue plus froide avec son amant, ce qui avait produit l'effet ordinaire en rendant l'amant amoureux. Mais, cette fois, Henriette était la plus foiie et gardait l'avantage de la place. Il est vrai de dire qu'elle trichait, et qu'Henry, caché derrière elle, appuyait avec elle sur la bascule, et la faisait pencher de leur côté, mais Tristan ne voyait pas encore Henry.
Tristan ne comprenait rien à ce changement et questionnait Henry qu'il croyait son ami après le service qu'il lui avait rendu. Pauvre Tristan 1 qui croyait qu'on rend service à un homme quand on met obstacle à sa volonté, et surtout que quand on a rendu service à un homme, cet homme devient votre ami ! Dieu donnerait à l'homme deux vies, l'une pour prendre l'expérience et la mesure du monde, l'autre pour profiter de ce qu'il a appris, qu'il est probable que ces deux vies ne suffiraient pas et que la seconde serait encore plus malheureuse que la première.
Si nous avions connu Tristan à cette époque et que nous l'eussions vu questionner Heni7, voici ce que nous lui aurions dit :
— Comment ! fou que vous êtes, vous avez pour son bonheur empêché un homme d'accomplir une volonté, et, plus fou enencore, vous l'avez amené auprès d'une femme que vous n'aimiez guères , il est vrai, mais que vous pouviez aimer un jour, car vous l'aimez maintenant, et vous avez cru que l'on pouvait impunément rendre service à un homme. C'était vraiment bien la peine que des grands hommes passés et des académiciens de votre époque écrivissent des traités sur l'amitié pour vous voir accomplir sérieusement de pareilles bévues ! Mais vous êtes un aveugle à cent pieds au-dessus de Bélisaire. Vous ne savez donc pas que la première chose à laquelle votre ami va l'employer pour reconnaître le service que vous lui avez rendu, sera de faire la coui à la femme que vous aimez, et d'user de tous les moyens qu'il aura en son pouvoir pour vo\is faire le plus de peine possible? Mais en ce moment même où je vous parle.
«ussions-nous ajouté dans notre franche opinion, si vous oouvidt TOUS glisser dans la chambre où est Henriette^ là vous verrieg Henry à ses genoux, comme vous y étiez avant de lui rendre service, et lui disant ce que vous lui disiez avant d'avoir fait un ingrat.
Eh bien ! à ces raisonnements plus que vTaisembîables et à ces conseils salutaires , savez-vous ce que Tristan, s'il avait été franc, vous aurait répondu ?
Il vous aurait, d'un air profondément convaincu qu'il allait dire la plus grande vérité du monde, appuyé la main sur l'épaule, et d'une voix railleuse vous eût dit :
— Mon cher, vous êtes fou. Vous venez me dire à moi, Tristan, qu'Henry est l'amant d'Henriette? Mais où avez-vous la tête, mon pauvre ami ? vous trompez affreusement vos lecteurs si vous leur racontez de pareilles choses dans vos romans. Mais elle ne peut pas le sentir ; mais toutes les fois que je lui parle d'Henry et que je tâche de le lui faire aimer, eue me dit de me taire et le trouve parfaitement ridicule. Mais songez donc, mon cher, que jamais aucune femme n'a pu aimer ce garçonlà, et que ce n'est pas à Henriette, femme d'esprit et de goût, à commencer une pareille réaction et à prouver un semblable paradoxe. Mais songez donc qu'elle connait la vie de ce pauvre diable mot pour mot, qu'elle sait qu'il a de fausses dents et qu'elle en rit tous les jours ; non, non, mon cher, non, ce n'est pas au delà que vient le danger, rassiu-ez-vous pour moi. Henriette serait incapable d'une pareille ingratitude , si Henriette était capable d'une pareille folie.
Et il se fût immédiatement brouillé avec nous , après nous avoir donné celte petite leçon sur le coeur humain.
Quant à nous, nous lui eussions poliment tourné le dos sans vouloir le détromper, en nous disant: 11 ne connait ni les hommes ni les femmes, il est bien heureux I
Mais nous n'étions pas là. Ce i>'était donc pas à nous, mais c Henry qu'il s'adressait.
— Voyons, Henry, qu'a donc Heariette? — Je l'ignore, faisait l'ami. — Vlais peut-être vous dit-elle des choses qu'elle n'ose me dire à moi? — Non, pas du tout, d'où lui viendrait cette confiance? — De ce que vous êtes des heures entières avec elle. — C'est vrai , mais elle ne me parle pas de vous. — C'est étrange. Elle ne m'aime plus peut-être. — Si fait, toujours toujours - Vous croyez? — J'en suis sûr. — Mais que me con-
WÛierlez-vous dans cette circonstance? — Vous me demandez un conseil ? — Oui. — Un conseil, c'est bien difficile à donner, — 11 n'y a qu'une chose plus difficile, c'est t''» 'e suivre, parlez toujours. — Eh bien ! à votre place... — A ma place? — Je quit tarais la villa. — Que voulez-vous dire? — Pour quelque temps, pour un mois, quinze jours. Je ferais sentir à Henriette la tristesse de mon absence, et à mon retour je serais reçu avec des ciis de joie comme les triomphateurs antiques. — Et vous, que feriez-vous pendant ce temps-là? — Moi? mais je... Je resterais ici pour ne pas laisser madame de Lindsay seule, je verrais impression que lui produirait votre départ, et je vous en ferais paît à votre retour. — Vous avez peut-être raison. — Je crois que c'est un bon moyen. Les femmes ont leurs moments de mauvaise humeur, comme le temps a ses moments de pluie et il faut se garantir de l'une et de l'autre, et ne paraître que lorsque la femme est redevenue joyeuse et le ciel bleu. — Eh bienl j''y réfle'chirai, -^ït si Henriette continue à être mauvaise poar moi, je suivrai votre conseil.
Je vous laisse à penser ce que Henry se disait à lui-mèm* après une pareille conversation.
Ce pauvre Tristan devenait réellement amoureux d'Henriette. Celle-ci, en devenant froide pour lui, avait pris la route la plus .sûre quoique la plus connue. U se creusait donc la tète, se demandant ce qu'il avait pu faire à sa maîtresse pour qu'elle affectât ainsi de trouver mauvais tout ce qu'il disait. Ce n'était pas une guerre ouverte, mais souvent, dans la conversation, m.adame de Lindsay, en présence d'Henry, laissait échapper de ces mots blessants, déguisés encore par l'intonation et qui serraient encore le cœm" de son amant. Souvent elle ne daignai même pas répondre à ses paroles; ou, si elle y répondait, c'était pour leur donner une fausse interprétation ; aussi Tristan devenait-il maussade à faire peur, et demandait des consolations à Henry, qui ne lui en donnait pas.
Enfin, un soir qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il s'approcha d'elle, se mit à ses genoux comme il avait l'habitude de le faire et lui dit :
— Henriette, franchement, qu'avez-vous contre moi? Croyezfous donc que je ne vous aime plus? Vous ai-je ofTensée? Au lom du ciel, répondez-moi ! — Je n'ai rien contie vous, mou ami, ,ît je vous assure que vous prenez mal des enfantillages qui devraient rester sans effet, étant sans cause. — Vous ne me parlea
pas franchement. Vous ne m'aisnez plus. — Vous vous trompei, Tiistaii, je vous aime toujours. — Comme vous me dites cela froidement! et cependant c^est la première fois que vous me le dites depuis bien longtemps. — Nous ne sommes jamais seuls, puis-jc devant un étranger vous dire que je vous aime? vous ne pouvez exiger cela de moi. C'est bien assez que nous ayons fait à M. de Saint-Ile des demi-confidences sans lui faire des confidences entières. 11 a des yeux, nous ne pouvons i'empêchei de voir, mais il faut essayer de l'empêcher d entendi-e. — U y a un mois, Henriette, vous ne m'eussiez pas parlé ainsi. — C'est que depuis un mois, il s'est passé bien des choses. — Et quelles choses se sont passées, qui peuvent vous avoir changée de la sorte pour moi? — J'ai réfléchi. — Vous avez réfléchi? — Oui. — Et peut-on savoir quelles sont ces réflexions, qui vous font si méchante et me font si malheureux ? — J'ai réfléchi que vou£ ne m'aimiez pas, que vous en aimiez une autre, et, si vous souffrez maintenant, jugez de ce que j'ai souffert, moi. — Mais ce temps e.-;t ouhlié, Henriette, à quoi bon le rappeler? Je vous aime plus que jen'aunais Louise, plus que je n'aimerai jamais aucune femme. Cette froideur ne peut qu'être affectée. N'est-ce pas, vous m'aimez encore ?
Henriette ne répondit pas.
Tristan se leva.
— Allons! se dit-fl, je vois bien que je n'ai plus qu'à suivre le conseil que m'a donné Henry. — Et quel est ce conseil? — Celui de partir. — De partir? dit Henriette avec étonnement. — Oui. — El pourquoi? — Parce que ma présence n'est encore qu inutile, mais qu'elle pourrait devenu' ridicule. — Exi^iquezvous. — Je veux dire, madame, que jusqu'à présent cette froideur peut ne venir que de votre volonté, mais qu'un jour elle pourrait avoir une autre cause et qu'elle me serait plus douloureuse. Nous ne devons pas attendre le moment où nous serions, vous plus coupable et moi plus triste encore d'une séparation forcée.
Henriette rougit, mais Tristan ne le vit naturellement pas.
— C'est mai, monsieur, reprit-tlle, ce que vous me dites là. Jusqu'ici vous n'avez rien à me reprocher et j'ignore dans que! but vous me dites de pareilles choses. — C'est «jut: j^; crains toujours, madame, d'être un obstacle à votre bonheur, et c'est pour cela que je voulais partir. — Partir, reprit-elle, vous n'ayez y-yis que ce mot à la bouche; vous savez pourtant bien que
DE QDATRE FEMMES. 13|
VOUS ne le pouvez pas. — Et pourquoi? demanda Tristan, qui au ton d'Henriette comprenait ce qui allait arriver. — Que de^ ■ iendrez-vous si vous partez ?
Tristan pâlit,
Henriette venait de lui jeter tout son passé Comme uns insulte à la face. Elle eût peut-être donné la moitié de sa fortune pour reprendre ce mot; mais l'arme était lancée. La blessure était faite profonde et douloureuse.
Tristan, qui ne croyait voii- dans cette conversation qu'une querelle d'amoureux, et qui croyait qu'Henriette allait finir par sejeter à son cou, resta stupéfait, anéanti devant cette phrase. Deux larmes venues du cœm' mouillèrent ses yeux, et, s'il ne se fût retenu, il eût pleuré comme un enfant. Il ne répondit rien, prit son chapeau et s'approcha de la porte. Henriette, qui comprit qu'elle avait une cruauté à se faire pardonner, se leva et se jeta entre la porte et lui.
— Pardon, Tristan, lui dit-elle. — Oh! je vous pardonne, madame, mais je pars. — Ne partez pas, je vous en conjure! Si vous saviez, il ne faut pas m'en vouloir; j'ai mal aux nerfs, et nous autres femmes, nous ne savons pas comme vous la valem des mots. Pardonnez-moi, non pas ce que j'ai dit, mais l'intei'prétation que vous avez donnée à mes paroles; me croyez-vous donc capable de vous faire de la peine volontairement?
Et en disant cela elle lui i)renait la main et le ramenait près d'elle. Tristan était comme paralysé; des larmes silencieuses roulaient sur ses joues, et il se laissait conduire, car il n'avait plus la force de vouloir.
— Allons, ami ! disait-elle en se faisant repentante et en lui essuyant ses yeux, allons! ne pleurez pas, — vous avez mai compris ce que je voulais dire; — je voulais dire que sans moi, sans quelqu'un qui vous aime,' vous seriez malhemeux parce que vous avez besoin d'être aimé. Et voilà, méchant! que vous interprétez mal mes paroles. Mais c'est vous qui devriez me demander pardon de me croire capable de dire de pareilles choses, m«is ce serait une infamie. Vraiment, et vous ne croyez pas que je puisse faire une infamie, surtout à vous qui m'aimez et que j'aime, ajouta-t-elle tout bas. — Ob ! vous ne m'aimez pas ! — Eh bien ! voilà que vous recommencez et que vous doutez encore. — Si vous m'aviez aimé, vous ne m'eussiez pas dit ce que vous venez de me dire, Henriette. — Mais vous prenez
plaisir à me torturer! s'écria Henriette en pleurant à son tour, ces larmes faciles qui sont le priviUge des femmes et la pluie des orages d'intéiicur; — vou? ne voyez donc pas que je suis eouffranie depuis plusieurs jours? et au lieu de me soigner et de compatir à ce que je souffre, vous prenez je ne sai« quel prétexte pour me chercher querelle, vous mi^ faites pleurer. Vous êtes sans pitié quand vous savez qu'on vous aime ; et moi qui vous demandais pardon tout à l'heure, c'est bien à vous, au contraire, à demander pardon.
Tout cela avait été dit avec une telle conviction, que Tristaa demeura persuadé que c'était lui qui avait tort et qu'il se jet* de nouveau aux pieds d'Henriette.
Celle-ci finit par pardonner à son amant l'insulte qu'elle lui avait faite. Ils se redirent tous deux qu'ils s'aimaient comme a>ix piemiers jours, et lorsque Henry entra, ils étaient redevenu$ les amouieux d'autrefois, — ce qui parut l'étonner et presque le fâcher. La soirée se passa sans secousse, et à peine si quelques mots rappelèrent la scène de la journée, comme ces petits nuages fuitifs qui passent emportés par le vent et rappellent Vorage dont ils gardent les restes.
A minuit, Henry se leva et prit congé d'Henriette; Tristan en ût autant.
— Adieu, messieurs, fit la jeune femme, et à demain. Nous verrons demain matin, dit-elle à Tristan et en lui pressant la main, si je dois vous paidonner tout à fait.
El les deux jeunes gens la quittèrent pour regagner l'autre Tilla.
Rentré dans sa chambre, Tristan se rappela ce qui avait eu lieu, et comme il n'était que minuit et que la lune était splendide, il préféra songer à la fenêtre, et se demandait tout bas si Henriette lui pardonnerait d'avancer l'heure du pardon. L'autre villa dormait dans la blanche clarté de la lune, et comme le soir du jour où il était arrivé, il voyait les arbres se balancer nonchalamment sous la brise, il y avait de l'amour dans l'air. Tristm, qui avaii une clef du jardin d'Henriette s'enhardit peu à peu dans sa lésolulion d'aller la trouver la nuit même, et pour qu'elle lui pardonnât plus facilement, il voulut lui chanter 80»i air favori sous sa fenêtre.
Il descendit donc à pas mesurés, traversa le jardin, ouvrit la porte, et se disposa à franclnr Tinlervalle qui séparait les deux murs. Mais il lui sembla voir quelque chose se mouv(.iir fonti-e
la porte dont il avait la clef. En effet, un homme était là, un voleur peut-être. Tristan attendit l'homme, ouvrit la porte doucement et la referma sur lui; Tristan ne fit qu'un bond d'un mur à l'autre, et ouvrit à son tour la porte du jardin d'Henriette, sans faire le moindre bruit; il put alors voir celui qui tournait l'angle de l'allée et que la lune éclairait. C'était Henri âe Sainte-Ile.
Tristan avait un battement de cœur affreux. Il vit Henr^ traverser le jardin, se glisser dans la maison et disparaître après lYoir soigneusement fermé la porte du perron.
La première pensée de Tristan fut d'entrer, car il avait aussi la clef de cette porte, et de tuer Henry ; mais il préféra avoir des preuves plus positives qu'Henriette le trompait, et il se résolut à attendre.
Tout ce que noue pouvons diie, c'est qu'à trois heures du matin il attendait encore.
Une femme jeune et belle se trouve un jour sur le chemin d'un homme inconnu; il s'agenouille devant elle et lui dit qu'il sera son esclave, qu''elle est l'ange de sa vie, l'étoile de son ciel ; enfin, toutes les métaphores de : Je vous aime, aimez-moi. L'étoile descend pour lui sur la terre, l'ange se fait femme, c'est-à-dire pécheresse; elle lui donne les trésors d'amour enfouis dans les mines de son cœur; elle fait rayonner son existence de toutes les vanités, son cœur de toutes les jouissances et de toutes les poésies; elle s'abandonne à lui corps et âme; elle trace im sillon de bonheur dans la vie de cet homme, qui semblait ne devoir jamais se mêler à la sienne. Puis, il arrive qn'h son tour la femme élue veut élire, et qu'après avoir entendu le premier chant de ce poème qu'on nomme l'amour, eUe veut entendre le second, mais chanté par un autre, pour savoir, expéi ience bien naturelle, si l'autre mettra plus d'harmonie dans sa voix et plus d'expression dans son chant. Alors, se croyant la légitime et unique propriétaire de ses sentiments, elle donne de nouveau ce qu'elle avait déjà donné. Et le premier, qui a trouvé tout naturel qu'elle lui cédât à lui, sans s'inquiéter si quelqu'un en souffrait, trouve ma>«tenant étrana.e cette chariie qui le fai loufCiir.
Il en était ainsi de Tristan; mais pour lui la position était plus que doulouieuse, elle était ridicule. Peu de jours auparavant, il avait été forcé de prendre auprès d'Henriette la défense de son ami, dont elle raillait les malheurs; et l'homme qui le trompait.
c'était ce môme Henry, qui sournoisement lui avait conseillé de partir pour laisser passer, disait-il, la mauvaise humeur d'Henriette, et, en réalité, pour éloigner un rival gênant, sinon dangereux. Cela devenait donc réellement xme querelle sérieuse entre les deui hommes. Comme toujours, la raison de la femme était écartée, et Tristan était heureux d'avoir un autre prétexte, bien transparent il est vrai, mais enfin derrière lequel il abritait son amoiu'-propre.
L'heure se passait. Le jour commençait à poindre, et le soleil sortait d'mie ligne brumeuse qui s'étendait au-dessus du lac et qui semblait autant continuer l'eau que commencer le cieL C'était un de ces réveils diaphanes de la nature, comme Bonningthonen a smpris quelques-uns. Tristan attendait toujours.
Tout à coup, il lui sembla entendi'e un bruit de porte qui s'ouvrait mystérieusement; et, le cœur haletant, il se jeta derrière le massif d'arbres qui lui servait d'abri depuis trois heures et écouta. Il vit alors sortir Henry regardant autour de lui, se retournant après avoir descendu les quelques marches du perron, et envoyant un sourire d'adieu à une fenêtre dont le rideau blanc entr'ouvert laissait vou la tête rose et charmante d'Henriette. Puis le rideau se referma, la tête disparut comme mi rêve, et Henry, l'air ti'iomphant, se dirigea vers la porte du jardin.
Tristan, qui, nourri dans le sérail, en connaissait les détours, arriva avant son ami à cette porte, si bien que lorsque Henry fut au moment de la toucher, il le vil pâle et debout qui gardait l'entrée avec des airs menaçants comme le dragon du jardin des Hespérides.
— Vos armes, monsieur? dit Tristan. — Et pomquoi faire? — Pour nous battre. — Oh! que c'est bête ! reprit Henry. Monsieur, madame de Lindsay ne vous aime plus; elle m'aime : est-ce une raison pour nous couper la gorge, et cela ne se voit- il pas tous les joiu"s? Écoutez, mon cher ami, si vous vous étiez tué trois fois comme moi, vous sauriez un peu mieux ce que c'est que la vie, vous en tiendriez im peu plus compte, et vous ne la •istpieriez pas pour de pareilles billevesées. Si je me bats avec vous, deux choses peuvent aniver . ou je vous tuerai, et je dois dire, sans vous offenser, que c'est la supposition la plus vraisemblable, et alors j'aurai à me repentir toute ma vie de vous avoir tué, vous qui m'avez sauvé, vous à qui je dois les seuls moments de bonhefu" réels que j'ai eu.«: dans ma
vie; car je vous jure que je n'ai jamais été si heureux que depuis que vous m'avez tiré de mon affreux château d'Enghera. Tout semblait me sourire, et la Providence paraissait être décidée enfin à réparer pour moi les erreurs du hasard. Je retrouvais en vous un ami fidèle comme Oreste. Henriette m'aime, je n'en puis douter. Nous pouvions mener une existence charmante à tro.'s. Au contraire, si je vous tue, outre le remords que j'en aurai, il faudra encore que je parte. On m'ariétera, mon arrestation di^^ilguera des secrets d'intérieur que la justice n'a pas besoin de connaître; puis, en admettant que je ne sois pas arrêté, madame de Lindsay m'en voudra, car je puis assurer qu'à défaut d'amovu", elle a ime grande amitié poiu- vous. Ou vous me tuerez, et alors qu'arrivera-t-il ? on vous arrêtera, car, quelque amitié qu'Henriette vojs porte, elle voudra venger la mort de l'homme qu'elle aime. On instruira votre procès, on découvrira votre véritable nom, on apprendra la mort de Charles, votre fuite mystérieuse, et l'on vous coupera probablement le cou. Croyez-moi donc, mon cher, prenez philosophiquement votre parti. La femme est un être mobile qui change de sentiments comme le caméléon change de couleur, et qui ne mérite pas qu'on se tue pour une de ses nuances. Rentrez donc en vous-même, mon cher Tristan; je serais vraiment désolé qu'il vous arrivât la moindre chose, à vous comme à moi. Je suis heureux pour la première fois de ma vie. Au nom du ciel, ne brisez pas mon bonheur en me forçant de vous tuer ou en me tuant.
Tout cela avait été dit avec un tel sang-froid, que Tristan se frottait les yeux comme un homme qui se réveille et qui croit avoir encore devant lui le rêve invraisemblable de îa nuit; Il voulut donc voir jusqu'oii Henry pousserait cette plaisanterie, et, les lèvres tremblantes, il lui dit :
Ainsi, monsieur, madame de Lindsay vous aime ? — Oui, oui, répondit Henry d'un ton suffisant. — Et vous en avez les preuves?
Henry fît un signe modeste des y-eux qui voulait dire : Je les ai.
— Et peut-on savoir depuis combien de temps ? — Depuis le lendemain du jour où je vous trouvai tous deux si gais, et où vous me laissâtes si triste. — En effet, ce jom-là nous parlions de vous. — Eh bien, j'aurais pu, moi aussi, vous demander compte de cette hilarité née à mon approche et offensante pour
ut AVENTURES
moi, surtout de votre part; vous voyez que je m'en suis abstenu. Cest qu'il y a des circonstances où il faut savoir èti"e ridicule ou malheureux, sans s'en prendre à d'autres qu'au hasard. — Et madame de Lindsay vous a-t-elle, en vous donnant k j preuves de son amour, reprit Tristan, dit la cause de cette gaieté étrange qui a été la préface de '-otre bonheur? — Non. — Je le comprends. — Pourquoi/ — C'est que cela eût pu vous être désagréable. — Ce n'est pas cette considération-là qui doit vous retenir, vous; racontez-moi donc la chose, d'autant plus qu'étant de sang-froid, elle ne me fera d'effet qu'autant que je voudrai. — Eh bien, reprit Tristan, le plus ironiquement possible, vos amoiu-s passées, si j'ai bonne mémoire, n'ont pas toujom-s été aussi heureuses que vos amours présentes, et votis y avez laissé des dents. — C'est vrai, dit froidement Henry, dont les joues se colorèrent cependant d'une rougeur presque invisible. Continuez. — Autant que je puis me le rappeler, continua Tri» tan, vous étiez fort inquiet de votie première dent perdue. ->- Je l'avoue». — Je puis vous en donner des nouvelles. — Vraiment? — ^ Oui. — Notre récit m'intéresse. — C'est madame de Lindsay qui l'a. — Où? — Dans la bouche. — Ainsi, depuis cette époque elle vit et mange avec ma dent. Mais alors, monsieur, ce serait à moi de vous demander raison, car mes droits sont antérieurs aux vôties, et à moins que madame de Lindsay n'ait deux dents à vous !
Tristan comprit que sa position devenait de plus en plus ridicule. Depuis le commencement de cette conversation, jamais il n'avait pu amener Henry au ton d'une querelle sérieuse, et, la dernière ressomxe lui échappant encore, le rouge lui montait au visage.
— Maintenant, monsieur, reprit-il, finissons-en vite. Heriiy ne répondit pas; il avait la tête dans sa main, il paraissait réfléchir profondément.
— Monsieur, hurla Tristan, m'entendez-vous? — Figure»vous, repiit Henry, que j'admirais les péripéties du hasard qui me fait perdie une dent à Paris, et qui me la fait retrouver où? sur les bords du lac Majeur, dans la bouche de qui? d'une femme que vous aimez et qui m'aime. Ma parole d'honneurl c'est trop drôle, et je m'étonne que vous n'en niej pas comme moi.
Et il se mit à rire aux éclats.
~ Monsieur, continua Tristan, vous êtes très^nnuyeux, et je
DE QUATRE FEMMES. m
vous assure que, comme il y a longtemps que je m'en suis aperçu, je désirerais me débarrasser de vous promptement. — Vous tenez donc toujours à me tuer? — Toujours. — Eh bien, je suis à vos ordres; mais je vous assure que c'est pour vous être agréable et pour vous remercier de l'histoire intéressante que vous venez de me raconter, car, siu- l'honneur, je n'étais pas en train de me battre ce matin. Je parlerai de cela ce soir à Henriette, continua-t-U en passant son bras sous le bras de Tristan; nous en rirons beaucoup.
Tristan s'arrêta et regarda fixement son adversaire, croyant qu'il devenait tout à fait fou. Henry s'arrêta de son côté, mais sans quitter le bras de Tristan, et le regardant de cet air étonné qui voulait dire :
— Poui-quoi donc vous arrêtez-vous? — Ah ça! monsieur, dit Tristan, rouge de colère et se croisant les bras, vous moquezvous de moi, décidément? êtes-vous lâche ou fou ? — Mais ni l'un ni l'autre, cher ami ; c'est, au contraire, moi qui ne sais pas se que vous avez ce matin. Jadis vous me sauvez ia vie, et aujom'd'hui voilà que vous voulez me tuer. Soyez donc conséquent. Ou vous vouhez me tuer, alors vous pouviez me laisser là-haut et vous n'auriez pas eu un meurtre sur la conscience; DU vous vouliez me sauver la vie, et alors, que diable venez- \'Ous me parler de duel et de mort! Pour vous être agréable, je consens à me battre avec vous; mais ce n'est pas une raison pour me malti'aiter. Nous arriverons aussi bien sur le terrain en causant tranquillement et bras dessus bras dessous qu'en nous disputant comme des portefaix. N'ètes-vous pas de mon avis? D'aiUeurs, cria-t-il, faisant semblant de s'échauffer à son tour, que vous ai-je fait, moi? — Vous le demandez? — Oui, je le demande. Je suis T amant de madame de Lindsay. Est-ce pas une belle raison de me chercher querelle? Est-ce que vous ne TOUS doutiez pas que cela aiTiverait? Comment, imprudent qu* vou* êtes, vous avez une maîtresse du caractère d'Henriette, vous vivez seul avec elle depuis quatre mois, ce qui veut dire que vous l'ennuyez depuis trois mois et demi, vous amenez un ami avec des façons de mélodrame, elle apprend qu'elle a une dent à cet ami, et vous vouje^ qu'elle lui résiste et que même elle ne vienne pas au-devant de lui ; mais, mon cher, vous êteï fou, fou à lier, fou dangereux. Mais sachez donc une chose, c'est que s'il n'y avait plus sur la terre qu'une femme, ApoUoa et Pol^phème, cette femme prendrait d'abord Apollon pour
mari ou pour amant, et, au bout de deux mois, tromperait le dieu avec le cyclope. — Monsieiu-, je trouve vos raisonnements et vos pl.iisnnteries Je foit mauvais goût. Madame de Lindsay n'est pas la cause de notre querelle. Je sais, et vous me l'auriez appris, si je ne le savais pas, à quoi m'en tenir sur le compte des femmes. Mais lorsque je vous ai fait part de la froideur d'Henriette pour moi, vous, déjà son amant, vous m'avez conseillé de partir pendant quelque temps et m'avez voulu prendre pour dupe. C'est de ce conseil, que je regarde comme une insulte,, que je vous demande raison aujomd'hui. Quant à madame de Lindsay, je la méprise. Avez-vous compris, monsieur? — Oui, parfaitement. — Suivez -moi donc. — Volontiers. Mais vous me permettrez une dernière observation. C'est que vous avez pris pour une insulte ce qui n'était qu'une prévenance de ma part. Je prévoyais bien qu'un jour ou l'autre vous apprendiiez mon bonheur, et je craignais que cela ne vous fît de la peine. Enfin, puisque la cliose est faite, il faut en subir les conséquences. Je vous suis, mon cher, je vous suis.
Tristan ne se possédait plusj il marchait à grands pas vers l'autre villa. Quiint à Hemy, (|ui n'avait jamais été si heureiu que depui-s trois jours, et qui venait à son tour de mettre un homme dans une position ridicule, il était radieux; il marchait à quelques pas derrière son ancien ami, et ce ne fut qu'à la porte de la maison qu'il le rejoignit.
— Dites donc, mon cher Tristan, demanda-t-il, et des témoins?— Nous nous en passerons, répliqua sèchement Tristan. — Comme vous voudrez. Moi, je n'y tenais pas; c'était pour vous. El des armes, est-ce que nous nous en passerons aussi?
Le jeune homme ne répondit qu'en reparaissant avec deux épéos.
— Oh ! les jolies épées ! dit Henry en prenant la paire, et bien Ml maip surtout. Elles viennent sans doute du baron de Lindsay? Quel gaillajd vous faites! comme vous y allez, vous! Vous hiibilez la maison du défunt; \ous conquérez sa femme; vous vous bâtiez avec ses épées. 11 ne vous manque plus que de vous faire enterrer datis sa tombe si je vous tue. — En garde, monsieur. — Une minute, que diable! Laissez-moi respirer encore; on ne .'«ait pas ce «lui peut arriver. Vous tenez donc toujours à vous battre? — Toujours. — Mais, mon che», vous êtes dans un tel état d'exaspération que vous ne pourrez pas tenir votre ^ée. — Si c'est la g^mle raison qui vous arrête, vous pouvez
TOUS mettre en garde. — Où nous battrons- nous? —Sur la route; à cette heure, personne ne nous verra; et d'ailleurs, je ne veux plus leparaitre dans cette maison. — Va pour la route.
Les deux champions se dirigèrent vers Tendroit choisi par Tristan.
Henry, comme nous l'avons dit, était de première force aux. armes, et il avait encore, dans cette circonstance, sur son adversaire l'avantage du sang-froid. Tristan, en effet, l'œil ardent, les J.èn'es pâles, les dents serrées, tremblait, non de crainte, mais de colère, tandis qu^Henry, le visage calme, la main gauche sur la poitrine, la main droite ferme, avait une garde à la fois élégante et terrible. Quant à Tristan, en homme qui ne cherche (ju'à tuer ou à être tué, il se jeta sur son adversaire de toute sa force : mais Henry éloigna le fer sans autre mouvement qu'une parade simple.
— Si j'avais rispoté, lui dit-il, je vous tuais. — C'est bien, monsieur, reprit Tristan. A vous!
Et il se fendit en portant un coup droit; mais Henry avait pris le contre, et d'un coup sec, sans que son épce déviât, il avait désarmé Tristan.
Alors il se baissa, ramassa l'épée de son adversaire et lui donna la sienne en lui disant :
* — Si je n'avais pas rompu, vous vous jetiez siu-mon épée, et l'on aurait dit que je vous avais tué; il ne faut pas faire de ces imprudences-là.
Tristan écumait; si quelques jours auparavant il avait ri d'Henry, celui-ci se vengeait bien à son tour avec cet infernal sang-froid contre lequel on ne pouvait rien. En effet, on eût dit une statue dont la main, prompte comme la pensée, enveloppait tous les coups de Tristan dans des contre d'une vigueur et d^une rapidité effrayantes. Vingt fois déjà il eût pu le tuer; mais il semblait prendre plaisir à cette colère impuissante et k laissait venir se briser contre son fer. Cela dura ainsi un quart d'heure; au bout de ce temps, Henry dit à Tristan :
— En avez-vous assez? — En garde, monsieur, en garde! reprit Tristan. — C'est que cela devient fatigant. Vous ne me portez que des coups droits, vous vous entêtez, et vous savez pourtant bien que vous ne me toucherez pas. Il n'y a que madame de Lindsay qui puisse me toucher. Et je ne puis pourtant pas passer ma vie à faire des contre de quarte et des contre de tierce. Si vous me permettiez de m^asseoir encore. — A vous.
monsieur! à vous! hurlait Tristan, qui ne se connaissait plus et se précipitait avec une fureur croissante sur son adversaire, qui avait toutes les peines du monde à ne pas le tuer. — Voyons, une dernière fois, dit Henry, voulez- vous en finir ? Non. Efa bien ! adieu, alors !
Et en disant cela, il se fendit. Le pauvre Tristan n'eut pas Ifl temps de parer, et sa chemise s'injecta de sang à l'épaule; il voulut continuer, mais les forces lui manquèrent et il abandonna son épée. Heni-y n'eut que le temps de se jeter au-devant de lui et de le recevoir dans ses bras; il l'assit alors sm- la roule, et craignant d'être sui'pris, il se sauva vers la maison d'Henriette, laissant son adversaire évanoui.
Le petit bomme à perraqae à la lean-Sacqaes et canne à pomme d'or.
Lorsque Tristan revint à lui, il était seul et assis sur le revers du fossé; le sang avait cessé de couler, car la blessure était légère, et Tristan s'était évanoui bien plutôt par suite des émotions qu'il avait éprouvées qu'à cause de cette égratignure. Cependant il avait la tête affaiblie, et ne voyait les choses écoulées qu'à travers un voile. Le souvenir lui revint peu à peu, il laissa aller ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains, et il se demanda ce qu'il allait faire.
Peut-être fût-il resté longtemps à se le demander, ZaT la réponse n'était pas facile, et, comme beaucoup de gens de la mythologie, eût-il fini par être changé en statue ou en fontaine, si, à travers les fentes de ses doigts, il n'avait cru voir passer une ombre qui avait probablement l'intention d'être vue, car elle repassdit sans cesse d'un pas mesuré comme le pas dd specti'e d'Hamlet. Copi'ndant Tristan ne qmtta pas ses coudes dfi dessus ses genoux ni la tête de dessus ses inaius, et il lui sembla môme que l'ombre avait disparu ; mais c'était une erreur : elk avait tout bonnement décrit une ligne circulaire au lieu de reprendre sa ligne droite, avait tourné autour de Tristan, et, comme iUexandre devant Diogène, était de nouveau venue se poser entre le sokil et lui. Celte fois, il parut évident au songeur que l'ombre voulait qu'on lui parlât ou parler elle-même, car elle devint complètement immobile et masqun tout à fait
Phœbus, lequel sortait tranquillement de son lit de nuages. Tristan ne voulut pas s'opposer plus longtemps au désir de C€tte omble. Il leva donc la tète et viL
Figurez-vous un petit monsieur couronné d'une cinquantaine d'années, vêtu comme les oncles d'opéra comique et dissimulant sous son gilet long, à poches, un ventre indiscret. Joignez à cela des yeux surmontés de sourcils de couleur indécise, et surmontés eux-mêmes, après une courte interruption, de peau rose quoique d^éjà ridée, de cheveux coquettement poudrés et se terminant enfin par une queue qui, remuante comme celle des chiens, ne t?rderait pas à tourner en trompette pour peu qu'elle préférât un jour le mouvement perpendiculaire au mouvement horizontal. Les yeux étaient d'un gris dont nous ne dirons rien; seulement, ils étaient piqués d'un point brillant d'inteligence et de politesse. Le nez était irrégulier, et, quoique fin, il séparait deux joues grassouillettes agréablement teintées de ce vermillon rose qui prouve la régularité des repas, le calme de la conscience et l'entente de la cave. Quant à la bouche, elle devait, dans l'inaction, être assez indifférente, mais, en ce moment, elle dessinait an sourire complaisant et laissait voii- de petites dents blanches de l'émail le plus parfait. Il est bien entendu que l'ombre dont nous avons déjà décrit la partie nord ne se démentait pas dans la partie sud. Elle tenait au bras Est une longne canne, au bras Ouest un chapeau à trois cornes. Les bas étaient blancs, chinés bleu ; les souliers à larges boucles d'argent, le gilet, la culotte et l'habit tabac d'Espagne recouvraient enfin un corps courbé par politesse comme une parenthèse. Somme toute, c'était une ombre fort coquette que cette ombre-là : elle avait le menton parfaitement rasé, et joignant avec une harmonie de ton charmante le bleu de la barbe au vermillon de la joue ; un fin jabot retombait sur le gilet, de fines manchettes sur les mains et de larges breloques sur la culotte. Le costume était complet et la physionomie achevait le costume.
En un instant, Tristan vit ce que nous avons essayé de détailler, et, ne comprenant rien à l'attitude officieuse de ce monsieur, iî se leva, salua et resta debout, la bouche entr'ouverte de l'air d'un homme qui demande ce qu'on lui veut.
— C'est bien cela, murmura l'ombre, le regard vif, les cheveux noirs, les dens blanches, la taille, bien prise. — Monsieur, dit Tristan, vous paraissez désirer quelque chose; est-ce moi qui suis appelé à vous donner ce que vous désirez? — Et la voii
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harmonious? du pelit monsieur continua de murmurer avec an sentiment complet de satisfaction.
Puis, tout haut, et du ton le plus élégamment poli -.
— Asseyez vous donc, monsieur, je vous en prie. lYistan salua et se rassit sur le revers de la route.
— Monsieur,, reprit l'ombre en faisant passer son chapeau df la main Ouest à la main Est, afin d'avoir les gestes plus libres, monsieur. — Pardonnez-moi si je vous interromps, dit Tristan, mais je tiens à ce que vous vous couvriez, monsieur, les matinées sont fraîches, et vous pourriez prendre mal.
L'inconnu salua, se couvrit, et, s'appuyant sur sa canne, reprit d'un ton câlin .
— Monsieur, je dois vous paraître bien indiscret, car je viens me mêler de choses qui ne me regardent pas. Mais je suis passé voici quelques in.stants sur cette route, et je vous ai vu plongé dans des leflexions qui avaient tout l'air d'être tristes, de sorte que je suis descendu de ma voiture qui m'attend là- bas, pour vous demander si je pouvais vous êtie bon à quelque chose et pou!" vous prier de faire état de moi.
On voit qu'outre le costume, l'homme aux bas chinés avait conservé certaines expressions d'une autre époque. Tristan fit un mouvement.
— Je comprends, monsieur, reprit l'interlocuteur, que ma démarche vous surprenne et vous paraisse peut-être inconvenante, mais je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, vous avez du sang à l'épaule. Je craignais donc que vous ne fussiez blessé, et votre immobilité confirmant encore mes soupçons, je me suis approché pour vous porter secours. — En effet, monsieur, reprit Tristan, j'ai reçu un coup d'épée à l'épaule, mais sans aucune gravité, je ne vous en suis pas moins reconnaissant de cette sollicitude qui vous a fait vous inquiéter ainsi d^un inconnu. — C'est mon caractère, monsieur c'est mon caractère. Nous sommes tous ici bas pour nous entr'aider, et je suis sûr que si nous avions été, vous en chaise de poste, moi blessé sur la route, vous seriez comme moi descendu pour m'offrir vos services.
Tristan s'inclina.
— Quoique, reprit le petit vieillard, je n'hésite pas à dire que je suis d'un temps où l'on était meilleur, les hommes étaient plus francs, et l'on se fait plus égoïste, eh bien! je crois que les hommes ont raison, monsieur, je crois qu'ils ont raison. L'égoîsme est la base du monde. Siipposez, en eflet, que lorsqu'un
bateau so brise en mer et qu'un ou deux hommes se noient^ suppo3e?^que les cinq cents individus qui sont témoins de cet accideiit, par dévouement se jettent à l'eau et qu'ils périssent aussi. Le lendemain, au lieu d'une famille il y en aura cinq cents dans la désolation, et le monde, comme vous voyez, unirait vite s'il cessait tout à coup d'être égoïste. — C'est juste, monsieur, c'est juste, disait Tristan, tout en se demandant si c'était pour faù'e de la philosophie que ce monsieur était venu l'interrompre dans ses méditations. — Pour en levenir à vous, reprit l'inconnu, car je me suis laissé aller à une digression de circonstance, je vous le répète, monsieiu", puis-je vous être bon à quelque chose? Si vous avez besoin d'un ami ou tout au moins d'un aide, je suis à vos ordres. Si vous avez quelque peine, et vous paraissez en avoir, contez-la moi, et vous trouverez de sincères sympathies. Sont-ce des chagrins de cœur ou des chagrins de poche? ajouta le veillard en souriant. — Les deux, hélas! Oh! les femmes! les femmes! — Que vous avez raison, monsieur, et que votre exclamation est douce à mon cœiu-l Vous l'aimiez donc beaucoup? — Si je l'aimais! — Et elle vous trompa, fit l'homme aux bas chiné» en passant sa canne soub son bras, en croisant les mains et en inclinant la tête en signe de commisération, — Avec un homme à qui j'avais sauvé la vie. — El qui vient de vous donner un coup d'épée? — Justement, monsieur. Mais qui vous a dit...? — Personne. Je devine; le monde est toujours le même, jeune homme; de sorte que> lorsque je me suis approché... — Je méditais et me plongeai» dans de sombres pensées : car, tel que vous me voyez, monsieur, je ne sais où aUer, tout ce que je possède est chez cette femme, et j'aime mieux mourh que de la voir. — Vous viviez donc ensemble?— Oui, monsieur; c'était même l'existence la plus douce qu'on put rêver. Le matin nous montions à cheval, nous faisions des armes (car elle tirait comme Saint-Georges, cette femme), nous nous promenions sur le lac. — Mais vous ne pouviez pas toujour? faire des armes, toujours monter à cheval, toujours vous promener en bateau, et vous étiez tous deux, j'en suis sûr, gens trop distingués pour ne pas vous occuper de temps en temps de ceà choses qui réjouissent l'âme sans fatiguer le corps ? — Oui, monsiem-, aous avions nos longues causeries., d'abord; puis, moi qui ai fait un peu de tout, je peignais pendant qu'elle se mettait au piano, et quelquefois je chantais avec elle. — Ah! fit le vieillard en souriant, vous chantiez. — ■ Nous chan-
lions, répondit Tristan, qui crut que l'ombre allait, comme kl fourmi à la cigale , lui dire : Eh bien ! dansez maintenant. — Et que chantiez-TOUS? — Du Rossini. — Du Rossini? dit le petit homme, dont l'œil élincela. — Oui, monsieur.— Et vous trouviez cela beau? — Sylendide. — Et quand on pense, monsieur, qu'il y a des gens!... — Oui, monsiem-, il j en a. Or, vous comprenez que, quand vous vous êtes approché de moi, c'était le souvenir de ce bonheur perdu qui me rendait triste, c'était l'in^ipuissance où je suis qui me lendait malhemeux, et je me demandais s'il ne valait pas mieux me donner la mort que de l'attendre. — Mourir, vous, jeune homme? allons donc! vous êtes fou. — Mais, monsieur, franchement, que voulez-vous qua je fasse? Si je vous racontais d'autres malheurs qui ont précédé celui-ci, vous comprendriez mon découragement; mais, à voir la progression des événements qui me poursuivent, c'est à douter de Dieu, et je suis réellement au désespoir.
Et Tristan, comme si l'inconnu n'eût plus été là, retomiba la tôte dans ses mains. Le vieillard, tout souriant, s'assit alors auprès de lui, lui frappa légèrement sur l'éf aulo et lui dit :
— Ne pourriez-vous pas me chanter quelque chose ? Tristan leva la tète comme s'il eût été interpellé par un fou.
^lais cett« demande avait été faite avec ime si exquise pohtesse, la figure du questionnem' était si sérieuse, que Tristan ne puf s'empêcher de sourire en lui disant :
— "Vous chanter quelque chose ? — Oui, fit le vieillard avec ujî signe de tête. — Ici? — Ici. — Sur la route ? — Sur la route, —Mais, monsioui', c'est une plaisanterie. — Du tout ; ne m'avez-
•ous pas dit Lout à l'heure que vous chantiez avec votre
amie. — C'est vrai. — Du Rossini ? — C'est vrai. — Eh bien, aher jeune homme, je vous demande comme un signalé service, de chanter du Rossini, le morceau que vous voudrez. -~ — Ainsi, c'est sérieux? — Très-sérieiu, continua l'homme aui bas chinés. — Vous le voulez absolument? — Je vousensupnlie. — Allons, se dit Tristan, il parait qu'il y a des jours où il la ut être ridicule jusqu'au bout. Je suis à vos ordres, monsieur. C'est bien le moins que je puisse faire pom* un iiomme qui a pris tant d'intérêt à moi; seulement vous coniprendiez une chose. -- L.Kiuelle?— La dil'ûcullé qu'il y a à ibanter ainsi en plein ail, à l'inqiroviste et sans accompagnement. — N'est-ce que cela? — Oui.
A ce mot l'inconnu se leva, posa soigneusement sa canne
sur la route, et se dirigea en trottinant du côté de sa voiture.
— Qu'allez-vous faire? dit Tristan. — Dans une minute je suis à vous.
Et notre héros tout en se disant : Quel peut être cet original? le vit ouvrir la portière de sa voiture, en tirer une boîte, refermer la portière avec soin et revenir toujours en trottinant.
— Voici la chose, dit -il avec une intonation légèrement essoufflée. — Quelle chose? dit Tristan. — Le piano.
Et ce disant, Tinconnu ouvrait la bo\te, et montrait en effet au jeune homme un piano formé de deux octaves, grand comme une boîte de pistolets et qu'on se mei sur les genoux. Puis il s'assit, posa l'instrument comme nous venons de dire, et faisant comir rapidement ses mains sur les touches d'ivoire, il préluda.
— Je vous attends. — Et moi, je rêve. Vous y tenez donc toujom's? — Plus que jamais. — Commençons alors. Prenons Oh! Mathilde /... si vous voulez. — Va pour Oh! Mathilde!
Tristan alors se leva et commença ce morceau, l'écueil des ténors. L'inconnu, tout en l'accompagnant, l'écoutait comme si de chaque note eût dépendu sa vie. Tristan chanta ce morceau à merveille, et quand il eut fini, le petit vieillard déposa sa miniature de piano, et avec de véritable larmes aux yeux, se jeta au cou du chantem*, l'embrassa et lui dit :
— Jeune homme, notre fortune est faite !
Et après avoir refermé son instrument, il le prit d'une main, le jeime homme et sa canne de l'autre, trottina vers sa voiture, y fit asseoir son compagnon et cria au postillon:
— Route de Milan, et les guides doubles.
ât MUaB,
— Maintenant, monsieur, dit Tristan à l'inconnu lorsqu'il eut 1 commodément pris place auprès de lui, je veux bien me laisser
conduire comme un aveugle, mais cependant je tiendrais à avoir quelq ties indication» sur ce que vous comptez faire de moi, ne fût-ce que pour passer le temps. Permettez-moi donc de vous demander où nou» allons d'abord. — A Milan. .N'avez-vous pas entendu que j'ai dit au postillon : Route de Milan ? — Oui, mais j''ignorais si nous devions nous y arrêter. — Nous nous y arrêtons. — Et qu'y ferons-nous? ou plutôt, comme vos affaire* ne
me regardent pas, qu'y ferai-je? — Jeune homme, répondit le vieillard avec un regard plein de sollicitude, vous n'avez aucune "épugnance pour le tiiéatre?— Vu de la salle ou de la scène? — Vu de la scène. — C'est selon quel théâtre. —Un théâtre d'opéra, par exemple. — Ah! je commence à comprendre. — Alors il est inutile que je continue.— Au contraire, tout ceci est plein d'intérêt pour moi.— Eh bien, mon cher compagnon, j'étais à la recherche d'un ténor pour le théâtre de Milan; je ne sais pas si vous l'avez entendu dire, mais le ténor est une des choses les plus difficiles à trouver; je dis choses, parce que je fais abstraction de l'homme et ne veux parler que de la voix. Car pour des hommes s'iniitulant ténors, il n'est pas rare d'en rencontrer, et il s'en présente même plus qu'on n'en cherche J'éluiri dune depuis ion^lenips en mule, allani de tncalre en théâtre et ne trouvant jamais. Les uns avaient plus de prétentions que de talent; d'autres, que j'aurais pu prendre îaute de mieux, mettaient comme condition de leur engagement l'engagement de quelque chanteuse d'une vertu équivoque et d'une voix semblable à leur vertu. Car, il faut que je l'avoue pour ne pas vous, prendre en traître, et c'est probablement à cause de cela qu'ils sont payés si cher, les tentations de saint Antoine ne sont rien à côté de celles que subit et auxquelles le plus souvent succombe un ténor joli garçon. 11 faut que vous connaissiez bien la position que vous allez avoir. Sachez que dans la salle, chaque main de femme qui vous applaudira sera l'écho d'un cœur prêt à vous aimer. Mais, mêliez- vous de ces amours-là, jeune homme ! caprices de grandes dames désoeuvré^'s, qui tuent avec un sourire et voient mourir sans un regret; sachez une chose, c'est que plus la m<iin est blanche, plus la bouche est gracieuse, plus les habituries sont aristocratiques, plus aussi le cœur est faux. Figurez-vous, mon jeune ami, qu'il y a deux ans, j'avais trouvé à Naples un ténor étourdissant, une moustache fine, une tournui'e élégante, une voix conmie la vôtre- C'était bien leplu-s joli ténor qu'on pût rêver; je l'avais ramené comme je vous ramène, en lui faisant de la morale sur les femmes, comme je vous en fais. Tant qu'il ne parut pas sur la scène, tout alla asse? bien, je le nourrissais comme je vous noumrai. — Pardon, reprit Tristan, vous comptez donc me nourrir? — Si je compte vous nourrir, jeune homme ! s'écria l'imprésario ; voulez-vous donc que j'abandonne on diamant comme le vôtre aux caprices def^ gargotiers de Milan, pour qu'ils vous le ternissent, et qu'au
bout de trois mois, vous me fassiez des ut éraillés? Non, non, je vous nourrirai moi-même, à ma table, et soyez tranquille, vous serez bien nourri. — Cornme vous voudrez, <;her maître; et si vous n'avez que de ces exigences-là, vous pouvez être sûr que je m'y conformerai. Continuez. — Je le nourrissais donc, r^rit l'homme aux bas chinés, et il devenait gras, et il filait des sons si fins, que je lui disai: quelquefois : Vous aspirez de l'air ej ^ous respirez des perles. Enfin j'annonçai les débuts. Jusque-là, je l-'avais tenu caché le plus possible, je lui avais fait pour sa conduite les plus sages recommandations; pour le chant je n'avais rien à lui apprendre. Cependant, le bruit s'était lépandu que j'avais trouvé ce trésor, et le jour où je l€ montrai au public la salle était comble. Si vous saviez, mon cher jeime homme, l'influence de l'homme de théâtre sur la femme, qui ne voit que le beau côté des coulisses ! Elle rêve alors un monde d'enchantements, qui lui paraît d'autant plus beau que jamais elle n''y pourra entrer, et elle se passionne tout à coup pour un de ces hommes dont la voix exprime si bien l'amour, sans s'apercevoir que c'est un rôle que cet homme joue, et non la propre expression de son cœur qu'il rend. Enfin, le jour des débuts de mon ténor, la salle étincelait de lumières, de pierreries et d<3 fleuxs; on eût dit un paradis; les galeries semblaient des guirlandes de femmes, et la salle craquait sous les applaudissements; c'était une fureur, une frénésie : on lui jetait des fleurs à l'enterrer dessous; cela dura ainsi quinze jours à peu près; au bout de ce temps il entra un matin chez moi, et me dit ; — Mon cher maître, qui est-ce qu^une madame S... ? Et il me nomma un des plus grands noms de Milan, — C'est, lui dis-je, une adorable Comtesse, riche à épouser Crésus, belle à faire pécher un saint, ime de nos abonnées les plus assidues. — Merci, me dit-il, c'est jue j'ai un rendez-vous ce soir avec elle.
Je ne pus retenir un cri. Je voyais déjà entrer mon ténor dans ;ette route fatale dont je lui avais topographie les écueils et signalé les dangers; mais rien ne put l'arrêter el il alla à soa endez-vous. Quelques jours après, il vmt encore me bX)uyer ît me dit :
— Connaissez-vous un monsieur L...? — Oui, lui dis-je. —' )uel homme est-ce ? — C'est un de nos plus élégants dilettanti, m des plus charmants jeunes gens de la ville, un de nos ibonnés. — C'est, me répondit mon ténor, que je lui ai dona4 m souffiet hier et que je me bats avec lui demain.
Celte fois je faillis m'évanouir. Tant qu'il n'avait été question i que d^auiour, je pouvais encore espérer, mais du moment que! les épc"s s'en mêlaient, je tremblais puur mon ténor; d'ailleurs,! un ténor n'a pas le droit de se battre; c'es^t sur lui que repose Ici théâtre, et c'est le capital de l'administration. Sa voix est eai actions, et, «'il se fait tuer, il vole les actionnaires. Je lui fis,j après la première émotion, toutes ces observations-là: j^ajoutaii que nous montions un opéra nouveau; que j'avais déjà fait de grands frais de costumes et de décors; que le succès dépendait: de lui, et que, s^il allait se faire tuer avant la représentation, j'étais ruiné, et que je n'avais plus qu'à aller voir s'il restait encore assez d'eau dans quelque fleuve d'Italie pour me noyer. Rien ne put le fléchir, monsiem-, ni mes menaces, ni mes prières, ni mes larmes. Je ne dormis pas un instant de toute la nuit qui précéda le duel; à six heures du matin, j'étais chez lui et j'attendais son retoiu". 11 revint, monsieur, après avoir donné deux coups d'épée à son adversaire : jugez de ma joie. Le bruit de ce duel se répandit dans la ville, et quand mon ténor reparut, on ne l'accueillit plus comme un homme, mais comme un dieu. A compter de ce moment U était perdu, je le compris et j'augmentai le prix des places ; les avant-scènes étaient aux enchères : tantôt c'était madame la comtesse D..., madame la marquise V..., madamelabaronneC... Je voyais monténorqui dépérissait d'une manière effrayante; je redoublais de soins; mais, hélas !... la morale et le bordeaux n'y pouvaient déjà plus rien. Sa voix s'affaiblissait de plus en plus. Les femmes qui l'avaient le plus ahné, ne trouvant plus sa voix aussi belle, désertaient le théâtre; nous faisions huit cents francs aux plus fortes recettes. Enfin le désespoir le prit, et un beau jour, après une longue et douloureuse maladie, il mourut dans mes bras, monsieur; de sorte que depuis ce temps j'étais à la recherche d'un ténor qui eût Vut de poitrine et la haine des femmes, et conune vous posséd'^z ces deux qualités, vous ferez notre fortune à tous deux. — A raerveillc, mon cher maître, reprit Tristan; pour ïut de poitrine, j'aurai encore besoin de quelques études; quant à la haine des femmes, ▼ous pouvez être tranquille. - Oh ! jeune homme, que vous me rendez heureux! continua l'imprésario. Ce'te dernière qualité est la moitié de votre succès. Vous êtes joli garçon, ies occasions ne vous manqueront pas, et vous n'aurez pas besoin de les chercher, sachei leur résister ; j'ai été jeune et joli garçun aussi, moi, profitez de mon expériencf. Je ne dis pas qu'il vous faille
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vivre comme un ermite, non, il faut même cpi'un artiste, pour pouvoir peindre les passions, les ait ép'-ouvées un peu; mais ménagez votre diamant, c'est tout ce que je vons demande.. D'ailleurs, je prendrai soin de vous. Non-seulement vous mangerez, mais vous demeurerez avec moi; j'ai à vous donner dans ma maison un appartement bien recueilli, bien mys'érieux,bien sait pour Fétude, éloigné de tout bruit, c'est-à-dire ( e toute tentation. Vous travaillerez là avant vos débuts, pendant im mois encore ; vous suivrez nos représentations pour vous familiariser avec la scène, dont vous n'avez pas naturellement l'habitude. — Un mois me suffira? demanda Tristan. — Oh ! certainement, reprit l'imprésario; pour le ténor l'habitude de la scène est bien peu de chose. Je vous apprendrai trois ou quatre gestes que vous classerez par numéro et que vous ferez l^un après l'autre; c'est tout ce qu'il vous faudra : le public, attentif à la voix, ne fait aucune attention au jeu. Cnantes, "hantez bien, voilà le principal, ne vous occupez pas du reste. Vous savez l'italien? — Parfaitement. — Vous vous nommrz? — Tristan. — A merveille; il ne nous reste plus maintenant qu'à régler les conditions de notre engagement. — Pourvu que j'aie de quo» vivre, c'est tout ce que je demande. — Mettons miÛe francs par' mois, 3t le petit vieillard; mais, ajouta-t-il en souriant, vous me jurez que vous n'êtes plus amoureux. — Je vous le jure. — J^ai bien envie de mettre aussi comme condition, dans notre traité, que vous ne le serez jamais. — Vous le pouvez. — Oh ! jeune homme, gardez ces bonnes résolutions; je vous aimerai, moi, comme an père si vous consentez à ne pas être amoureux. J'aimerais mieux voir mon ténor mort qu'amoureux. — Ce qui est exactement la même chose, d'après ce que vous m'avez raconté tout à l'heure. — Oui; mais vous comprenez facilement une chose, I c'est qu'une fois piis d'un bel amour pour n'importe qui, vous I manqueriez les répétitions, vous seriez ti'iste, vous chanteriez ; mal, vous vous occuperiez de vos amours d'avant-scène au lieu de suivre votre rôle, et vous ruineriez le théâtre. — Soyez tran- I quille, mon cher maître, je vous renouvelle mon repentir du j passé et mes promesses de l'avenir.
La conversation continua ainsi, pleine de recommandations ; de la part de l'imprésario, pleine d'assenthnent de la part de i Tristan. Les deux voyageurs, arrivés à Arona, changèrent de ; chevaux.
Un homme de la douane s'approcha d'eux.
— Vous allez voir, dit l'imprésario. — Vous n'avez rien (k jujet à la douane, messieurs? dit l'homme.
Et tout en faisant cette question, il s'approchait des malles attachées derrière la voiture.
— Non, lit le vieillard. — Votre parole d'honneur, reprit le douanier en portant la main sur les couiroies. — Ma parole d'honneur, contiima le compagnon de Tristan en faisant glisser un écu dans la main du douanier. — Je vous crois, Excellence, répondit celui-ci en saluant, et il dispanit. — Mais je croyais, dit Tristan , que comme ici l'on exporte et que l'exportation est la richesse d'un pays, on ne visitait pas les voyageurs. — C'est juste; mais les douaniers, qui se sont aperçus que cela rapportait plus, sinon il la douane, du moins aux employés, de visiter les malles, ont établi cet octroi; malheur à vous si vous ne jurez pas comme je l'ai fait! ils vous mettront toutes vos hardes dehors sans en excepter une épingle.
Les deux voyageurs reprirent leur route et arrivèrent à Sesto- Calende.
— Ici ce n'est plus comme à Arona/dit l'imprésario. — Ah! vraiment, ils sont sévères. — D'une sévérité hors de prix; et uon-seulement ils fouillent les malles, mais encore iL denianàenl les passe-ports. — Ah! diable! — Qu'avez-vous donc? — J'ai que je n'eS. pas de passe-port, mou cher directeur , et que «'ils sont très-sévères, vos douaniers de Sesto-Calende , le théâtre de Milan est bien près de ne pas me connaiU'e. — J'ai prévu le cas. — Vraiment? — Oui. — Comment ferez- vous? — J'ai un passe-port sur lequel vous êtes porté. — Moi? — Vous comme les autres. — Je ne comprends pas. — Quand je voyage, ce n'est que pour trouver un ténor, vous le savez. — Oui. Eh bien? — Eh bien ! je fais mettre sur mon passe-port : Voyageant avec son ténor. — Je comprends. — Ils regardent Je ténor comme une choce à moi, conmie un accossoire indispensable de mon voyage ; et comme les douaniers sont bêtes, sans quoi ils ne seraient pas douaniers, ils me laissent passer sans rien dire. — Savez-vous que c'est très-ingénieux cela, et qu'on dirait que vous m'avez prévu' — Pas plus vous que les autres; un ténor qu'on cherche, on ne sait jamais dans quelle position on va le trouver si on le trouve. 11 peut s'être sauvé d'un autre tliéàtre, et en l'ennnenant je ne fais jamais que combattre la concurrence. 11 peut être poursuivi pour dettes, cela s'est vu, et en le prenant avec moi je ne fais jamais que lui rendre service
et dépister des créanciers, deux bonnes actions qai me seront comptées plus tard en paraflis, il peut enfin être dans votre position, et alors je lui rends à lui et à moi un double service qui me sera payé tout de suite par mes abonnés. — C'est plein de sens.
Ils quittèrent leur voiture. Les douaniers fouillèrent, on lut le passeport.
— Si vous voulez , dit le djî " *eur , nous allons déjeuner ici.
— Volontiers, dit Tristan.
Ils entrèrent dans une auberge de Sesto-Calende. Dieu voua garde de ces auberges-là !
Quand il fut bien démontré à Tristan quil ne pouvait , si courageux qu'il fût, s'introduire dans le corps ce qu'on venait de lui servir, il poussa un soupir, leva les yeux, et vit son compagnon, dont la bouteille et l'assiette étaient intactes, qui le regardait en souriant. — Eh bien ? lui dit celui-ci. — Eh bien I c'est exécraJtle. — Allons, remontons en voiture.
Et quand ils furent réintégrés dans leur chaise de poste , le petit vieillard ouvrit une boîte, en tira deux verres et un carafon renfermant une liqueur semblable à du rubis en fusion. Il passa un des deux verres à Tristan, l'emplit autant que les secousses de la voiture le lui permettaient, et en prit un. Tristan fit de même; im sourire de satisfar^ion et de bien-être, accompagné d'un regard de reconnaisancb , illumina la figure du nouveau ténor, qui, après avoir fait claper sa langue contre son palais, rendit le contenant de cette liqueur bienheureuse à celui qui la lui avait donnée, lequel resserra soigneusement les deux verres et le carafon dans la boîte, remit la boite à sa place et se rejeta dans le fond de la voiture. — Vous avez mal déjeuné, dit-Ll à Tristan. — Horriblement. — Hé bien ! on mange partout amsi dans notre belle Italie. — Hélas ! — Excepté chez moi, "^t l'imprésario; faîtes-moi une gamme.
Tristan essaya, mais arrivé à Vut, sa voix s'y refusa. Il pâlit.
— Vous voyez, moucher ami, dit le vieillard, vous voyez; trois mois de cette nourriture-là, et votre diamant deviend~2it du strass ; vous voyez, Vut ne veut pas soitir, cest la côtelette qui fait cela; promettez-moi de vous nourrir comme je Tentendrai, ou je ne réponds de rien. — Je vous le promets, je viens de faire une expérience qui vous garantit ma promesse.
\près avoir fait ueuf lieues en six heures , ils arrivèrent à Milan où la formalité du passe-port se renouvela, aprèe quoi ils
entrèrent dans la ville. L'imprésario conduisit son compagnon dans une maison attenant au tiiëâtre, lui fit monter deux étages, le fit pénéiror dans un appartement plus confortable que luxueux, orné des portraits des grands chanteurs que l'Italie a donnés à la France, et, pendant qu'on débarrassait la voiture, le directeur dit à Tristan :
— Je ne -vous ai pas donné le temps de vous retourner, vous devez avoir besoin de beaucoup de choses; prenez toujours ces vingt-cinq louis, et avant le dinei allez avec mon vieux domestique, qui connaît naturellement mieux la ville que vous , faire emplette de ce qu'il vous faut. Ces cinq cents francs sont la moitié de votre premier mois, qui court de ce matin.
Tristan serra la main de l'imprésario en signe de reconnaissance et sortit en bénissant la Providence et en s'étonnant de ce hasard qui, au moment où sa fuite de chez Henriette le mettait dans une position si embarrassante, lui avait fait rencontrer un sauveur, lui offrant, outre un présent plus que confortable , un avenir brillant et glorieux, hasard dont le lecteur pourrait s'étonner autant que le héros si l'on devait dans ce monde plein de bizarres événements et de paradoxales aventures s'étoimer de quelque chose; d'ailleurs cette histoire, si invraisemblable qu'elle paraisse être, n'en est pas moins authentique et a le double avantage de nous avoir été dite par des gens dignes de foi et d'être racontée par nous qui , comme le lecteur le pense, n'avons pas encore menti.
Tristan, quoique étonné, n'en continua pas moms la recherche des marchands qui lui étaient nécessaires, et fit même taire son étonnemcnt pour examiner cette nouvelle ville, que, d'après les résolutions de l'imprésario, il était destiné à habiter et à éblouir.
Si, au lieu de faire ou plutôt de raconter ime histoire, nous écrivions un voyage, nous nous étendrions sm- cette ville qui est peuplée de soldats autrichiens, lesquels ont des pantalons bleus trop étroits et des bonnets à poils trop larges, si bien que quand ils se sauvent, ce qui peut arriver même à des Autrichiens, et qu'ils sont forcés de sauter un fossé sur leui" route ils perdent leuis bonnets et crèvent leurs pantalons, ce qui doil êtie aussi gênant pour le soldat que coûteux pour le gouvernement qui a eu l'heureuse idée de vêtir ainsi son armer et de s'obstiner à lui conserver ce costume, malgré les nombreuses preuves qu'il a eues de son incommodité. On assure même que
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ces maihoureux soldats ont perdu bien des batailles à cause de leur coiffure ; — car lorsque l'ennemi fuyait et que les Autrichiens se mettaient à sa poursuite, à chaque instant il y cj avait qui laissaient tomber leur bonnet, et comme s'ils ne ren» traient pas coiflés ils étaient sûrs de recevoir de leurs supé. rieurs une volée de coups de canne, ils revenaient sur leurs pas ramasser leur bonnet, ce qui mettait de la confusion dans les rangs et ce qui faisait gagner du terrain à l'ennemi. Or, lorsqu'ils rentraient au camp poursuivis à leur tour, on n'avait rien à leur dire. Ils avaient perdu la bataille, c'est vrai, mais ils n'avaient pas perdu leur bonnet. Ce qui prouve que ce gouvernement est plus économe qu'ambitieux.
Et voilà pourquoi les Autrichiens ont remporté si peu de victoires.
Ces soldats sont si bien dressés, qu'on en a vu, poursuivis par l'ennemi, perdre leur bonnet, et, malgré le feu, revenir poui ravir cette importante capture aux vainqueurs; mais ceux-là étaient bien récompensés, ils perdaient la victoire d'abord, leur bonnet qu'ils n'avaient pas le temps de ramasser, et la vie.
Nous parlerions bien encore de ce fameux dôme qui a des clochers rangés comme un jeu de quilles, et des saintes dans des attitudes de bergères, ce qui fait de cette église le monument le plus baroque qu'ait jamais pu rêver la série de siècles qui lui ont donné le jour.
Mais, poursuivi par notre sujet, qui, comme l'ange au Juif nous dit : Marche ! nous nous contenterons de signaler ces deux excentricités à la curiosité de nos lecteurs qui peuvent se faire voyageurs demain, et qui nous reprocheraient cette lacune.
Tristan, après avoir fait les mêmes observations que nous et avoir de plus remarqué que si les Autrichiens ont des bonnets à poils qui ne tiennent pas assez, les Milanaises ont des voiles noirs qui lem- couvrent la figure et qui tiennent trop, rentra [ à sa nouvelle demeure où il trouva l'imprésario qui l'attendait devant la table servie.