XVI
I La Prlma-Donna.
! Après le dîner, Tristan fut conduit à son nouvel appartei ment. Tristan était fort triste, et c'était chose bien naturelle. ' Qu&nd on arrive dans un pavs étranger, quand on voh, inconn»
et ignoré de tous, passer sinon heureuse du moins active la vie des autres, quand on sent que tous ces êtres qui se naeuvent autour de soi, si l'on venait à souffrir, ne donneraient ni une de ces consolations ni un de ces soins du cœur -jut; vous retrouvez dans votre passé, lorsque vous vous rappelez votre mère, quand vous rentrez seul dans une chambre vide où personne ne vous attend et qui ne oeut vous donnei aucune joie, n'ayant reçu aucune de vos impressions, vous éprouvez un sentiment de tristesse dont >ous ne pouvez vous défendre. Dans ces momeuls-là. vous aimeriez tout le monde, vous voudriez avoir près de vous même la moins aimée des femmes que vous aimiez autrefois afin de rattacher votre cœur à quelque chose. Vous vous souvenez de toutes ces parcelles de plaisir que vous avez semées dans votre vie, et dont à cette heure triste vous feriez un bonheur. Vous voyez dans un horizon brumeux passer avec leurs habitudes les amis d'autrefois, vous regrettez le plus indifférent, et vous en cherchez un à défaut de parents à qui vous puissiez envoyer un peu de votre tristesse et demander un peu de la gaieté qu'il doit avoir si rien n'est changé dans sa vie ; et quand vous n'en trouvez pas qui en recevant votre lettre n'en rirait, vous retombez sur votre chaise encore plus triste qu'auparavant, et vous regardez brûler votre bougie.
Tristan en était là ; un instant il eut la pensée d'écrire à Louise. Mais puisque lalettre de madame de Lindsay ne l'avaitpas trouvée, la sienne ne la trouverait pas davantage. 11 n'en prit p.is moins la plume et commença trois ou quatre kttres; maJs, soit qu'il n'aimât plus sa femme comme autrefois, soit qu'il comprit qu'il était un peu trop tard pour se souvenir d'elle, les mots ne venaient pas et les lettres restèrent inachevées. Il les prit, let froissa et les jeta dans la cheminée, où elles allèrent rejoindre d'autres papiers, les uns froissés, les autres déchirés tout à fait. Il regaida longtemps ces feuilles éparses dont pem-être chacune avait apporté une émotion de celui qui les avait écrites à celui qui les avait lues, entin il se baissa pour ramasser ces morceaux de papier, mais si adroit qu'il fût, quelque attention qu'il mil à rejoindre les déchirures et à lier les mots, il n'arriva qu'à lire des choses fort insigniiiantes, et n'apprit pas même un nom.
Cependant le temps s'était passé, une iieure "cnait de songer daus la Tiuit .sans éveiller ul bruii leri e.^»re, et s'était perdue sous le ciel bleu doat à travers les jalousies et malgr«
DE QUATRE FEMMES. fM
quelques nuages, Tristan voyait briller les pures ei calmes clartés. 11 se mit donc au lit, rêva encore quelque temps, puis éteignit sa bougie et s'endormit. Le lendemain, quand il se réveilla, les idées tristes s'étaient enfuies avec i*^s étoiles. Le soleil perçait les rideaux de ses mille vrilles d'or. Tristan »e leva, ouvrit sa fenêtre à l'air du matin : tout à l'extérieur était Joyeiuc; la ville, de son côté, s'éveillait avec ces cris si accentués du midi, et les gens qui passaient, même les Autrichiens, avaient cet air de fête que donnent le ciel bleu, le pavé sec et le temps chaud.
Un instant Tristfin avait perdu l'idée de ce qui s'était passé la veille, et avait cru comme d'habitude se réveiller dans la maison de madame de Lindsay ; mais n^'ayant pas trouvé toutes ces choses auxquelles le réveil s'habitue si facilement et sur lesquelles en s'ouvrant les yeux se posent, les souvenirs étaient vite revenus; il avait alors passé sa main sur son front pour en éloigner la dernière pensée triste, comme au matin une seule boufiee de vent enlève les dernières traces de l'orage de la veille, et il s'était mis à parcourir son nouvel appartement pour voir si le jour lui conservait la même physionomie que le soir.
Partout des rayons de soleil hltraient par les rideaux entr'ouverts et semblaient apporter sm- leurs lignes dorées quelques notes des chansons matinales que les oiseaux semaient sous les fenêtres; à cette harmonie du dehors se joignait au dedans certain parfum de femme répandu dans les moindres parties de cet appartement. Plus Tristan examinait, plus il reconnaissais dans cet arrangement des meubles, dans cette simple coquetterie des tentures la main de la femme et de la femme de goûtj il était évident pour tout homme intelligent qui entrait dans a boudoir qu'il ne devait pas être désert depuis longtemps de son hôtesse, un homme n'eût pas eu le talent de faire disposer ainsf les rideaux et de pratiquer ce demi-jour étoile de soleil, imbibé de fraîchei^r, qui ne peut se jouer que sur des robes de mousse- Une et des cheveux en bandeaux; quant à nouo, nous dirions en entrant dans un appartement inhabité depuis 1p veille s'il était habité par un homme ou par une femme ; si elle était jeune ou vieille, laide ua jolie, sentimentale ou folle. Nous devinerions aux tentures si elle était brune ou blonde, et nous ne serions pas étonné en passant devant les glaces d'y voir refléter son image pom- détailler encore son portrait. La femme a pour elle cela de charmant, c'est que partout où elle habite elle *aissé
comme les fleuis un sillage embaumé , c'est que lorsqu'on «intre dan: un appartement vide, mais chaud encore de la vie d'une fencmc qu'on ne connaissait pas, qui est partie et qu'on ne verra peut-être jamais, on cherche cette femme comme si on l'avait connue, on la regrette comme si on l'avait aimée- On demande aux meubles, aux murs, de redire les impressions qu'ils tit vues, de trahir les secrets qu'ils gardent, et, si le hasard fait que cette femme revienne, qu'on la voie, qu'on apprenne un peu de son passé, on classe sa vie, on reconnaît les endroits où elle a été heureuse, ceux où elle a soutfert, et, quand on la rencontre on est prêt à marcher à elle et à lui parler conune à une maîtresse ou à une soeur.
Tristan, à qui comme à nous les réflexions étaient venues, s'était approché du piano et l'avait ouvert; il avait d'abord laissé courir une seule main sur les touches, puis les deux, puis la voix s'en était mêlée, si bien qu'il venait d'achever avec enthousiasme un des plus beaux morceaux de Guillaume Tell, lorsqu'il entendit derrière lui une voix qui lui disait :
— Encore, jeune homme, encore.
11 se retourna et vit l'imprésario qui avait remplacé son habit tabac d'Espagne par une robe de chambre à ramages, comme en portaient nos bonnes grand'mères dont nous rêvons dans nos nuits heureuses, et qui l'écoutail tout en prenant et en savourant une prise de tabac, afin de pouvoir, comme un sybarite qu'il était, charmer à la fois l'ouïe et l'odorat. La perruque elle-même, poudrée soigneusement comme la veille, paraissait éprouver un certain sentiment de bien-être, car la queue, mue sans doute par la voix du ténor, comme les pierres par les accords d'Amphion, avait un petit mouvement qui, quoique inégulier, ne manquait pas de charme.
Tristan souiit en reconnaissant son directeur, dont la mise du matin n'était pas en arrière de celle du voyage, et lui dit :
— Comment, mon cher maître, vous m'écoutiez? — Eh! vraiment oui, reprit le petit vLeLllard avec un regard de joie, et vous me ravissiez, jeune homme. Voivi êtes appelé à un toien bel avenir, croyez-moi. — Et il y a longtemps que tous êtes là? — Dès que je vous ai entendu vous mellie au piano, je suis monté, j'ai ouvert tout doucement la porte pom- ne pas vc'vs déranger, car je sais que les meilleures études sont les études Bolitairos, parce que l'on ne craint pas d ofienser le goût de ceux qui voui écoutent, et qu'on »<< lAima «IImt à toute »u v<irvc et k
tout son enthousiasme; c'est dans ces moments-là qu'on risque ces notes sublimes, qui feraient la foitune d'un directeur si on pouvait les retrouver à la scène. — Nous tâcherons, mon cher directeur, de les trouver une fois et de les garder toujours. — Tâchez, mon cher ami, tâchez. Maintenant aue dites- vous de notre ville? — Je la trouve superbe. — Et de votre appartement? — 11 est adorable, c'est un vrai nid de femme.
Le directeur gamma un petit rire charmant, dont il accompagna la fin d'une nouvelle prise de tabac.
— Ce qui me fait rire, reprit-il, c'est de voir qu'elle a emporté d'ici tout ce qu'elle a pu, ia friponne, et qu'elle n'a rien laissé sur les cheminées. — J'avais bien deviné que ce devait ôtie une femme. — Et charmante encore, vous la verrez. — Est-ce qu'elle fait des pèlerinages à ses anciens appartements ? — Non, mais elle en fait au théâtre. — C'est une de vos abonnées? — Du tout, c'est une de vos camarades. Notre première chanteuse, qui a beaucoup de talent. — Et pourquoi a-t-elle quitté cet appartement? — Parce qu'elle a, comme Danaé, trouvé un Jupiter; seulement le sien est anglais, lequel Dieu fait pleuvoir de l'or pour elle ; et elle a déserté cet appartement pour un plus grand, en emportant, comme vous voyez, tout ce qui était candélabres, chinoiseries et dentelles. Moi, j'ai acheté ce qui restait, bien convaincu que je ne tarderais pas à avoir quelqu'un à mettre dedans, et heureusement ce quelqu'un c'est vous. Voulez-vous déjeuner? — Avec plaisir. — Descendons alors. Je vous ai fait préparer des mets dont votre estomac et votre voix se trouveront bien. — Que vous êtes bon ! — Après le déjeuner nous monterons un instant au théâtre, à l'heure de la répétition, pour faire connaissance avec vos nouveaux camalades. Ceci est une chose sérieuse, mon cher ami, continua le directeur en descendant l'escalier et en entrant chez lui suivi de Tristan; ceci est une chose très-sérieuse; vous ne vous doutez pas de ce qu'est la vie de théâtre, et je vous donnerai quelques indications pour que vous ne vous fassiez pas bah- tout à coup des gens avec qui vous allez être forcé de vivre. D'abord mettons-nous à table, c'est le plus hnportant.
Ils s'assirent, et le directe ur, tout en servant son ténor, continua :
— Il faut, premièrement, que vous sachiez que tous ces messieurs que vous allez voir, ne pouvant pas être vos rivaux (vous avez trop de talent pour cela), sont prêts, par la même raison, à devenir vos ennen^'s. Vous êtes d'une nature trop diàtingué*
poiu' VOUS faire vite à certaines habitudes de coulisses, et ce n'est qu'à force de succès que vovis établirez votre supériorité •nr eux, au dedans comme a-a dehors du théâtre.
Vous allez voir celui que vous remplacez, pauvre garçon çui n'a jamais eu de voix, m.ais qui croit en avoir. C'est une consolation, ei vous la lui laisserez. Moi-même, je ne paraîtrai pas aussi enthousiasmé de vous que je le suis réellement. 11 ne faut pas tout de suite avoir l'air de prendre toute la place, ils seront bien forcés, aux répétitions, de reconnaître votre taient, et vos débuts feront le reste. 11 va partir pour la France, et ii serait même déjà parti depuis longtemps si certaine grande dame qui s'intéresse fort à lui n'avait fait dire au gouvernement, qui tenait à -son extradition pour je ne sais plus quelle affaire, que s'il partait elle partirait aussi; or, comme cette grande dame, une des artères de la ville, eût emporté plusieurs millions qu'elle sème ici, le gouvernement a bien voulu ne voir dans cette menace qu'une demande, et il a consenti à ce que le ténor restât. Pendant quelque temps, gi'âces à cette aventure, nous avons fait de l'argent; mais peu à peu la curiosité s'est éteinte, et les recettes ont imité la curiosité.
Quant à notre piemière chanteuse Léa, celle dontvous occupez l'appartement, soyez avec elle comme avec toutes les femmes. C'est la meilleure camarade et la plus folle enfant que je connaisse. Elle a un talent véritable, elle est musicienne jusqu'au bout des doigts, je crois réellement qu'elle est la filleule de quelque fée et qu'elle chanta avant de parler.
On lui met une partition sous les yeux le soir, et le svu-lendemain elle la chante comme après quatre mois d'études. C'est, en outie, une jolie fille, splendidement aimée, c'est donc sur vous deux, une fois mon autre ténor parti, que retombe le poids du théâtre, et c'est de vous deux q\ie j'attends le succès. Maiî pour le succès et le succès complet, vous débutant, il faut avant d'être bien avec le public, qui ne vous connaît pas, être au roieux avec vos camarades.
Nous avons notre basse, un gaillard de six pieds avec des épaules connue Allas, qui se aieurt de la poitrine; à celui-là vous remettrez votre carte aujourd'hui, après lui avoir été présenlé, poui qu'il se croie une pui>saiice, et aux répétitions, vous lui parlerez de sa force pour qu'il se croie bien poi tant; de cette façon-là, vous êtes sûr d'èlif toujours son atui et de trouver en lui un soutien jusqu'à ce qu'il nous quitte.
Noire baryton ne manque pas d'un certain talent, mais le ténor If^ rend maussade. Il vous faudra de temps en temps, pour rester bien avec lui, lui demander des conseils, en vous arrangeant de manière qu'il ne vous donne que les conseils que vous vous donneriez à vous-même; vous avez assez d'esprit poiu^cela. En vous les voyant suivre, il croira à son importance et vous sera, reconnaissant. Il a des amis qui deviendront les vôtres, et, comme chacim de ces amis a deux mains, quand arrivera le grand jour, ils ne seront pas à mépriser.
Les autres, je vous les abandonne.
Tristan tut présenté à ses camarades sous le nom de Fabiano, l'imprésario ayant cru bon, comme nous l'avons dit, de lui faire prendre un nom italien. Tristan suivit les conseils du directeur. Le ténor lui avait fait un salut presque irapoli,le croyant digne; Léa lui avait fait le soiu-irele plus charmant; les deux autres s'étaient inclinés d'assez bonne façon ; et le soir, après avoir mis sa carte chez les sommités, Tristan s'était rendu au théâtre.
On jouait la Lucta, et Tristan venait juger les autres pour apprendre à se juger lui-même et à faire mieux qu'il ne voyait faire. Le ténor qu'il remplaçait était, comme l'avait dit le directeur, fort usé. Aussi parlait-on pour lui d'un engagement à Paris, la cité reine où tout se renouvelle, la ville alchimiste qui, de temps en temps, trouve moyen de faire de l'or avec de la cendre. Tristan, le coude appuyé sur sa stalle, la tète dans sa main, écoutait avec ravissement une voix aux intonations flexibles et voluptueuses qu'on appelait Léa. Aussi, lorsque la toile fut tombée, il courut aux coulisses, et, quand la jeune femme descendit de sa loge, quelques minutes avant d'entrer en scène, il s'approcha d'elle, et, s inclinant comme devant une reine, il lui demanda le secret de ces élans sublimes et de cette merveilleuse langue du cœur qui fait tressaillir toute une salle d'eiv thousiasme ou de crainte, selon que l'actrice le veut.
— Oh! mon Dieu, lui répondit-elle avec cette même voix douce et ce regard charmant, vous serez bien vite fait, monsieur, à cette vie qui vous donne des surprises : cette exi.«tence de théâtre ai pleine d'illusions, vue de la salle, si réellement prosaïque vue d'ici, vous frappe parce que vous t'aites encoie partie de ce publie qui bat des mains et crie bravo à des acteurs qu'il croit sans cesse occupés de leurs rôles, et prend pour de l'inspiration ce qui n'est que de l'habitude. Je ne vous en re-
IflO AVENTURES
mercie pas moins des compliments que vous venez de me faire, mais, je vous Ta voue, ce n'est que du métier; et, lorsque tout à l'heure je vais rentrer en scène, je ferai par ia force de l'habitude Autant d'effet que si j'avais passé l'entr'acte avec les impressions du di^rnier acte. Autrefois, quand j'ai débuté, je m'identifiais tellement avec mes rôles, que Va ne des personnages que je jouais dev naiî réellement la mienne ; je pleurais, dans les moments pathétiques de véritables larmes. Je mepassioimais à un tel point, que lorsque je sortais de scène, j'avais des attaques de nerfs et j'étais malade. Les sanglots voilaient ma voix, la passion emportait mes gestes, et, depuis que j'ai pris l'habitude de mes rôles et que je sais jusqu'à quel point d'amour, de larmes ou de douleur, le public veut qu'on aille, je ménage mes effets, on m'applaudit davantage, je ne suis pas fatiguée, et je vais tranquillement souper après le spectacle; mais pardon, ajouta-t-elle, il faut que je vous quitle pom- faire mon entrée. Et eu un instant, l'actrice devint Lucia.
Tristan disparut et alla reprendre sa place. Malgré ce que Léa venait de lui dire, il avait touj(»urs la même illusion et lui trouvait le même charme. U revint le lui dire, et elle lui répondit en souriant :
— Admirez, puisque vous le voulez absolument, mais ne me dites rien le jour où je vous aurai tout à fait désillusiormé.
Jusqu'à la fin de la représentation il resta dans la coulisse, et lorsque la dernière note eut fait tomber le rideau, il vit Léa disparaître en courant comme une gazelle à travers les décors et les machinistes, et en lui envoyant un souiire de la bouche et du regard.
11 rentra chez lui, et involontairement il se mit à jouer sur le piano les morceaux qu'il venait d'entendre et qui /avaient le plus frappé ; il s'endormit en pensant à celle (jui les avait chantés, et, par amour de l'art sans doute, attendit avec impatience une nouvelle représentation.
U n'en manquait pas une; il étudiait cette femme, ambitionnant cette voix flexible et vigoureuse h la fols, avec laquelle il commençait à se familiariser, mais qui le faisait tressaillir cependant, d'émotions inattendues. Henriette aussi avait une jolie voix, et, comme nous l'avons vu, Tristan était resté des heures entières à l'écouter; mais c'était dans un salon que chantait Henriette, mais c'étaient des parties qui n'avaient d'Hulre- accompagnement que k piaao, tandis que Léa, c'était un rôle suivi
qu'elle jouait avec toutes les phases de passion et d'amour que le poète verse dans le cœur de la femme qu'il met eu scène; L^a avait en outre le prestige des applaudissements, du bruits des lumières, prestige qui éblouit un pau\Te cœur dont le pro- )riélair'^ a eu, comme Tristan, la malheureuse idée de jure» qu'il n'aimerait plus.
11 venait donc tous les sous, et lui-même faisait de rapides progrès. Son directeur le nourrissait des choses les plus délicates et des vins les plus exquis, et joignait à cette nourriture du corps les conseils les plus salutaires sur l'amour et les recommandations les plus touchantes contre les femmes. Tristan continuait à jurer, ce qui n'empêchait pas qu'il avait comme un serrement de cœur lorsqu'il voyait Léa échanger avec le Jupiter anglais, assis tout seul aux avant-scènes, un de ces regards qui échappent au public, mais qui n'échappent pas aux habitués des coulisses.
Or, disons-le en passant, il y a regard et regard.
Toute actrice, quand elle est jeune et belle, c'est-à dire si elle a ce double capital qui, bien administré, doit produire cent mille francs par an, en règle générale, a dans la salle trois amants. Le premier, c'est celui pour lequel elle ruinerait les deux autres; c'est l'amant inflexible, inexorable, éternel; c'est le seul qui lui donne des émotions réelles; c'est celui pomlequel elle se lève à dix heures, dîne à truis, se couche b minuit; c'est celui qui, si elle n'est pas jolie, murmure ; si elle se trompe, gronde; si elle chante faux, siffle; et c'est cependant celui pour lequel, lorsqu'il veut bien applaudir, elle garde, sui tout dans les théâtres italiens, sa révérence la plus gracieuse et son regard le plus reconnaissant. Cet amant-là, c'est le public.
Le second, dont le nom varie souvent, mais dont l'espèce ne change jamais, est un jeune homme élégant parce qu'il est endetté, endetté parce qu'il est élégant; il a la figure insignifiante, l'esprit comnie la figure, le cœur comme l'esprit. C'est le descendant des /affinés de Charles IX , des petits-maîtres de Louis XIU, des roués de la Régence; seulement, ceux auxquels il succède étaient nobles, et il est quelquefois assez rnturier, ce qui ne l'empêche pas de surmonter le panneau de Sà Diture d'une couronne de comte ou de baron; ils étaient riches, et il est pauvre, ce qui ne l'empêche pas d'être miné ; ils avaient de l'esprit, et il n'a que du jargon, ce qui ne l'empêche i^.as d elre, faute de mieux, cité comme un homme spirituel dans les bou>
lea AVENTURES
aoirs de la rue Vivienne, à défaut des salons du faubourg Saint- Germain^ où il ne va jamais. Celui-là, c'est ce qu'on appelle 'amani de cœur, c'est celui qui compromet l'actrice en disant partout qu'il est son amant et qu'elle ne lui coûte rien, ce qui fait qu'au bout d'un an il a donné pour elle vingt mille franc* qu'on lui a prêtés sur un héritage à venir ou qu'il a gagnes avec des cartes quelconques. Le jour où sa maîtresse joue, il Hrrive au ttiéâtre sur les neuf heures, avec l'air fatigué et rele< vaut le bout d'une moustache qu'il aura un jour. 11 est long à s'asseoira sa stalle, il laisse au public, qui ne s'occupe pas de lui, le temp.s de le remarquer; il fait de la main un salut à quelques-uns de ses amis, va causer à la loge de quelques femmes de mœurs légères, afin de passer pour un Lovelace, dit tout haut qu'il a joué et perdu, pour faire croire qu'il a de l'argent à perdre, et finit par s'asseoir quand le rideau est levé. A celui-là un regard presque imperceptible qui glisse entre les paupières comme un rayon de soleil, et auquel il répond par un sourire qu'il s'efforce de laisser voir à ses voisins, pour que ceux-ci devinent son intimité avec l'actrice.
Le troisième a ordinairement les qualités qui manquent au second, le titre et la fortune. C'est un homme de quarante à quarante-cinq ans, étranger presque toujoiurs et marié le plus souvent; autrefois c'était un Anglais, maintenant c'est un Russe. La Russie y perd ses fortunes, mais elle se civilisera, c'est un progrès. Celui-là a pour lui le droit; il est traité comme un mari, délesté comme un tyran, flatté comme un créancier. Au bout de l'année, quand il fait ses comptes lui-même, il voit qu'il a dépensé cent cinquante mille francs. Si on les fait pour lui, c'est cinquante mille francs de plus que cela lui coûte. C'est cher, et cependant c'est de l'argent parfaitement placé En effet, celui, prince ou banquier étranger, qui s'est fait cette heureuse position d'amant en titre est oïdinairernent parfaitement inconnu dans le pays où il se la fait, et où il resterait ignoré toute sa vie sans celte coûteuse résolution. Aussi voyez comme il savoure l'intérêt de son capital ; il passe dans la me., gonflé ity sa nuUiié, fî«f comme un empeieur, bien sûr d'entendre la habitués des théâtres diie en le voianl :
— C'est l'amant de mademoiselle... une telle.
Plus le nom de la femme est célèbre, plus l'admiration est grande. Il entend ce murmure qu'il laisse derrière lui sans parûtre «'eu apercevoir; et si vous pouviez mtittre la main sur son
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cœnr, vous verriez qu'il bat comme celui d'un poëte le lendemain d'un succès, ou d^un général le lendemain d'une victoire. Son nom devient inséparable de celui de l'actrice, et il fait les plus grands sacrifices pour conserver ce mariage des deux noms, sachant bien que le jour oîi le divorce aurait lieu il perdrait toute sa célébrité, et n'aurait même plus, comme Alcibiade, la ressource de cuuper la queue à son chien pour fai; e parler de lui. L'influence du nom de l'actrice est telle que la famille, la femme et les enfants de l'amant en titre en profitent. Quand la femme de ce monsieur passe aux Champs-Elysées dans sa voiture, on se retourne et l'on dit :
— Voilà madame... — Qui est-ce madame...? dit quelqu'un qui n'est pas au courant des affaires de coulisses. — C'est la femme de..., l'amant de... — Ah! vraiment! dit alors l'ignorant j et il considère la voiture avec un véritable intérêt.
Et si la pauvre femme est passable, on la trouve jolie; si elle est jolie, on la trouve charmante.
il a encore pour lui la réputation de grand seigneur qu'il se fait chez son bijoutier en disant, quand il amène l'heureuse Mole choisir quelques bijoux nouveaux : 11 n'y a rien de trop beau pour madame, ni de trop cher pour moi
Le soir, il vient au théâtre et, du devant de sa loge, voit briller les diamants qu'il vient d'envoyer à l'actrice au moment où elle allait entrer en scène; elle le remercie alors par-dessus la rampe d'un regard clair et parfaitement adressé à sa lorgnette, qu'il tient constamment braquée. 11 se redresse alors comme un paon et n'a plus rien à dii'e : il est payé.
Cela dure ainsi jusqu'à ce qu'il arrive enfin un jour où il s'aperçoit qu'à force de ne plus compter son revenu, il a à peu près mangé son capital. Ce jour-là il devient plus triste, et, sentant approcher la fia de son bonheur, il devient plus amoureux. 11 faut enfin annoncer cette fatale nouvelle et se retirer en s'avouant vaincu. La femme, qui l'aime beaucoup, y consent Yolontierr., On en parle pendant deux heui-es au dut), et le lendemain vingt-quatre heui'es ont passé sur cet événement, car c'en est un, et il est aussi vite oublié qu'une révolution. Tous ces détails que nous venons de donner sappluiueni, nous l'avouons, spécialement à Paris; mais ils ont dussi leurs échos dans toutes les villes où il y a de grands théâtres, de grandes fortunes et de jolies actrices. Le cadre est plus petit; mais le tableau est le même. Ainsi Léa suivait parfaitement la route
de ses contemporaines; seulement elle avait l'avantage d'uL talent réel et dans le fond d'un cœur excellent dans toutes ses conséquences et toutes ses hibitudes. Elle se disait que le pul>lic ne lui «''turait aucun gré d'une vertu farouche^ et que, quand il a payé sa place pour entendre une belle voix, peu lui importe que la Luciaou la Mathilde de la scène soit une Jeanne d'Arc ou une Messalino au dehors. Du reste, elle «'emplissait pas Milan du bruit de ses amours. C'était, il est vrai, une folle enfant semant l'or comme une st»conde source du Pactole; mais cet or filtrait entre de si jolis doigts, d'un modèle si pur et d'une couleur si transparente, qu'il était facile de comprendre qu'on se ruinât à voir tomber des pièces d'or de ces mains dans les mains des autres. Puis les bras, modelés sur ceux de l'antique Junon, étaient d'une blancheur si opulente, que, ne fût-ce que comme contraste, on voulait voir briller dessus des diamants de la plus belle eau; et, ce que la main ne pouvait prendre, on le donnait au bras. Ce n'était pas tout : une femme avec des pieds aussi mignons ne pouvait marcher; il lui fallait donc une voiture, et des plus élégantes, emportée par des chevaux dignes de leur maîtresse sur les larges dalles de Milan, pavée comme les portiques des temples anciens. Puis, comme il pouvait prendre fantaisie à la prima donna de descendre de voiture, c'eût été un meurtre, plus qu'un meurtre, un sacrilège, que d'entourer sa taille d'un autre tissu que ceux de Malines, d'Angleterre ou d'Alençon, qui, sous leur travail transparent, devaient laisser voir une taille capable de faire mourir tous les Milanais d'amour et toutes les Milanaises de jalousie,
Quant au temple, c'était bien le moins qu'il fût digne de la déesse qui l'habitait. Aussi était-ce un pèlerinage continuel. Les pèlerins apportaient leurs ex-voto avec une ferveur sans exemple. Et les uns s'en revenaient guéris, les autres consolés La déesse recevait avec un si charmant sourire et une si adt rable charité, *iu'on venait sans crainte demander au cœur i baume qu'on devait mettre sur la blessure faite par les yeux. Elle ne déifiait pas tout le monde, tant s'en /"aut; mais an moins on avait avec elle deux ou trois heures de cette boniio et franche causerie qui fait oublier iiicii des choses; et si l'on n'obtenait rien dans le présent, elle tâchait de faire espérer dans l'avenir. Malheureusement les oracles de l» déesse et ieni, comme ceux de Deli)hes, d'un sens double, et il arrivait presque toujours qu'on croyait le conUaire de ce qu'elle avait promis,
et par conséquent qu'il arrivait le contraire de ce qu'on avait cru.
En outre, elle avait une ré[)ulation d'esprit et même de bon ton. Les plus jolis mots qui couraient dans la ville étaiL'nt toujours signés d'elle. Les plus jolies toilettes, c'était elle qui les portait la première, et les iernmes de meilleur goût, sans vouloir même se l'e vouer, se guidaient sur la chanteuse Léa. Nous avons vu qu'elle avait, peu avant larrivée de Tristan, déserté l'appartement voisin de celui de l'imprésario, et qu'un peu l)lus loin elle était, la charmante fauvette, allée se bâtir un autre nid. Cet appartement avait fait sensation dans la vUle. C'est que Léa était une artiste dont le talent ne s'appliquait pas seulement à la musique. Elle faisait de tous les arts une seule et même société qu'elle comprenait avec la même intelligence. Toute coquette qu'elle était et qu'elle avait le droit d'être, elle préférait un beau tableau à un beau bijou, de sorte qu'il y avait chez elle certain boudoir dont plus d'un grand seigneur eût envié le pareil. C'était un petit paradis composé d'élus, tels que Raphaël, TitiMi, Rubens et Murillo, et lorsque, assise dans la demiteinle, tournant le dos au jour masqué le plus possible par les grands rideaux de Damas, Léa tiônait au milieu de ses courtisans couchés à ses pieds sur des coussins, elle avait l'air d'une véritable reine ; chacun de ses mots faisait sentence, car chacun de ses mots parlait de l'esprit ou du cœur, et jamais elle ne s'abandonnait aux phrases banales dont les jolies femmes n'ont malheureusement que trop l'exploitation. Jamais une action sainte ou bonne n'était ridiculisée par elle, et sans critiquer son genre de vie, jamais elle n'entendait qu'on raillât celui des autres. Elle faisait ses aumônes aussi. Seulement elle les faisait plus grandes et plus riches que qui que ce fût. Tous les ans elle donnait une représentation au bénéfice des pauvres, et le lendemain les pauvi-es recevaient d'elle et par eUe cinq ou six mille francs; car ce jom-là Léa se surpassait et la salle était comble du parterre au cintre.
Quand on venait la complimenter le lendemain et qu'on lui disait :
— Vous avez fait, hier un acte de charité, elle répondsit : — Vous vous trompez, c'est un acte de contrition.
Tristan, comme nous l'avons dit, allait tous leg soirs au théâtre, et peu à peu c'était devenu plus qu'une habitude, c'était un besoin. 11 passait dans les coulisses, et, comme s'U eût deviné
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dans la cnanteuse une nature plus distinguée qu'on n'a coutume d'en trouver au théâtre, il la traitait comme une duchesse et, sans lui faire positivement sa cour, il éprouvait un tel plaisir à causer avec elle, que, lorsqu'elle sortait de scène, elle était sûre de le trouver accoudé contre un partant, l'enveloppant de son Tegard, l'accueillant avec un sourire, et lui disant en lui prenan* h main
— Toujours la même.
Quand Léa n^avait pas à changer de costume, elle restait pendant tout l'entr^acte à causer avec Tristan et, sentant en lui un tiiractère sympathique au sien, elle se laissait aller en sa présence aux élans de son cœiu", tantôt joie, tantôt tiistesse. Tristan, de son côté, lui demandait des conseils, et elle lui en donnait de bons, car notre héros continuait ses études, l'époque de ses débuts s'approchant de plus en plus. Quant à Henriette, il n'en était plus question que comme d'un souvenir. Et Tristan, qui commençait à comprendre qu'il avait eu tort de croire à tout ce qu'elle lui avait dit et de faire tout ce qu'elle lui avait fait faire, attendait impatiemment le moment où il allait gagner de l'argent pour acquitter la dette qu'il avait contractée vis-à-vis d'elle, A la façon dont Henriette s'était conduite avec lui, l'hospiialilé Qu'il en avait leçue n'était qu'un prêt, et pourvu qu'i» fit pour une autre, puisqu'il ne pouvait rien faire pourelle, ce qu'elle avait fait pour lui, il serait quitte envers son ancienne maîtresse.
Comme on le pense bien, Tristan, après sa rupture avec madame de Lindsay, n'avait pas été sans faire la comparaison entre elle et Louise, qui l'aimait si saintement, de sorte que, se représentant tout ce qu'il y avait d'attVcux dans sa conduite avec sa femme, il s'était réellement repenti de s'être laissé aller à la tentation, et comptant sur la Providence, qui semblait ne pas vouloir l'abandonner, il avait écrit â Louise, espérant que la Providence viendrait au secouis de la poste et porterait cette lettre à sa femme, quoiqu'il lui fût bien certitié qu'elle ne demeurait plus rue Saint-Jacques, et quoiqu'il ne se doutât pas de l'endroi' où elle pouvait être.
Tristan avait nnpaliemment attendu la réponse, mais la réponse n'arrivait pas. Le cœur de l'honnne est si faible qu'il a toujoiu-s besoin de consolation, et la Providence, (jui n'av;iit peutêtre pas su l'adresse de Louise, avait fait une co-^pcasation h Tristan en lui faisant coimaître Léa.
DE QUAI' RE FEMMES. léi
Or, Tristan désirait sincèrement que Louise fût auprès de lui; "nais, par un sentiment indéfinissable d'étude et de cmiositc «ans doute, il eût voulu qu'elle n'arrivai pas tout de suite, et lui aissât le temps et la liberté de faire plus ample connaissance ivec la chanteuse. Si on lui eût e'crit : Votre femme est a Paris ît ne peut vous rejoindre, six jours après il eût été da.is les bras le Louise, sans regret, sans arrière-pensée; mais aucune ré- )onse ne venait. Quoi qu'il fît, il ne pouvait apprendre 4)11 elle îtait, et tout naturellement, et tout en regrettant sans doute l'être forcé de se consoler de cette façon, il se consolait par la conversation de Léa, attendant le jour de l'intimité presque lussi impatiemment qu'il avait attendu la réponse de sa lettre.
Ce jour arrivait, car un soir Léa lui dit : J'ai quelques perlonnes, des amis chez moi dans deux jours. Voulez-vous être les nôtres?
— Je vous remercie mille fois, mais, je vous l'avoue, ma posiion d'acteur me défend de voir maintenant le monde que je foyais autrefois, surtout inconnu comme je le suis encore; je ;raindrais d'être déplacé parmi les personnes qui seront là. On )ouiTait s'étonner de ma présence, et je ne voudrais pas que rous eussiez à vous repentir de m'avoir invité. — C'est mai, nonsieur, ce que vous me dites là. Depuis un mois que je vous ;onnais, que je vous vois tous les jours, j'ai été à même de vous ipprécier, et je ne vous aurais pas demandé de me faire l'honleur de venir chez moi si je n'avais été sûre que les personnes Lvec qui vous vous trouverez seront heureuses de vous connaître it de vous entendre.
Léa eût bien voulu reprendre ce dernier mot, car Tristan lui -épondit en rougissant :
— C'est autre chose, madame, j'irai chanter chez vous. — Vous îles méchant, reprit-elle, ou vous me comprenez mal. Quand 'ous êtes chez moi, vous êtes mon ami, et si l'on vous prie de îhanter, c'est qu'il resle aux gens qui se trouvent là, si blasés [u'ils paraissent être, une corde intérieure accessible aux choses )oétiques. C'est mal, mon ami, et pour votre punition, je vous léfends de sortir des coulisses avant que j'aie fini cet acte; entenlez-vous?
Et elle le quitta pour entrer en scène.
Quand elle rentra dans les couhsses à la fin de la pièce et au nilieu des bravos furieux de la foule, elle vint droit à TriMau^ iui, fasciné, écoutait encore et elle lui dit :
tes AVENTURES
— Eh bien! viendrez-vous? — Comptez sur moi.
Tristan descendit du théâtre et alla s'accouder dans un en* droit obscur de la rue, d'où il pouvait voir sortir les acteurs. Il les vit tous passer les uns après les autres; Léa seule n'était pas sortie; il se rapprocha de la porte devant laquelle une voiture découverte attendait. Le spectateur si connu de l'avant-scène se promenait de long en large.
Léa païut à son tour et monta dans la calèche.
— Où allons-nous? dit le vieux monsieur en prenant plac^, auprès d'elle. — Chez moi, fit elle d'iui ton soucieux. Je suis horriblement fatiguée ce soir.
Tristan prit une rue détournée, courut comme un fou et arriva avant la voiture à la porte de la belle chanteuse; il était temps, on entendait déjà les chevaux; la calèche s'arrêta, Léa seule en descendit, et refermant elle-même la portière ;
— A demain, dit-elle à son compagnon.
Et elle disparut.
Tristan mit la main sur son cœur qui battait violemment; un sourire de joie passa sur ses lèvres, et après avoir mauntes fois regardé la maison, il regagna la sienne.
Quand la calèche fut tout à fait éhiignée, une autre ombre se détacha du raui- et vint en souriant frapper à la porte par où Léa était entrée.
Heureusement pour sa nuit, Tristan était parti et n'avait pas vu cette ombre.
Quand l'ombre s'en alla le lendemain, elle dit à Rosetta, la fenune de chambre :
— Vous êtes toujours la confidente de votre maîtresse? — Toujours, monsieur le baron. — Vous me protégez toujours, Rosetta, continua-t-il en laissant tomber dans la main de la jeune fille quelques pièces d'or. — Toujours , monsieur le baron. — Savez-vous ce qu'elle avait hier au soir? — Je l'ignore. — Vient-il ici quelqu'un que vous n'ayez jamais vu? — Personne. — Très-bien. Tâchez de savoir ce qu'elle a contre moi, et venez demain matin me dire la vérité quelle qu'elle soit. — Oui , monsieur le baron. — Je compte sur "dus. — Monsieur le baron peut j compter.
En ce moment on entendit Léa qui sonnait.
— Adieu, Rosella. — Adiou, monsieur le baron, dit la jeunt fille en courant vers la cliambre à coucher de sa uiaitresse. — Que faisais-tu là? dit Léa à sa fenune de chambre.— Je causais.
— Et avec qui ? — Avec M. Edward. — Et que te disait-il? — Il me demandait pourquoi madame Pavait mal reçu. — Et tu lui as dit... — Que je rignoiais. — Alors? — Alors il m'a donné dix louis poui- l'apprendre ce soir et venir le lui dire demain. - Et luiras?— Si madame le permet. — Et que lui diras-tu'i — Que madame l'aime toujours. — Tu mentiras. — Je le sais bien, mais comme le mensonge rapporte plus que la vérité, j'aime mieux mentir. — Déshabille-moi, Rosetta. — Je suis aux ordres de madame. — An! ma pauvre Rosetta! fit Léa avec un soupir. — Qui fait ainsi soupirer madame? serait-ce déjà le regret de ne plus aimer M. le baron, ou la crainte de ne pas être aimée d'un autre? ce qui me paraît impossible. — Non, c'est la crainte d'aimer. — Sérieusement? — Sérieusement. — Alors je comprends que madame soit ti'iste ; s: pareil malheur m'arrivait, je crois que je me jetterais à l'eau. — Est-ce un conseil que tu me donnes? — Non, madame, c'est tout simplement une réflexion que je fais; d'ailleiu's madame est séparée de moi par une trop grande distance pour que nos impressions soient les mêmes. Et il est jeune? — Oui. — Beau? — Oui. — Brun? Oui. — Riche? — Non. — Ah ! diable ! — Cela te contrarie? — Un peu. — Sois tranquille, il le sera assez pour acheter ton silence, fit Léa en riant. — Ce n'est pas le silence qui est cher, c'est l'indiscrétion. Ainsi quand M. Edward voulait que je me tusse, il me donnait de temps à autre quatre ou cinq louis, et maintenant qu'il veut que je parle, il attaque pcir dix. En admettant la progression, cela promet de devenir assez bien plus tard. — J'espère bien que tu te tairas. — 11 faut que madame me croie bien sotte, bien ingrate ou bien avare pour me faire une pareille recommandation. — C'est que je tiens à ce qu'Edward ignore... — Madame compte donc le revoir? — Certainement, comme un ami. — Alors pourquoi tant de ménagements? '- Parce que ce pauvre garçon ni'aime et que dans un moment de colère..- — U pourrait, interrompit Rosetta, se battre avec celui que vous aimez et le tuer. — Justement — Je vois que madame entend la charité. Cependant si j'étais A. la place de madame, j'agirais autrement. — Et que ferais-tu?— Je laisserais aller les choses. — El qu'en résulterait-il? — U en résulterait un duel, c'est-à-dire une nouvelle gloire pour madame. — Mais si l'autre fue Edward? — Eh bien! niadame sera débarrassés du pass^" qui la gène. — Mais si Edward tue l'autre? — Madame s'épargnera un grand amour, c'est-à-dire de grandes douleuis,
17« AVENTU.REg
et sera bien forcée de se consoler ptiisqL^il n'y aura plus de remède, et elle sera débarrassée de l'avenir qui l'attriste. — U y a une chose que tu oublies. — Laquelle ? — C'est qu'ils peuveni le tuer tous les deux. — Ah ! cela, c'est un bonheur qui n'arrive jamais, et i\ ne faut même pas y penser. — Alloni ' dit Léa en riant, je vois qu'Edward a bien fait de te charger de ses intérêts. — Mais entin que lui dirai-je? — Cherche. — U faut Im dire des choses qu'il puisse croire, il faut lui en donner pour son argent. — C'est bien le moins. — Je lui dirai que madame l'aime toujours. — Si tu veux. — Et qu'elle l'attend le soir comme d'habitude. — Non, et même je te défend» de lui ouvrir s'il vient. — U a la clef. — C'est ce qui te trompe, la voilà. — Si je la volais à madame pour la lui porter? — Malheureusement j'en ai besoin. — Allons ! je vois que tout est uni pour mon protégé. — Hélas! oui, ma pauvre Rosetta. — U compte sur une espérance, le pauvre garçon ; il faudra qu'il se contente de consolations. — Est-ce que tu te charges de les lui donner? — Madame sait que j'ai assez bon coeur pour cela. Madame veut-elle me permettre une question? — Parle. — Celui que madame aime, est-ce un de nos courtisans? — Non. — Tant mieux. Dans tous ceux que nous recevons il n'y en a pas un qui me paraisse digne de l'amour de madame. Ainsi je ne le connais pas? — Non. — Je ne l'ai jamais vu? — Non. — Je ne sais pas si madame s'en doute, mais je suis bien intriguée. — Tu ne le seras pas longtemps, tu le verras après-demain. — A la soirée que donne madame? — Comme tu le dis. — U n'est pas riche, il a donc un beau nom pour que madame le reçoive? — U s'appelle Fabiano. — Fabiano tout court... et c'est... — C'est un acteur.
Rosetta recula stupéfaite.
— Fi! dit-elle, un acteur! un homme de théâtre! — Ne suis-je pas une femme de ll\éàlve, moi? — Oui, mais pour U femme, le théâtre est un temple, et il n'en est pas de même pour l'homme. — Vous avez des préjugés aristocraticpies, mademoiselle Rosetta. — C'est depuis que j'ai l'honneur d'être au service de madame — Vous disiez donc... — Que je craignais que madame ne se mésalliât, ne fit une tache à son blason, ne s'encannaillât enfin. — Tu sauras, ma chère Rosetta, que je chasserai de chez moi ceux ou celles qui ne traiteront pas Fabiano comme un prince. Tu comprends? — Madame s'explique trof clairement pour que je ne la comprenne pas. Madame me par-
DE QUATRE FEMMES. I7i
(tonne ce que j'ai dit? — Oui. — Madame sera contente de moi Seulement, comme je voyais madame fort éprise de M. Fabiano je craignais pour elle un double danger. C'est bien assez d'avoir à combattre son cœur sans avoir à combattre les préjuîzés. Et cet heureux- inconnu... Ignoie encore son bonheur. — Serait-il comme les sourds et les aveugles dont parle l'Écriture? — Tu sais que je sius Juive et que je ne crois pas à TÉvangile.
Pendant toute cette conversation, Rosetta avait déshabillé sa maîtresse, avait dénoué ses longs cheveux noirs qu'elle avait rassemblés pour la nuit, et, la toilette finie, elle s'apprêta à se retirer.
— Que madame rêve de l'avenir, dit-elle en s éloignant. — Et toi, garde-toi d'en parler, fit Léa,
La soirée eut heu.
Tristan rentra chez lui assez satisfait. Il avait gagné cent cinquante louis à des gens qui avaient fait fi de lui en le voyant entrer, et il avait la presque certitude d'être aimé de Léa. En outre, il avait produit une impression qu'il ne s'attendait pas à produire. 11 s'était toujours montré supérieur à ceux avec qui il avait causé, et personne n'avait et n^aurait pu soutenir comme lui une des mille questions d'art que dans le cours de la conversation il avait parfaitement résolues; puis, quand il avait chanté, il avait surpris certains regards, dont il pouvait, une fois seul , tirer vanité, qu'avait dû voir Léa , et sm- lesquels il pouvait spéculer en faveur de son amour poiu- l'actrice. Enfin c'était un homme neureuy lorsqu'il rentra chez lui, et sa satisfaction fut complète lorsque, après être passé deux ou trois fois devant sa glace, il reconnut sans partialité que parmi ceux avec qui il venait de se trouver il y en avait peu qui le valussent.
11 se coucha donc au milieu des réflexions les plus douces , dormit avex les rêves les plus charmants, et se réveilla vers trois heures avec un appétit féroce.
Il s''habilla à la hâte et descendit chez l'imprésario pour dîner = Celui-ci l'accueilUt avec im soiu"ire aussi flatteur qu'amical et lui dit :
— Eh bien ! mon conquérant, avez-vous bien dormi T — Parfaitement. — N'est-ce pas que les bravos bercent bien le sommeil, et que ce vous sera une douce chose que d'êti'e bercé ainsi
tous les soirs ? — Oui , mon cher maître. Vous avea donc e'té
content de moi hier soir? — Content? enthousiasmé.
Vous avez été magnifique. Vous m'avez rappelé mon ténor mort d'amour; prenez garde. — A quoi? — J'ai surpris hier certains regards. — Qui pourraient un jour ou l'autre me rendre heureux. — Nnn, qui pourraient un joui' vous faire perdie votee \o\x. — Et de quels yeux par! aient-ils? — Vous ne le savez pas ? — Du tout. — Alors il y a encore du remède, je ne vous le dirai pas. — Vous avez tort, car, au lieu de ne croire qu'à un seul, je croirai à tous et le danger deviendra plus grand. — Eh bien ! ils |»artaient de deux yeux nous. — Ah ! vraiment? qui s'appellent ? — Qui s'appellent Léa. ~ Je les connaissais. — Les yeux? — Et les regards aussi. — Faites hien attention , jeune homme; c'est une Circé notre prima donna, sans comptez qu'elle est bien défendue. — Par qui ? — Par un jeune honmie qui est fort amoureux d'elle, et par un homme assez mûr qiii ne l'est pas moins. — Après ? — Après, vous vous ferez deux affaires. — On blessera le jeune et l'on tuera le mûr. — Avec cela que vous me paraissez avoir des rapports agréables avec l'épée. — Je ne m'en plains pas, puisque c'est à elle que je dois de vous avoir connu. — C'est vrai. Cependant vous aviez une ti'iste mine ce jour- là. — Dame ! je me demandais s'il ne valait pas mieux m'achever tout de suite. — Et vous trouvez-vous heureux maintenant? — Très-heureux. — Et à qui devez-vous ce bonheur? — A vous, sans contredit. - Alors, il faut m'en récompenser. — En quoi faisant? — En ne devenant pas amoureux de ma première chanteuse. — Si je le suis, ce sera de votre faute. — Comment? — Vous m'avez donné son appartement, si bien que je rêvais d'elle avant de ia connaître. — Et maintenant que vous la connaissez ? — J'en rêve un peu plus. .— Jeime homme, vous me ferez mourir de chagrin. — Et vous, vous me ferez mourir de sagesse. Je vous ai déjà abandonné mon estomac, mais je vous préviens que je garde mon cœur. — Mais cet amom- vous fera perdre la voix. — Danger que vous redoutez le plus. — Je ne le nie pas; il peut vou» faire perdre votre âme. — Oh ! cela regaide un autre directeur que vous. Vous empiétez , mon cher maître, et voilà que vous prêchez. -- Enfin promettez-moi. — Je ne vous promets rien , si ce n'est d'être toujours exact à mes répétitions , de vous faire des ut à démolir la salle, et de vous aimer comme vous méritei qu'on vous aime. Là-dessus je vous i*uille et vais mhabiller
DE QUATRE FKMMKS. I7J
pour m'assuj'er que vos Autrichiens sont toujours aussi laids et vos Milanaises aussi jolies.
Et Tristan, après avoir jeté sa serviette sur sa cliaise, disparut.
L'imprésario resté seul alla ouvrir une armoire, en tira une bouteille, versa dans un verre une liqueur semblable à de la topaze en fusion. Il jeta sur ce verre un regard d'amour et le vida d'un trait. Puis il reboucha la bouteille, referma l'armoire et se rassit dans une béate pose , ce qui prouvait qu'à moins qu'il ne bût pour les oublier, les amours de Fabiano ne l'erapêchaient pas de boire.
Quant à ce dernier, il s'habilla effectivement et s'en alla promener par la ville. Or, soit hasard , soit préméditation, il passa cinq ou six fois devant la maison de Léa, qui jouait le soir et qu'il espérait sans doute voir sortir. Elle sortit en effet , mais celui que l'imprésario avait désigné sous le titre d'homme assez mûr l'accompagnait. Il la suivit de loin, la vit entrer au théâtre toute seule, et entra à son tour ; si bien que lorsqu'elle descendit de sa loge sur la scène, elle le trouva qui venait audevant d'elle.
— Bonjour, lui dit-elle. Je chanterai bien mal aujourd'hui.
— C'est impossible. — Voilà que vous me flattez, j'aurais cependant plus besoin de consolations que de flatteries. — S'il ne faut pour vous consoler qu'un... ami sincère et dévoué, dit le jeune homme, vous n'avez pas besoin d'aller plus loin. Qu'avez -vous donc? — J'ai, répondit Léa, que je croyais être débarrassée à tout jamais de l'amour d'un homme que je n'aime pas et que je viens de m'apercevoir du contraire. — Vous vous plaignez d'être aimée? — Certainement... — L'amour d'un homme n'est cependant jamads un malheur pour ime femme. — Si, quand cette femme est aimée d'un homme qu'elle n'aime pas, et n'est pas aimée de l'homme qu'elle aime. — Vous aimez donc quelqu'un?
— Peut-être. — Et depuis quand? — Depuis que j'ai renvoyé celui dont je vous parle. — Et depuis quand l'avez-vous renvoyé? — Depuis que j'en aime un autre, dit Léa sans pouvoir s'empêcher de rire et évitant de cette façon de préciser une date.
— Et cependant vous n'êtes pas sortie seule de chez vous. — Vous m'avez donc vu sortir de chez moi? — Oui. — Vous passiez? ■^ Nf)n, j'attendais. — Quoi? — Que vous sortissiez? — Et pour- ^uù cela? — Parce que, comme je ne connais pas de plus grand bouhijur que de vous voir, je me donne ce bonheur le plus sou^
tu AVENTURES
vent que je puis. Vous voyez que je brave l'antipathie que voui i a\ez pour les gens qui vous aiment.
Léa ne répondit rien, mais baissa la tête en sonnant,
— Ainsi vous ne voulez pas me conter vos chagnns? reprit Fabiano. — Non, je puis seulement vous dire que je ne mène pas une existence heureuse. — Exigeante ! vous étiez hier au miheu des hommes les plus élégants, des femmes les plus jolies de Milan; vous étiez à la fois la plus belle et la plus enviée, ctl voilà que vous vous plaignez aujoujd'hui. — C'est justement celai qui me rend triste. C'est que les soirées se suivent et ne se ressemblent pas. — Que voulez-vous? — Je voudrais, quand je /entie, ne pas être seule et maussade comme je le suis après le spectacle. Croyez-vous donc que ce soit amusant à mon âge de vivre comme je vis? — Tout le monde a sa part des ennuis dont vous vous plaignez. Pensez- vous aussi que je trouve drôle de rentrer chez moi seul comme je le fais depuis que je suis à Milan? Et cependant je ne lue plains pas, car je m'anange toujom-s de façon à voir, soit dans la journée, soit le soir, assez les gens que j'aime pour rêver d'eux en dormant, et c'est déjà un bonheur de rêver des gens qu'on aime. Encore vous, vous n'êtes pas seule; je ne vous vois jamais rentrer qu'accompagnée. — Mauvais plaisant! ht Léa, vous devriez savoir que c'est ime raison de plus pour que je m'ennuie. — Comment voulez-vous que je le sache? — Vous auriez dû le deviner alors.
Un sourire de satisfaction passa sur les lèvres du ténor, mais Léa ne le vit pas.
— Il y a mie chose étrange, dit Tristan en prenant les mains de la jeune femme, c'est que je vous aime et que vous m'aimez peut-être, qui sait? et qu'au lieu de nous le dire franchement, nous prenons ou du moins je prends une foule de détours et je dis une série de plu-ases qui ne signifient pas autre chose que : Je vous aime! Nous perdons un temps bien précieux et que nous regretterons quand tous deux nous arriverons à l'âge où c'est im malhem d'aimer et une folie de le dire. — Eh bien! voilà jxistement ou en est celui qui me reconduit chaque soir; il a le malheur de mkimer et j'*i celui d<; me l'entendre dire. — Est-ce de celui-là que vous me parliez toute à l'heure?
Léa lit signe de la tête que non, Tristan fit un autre signe
qui voulait dire ; \h 1 alors je comprends votre tristesse. Léa
poussa un soupir, Tristan aussi, ce qui faisait deux faux soupirs.
- Écoulez, dit le ténor, il me vient une idée. — Laquehe ?
dites vite, on va commencer. — J'ai aussi à me venger de quelqu'un. — De qui? — De notre directeur. — Pourquoi? — Vous savez qu'ii me nourrit tort mal? — Oui. — Eh i)ien, vengeonsnous tous îes deux, vous de votre tiistesse et de votre solitude, moi de ma nourriture ; soupons ce soir ensemble. — C'est une idée; il n'y a qu'un malheui'. — Lequel? — C'est que, malgré sa savante combinaison, elle est impraticable. — Pourquoi? — Parce que justement ce soir je n'ai pas de solitude. — Ah ' diable! il y a un moyen. — Vraiment? — Vous abandonnez- vous à moi^
— Corps et aine. — Je retiens le mot. — Qu'allez-vous faire?
— Si vous êt^^s malade, vous serez seule? — Oui. — Dans dix minutes vous sei(!z malade. — Il ne me croira pas, il dit toujours que je ne suis malade que pour lui. — Vous serez malade pour tout le monde. — Qu'aliez-vous faire? — Vous allez voir. Mettez la main sm- votre front; très-bien, attendez-moi.
Et Fabiano dispai'uL
11 alla trouver le régisseur.
— Faites une annonce, lui dit-il. — Quelle annonce? — Dites au public que mademoiselle Léa vient de se trouver subitement mdisposée et réclame l'indulgence. — Serait-elle sérieusement malade? ■ — Non, mais elle est enrouée; allez vite
Tristan revint auprès de Léa.
— C^est fait, lui dit-il. — Je suis malade? — Oui, on va faire une annonce. — Oh! la bonne plaisanterie! — 11 sera bien forcé de le croire. — Je vais essayer de chanter faux. — C'est inutile, vous ne pourrez pas.
On fit l'annonce. Léa entra en scène; le public applaudit comme toujours en la voyant entrer, ce qui semblait vouloir dire :
— On nous a annoncé que vous êtes malade, nous applaudissons pour vous faire voir que nous en sommes enchantés.
Elle chanta mieux que de coutume, et lut couverte de fleurs à la fin du premrr acte. Elle envoya Rosetta faire tout préparer chez elle pour ia , engeance, c'est-à-dire pour le souper.
— Écoutez, dit Léa à Tristan, voici ce qui va arriver : il va me reconduire, montera et ne s'en ira que lorsque je serai couchée. — Et s'il ne s'en va pas? — Il s'en ira; d'ailleurs vous ne monterez que lorsque vous verrez la seconde fenêtre à droite toute ouverte. — Mais si elle ne s'ouvre qu'à six heui-es du matin? — Elle s'ouvrira avant cette hem-e-là, soyez tranquille. Vous monterez et vous frapperez doucement. Rosetta vous ou-
I7fl AVKNTURES
vrira. J'aurai envoyé coucher les autres domesticmes. — Trè«bien. C'est dit? — C'est dit.
Après le spectacle, Tristan monta chez lui, mit de l'or dans sa poche par précaution et redescendit. Mais au moment où il mettait le pied sur la première marche, il entendit quelqu'un qui descendait furtivement avec l'intention bien marquée de ne pas être entendu. Il se pencha alors, et reconnut l'imprésario dans l'un de ses costumes les plus galants. Il le laissa sortir, et quelques instants après, sortit à son tour, et, comme il y avait des chances pour qu'à cette heure-là la fenêtre télégraphique ne fût pas encore ouverte , il résolut d'occuper le temps à suivre son digne directeur pour apprendre où il allait ainsi nuitamment.
Il le suivit donc à la fois du pas et des yeux à une certaine distance, le voyant trottiner le long des murs et rechercher l'ombre.
— Où diable peut-il aller à cette heure-ci? se disait Fabiano, il n'y a que les voleurs, les somnambules, les amomeux et les chats qui sortent à minuit, et je ne lui connais, je dois le dire, aucun de ces défauts; où diable peut-il aller? il n'a plus le prétexte des ténors, maintenant qu'il m'a trouvé. Suivons-le donc.
Et en effet Tristan suivait toujours le petit vieillard qui trottinait contre les murs.
L'imprésario traversa ainsi deux rues, puis en prit une troisième tout à fait inconnue à notre ami. Arrivé dans celle-là, il allongea ie pas et passa du trot à un petit galop charmant. Bientôt il s'arrêta devant une maison qui n'avait qu'im étage, lequel n'avait pas ses fenêtres à plus de huit ou neuf pieds du sol et ne devait contenir que trois ou quatre pièces au plus. La maison était surmontée d'im toit à grenier et avait pignon sur rue comme les maisons du nord.
Le petit vieillard frappa deux coups à la porte, ime jeune fille parut à la fenêtre et dit d'une voix douce :
— C'est toi, chéri? — Oiù, mon ange, répondit l'imprésario avec l'intonation la plus tendre. — Je vais f ouvrir; attends.
La lumière disparut de la fenêtre et ne reparut que lorsque la jeune lille ouvrit la porte.
— Ah! très bien, mon cher maître, se dit Tristan, je vois que c'est là que vous •vem z acheter le soir la morale que vous me faites le matin.
Ei, enchanté d'avoir surpris ce petit secret, il se dirigea veri li^ tTiai£»n de L4a, La fenêtra ét«U outçrte, 6i il «« âltpotd à
entrer; mais il ne vit pas non plus, lui, une ombre qui le guettait comme il avait guetté Timpresario.
11 monta comme le lui avait dit la chanteuse, frappa tout ■ 'oucement à la porte, et Rosetta vint ouvrir.
La table élaïc servie, et Léa toute joyeuse dans le plus ravissant négligé qu'on pût voir.
Rosetta avait ouvert les fenêtres et se promenait sur la terrasse; tout à coup elle rentra et dit à sa maîtresse :
— Madame a-t-elle quelquefois douté qu'on Taimât? — Oui, mais, continua la chv\nteuse en regardant Tristan, je n'en doute plus. — C'est que si madame en avait encore douté, j'aurais pu lui donner la preuve du contraire. — Et où est-elle cette preuve? — Elle est dans la rue, où elle se promène devant la maison de madame depuis deux heures. — EdvFard! fit Léa. — Justement, madame. — Eh bien ! ma chère Rosetta, tu te trompes dans tes suppositions; s'il se promène là, ce n'est pas qu'il m'aime, c'est qu'il déteste monsieur. — Et s'il le déteste, il l'attend. Ah! alors, si j'avais un conseil prudent à donner à monsieur, ce serait de demander l'hospitalité à madame, sans quoi il y a pour lui danger de vie, pericolo de vita, comme disent les Italiens.
Le lendemain, quand Fabiano sortit, Rosetta vint à kii en souriant et lui dit :
— Quand vous reviendrez, je n'y serai peut-être pas toujours, prenez donc cette clef.
Et elle lui remit la clef rendue par Edward.
— Et toi, mon enfant, dit Tristan, prends ces vingt-cinq louis , dix pour ton conseil, dix pour ta clef et cinq pour faire un compte rond. — Allons ! se dit la femme de chambre en refermant la porte, décidément madame disait vrai ; les acteurs valent mieux que leur réputation.
Tristan était venu au-devant des idées de Léa en lui disant qu'il n'avait aucmie position à offrir à la femme qu'il aimerait, car peut-être avait-il déjà compris ou pressenti tout au hioins \A proposition que lui ferait sa maîtresse. Mais les femmes dont la grande prétention que nous avons déjà signalée est d'être
17H AVElNnrKEH
supéiieures aux hommes, sont heureuse?; de leur faire un sacrifice, parce que ce sacriQce, tout en leur étant agréable, sans quoi elles ne raccomplLraient pas, leur assure une supériori',8 svu- celui à qui elles le font. D'ailleurs, il y a peu de feoimes dans la position de Léa à qui, en s'cprenant tout à coup, comme cela leur arrive souvent, d'un homme sans fortune, il ne soit venu la pensée d'abandonner pour cet homme les opulentes affections des autres, sûres, du reste, que le jour où elles ne penseront plus de même et où elles voudront reprendre leur ancienne existence, leurs actions auront monté au lieu de descendre.
— A quoi pensez-vous? dit tout à coup Léa à Tristan, qui, la tète appuyée sur les genoux de la jeune femme, semblait plongé dans les plus profondes réflexions. — Je pensais, répliqua le ténor, que si Dieu a fait plusieurs genres de bonheur, moi, je n'en connais qu'un. — Et lequel? — Celui de rester toujours comme je suis, avec de pareilles mains dans les miennes, un pareil oreiller pour ma tète et un pareil écho pour mon cœm'. — Flatteur ! il n'y a pas moyen de vous prendi e en défaut. — C'est que je pense à vous toujoms, et quil m\'st facile de dire ce que je pense. — Oui, ce serait un bonheur aussi grand cour moi t}ue pour vous, et je rêvais aux moyens de vous donner ce bonheiu'. — Ne l'avons-nous pas? — Pas tout entier, du moùis. Vous seriez donc heureux de vivre ainsi '^ — Vous le demandez?
— Et vous ne regretteriez rien? — Non, si ce n'est d'avoir commencé trop tard. — Et vous ne demanderiez rien? — Que de continuer toujours. — Eh bienl mon ami, je veux que ce bonheur soit le vôtre. La vie est si comte et par moment si triste, que c'est bien le moins, quand on en trouve l'occasion, de faire le bonheur de ceux qu'on aime, et je vous aime, le croyez-vous?
— Je crois tout ce que me dit votre bouche et tout ce que me promettent vos yeux. — Eh bien! nous vivrons nous deux, rien que nous deux. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire, ami, que jusqu'à présent je me suis tromi>^e sur le véritable bonheur de ce monde, que je l'ai fait '^nnb.iter dans un luxe vain qui me pèse, me venant de gens quc je n'aime pas, que j'ai assez de mon talent pour vivre, que je veux maintenant donner mon cœur et non le vendre, que depuis quelques jours seulement je ^^i^is ce que c'est que d'aimer, et que je ne connais pas de plus grande joie que d'appartenir seule et tout entière à Vhounne qu'on aime, et que je l'aune, mon Tristan; voilà c€
[ue je dis ; si tu veux, nous nous ferons une existence heureuse, lous vivrons ensemble, toujours ensemble, l'un pour l'autre, ans autre pensée, sans autre occupation, sans autre besoin que lOtre amoui . Oh! tu ne me connais pas encoie, tu me juges ar mon passé, mais tu verras l'avenir! toute à toi, à toi seul; irai vivre avec toi, je déserterai ce luxe et cette vie qui m'obèdent, je serai fière de ta gloire, toi de la wienna, ton amour aint et grand ractiètera mon passé : ce sera ma conversion, et, >ieu, me voyant tant aimée et si aimante, me pardonnera mer autes. Eh bien 1 qu'as-tu? tu souris. — Oui, je souris, réponit Tristan, et c'est votre conQance en vous-même qui me fait ourire. Oui, dans ce moment, vous pensez tout ce qiie vous dies ; vous feriez tout ce que vous promettez, car, rien ne vous orce à le faire; mais à quoi bon? tôt ou tard vous vous apereM'iez que vous avez eu tort d'agir ainsi, et peut-être vous, qui n'aimez, maintenant en viendriez- vous à me haïr un jour loi-même je serais malheureux, je regretterais sans cesse pour 'ous ce luxe au sein duquel je vous aui'ais prise et auquel je i\c >ourrais vous rendre. Peut-être viendrait-il une heure où vous ne reprocheriez le sacrifice que vous m'auriez fait- et croyc?.- '^ous que des années de bonheur compenseï aient pour moi ce "eproche? Puis, je ne suis pas seul sur la terre, vous pouvez un our, en voyant un autre homme, vous apercevoir du même •oup que vous ne m'aimiez pas et que vous l'aimez; alors, ou rous me resterez fidèle, et ce sera plus qu'un sacrifice, ce sera ;omme un châtiment que vous vous imposerez; ou vous me romperez, et, à partir de cet instant, je vous deviendrais odieux )arce que je serais cause d'un remords. Non, ma chère enfant; •éfléchissez; gardons tous deux notre liberté ; descendez dans kond de votre cœur, et vous verrez que j'ai raison de vous par^ er ainsi. — Peut-être avez- vous raison, reprit Léa avec un oupir, mais si vous m'aimiez réellement, vous ne raisonnerie? )as. — Et c'est justement parce que je vous aime que je raisonne ainsi. Croyez-vous donc qu'il ne me serait cas plus doux i moi de vivre sans qu'un autre eût le droit de rien déranger à îna vie? mais, quoique jeune, j'ai déjà assez vécu dans le malheur pour savoir ce qu'il y a de bon dans les positions que le tiasard me fait et pour rejeter ce qui me semble mauvais; continuez donc, ma chère Léa, de vivre comme vous avez toujours vécu; aimez-moi un peu, car je ne sais rien maintenant qiïi puisse me rendre plus heureiLx que votre arnour, et, dans ua
mois, dans quinze jours même, vous me remercierez du conseil que je vous donne. — Votre volonté soit faite, dit Léa.
Puis le silence se fit. Après quelques instants de cette solitude des deux pensées, Rosetta entra en disant :
— Madame, c'est monsieur. — Dis un mot, ami, tit la jeune femme, et je ne le reçois pas. — Fais-le entrer, dit le ténor. -» Fais entrer, répondit la chanteuse à la femme de chambre.
Le spectateur de l'avant-scène parut.
Léa présenta les deux hommes l^un à l'autre.
— Mon cher prince, dit-elle, permeltez-moi de vous présenter le seigneur Fabiano, notre premier ténor, dont vous apprécierez bientôt l'admirable talent.
Fabiano s'inclina. Le prince en fit autant.
— Maintenant, mon cher camarade, fit Léa comme si elle eût continué une conversation commencée avant l'arrivée du prince, vous pouvez dire à notre imprésario que s'il n'attend plus que moi pour vos débuts, il peut les annoncer quand il voudra; je suis prête.
Tristan prit alors congé de la jeune femme, qui l'accompagna jusqu'à la porte.
— Vous le voulez toujours? iui dit-elle. — C'est pour votre bonheur. — A ce soir, alors, fit-elle d'un air résigné. — Mais si vous n'êtes pas seule ? — Je serai seule. — Mais s'il n'est pas parti ? — 11 sera parti. — Mais s'il revient? — 11 ne reviendra pas, puisqu'il est venu. Ceci est prévu par le Code à l'aiticie : Non bis m idem.
Solo de Perroquet*
Or, notre héros devenait tout tranquillement un des hommes le plus heiu'eux de la création; son existence n elait plus encadrée dans un carré sombre aux angles desquels il se heuitail incessamment, mais s'épanouissait au milieu d'un cercle de fleuis, par-dessu? lesquelles il ne pouvait voir qu'un horizon bleu et or. Comme un pacha, il s'endormait tous les soirs au milieu d'un sérail de douces pensées, qui toutes venaient avec un éventail parl'imié de gloire ou d'amom* chasser de s^i Iront 'es Uistes réflexion» qui auraient pu venir s'j asseoir, conuiie
ks odalisques écartent du sublime visage du sultan les moucne irrévérencieuses qui poiu:raient venir s'y poser. Voilà à queue» poétiques idées s'abandonnait notre héros dans ces heures û'eni-' vrement solitaire et de vanité avec soi-même, où il réfléchissait qu'il avait la plus jolie maîtresse de Milan, ^ont il était un des plus joUs garçons; qu'il allait débuter et se faire un nom, et qu'il avait enfin l'oubli du passé et l'espérance de l'avenir, ce double pilier de la foi.
On a pu voir que Tristan n^était pas un fou quand il refus? l'offre bien tentante cependant que lui faisait Léa; il avait cont. pris, par le récit qu'il venait d'entendre, que c'était une de ces femmes dont U ne fallait pas accepter les élans, qu'elle pouvait, une fois la première exaltation passée, regarder comme des folies , et dont il faudrait lui être reconnaissant comme d'un sacrifice. D'abord il avait cru à une nature essentiellement poétique et tout à fait exceptionnelle; mais en lui entendant raconter sa vie, à certains mots, à certains indices, il avait reconnu ce caractère de femme toujours le même, peut-être un peu moins vénal et un peu moins con'ompu que celui de ses camarades, mais à peu près aussi léger. Il avait alors examiné, au télescope de sa raison, cet amour qui illuminait son ciel, et il avait vu que ce n'était pas une étoile, mais un de ces météores fugitifs, espèce de feux follets célestes qui au moindre vent pouvaient disparaître, et il n'avait pas voulu se bâtir ime réalité de tourments sur cette incertitude de bonheur.
Cependant la chanteuse avait si naïvement raconté sa vie, avait si bien avoué ses erreurs et ses défauts, si peu exalté ses qualités, qu'il était évident qu'on pouvait faire de cette femme non-seulement ime maîtresse agréable, mais encore une amie charmante. C'était tout ce que voulait Tristan, chez qui l'amom: de Léa avait réveillé toutes les cordes de la vanité et qui se disait ; Puisqu'elle m'aime bien, une autre peut m'aimer, comme elle peut en aimer un autre. Puisque je l'aime sans folie, je pourrais en aimer une seconde avec passion ;; il est donc prudent de garder notre liberté et suilout ma liberté.
Ce n'était pas trop mal raisonné pour un amoiu:eux de queiçues jours.
C'est qu'aussi cet amoureux était im de ces sybarites qui, pour leurs maîtresses, du moins, ne comprennent l'amour que dans la soie et le cachemire, et pour qui les voluptés extériem-es de la iovi^uQ et du bien-être semblent une des premières coudi-
lions. S'il eût accepté ce que la jeune femme lui picposait, i peine si leurs appointements réunis eussent pu suffire à la moitié du luxe qu'elle avait. Elle en eût courageusement pris son parti, en se disant qu'elle faisait un sacrifice à l'homme qu'elle aimait; ce que la femme aime tant à se dire qu'elle se le répète toujours, même quand c'ebi /'aux, sans doute pour n'en pas perdre l'habitude, et comme ceux qui n'ont pas de mémoire à qui l'on donne une commission à faire, et qui répètent l'adresse et le numéro tout le long du chemin. Du reste, les femmes ont cela de charmant, que quand elles vous font une ofCi-e comme celle que Léa faisait à Tristan, elles la font séiieusement et croient ce qu''elles disent, ce qui prouve une certaine naïveté primitive dont il reste encore quelques parcelles dans le cœur, comme dans un flacon d'eau-de-vic de Dantzik vidé, où il ne reste plus de liqueur, mais où il y a encore de l'or. Vous pouvez être à peu près sûrs que ce qu'une femme vous propose ainsi dans un élan d'amour, elle le propose sérieusement; que les regards humides et les baisers qui accompagnent la proposition sont sincères; que si votis refusez, elle sera aussi triste qu^heureuse si vous acceptez. Eh bien ! si au lieu de faire de l'amour un plaisir, vous voulez en faira une étude, dites-lui : J'accepte. Vous avez, si celle femme vous aime peu, deux mois au plus à vivre en parfaite intelligence avec elle. Si elle vous aime réellement, vous avez un mois pour vous brûler la cervelle.
Mais, me direz-vous, tout cela ce n'est pas de l'amour; un homme sage ne donne pas ainsi son cœur à la première femme venue. Le cœur est une sainte chose, qu'on ne laisse pas comme une marchandise vénale pass(.r de mains en mains dans les coulisses et les boudoirs, et l'amour enfermé dans le cœur est aussi pur que la sainte hostie enfermée dans le tabernacle; et depuis quand avez-vous vu le prêtre prostituer l'hostie ?
A ceux-là nous répendrons que pour certaines gens il y a deux façons d'envisager l'hoslie, et que les uns ne voient qu''un pain à cacheter là où les autres vo ent une croyaiice. Pour que le pain à cacheter devienne ci'oyance, il faut qu'un sacrement l'ait sanctifié, et qu'une pensée divine, dont le prêtre a le mot, se soit mêlée à la gi'ossièie farine; à ceux-là nous répondrons qu'il y a deux façons d'envisager le cœur , qi:e si c'est pour les uns, pour la minorité, un t;ibernacle d'amours saintes et de pensée» précieuses, ce n'est pour les autres, pour la majorité, que l'écho et passions physiques et de iouissanccs charncUes, et qu'ils ne
DE QUATRE FEMMES. tS3
s'aperçoivent qu'ils ont un cœur que lorsqu'à une table de jeu ou près d'une femme, ils éprouvent une telle «^motion, (}u^ils «ont ibrccs de mettre leur main sur leur poitrine puur comprimer cetlf partie du corps où le sang reflue. iSous ajouterons que le sage n'est pas amoureux, sans quoi il ne ser&ft pas sage, et que ce qui constitue la sagesse, c'est de ne pas avoir les dé* fauts des fous; que l'amour est un défaut, -c la preuve, c'est qu'on en ert presque toujours immédiatement puni: que l'amoureux n''est pas sage, sans quoi il ne serait pas amoureux, car ramuur, défaut ou bonheur, vice ou vertu, rêve céleste ou corps matériel, gonfle tellement le cœm* qu'il n'y trouve plus assez de place et qu'il est forcé d'habiter le cerveau, siège ordinaire de la sagesse.
Nous disons enfln que si chaste et si sévère que soit un homme, il ne peut répondre qu'un jour il ne deviendra pas fou d'une femme perdue ; qu'il ne la suivra pas comme une ombre suit le corps, et qu'il suffira, pour en arriver à cette métamorphose, qu'elle lui dise un jour : Je t'aime, et le lendemain : Je ne t'aime pas; et que si c'est son bon plaisir à cette femme méprisée de tous, elle fera de ce sage un athée, et de ce corps un cadavre.
Mais, diront encore les hommes graves et avec un ton méprisant : Ces sortes de femmes-là nous ne les voyons pas, et si nous les rencontrons, nous changeons de route.
Les gros barils de poudre bien fermés ne voient pas non plus les toutes petites étincelles; je Tondrais bien savoir si c'est la toute petite éthicelle qui a peur du baril de poudre.
La conclusion naturelle de toutes ces digressions , c'est que touthonmae a reçu de la nature la même somme d'amour ; qu'il est libre comme le riche héritier de tout dépenser en une fois et de tout risquer sur un mot. Celui-là, s'il perd, s'en va sombre, pâle et désolé ; car après le vent d'hiver qui a fait tomber les feuilles de ses illusions, ii ne peut plus espérer de souffle de printemps qui les fasse repai-aitre ; car, si chaud que soit ie soleil pour les autres, il ne pomra rien pour lui : l'arbre est mort.
Mais il est Ubre aussi de dépenser cet amour en plusieurs foi», «t au lieu de jeter d'un seul coup cette pièce d'or, de n'ea donner que peu à peu la monnaie. Celui-là a, après tout, lei mêmes illusions que l'autre, et n'a pas les mêmes tcurraenÈH Chaque printemps a de nouvellaR feuillp,s pour lui, et s'il y a dei
branches mortes, elles sont tellement cachées par les autre» qu'on ne peut pas les voir et qu'il ne les voit pas lui-môme.
Puis, si le sage que nous ne connaissons pas, et dont nous avons déjà prévu les objections tout à l'heure , veut nous en faire encore d'autres, nous lui dirons :
Sur cent individus, ily en a quatre- vingt-dix bien portants qu'on appelle poiu- cela des fous , et dix malades, qui se font appeler des sages. C^est à ceux-ci qui ne mangent pas, faute d'estomacs, à laisser chanter et rire ceux qui mangent et à ne pas critiquer les mets dont ils s'abstiennent, non parce qu'ils sont mauvais, mais parce qu'ils leur font mal.
Or, Tristan avait un excellent estomac dans toute l'acception du mot, et nous avons vu que c'étiit à son estomac tout d'abord qu'il avait pensé quand il avait surpris les nocturnes et mystérieuses visites de Hmpresario. Puis il avait cette monnaie d^amour qui lui faisait accepter auprès de Léa cette position d'amant de cœur dont nous avons parlé autrefois. Cependant il avait aimé beaucoup sa femme; mais c'était plutôt une affection des âmes, une imion des sympathies, que ce n'était une passion des sens. Cette ciffection pouvait donc s'étemdre, si toutefois elle s'était éteinte, sans couvrir le cœur de cendres et sans désillusionrjer l'homme. Les amours qu'il avait eues depuis qu'il était séparé de Louise lui rappelaient les amours de jeune homme, voilà tout.
Tout fleuve, et surtout celui de la vie , n'est agréable à descendre qu'à deux. Quand on est seul, la rêverie devient tristesse, les îlots semblent des écueils. On craint toujours que le vent ne vous brise comme Lapeyrouse, ou ne vous isole comme Robinson. Quand on est deux, on abandonne les rames, car on a des mains à presser; on oublie les étoiles, car on a des yeux i voir : et quelque temps qu'il fasse, on est sûr que n'importe où le irent poussera la barque^ il y am-a toujours assez de feuilles pour faire un lit et assez de place pour paiier d'amour.
Tristan était une de ces natures que la solitude et l'isolement eussent tuées; il lui fallait toujours quelqu'un auprès de lui pour renouveler ses impressions. La fatalité lui avait repris Louise, que la Providence lui avait donnée. Aussi, peu lui importait le genre de con'ipagne qu'il avait maintenant, pourvu qu'il en eût une, et il s'en remettait complètement au hasard de les lu/ choisir. Quelque temps auparavant, c'était Henriette, qu'à cette heure il avait oubliée, ou pour laquelle du moins il n'avaii
çlus de rancune; ce qui, en amour, est un commencement d'oubli* maintenant c'était Léa, et il faut avouer, qu'à moins d'êlre malade ou misanthrope, il n'avait pas beaucoup à se plaindre du sort que le hasard lui faisait.
En outre, il avait encore une satisfaction : c'était, en étant l'amant de Léa, de se venger de Henry, qui avait voulu se tuer pour elle, et d'avoir appris le premier l'amour de madame de Lindsay.
Pour im homme qui s'était dit : Je veux voir passer le roman de ma vie et en regarder chaque jour comme un chapitre , il devait être assez content, et les événements se succédaient avec assez de rapidité; mais ce n'était encore rien à côté de ceux que l'avenir lui gardait.
En attendant, il était parfaitement heureux.
Grâce à la rencontre bienheureuse de l'imprésario et à son engagement au théâtre de Milan, il était sûr de ne pas mourir de faim.
Grâce à sa liaison avec Léa, il était sûr de ne pas mourir comme Werther ; il est vrai qu'il pouvait mourir d'amour comme Raphaël. Les extrêmes se touchent.
Quant à Léa , en y réfléchissant bien , elle avait fini par s'a- Touer que Tristan avait raison ; et, comme c'était une fille d^esprit que Léa, elle n'avait pas gardé rancune à son nouvel amant de ce qu'il avait autorisé l'ancien, et elle avait parfaitement concilié ces deux amours : l'un de cœur, l'autre de poche. Du reste, on peut parfaitement s'en rapporter aux femmes pour ces choses-là. U n'y a pas de voleur, il n'y a pas de machiniste qui sache ouvrir ou fermer une porte, tu:er un rideau, faire de Tordre dans une chambre complètement sens dessus dessous , comme ces charmantes créatures brunes et blondes dont les yeux cachent l'âme et dont la bouche dément les yeux.
Il faut dire aussi que le prince était discret, comme il convient à un homme de son âge de l'être. 11 ne fallait lui dire qu'un mot pour le faire partir, et il fallait lui en dire quatre pour le faire rester. Or, comme Léa était d'une indolence de tréole, elle ne lui disait jamais qu'un mot quand il était chez elle, et que deux lorsqu'il était dehors.
C'eût donc été un crime, nous dirons même plus , une impolitesse d'éloigner tout à fait de la maison im homme aussi bien élevé, dont la présence avait si peu d'inconv^aients, et dont la disparition eût laissé tant de vide.
Qu'on éloi^àt Edouard, c'était tout simple. Edouard était détenu une superfluité, et Léa aimait trop Tristan ou n'était pas issez riche de cœur pour se permettre un pareil lave. Eh ce fiiiment le cœur de Léa tomniait au Tristan fixe; il faiiait se iure, en prendre son parti et attendre que le vent cliangeAt.
C'est ce .pi Edouard fit, et il lit bien; mais il n'avaii pas nris cette sagt résolution, sans essayer de tous les ni<)\fn>. I d des prt'Miiers qui s*ctait:nt présentés à son esprit, et qui piou>aient en faMMir de la conliance du jeune homme, avait été de coiv ser\er la pnjtcctionde Rosetta. Tout ce que la fenjjne de chaii> bre avait pu faire poui' lui, avait été de lui donner ces douloureux renseignements de la nouvelle passion de sa maiiresse; et, quand le baron avait voulu entamer le chapitre de> séductions et demander cette clef du bienheureui paradis , dont Tristan était devenu le saint Pierre, le cœur de la jeune tille s'était chanjié en granit, elle était devenue inflexible comme les Parques, et avait tranché le fil des espérances du jeune homme en lui fermant impitoyablement la porte au nez.
Du reste, le bruit de cette liaison s'était répandu et faisait le plus grand bien à notre héros; c'ét^.it à Edouard qu'il le devait, car lui n'en avait rien dit à personne. Les amants (ju'on supplante ne servent qu^à cela. Les amis d'Edouard s'étaient bien aperçu de la rupture survenue entre le baron et la chanteuse, et ils lui avaient fait leurs compliments de condoléance, auxquels il avait répondu d'un ton dégagé :
— CVsl moi qui ai rompuj que voulez-vous? elle est prise de belle passion pour un Tristan quelconque, pour un ténor; on ne peut plus la voir, elle s'encanaille horriblement.
El il avait d'un air indifférent lorgné une autre fennne, et quand la chanteuse était entrée en scène, son cœur avait battu; ïe soirjiLÎ avait suivi sa voilure, il avait rôdé sous ses teaéli es, et il était rentré en s'arrachant les cheveux de rage.
Mais, quoi qu'en eût dit Edouard, Tristan paraissait à tous ceux qui n'avaient pas de raison de le haïr, et au baron lui-mèir,e,qui ne voulait pas se l'avouer, un homme aussi élégaiii m<v juique ce fût; depuis que sa liaison avec l'actrice était ciniiiue, son arrivée à l'orchestre faisait une cerliiine sensation , ii étaiî ioujoiu'smisde lafaçoula plus distinguée; ses yeux étaienl toujours aussi beaux, ses dents aussi blanches, et il ne tachait («as is' moins du monde le cercle de gens comme il faut au milieu desquels il te trouvait Si l'avis des hommes était que Tristan avait du bon-
heur, l'avis de* femmes était que Léa avait du goût, et plu? d'une eût consenti à remplacer la chanteuse.
Fabiano attendait toujours répocjne de ses débuts, que retardait aut<uit qu»^ possible le ténor qui allait partir; quant à limpresnrio, connue fes recellcs étaient toujours les mêmes srâce à Léa, il ne pressait pas trop les choses, il aimait mieux que Tristan ne p.uût que parfaitement sûr de lui.
gluant à notre héros, il déjeunait tous les matins chez l'imjresarid.
Deux heuies après avait lum la répétition, où il voyait Léa, puis il allait s'habiiler, et le chanteur se faisait dandy ; il dînait, ei venait au théâtre; a])rcs le tiiéàtre il allait se promener une heure; .m bout de cette heure il passait devant la maison de Léa. Si la fenêtre du milieu était ouverte, il pouvait monter tout de suite; si elle était entrouverte seulement, il devait attendre jusqu'il ( e qu'il vit sortir un personnage bien conim; si elle était tout à lait fermée, il pouvait aussitôt rentrer chez lui et substituer le rêve à la réalité.
{jisuns bien vite à l'honneur de la chanteuse que depuis que Tristan la connaissait, la fenêtre avait presque toujours été ouverte, rarement entr'ouverte et ii'avait été fermée qu'une seule fois.
Il faut dire aussi à l'honneur du chanteur que ce soir-là il était doucement p.'ntré chez lui en se disant : C'est trop juste.
Ce qui prouve qae, somme toute, Fabiano n'était amoureux de sa maîtresse que juste ce qu'il fallait pour pouvoir devenir amoureux d'une autre.
Il y avait à peu près un an et demi que Tristan avait quitté Paris, lorsqu'un matin l'impresaino lui dit :
— Mdu cher ami, préparez- vous, vous débuterez définitivement dans huit joms.
Le? nuit jours se passèrent en études; Tristan était inquiet, comuie on le pense, et dès qu'il était fatigué de chanter, il ne pouvait tenir en place et se rendait chez Léa ou allait se promener.
Le j'>ur attendu arriva.
Ce jour, le ténor le passa tout entier ou iu moins jusq'u'à sii heures du soir chez Léa, c'était à huit qu'il devait eutrer en scène, il quitta donc sa maîtresse pour rentrer s'habiUer.
Comme il revenait fort préoccupé de ses débuts et pres-e par l'heure, il entendit, à une fenêtre d'une des rues avoisiuant ceUa
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de la chanteuse, un perroquet qui chantait : Oui, l'or est UM chimère.
C'était bien la voii de son perroquet, ou, si ce n'était pas elle, il y avait une bien étrange ressemblance entre les deux ani- Taaux.
La foudre fût tombée devant notre héros, qu'il n'eût pas été plus étonné.
11 regarda l'heure , il calcula qu'il pouvait voler cinq minutes encore, il entra dans la maison; une domestique était sur 1« seuil.
— Madame, bii dit-il, vous avez im perroquet dans la maison?
— Oui, monsieur. — A qui appartient-il? — A un étranger.
— Qui se nomme ? — Je l'ignore. Il est arrivé depuis deux jours avec sa femme, et je ne le connais que parce qu'il est le voisin de ma maîtresse. — Louise aura vendu le pami-e Jacquot, pensa Tristan. Pauvre Louise! Et il chante toujom's : L'or est une chimère, ce perroquet ? reprit Tristan tout haut en s'adressant à la domestique, qui s'étonnait fort de toutes ces questions sm' un animal. — Oui, monsieur, c'est même assez désagréable. — Son maitre est sorti? — Oui, monsieur. — Merci, madame, je reviendrai demain. — C'est étrange, pensait notre ténor, lelrouver ce peiToquet ici. Il n'y a que lui qui chante ce vers de M. Scribe avec :ette netteté, et la musique de Meyerbeer avec cette grâce. Ce monsieur consentira sans doute à me le vendre, et en apprenant où et comment il l'a acheté, j'apprendrai peut-être où est ma femme.
Nous devons dire que Tiistan avait complètement oublié qu'il débutait, quand il se heurta contre l'imprésario, qui, inquiet de nî pas le voir arriver, l'avait attendu devant sa maison, et, l'ayant aperçu, avait été au-devant de lui et l'avait rappelé à la réalité.
— D'où diable venez- vous donc, mon cher? lui dit-il; vous vous serez enrhumé, j'en suis sûr. — Comment s'appelle la deuxième rue à gauche? — Je vous le dirai dumain. — C'est que c'est bien important pom- moi. — Au nom du ciel , allez vous habiller, mon ami, nous pailerons d'autre chose un autre jour.
Trisiân disparut dans la profondeur de la maison, entra dans la loge, où il s'assit rêveur, et où il fût resté à rêver jusqu'à minuit si l'imprésario ne l'y eût poxirsuivi et ne l'eût fait habilley,
11 était temps.
Tout le monde connaît Othello, la siiblime création du sublime fwëte anglais. Les seuls qui ne le connaissent pas sont ceux qui ont lu VOthello de Ducis.
C'était par rOfe?Zo de Rossini quoTristan avait voulu débuter.
Le poëme italien ne vaut natui'ellement pas mieux que notre tragédie française; mais l'auteur avait un appui, le musicien; et les vers ont une excuse, la musique. Pourvu que les vers disent tant bien que mal que Desdemone est innocente, que lago est un traître et qu'OtheUo est jaloux, c'est tout ce qu'il faut. La poésie renferme sa propre musique comme la musique renferme sa propre poésie. DLx beaux vers font autant rêver qu'un beau morceau, et nous déflons le plus grand poète de rien ajouter à la dernière pensée de Weber, ni le plus grand musicien de rien ajouter aux derniers vers de Gilbert.
Cependant l'opéra, lui, a besoin de paroles comme les tableaiix ont besoin d'explications; il faut quoique chose qui guide la pensée du compositeur d'anord et l'intérêt du spectateur ensuite : comme dans les grandes forêts où l'on va chercher l'air, les arbres, le soleil et l'ombre, il faut »n petit sentier, si mauvais qu'il soit, qui conduise d'un horizon à l'autre et avec lequel on fioit sûr d'arriver où l'on va.
Puis, de quelque nature que soit ï'opéra, quelque origine qu'il ait, qu'il rappelle une de ces grandes figures des poètes trefois, un de ces types passés en habitude coimme Othello, Desdemone, Hamlet ou Ophélie, il ne se conforme qu'à la pensée fondamentale de l'œuvre et il conserve les exigences de sa spécialité pour le détail; il lui faut ses chœurs, ses cavatines, ses duos, ses trios, ses quatuors, et il court à travers l'œuvre du poète ravageant tout, comme un enfant qui, pour faire un bouquet dans un jardin, écrase plus de fleurs qu'il n'en cueille.
Il n'en est pas moins certain que si dans une autre langue et dans un autre art TOthello de Shakspeare a un frère légitime, c'est éTideaiment l'Othello de Rossini.
La toile se leva donc au milieu du plus grand silence; aprè£ le chœur, Desdemone chanta sa cavatine où elle pleure l'absence de son époux, puis elle pleure encore la même chose Avec sè
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su;v î.nie, e qui fnit un ravissant duo auquel n'av,iit certes pas soiigf^ II' [)!>éte anglais.
Suivi -nt II' père avec Rodrigo, lequel père annonce à sa fille qu' lie (ici! épouser ce deinior; alors le trio éclate où chacun se lamciiie, ce qui fait que comme depuis le commencerat-nl Desdeiuiiiic s'est lamentée seule, puis avec sa suivante, puis avec soii 1 en' et Rodrigo, Topera ne s'annonce pas ctinime devant êti e d'uiit gaieté folle.
C'est au milieu de ce trio qu'Othello paraît au fond du théâtre sur une espèce de terrasse, et visible seulement des spectateurs.
Ce fut donc la première entrée de Tristan.
Tous les yeux se fbtèrent sur lui dans une muette attente; aussi fut-ce avec une grande émotion qu'il entama sa cavatine martiale.
Peu à peu sa voix se dégagea de lémotion qui rembarrassait et elle s'éleva si pure qu'au silence glacial qui avait accueilli l'entrée de l'acteur, succéda un inuimure d'unanime approbation qui courba les têtes les unes vers les autres comme cei brises paifumées d'été qui passent sur les champs de blé d courbent les épis. A compter de ce moment, et en entendant cette petite rumeur admirative, Tristan comprit que la salle était à lui, que la première impression avait été favorable, qu'en conlinuant ainsi le succès était sûr, et il reprit courage. ■ H était donc tout à fait ranimé et maître de lui pour le duo qu'il avait à chanter avec lago quand celui-ci commence à lui lairc «<^iupçonner Desdemone, La dernière note n'était pas éteinte, que la sailc^ se souleva d'un élan spontané et que toutes les mains baitireni.
Tri>taii s'inclina selon l'habitude italienne, et rentra dans les coulisses, nù il trouva ^imprésario «qui lui sauta au cou. Le digne homme .ivait fait ses calculs, et si la représentation continuait et s'achevait comme elle avai* commencé, il comptait faire sa fortune.
Apres le grand choeur au Doge, du père et de Desdemone, Olbello étant rentré, éiiumérant ses batailles, relevant ses vio toires, et demandani la récompense de tout ce qu il as ail fait : c'est-à-dire la main de Desdemoue.
Puis, après le morceau d'ensemble où chacun av.iit continué de peindre son désespoir, la toile était tombée au milieu de& bra \'o& de toute la salle.
Ce fut alors, pendant l'entr'acte, que les commentaires se firent, °t que riiistoire de notre ami commença de circuler de bouche en bouche et plus invraisemblable que jamais; ce n'était plus un homme, c'était un héros, et les aventures grandissaient de toute la hauteur de son talent. Le pauvre ténor eùi pu entendre raconter tout ce qu'on disait dans la salle sans se douter qu'on parlât de lui.
Comme l'avait prévu l'imprésario, le grand succès venait des femmes ; elles étaient dans le ravissement : malgré la teinte sombre qui comTait le visage du ténor, elles l'avaient trouvé charmant. Aussi, quand après le premier acte U avait été rappelé et avait reparu, il avait failli succomber sous son triomphe, comme Tarpéia sous les boucliers.
Avant le commencement du premier acte, elles ne s'étaient que bien faiblement occupées de lui. Comme la salle renfermait tout ce que Milan possédait de femmes élégantes, les critiques et les compliments avaient eu beau jeu; on avait vu dans l'ombre des loges éclore l'une après l'autre toutes ces fleurs d'aristocratie, qui, toutes rassemblées, formaient une guirlande de femmes dont les parures, les soui-ires et les diamants, étaient d'im eflet magique. Il avait donc fallu d'abord voir, apprécier, critique^ ces parures, ces sourires et ces diamants; puis, d'ailleurs, le ténor n'avait pas encore pani : on allait l'entendre, et au moment où la curiosité, excitée, depuis huit jours et plus, allait être satisfaite, au lieu de s'augmenter et de s'user toute seule, elle se ralentissait, et il n'y avait plus besoin de supposer, puisque la certitude allait se montrer avec le lever du rideau.
Cependant, pour ceux et surtout pour celles qui avaient vu Tristan au théâtre avant ses débuts, il était curieux de s'avouer comment l'élégant jeune homme de l'orchestre allait porter j( sombre costiune du Maure. Les acteurs en général et les ténors en par'iculier, nous en exceptons un cependant, ont le tort de s'hab» Jer fort mal : ils croient et il est tout natm'el qu'ils croient ainsi qu'on ne leur demande qu'ime belle voix, et que pourvu que le costume soif «iche, pei' importe qij.'il soit \rn. Us se trompent Les arts né sont pas des rivaux, mais des amis qui ont besoin les uns dss autres j il faut que la poésie ait l'harmonie musicale et que la musique ait le charme poétique. Eh bien^ quand l'acteur qui réunit déjà ces deux qualités y joint «acore celle de la peinture, et montre bien d'un seul coup, en arrivaû^ en scène et sans avoir dit un mot, sans avoir donné
IW AVENTURES
une note, le personnage qu'il représente, tel que ITiisloirele dépeint et tel que le spectateur le rêve, l'acteur a un double mérite et àoit avoir un double succès.
Aussi, lorsqu'au premier acte Tristan parut avec un costume historique semblable à un Othello de Delacroix détaché de sa toile, et animé par le souffle du peintre, tout le monde, malgré le .71' iuvais goût italien, fut provenu en sa faveiu'. Un autre eût p€.:'>être eu un costume plus séduisant, inais moins vTai; un autre eût peut-être été plus actem-, mais moins artiste : et l'on sut gré au ténor d'avoir su fah'e ce que personne n'avait fait, comuie on avait su gré à Talma de jouer Cinna en Romain du temps d'Auguste, et non plus en seignem- du temps de Louis XIV.
La salle était comble, à l'exception d'une première loge de face qui, restée vide, ressemblait assez à une dent tombée du miUeu d'une jolie bouche. Chacun attendait avec impatience le gecond acte. Ce qui se passait dans les couhsses était en rapport avec ce qui se passait dans la salle. Fabiano, retiré dans sa loge, écoutait les compliments et n'écoulait pas les conseils que l'imprésario venait lui donner : celui-ci courait partout avec la mine joyeuse et les yeux brillants, et semblait dire : Je ne "îi'étais pas trompé ! 11 était triomphant. Des couhsses il passa lans les corridors, des corridors dans la salle, et il recueillait partout les compliments dus au ténor, et dont il n'était que le facteur. On eût dit, tant il était heureux, qu'il était pour quelque chose dans le triomphe de Tristan. Une fois rassuré sur le compte de V)n protégé, après ne l'avoir pas quitté des yeux dans les cou- Jisses, il voulut jouir de l'effet comme spectateur, et au moment çùl'on annonçait le second acte et où chacun regagnait sa place, il descendit fm-tivement, et voyant que personne ne le regardait, il alla frapper à vme loge que lui ouvrit ime main charmante. 11 referma la porte, baisa courtoisement la main qui l'avait ouverte, et s'assit dans l'ombre.
Le second acte commença.
Othello rentra en scène et fut salué d'un branle-bas général d'applaudissements; on ne voyait que des petites maios blanches qui frappaient les unes contre les autres.
On attendait la fameuse scène du défi.
Au moment où Fabiano allait la conomenoer, et où tout le monde oans les coulisses et dans la salle murmurait déjà les poternes paroles^ la loge restée vide s'ouvrit; involontairement
Trirtan porta les yeux sur cette loge qui trouLlait tout à coup le silence universel, resta les regards fixés sur la femme qui s'asseyait, porta la main à son front comme s'il eût craint de devenir fou, fi^ ce qu^on appelle le plus magnifique couac qu'un ténor puisse faire, et s'écriant : C'est elle 1 c'est elle ! se sauva de scène comme si ;'était la chose la plus ordinaire du inonde.
Qu'on juge de 1 ebahissement des spectateuiS, de la position Je Rodrigo, de Icc colère de l'imprésario et du fou rire de tous.
La fuite de Tristan avait été si rapide, si vigoureuse mêmej que personne n'avait songé à l'arrêter, il traversa les coulisses et se dirigea vers la porte qui donnait dans les corridors de la salle; au moment o'i il allait l'ouvrir de son côté, l'imprésario l'ouvrait du sien; les deux hommes se trouvèrent face à face.
Figurez-vous la statue de la Folie et celle de la Terreur se heurtant toutes deux; jamais même sur les tombeaux de marbre, même dans les ballades de fantômes, même dans les rêves de revenants, on n'avait pu voir figure plus pâle et plus consternée que celle du vieillard ; ce malheureux était passé d'une satisfaction si parfaite à une frayeur si inattendue, que son visage était complètement décomposé; ses joues étaient creuses et pâles, sa bouche était entr'ouverte, séchée et brûlante de fièvre comme le désert sous le simoun, ses jambes tremblaient, et l'on e^'t dit qu''à chaque instant il allait s'évanouir.
— Où allez-vous? s'écria-t-il de tous les efforts du peu de voix qui lui restait, en refermant la porte et en se posant devant Tristan comme saint André sur sa croix, les bras et les jambes étendus? — Laissez-moi passer, hurla Fabiano. — Où allezvous? répliqua le vieillard. — Il faut que je la voie! — Qui? — U faut que je lui pavle! — A qni? — A ma femme ! — A votre femme? — Oui. — Mais vous êtes fou. — Pas le moins du monde. — Mais votre femme n'est pas ici. — Je l'ai vue. — Où? — Dans une loge de face.
Et le malhe'i«€ux Tristan passait la main sur son front rul»« selant de sueur. Quant à l'imprésario, ses forces étaient épuisées, et ïi tremblait comme ces lueurs phosphoriques qu'on frotte du doigt contre un mur.
Vous vous êtes trompé, reprit-il. — Non, le perroquet que j'ai entendu... — Quel perroquet? — Le sien. — Où? — Dans la deuxième rue à gauche. — Vous perdez votre avenir. *->■ Qu'est-ce que cela me fait? — Vous me ruinez.
Et Tristan s'avança pour conquérir la porte.
in AVENTURES
— Écoutez, dit l'imprésario aviic un reste d'espoir et en étendant les bras, voulez-vous une ciiose? — Laquelle? — Voulez-vous que j'aille lui parler, à votre femme? — Du tout, je veux lui parler moi-même. — Elle viendra dans votre loge; je m'y engage, mais continuez votre rôle. — Je n'a: plus de voix. — On fera une annonce. — Allez-vous-en au diable. — Vous ne passerez pas. — C'est ce que nous allons voir. — Vous me tuerez, alors. — Eh bien ! je vous tuerai.
Ce mot lit i élléchir le vieillard.
— Rien ne peut vous retenir? — Rien. — Vous iw ralnej volontairement. — Je veux parler <'i ma femme, voilà tout. — • C'est une infamie, ce que vous me faites là. — C'est possible. — Mais vous êtes en Othello! a^alheureux!
Fabiano, perdant patience, étendit la main vers la porte.
— Passez, dit le vieillard en se retirant; et en empoi tant la clef après avoir fermé la porte à double tour, sans que le ténor s^en fût aperçu, il se sauva à toutes jambes, le laissant se briser les mains à tourner le bouton.
L'imprésario arriva sur le théâtre. A peine s'il avait la force de se soutenir. On juge de ce qui s'y passait.
— yu'y a-t-il? lui dit-on de toutes parts. — C'est un assassin, disait-il. — Où est-il passé? — Je l'ignore. — Que faut- il faiie? — Faites une annonce. — Que faut-il dire? — Qu'il est atteint d'un accès de folie. — Voilà tout? — Dites qu'on espère je sauver, cela leur fera espérer de le revoir.
Et pendaïit qu'on relevait le rideau et qu'on faisait l'annonce, le pauvre bonhomme rentrait dans son cabinet, se laissait ton>ber sur une chaise, et, la lèle dans ses mains, pleurait cet épouvantable malhcm* qui le ruinait d'un coup.
Quant à Tristan, après s'être suKisamment meurtri les main! contre la porte, il était remon'.é dans sa loge, s'était déshabillé à la hâte, avait remis son costume de ville. Les machinistes l'avaient vu pa.sser comme une ombre, comme Wilhem dans Lénor, |)uis. présumant qu'U aurait bc^oin d'argent dans sa fuite, le téiinr avait regagné sa ma'ison, qiù, comme on te le rappelle, élait cnniiguë an théâtre, était remonté chez lu>, avait mis tout ce (pi'il pos.sédait d'or dans sa poche, c'est-à-diffi deux milla cln<| cents trancs à peu près, restant de ce qu'il avait gagné à Edouard et de ses trois mois d'appointement payés d'svanc^ et il avait voulu sortir pom- retrouver sa femme à la sortie du théâtre; mais au momeut où il tenait la porte, il avait entendu du
brait dans l'escalier, des pas qui se rapprochaient, il avait supposé qu'on venait Tarrèter, il était rentré chez lui.
Il avait alors pens- -. se sauver par la fenêtre, et s'en étaii approché. La distance qui le séparait du soi, qu'il distinguait à peine, lui avait paru ridicule à sauter, et il avait un moment renoncé à ce moyen ; mais aux premiers coups qu'on avaii frappés à sa porte, il y était revenu. Il lui avait alors semblé qu'un gr^md ii'bre du jardin qu'il avait devant lui étendait assez une de ses branches de son côlc pour qu'avec un peu d'élan il pût la saisir au vol t-t descendre jusqu'à terre. Les coups avaient redoublé à sa porte ; il avait alors jeté son chapeau et son manteau dans le jardin, était monté sur le rebord de la fenêtre, s'était élancé, avait heureusement saisi une branche qui, en ployant un moment, lui avait donné de graves inquiétudes, puis de branche en branche, tout en se déohirant un peu les mains, il était arrivé au tronc de l''arbre, qu'il avait saisi à bras le corps comme Pylade eût saisi Oreste, et il avait triomphalement touché la terre ferme.
Il avait alors ramassé son chapeau et son manteau, et avait songé au moyen de quitter le jardin. Seulement, cette fois , il ne fallait plus descendre mais monter, et ce n'était plus d'ime fenêtre qu'il fallait sauter dans le jardin, mais bien grimper du jardin sur un mur.
Comme il cherchait un endroit d'oii cette ascension lui fût plus commode, il entendit des voix. 11 porta les yeux vers les fenêtres et les vit illmninées. 11 se jeta alors derrière un taillis; et il regarda plusieurs ombres qui passaient derrière les vitres. On avait enfoncé la porte et on le cherchait. Il avait donc bi<in fait de fuir, d'autant plus qu'à part quelques égratignures, il ne l'était fait aucun mal, et qu'à moins qu'on ne vînt le chercher dans le jardin, il avait encore l'espérance de se sauver.
11 vit les lumières qtù se rapprochaient des fenêtres. Les onîbres, en les voyant ouvertes, s'y mirent en levantleurs lur.iièrea au-dessus de leiu-s tètes pour éclairer le jardin. 11 entendit alory distinctemeiit l'imprésario qui disait :
— Il doit Atre là, allons l'y chercher.
Cela donna à penser à notre héros. La première idée qui lui Tint fut de gravir le mur et de sauter dans la rue. 11 trouva un moniicule qui Im aidait à cette manœuvre ; et il allait probablement la mettre à exécution, lorsqu'il entendit les mêmes voix dans la rue, et qu'il supposa avec raison qu'il devait y avoir rfes
iM AVENTURES
gardiens de chaque côté, et qu'au bout de dix pas U serait pris.
11 se mit donc à parcourir le jardin, demandant son saiut partout; lorsqu'il se retrouva devant le grand arbre qui lui avait déjà rendu un service si remarquable, U pensa alors à s'y cE" cher. Mais, comme le sang- froid lui revenait sensiblement, il prit son mouchoir, l'alla jeter au pied du mur, puis il revint e* commença de monter à l'arbre qu'il venait de descendre.
L'arbre était touffu, la nuit était sombre, la retraite était dont» bonne.
Ceux qui cherchaient Tristan entrèrent par la petite porte du jardin, et il les vit approcher avec ce battement de cœur du* voyageur caché dans un arbre qui voit venir un ours.
Ils cherchèrent partout , excepté naturellement où il était, et ce fut ce bon imprésario qui, en rôdant du côté du mur, trouva le mouchoir que Tristan avait jeté avec intention.
— Il s'est sauvé, messieurs, s'écria le vieillard. — Par où? dirent les autres en se rapprochant. — Par ici. ^ Comment le savez-vous? — Voilà son mouchoir qu'il a perdu, en escaladant le mur sans doute. — C'est juste. Alors il est inutile de chercher ici. — Je sais où je vais le trouver, moi, fit le vieillard. — Vous croyez? — J'en suis sûr. — Faut-il vous accompagner? — C'est iimiile. — Bon, pensa Tristan, la ruse réussit j il va me chercher chez Léa.
Ce ne fut pas sans une certaine satisfaction que le ténor vit son directeur s'éloigner et refermer la porte du jardin. Cependant, il ne quitta pas tout de suite son arbre; il s'assura qu'on ne rentrait pas chez lui, et qu'il ne serait pas vu; au bout d'un quart d'heure il descendit, traversa le jardin sur le bout des pieds, et gagna le mur, qu'il gravit à l'aide des pieds et des mains; mais, arrivé au sommet, une nouvelle difficulté se présenta : le mur, qui n'avait que cinq ou six pieds du côté du jardin, en avait douze ou quinze du côté de la rue; et en sautant d'une pareille hauteur, Tristan risquait de se casser lei jambes et de se faire prendre comme un renard au piège.
La position était critique; il mesura de nouveau la distance qui le séparait du sol, s'assura qu'elle était respectable, et se rassit tranipiillement sur son mur en se cachant le plus pofr; •ible et en se disant :
— Attendons que quelqu'un passe.
Tristan allait réfléchir à ce qui lui arrivait , quand il entendit
des pas; il regarda du côté où ils semblaient venir, et aperçut un monsieur gros et gras qui rentrait tranquillement chez lui m longeant tranquillement les maisons.
Fabiano s'apprêta, attendit que le passant passât sous lui; et, au moment où l'on eût pu tirer une ligne perpendiculaire des pieds du ténor à la tète du promeneur, notre héros s'élança sur le pauvre homme, lui tomba adroitement, nous devons le dire, les deux mains sur les épaules, ce qui lui abrégea de moitié la route qu'il avait à franchir, et ce qui lui donnait de l'élan comme un tremplin; de là, il sauta à terre et se sauva en criant : Merci !
Le brave monsieur roula par terre, comme c'était son droit, ne sachant d'où lui tombait cet homme ; s'assura qu'il n'avait riende cassé, et au lieu de faire du bruit et d'ameuter du monde, lise relt'va, épousseta la poussière qui couvrait ses habits, et reprit tranquillement son chemin.
Ce qui prouve qu'il y a des sages dans tous les pays, et qxie Tristan était tombé sur un sage.
— Ainsi, se disait Tristan, ma femme est ici; mais quel est ce fieux monsieur?
Et tout en répétant éternellement cette phrase, il courait du côté de la maison de Léa.
Vous croyez peut-être qu'il allait chez sa maîtresse pour la voir? Du tout, il se rendait chez Léa parce qu'il ne savait où aller et qu'il fallait qu'il attendit le lendemain quelque part.
En effet, le lendemain, c'était le mot de l'énigme : c'était la Térité, c'était le perroquet.
Il arriva che/ Léa, tout en regardant s'il n'était pas suivi.
Là chanteuse l'attendait.
Tristan avait la flguj'e bouleversée.
— D'où diable sortez-voub ? fit la jeune femme, qui ne pouvait g'empêchpj de sourire à la vue de la consternation de son amant. — . je sors d'un arbre et d'un mur. — Qu'est-ce qui vous a pris ce soir? — Si vous saviez! — Asseyez-vous et racontezmoi, je saurai. — D'abord, il faut défendre votre porte. " •» Pourquoi? à pareille heure, qui voulez-vous qui vienne? '— L'imprésario, qui me cherche. — Je le recevrai bien au «;on-
«Mire. — Vous comptez donc me livrer comme Joseph f — Non, mais vous cacher dans un endroit d'où vous eritendx'CZ tout, cornme Néron. — Très-bien, figurez-vous... — D'abord, pournu"! ^vez-vous crié : C'est elle! c'est elle? — Parce que C'ë' '• t'Mt;, en '{Vt'i. — Qui , elle? — Vous ne devinez pas? — No ^ -— Ht feiunie. — Votre femme? — Et c'est en voyant /otre feni'if (juf vou.s avez perdu la tète? — Oui. — Et c'est à moi que vllu^ venez onnter cela; je vous trouve hien amusant. — Léa, eiet^-viius mon amie? — Oui. — Eh bien! écoutez-moi, et vous jugerez après. — J'écoute. — Figurez- vous... tri ce rnoinent on sonna.
— Le vuilà! s'écria Tristan, où me cacher? — Dans la ruelle de mon lit. — Ne le gardez pas longtemps. — Soyez traaquilie.
Léa se mit à la fenêtre.
Rn-etta vint annoncer l'imprésario.
— V.uie^ entier, dit la chanteuse.
Et elle referma la fenêtre.
Le petil vieillard entra, sondant les murs, fouillant les meubles, creusant l'alcôve, du regard bien entendu.
— Eh hien? fut le seul mot qu'il dit à Léa en cmisant le» bras sui son ventre, et en regardant la chanteuse d'un œii humide. — Oui, fit-elle du même ton, mais avec une m iji-iitueuse envu de rire. — Vous avez vu ce qui s'est passé? — oui. —
— Hu'est-ce que vous en dites? — Ce que vous en dites vousmême.
L nnpresario se laissa tomber sur une chaise.
— \ie voilà ruiné. — Merci du mot, leprit Léa. L(' vieillard lui tendit la main.
— Vdus ne pouvez pas jouer Othello et Desdemone à la fois. •— (. est juste. — 11 m'assa.ssine. Que faire? — Faites relâche.
— Joli moyen ! — C'est le seul. Vous le retniuveri^z peutêtre — Où? — Il reviendra. — Jamais. — Qui ?ait?
L imprésario, à ce mot, qui dans la bouche de Léa [>ouvait avoii un sens he'U'eux, se leva, s'appioclia d'elle, lui prit les deux mains dans les siennes, s'agenouilla à moitié el mi dit:
— Où est-il? — Je l'ignore. — C'est im[)ussit)le. — Je vous assure. — il est ici. — Ici? — Oui. — Cherdiez ; si vous le trouvez, je joue un an pour rien; mais si vous ne if, uouve» pas, vous me doublez mes appointements.
L'imprésario se rassit. C'était répondre.
DE QUATRE FEMMES. lî»
«- Mais vous lui avez parlé? reprit Léa. — Oui. — Que vous a-f-Âï du? — Qu'il voulait revoir sa femme. — Il l'aJine donc ^lVn■» fit Léa avec intention. — Il en est fou; c'est pouiquoi, ma cîicre enfant, ce serait une duperie de votre part de caiher une minute un homme qui me ruine et qui vous trompe — Vous avez raison, il a besoin d'être puni. Voulez-vDus souper avec moi? Ot Léa, qui n'était pas fâchée de punir tout de suite son amant et qui avait dit cette dernière phrase en adressant un regard à l'alcôve.
Tristan étouffait.
— Non, merci, reprit l'imprésario; je m'en vais. Tristan respira.
L'imprésario revint sur ses pas.
— Vous m'afûrmez qu'il n'est pas ici , ma petite Léa? — Je vous l'affiime. — Vraiment? — Vraiment. — Eh bien! savez- V0U5 ce que je ferai? — Dites. — Il m'a dit qu'il avait entendu chanter un perroquet dans la deuxième rue à gauche du théâtre.
— Eh bien? — Ce perroquet, c'est à sa femme. — Eh bien? — Eh bien, demain j'irai dans la deuxième rue à gauche, et j'entrerai dans la maison où il y auia un perroquet. — Après? — Après, je demanderai à parler a la maîtresse du perroquet, et je retrouverai nson ténor. — Comment? — Du moment où il n'est pas ici, il ne peut être gue chez- sa femme. — C'est juste. Je suis flattée que vous soyez venu cuez moi avant d'aller chez elle.
— Elle me le rendra; on fera une annonce, et l'on tâchera de tout réparer. — Ainsi vous comptez le trouver là? — J en suis presque sûr maintenant. — Allez, mon cher maître, et venez demain me rendre la réponse. — A troi.« heures je serai ici. Adieu, mon enfant. — Adieu. Rosetta, reconduisez monsieur, fit Léa en appelant sa femme de chambre.
Et qucuid l'imprésario fut sorti, la chanteuse rentra dans sa chambre à coucher.
Tristan était debout, les bras croisés, le dos appuyé contre le mur.
— Vous avc2 entendu? fit la chanteuse. — Oui, reprit le ténor. — Vous aimez votre femme*
Tristan ne répond't pas.
— Et vous venez me demander l'hospitalité à moi; c'est delà. êonfiance, ou je ne m'y connais pas. — Ma chère Léa, fit Tristan en s'approchant de sa maîtresse. — Ma pauvre Léa, vous devi'iez dii-e. Je vous pardorme, allez. Avez-vons faim? — iNon,
20a AVENTURES
fit Tristan d'un air distrait. — Voulez-vous souper? — ^ Je veoi bien. — Vo6 idëes ont de la suite.
Léa sonna.
— Hosetta, sers-nous, dit-elle.
Tristan était rêveur.
— Comme c'est intéressant, im homme qui soupe avec s^ maîtresse après avoir retrouvé sa femme! Vous auriez dû garder votre costume d'nthello, mon cher, il ù-ait mieux à votre tigur* et à la circonstance que celui que vous avez. — Pcirdonuez-moi, l'étonnement... — L'émotion, vous vouiez dire. — Pouvez- vous croire? — Comment! c'est trop naturel, une femme qui vous aimait tant, qu'elle vient vous voir jouer Othello, accompagnée d'un monsieur; c'est son père, sans doute? — Non. — C'est son frère, alors? — Non. — Qui est-ce, alors? — Je n'en sais rien. — Vraiment, c'est cm^ieux.
Tout cela était dit de ce ton ironique qui cache une colère ou tout au moins une rancime.
— Allons, asseyez-vous, mon hôte, nous sommes servis. Tristan sourit machinalement.
Les dernières paroles de la chanteuse à propos du compagnon inconnu de Louise occupaient tout son esprit.
— Allons, voyons, ne soyez pas triste, vous la veiTez demain, cette pauvre enfant; modèle des épouses.
La vue de sa femme si inattendue avait tellement houleversé le pauvre garçon, qu'il était tout b'mnement slupide et ne trouvait pas un mot à répondre à sa maîtresse.
Quand le souper fut fini, Léa se leva et lui dit :
— Maintenant, mon hôte, mon ami, votre chambre est prête; bonsoir. — Que voulez- vous dire? — Je veux dire que vous derez avoir besoin de repos ou tout au moins de sohtude, pour réili'chir aux graves événements de cette soirée. Voici votre chambre, continua-t-eUe en traversant le salr>n et en lui montrant une seconde chambre à coucher, avec un escalier particulier, de sorte que vous pourrez sortir d'aussi bcmne heure que vous voudrez; et maintenant, bonne nuit.
Tristan était confondu, il s'approcha de Léa et voulut loi prendre la main.
— Merci de votre reconnaissance, mon cher Fahiano, car c'est «ans doute de cela que vous voulez me parler; mais vous ne me devez rien, vous m'avez donné une leçon qui paye bien l'hospi-
talité qae je vorus donne, et si l'un de nous deux doit à l'autre, c'est moi.
El avec un salut charmant d'impolitesse et de dédain, Léa rentra dans sa chambre, accompagnée de Rosetta, et laissant Tristan ébahi comme le corbeau à qui, le renard vient de prendre son fromage.
Tristan s'assit sur son lit en se disant :
— Quel peut être ce vieux monsieur?
Lonlse reparaît.
L'imprésario n'avait pas dormi.
A peine levé, c'est-à-dire à sept heures du matin, il était monté chez Tristan, espérant le trouver peut-être dans sa chambre.
C'était une espérance invraisemblable, mais il faut de ces espérances-ià pour consoler des grands malheurs.
La chambre était vide.
Il redescendit, regardant à chaque minute la pendule pour voir arriver l'heure où il pourrait se présenter chez la femme de Tristan.
Celui-ci, de son côté, s'était levé et avait fait demander si Léa était visible; mais Rosetta lui avait répondu que madame n'était visible pour personne, et elle avait appuyé sur le mot personne,
11 était environ dix heures, lorsque le domestique de l'impregaiio entra chez son maître et lui dit :
— Monsieur, il y a une dame qui demande à vous parler. — La connaissez-vous? — N(m, monsieur. — Vous a-t-eÛe dit son nom? — Elle a refusé de me le diie. — Est-elle jeime? — Oui, monsieur. — Jolie? — Oui, monsiexu", autant qu'on peut le voir ïous le voile qui lui cache la figure. — Et qu'a-t-elle dit? — Qu'elle avait à vous entretenir des choses les plus sérieuses. — faites entrer.
Une jeune femme voilée comme l'avait annoncé le domestique, et vêtue de la plus simple et de la plus élégante toilette du matin, enti-a dans le cabinet de TimpresarJo, qui se leva et s'inclina en lui offrant un fauteuil.
La jolie visiteuse s'assit et attendit un moment comme pour
se remettre de son émotion. Le petit vieillard s'assit à son tour et lui dit :
— Madame, à quoi dois-je l'honneur de cette visite? — Nous sommes seuls, monsieur? dit la jeune femme. — Seuls. — Vous en êtcs'-sûr? — Parfaitement sûr. — C'est que ce que j'ai à vous dire, monsieui", ne doit être connu que de vous. — Alors c'est une confidence. — Plus qu'une confidence, une confession.
— Je vous écoute, madame. — Monsieur, j'étais hier au théâtre à la repré:;entalion d'Otello. — Vous avez été témoin, madame, du malhem- qui est arrivé. — Et je viens savoir si l'annonce qu'on a faite est vraie. — Quelle annonce? reprit l'imprésario, qui avait oublié ce détail. — Que le ténor était fou. — Avezvous donc im grand intérêt à le savoir? — ïiès-grand, monsieur; dites- moi donc la vérité, et croyez à ma reconnaissance «^ Eh bien, madame, l'annonce est fausse. — Et quelle est alors la cause de cetaccident? — Une cause bien étrange. Ce jeune homme qui chantait, séparé par des circonstances tiizarres de sa femme, qui le croyait mort, l'a aperçue dans une loge, et cette vue l'a tellement bouleversé qu'il s'est sauvé de scène. — Et qu'est-il devenu? — Je l'ignore. — Comment avez-vous su ce détail, monsieur? — C'est lui-même qui me l'a dit lorsque je l'ai empêché de passer des coulisses dans la salle, où il voulait aller retrouver sa femme. — En effet, c'est très-curieux. Et il n'est pas rentré chez lui? — Si fait, mais il s'est sauvé avant que noua vinssions le chercher. — Et aucun indice?— Aucun. — 11 n'avait pas à Milan un ami, chez lequel il pût être caché? — Il avait une maîtresse, notre première chanteuse. — Ah! il avait une maîtresse! répéta la jeune femme avec une certaine émotion.
— Mon Dieu! madame, lit le petit vieillard, j'ai peut-être tort de vous dire tout cela, mais vous m'avez demandé la vérité. — Continuez, monsieur, je vous en prie. — Eh bien, madame, elle ne l'avait pas vu. — Et ccpenda'^t il l'aimait? — Oui, mais pas asî5GZ malhcuieuscment. — }\ia voulez-vous diie? — Je veut dire que ,;'il l'eût aimée beaucoup, il eût assez oublié sa fenmiC" pour ne çis être ému en la voyant et pour ne pas me ruiner.
— Rluii 1> i!u! monsieur, pardonnez-moi de vous laiie toutes ces questions, mais vc/us saurez plus tard de quel intéièt ces détails sont pour quelqu'un, et alors vous m'excuserez. Veuillez donc encore me répondre. Savez-vous par quelles circonstances il a été séparé de sa femme? — 11 a voulu se tuer et s't^st en effet tiré un coup de pistolet, mais il s'est blessé, voilà tout, et il a été
iauvé. — Par qui ? — Par une femme. — Et depuis? — Depuis, cette '"cnime l'a emmené en Italie avec elle. — Mais pourquoi, »'il aimait sa femme, n'est- il pas revenu à ell: tout de suite? "^eprit la visiteuse avec une nouvelle émotion. — Voilà ce que je n'ose vous dire — Pourquoi^— Parce que la moindre indiscré- Von pourrait être l'atale à Tristan, et que si on le retrouve, j aime Aiieux que ce soit pour le faire rentrer à la Scala que \)()\ii le mettre en prison. — Je vous jure, monsieur., qu'en sortan* d^ici j'aurai tout oublié. — Eh bien, madame, il avait tué un homme. — Que dites-vous là? — Bien involontairement, du reste; un homme en le voyant prêt à se brûler la cervelle a voulu l'en, empêcher, le pistolet est parti dans les mains de Tristan, et le malheureux sauveur a été tué. Alors Tristan, une fois revenu à lui, s'est souvenu qu^il avait commis un crime, et craignant d'être arrêté a quitté la France. — Tout ceci est bien étrange, murmura la jeune femme. Et vous, monsieur, comment l'avezvous connu?
L'im[iresario raconta l'histoire du lac Majeur.
— Ainsi, monsieur, c'est à vous qu'il doit tout? — Oui., madame; vous comprenez donc le tort qu'il m'a fait hier. — Oui, monsieur ; nous essayerons de le réparer.
L'imprésario sourit d'un air de doute.
— Maintenant, reprit la visiteuse, coniidence pour confidence, service pour service, vous m'avez appris, monsieur, des choses que je n'aurais pu savoir sans vous, et depuis hier je marche d'étonnements en étonnements; à mon tour de vous dire qui je suis et de vous dema^er un nouveau service. — Parlez, madame. — Je suis la sœur de la femme de Tristan. — Vous, malame? — Oui, monsieur. — Et votre sœur n'a pas vu son mari, hier, chez elle? — Non. — Ni ce matin? — Non plus. Savait-il donc sa demeure? — Oui. — Et comment l'avait-il apprise? — Par un perroquet qu'elle a à sa fenêtre et qui a chanté au moment où il paiisait devant cette fenêtre. — Je devine; mais nonseulement ma sœur n'a pas vu son mari, mais elle ne veut même pas le voir. — Je ne comprends pas. — Voub allez «comprendre, monsieur. Ma sœur croyait Tristan si bien mort que depuis dixhuit mois elle priait presque tous les jours sur sa tombe. — Suj *a tombe? — Oui, monsieur. — Veuillez m'expliquer, maoïtine...
L'inconnue raconta alors au vieillard ce qui s'était passé : comment sa sœur avait été secourue par un vieux raédeciE; «omment celui-ci avait, sans le connaître, réclamé un corps à la
<Oft AVENTURES
Morgue, et comment le hasard avait fait enteiTCr mi étranger sous le nom de Tristan.
— Ah ! je comprends, reprit l'imprésario ; si bien qu'à force de pleurer sur la tombe de Tristan elle s'était à peu près consolée, lorsqiie hier elle l'a revu. — Justement. Heureusement que de son côté il se consolait aussi. — Enfin, madame, vous êtes venue ici pour savoir où est Tristan. — Au contraire, monsieur, pour que vous le retinssiez le plus longtemps possible, s''il était encore avec vous, afin de donner à ma sœur le temps de fuir. — Je ne comprends plus du tout. — Ma sœur fut donc sauvée par ce médecin. Tout le temps qu'avait dmé sa maladie, elle avait été soignée par sa nièce, la plus douce et la plus charmante créature qu'on pût voir. Quand elle fut guérie, cette jeune fille la supplia de rester avec elle. Comme elle n'avait plus Tristan et que je n'étais pas à Paris à cette époque, elle saisit avec bonheur cette affection qui la retiiait de son isolement , elle resta : la nièce b- son tour tomba malade, et ma sœui- lui rendit les soins ^'elle fui avait donnés. Mais, malgré la science de son oncle, qxii est \m des premiers médecins de Paris , elle mourut. Vous jugez du désespoir du vieillard quand la pauvre enfant fut morte. Il allait, à son âge, se tromt^r seul sur la terje : et lui aussi voulait mourir. 11 dit alors que la seule chose qui le consolerait ce serait que Louise restât auprès de lui, et qu'il allait reporter sur elle tout l'amour qu'il avait pour sa nièce. Elle lui répondit ce qu'elle devait lui répondre : qu'elle ne pouvait rester dans sa maison, que la jeune fille en mourant avait brisé le lien qui l'y retenait, et qu'étrangère, eUe n'avait aucim prétexte à donner au monde de ce séjour continu dans la maison d'un étranger. Et tout en disant cela, elle pleurait, car le vieillaid avait été si bon pour elle qu'elle l'aimait comme un père. Alors il lui prit les mains et lui dit : « Mon enfant, je suis vieux, je ne vivrai pas longtemps; il ne dépend que de vous de faUe le bonheur d'mie Ime qui a à peine quelques années à passer sur cette terre ! Je n'ai que vous au monde, voulez- vous être ma femme? mais ma femme, reprit- il avec un sourire, comme une femme de votre âge qui épouse un homme de mon âge, une femme de ncœ, une fille de cœur.
Le pauvre homme attendait en tremblant, les larmes aux yeux, ce qu'allait répondre Louise.
Elle accepta; ce n'était pas d'ailleurs un sacrifice qu'elle faiiait; car je vous l'ai dit^ monsieur, elle aimait cet homme
DE QDATRE FEMMES. 205
comme uon père, et elle ne connaissait pas de mission phis sainte ni de devoir plus doux que d'entourer ses dernières années du bonheur que seule elle pouvait lui donner ; maintenant elle est sa femme, sa seule pemée, sa vie; vous comprenez donc, monsieur, qu'elle ne peut voir Tristan, et que, si elle le retrouvait, son mari en moinTait de douleur.
— C'est trop juste, dit l'imprésario, qui allait de surprise en surprise. — D'ailleurs ce n''est pas l'émotion de la revoir qui lui a fait pousser ce cri hier, c'est tout au plus Tétonnement. Depuis que Louise est séparée de lui, il ne s'est inquiété ni de soi) bonheur ni de sa vie. S'il l'eût sincèrement aimée, il eût bravé ime accusation dont il eût pu se justifier avec la lettre qu'il lui avait écrite, et, après tout, une prison qui n'eût pas été éternelle et qu'elle eût partagée. Elle n^a pas, je vous le jure, monsieur, uu reproche à se faire, et maintenant, elle se croit dégagée de tout lien et de toute dépendance. Elle se trouve être l? Cemme de deux hommes dont l'un l'a oubliée depuis un an ou deux et se console, si toutefois il a besoin d'être consolé, avec des chanteuses, et dont l'autre mourrait s'il la perdait. Si elle n'écoutait que son cœur, peut-être pardonnerait-elle; mais elle ne prend conseil que de son devoir, et son devuir est de rendre heureu: l'homme qui s'inquiète chaque jour de son bonhem*. Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur. Maintenant vous connaissez un secret que nul ne connaîtra excepté vous et moi . J'ai appris tout ce que je devais savoir, je vais partir dans une heure avec Louise; si jamais vous revoyez Tristan, dites-lui notre conversation d'aujourd'hui. Le mari de Louise est vieux, ajouta-t-elle, demain elle peut être veuve, alors quand elle sera libre peutêtre fera-t-eile ce qu'elle ne peut faire à présent. D'ici là, elle est morte pour lui, comme il l'a été et comme il l'est pour elle. Adieu, monsieur; dans une heure vous recevrez mie lettre, c'est une dette de Tristan que nous acquitterons.
Pviis la sœur de Louise se leva et sortit.
L'imprésario ne savait plus ce que tout cela voulait dire, et il te perdait dans ce labyrinthe de circonstances.
Une heure après U. reçut ime enveloppe renfermant dix billet* de mille francs.
fl commença à comprendre.
îl écrivit à Léa la visite qu'on venait de lui faire, îa convess jjation qui avait eu lieu et le résultat de cette conversation.
Au reçu de cette lettre, Lca fut prise d'un tel éclat de rire^ que Rosetta en fut effrayée et entra.
Tristtn ne comprenait rien à cette hilarité qu'il entendait du fond de sa chambre et dont il n'osait demander la cause.
— Dis qu'on attèle, fit la chanteuse à Rosetta , et va chez le prince lui dire que je l'attends pour aller à la campagne.
Une demi-heure après, la voiture et le prince attendaient,
— 11 ne faut rien dire à personne? fit Rosetta, tout bas, au moment où Lca sortait. — Si, tu remettras cette lettre à Fa« biano. — Et quand reviendra madame? — Demain, peut-être.
Et la chanteuse descendit en riant aux éclats.
— Qu'avez-vous donc, chère? lui dit le prince, et qui vous fait rire ainsi? — L'histoire la plus originale qu'on puisse inventer et qui par bonheur est \Taie. — Qui en e^^t le héros? — Notre ténor. — Celui d'hier? fit le prisée en souriant. — Oui, celuilà même. — Contez-moi cela? — Volontiers.
Et au moment où la voiture partait au trot de .\3s deux chevavL\, Léa commençait l'histoire de Tristan, en en retranchant ce qu'elle devait en retrancher.
Rosetta fit la commission de sa maîtresse, et ne put s'empêrher de rire à la vue du visage de Tristan, quand il apprit l'étiange nouvelle que l'imprésario écrivait à la chanteuse.
Il couiTit, au risque d'être reconnu, à la maison du perroquet; Hiavs on lui répondit que depuis uue heure ceux à qui il appai-tenait étaient partis en poste sur la route de Sesto-Calendo.
Tristan avait fait sur la présence du personnage inconnu qui zw:compagnait sa femme bien des suppositions, mais il n'avait jamais supposé l'ombre de la vérité. La nouvelle qu'il recevait était si étrange, si bizarre, que c'était à ne piis y croire, et qu'il avait cru un moment que cette lettre de l'iw'oi" sario était une •plaisant crie que lui faisait Léa; mais quand il avait été sûr du départ de sa femme, il était, triste, morne, aijattu, rentré chez la chanteuse, afin d'attendre la nuit pour fuir Milan et se mettre^ »'il le pouvait, à la recherche de Louise.
L(>* n'était pas rentrée. Et le soir même, après avoir écrit à sa maitiesse une lelti e d'adieu où il m posait en victime, Tristan •'était rendu à un hôtel où il av.ut fort, mil soupe, pendank
DE QUATRE FEMMES. lOT
qu'on allait lui chercher un Yoiturin qui devait le conduire à Sesto-Calende.
Trista":! avait besoin d'un passe-port, il ne l'oubliait pas, eîg Feût-i! oublié, il s'en fût souvenu en entendant une femme de chambre dire imprudemment à un garçon :
Voici le passe-port qu'on a rapporlé de la police.
Dès ce moment, notre héros ^'avait plus de cesse qu'il ne se fût emparé d un de ces bienheureux morceaux de papier. Jason n'a^ait pas plus envie de la Toison-d'Or. Seulement il fallait que Tristan agît avec prudence et qu'il n'allât pas à l'étourdie s'emparer d'un passe-port de femme ou de vieillard, ce qui eû£ été un vol inulile. Gr, sil y a une chose qu'on doit éviter, c'est de faire un vol qui ne serve à rien.
Tristan rentra dans le bureau de l'hôtel, paya son souper avec une pièce d'or, et pendant que le garçon allait chercher la monnaie du louis, il leva le seiTe-papier qui retenait les passeports, en feuilleta quelques-uns dont il ne regardait que le signalement, et finit par en prendre un sur lequel il trouva : nez droit, yeux noirs, che\ eux noirs, et tout ce qui constituait les qualités physiques du ténor.
11 ne s'inquiéta même pas du nom, dans la crainte d eti'e surpris, et quand le garçon reparut il trouva le voyageur regardant la lithographie représentant Thôtel, ce qui dans tous les pays est l'attitude d'un homme qui a bien soupe et qui a la conscience pure; deux choses que n'avait justement pas Tristan.
Une demi-hem-e après il était sur la route de Sesto-Calende.
Vous me direz : votre Tristan n'est qu'un fripon : car, après tout, le voilà qui vole un passe-port après avoir volé ti'ois mois d'appointements à l'imprésario de la Scala.
Ceites. ?n point de vue du code et de la morale, mon Tristan s'éloigne sensiblement de la hgne droite ; mais au point de vue des circonstances et du hasard, il faut bien lui pardonner. Étaitce de sa faute si le malheur l'avait poursuivi au point de le mener au suicida? son suicide n'avait-il pas, au contraire, la cause la plus loyale qu'un suicide puisse avoir, et Dieu n'eùt-il pas pardonné le résultat en faveur de la cause? était-ce sa faute si le dénoùment tragique d'ime vie douloureuse avait été le commencement bouflon d'une vie d'aventures, et pouvait-il, avec un mort sur les bras, faire autre chose que ce qu'il avait fait? Était-ce sa faute si, malgré les engagements pris avec VimpresariOj et même les engagements d'amour pris avec Léa,
5a vue de sa femme l'avait tellerrient bouleversé, qu'elle l'avait fait chanter faux, et que comme un fou il avait couru aprèi tUe? Était-ce sa faute enfin si; traqué comme une bête fauve, chassé par sa maîtresse, il venait encore d'être forcé de s€ sauver et de voler à un voyageur inoffensif le passe port identique qui lui fjiis nt la route libre.
— Que wuliez-vous qu'il *it. — Qu'il mourût. - «Hitre que cela eût été honteusement niais, le premier essai nf lui avait pas assez réussi pour l'engager à un second; puis, on ne meurt pas quand, comme Tristan, on apprend que sa femme est la femme d'un autre. — 11 n'avait donc pas autre chose à faiie que ce qu'il as ait fait, d'autant que ses peccadilles ne devaient pas porter grand piéjudice à ceux qui en étaient momentanément victimes. L'imprésario avait reçu dix mille fiancs, et le voyageur du passe-port aurait bien vite, puisque son passe-port était visé, fait constater le vol et son identité. — Ces rédexioiis faites, teprenons notre histoire et notre chemhi.
Lorsqu^il était arrivé à l'hôtel de Sesto-Calende, Tristan avait, ivant de donner son passe-port, voulu savoir à quel nom il répondait. L'agrément des passe-ports, c'est qu'ils peuvent servir à tout le monde; le signalement ne ressemble jamais, et ressemble toujours. Tristan se complaisait donc dans son vol, et après avoir examiné l'ensemble, il passait au détail.
Cheveux noirs, disait-il, cest bien cela; yeux noirs, nez aquilin, menton rond, teint clair, visage ovale, barbe noire; tout le monde ressemble à cela, disait-il. Je n'ai pas de barbe, mais je n'ai qu'à me raser, et dans deux joms je serai le portrait vivant de ce monsieur.
Alors il chercha le nom, et quand il l'eut trouvé, il poussa, quoique seul, un éclat de voix si formidable que l'aubergiste ■jionta.
Tristan calma le digne homme et le congédia. •^ — De Sainte-Ile! répétait notre ténor en relisant ce nom. De Sainte- Ile! il me devait bien ce dédommagement; il ma pris ma maîtresse, je lui prends son passe-port, nous sommes <juitte§; je crois même que je lui redois quelque chose.
Et Tristan riant dans sa pensée des embarni.» où allait se trouver «on »ival, plia soigneusement le passe-porl, et plein de confiance dans l'avenir, il commanda à déjeuner, ce qui prouve quft Tristan était encore peu fait aux habitudes italiennes, sani ^uoi il se fût dispensé de ce soin inutile.
Jusqu'à ce qu'on lui servît le contraire de ce qu'il désirait, Tristan n'avait rien de mieux à faire qu'à songer.
— C'est impossible, se disait-il toujours en relisant la lettre de l'imprésario.
Et il ne croyait pas.
— Et cependant, continuait-il, il y a là-dedans des choses qu'il n'a pu deviner.
Et il croyait.
— Peut-être est-elle d'accord avec l'imprésario et n'est-ce qu^'une façon de me faire revenir.
Et le pauvre garçon se donnait enfin toutes les raisons qu'on peut se donner pour se convaincre, qu'on n'est pas dans ime position difficile et ridicule.
Puis, ce qui l'étonnait par-dessus tout, c'était de ne pas trouver avec cette lettre un seul commentaire qui pût le faire croire à un regret, ou tout au moins à un souvenir de la part de Léa. Jamais historien n'avait plus sèchement et plus froidement raconté un fait; on eût dit un passage de l'Histoire de Erance d'Anquelil.
Le pauvre garçon! plus il réfléchissait à cette nouveho^ plua il s'écriait : C'est impossible, et cela cache quelque piège.
Cependant, en rappelant les circonstances qui avaient précédé et accompagné la rencontre qu'il avait faite de sa femme, il était bien forcé de leur trouver une certaine analogie avec le récit de Léa. La sérénité de Louise; la robe qui ne gardait pas plus que son visage, les traces d'un deuil qu'il eût cru devoir être éternel; la présence du monsieur mystérieux dans cette loge, jetaient sur la lettre une désolante clarté et une incontestable vraisemblance.
11 résultait, en outre, et bien nettement de cette lettre, que Louise avait quitté Milan avec la résolution fermement prise, non-seulement de ne pas chercher son mari, mais encore de fuir les lieux où il pourrait être. C'était pour son ex-mari ime chose si bizarre à penser que Louise avait pu en arriver à ce point d'indifférence vis-à-vis de lui, que là où l'esprit était bien forcé de croire, le cœur doutait encore. Comment, en effet, se figurei que Louise, qui l'aimait tant , avec laquelle il avait tant souffert, et la douleur qu'on partage est un lien plus solide que l'amour, comment se figurer, disons-nous, que Louise avait pu se marier après si peu de temps de veuvage, et même nuriée^ pouvait ne pas quitter son secoai mari pour le pre^
ta.
tlO AVENTURES
miei? car il élait impossible qu'elle aimât le vieillard comme elle avait aimé le jeune homme.
Oh! les femmes! les femmes! se disait 'Tristan, et il n3 réflcchi.-î-ait pas que de son côté Louise, en le reconnaissant après dix-huit mois de silence et d abandon, avait bien plus que lui le droit de se plaindre et de dire : Oh ! les hommes ! le? hommes! i^-irmule qui dans la bouche des femmes renferme tous le^ reproches i éi'ls, faux et possibles.
Or, la lellre produisait justement l'effet qu'en attendait Le'a. Si de son côlé l'amant eût voulu être regretté de celle qu''il quittait, de son côté la maîtresse eût voulu être pleurée de son amant, et sans un reproche, sans un regret eût voulu le ramener à Milan. Sa joie eût donc été grande, si elle eût pu voir dans quelle perplexité, et nous dirons même dans quelle tristesse cette lettre plongeait le pauvre ténor. C'est alors qull se repentit trop tard, comme on se rcpent toujours, d'avoir cru à l^aniour de sa femme et de n'avoir pas cm à Famour de la chanteuse. C'est alors qu'il se reprocha d'abord d'avoir crié en reconnaissant Louise, et de n'avoir pu surmonter son émotion, puis d'avoir ainsi abandonné Léa, qui paraissait tant l'aimer, et qui avait fait pour lui ce que Louise i. avait pas fait pour sa mémoire. L^amour de l'une s'augmentait donc de i'indiflérence de l'autre, et, la vanité aidant, Tristan voyait dei-rière celle lettre Léa plongée dans les larmes et le désespoir, tandis qu'au contraire, la oiianteiisc, qui effectivement n'avait pu se défendre d'un peu de mélancolie, ce qui au dire de tout le monde lui allait à merveille, avait, comme un rayon de soleil qui reparait après le brouillard, fait éclore auloiu* d'elle et sortir de leurs chrysalides tous les papillons d'amour qui se tenaient cachés.
Tristan était fort triste, tout ce qui lui arrivait étiiit loin d'être comique. Cette bonne Providence paraissait se lasser quelque peu de ses fntlaines, et l'abandonnait au moment où il avait le plus grand besoin (ju'eile le secourût. Il restait donc assis d'une piteuse façon, la tête inclinée et tenant dans ses deuï mains le papier maudit, auquel il revenait toujours, en réfléchit.sant qu'il perdait du même coi'p sa femme,ce à quoi il s'était un pt-u habitué, il faut le dire, sa rnaitresse, ce à quoi il devait s'attendre un jour ou l^autre, et sa position; ce qui était la perte réelle.
Heureusement il n'avait pas eu le temps de faire un grand trou à sa bourse, mais cette somme qu'il avait contemplée jadis avec tant de plaisir, parce qu'elle devait le conduire assez dou-
DE QUATRE FEMMES. Si»
(«njent à la réalisation d'une espérance, lui apparaissait maiatenant sous son véritable joui'. Tant qu'il n'avait pas su sa rémrae mariée et qu'il l'avait crue trop vertueuse pour avoir un amant, il avait considéré la présence du vieillard inconnu comme une preuve de la bonté de cette Providence dont il n'avait pas encore douté, comme une révélation ou ime résurreciion de parent, Deus ex machina, qui s'était dévoilé au moment de l'infortune. Ce parent qui avait secom-u sa femme serait heureux de secourir le mari, deux bonnes actions valant encure mieux qu'une, et la réunion des deux époux opérée, Tristan n'avait plus dans ses calculs agréablement simplifiés qu'à se croiser les bras, à raconter ses voyages et à manger tranquillement la fortune de l'inconnu, qui, son œuvre accomplie, mourait béatement en le faisant son héritier.
Comme on le voit, il était impossible de raisonner d'une façon plus candide et de se faire plus naïvement des certitudes avec ses espérances. On reconnaissait bien dans cette conviction rhomme confiant et convaincu que Dieu ne Tabandonnera pas; et devant ce grand désappointement, Tristan était aussi étonné 'ii aussi abattu que l'homme qui ayant toujoi^s eu un ami qui lui prêtait de l'argent, apprend que cet ami est mort sans lui rien laisser.
Cependant il serait inutile de voyager et suitout de souffrir li l'on ne devait rien y gagner; la besace, la bourse et le cœur de notre héros avaient dû, à mesure qu'ils se dégarnissaient de ressources d'argent et d'illusions, s'emplir d'une triple dose de philosophie bonne aux jours de revers.
Tristan, voyant qu'il ne pouvait rien faire contre cette fatalité, s'avoua vaincu, espérant la calmer ainsi : il plia la lettre, la mit dans sa poche, regarda son déjeuner mythologique, remerciant le malheur qui lui arrivait de lui avoir ôté l'appétit, sans quoi il eût eu, avec les désappointements du cœur, tous les désappointements de l'estomac; puis, après cette action de grâces, il sonna et l'aubergiste panit.
L'amour-propre de cet homme fut atteint gi'avement par le dédain que son hôte avait jeté sur le déjeuner. Notre héros dut ï sa susceptibilité de palais de pajer deux fois ce qu'il n'avait pas consommé.
— Maintenant, dit-il à l'aubergiste, y a-t-il une voituie quj mène quelque part ?
L'au))ergiste sourit dédaigneusement à cette question, et pr©*
nant en pitié l'homme qui pouvait dire une chose aussi nîaîsf et laisser un déjeuner aussi bon, i) répondit :
'- Oui, monsievu", nous avons des voitures. — Où Yont-elles?
— Partout. — Ce n'est pas un lieu partout. — Quelque part non plus n'est pas un lieu; dites où vous allez, monsieur, t. je vous dirai quelle voiture il faut prendre. — C'est juste.
L'aubergiste sourit d'aise.
— Je ne veux plus de l'Italie. — Et pourquoi monsieur ne Teut-il plus de notre beau pays?
Tristan montra le déjeuner.
L'aubergiste se tut; si sa dépense n'eût été payée, ce signe eût coûté cher au ténor.
— Je ne veux plus de la France, reprit le voyageur.
Ce pays n'étant pas le sien, l'aubergiste ne craignit pas un affront, et alla même au-devant.
— On y a froid? dit-il. — Oui; il est vrai qu'on y déjeune.
— Eh ! monsieur, on déjeune bien partout. Tristan montra de nouveau la table.
— Alors, où veut aller monsieur? — J'ai envie d'aller en Suisse. — Peuh ! fit l'aubergiste; petit pays, petits moutons, petites gens. — Oui ; mais petit pays qui sait recevoir, petites gens qui sont polis, petits moutons qui sont tendres. — Alors, monsieur va en Suisse? — Oui. — Et dans quelle partie de la Suisse? — N'importe où. — /i y a justement une voiture qm part d'ici dans deux heures précises. — Et croyez-vous que je trouve une place dans cc(*e voiture ? — Je crois que oui, et j'espère que non. — Et pourquoi espérez-vous que non? — Parce que monsieur serait forcé d'attendre jusqu'à demain, et qu'il attendrait chez moi. — Le diable m'emporte si je remets les pieds ici ! — Monsieur veut-il que j'aille voir s'il y a une place pour lui ? — Non, j'y vais aller moi-même.
Tristan descendit et se rendit à la voiture.
11 restait ime place, il la prit.
Et, portant comme Blas, tout avec lui, il se rendit les mains dans ses poches au bureau de la voiture.
11 arriva comme on appelait M. Van-Dyck.
A ce nom, un gros monsieur prit place dans le coupé ; et, commt immédiatement après on appela M. de Saint-lsle, Tristan eut la salinfaction de prendre place à côté du gros monsieur, quij du reste, à en juger par rexlérieur, paraissait être d'im uutto têrc aimable.
Lorsque tous les voyageurs eurent été appelés, lorsqu'ib eurent tous pris place dans la voiture, le conducteur s'approcha du coupé où se trouvaient M. Van-Dyck et Tristan seuls,
— 11 manque quelqu'un ici, dit le conductciu" ; il y a trois places, et il n'y a que deux personnes. — C'est moi qui en ai loué deux, dit le gros monsieur. — Alors voug attendez quelqu''m'j? — Non, c'est pour être plus à l'aise.
Le conducteur sourit de cette magnificence, et, après avoir fermé la portière, il monta siu- son siégn. Le gros monsieur regarda Tristan, et lui dit:
— De cette façon, nous ne serons pas gênés. — C'est vrai, monsieur, répondit Tristan; et c'est im luxe que j'admire, d'autant plus que j^en profite. — Vous comprenez, monsieur; je ne me fais pas illusion: je suis gros. Supposez trois voyageurs comme moi ians le coupé, on serait forcé d'en tuer un et de le jeter sur la route pour pouvoir respirer, n'est-ce pas? — Ah! en se gênant im peu, reprit Tristan d'un air candide, on ne serait peut-être pas forcé d'en venir à cette douloureuse extrémité.
M. Van-Dyck se mit à rire avec l'intonation d'un homme riche, bien portant, et se disant : J'ai le droit de faire ce que je fais.
— C'est, fit M. Van-Dyck, une habitude que j'ai toujours eue de retenir deux places. Seulement, une fois je fus bien pris. — Que vous arriva- 1- il? — J'habitais justement la France à cette époque, et j'avais à mon service un domestique assez niais: un gaillard qui ouvrait la cage de mes oiseaiLx, sous prétexte que la cage sentait mauvais, et qu'il fallait donner un peu d'air à ces pauvres bêtes, lesquelles pauvres bêtes, voyant la porte ouverte, avaient pris beaucoup plus d'air qu'on n'avait voulu leur en faire prendre. — Jocrisse n'eût pas trouvé cela, tout bote qu'il était. — ' Un gaillard enfin, à qui je dis un soir, en lui raontranï des pots de fleurs qui étaient dans mon jardin: Pierre, il va faire de l'orage, il faut rentrer ces ^^ots: puis, sans mé.Haî:ce,J€ remonte chez moi, et le voilà qui jette les fleurs ei rentre les pots. — ^^Vous l^aviez fait faire exprès, cet homme-là. — Enfin, c'est pour vous dire, monsieur, quej'aurais dû m'en méfier. — ^e le crois bien ! — Un jour que je devais partir, et que j'étai»
su AVENTURES
très-pressé, je lui dis : Pierre, allez me retenir Jeux piaces l la diligence. — Deux places? me dit-il. — Oui, deux places.
Il revient, me donne mon billet, et me dit que mes deux places sont retenues. Ces deux places, comme toujou>'s. étaient pour moi seul.
J'arrive aux messageries, je monte dans le coupé, et je com. mence di'jà à me carrer comme vous m'avez vu faire tout à l'heure, lorsque je vois monter deux énormes vCj-ageurs qui se placent à côté de moi. J'appelle alors le conducteiu", et je lui dis :
— Il y a erreur. — Pourquoi? me dit-il. — Parce que j'ai retenu deux places. Voyez au nom de Van-Dyck, s'il n'y a pas deux places retenues? — En effet, me dit-il. — Eh bien, un de ces messieurs n'a pas le droit de rester ici.
Le conducteur regarda sa feuille de nouveau.
— C'est vous qui vous trompez, monsieur, me dit-il; il y a en effet deux places retenues par vous, mais il y en a une dans le coupé et une dans la rotonde. — C elait encore un trait d'esprit de M. Pierre. Vou» comprenez que je le chassai ignominieusement, à la grande hilarité de mes voisins. — - Comment, monsieur, dit Tristan, c'est à vous que cette aventure est arrivée? — A moi-même ; vous la connaissez? — Depais loniitemps, et elle m'a léjoui tant de fois non-seulement moi, mais encore tout mes compatriotes, que je serai heureux et lier, si jamais je retourne en France, de pouvoir dire que j'ai vu le héros de cette anecdote! — Oui, monsieur, c'est à moi-même que la chose est arrivée, et je vous assure que dans le moment je ne l'ai pas *.rouvée drôle j je fus forcé d'aller ainsi jusqu'à Bmxelles. — Vous êtes Belge, monsieur? dit Tristan as ecuiulcmi- «ourire. — Non, monsieur, je lhùs Hollandais. — C'est un beau )ays, continua-t-il en se proniLltant tout bas de s'amuser un peu aux dépens de son voisin. — Trop déprécié par Voltaire. Un pays riche. — On le dit. — Pittoresque, étrange. — On i'assurc. Vous paraissez aimer votre pays ? — Beaucoup, iiiontieur, beaucoup. On aime totijours le pays où l'on est né, où l'on a ses habitudes, sa iamiile, où l''ùn a l'ait sa fortune. — Voilà un homme bien hcuieux, pensa Tristan en poussant un
Li il s'accouda dans l'angle de la voiture, pendant que M. V;iu-l»yck tirait de sa poche un journal français qu'il .semblait se préparer à lire, après avoir préalablement pris bruyamment One I iehti prise de tabac.
M. Van-Dyck déplia son journal, duquel tomba une lettre sans qu^il s'en aperçût.
Tristan raiîiassa cette lettre et la lui présenta.
— Vous perdez ce papier, monsieur, lui dit-ii. — Mille pardons, monsieur.
Le Hollandais sourit en reconiiaissant récriture.
— C'est de ma femme, dit-il. — Tristan fit de la tète et def yeux »:n signe qui pouvait dire aussi bien : Aii ! vous êtes marié» je vous en fais mon compliment, que : Ce que vous me dites là m'esl bien égal! — Êtes-vous marié, monsieur? reprit le Hollandais. — Non, monsieur. — Je puis bien dire que je ne suis pas marié, pensa Tristan, je le suis si peu. — Tant pis, tant pis, dit M. Van-Dyck. — C'est selon. — C'est toujours tant pis. — Si ta femme est mauvaise. — Elle est toujours bonne. — C^est bien hardi ou bien généreux, ce que vous avancer là. — Ce n'est que vrai monsieur; toute femme, je l'avoue, n'est pas née bonne, mais eWf le devient. — Par les soins qu'on a d'elle? — Rarement — Par l'amour qu'elle éprouve? — Quelquefois. — Par l'indifiérence, alors? — Justement, monsieur, justement. La femme pom* laquelle on a beaucoup de soins se pose en femme faible et souffrante; la femme qu'on adore se pose en tyran tant qu'on l'aime, en victime quand on ne l'aime plus autant; tandis que la femme qui ne sait si vous l'aimez ni si vous ne l'aimez pas, qui vous voit sans enthousiasme pour elle, sans prévenances, à qui vous dites : Je déjeune à onze heures et je dîne à six, à qui vous ne parlez jamais de vos aflaires, à qui vous ne rendez aucun compte de vos actions, qui ne vous voit ju'aux heures des repas, et qui est parfaitement convaincue qu'elle ne manque pas à la vie et au bonheur de son mari, cett/' ['erame-là, monsieur, est une esclave qui se contente d'un fùurire, qui se réjouit d'une caresse, et qui ne se croit p?jj plus que la pipe qiie son mari fume ou que la bière qu'il boit. — Cette théorie a du bon peut-être en Hollande, mais elle serait bien défectueuse en France. — Les théories bonnes pour un pays le sont rou»- tous, monsieur. Dieu a créé toutes les fenu"ne.> >\}7 .son premier modèle, et il leur a 'donné à toutes le même cœur. — Oui, mais pas le même visage ni le même caractère. Vous admettez bien qu'il y a des pays où les femmes ont le san^ plua ardent et les passions plus fortes que dans certains autres, ci que votre théorie, qui réussit avec les femmes du Nord, échouerait peut-être avec les femmes du Midi. — J'en doute, monsieur. -^
Permettez-moi de vous dire que vous avez tort; j'ai fait une longue étude des femmes, et, s'il y a bien des règles générales dans la façon de s'en servir, il y a aussi, je vous assure, bien des exceptions. — Peut-être, après tout, dit M. Van-Dyck en riant, je ne connais pas toutes les femmes. Tout ce que je sais, c'est que lorsque je me juis marié il y a dix ans, ma femme, oeile bmne, ma foi, était coquette, exigeante, sans ordre, avait cnlin tous ces défauts dont votre flatterie française a fait des qualités, et que deux mois après, grâce à ma volonté et à ma force d'indifférence pour elle et ses «caprices, elle est devenue r mgée, économe, douce, que je déjeune tous les jours à onze lijures, que je dine à six, que je n'ai jamais im mot à diie dans la maisor^ que je rentre et sors comme je veux, et (jue je trouve toujours enfln, le même visage et le même cœur. — Vous êtes un homms heiu-eux. — Ma foi, oui, tenez, voyez les premiers mots de cettû lettre : « Mon chéri, j^ipprends avec joie ton retour, tu nous manques. Jules t'attend avec une grande impatience. » Jules, interrompit le Hollandais, c'est mon flls. — Ah! vous avez im fils. — Un gaillard de neuf ans, un beau blond.
Tristan regarda son compagnon de voyage, lequel avait un teint fort basané et des cheveux fort noirs; il ne put s'empêcher de sourire, et crut avoir trouvé le secret de cette harmonie tant vantée par l'époux.
— Et, dit-il, vous retournez au sein de voti'e famille. — Mon Dieu, oui. — C'est un voyage d'agrément que vous venez de faire? continua le ténor, qui trouvait une distraction dans cette connaissance nouvelle, et, pensant qu'il pouvait en résulter mie étude amusante pour lui, se faisait questionneur à son tour et relevait la conversation. — D'agrément et d'affaires, fit le Hollandais. — Ah! vous êtes dans les affaires? — Oui, oui, j'ai une maison de commerce énorme, et je dois dire très-connue. — Et, pendant ce temps, madame Van-Dick fait à elle seule tout ce que vous faisiez? — Oh! non, pauvre femme, j'ai mon premier commis qui l'aide, un garçon bien inteUigent, bien doux. — >. C'est vrai, reprit Tristan en réprimant un sourire qui voulait à toute force séparer ses lèvies ; c'est vi'ai, vous devez avoir un commis. — La maison ne pourrait pas aller sans lui, il faut souvent que je m'absente. Le pauvre garçon a bien de l'ouvrage. — Je le crois. — C'est lui, dit M. Van-Dyck, qui fait tout ce que je ne veux pas faire.
Tristan ciui deviner une intention spiiituelle dans celte
DE QUATRE FEMMES ii7
phrase, mais le visage du commerçant la démentait par une impassibilité et une bonhomie proverbiales.
— Il y a longtemps que vous avez ce commis? — Deux ans. J'en avais un auparavant, mais un grand mauvais sujet, en qui Euphrasie n'avait pas de confiance. Euphrasie est le nom de ma femme. Si bien que je lui ai donné son congé, parce que dans les affaires sérieuses et dont peut dépendre mon repos, j'écoute assez Euphrasie. Il la trompait. — Il la trompait? répéta Tristan, ne sachant pas quel sens il devait donner à ce mot. — Oui, il la trompait, cette pauvre femme, et cependant elle l'aimait bien. — Ah ! par exemple, voilà qui est trop fort, pensa Tristan, ce monsieur est fou, ou c'est quelque Richelieu engraissé. Et celui-ci, dit-il tout haut, il ne trompe pas votre femme? — Ah ! celui-ci est un modèle aux petits soins pour elle et pour moi; s'il continue à se conduire de la sorte, je ferai sa fortune etje le marierai, à moins qu'Euphrasie ne s'y oppose. — Et pourquoi s'y opposerait-elle?— Parce qu'elle l'aime encore plus que son prédécesseur. — C'est peut-être un de vos parents?
— Du tout. — Mais si vous l'aimez tant, rien ne vous empêche de le marier, et de donner un emploi à sa femme dans votre maison. — Euphrasie ne voudrait pas. — Pourquoi? Elle est jalouse. — De votre commis? — Oui.
Si Tristan n'eût été dans une espèce de boîte, il eût fait un bond de six pieds ; le Hollandais racontait toutes ces choses avec un si merveilleux sang-froid, que c'était à croire qu'il le faisait exprès, et qu'il faisait ce qu'on appelle poser Tristan.
— Pardon, continua le ténor, si je vous fait cette question, mais si votre femme peut être jalouse de la femme de votre commis, vous devez être jaloux de votre commis, vous? — Moi!
— Oui. — Pomquoi? — Dam! dit Tristan poussant la question jusqu'aux dernières limites, pour savoir à quoi s'en tenir sur le compte de son voisin, dam ! si votre femmei'aime tant, il vous enlève naturellement ime portion de l'amour que votre femme devrait vous donner en entier. — Erreur. — Comment jela ?
— 11 m'aimfe plus qu'il n'aime ma femme. — Le croyez- vous?
— J'en suis sûr, et comme il m'aime plus qu'Euphraaie ne l'aime, il me donne plus qu'il ne me prend. C'est une règ's de proportion. — C'est juste, dit Tristan après avoii- réfléchi un instanV. Mais que fait-il pour vous? — D'abord, je vous lai dit, tout ce que je ne veux pas faire, ainsi... — Ainsi, dit vivement Tristan, qui espérait avoir enfin l'explication qu'il attendait,
218 AVENTUiiES
ainsi... — Aidsi, reprit le Hollandais d'un air bénin et d'un ton charmant de bonhomie, c'est lui qui tient tous mes comptes, et je dois dire qu'il n'y a jamais eu une erreur d'un centime; c'est lui qui fait tout quand je suis absent, qui promène ma femme, qui la mène au bal ; c'esl enfin e qu'on appelle un véritable ami. — Cet homme est un mystère, pensa lYistan; ou il est bien sot, ou il cSt bien philosophe. Vous êtes bien heureax, reprit-il tout haut et comme pour renvoyer à M. Van-Dyck la réponse qu'il semblait attendre, comme le joueur de paume attend que son partner lui envoie la balle qu'il a laissée tomber ; vous êtes bien heureux d'avoir un véritable aimi. — N'en avez-vous jamais eu? — Si fait. — Eh bien? — Eh bien, je lui avais sauvé la vie, et il m'a donné un coup d'épée. — En pleine poitrine? — Dans l'épaule. — C'est encore un bonheur qu'il ne vous ait pas tué. Cela fait-il grand mal, un coup d'épée? — C'est selon où on le reçoit. — Dans le bras ou dans l'épaule. — Pas grand' chose; c'est plutôt fatigant que douloureux. — C'est ce que je pensais. — Pourquoi me faitesvous cette question ? — Parce qu'un jour j'ai dû me battre. — Pour une cause sérieuse. — Non, parce qu'un monsieur m'avait di'i qu'Euphrasie me trompait; j'étais debout, je lui ai donné un soufflet; si j'avais été assis je ne lui aurais pas répondu. — Qu'a dit l'autre? — 11 m'en a demandé raison. — Vous avez accepté? — Oui, mais je ne me suis pas battu. — Il vous a fait des excuses. — Non ; nous avions pris rendez-vous pour le lendemain, et en rentrant chez nous, j'ai trouvé le commis dont je vous parlais tout à l'heure, qui m'a donné les comptes de la journée. C'était une fin de mois fort embrouillée; il y avait des remboursements à faire, et tout préoccupé de ces payements, j'ai complètement oublié que je me battais le lendemain. J'ai passé une partie de la nuit à faire des chiffres, je me suis couché fort tard ; il faisait très-grand froid, et à onze heures du matin j'étais encore dans mon lit, dormant on ne peut mieux, lorsqu'on me réveilla en sui-saut; je vis alors près de moi l'homme que j'avais souffleté la veille; il paraissau transi. — Monsieur, me dit-il d'une voix courroucée, il y a tnns heures que je fous attends. — Eh bien? lui dis-je. — E2i bien, monsieur, vous n'êtes pas venu au rendez-vous? — Je le sais bien, monsieur, ^i^isque me voilà. — Mais, monsieur j'ai eu trèsfroid. — Cela m'est bien égal, puisque j'ai chaud. — Ainsi, yoMs ne voulez pas me suivre? me dit-iL — Ma foi, non, je n'ai
pas envie do grelotter comme vous, d'avoir les joues blanches et le nez rouge. A quelle heure étiez-vous sur le terrain? — A huit heures, monsieur. — Et vous m'avez attendu? — Jusqu'à onze, cela fait trois heures. — Vous avez eu froid? — Je gelais, monsieur, et j'en ferai une maladie, me redit mon adversaire. — Eh bien, mon brave homme, je vous trouve assez puni comme vous l'êtes, lui dis-je, pour le propos que vous avez tenu; je vous pardonne, rentrez chez vous. Mettez-vous dans votre Ut bien bassiné, prenez ime tasse de sureau bien chaud, et ce ne sera rien; adieu, mon cher monsieur, ne faites plus d'imprudences.
Et je me retournai du côté du mur pom' m'en dormir; mais ce monsieur continuait de crier, alors je sonnai et je le fis mettre à la porte. Je crois que mon conamis, que la chose regardait un peu, puisque c'était lui que cet homme nonunait comme l'amant de ma femme, lui a donné depuis un coup d'épée, je l'ai grondé; Euphrasie lui en a voulu aussi de s'être exposé pour une bagatelle, et je n'ai plus jamais entendu parler de mon provocateur- Tristan regardait M. Van-Dyck avec une réelle admii-ation.
— Voilà décidément un homme heureux, se dit- il. Pendant ce temps, le Hollandais, comme s^il eût, depuis qu'il
causait, raconté les choses les plus sunples, dépliait soigneusement son journal, tout en faisant tomber le tabac qui habitait ses plis. Au moment où il allait le lire, il s'arrêta, et tournant vers Tristan des yeux déjà ornés de lunettes :
— C'était pour une femme que vous vous battiez, n'est-ce pas, jeune homme? — Oui.
M. Va û-Dyck se mit à rire et sembla chercher sur la feuille le paragioiphe qu'il devait Ure; il paraît qu'il le trouva, car il g'accoud i de son mieux et commença fort attentivement sa lecture.
Quant à Tristan, il regarda encore quelque temps cet homme original ïsous son enveloppe commune, puis il regarda la campagne qui se déroulait devant lui, puis n'ayant lien à hre et fatigué de penser, il lit à son tour un trou dans la voiture, enfonça sa casquette de voyage sur sa tête, et tâchant de se faire au mouvemoat de la diligence, il ferma les yeux pour i'ecdoiTuir.
La Providence prend la forme d'an commerçant hMandai».
La voiture dans laquelle se trouvaient MM. Van-Dyck et Tristan marchait comme toutes les voitures établies sur une ligne directe et pour un voyage quotidien. Les chevaux, le cou horizontalement placé, cheminaient avec un calme indifférent et une monotone lenteur qui faisaient plaisù' à voir.
Tristan, qui ne dormait que fort peu et qui ne demandait qu'un prétexte pour se réveiller, se réveilla.
— Eh bien! monsieur, dit- il à son voisin, vous avez fini votre lecture? — A Tinstant; et vous, vous avez fini votre somme? — Mon Dieu! oui. — Où diable pouvons-nous être? — Je l'ignore.
— U nous arrêtera sans doute pour dîner, ce conducteur! — Espérous-le, d'autant plus que, du train dont il va, cela ne doit pas lui coûter beaucoup d'arrêter. Je me suis toujours demandé à quoi peut penser un conductem* qui met autant de temps à faire sa roule. — 11 ne pense pas; s'il pensait, il serait excusable.
— Que fait-il? — U dort, — Il aurait bien plus court de nous conduire vite et d'aller dormir chez lui. — Et le besoin de domination inhérent au caractère de l'homme, croyez-vous qu'il ne l'ait pas, monsieur? mais ce conducteur est un roi, roi d'un royaume qii'il porte où il veut, royaume nomade qui ne subit jamais d'autre volonté que la sienne. Vous croyez que nous sommes des voyageurs, pas le moins du monde, nous sommes des choses. Ce conducteui* est un autocrate, qui ne reconnaît la supériorité d'aucune puissance. Vous et moi sommes ses esclaves. S'il est marié et qu'il aille rejoindre sa femme, U va doucement; s'il est garçon et qu'il aille rejoindre sa maîtresse, il va vite. Que vous soyez pressé, que votre fc/itune, que votre bonhour, que votre vie dépendent de votre airivée, il n'en donnera pas un coup de fouet de plus à ses chevaux, pour lesquels il a un bien autre respect que pour vous. Vous n'aurez pas même la liberté de donner votre démission et d'émigi er. U vous a rtfiu, il faut qu'il vous rende. Non, jeune liorame, le conducteuf est le roi du monde, libre comme l'Arabe, puissant comme I3 sultan, U a la nature et il en est plus fatigué que Dieu qui l'a faite ; il est sybarite, Ix est cruel, il est mcorruptible, et c'est là son grand défaut. L'homme qui a été ou assez imprudent ou assez plxil©«
sophe pour monter dans une voiture comme celle-ci^ fût-il jeune, riche, noble, fût-il aimé, n'est rien; il faut qu'il abdique sa dignité, sa jeunesse, sa fortune, son amour, devant cette inébranlable puissance qu'on appelle un conducteur. 11 faut qu'il se résigne comme un martyr et qu'il se taise sans murmurer, comme je l'ai entendu dire dans im vaudeville d'un de vos académiciens français. — Vous avez fait une profonde étude du cœur humain, monsieur, dit Tristan en souriant, et qui con< tiniie à me convaincre de plus en nlus que vous êtes un homm& heureux. — Oui, je suis heureux, répondit M. Van-Dyck, et je vais vous expliquer comment. Je voyage, n'est-ce pas? avec une place je serais mal, avec deux places je suis bien. Je monte dans la voiture : si je suis seul dans le coupé, je n'ai loué que deux places, j'en ai trois ; voilà donc déjà un bonheur que je n'attendais pas et dont je profite. Si j'ai un voisin, je cause un peu avec lui. Tant que sa conversation m'intéresse ou m'amuse, je l'écoute; tant que je prends plaisir à parler, je parle. Si je vois que nous ne sympathisons pas, comme ce monsieur n'est qu'une rencontre et ne doit pas prendre place dans ma vie, j'oublie qu'il est là, je m'étends sur mes deux places, je tire mon journal de ma poche et je le lis; si mon journal m'ennuie, je dors ; si je n'ai pas envie de dormir, je mange, j'ai toujours des provisions; si je n'ai pas faim, je regarde; si le spectacle me déplaît, je pense; mais c'est toujours à cela que j'arrive en dernier, la pensée étant une fatigue. Quant au conducteur qui croit me dominer, je le domine. S'il va vite, j'ai la volupté de la vitesse; s'il va doucement, j'ai le plaisir d'être bercé. C'est en me faisant l'esclave des circonstances que je deviens leur maître; sur la colère elles se heurteraient, sur l'indifférence elles glissent. — Et vous êtes sûr d'être ainsi ? — J'en sms sûr. N'êtes-vous pas de même? — A peu près; seulement, ce qui chez vous est ma résultat de la volonté est chez moi le résultat de l'expérience. — Vous avez souffert ? — Beaucoup. — EX vous souffrez encore ? — Toujours, puisque je vis. — Je saisis la différence.. Vous n'aimez personne, pas même vous.Je n'aime personne non plus, mais je m'aime; vous êtes misanthrope et je suis égoïste, voilà tout. Je suis donc plus heureux que vous, maij comme vous êtes plus jeune, vous pom'rez être un jour aussi heureux que moi. — C'est cela même. — Aussi peut-être avezvous hâte d'arriver, et en voulez-vous à ce conducteur. — Du tout, nulle part je ne serai mieux qu'ici, et je ne sais pas où je
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vais. — Vous n'avez pas de famille? — Je n'en ai plus. — Mariez-vous, — Pour engendrer des cre'atures qui souftriront un jour, comme dit Hamlet. C'est inutile; d'ailleurs, je n'ai pas de fortune el n'ai pas de position. — Que comptez-vous faire? — Je n'en sali, ma foi, rien; peut-être le sort se lassera-t-ii de me poursuivre si j'arrive comme rous à l'indifférence.
En ce moment la voiture s'arrêta.
Le condticteur ouvrit la portière du coupé en annonçant que les voyageurs pouvaient descendre pour dîner.
Tristan et M. Van-Dyck se dirigèrent vers la table d'hôte.
— Étudiez, fit le Hollandais.
Les voyageurs s'assirent autour d'une table et devant des assiettes vides, le conducteur se mit au bout, du côté où étaient les plats.
A peine eut-il mangé, aussi vite qu'on peut manger, sa soupe, ses tranches de bœuf et ses légumes, qu'il s'écria :
— Dépêchons-nous, messieurs, dépêchons-nous ! — Âvez-vous jamais vu royauté pareille? dit Van-Dyck à Tristan. — Non, jamais. — Cet homme est encore plus fort que moi. — Vous l'enviezî — Non, c'est trop fatigant, je l'admire. — Comment trouvez-vous ce dîner? — Mauvais. — Vous le mangez cependant. — J'ai une raison. — Laquelle? — Le besoin de m'habituer; mon déjeûner de demain me paraîtra moins mauvais, mon dîner me paraîtra peut-être bon, et, de retour chez moi, ma nourriture me paraîtra excellente. — Vous êtes un gi-and philo^ sophe. — Je le sais bien.
Quand le conducteur eut tout à fait fini, il fit remonter les voyageurs en voiture.
M. Van-Dyck reprit ses deux places dans le coupé, tira lentement une pipe, la bourra de tabac, la souda à sa bouclie en fumeur consommé, et, battant le briquet, il l'alluma silencieusement,
— La fmnée ne vous gêne pas ? dit- il à Tristan quand le feu se fut communiqué au tabac.
Alors il s'adossa aux parois peu rembounées de la voiture, e^ dans une pose de bien-être impossible à décrue, il aspira et rendi*. la fumée de sa pipe. Tristan regardait cet homme avec admiration. Le jour commençait à baisser, le couchant se teignait de rouge, une vapeur transparente descendait siu- la campagne comme une messagère de la nuit, et l'air e'tait si calme que la fumée qu'exhalait M. Van-Dyck restait quelques
îastants «tagnuit* comme indécise, et ne s'effaçait que peu à peu.
Nul ne pcu^ dire combien de pensées la vue de ce bonheur faisait naître dans l'esprit de notre héros. Quant à M. Van-Dyck, il ne pensait pas, il fumait tout en regardant les lignes rouges décroître du rouge au jaune et du jaune au vert, et tout en souriant aux enfants barbouillés qui couraient après la voiture et criaient dans les villages.
Enfin, tout se confondit dans la même teinte; puis la lune se leva, la nuit vint, la pipe de M. Van-Dyck s'éteignit faute de tabac, ses yeux se fermèrent et une respiration périodiquement bruyante annonça à son voisin qu'il venait de s'endormir.
Tristan finit, après avoir longtemps réfléchi à toutes les vicissitudes humaines, par s'endormir aussi;, et lorsqu'aux premières brises fraîc^hes du matin il se réveilla, il eut la satisfaction de voir dans 6on plein le sommeil d'im Hollandais, qu' il n'avait fait qu'entendre la veille.
Cette nature d'homme plaisait à Tristan, et par une attraction commune^, il plaisait à M. Van-Dyck. Us se connaissaient depuis trop peu do temps tous deux pour s'être avoué cette sympathie; mais notre aéros prenait plaisir à écouter les théories de ce commerçant, qui rentraient dans ses principes, et il se disait : J'eusse bien mieux fait de ne pas aimer ma femme, de ne pas Fépouser, et de .me marier à quelque filJe que je n'eusse pas aimée, mais qui m'eût apporté un fond de fromage ou d'épicerie, tenu par son père, plutôt que de soupirer à la campagne, que d'étudier la médecine, de faire des pastels et des vers, ce qui ne me sert absolument à rien, d'autant plus que, par ce que je viens d'apprendre, une autre fenune m'eût tout autant aimé que la mienne.
jî en était là de ses réflexions, et une larme allait peut-êLre ■aiouiller ses yeux, quand M. Van-D yck se réveilla à son tour.
.^ Eh ! eh! mon cher monsieur, dit-il, avez-vous bien dormi? t— Fort peu. — Nous avons passé Crevola, je crois? — Oui. — Qu'avez-vous donc, cher jeune homme, vous paraissez triste? — Je le suis en efiat. — Qu'avez-vous? — J'ai les réflexions lugubres que donne l'isolement. — Vous avez quitté quelqu'un que voui aimiez? — Non. — Quelq ae amourette? — Nou. Je guis triste parce que là où jt, vais on ne u'aimera pas plus que là d'où je viens. — A votre âge, on n'est pas longtemps seul, et bieu a donné l'amour aux jeunes t^eas poui- qu'ils pussent se
créer iine famille. — Et quand l'amour vous échappe? — Re9<e l'amitié, comme disent les sages. — Et quand on ne croit pas à Tamitié? — Restent les affaires, où vous êtes bien sur de ne pas avoir d'amis. — Oui, mais pour faire des affaires, iî faut de la fortune, et je n'en ai pas. — II faut de l'intelligence, voilà tout. Quand j'ai commencé, moi, tel que vous me voyez, je n'avais rien ; et maintenant, j'ai cinquante bonne? mille livres de rente et une excellente maison de toile en gros. — Oui, mais vous, monsieur, vous me faites l'effet d'être tout bonnement le filleul d'une fée. — Qui vous empêche d'avoir la même marraine? — La place est prise. — On vous aidera. — Qui? — Tout le monde. Moi. — Vous? — Oui. — Et comment pourriez-vous m'aider? — En me servant de vous. Vous me donnez votre intelligence, je vous donnerai une position. Que savez-vous faire?
— Tout, hélas! et rien... J'ai fait même de la médecine. — Vous avez une belle écriture? — Superbe! — Vous êtes mathématicien? — Parfaitement! — Parlez- vous une langue? — J'en parle quatre. — Lesquelles? — Le français, l'alleraandj l'anglais et l'italien. — Et vous désespérez avec cela? — J'ai fait tout, et j'en suis au même point. — Avez-vous fait du comraercel — Jamais. — Ah! vous voilà bien tous, gens «'éducation. Vous craignez de vous salir les mains en touchant des étoffes ou des registres; vous voulez être artistes incompris au lieu d'être commerçants positifs. Il n'y a que le commerce, jeune homme, et croyez-moi, remuer des millions, charger des bâtiments, jouer contre les éléments et le hasard, tout cela a bien son charme et sa poésie. — Vous avez raison. — Pardieu!
— Et vous dites, monsieur, que je pourrais vous être bon à quelque chose? — Je crois bien. Ce qui me manque à moi, c'est votre science; ce qui vous manque, c'est l'argent. ISous faisons une fusion profitable pour tous deuï.
Tristan s'approcha de M. Van-Dyck.
— Ah! monsieur, lui dit-il, que de reconnaissance! — Vous me prenez une place, fit le Hollandais en souriant.
Tristan se recula.
— Ne me soyez pas reconnaissant; c'est ime affaire que nous faisons, et pas autre chose. Je ne suis pas fâché de vous rendra Ecnlce; mais je suis enchanté d'y ti'ouver mou iïilérêt. Ahi vous savez l'anglais? — Parfaitement. — Et l'allemand? — Sui le bout du doigt. — Et l'italien? — Comme Manzoni. — Que ne me disiez-vous cela tout de suite? — Il est encore temps,
heureusement. — Certes. Et combien voulez-vous pour tout cela? — Ce que vous voudrez. — Vous comprenez à quoi vous allez me servir? — Du tout. — Je vous ai dit qie j'avais un fils. — Eh bien? — Eh bien, cet enfant est ador^ de sa mère, qui ne veut pas s'en séparer ; alors... — Alors? — Alors il reste à la maison, et vous faites son éducation. Comprenez- vous? — Parfaitement. — Je vous offre pour cela trois mille francs. — C'est une fortune. — Vous vivrez dans ma mason comme moimême. — Vous me comblez. — Vous venez de Milan? — Oui.
— Il n'y d pas longtemps que vous y étiez !* — Non. Pourquoi me demandez-vous cela? — C'est qu'en passant à Milan j'ai rencontré uu de mes bons amis, un médecin récemment marié, et je lui ai justement demandé s'il ne connaîtrait pas un honmie qui sût deux ou trois langues; et comme vous me dites que vous avez fait de la médecine, cela m'étonnait, puisqu'il était déjà depuis quelque temps à Milan, qu'il ne vous connût pas.
— Comment se nomme-t-il? — M. Mametin. — Je ne le connais pas. — Enfin, n'importe, puisque je vous connais. Ainsi, c'est chose convenue ? — Je le crois bien ! — Et vous saveï maintenant où aller. — Ah ! monsieur, vous me sauvez la vie !
— Pourquoi désespérer tant qu'on est jeime ? Vous aurez du travail; l'enfant est gâté. — Tant mieux. — Gardez ces bonnes dispositions. Ah! à propos, il faut que je vous prévienne d'une chose. — Dites. — Vous me plaisez beaucoup et je serais heureux de vous rendre service; mais... — Mais? — Je ne suis pas seul dans la maison. — Vous avez un associé? — Non; mais j'ai ma femme. — Je ferai tout ce que je pourrai pour plaire à madame Van-Dyck. — Arrangez-vous, parce que, vous comprenez, le repos et la tranquillité avant tout. — C'est trop juste.
— Et si ma femme ne vous aimait pas, malgré tout le plaisir que j'aurais de vous garder, nous serions forcés de nous séparer.
— Je ferai tout ce qu'elle voudra. — C'est le moyen d'être bien avec elle. — Allons, pensa Tristan, je vois que madame Van- Dyck fait pour son mari ce que son mari fait pour les circonstances : elle le subit pour le dominer.
Et après cette courie réflexion, il tendit ses deux nains à M. Van-Dyck, qui les lui serra cordialement.
226 AVENTDRE8
On juge de la joie de notre ami. Les chances de fortune lui revenaient après chaque malheur avec une si providentielle exactitude, qu'il n'y avait pas moyen de désespéier sans un athéisme chronique. Les quelques mots que lui avait dit M. Van-Dyck semblaient, en changeant k position, avoir cb mgé aussi la nature elle-mAme. Tristan trouvait les arbres magnifiques, le jour resplendissant; il écoutait les mille bruitp delà terre et toute Torchestralion ailée, dont les notes s'égrenaient sur le chemin comme un collier dont les perles s'échapperaient goutte à goutte.
— Ah ! Léa, pensait-il, vous faites la méchante, et vous croyez que je vais revenir!... Ah ! ma femme, vous vous mariez et vous croyez peut-être qu'en l'apprenant je vais mourir de chagrin' pas le moins du monde; il y a d^autres femmes que vous sur la terre. Vivent Dieu et les hommes, le monde est beau.
Et notre ami était d'une joie sans pareille.
Si après la vie aventureuse et pleine d'émotions qu'il venait d'avoir, une chose pouvait l'enthousiasmer, c'était la vie tranquille et monotone qu'il avait en perspective. Quand il songeait que sans soucis, sans craintes et même sans regrets, car à sou point de vue sa femme, si promptement consolée, ne méritait pas qu'il la regrettât, quoique toutes les fois que cette pensée lui revenait à l'esprit elle lui serrât en même temps le cœur, il allait être heureux! Assis tranquillement dans une chambre bien chauffée, avec de grands registres représentant de grands intévêts , au sein d'une famille qui devait être unie par la domination de l'un des membres, il eût fallu que la fatiilité s'en mêlât pour qu'un si beau iêve ne le satisfit pas. Tristan faisait déjà comme Per*ette ses projets d'avenir: la Hollande, qu'il avait fort méprisée jboque-là, lui apparaissait comme un pays enchanteur. Le : Adieu, canaux, canard, canaille, de Voltaire, l'exaspérait comme une calomnie. Il n'avait encore vu, de cette contrée* devenue «a terre promise, qu'u^ descendant de ceux qui s'étaient attiré, de la part du poëte, ia dernière épithète que nous venons de citer, et il était forcé de se dire : Ou le poêle était un médisant, ou la race s'est améliorée ; car M. Van-Dyck se révélait à son
DE QDATttE FEMàlJiï». 22T
eompa^on de voyage sous un jour si favoî'able, que celui-ci lui devait bien cet éloge, comme une rétractation de la postérité.
Quant au Hollandais, comme si ce qu'il venait de faire était la chose du monde la plus simple, il bounait tranquillement sa pipe, qu'il allait fumer pour se réveiller tout à fait.
C'était, en effet, une chose bien simple qu'avait faite M. Van- Dyck, et elle n'avait d'extiaordinaire et de merveilleux que ce que voulaient bien lui prêter l'esprit superstitieux et le cœur désespère de" Tristan. Dans d'autres circonstances le hasard eût été pour Tristan, et la Providence pour le marchand de toile qui cherchait depuis si longtemps un homme de la capacité d* ^elui qu'il trouvait enfin.
Aussi le jeune homme se sentait-il transporté d'affection et de reconnaissance poiu" le commerçant. 11 eût voulu que quelqu'un troublât le repos de M. Vaii-Dyck plongé, dans sa volupté de tabac, pour lui donner une preuve de celte recomiaissancc en tuant ce quelqu'un.
— Mon oher monsieur Van-Dyck, disait-il, permettez-moi de vous appeler ainsi; car je me dévoue à votre service comme sî je vous connaissais depuis dix ans, croyez à tout mon zèle et à toute m? gratitude. — J'y crois^ mon cher monsieur, — C'est que, voyez-vous, je ne suis pas comme les autres hommes; je fais rarement des protestatioivs d'amitié, mais quand j'en fais, elles sont sincères. — Tant mieux, jeune homme, tant mieux, répondait M. Van-Dyck entre deux bouffies. — Avec quel plaisir Je me chai ge de votre fils ! Je l'aime déjà comme s'il était mon propre enfant. — Tant mieux, tant mieux — Que comptez-vous en faire de ce cher petit? — Le commerce que je vous vantaig tout à l'heure n'est vraiment agréable que lorsqu'on a besoin de faire sa fortune. Mais lorsque sa fortune est faite et qu'on n'a plus qu'à la manger, il perd bien de ses agréments. Or, comme mon {ils trouvera à sa majorité une fortune toute fait^, je ne veux pas qu'il soit ce que je suis. Je veux qu'il ait une éducation qui le mette à même de faire figure dans an salon; je veux que dans ses paisse-temps d'homme du monde il puisse être artiste ; je veux qu'il soit, sinon un homme exti-aordinaire, du raoms un homme remarquable. — C'est bien peo^é. — Je serais heuràux de lui voir mener la vie que j'aurais voulu mener. Sa vie de garçon me rajeunira, moi qui, grâce au commerce, n'ai jamais été jeune. Je veux qu'il chante. — Il chantera. — Vous Gantez donc aussi? — Vous en jugerez. — Je veux qu'il des-
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fine. — n (lessit.era. — Vous êtes donc universel? — Je TCtif l'ai dit. Malheureusement, tous ces arts que je possédais, qui eussent ^ait mon bonheur si j'avais eu de la fortune, ot qui feront le bonheur de votre fils qui sera riche, ont été pour raoi pleins de désillusions toutes les fois que j'ai voulu, soit ensemble, soit partiellement, m'en faire des moyens d'existence. Comprenez-vous? — Parfaitement. — Ainsi je faisais un tableau, je l'exposais pour le vendre ; au lieu de l'acheter, on le jugeait, et à moi qui avais besoin d'un nom pour vivre, on disait : Nous en avons bien d'autres et de plus forts que vous ; et l'on quittait mon tableau pour aller voir, et avec raison, ceux dont notre peinture moderne s'honore. Si j'avais voulu monter sur les planches et chanter l'opéra, reprenait Tristan, qui se trouvait encore trop près de Milan pour dire toute la vérité, on m'eût répondu Rubini, Nourrit, Dupré, comme on m'avait répondu Delacroix, Decanips; enfin, lorsque je faisais une pièce ou un roman, quand j'allais trouver un rédacteur ou un éditeur, ils me demandaient mon nom, et comme je ne m'appelais ni Hugo, ni Balzac, ni Sand, on ne jouait pas ma pièce, et on n'éditait pas mon livre. — C'est logique. — Maintenant, supposez-moi trente mille livres de rentes; comme je n'aurais eu besoin ni d'être peintre, ni d'être acteur, ni d'être poëte pour vivre, il se fût ti'ouvé des gens, par la raison des extrêmes, qui m'eussent proclamé plus fort que Delacroix, Dupré et Hugo. — Puissamment raisonné. — Eh bien ! le résultat de ce raisoni lement est qu'un homme riche, s'il a les goûts artistes, et s'il î ail ce que je sais, peut, dans sa position d'homme du monde, se tailler ime renommée qui ne nuit jamais, et qui fait qu'étant quelqu'un il peut devenir quelque chose. Or, vous faites pour moi tout ce qu'un homme pouvait faire, je veux à mon tour faire tout ce que je pourrai poui* votre fils. — Je vous l'al)andonne. — Allons, allons, dit Tristan, je vois que nous nous entendons à merveille. — Oui, mais, mon cher monsieur, vous me permettrez de joindre quelque chose à vos appointements. — Rien. — Alors mon fils ira eu pension. — Ah! monsieur Van-Dyck, c'est mal. — Je ne puis pas vous prendre ainsi tout votre temps. — Cela me rendra heureux, et c'est moi qui vous redevrai quelque chose. — Mais, enfin, que puis-je "aire cq échange de ce ser\ice? — Me garder votre amitié, qui est pour moi d'un grand prix. — Vous l'avez déjà. — Je ne demande pas autre chose. — Comme il vous plaira, mon cher ami, fit
M. Van-Dyck, en tendant une main à Tristan, tandis que de l'autre il secouait hors de la voiture le tabac de sa pipe qu'il venait d'achever ; ma maison est à vous.
Tristan pleurait presque de reconnaissance.
K compter de ce moment on eût dit que le commerçant et le ténor se connaissaient depuis vingt ans.
Us ne se quittaient pas.
Tristan faisait tous les jours de sensibles progrès dans l'es^ fime et l'amitié de M. Van-Dyck. Tout le long de la route il lui avait fait des croquis, lesquels avaient pour le Hollandais qui les regardait faire, le charme impérieux qu'a pour l'homme positif toute chose artistique qu'il voit faire à un autre et qu'il comprend qu'il ne fera jamais. Il avait bien chez lui des dessins et des tableaux, mais il ne les appréciait pas plus que des lithographies; c'était un ornement pour les murs et une occasion d'avoir des cadres et non une récréation pour son esprit; tandis que depuis qu'il avait vu son compagnon représenter en quatre coups de crayon ce qu'il avait devant les yeui, il s'était pris d'une admiration subite pour cet homme et il avait compris le plaisir que pouvait causer cet art que jusqu'alors il avait considéré comme inutile, quand par hasard il y avait songé.
— C'est charmant, c'est adorable, disait M. Van-Dyck, suivant avec curiosité le crayon de Tristan, et lorsque celui-ci ccmmençait un croquis, il ne comprenait rien aux premières li^^es qu'il lui voyait tracer; puis, lorsque le paysage ou la. figure sortait du chaos de l'ébauche, le brave commerçant ne disait plus c'est adorable, il s'écriait c'est merveilleux.
Tristan jouissait de ce triomphe et il se rendait indispensable à M. Van-Dyck, à qui il venait de révéler un plaisir inconnu et qui, enfoui jusqu'à cette époque dans les toiles et les échéances, n'avait jamais soupçonné qu'on pût rester trois heures à regarder un monsieur se servir d'une plume ou d'un crayon pou? autre chose que pom' faire des chiffres. • Ils traversèrent aussi le Simplon, le Valais. De Villeneuve le bateau les conduisit à Lausanne, et après avoir vu Lausanne, Neufchâtel etBàle, ils prirent, à Strasbo;u-g, le bateau du Rhin, qui devait les mener à Rotterdam.
— Vou,« allez voir un beau pays, dit M. Van-Dyck à Tristan en lui parlant de la Hollande. Vous aurez des croquis à faire là, je vous en promets. — Nous en ferons. — Des rues et des maisons comme vous n'en verrez nulle part. — Ce sera pour
aSO AVENTURES
l'album de madame Van-Dyck. — Elle vous adorera ma femme,
— Le croyez-vous? — J'en suis certain. — Alors je n'ai plus rien à craindre. — Rien au monde. — C'est qu'à vous parler franchi^ment, d'après ce que vous m'aviez dit, je ticml)iais de lui déplaire. — ' Je vous garantis son amitié, elle adore les artistes — Chantc-t-elle? — Je croi» que oui. — Je crois est charmant.— Vous comprenez, quand je suis à mon bureau, le chant m'importune plus qu'il ne me flatte. D'ailleurs le piano est loin de moi. — Nous vous convertirons; le soir nous ferons de la musique, madame Van-Dyck et moi. — A votre aise; la maison va devenir un paradis. — Dont vous resterez le Dieu. — Ce cher ami ! — Ce bon monsieur Van-Dyck !
Et tous deux, bras dessus, bras dessous, se promenaient sur le pont.
Tristan était devenu le confident, l'indispensable de M. Van- Dyck, qui lui avait conté toute sa vie, depuis sa jeunesse jusqu'à son mariage. Il faut avouer qu'à compter de cette époque, il n'avait pas donné de détails à notre ami, il lui avait simplement Jil : Je me mariai, et depuis ce temps je fus hemeui.
Cependant le voyage touchait à sa fin.
Un matin, à huit heures, les deux amis arrivèrent à Thiel, ils déjeunèrent.
— Ce soir nous serons à Amsterdam, dit M. Van-Dyck, si nous voulons nous dépêcher de déjeuner, ce que je regarde comme une faute; mais si nous prenons nos aises, nous n'y serons que demain ; qu'en pensez-vous? — C'est vous que cela regarde, mon cher monsieur Van-Dyck ; vous avez une lemme qui vous attend. — Raison de plus pour faire encore un peu le garçon.
— A vos ordres.
Ils achevèrent en effet tranquillement leur repas, puis ils allèrent retenir trois places dans la diligence et partirent vers midi poui' Utrecht, où ils arrivèrent à sept heures.
Ils dînèrent aussi consciencieusement qu'ils avaient déjeuné.
— Comment nous rendrons-nous à Amsterdam? dit Tristan.
— Par la barque. — Qu'appelez-vous la b;nque? — C'est une sorte de bateau que traîne un cheval et qui |)orie une centaine de personnes. — Et nous serons demain à Amsterdam? — A cinq lieures du matin.
liri partirent en ell'et, et le lendemain, à l'heure dite, Uf étaient au port d'Ulrecht.
— VoUà Amslordanij dit M. Van-Dïck d'un ah- de triomphe,
DE QUATRE FEMMES. S3i
— Ma foi, je ne suis pas fâché d'être arrivé et de voir cette ville que je désirais connaître depuis bien longtemps. — Dans une heure et demie vous la verrez, dit le Hollandais en prenant terre. — Comment, dans une heure et demie! et pourquoi pas lout de suite* — Parce que les portes ne sont pas ouvertes, et qu'eUes n'ouvriront que vers six heures et demie. — Voilà qui est agréable. Et que faire d'ici-là ? — Il y a des maisons ouvertes pour nous recevoir. — Des cabarets? — Justement. — Et que fait cette foule de gens déguenillés? — Elle attend. — Quoi!
— Que la barque arrive pour porter les malles des voyageui'S.
— Quels sont ces affreux bohèmes? — Ce sont des Juifs. — Us ont l'air de bandits ! — Ils le sont. — Us crient comme des chiens. Que demandent-ils? — Us vous demandent vos paquets.
— C'est comme à Livourne. — C'est mieux : ici, ils demandent; à Livourne, ils prennent. — C'est juste ; faut-il leur confier mes effets? — Non, pas encore, ils auraient une heure et demie ^our vous voler; vous les leur confierez quand on ouvrira; d'ici là, gardez-les près de vous au café. — Et oîi est le repaire qui cache cette volée de corbeaux? — Dans la ville; je vous montrerai cela, c'est curieux : cela s'appelle le Coin-des-Juifs.
Et ce disant, maître Van-Dyck se faisait accompagner de ses malles, qu'il sm"veiUait d'un regard qui était loin d'être flatteur pour la probité de celui qui les traînait dans sa charrette,
A six heures et demie on ouvrit les portes, et la foule des colporteurs hurlant se rua dans la viUe.
U faisait gris, on n'eût pas trouvé dans tout le ciel d'Amsterdam de quoi faire un gilet bleu.
— U fait beau, dit M. Van-Dyck en aspirant voluptueusement l'aù' de la patrie. — Vous dites ? fit Tristan, qui croyait s'être trompé. — Je dis qu'il fait beau, répéta sincèrement le marchand de toile- -- Diable ! pensa notie héros, ce doit être triste les jours où M. Van Dyck trouve qu'il fait laid. — Maintenant, reprit le Hollandais, suivez-moi.
U longea la rue d^Utrecht jusqu'au premier peut; là, U tourna à droite, et, fraj pant sur le bras de son compagnon, sans perdi'e des yeux le juif qui traînait la charrette aux effets ;
— Que ^>ensez-vous, lai dit-il, de cette maison en face? — Cette beUe maison avec un escalier extérieur en pierre ? — Oui!
— Elle est superbe! — C'est la nôtre. — Je vous en fais mon complimeïit! — L'autre m'appartient encore; ce sont les magasins. — Je ne vous appellerai plus que Crésus.
En ce moment M. Van-Dyck montait l'escalier qui conduisait à la portéj et qui se réunissait à quatre pieds du sol par un balcon à uii autre escalier de la même forme et du même usage.
M. Van-Dyck frappa violemment.
Une femme vint ouvrir.
— Ah ! c'est monsieur ! s'écria-t-elle, madame va être bien êurprise; je vais la prévenir. — Dort-elle encore? — Oui, monsieui . — Alors ne la réveillez pas, mais que le déjeuner soit prêt à onze heures précises, et donnez à monsieur rapj)artement du second. — Si vous voulez dormir, cher ami, dit M. Van- Dyck, ne vous gênez pas. — Et vous, qu'allez-vous faire, mon cher hôte? — Moi, je vais faire un tour de jardin, lire mon journal, fumer ma pipe et profiler du beau temps. — Vous permettez que je vous rejoigne? — Vous me ferez plaisir. — Allons, se dit Tristan en suivant la bonne, grande fille rouge et vigoureuse, si ce n'est que le ciel est trop blanc et que les rues aont trop noires, la Hollande me parait un assez beau pays.
M. Van-Dyck fit faire à Tristan la visite de sa maison, qui, du reste, était fort belle. 11 le mena dans les magasins, auxquels on arrivait en descendant trois marches, et qui donnaient d'un côté sur le canal des Princes, de l'autre sm- le jardin; le long du jardin était une sorte de corridor qui menait au bureau, lequel était entouré de fleurs et d'oiseaux.
C'était là que se mettait le premier commis dont avait parlé le Hollandais, dès que les magasins étaient ouverts.
Le jardin n'était pas immense, mais quelques grands arbres y jetaient leur ombre et eussent voilé le SileÛ s'il y avait eu du soleil en Hollande.
Une autre porte parallèle \ cell de.', magasms, et s'ouvrant comme sa sœm' sur le jardin, conduisait dans la maison qu'habitaient toujours madame Van-Dyck, son fils, M Van-Dyck, et qu'allait lui-même habiter Tristan. Elle était d'une dislribulioB fort vulgai» c. £t qu'il paraît inutile d'expliquer. Qu'c»n eniiât par le jardin ou par le canal, le même escalier conduisait aux appartements, qui, distribués comme nos appartements français, étaient occupés, au premier, par monsieur et madame, qui pouvaient à volonté se séparer ou se réunir, chacun des deux ayant son
appartement à part; une chambre, près de M. Van-Dyck, était habitée par M. Van-Dyck fils ; le second allait être à Tristan, et le troisième était destiné aux domestiques ; sur le même palier que notre ténor se trouvaient deux chambres d'amis.
M. Van-Dyck monta à l'appartement de Tristan avec lui, lui en donna le détail, ouvrit les fenêtres, lui lit remarquer qu'elles donnaient, les unes sur le jardin, les autres sur le canal des Princes, c'est-à-dire sur ime rue que traversait un canal assez 1< Tge coupé de temps en temps de ponts.
— C'est une distraction continuelle, disait M. Van-Dyck, il passe beaucoup de monde, des barques, des marchandises. — Où vont ces marchandises? — C'est bien simple. Quand j'expédie ime commande, je la fais transporter au magasin que vous venez de voir siu" la barque qui attend devant ma porte ; la barque porte la marchandise jusqu'à l'Y, là est une rade. Les marchandises passent de la barque sur un vaisseau, qui les transporte à leur destination; nous irons un jour voir tout cela. — Bien volontiers. — Ainsi qu'une autre maison de la même importance que celle-ci et que j'-'ù à Harlem. — Une maison de commerce? — Oui, mais qui, distante seulement de trois heures, me sert le dimanche de but de promenade et de maison de campagne.
M. Van-Dyck referma la fenêtre, et, au moment où il s'apprêtait à redescendre, il entendit une voix qui l'appelait.
— Ah ! voilà mon fils.
L'enfant se jeta dans lesbras de son pcre,et salua Tristan avec rétonnement des enfants qui ne connaissent pas les personnes qu'ils sont forcés de saluer dans la maison de leur père.
— Tu vois bien, monsieur? lui dit alors le Hollandais. — Ouij papa. — A partir d'aujourd'hui, il reste avec nous, et à compter de demain il faudra faire tout ce qu'il te dira.
L'enfant adressa au père un regard qui voulait dire . Pomquoi?
— Parce que, répondit M. Van-Dyck, c'est monsieur qui se iîharge de ton éducation.
L'enfant, paresseux comme tous les enfants, passa de l'étonnement à la terreur.
Tristan comprit et lui dit :
— Ne craignez rien, mon petit ami, je ne suis pas méchaut comme un maître d'école, et bientôt vous m'aimerez, j'en suis siir. Et, tout en disant cela, il donnait une petite tape d'amitié
tZi AVENTURES
sur la têtft blonde de l'enfant, qui se remettait de sa frayeuf première et qui disait à M. Van-Dyck : — Maman est réveillée, je vais la prévenir que tu es revenu. — Va, mon enfant.
L'enfant descendit un étage, et on l'entendit ouvrir faml» lièrement la jjorte du premier.
Une heure après, environ, et comme Tristan et M. Van-Dyck, appuyés tous deux sur la balustrade d'une fenêtre qui donnait du rez-de-chaussée sur le jardin, causaient tranquillement en regardant les fleurs et les arbres, madame Van-Dyck descendit et, après avoir cherché son mari, entra enfin dans la salle à manger où elle le vit
Les deux hommes, à la fenêtre, comme nous l'avons dit, ne Tentendiient pas, si bien qu'elle s'approcha de son mari et lui frappa sur l'épaule.
— Voilà une heure que je vous cherche, fit-elle d'un ton moitié aigre, moitié doux, et qui eût été tout à fait aigre sans la présence de Tristan, que madame Van-Dyck salua faiblement. — Nous étions là, chère amie, nous étions là, nous parlions de Jules, monsieur et moi. Je te présente M. Tristan, qui, à dater d'aujourd'hui, fait partie de la maison; c'est un jeune homme d'un grand mérite, et qui veut bien se charger de l'éducation de notre fils
Madame Van-Dyck salua ime seconde fois le nouvel hôte, qui s'inclina avec modestie devant le compliment du mari, et avec respect devant le salut de la femme.
— JNous vous attendions, il y a quatre jours, reprit madame Van-Dyck, s'adresant au Hollandais, nous avons été presque inquiets. — Mon Dieu, madame, dit Tristan prenant la parole, c'est moi le seul coupable ; car c'est moi, je crois, qui ai regardé M. Van-Dyck; c'est donc moi seul qu'il faut accuser, et "inc fois accusé, je réclamerai votre indulgence, afin de ne pas entrer dans la maison avec une triste recommandation.
Une sorte de somire qui remerciait Tristan d'avoir deviné î'autorilé de la femme, passa sur les lèvres de madame Van- Dyck, en môme temps qu'elle disait :,
— Vous êtes acquitté, mongiem-. — D'autant plus que mon sievu s'eil occupé de toi, chère amie, fit le commerçant. — De ynoi? — Oui, vraiment; monsieur te rapporte un album plein de croquij» qu'il a pris sur note route. — Ah ! monsieur, que de recounaissance ! Vous nous montrerez toutes ces belles chose* «pr-iis le déjemier, car pour des voyagems fatigués comme vcu^
l'êtes, le déjeuner ne vient jamais trop tôt, et je crois qu'il doit être ser\'i.
Et madame "Van-Dyck fit asseoir son mari et Tristan, qui, tournés du côté du jai din, n'avaient pas vu mettre la lable.
Euplirasie, puisque nous savons déjà son nom, sonna.
La grosse bonne parut.
— Prévenez M. Willem, dit madame Van-Dyck, que nous sommes à table. — A propos, il va bien, ce cher Willem ? — Parfaitement.
M. Willem arriva.
Tristan se leva à moitié.
— Mon cher Tristan , dit M. Van-Dyck , je vous présente M. Willem, un second moi-même dans la maison. M. Willem, dont je vous ai déjà parlé.
Tristan se rassit et salua, ainsi que le nouveau venu. M. Van-Dyck présenta Tristan à son tour à M. Willem. Les deux hommes se saluèrent de nouveau.
— Et maintenant que tout le monde se connaît ici, déjeunons.
Euphrasie, qvà pendant ce temps avait découpé xme volaille, fit circuler l'assiette qui contenait les morceaux.
Tristan prit une aile, sur l'ineistance de sa voisine, et passa l'assiette à M. Van-Dyck.
Pendant que tous mangeaient, notre ami exanranait Euphrasie.
C'était ime femme à laquelle il manquait on ne sait quoi pour qu'elle fût belle, La figure un peu rouge, im peu commime, mais d'une certaine régulaiité bom-geoise. L'œil, affectueux par moment, changeait tout à coup à la moindj e irritation et devenait dominateur. On voyait que chez lui la douceiir était effort, car la paupière hypocrite n'arrivait pas toujours à temps pour voiler la moitié du regard dans les moments de colère ou même de dépit de madame Van-Dyck. Les lèvres répondaient bien aux paupières, c'est-à-due que quelquefois elles étaient humides et franches, mais que le plus souvent, quand madame Van-Dyck ouhUait de s'étudier, elles redevenaient sèches et pincées. Le front était haut, étroit, rond et luisant; c'était même, dans le visage d'Euphrasie, ce qu'elle avait de plus fi anchement commun. On sentait com'ir et vivre le sang sous cette peau vigouieuse; elle avait les bras gios, ce qu'on appelle de beaux bras et ce qu'il ne faut pas confondre avec des bras bien faits. Les attaches étaient rulgahes ; les mains
sans distinction et maladroites. Madame Van-Dyck presque toujours décolleiée outre mesure, mise sans goût, semblait être coDvainrue que rien n'était beau comme elle. Du reste, un certain air de luxure, mais de luxure brutale, native, sans esprit et sans parfum, émanait de toute sa personne. Elle pouvait avoir trente-cinq ans et devait être une femme désijable encore pour un homme ordinaire, qui se trompe, et qui prend la chaleur du sang pour l'enthousiasme du cœur.
Elle était prétentieuse, et tâchait de cacher sous des façons qu'elle croyait élégantes ce que son gros être pouvait avoir de natvu-ellement provocant, comme elle tâchait d'eifacer sous du blanc le ton trop rouge de sa joue; ce sang qui lui montait au visage, dès qu'il faisait ou un peu chaud ou un peu froid, et, le colorant impoliment, lui donnait l'apparence d'une Aspasie du Marais, devait être la grande préoccupation et le grand malheur de madame Van-Dyck, car elle se regardait continuellement dans la glace qu'elle avait en face d'elle, et à mesure /ju'elle devenait p'us rouge, elle devenait plus triste, plus prétentieuse et plus désagréable.
Madame Van-Dyck aimait fort à se dormer des airs d'importance, et à faire croire qu^elle était l'âme de la maison. Elle eût poussé le vice d'avoir l'air affairé et nécessaiie, à un point désolant, si pour avoir l'air affairé, il n'avait fallu se remuer beaucoup, et 6i se remuer rendant rouge les plus pâles, ne l'avait rendue, elle, ou violette ou bleue.
Quand Euphrasie détestait quelqu'un, sa haine devait être 4'autant plus dangereuse qu'elle était sans raisonnement, et comme tous ses autres vices, sans esprit. Or, il était facile qu'elle détestât, car il fallait que tout le monde la trouvât belle. Il faut Jire aussi qu'au moindre compliment, elle se ûgurait qu'on lui faisait la cuur et qu'on pouvait sui* sa beauté, sa grâce et son esprit, lui faire les flatteries les plus impertinenrnient exagérées, sans atteindre à l'opinion qu'elle avait sur elle-même et sans la faire rougir, elle qui rougissait si vite. J-^ignoz à cela qu'elle était ignorante d'ime lugubre façon ; elle confondait aisément Shakspeare avec Michel-Ange, et croyait que Turennc était un giand avocat d'autiefois. Comme elle était sentimentale autant que prétentieuse, elle avait la rage de citer * propos de tout les types d'amour, créés par les poêles ou laissés par l'histoire; alors elle citait avec un aplomb d'airain, Juliette et Abailard, Hcloïse et Roméo, Pétrarque et Ophélie, Laure et
Pylade, et continuait sa citation sans se de'concerler le moins du monde.
C'était, comme on le voit, une désagréable personne que madame Van-Dyck, et si son corps pouvait, à la rigueur, avoir quelque chose de matériellement engageant, son esprit, ou du moins la chose dont elle se servait avec la bouche, faisait, au premier abord, que jamais un homme intelligent et distingué ne pouvait songer à elle.
Au bout de deux heures, Tristan avait eu la preuve de tout ce que nous venons de signaler, et il avait poussé un hum ! intérieur qui n'était pas à l'éloge de madame Van-Dyck.
A côté d'Euphrasie se trouvait M. "Willem. Celui-là était aussi vigoureux que sa voisine; mais jamais, dans une cravate étroite, dans un habit étroit, dans des manches étroites, on n'avait vu cou plus roide, corps plus droit, bras plus durs; M. Willem avait les cheveux d'un blond tendre, faux nankin, les sourcils visibles à peir>e, les yeux bleus faïence, les joues roses, les mains rouges. M. Willem ne paraissait pas d'un esprit remarquable, mais, en revanche, il n'était pas prétentieux ; il ne disait pas un mot. Bien des fois il avait entr'ouvert la bouche pour parler; par politesse, Tristan avait paru être très-attentif à ce que le commis allait dire; mais celui-ci, troublé par cette attention, avait, pour l'occuper, fourré quelque gigantesque morceau dans sa bouche enti-'ouverte. Ses joues étaient devenues rouges, ses mains étaient devenues pourpres, il avait eu presque envie de pleurer mais il n'avait rien dit; en vain, pour le rassurer, Euphrasie Tolait-elle à sa glace des, regards pom* WUlem, regards qui auraient dû l'encourager, car ils voulaient dire : Vous êtes beau, vous êtes fort, vous êtes bien mis; Willem restait triste et constrerné comme une femme maigre qui s'est décolletée, et qui voit autour d'elle des épau'es ïondes et blanches; du reste, il devait être d'ime bonne nature, ce pauvre M. Willenn, il devait avoir le cœur plein d'illusion On sentait que cette mélancolie, répandue sm' toute sa personne, lui venait db ce qu'il avait trop de sang aux joues et aux mains; il avait voulu tiiomphet de ces dehors vulgaires par une enveloppe élégante. 11 portait des cravates blanches qui, outre qu'elles faisaient par lem" blancheur, intacte du reste, ressortù- le vermillon du tissu cutané de M. Willem, étaient tellement serrées qu'elles faisaient remonter le sang au visage; il portait des habits noirs; mais, . |K)ur paraître moins lourd et moins sanguin, il faisait faire ses ?
habits aussi étroits que possible, si bien qu'ils le gênaient aus entounrires, l'empêchaient de lever le bras, le mettaient dans un état dft transpiration continuelle, et que, serré au poignet comme il était serré au cou, et le sang tendant toujours à descendre, il avait les mair»s violettes, et éprouvait, vu rexiguïlé de ses manches, la plus giande difficulté à se ^"alter le bout du nez.
Mais si Willem avait ses moments de tristesse, il avait aussi ses heures de consolation. Madame Van-Dyck l'aimait et l'aimait depuis deux ans ; ils étaient bien faits l'un pour l'autre ; elle, en 5a qualité de femme grasse, devait être pleine d'admiration pour cette nature puissante et vigoureuse; comme M. Willem devait, en sa qualité de colosse rouge, aimer cette grosse colombe qui se confiait à son amour.
Du reste, le jour où Tristan parut dans la maisor. fut un des jours les plus tristes de la vie de Willem, qui avait dans le nouveau venu la personnification de l'homme qu'il eût voulu être; il regaixiait en tapinois cette nature distinguée et aristocratique à laouelle il voulait depuis si longtemps atteindre, et à laquelle il ne pouvait arriver. Chaque fois que Tristan passait sur sa moustache noire sa main blanche et féminine, chaque fois qu'il relevait ses cheveux qui, dans leur cercle d'ébène, encadraient son visage pâle et régulier, le pauvre Willem se sentait pris, à la fois, de douleur et d'admiration. 11 étudiait l'habit de Tristan qui se prêtait si bien aux mouvements de celui qui le portait, et cette cravate intelligente, dans laquelle le cou t^e remuait à son aise sans briser les plis ni déformer le col, et tout cela faisait pousser des soupirs bien profondément ti'istesau pauvre Willem.
Cependant, comme il était bon, il comptait bien se faire un ami du nouveau venu et surprendre mystéiieuseraent les secrets de celte toilette facile et de cette tournure aisée; ansM, chaque fois que Tristan disait un mot, il était bien sûr de trouver devant îui la figure souriante et admiratrice de Willem.
Le troisième personnage e'tait l'enfant, qui n'avait rien de particulier, si ce n'est qu'il était, comme nous croyons l'avoir déjà dit, du plus admirable blond anglais, entre sa merc et son père légal, qui étaient tous deux du plus beau brun méridional.
Le déjeuner s'acheva, après quoi on regarda les dessins. M. Van-Dyck, qui les connaissait déjà, après en avoir revu deux ou trois, se rendit à son bureau pour voir ce qui s'était fait pandant son absence.
Madame Van-Dyck s'assit auprès de Willem, le petit Edouard ^a sa tête devant sa mère, et Tristan fit passer les uns après les autre.' les croquis sous les yeux de ces trois personnages, «îoryée qui ne l'amusait guère, mais qui était destinée à le mettif bien avec tout le monde.
Euphrasie admira beaucoup, Willem fit conmie Euphrasie, îdouard fit comme Willem; seulement, comme il tenait à montrer les endroits qui le frappaient, il effaça quelques horizons auxquels il substitua, en voulant les montrer, Temprcinte ineffaçable de son index.
Enfin on ferma l'album, Willem alla à son bureau, Euphrasie s'apprêta à regagner sa chambre, Edouard courut jouer.
M. Van-Dyck reparut et offrit à Tristan de lui faire voir les curiosités de la ville. — Celui-ci accepta, ce qui parut le mettre au mieux avec Euphrasie, qu'il faisait Ubre, car elle le salua ëe sa révérence la plus gracieuse et de son sourire le plus recherché.
Le dîner se passa comme le déjeuner, seulement il sembla à Tristan que Willem était un peu plus rouge et qu'Euphrasie était un peu plus cerise.
Après le dîner on fit un tour de jardin, puis M. Van-Dyck emmena Tristan.
Euphrasie resta seule avec Willem.
Tristan causa longtemps; il ne voulait pas troubler l'entretien des deux amants.
Une heure après il rentra dans le salon; on avait envoyé Aboucher l'enfant.
Tristan prétexta la fatigue du voyage et demanda la permission de se retirer, peraiission qu'on lui accorda aussitôt.
Euphrasie continua d'être charmante pour son hôte; elle l'inquiéta de l'appartement qu'il avait, et demanda si l'on avait bien tout préparé pour le recevoir, comme elle en avait donné l'ordre.
Tristan monta chez lui.
ConnaÈ««ance faite avec tout le monde, il trouvait la maison fcrt douce et se promit d'être bien avec toiSt le monde.
— Madame Van-Dyck, pensa-t-il, se croit sentimentale, jolis et spirituelle; je lui dirai que j'adore Werther, je rirai de ses facéties, et je la surnommerai Ninon. M. Willem voudrait être bien mis, je lui commanderai ses habits moi-même, je lui mettrai sa cravate le dimanche, et il m'adorera. Le jeune
Edouard est paresseux, je lui apprendrai à faire battre des hannetons et à jouer au clair de la lune sur le piano. Quand à M. Van-Dyck, qui me paraît le meilleur homme de 'a terre, je l'aiderai dans ses correspondances étrangères, et j^ me jetterai dans le feu pour lui, s'il le faut.
Et tnut en pensant ainsi, Tristan s'était couché au moment ou huit heures sonnaient.
Il y avait à peu près quatre heures qu'il dormait lorsqu'il se réveilla; il s'aperçut alors qu'il avait oublié de fermer sa fenêtre qui donnait sur les jardins, et que c'était le vent frais de lanuit qui l'avait éveillé. Il se leva et s'apprêtait à fermer ladite fenêtre, lorqu'il lui sembla entendre parler à celle du premier étage, et qui se trouvait perpendiculairement au-dessous de la sienne. Il avança la tête, et, ne pouvant être vu, grâce à la nuit et à la jalousie qui était baissée, il écouta.
Il vit en même temps une ombre qui appliquait au mur de la maison une échelle, et vit sortir de la fenêtre une main qui consolida cette échelle.
— Je puis monter? dit une voix qu'il reconnut pour celle de "Willem. — Oui, répondit une voix qu'il reconnut pour celle d'Euphrasie. — Et M. Van-Dick? — Il dort. —Vous êtes sùreî — Sûre. — Me voilà, mon ange !
Et le gros Willem mit le pied sur le premier échelon, qui cria sous son poids; puis, arrivé à la fenêtre, il enjamba, et Tristan n'entendit plus rien.
— A merveille, pensa noti-e héros; c'est du Shakspeare tout pur, Roméo et Juliette, la scène du balcon.
Et, après avoir fermé la fenêtre, il s'apprêtait à revenir se coucher, lorsqu'il lui sembla entendre du bruit sur le carré ; il ouvrit la porte de sa chambre, marcha doucement jusqu'à la porte d'entrée, et là, colla son oreille contre la serrure. Il lui parut que les voix partaient de l'angle droit du carré du oôté de îa fenêtie.
-~ Athénaïs, disait une voix que Tristan reconnut pour celle de M. Van-Dyck, où diAblc es-tu? — Me voici. — Tu te sauves toujours. — Je crains que madame ne m'entende. — Ma femme dort. — Vous êtes sûr? — Parfaitement.
Les voix s'éloignèrent, et Tristan crut entendre monter l'escalier qu' conduisait à l'étage au-dessus de sa chambre.
— Athénaïs, se dit-il, c'est cette grande tille que j'ai vue tantôt. Allons, me voilà entre deux amours : au premier, c'est
DE QDATRb FEMMES. Htt
du Shalispeare; au second, c'est du Molière; en bas, le commis se fait Roméo pour sa maîtresse; en haut, le patron se fait Gros-René pour la Martnette. Je suis content de ce que je vois la. Je trouverai toujours le dîner bon, pour flatter la servante, qui me paraît être une des puissances de la maison.
Et Tristan se remit tout grelottant dans son lit au moment où sonnait vme heure du matin.
Le lendemain, Tristan ne pouvait dissimuler une sorte d'envie de rire qui lui venait chaque fois qu^il se trouvait soit en face de Willem, soit en face de M. Van-Dyck.
Du reste, ni l'un ni l'autre ne laissaient paraître stït son visage la trace de la moindie crainte ou du moindre remords. Lorsque Tint rheure du déjeuner, le conmiis s'approcha du négociant, lui tendit la main, que celui-ci serra affectueusement; puis, s'avançant ensuite vers Euphrasie, il s'inclina respectueusement devant elle ; mais, pour l'œil prévenu de Tristan, il y avait dans ce salut et dans ce respect un reflet reccnnaissable de l'amour et de l'abandon de la nuit.
Quant à M. Van-Dyck, il tournait en ce moment la tête d'un autre côté et ne pouvait rien voir.
M. Willem vint ensuite au devant de Tristan, qui lui épargna la moitié du chemin et qui posa avec affection sa main fine et blanche dans la main large et rouge du commis.
— Vous vous portez bien, monsieur? fit celui-ci en rougissant comme l'homme qui dit les premiers mots d'une phrase qu'il a longtemps préparée. — Et vous, monsieur Willem? — A merveille, je vous remercie. Le bruit du canal ne vous a-t-il pas réveillé de bonne heure? — Je ne pouvais l'entendre, ma lliambre est -sur le jardin.
M. Willem devint rouge comme une cerise, et il Im fallût le regard d'Euphrasie your lui rendre le calme.
— Avez- vous des» livres? reprit le commis. Vous devez être habitué à vous endormir tard ? — Au contraire, répondit Tristan, qui lenait à rassurer le pauvre garçon et à se mettre, par conséquent, bien avec lui ; au contraire, je m'endors de bonn« heure et d'un sommeil de plomb qui dure jusqu'au grand jour.
Tristan ne s'était pas trompé; la figure de Willem se rasaé> réna complètement.
On se mit à table.
Willem entre Euphrasib et l'enfant, Tristan entre M. Van- Dyck et Euphrasie,
On servit des côtelettes, des œufs à la coque et du thé,
— Voici d'excellentes côtelettes, madame, dit Tristan, permettez-moi de vous complimenter sur votre cuisinière. C'est la seconde fois que j'ai l'honneur de me mettre à votre table, et je ne crois pas avoir fait de meilleur repas.
Et, tout en disant ces mots, Tristan jetait à la dérobée un regard sur M. Van-Dyck, lequel, plus accoutumé sans doute que son commis à ces sortes de choses, coupait méthodiquement, et sans paraître avoir entendu l'observation de son hôte, le dessus de son œuf, qu'il découvrit et dont il aperçut avec joie l'intérieur appétissant.
— Effectivement, répondit Euphrasie, Athénaîs est une excellente cuisinière, tranquille, dévouée, et que nous aimons beaucoup, M. Van-Dyck et moi.
Il sembla à Tristan qu'à ce mot M. Willem et Euphrasie se regardaient en souriant, tandis que le maitre de la maison aspirait, en gourmet raffiné, la crème blanche qui recou\Tait son œuf.
Le jeune Edouard, qui ne se trouvait naturellement mêlé en rien à la conversation, cassait maladroitement ses œufs au lieu de les ouvrir, et en répandait, malgié tous ses efforts, le contenu le long de son coquetier et sur son assiette.
M. Willem fit changer l'assiette de l'enfant et lui prépara luimême son œuf.
M. Van-Dyck regarda alors Tristan, et ce regard semblait dire :
— Voyez comme il est bon et prévenant.
Tristan répondit par un autre regard plein d'une touchante admii'ation, que tout le monde paitageait, même le gros et gras domestique chargé du service de la table.
— Mor» cher ami, dit M. Van-Dyck à Tristan, j'ai un service à vous demander. — Tant mieux, fit celui-ci, plus tôt je vous serai bon à quelque chose, plus tôt je serai heureux. — Oui, continua le négociant, madame Van-Dyck vous indiquera, car moi j'ai k sortir, deux ou trois lettres que vous aurez la bontc d'écrire, n'est-ce pas? — Volontiers. — Tu sais, il faut écrire à
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la maison Schmidt, à Dresde; à la maison Antonini, de Florence, et à ia maison William, de Londres. Et vous^ mon cher Willem, vous ferez expédier les ballots; je compte sur vous. — Soyez tranquille, monsieur Van-Dyck. — Oij vas-tu donc aujourd'hui, mon ami? fit Euphrasie, qui, en échangeant un coup d'oeil furtif avec Willem, semblait dire ; Nous allons être seuls.
Willem montra de loin Tristan, ce qui signifiait ; Et lui qui reste ?
Mais Euphrasie rassura son amant par un sourire qui acheva de convaincre Tristan qu'elle ne le soupçonnait pas assez fin pour avoir deviné son intimité avec le commis.
— Voilà un sourire dent je me vengerai, pensa notre ami. — Je vais à Harlem, avait répondu M. Van-Dyck; je ne suis pas fâché de voir mes autres magasins. — Tout a fort bien été pendant votre absence, dit WiUem. — N'importe, cela me promènera. J'irai à pied jusqu'au port de Harlem ; là, je prendrai la voiture, et je serai ici ce soir poiu" dîner. Si à six heures précises je ne suis pas arrivé, mettez-vous à table; c'est une habitude ici de n'attendre personne, ajouta M. Van-Dyck en s^ tournant vers son nouvel hôte, pas plus le maître et la maîtrtsse de la maison que les autres. — Me voilà prévenu, fit Tristan. — Et maintenant, ma chère amie, je te quitte.
Et M. Van-Dyck se leva, et prenant la main de sa femme Tembrassa sur le front, ce qui fit pousser un soupir de jalousie à M. Willem, tandis que l'épouse résignée lui souriait pour sa récompense.
M. Van-Dyck descendit.
Tristan, qui désirait avoir quelques renseignements sur les lettres qu'il avait à écrire, l'accompagna jusqu'à la porte. Arrivé là, M. Van-Dyck s'arrêta, et poussant la porte de la cuisine, il dit à Athénais :
— A six hem-es précises, mon enfant, n'oubhez pas. — Non, monsieiu-, soyez tranquille, dit en se retomnant la gresse tille aux grands yeux noirs et maUns, et qui, après la scène de la \eille, parut, éclauée qu'elle était de l'amour du maître, une assez belle créatiu'e à Tristan.
M. Van-Dyck échangea avec elle un sourire qui n'était pas celui d'un maître de maison qui commande le dîner à sa i'inière; puis serrant une dernière fois la main de Tristan, il sortit après avoir allumé le cigare Quotidien.
— Mo''iSÎeur, dit Athénaïs en appelant Tristan qrii s'apprêtait à remon er, monsieur?
■j'ristan revint sur ses pas.
— Que me voulez-vous, mon enfant? dit-il, donnant à la cuisinière le même titre que lui donnait monsieur V;m-I)y' k. — Monsieur, reprit Athénaïs en se rapprochant de celui qu'elle avait appelé, si en France vos habitudes de repas n'étaient '/a? les mêmes qu'ici, il ne faut pas vous gêner. — Merci. — Si le matin avant onze heures vous voulez prendre une tasse de lait, ou de café, ou de chocolat, dites-le-moi, je vous ferai monter cela dans votre chambre. — Grand merci, mon enfant, je n'ai faim qu'à onze heures.— Peut-être aviez-vous l'habitude de souper? — Du tout. — Ne vous gênez pas, je vous préparerai sur le coup de dix heures une bouteille de Bordeaux et une volaille ; qu'en dites-vous? — Je vous remercie mille fois, mon enfant, je ne soupe jamais. — Enfin, continua la prévenante fille, si le désir vous en vient, vous n'avez qu'à me le dire à moi, à moi seule, et j'aurai soin de vous; c'est monsieiir qui me l'a recommandé. — Merci. — A votre service, acheva la grosse fille d'un ton moitié humble, moitié protecteur. A votre service.
Et elle rentra dans sa cuisine, d'où, comme on le devine, elle s'était, grâce à l'amitié du maître, taillé son petit royaume dans la maison.
En effet, personne n'avait le droit de donner des ordies à Athénaïs que M. Van-Dyck ; soit que l'on soupçonnât la.protection immédiate du négociant, soit qu'on n'eût jamais eu à se plaindre de la table, personne, nous le répétons, pas même Euphrasie, qui dominait M. Van-Dyck, pas même M. Willem, qui devait dominer Euphrasie, n'avait de droits sui- Athénaïs.
C'était donc une faveiu" toute particulière qu'elle faisait à Tristan en se mettant ainsi à son service, et il fallait ou que M. Van-Dyck l'eût bien recommandé, ou qu'il se recommandât bien lui-même.
C'était en faisant ces réflexions que remonUiit Tristan, lequel, désireux d'être bien avec tout le monde, faisant grand bruit en remontant de façon à prévenir de son retour Euphiasie et Willem, et pour que les deux amants , dans le cas oij ils eussent déjà profité de l'absence de M. Van-Dyck, sa rappelassent qu'il y avait encore dans la maison quelqu'un dont ils devaient naturellement se cacher.
Tristan entra dans la chambre au moment où Willem s'apr
prêtait à prendi-e congé d'Euphrasie qiii faisait de la tapisseri».
— Je vous attendais, monsieur, fit madame Van-Dych. Tristan s'inclina.
— Et moi, je vous quitte, dit Willem ; je vais à mon bureau Willem salua et sortit.
— Cest un bien charmant garçon que ce M. Willeu , -Mi Tristan «— C'est vrai, répondit Euphrasie avec une rougeur imperceptible. — Tout le temps qu'a duré la route, M. Van-Dyck n'a cessé de me faire l'éloge de ce jeune homme, et je puis dire que cet éloge était bien mérité. — C'est un homme bien loyal, et en qui mon mari a pleine confiance. — Cela se voit tout àt suite, il ^ une figure franche, ouverte, distinguée.
Et Tristan, satisfait de cet éloge qui devait le mettre au mieux avec la sentimentale épouse de M. Van-Dyek, changea la con- ^rsation, afin de ne pas paraître appuyer trop visiblement sur les qualités du commis.
— Vous serez assez bonne, d\t-il, madame, pour me dire dans quel sens que je dois écrire à MM. Schmidt, Antonini et William.
Euphrasie sortit d'une sorte de rêverie où l'avaient plongée les compliments de Tristan à propos de Willem, et jetant sur notre héros un regard de reconnaissance, elle lui dit :
— Paidonnez-moi, je suis si distraite que j'avais oublié ces lettres.
Et se levant, elle alla prendre dans la chambre de son mari des papiers qu'elle rapporta.
Pendant ce temps Tristan s'était dit :
— Décidément elle aime passionnément son Willem.
Et comme, après tout, peu lui importait qu'elle aimât ou n'aimât pas ce commis grassouillet, il se mit à considérer la tapis*^ série qu'Euphrasie était en train de fau'e.
— Vous regardez cette niaiserie, dit en rentrant madame Van-Dyck d'un air et d'un ton prétentieux. — J'admirais, madame. — Vous êtes trop bon, c'est gentil, voilà tout. — Voua êtes trop modeste, c'est adorable.
Euphrasie remercia Tristan a^cc force manières.
— La tapisserie, dit-elle, est ma grande ressource contre l'ennui. — "Vous ennuyez-vous donc quelquefois? — Souvent. Ainsi TOUS trouvez cet ouvrage bien fait? — Merveilleux. — Tant mieux, ce' sont des bretelles pour M. Willem. — M. Willem est un heureux. — Il est si bon, si prévenant pour mon mari et moi, que de temps en temps je lui fais quelque cadeau pour le remerr
Si6 AVENTURES
cier, et comme c'est le caractère le plus désintéressé, ces petits cadeaux, qui viennent de moi, lui sont plus sensibles que s'ils étaient d'un grrind prix. — Je comprends cela, madame. — Si vous voulez, monsieur Tristan, tous pouvez rester à écrire à côté de moi pendant que je traTaillerai. — Avec plaisir, madame. — Voici les lettres auxquelles il faut répondre. Mon rnari consent aux fournitures qu'on lui demande, et n'attend qu'une lettre d'avis pour les expédier. — Fort bien, madame; je n'ai rien à écrire autre que cela? — Rien.
Tristan prit l'encrier, du papier, des piumes, et, s'asseyant auprès de la table, se disposa à écrire.
Au moment où il s'était assis, il avait vu madame Van-Dyck échanger un regard des plus langoureux avec Willem, qui, assis dans son bureau près de la fenêtre, pouvait parfaitement correspondre avec la maîtresse, sinon par la voix, du moins par le geste.
Euphrasie avait remarqué que Tristan avait pu la voir, et elle lui avait dit en faisant un second mouvement de tête, mais d'un sens bien différent :
— Je dis bonjour à mon fils qui joue dans le jardin. Tristan s'était alors assis, ce mot d'Euphrasie lui interdisant
toute supposition.
En effet, M. Edouard jouait dans le jardin. Seulement, dans la position où il était, il ne jxiuvait voir sa mère.
Tristan ne se contenta pas moins de cette raison, et commença 8a correspondance.
Il l'eut bien vile terminée, et en lut en français le sens à madame Van-Dyck.
— C'est parfait, dit- elle, et vous îillez sauver de grands embarras à mon mari, si vous voulez bien quelquefois lui rcndi'ele môme service qu'aujourd'hui.
Lt cette femme, prétentieuse jusqu'auridicide, compliqua cette phrase bien simple d'un regard que les yeux gardent ordinairement pour les expansions du cœur.
Tristan, qui commençait à se fiire aux habitudes d'Euphrasie, ne fut pas surpris de cette façon de parler, et se contenta de la remercier tout simplement, san» juger à propos de la regarder, pour cela, comme Werther regardait Charlotte.
— Puis-je vous être encore bon b. quelque chose? ajouta-t-il. — Non, tout ce que vous pouviez faire aujouid'hui vous l'CsTOX fait; voudriez-vous déjà me quitter?
Et Euphrasie dit celte phrase du ton dont une autre eût dit; je me sens mourir!
— En aucune façon, madame, et si je ne vous ennuie pas, je serai flatté de rester en votre compagnie. — Que vous êtes bon!
Et un sourire de reconnaissance, comme elle eût pu en donner un à quelqu'un qui lui aurait sauvé la vie, passa sur les lèvres de madame Van-Dyck.
— Et quand je pense qu'on dit les Françaises prétentieuses! pensa Tristan — Racontez-moi donc, monsieur Tristan, comment vous avez fait la connaissance de mon mari.
Tristan raconta.
— C'est étrange! dit madame Yan-Dyck; il y a des destinées étranges !
Et elle pamt réflécliir profondément, comme si ce récit de choses fort ordinaires l'eût vivement impressionnée.
— Elle tient évidemment, pensa Tristan, à ce que la conversation prenne une tournure sentimentale; étudions. — En effet, reprit-il en poussant un soupir, qui m'eût dit que je viendrais en Hollande et que je ferais partie d'une maison si hospitalière et si bienveillante !
Et, pour flatier Euphrasie, Tristan poussa un second soupir.
— M. Van-Dyck m'a dit que vous lui aviez plu tout de suite -^ Et moi, madame, j'éprouvai instantanément une grande sympathie pour lui. — Il est bien excellent, n'est-ce pas? — Oui, madame, c'est une nature d'élite.
Euphrasie soupira de couveau.
— Avant dix minutes, se dit Tristan, elle m'aura dit pis que pendre de son mari. — Vous avez beaucoup voyagé, monsieur Tristan? — Oui, madame. — Et beaucoup vu, par conséquent'
fristan fit un signe affirmatif.
— Eh bien! avez^vous remarqué une chose bizarre? — Laquelle? — C'est que, presque toujours, le tiasard s'amuse à associer deia natxues, qui prises séparément sont presque parfaites, et qui associées l'ime à l'autre sont en désaccord. — C'est vrai, madame. — C'est ainsi que je m'exphque la haine qu'a parfois une femme pour son mari, aimé et estimé d'ailleurs de tout le monde. — Vous accusez de cela le hasard ; les parents y sont bien i?our quelque chose. — C'est vrai, monsieur Tristan, c'est bien vrai ce que vous ^ites là, et cela me prouve que vous avez fait une longue étude uu cœur humain.
Et Euphrasie recommença de soupirer.
Tristan prit un air triste.
— Aiiisl, continua madame Yan-Dyck, raon m^ri e?t bien La meillem- hiomme du monde. — Bon, pensa notie ami, voilà les eonlidcnces qui viennent. — Honorable, continua-t-elle, plein de cœur pour ses amis, méritant d'être aimé de ceux qui le connaissent comme il l'est. Eh bien , me croirez-vous" <êt je vous dis cela parce que, je ne sais pâUifjuoi, mais vous m'êtes tout sympathique et je vois déjà en vous un vieil ami; eh bien, me croirez-\ous? je n'ai pas toujours été heureuse avec M. Van- Dyck. — Que me dites-vous là, madame? lit celui qui écoutait d'un air d'jtonnement et de sm'prise compatissante. — La vérité pm'e, monsieur Tri«tan, la vérité triste, hélas ! M. Van-Dyck est un homme de commerce avant tout, un homme qui pouvait rendre heureuse une femme de quarante ans, par exemple, mais incapable de faire le bonhem' d'une jeune fille comme j'étais lorsque je l'épousai, car je n'avais alors que seize ans. — Comment, madame, dit Tristan, vous avez déjà vingt-six ans! vous paraissez vingt-deux ans à peine, et lorsque je vis le grand garçon qui joue dans le jardin, je ne voulais pas croire que ce fût votre fils, et j'aurais parié que c'était votre frère.
Madame Van-Dyck, qui avait bien trente-cinq ans, ne se sentit pas d'aise à ce compliment, et les regards dont elle avait jusqu'alors gratifié Tristan n'étaient rien à côté de celui dont elle le paya en ce moment.
— Oh! Français flatteurs, que l'on vous reconnaît bien! ditelle. — Moi, flatteur, madame! Oh! vous ne me connaissez pas. ^ Oh! je sais bien ce que je suis. Je sais bien mon âge, et nonseulement je parais bien mes vingt-sLx ans, mais encore j'en parais bien tiente. — Vous voulez rire, madame. — Hélas! j'ai tant souffert !
Et tous les sou pirs qu'avait j usque-là poussés madame Van-Dyck n'étaient rien à côté de celui qu'elle poussa avec cette exclamation. ■ — Pour peu que ça continue ainsi, pensa Tristan, la maison ne promet pas d'être toujours drôle. Vous avez soufTert? reprit-il, et quel démon jaloux de votre beauté, madame, a pu ternir les fleurs de votre route et les jours de votre vie? Après quoi Tristan se mordit les lèvrei, ce qui est, comme on le sait, une façon commune de s'empêcher de rire. — Vous doutez, parce que, comme tous, vous vous fi», z <xm calme de la sm-face sans regarder au fond. — Pai'donnez -moi cette réflexion, madame; maij en quoi avez-vous pu être malheureuse? votre maii vous aime.
vohe fils vous adore, vous êtes jeune, vous êtes riche, tous êtes belle, les hommes vous admirent ou ils n'ont pas d'yeuX;, les femmes vous envient ou elles n'ont pas d'amour-propre. Que pouvez- vous désirer de plus? — Et comptez-vous pour rien, monsieur, d'avoir vu détruire, les uns après les autres, tous les »êves de sa vie, si belle qu'elle vobt. paraisse? Croyez-vous que lorsque j 'étais jeune fille, c'était cette existence-là que j'ambitionnais pour l'avenir? Ah ! mes rêves déjeune fille, où êtes-vous? Et Euphrasie laissa, après avoir levé les yeux au ciel, retomber mélancoliquement sa tête sur son sein, ce qui, dans tous les pays du monde, est un signe évident de tristesse.
— Voilà, ou je ne m'y connais pas, se dit Tristan, une ridicule et désagréable dame ; si le mari m'eût prévenu de cela^ je ne sais pas trop si je serais venu. Pauvre M. Willem!
Et Tristan, avec une mine de circonstance, se disposa à écouter ce que madame Van-Dyck avait encore à lui dire
— Avez-vous jamais aimé, monsiem* Tristan? reprit Euphrasie. — Oui, madame. — Souvent? — Une fois.
Madame Van-Dyck parut regarder le jeune homme avec admiration,
— Ah ! que c'est bien cela, dit-elle, de n'avoir jamais aimé qu'une fois ! Et elle vous aimait, elle? — Je le crois. — Et maintenant? — Maintenant, elle est morte, — Pauvre jeune homme !
Une larme commandée brilla dans les yeux d'Euphrasie.
— C'était une jeune fille que vous aviez enlevée peut-être? reprit madame Van-Dyck, espérant trouver du roman dans la vie de Tristan. — Non^ madame, c'était ma femme. — Votre femme? — Oui. — Vous aimiez votre femme ! 11 y a donc au monde des femmes mariées que leur mari aime ? — Vous devez en douter ffioins que personne, madame, car votre mari vous adore.
Madame Van-Dyck secoua la tête
— Oh! ce n'est pas la même chose, dit-elle. Avant d'épouser votre femu e vous lui faisiez la coiu", n'est-ce pas? — Certain emeni. — Le soir vous vous promeniez tous deux dans des allées ombreuses t retirées? — En effet. — Elle vous serrait la main, et la nmt rêvait de vous comme vous rêviez d'elle? — C'est cela même. — Hélas l
Ud souçir.
— Mais ce bonheur que vous détaillez si bien, madame:, vous l'avez éprouvé comme elle. — Non, et ce bonhexu" est un bien li'autrefois qui n'a pas encore eu de réalité.
Voilà un mot qui n'est pas flatteur pour M. Willem, pensa Tristan.
— Mais en échange de ce bonheur que vous regrettez de n'avoir pas eu, madame, ajouta- t-il tout haut, vous avez eu le bonheur du foyer, la joie de la famille, la sérénité de la fortune. Si votre passé, et à votre âge, madame, on n'a pas encore de passé, si votre passé a été sans passion, c'est-à-dire sans orage, votre avenir est sans inquiétude. Dans le chemin de votre vie, où chaque jour vous porte sans secousse au lendemain, votre horizon se renuuvelle toujours aussi pur et aussi chaud que la veille; enfin, n'ayant eu que le rêve de l'amour, vous n'en avez pas eu les désiLusions, les souvenirs et les regrets ; et moi qui suis du même âge que vous, madame, si l'on me donnait à choisir entre votre bonheur et le mien, je choisirais le vôtre, car vous, vous croyez encore, et moi, je ne crois plus.
Puis il se dit à lui-même :
— Si elle aime le sentiment, elîe ne se plaindra pas que je lui en refuse. — C'est précisément un de ces orages, un de ces amours terribles que j'eusse voulu avoir, risque à en mourir, risque à en souffrir éternellement. Enfin, j'eusse tout préféré à cette existence monotone pour laquelle je n'étais pas faite. Songez donc, monsieur, qu'il y a dix ans que je vis de la sorte, et croyez-vous que ce soit une existence agréable poiu* une femme jeune et qu'on dit assez jolie, que de vivre entre un mari commerçant et un magasin de toiles? — Et les commis dont elle no parle pas, cette bonne madame Van-Dyck, pensa Tristan. — Ah ! si, au lieu d'un mari positif, reprit Euphrasie avec une fausse exaltation, j'avais trouvé un mari amoureux comme vous, j'aurais été bien heureuse ! car vous me paraissez être un de ces hommes qui aiment profondément. — ilolà! se dit Tristan voyant de quels i égards Euphrasie accentuait sa phrase. Madame Van-i3yck voudrait-elle déjà tromper M. Willem? Cest vrai, madame, continua-t-il à haute voix, j'aimai profondément, mais les amours semblables à celui que j'éprouvai brûlent le cœur, dont ils ne laissent qu'un monceau de cendre qui ne cache plus aucun feu.
Et Tristan trouva fort adroite cette phrase stupide qu'il ne-
natt de dire d'une voix de componction, et qui tendait à désillusionner complètement Euphrasie sui' son compte, dans le cas, peu supposable cependant, où celle qui ne le connaissait que depuis If veille, se fût senti tout à coup pour lui cette passion qu'elle regrettait tant de ne pas avoir éprouvée.
Euplirasie continua sa tapisserie, mais ses yeux, au lieu de se fixer sur le bureau de Willem comme auparavant, se portaient furtivement sur Tristan, qui, une plume à la main, dessinait sur le papier blanc qui lui restait.
— Que faites-vous là, monsieur Tristan? dit Euphrasie. — Je dessine cette partie du jardin, madame, à laquelle s'adosse cette vieille maison qui a beaucoup de caractère. — Il faut que je vous demande quelque chose, monsieur Tristan. — Demandez, madame. — Me Taccorderez-vous? fit Euphrasie en réunissant tous les charmes de son sourire et de son regard. — Pouvezvous en douter, madame? — Je n'ose.
Et Euphrasie faisait une de ces petites moues si charmantes chez les naïves enfants de quinze ans, si ridicules chez les femmes prétentieuses de trente-cinq.
— Osez, madame, répondit Tristan, que cette scène n'amusait guère, et qui commençait à trembler sérieusement que ce qu'il croyait de la coquetterie ne fût quelque chose de plus avancé. — Eh bien, monsieur Tristan, je voudrais que vous me fissiez mon portrait. — Avec plaisir, madame, et même avec reconnaissance, car un peintre est fier et heureux d'avoir à reproduire un gracieux visage. — Vous êtes trop bon. Ainsi vous consentez? — Maintenant j'exige. — Vous êtes charmant.
Et madame Van- Dyck tendit à Tristan sa grosse main, sur laquelle il posa ses lèvres.
— Ainsi, c'est chose convenue, et, à compter d'aujourd'hui, je suis à vos ordres. — Dès demain si vous voulez. — Comme il vous plaira. — Seulement, je vous recommande le secret. — A l'égard de M. Van-Dyck? — A l'égard de tout le monde. — Soyez tranquille, madame, personne n'en saura rien. — Ce sera une miniature, n'est-ce pas? — Oui, madame, im de ces portraits, répondit Tristan avec intention, qui passent, sans qu'on les voie, d'une main dans ime auti-e, et qui peuvent, sans qu'on les y soupçonne, rester toute la vie sur le cœur. — Vous devinez tout, fit Euphrasie avec une imperceptible rougemr et un regard confidentiel; il n'y a pas moyen de rien vous cacher; oui, c'est un semblable portrait que je veux.
Et Euphrasie jeta vers la croisée un regard que rcçut Willem, et qui voulait dire :
— le m'occupe de vous. — Enfin, se dit Tristan en se levant, j'en serai quitte pour un portrait. — Eh quoi ! vous vous levez! s'écria madame ^an-Dyck du ton dont elle eût pu dire : Comment, votre mère est morte? — Oui, madame. — Vous sortez? — Non, madame, je vais rejoindre monsieur votre fils, à qui je dois donner la première leçon aujourd'hui. — Et, povu rejoindre le fils, vous abandonnez la mère? — Il le faut, madame. — Allez donc, monsieur Tristan ; mais, aussitôt la leçon finie, re- Tenez auprès de moi causer un peu ; il n^y a vraiment qu'avec les Français que l'on cause. — Si vous le permettez? — Je l'crdonne.
Madame Van-Dyck tendit de nouveau sa main à Tristan, qui subit cette dernière épreuve avec sa résignation ordinaire, et jui parvint enfin à sortir de cette chambre, à la porte de laquelle il poussa un soupir qui ne laissait aucun doute sur la satisfaction qu'il éprouvait à être libre.
Qusmt à Euphrasie, lorsqu'elle fut seule, elle se leva à son tour, se plaça devant sa glace, afin de voir si, pendant cet entretien, rien ne bronchait dans sa toilette; puis, après s'être contemplée avec admiration, elle se sourit de la bouche et des yeux, étudia si ce sourire lui allait bien; et, reprenant auprès de la fenêtre sa place et son ouvrage, elle envoya à Willem une seconde édition de ce sourire qu'elle venait d'étudier et qu'elle avait hâte de mettre en circulation.
Willem fut, à ce qu'il paraît, de l'avis de sa maîtj'esse, car jamais visage de Hollandais amoureux ne s'illumina d'une joie pareille à celle que sembla éprouver le commis à la vue de la figure souriante d'Euphrasie.
Tristan n'eut garde de terminer vite la leçon de M. Edouard. Il fit monter l'enfant dans sa chambre, et, lui faisant tourner le dos à la fenêtre, il put suivre les œillades de Willem et d'Euphrasie, œillades devenues 4e plus en plus sentimentales depuis que madame Van-Dyck ne se croyait plus surveillée.
11 sembla même à Tristan qu'elle lui annonçait la nouvelle du portrait, il en jogea du moins ainsi par les gestes de satisfaction auxquels se livra le commis, au risque de faire craquer les entournures de son habit, ce qui allait évidemment arrivgr pov;r peu (ju'il continuât ses évolutions.
Cependant notre héros, qui n'avait plus rien à apprendre à
l'eiidroit des amours illicites de Willi m ei d'Eupnrasie, voulant donner consciencieusement sa leçon au fils de cette dernière, resta bien con\^incu, après nombre de questions, que l'enfant ne savait absolument que lire et écrire, et qu'il possédait encore cette dernière science assez imparfaitement, ce qui lui faisait doter \es^ mots qu'il -écrivait d'une orthographe bizarre et inaccoutumée. Tristan poussa, lui aussi, un soupir en songeant i l'iiorizon pi se déroulait devant lui, mais enfin, le commencemewt seul nUaJt sans doute lui paraître difficile, et, ime fois habitué aux coquetteries de la mère et à l'ignorance du fils, la maison du Canal des Princes ne lui serait peut-être pas trop désagréable. Tl paraît cependant que, de ces deux inconvénients, Tristan préférait le second, car, au lieu de retourner écouter les langueurs de madame Van-Dyck, il resta jus|u^au dîner 4 écouter les bêtises de M. Éd- nard.
M. Van-Dyck rtdnt comme il l'avait promis. Tout le temps que dura le repas, Tristan put voir WiUem contempler Euphrasie comme Paul contemplait Virginie.
Du reste, le cemmis, qui était parvenu à oser parler, ce qui l'avait fait assez rougir pour qu'on le lui pardonnât; W^illem, disons-notis, semblait avoir pris Tristan dans une affection particulière. De l'admiration qu^il avait éprouvée d'abord, au lieu de passer directement à l'envie, comme font les natures basses, il en était venu au désir d'une amitié réelle entre sou nouveau collègue et lui ; il espérait dans cette amitié, car nous ne voulons pas lui retrancher l'ogoïsme inhérent à la nature humaine, prendre un peu de cette distinction et de cette supériorité française qui distinguaient Tiistan. Celui-ci avait compris tout de suite le désir cW Willem, et il avait fait tout ce qu'il avait pu pour mettre le conunis à son aise, car, n'ayant aucune envie d'aller sur ses brisées, il tenait à s'en faire un ami.
Malheureusement, nous le répétons, Willem était timide, les , vances de Tristan l'avaient ernbairassé, et aussi gêné dans sa langue que dans ses habits, il n'avait jamais pu donner, ay jeune homme, toute l'expansion de son enthousiasme. Il avan donc fallu que Tristan devinât ses sentiments dans les regard; kt dans les sourires de Willem, lesquels, il faut le dire, du reste ne laissaient rien à désuer pour la grâce et la bienveillance
Ainsi, Tristan était devenu le véritable rival d'Euphrasi?; Willem regardait, il est vrai, sa maîtresse avec amour, niais H regardait Tristan avec admiration; il donnait tout sou ce-; r i la
254 AVENTURhlS
beauté de sa maîtresse, mais il donnait tous ses yeux à la toilette de son ami. Ainsi, chaque matin, lorsque Tristan paraissait, Willem accourait, et si Tristan avait une autre cravate ou un autre gilet que la veille, Willem le contemplait comme un aveugle guéri contemple le jour; et, s'approchant de lui, il lui disait:
— Monsieur Tristan, que vous avez une jolie cravate! — Monsieur Willem, disait Tristan, j'ai les deux pareilles; voivlez-Yous me permettre de vous en offrir une? — Je ne sais si j« dois. — Acceptez, disait Tristan, ce sont des objets qui vienncirt de France et que vous ne trouveriez pas ici.
Willem se confondait en remercîments, et Tristan voulait non-seulement que le commis acceptât la cravate, mais encore il tenait à la lui mettre, et ces jours-là étaient des jours heureux pour Willem,
Cependant, comme notre Hollandais était un garçon foi' i délicat, il ne voulait rien accepter sans rendre, il faisait donc, en échange de cciu qu'il lecevait, des cadeaux du même genre à Tristan. Seulement, comme il craignait loujoui's de ne pas avoir choisi dans le goût de celui à qui il voulait oITrir, c'était le plus souvent des cravates noires ou des gilets de coulcui- foncée qu'il achetait pour Tristan, lequel se récriait sur leur beauté et les mettait aussitôt.
Il avait, du reste, comme nous l'avons déjà dit, une grande sympathie poui' Willem. Cette nature franche, expansive jusqu'aux larmes, naïve jusqu'à aimer Ku[ihrasie, lui plaisaiij puis il sentait instinctivement que Willem l'adorait et iju'il se \etterait dans le feu poiu- lui, ce que de son côté Tristan n'eût »as manqué de faii'e pour Willem.
11 y a véritablement dans les natui es les plus opposés, les plus liétcrogcnc.« des attractions presque incompréhensibles. Ainsi, ji deux hommes semblaient ne devoir jamais se comprendra, si d'îujc caractères .-cmblaienl ne devoir jamais se toucher, ou se touchant se rejeter loin l'un de l'autre, c'étaient Tristan et WilJem.L'un éh'gantde formée, l'autre lourd de tumnure; l'xm mi.^ en homme du monde, l'autre mi.-^ en commis prétentieux; l'un spirituel et plein d'atlra»';^, l'autre n'osant parler et doutant de lui; l'un, <:nfin, assez scepticjue à l'endroit des femmes, l'autre assez croyant pour aimrr madame Van-Dyk.
Kh bien, cependant, ces deux hommes avaient un signalement commun aurfiiel ils s'étalent reconnus, et ce sigualemeut c\i-
tait le cœur. Si bien que se sachant bons tous deux, Tun cessait d'êlre plus et l'autre cessait d'ètie moins; alors Willem ne .lieltait pas de honte à admirer chez Tristan les mérites exté îieurs que celui-ci possédait et qu'il voulait lui emprunter, et celui-ci ne mettait pas d'orgueil à les posséder, et se faisait même un plaisir- de les inoculer le plus doucement possible à jon ami.
Puis, comme une créature humaine ne peut être entièrement aéshéritée de Dieu, elle a toujours en elle quelque qualité cachée qui se dévoile un jour. Il suffit pour cela d'approcher la lumière de cette pierre précieuse qu'il faut aller chercher au fond de l'âme comme la perle au fond de l'Océan. S'il n'y avait jamais eu de plongeurs, il n'y aurait jamais eu de perles.
Tristan avait donc d'abord, en plongeur habile, découvert le tœur sans défaut de Willem. Mais il ne s'en était pas tenu là, et il s'était dit : « A côté de celte mine d'or, il doit y avoir quelque filon qui me conduira à quelque autre mine. »
Il ne s'était pas trompé.
Ainsi Wilkm, qui, lorsqu'il ne parlait pas ou qu'il voulait parler, puuvait, nous l'avouons, paraître ridicide à quiconque était lî, ne manquait pas d'une certaine lofiique et d'une remai'qual)le raison lorsqu'il parvenait à formuler sa pensée : ce qui lui coiîlaitle plus, c'était la première phiase; puis une fois cette première phrase dite, xme fois cette première barrièi ^ qui arrêtait la parole levée, on était tout étonné, au milieu de la rougeur qui couvrait encore les joues du commis et de la crainte qui voilait encore un peu sa voix, de trouver une grande lucidité d'esprit et même une science remarquable.
Aussi Tristan, qui, lorsqu'il avait vu pour la première fois Willem ouvrir la bouche sans oser parler, avait eu grande envie de rire, prenait plaisir maintenant à écouter le commis. Il Vavait mis à l'aise par des signes d'assentiment, par des paroles encoui ageantes. 11 l'avait flatté comme «jn tlatte le cheval poltron qui n'ose passer dans les endroits difficiles, ec peu à peu Willem, reprenant le courage que l'arrivée inalleudue -ie Tristan lui avait fait perdre, redevenait un de ces convives qui, s'ils n'étonnent puS, se font du raoms écouter avec plaisir.
C'était à celte nouvelle découverte que le rapprochement avait
•'eu lieu entre les deux jeunes gens, non pas ce rapprochemeiii
factice des mains qui se rompt poui'un caprice et dont l'expan-
?ion n'est qu'une parole, mais ce rapprochement des coeurs qui
fait que, fans se le dire, on peut compter l'un sur l'autre, et que s'étant tacUement compris on peut, au jour voulu, venir se demander un service qu'on est sûr de ne pas se voir refuser.
11 ne faut pas crou-e pour cela que Willem et Tristan fussent des insépai cibles, pas le moins du monde. Ils se voyaient à peine deux heures par jour, mais ils s'abordaient cordialement, et chaque fois qu'ils se voyaient, ils étaient heureux de se voir. Voilà tout.
Mais, nous direz- vous, pourquoi, puisqu'il es* si bon, «•! nol)le, votre monsieur Willem, pourquoi consent-il à tromper l'homme dont il dépend, en étant l'amant de su femme ?
A cela je vous répondrai :
Un mari n'est trompé que lorsqu^il croit à l'amour de sa femme, qu'il aime sa femme et qu'il ignore qu'elle en aime un autre. Mais qui vous dit que M. Van-Dyk fût de ces maris-là?
Et puis quand vous voyez un lac transparent et frais qui vous reflète et vous désaltère, près duquel vous trouvez de l'ombre si vous en voulez, et d'un autre côté le soleil si vous l'aimez mieux, vous inquiétez- vous des quelques herbes vaseuses (ju'il peut cacher sous sa riche transparence et sa fraîche limpidité ?
"il y avait dans 1 amour du commis pour la femme du marchand de toiles tant de jeunesse même, tant de confiance ingémie, que cette haison, qui semblait d'abord ridicule, finissait, à force de bonlieur et de foi, par inspirer le respect à Tristan, qui comprenait qu'il n'y avait qu'une nature évangéliquement bonne qui pût prendre au sérieux un semblable paradoxe, et au lieu d'en rire il ne s'en attachait que davantage à son ami. Puis la tianquillilé complète de la maison semblait reooser sur cet amour, l'harmonie régnait partout. M. Van-Dyck^ qui eût craint peut-être un scandale, trouvait charmant tout ce que faisait la bonne, qui faisait ce qu'elle voulait j Euphrasie, qui avait tout intérêt à ménager scn mari, approuvait tout ce que faisait M. Van-Dyck; Willem, qui n'avait d'yeux, de pensée et d'âme que pour sa maîtresse, trouvait chef-d'œu*re tout ce qu'elle faisait; et Tristan, qui avait besoin de tout le monde, savourait lacuisiae delà bonne, admirait les spéculations du raaii.
souriait à l'esprit de la maîtresse et adorait la bonhomie de l'amant.
Cependant il était quelquefois forcé d'aller chercher des distractions au dehors; car lai n^avait ni habitude ni amour dans Ja maison, et lorsque M. Van-Dyck était à la cuisine et que !il. Wilîem était au salon, il ne lui restait plus qu'à former an groupe à part avec M. Edouard, lequel était un désagréable peut garçon. Il en résulte que notre ami, qui n'eût pas été lâché que la Providence lui envoyât aussi une compagne, pouivu qu'elle ne ressemblât ni à l'un ni à l^autre des deux types qu'il avait sous les yeux, sortait après son dîner, fumait un cigare, dans le nuage odorant duquel il cherchait toujours la divinité qu'il attendait.
Malheureusement ses espérances et son cigare s'en allaien' en cendres, et les seules figures qui lui apparaissaient étaient celles de Louise, dHenriette et de Léa.
C'était surtout cette dernière qui le poursuivait. Plus le temps s'écoulait et mettait une barrière entre elle et lui, plus il la regrettait et plus, comme toujours, elle lui apparaissait douce, charmante, et sm^tout originale. 11 se reprochait donc souvent de l'avoir si brusquement quittée, se disant que ce n'était pas ion semblable dénoûment qu'il devait donner aux sacrifices que lui avait faits la jeune fille.
Il faut le dire à la honte de notre nature, mais ce n'est que lorsque plus tard l'homme est isolé, qu'alors il se souvient de sa maîtresse et des heures douces, lumineuses et charmantes que, comme rétoile du matin, elle amenait avec elle; et, cependant, lorsqu'on était l'amant bienheureux de cette ombre adorable qu'on regrette, on s'était fait une telle habitude du bonheur quotidien qu'elle apportait, qu'on s'en lassait quelquefois, et qu'on regardait comme monotone ce qyi n'était qu'harmonieux
Ur l'existence de Tristan, toute uniforme, toute piacide, toute béate qu'elle était devenue, manquait un peu d'originalité et d'incidents. Certes, l'étude de cette maison nouvelle, si heureuse, par ce qui, dans d'autres maisons, constitue les quereUes et les divorces, avait été chose fort curieuse Jabord. îiais puisqu'on se lasse bien d'un amom-, on peut tien se fatipier d'une étude, surtout quand cette étude se résiune sur une cuisinière, un marchand de toile, sa femme et un commis. Iristan n'était pas d'un âge, d'une éducation, d'un caractère
à accepter longtemps celte vie plane et régulière ou, du moins, il lui fallait, comme nous croyons l'avoir dit, qu'.'lque cum- [L^nsation extérieure, personnifiée dans une femme; mai'^ daiiî une femme véritable, qui lui rappelât tout à fait Henrioi. Louise et Léa.
C'était à toutes ces choses qu'il pensait lorsqu'il faisan le porirait de madame Van-Dyck, et quand les yeux, qui cherchaient ce point impalpable sur Iccjuel se fixait sa pcii'ie, s'arrêtaient par hasard sur Willem et Euphrasie, qui, s'il-, ne se touchaient de la main, se rapprochaient par le regard ; il erbilionnait alors la nature hem'euse de ce commis joufflu qui était pris, avec tant de bonheur, pour maîtresse une aussi r.dicule créature que madame Van-Dyck.
Vous comprenez facilement que la pose que cherchait Euphrafic pour sa miniature n'avait pas été une petite affaire. Il avait fallu que le peintre lui fit connaître celle de toutes les vierges de Raphaël; car c'était dans une posture pareille qu'elle voulait sans cesse s'oflrir aux regards de M. Willem. Notre ami n'avait pas eu grand'peine à la dissuader ; toutes les vierges de Raphia ci ayant le saint Enfant auprès d'elles, et madame Van-Dyck ne pouvant, en conscience, prendie sur ses genoux M. Edouard pour ressembler à la Vierge à la Chaise.
Tous les peintres d'autrefois avaient été passés en revue, escortés de leurs œuvres. Titien la charmait, cette bonne madame Van-Dyck, et elle eût bien voulu être pour Willem cette Madeleine, dont le sein nu s'arrose de cheveux d'or ; mais il eût fallu dévoiler au peintre des merveilles cachées, et la pudeur d'Euphrasie surgissait toute armée et prête à combattre, quiind elle avait l'air de lui faire une semblable proposition.
Ils défilèrent donc tous, mais sans fixer l'incertitude d'Euphrasie ; les uns, comme Pérugin, Holbein et Raphaël, étaient h'op chastes pom un portrait d'amour illicite; les autres» :omme Titien, Giorgione et l'Albane, étaient trop nus pour u'i /Oitrait d'amour sentimental,
11 fallut donc tout bounujmerit prendre une pose du dixneuvième siècle, avec mie robe de la même époque. 11 fallut se résigner à être représentée en papillotes, avec une fleur dans les cheveux, la robe décolletée, les bras nus, le souriie languis» sant et l'œil humide.
Quand tout fut bien arrêté, Tristan se mit à l'œuvre.
Or Tristan était comme vous et comme moi. 11 avaji lu ia
DE QDATRE FEMMBS. 259
fable de l'âne qui veut imiter les gentillesses du chien, et il ne trouvait rien de plus sot ni de plus repoussant quo ce pastiche gi'ossier que la brutalité fait quelquefois de la grâce.
n s'ensuit que si son regard se tixait par nécessité sur madame Van-Dyck, sa pensée était ailleurs j et aillem's c'était, ou Je souvenir ou le vague.
Il en résiiltait que, répondant au milieu du silence à sa pensée et à ses souvenirs qui venaient lui bourdonner quelque chose clans le cœur, comme ces mouches d'été qui, au milieu de votre travail, vou; interrompent du petit bruit de leur^ ailes, il en risultait, dis-je, qu'il poussait un soupir réel, et qu'Euphrasis, qui se méprenait sans doute à la cause et au but de ce soupir devenait plus languissante et plus maniérée.
— Qu'avez-vûus ? monsieur Tristan, lui avait-elle dit, la première fois qu'elle l'avait entendu soupirer, vous paraissez triste.
Il est bien entendu que poui' dire cette phrase, elle avait phicé les lèvres plus que jamais, afin de ne pas laisser croire une minute au peintre qu'elle avait la bouche grande, et la question s'était fait jour en sifflant par une ouverture imperceptible.
Tristan, qui avait vu la difficulté qu'Euphmsie avait éprouvée à parler de la sorte, et qui la trouvait déjà bien assez ridicule, lui avait dit:
— Oh ! madame, il est inutile que vous vous gêniez pour parler. Je puis faire votre portrait, vous causant; et pourvu que vous ne perdiez pas trop la pose, tout ira bien.
Euphrasie avait rougi un peu de la remarque du peintre, puis elle avait repris avec une grâce inconnu} :
— Mais tout cela ne me donne pas la raison du soupir que' vous avez poussé tout à l'heure. Qu'avez-vous? prenez-moi pour votre amie, pour votre confidente, moasieur Tristan, et, £i vous avez souffert, racontez-moi vos souffrances ; nous autres femmes, nous nous connaissons mieux que vous ne nous connaissez, et il y a des blessures morales que nous pansons mieux que les plus grands philosophes.
Celte phrase était bien ordmaire et bien simple ; c'est pour rela que Tristan, étonné à la fois et de la phrase et de Tintonation, leva les yeux sur madame Van-Dyck, et en se demandant si par hasard, au milieu de ses ridicules, elle avait du cœur et s'il allait retrouver chez elle la même ns'.ure que cbc-i M. WiUem.
-SftO AVENTUKEb
Aussi voului-il récompenser cette découverte en répondant à Euphrasie, comme il eût répondu à une autre femme, et il lui dit :
— Je suis tristCj en effet, madame, parce qu'au milieu de votre bonheur à tous, mes souvenirs m'isolent.
Puis, ne pouvant résister au désir de la récompenser encore plus, il ajouta avec un sourire in^.érieur:
— Et parce qu'en vous voyant si belle, parce qu'en songeant que j! fais ce portrait pour quelqu'un qui vous aime, je me dis que vous et moi allons donner à quelqu'un un boniieur que personne ne me donne à moi, et ne me donnera jamais, sans doute.
Le regard de madame Van-Dyck glissa biùlaut »ous sa paupière à demi fermée, comme un rayon de soleil qui, passant entre les fentes d'un volet, n'en est que plus chaud et plus fort.
— Parce ijue, continua Tristan, qui était d'avis que dans ce monde il faut prendre son plaisir où on le trouve, et qui, dans ce moment, mettait son plaisir à ramener madame Van-Dyck à son ridicule de tous les jours, interrompu foiluilement par ime phrase simple; parce que, quand je vous vois si jeune et si belle, je me rappelle une ombre évanouie, presque aussi belle que vous, et que je ne revorrai jamais.
Le mot, presijue aussi belle que vous, tomba si perpendiculairement sur la vanité de madame Van-Dyck, qu'il alla jusqu'au fond, et en fit remonter la vase à la surface; si bien <\u'Euphrasie rougit de joie.
— Oh' non, dit-elle, en minaudant, je ne suis plus belle et fous vous raillez de moi. La moins jolie des femmes que vous avez aimées, car je suppose que vous en avez aime plusieurs, la moins jolie de ces femmes était encore mieux que je ne suis; mais les chai mes du visage ne val-nt pas les qualités du cœur, et l'on peut être consolé d'un amour par une amitié. Ditesmoi vos chagrins. — Ah çà, mais, pensa Tristan, serait-ce une bonne fenune? El il la regarda attentivement, comme s'il cherchait dans su figure un trait incompris, et que le pinceau ue pourrait rendre, sans que les yeiu l'eussent bien vu.
M.idamr Van-Dyck prit à la fois pom- enrichir sa pose, et pour compléter sa phrase, un sourire langoureux.
— Vous n'avez plus votre mère? ajouta-t-cUe. -» Non, madame. — Pas de frère, pas de sœur? — Non. — Pas de famille? -— Non, répondit tristement notre ami, car celte énuméralion
de sa solitude le jetait dans de sombres réflexions. — Pauvre jeune homme! Eh bien, je veux qu'ici vous retrouviez les affections qui vous manquent. M. Van-Dyck sera votre frère, moi votre sœur. Le voulez-vous?
Madame Van-Dyck parlait depuis quelques instants avec un accent si franc et si cordial, que Tristan se repentit tout à coup de l'avoir \Tie ridicule avant de l'avoir vue bonne, et il resta convaincu qu'il l'avait mal juge'e.
— Merci, madame, lui dit-il franchement alors, merci pour tout ce que vous me dites; car quoique je sois un peu aguerri aux soufFririces de ce monde, j'ai cependant des heures plus tristes et plus sombres que d'autres, et pendant ces heures-là, je vous demanderai la permission de me souvenir de ce que Yous m'offrez aujourd'hui. — C'est cela, et nous aurons de bonnes causeries, et vous serez le seul pour qui mes rêves d'autrefois et mes pensées d'à présent seronf transparentes. Jamais, jusqu'ici, je n'ai trouvé une âme en rapport avec la mienne, et capable de comprendre tout ce que j'éprouve ; mon fils est trop jeune, et mon mari est mon mari.... Vous me direz vos tristesses, je vous raconterai les miennes ; vous voyez qu^il y a autant d'égoïsme de ma part que de sympathie à vous de. mander votre amitié et votre confiance.
Il y avait bien dans tout cela un peu de manière et de prétention- Les yeux étaient un peu bien prétentieux encore, la volonté de ne pas prononcer le nom de M. Willem était un peu iien manifeste aussi ; mais les femmes ne sont pas parfaites, et c'est déjà beaucoup de revenir \m peu sur leur compte , quand, comme Tristan, on n'avait cru d'abord n'avoir affaire qu'à une précieuse et ridicule dame.
— J'accepte bien volontiers, continua Tristan; mais ne vais-je pas faire peine à quelqu'un en acceptant, et nos causeries et nos confidences, vous pouvez me le dire, madame, puisque je suis depuis un instant votre ami, ne déroberont-elles pas à quelqu'im un temps heureux et attendu, à moins que ce quelqu'un ne ^oit notre troisième ami? — De qui voulez-vous parler, mon cher monsieur Tristan? fit Euphrasie d'un air étonné. — 0e la personne pour qui je fais ce portrait. — Et pour qui eroye^-vout faire ce portrait? — Vous me permettez je dire tout ce que je pense? — Dites. — Pour M. Willem. — Eh bien, puis-je vous demander un service, monsieur Tristan? — Demandez, madame. — C'est de ne pas parler à M. Willem de ce
St3 AVENTURES
portrait. — C'est une surprise que vous voulez lui faire. — Non, continua Euplu-asie en rougissant, ce portrait n'est pas pour lui- — Et pour qui est-il? Vous voyez, madame, reprit Tristan, que "je suis un ami exigeant. II est encore temps de reprendre votre promesse ds confidence et d'amitié, si vous trouvez que j'en demande trop.
Euphrasie regarda Tristan fixement, comme poui- bien s'assurer si elle devait lui répondre la vérité.
Tl parait que le regard du peintre était candide, car elle lui dit:
— Ce portrait est pour..
Mais au moment de prononcer le nom, une réflexion nouvelle l'arrêta sur ses lèvres, et elle dit :
— Quand il sera fini, je vous prierai vous-même de le remettre à la personne à qui je le destine. — A vos ordres, dit Tristan en souriant, et la commission me compensera le secret. Mais, ajouta-t-il, voilà déjà quelque temps que vous puse?, madame, le jour baisse; si vous voulez, uou^ reprendrons demain.
Euphrasie se leva, vint pencher sa tête au-dessus de l'épaule de Tristan, et regarda le portrait en se minaudant un pou.
— Flatteur, dil-elle, je ne suis pas aussi jolie que cela. — Mais, madame, fil Tristan, vous avez une glace devant vous, regardez! — Vous ne m'en voulez pas? ajoula-t-ellc en tendant sa main au peintre. — De quoi? mon Dieu. — Du refus de vous dire le futur propriétaiie de ce poi-trait. — Je n'y songeais même plus. — Allons, nous ferons deux bons amis, je le vois.
Et, en signe d'amilié, madame Van-Dyck seiTa fortement la jaaiii de Tristan, qui le lui rendit bien.
Puis, après un dernier somire, elle sortit en sautillant comme pour faije croire qu'eu st donnant vingt-six ans, elle se vieillissait de onze.
— C'est diôle, se dit Tristan tout en renfermant ses crayons et ses pinceaux, voilà ime femme qui n'est ni jemie ni jolie; elle est lourde, ridicule, mais elle a l'air, au fond, d'être bonne; et puis, le soir, en toilette, un peu décolletée. Ma foi, il y a encorii quelque chose dans cette femme-ii.
XXXÏ
Les reinords et les craintes de Wllliem.
Le soir, il faisait beau, l'air était doux, Tristaii; après le diner, alluma un cigare et descendit au jardin.
Une amie de madame Van-Dyck était venue la voir et restatit dans le salon avec elle et le commerçant.
M. Willem suivit Tristan et lui prit le bras.
M. Willem était morne, quelque chose le rendait évidemment malheureux, et sa gi'osse et bonne âme s'affectiut de quelque pressentiment que Tristan allait connaître sans doute, car, dans la façon dont le commis avait pris le bras du professeur, il y avait toute l'intention d'une confidence.
Tristan s'aperçut aussi facilement de la pensée sombre qui s'étendait sur le cœur de M. Willem, et ternissait les roses de son teint, que l'on s'aperçoit d'un nuage d'ouest sur un ciel la veille bleu.
Us firent ainsi deux fois le tom" du jardin. M. Willem, brûlant du désir d'être questionné, ouvrant à chaque instant la bouche pour prendre la parole, et la refermant avec im soupir; Tristan savoxu"ant son cigare, la nuit belle, le bonheur de ne penser à rien, et, dans son égoissae de fumeur^ ne voulant pas aller audevant de ce que venait évidemment lui dire le commis, quoique prêt à écouter, s'il parlait, et à le consoler, s'il en était besoin.
Cependant, les soupirs de M. Willem devinrent si fréquents et prirent un tel caractère de spleen constitutionnel, qu'il y eût éu tyrannie à ne pas les remarquer.
— Qu'avez- vous donc, mon cher monsieur Willem? dit enfin Tftstan. Vous paraissez, ce soir, d'une tristesse horrible. — Oui, dit le commis.
Et il secoua la tête.
— Qu'avez-vous, voyons? lui dit affectueusement notre professeur; que vous arrive-t-il? — -Heuh! — Sont-ce des choses qui ne puissent se dire, ou n'avez-vous pas confiance en moi? — Oh! monsieur Tristan, pouvez-vous croire... — Dites-moi, alors, ce qui vous rend si chagrin? — Vous ne vous moquerez pas db moi ? — Étes-vous fou, monsieur Willem, de me dire de pareilles choses, et avee-vous jamais trouA^é en moi autre chose, d'abor<l qu'un bon camarade, et ensuite qu'un bon ami?
M. Willem serra, en rougissant, la main de Tristan et lui demanda pardon de ce qu'il venait de lui dire.
— Écoutez, monsieur Tristan, ajouta-t-il, car il avait un tel respect pom* la mise du nouvel arrivé, qu'il ne pouvait s'habituer à dire mon cher monsieur Tristan, comme celui-ci disait mon cher monsieur Willem, écoutez, vous êtes homme de trop i'esprit pour n'avoir pas remarqué certaines choses ici. — Je n'ai rien remarqué, mon cher monsieur Willem, sinon que M. Van-Dyck est un honnête homme que j'estime, madame Van- Dyck une charmante femme que je respecte, et vous un bon et loyal garçon que j'aime. — Pas autre chose? — Non. — Réellement? — Réellement.
M. Willem se tut.
— Eh bien, reprit Tristan, vous avez quelque chose à me dire? — Oui. — Et vous n'osez pas? — Non. — Pourquoi? — Parce que vous venez de me dire que je suis im bon et loyal garçon, et que je crains que quand vous saurez ce que j'ai à vous dire vous ne changiez d'opinion sur moi. — Ah çà ! mais vous m'inquiéteriez, dit en riant Tristan, si je n'étais sûr et convamcu de ce que je vous ai dit... — Est-ce ma faute? se dit à lui-même Willem. C'était plus fort que moi; je pouvais .mourir, mais je ne pouvais pas résister. — Voyons, voyons, que diable avez-vous ce soir, cher ami? — Monsiem* Tristan... — Et d'abord, dites-moi mon cher monsieur Tristan, ou je croirai que vous ne m'aimez pas comme je vous ainae.
Willem serra la main de son ami.
— Eh bien!...
Et il s'arrêta.
- Eh bien, dit-il avec effort, il y a ici un secret que vous ne savez pas. — Vraiment! Et lequel? — C'est comme si je le disais à un muet, n'est-ce pas ? — Au dernier mot il sera mort.
— Eh bien , mon cher monsieur Tristan, dit le commis en regardant si peisonne ne pouvait le voir ni l'entendre, eh bien, je suis l'amant dL madame Van-Dyck. — Heiu-eux gaillard, dit tranquillement Tristan, qui se doutait de sa confidence. — Cela ne vous épouvante pas? — Cela me fait plaisir pour elle et pour vous. — Mais c'est une infamie, ce que j'ai fait là, une trahison.
— En quel sens? — La femme de l'homme à qui je dois tout.
— Eh bien ! vous voilà quittes maintenant. — C'est que si vous saviez, continua le commis, trop préoccupé pour s'ajrêter à une plaisanterie, c'est que si vous saviez combien j'ai résisté à celte
DE QUATRE FEMMES. 2«t
fatale passion, et ce que j'ai souffert; ce qu'en moi l'honneur et ^amour se sont livré de combats, vous comprendriez qu'enfin /aie succombé. — Mais, mon cher monsieur Willem, vous vous accusez d'une chose qui n'en vaut pas la peine, réellement. —
— Ainsi, ce- que je fais n'est pas mal ? — Du tout; toute chose a son excuse en ce monde, et votre amour en a plus que toute chose. — Vous me rendez bien heureux, monsieur Trislaii, mon cher uionsieur Tristan. — D'abord, ce n'est pas votre faute si madame Van-Dyck est belle. — C'est vrai. — Ce n'est pas votre faute si vou« l'avez aimée. — C'est vrai encore. — Ce n'est pas votre faute, enfin, si elle vous aime. — C'est toujours vrai. Oh ! merci, merci ! Continuez. — Bonne et excellente nature, pensa Tristan. Puis, ajouta-t-il, il y a d'autres excuses encore. — Lesquelles ? — M. Van-Dyck ne paraît pas aimer beaucoup sa femme, et sa femme, qui n'est pas aimée, souffre jusqu'à ce que quelqu'un l'aime. Peut-on vous en vouloir de ce que vous avez eorapris son âme, et de ce que Dieu a permis que vous donnassiez une consolation à son cœur qui semblait devoir être méconnu? — C'est juste. — Puis, non-seulement M. Van-Dyck n'aime pas sa femme, mais il en aime une autre. — Vous le savez ? — Je Tai vu. — Cette cuisinière ? — Justement. — Quand il devrait adorer Euphrasie. — De quoi vous plaignez-vous? — C'est juste. — Vous voyez donc bien qu'il ^ous est permis d'aimer madame Van-Dyck, et que ce n'est qu'une erreur du hasard que la Providence rétablit. Erreur n'est pas compte. — rJ'est tout ce que je me suis dit pour m'eicuser à mes propres yeux, et je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Mais... — Mais... quoi ? 11 y a encore autre chose ? — Oui. — Parlez. — J'ai pris une telle habitude de cet amour, qu'aujourd'hui je souflre horriblement d'être forcé de le rompre. — Pourquoi le rompez- vous ?
— Je pars. — Pour toujom's? lit Tristan réellement tremblant ^e le commis, qu'il aimait, ne quittât la maison. — Pour uï mois. — Mais pourquoi partez-vous? — Pour des affaires importantes et qui concernent notre commerce. — Ne pouvez-vous envoyer M. Van-Dyck à votre place? — Non. — Ne puis-je y aller, moi? — Non. Et quand même. — Ne vous gênez pas. — Merci; mais c'est impossible, il faut que ce soit moi. — Eh bien! cette absence vous désole? — Oui. — Qu'est-ce qu'un mois? vous ne reviendrez que plus amoureux. — Mais qui me dH qu'Euphrasie m'aimera encore? — Croyez-vous qu'une femme oublie ainsi en un mois son premier amour ? — Ah ! c'est que
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justement, ajouta Willem avec un soupir, je ne suis pas le premier amour d'Euphrasie, et «'est ce qui, au fond, me torture le plus. - Que aites-vous là? fil Tristan d'un air é**^ané. — La vérité, uv.ias ! — Mais souvent xme femme a eu deux amants, n'a pas aimé le premier et adore le second. — Oui; raaia û pcmdant l'absence du second il s'en présente un troisième. — Qui voulez-vous qxii se présente ? — 11 n'a même pas besoin de se présenter, il est dans la maison. — Que voulez-vous dire?
— Ecoutez, mon bon monsieur Tristan, vous m'aimez un peu, n'est-ce pas? — De tout mon cœur. — Moi, je voiU) aime comme mon frère, vous me pardonnerez tout ce que je pomrai vous dire ? — Je vous permets de me battre. — Eh bien , j'ai peur de vous ! — De moi ! — Oui. — Comment cela? — Je ne me le dissimule pas, voyez-vous ; moi, je suis un gros et bon garçon, tandis que vous, vous êtes un beau et élégant jeune homme. Euphrasie a aimé deux hommes, elle peut bien en aimer un troisième, smtout si le troisième est en tous points supérieur aux deux autres ; Euphrasie est changeante, je tremble qu'elle ne vous aimei> et qu'en mon absence...
Et M. Willem passait ses mains sur son front comme pour refouler les pensées qui lui venaient,
— Étes-vous fou, monsieur Wrllem, de douter de votre maltresse et d'un ami? eh! d'ailleurs, qui peut vous fau'e supposer pareilles choses? Madame Van-Dyck me connaît à peine, et ne voit en moi que le professeur de son fUs, soyez-en bien sûr. — C'est que, voyez vous, c'est peut-être riditule d'aimer ainsi , mais je suis fou d'Euphra?ie, et, si elle me trompait, j en mourrais. — Soyez trarufuille. Sait-elle que vous partez. — Oui. — Depuis quand? — Depuis quatre joms. — Et elle ne vous a rien dit, rien pi omis? — Non, elle a beaucoup pleuré, voilà tout.
— Eh bien , grand fou que vous êtes, vous mériteriez bicu que je ne vous disse pas tout votre bonhem". — Oh- parlez! pailezi
— Mais vous me promeitez de n'avoir plus de souptjùns ? — *l vous le promets. — De croue à la vertu d'Euplu'asie ? — Je vous en réponds. — A mon amitié? — Je vous le jui-e. — Eh
bien ! — Dites ! oh l dites vite ! — Eh bien, il y a trois jours
qu'elle m'a prié de faiie son portrait sans en rien dire à personne j et, poru" qui serait ce portrait, sinon pom* vous? grand Sdint-Thomas que vous êtes. — Elle vous a dit qu» c'était pour moi ? — Non, mais elle m'a recommandé de ne pas en parler, «uilout à vous; vous voyez bien, au contraire, que c'est une
surprise qu'elle veut vous faire. — Oh! mon bon, mou cher monsieur Tristan, vous êtes mon sauveur : ma vie, mon sang, sont à vous.
Et le conmiis, les yeux humides, se jetait dans les bras du professeur.
— Et maintenant, vous partirez plus tranquille. — Oui, raai> sera-t-il fini, pour mon départ, ce portrait ? — Quand partezvous? — Dans quatre jours. — Il sera fini demain. — Et pour le meître en médaillon, car c'est un médaillon, n'est-ce pîv^ ■.
— Je me charge de tout. — Que je vous aime ! — Incrédule.
— Vous lui parlerez de moi, n'est-ce pas? — Soyez tranquillj.
— Vous la surseillcrez? — 11 n'y en am'a pas besoin. — Vous m'écrirez? — Tous les jours. — Mon bon monsieur Tri&tau, c'est Dieu qui vous envoie ici. Et Willem, qui ne se connaissait plus de joie, se jetait encore dans les bras de son ami. — Qu'on vienne donc, se dit Tristan, me parler de l'amom- de Pétrarcp^a, d'Abailai d et d'Antony !
XXXÎl
Parenthèse.
Tristan avait déjà de l'amitié pour Wniem, mais après ce qu'il venait d'entendre, son amitié se change en enlhoutiasrae, en vénération, en respect. 11 était difficile de mettre, en amour, plus de candeur que le commis n'en mettait, et il eût été impossible de ne pas prendre la résolution que prit notre professeur, de ne pas tromper cette candeur et décourager cet amour. Du reste, avec le caractère que nous connaissons à Tristan, ce n'était pas une résolution difficile à prendre que celle-là. Après Louise, après Henriette, après Léa, ce n'était pas, en admettant la gradation, madame Van-Dyck qui devait venu-; il ne lui était donc pas onéreux de tenir loyalemen sa promesse, e( il n'aurait pas même le mérite delà continence, n'ayant pas eu le danger de la tentation.
n ne pouvait même, tout en admirant le coeur de Willem, s'empêcher de sourire au spectacle de cet amour ridicule et profond, cependant, comme si celle qui le causait était une pure et belle jeune fille; et il en arrivait à cette observation curieuse, que lui, aimé de Louise, cette ciselxire de grâces et d'en- «hantemenis, l'oubliait, ou, du moins, pouvait vivre sans elle,
tandis que 'Willom ne pouvait supporter l'idée de quitter, pendant un mois Euphrasie, qui était à Louise à peu près ce que le ciiou est au lis.
Cependant, il résultait de la conversation de Tristam avec Willem, que celui-ci, si amoureux qu'il fût, n'avait pas une confiance illimitée dans les serments et la fidélité de sa belle, qu'en outre, il la soupçonnait déjà capable d'avoir des vues sur le nouvel arrivé; ce qui, pour Tristan, expliquait bien des choses qu'il s'était refusé à voir, comme, dans la journée même, ce refus de dire à qui était destiné le portrait, letjuel refus, autant qu'il s'en souvenait, avait été accompagné de regards pleins de langueur, fixés sur le peintre, et qui montraient peut-êire, en se fixant sur lui, le futur propriétaire de la miniature. Mais Tristan se disait :
— Je ne suis pas assez enthousiaste de mes œuvres pour les acheter à ce prix, chère madame Van-Dyck, et le Tristan est un luxe qxii n^est pas fait pour les grosses marchandes de toiles comme vous. Ah! vous avez des commis et il vous faut du ténorprofesseur! que non pas, chère madame! vous jeûnerez auprè* de ce mets friand, ou vous vous contenterez du Willem qui a là sottise de vous aimer. Maître Tristan, belle commerçante, n'est ni un faux ami ni un collégien; il est aussi incapable de faire de la peine à M. Willem qu'incapable de vouf trouver belle. Il a bien eu, quand vous êtes sortie de votre chambre en sautillant, la bonté de vous trouver moins laide aujourd'hui qu'hier, mais ce n'est pas une raison pour croire que vous allez tout de suite l'enflammer et lui faire jouer le sot personnage de votre amant. Rentrez cette espérance, belle madame, il est sur ses gardes; et il vous remettra toujours dans le droit chemin, c'csl-à-dire en vue de M. Willem; ce qui n'enipèche pas que, comme de quelque part qu'ils viennent et à qui que ce soit qu'ils s'adressent, les mots d'amour ont cet inconvénient de brûler un peu ceux qui les entendent, M. Tristan voudrait bien, ne vous en déplaise, trouver quelque amourette nouvelle qui pût le distraire im peu de celle que vous rêvez peul-ètie.
Et tout en se tenant ce monologue, Tristan était monté à sa chambre prendre la mesure du portrait dont il \ûulait aller commander le médaillon le soir même.
En redescendant, il rencontra madame Van-Dyrk qui montait chez elle
— Vous sortez, monsieur Tristan? — Oui, madame. — Quoil
nous ne vous verrons plus de la soirée ? — Si fait. Je ne sors qu'une minute pour le médaillon, ajouta-t-il tout bas. — Oh ! que c'est bien, cela, de penser à moi! Et elle tendit sa main à Tristan, qui la baisa.
— Comment faudra-t-il le prendi'e? continua-t-il. — Comme Yous voudrez. — J'aimerais mieux votre avis. — Mon avis sera Je vôtre. — Si je savais à qui il ast destiné, fit Tristan avec intention, je choisirsis selon le goût de la personne. — Choisissez comme si c'était pour vous, dit madame Van-Dyck, qui s'enfuit après cette parole. — Ho! ho! se dit Tristan en baissant la tète; ho! ho! et il me faudrait une gamme nouvelle pour noter cette quadruple interjection.
Il resta quelques instants appuyé d'un air fort lugubre, le long du mur de l'escalier, puis il descendit, et l'on eût dit, en le voyant, un homme qui vient de recevoir une mauvaise nouvelle.
11 alla choisir le médaillon et revint.
Madame Van-Dyck jouait du piano dans le salon, monsieur son fils dormait sur un fauteuil, et Willem croyait voir sainte Cécile.
Euphrasie échangea avec Tristan un. regard qui voulait dire : Silence, et Tristan en lança un à "Willem qui signifiait; Je viens de m'occuper de vous.
De cette façon, tout le monde fut hem'eux, excepté Tristan, bien entendu.
Au bout d'une heuie d'une conversation dont Dieu vous garde, il prétexta un peu de fatigue et se retira, laissant les deux amants seuls.
Il est bien entendu que M. Van-Dyck était n''importe où, mais n'était pas là.
Madame Van-Dyck réveilla M. Edouard en lui disant :
— Tu es insupportable, à dormh' toujours ainsi dans le salon; va dire au domestique de te coucher, et ferme bien la porte en t'en allant.
Quand l'enfant, trébuchant de sommeil, fut sorti.
— Vous êtes un ange, dit Willem à Euphrasie. — Que vouîez-vousî Je vous aime tant! lui dit-elle.
C« qae disait madame Tan-Dy ck pendant qas Tristan faisait tOK portrait, et de ce qui en advint.
Tristan s'était engagé, comme nous Tavons dit, Tis-à-vis de Willem, à avoir fini le portrait d'Euphrasie pour le lendemain.
Le lendemain donc il mon* a, après le déjeuner, dans 1« chambre de madame Van-Dyck, qui, prévenue que le peintre l'atlendait, ne tarda pas à apparaître dans le même costume qu; la veille.
Tristan avait bien épousé sa femme, il était bien devenu l'amant d'Henriette et de Léa, il pouvait donc sans trop de fatuité croire, d'après les succès qu'il avait, que madame Van- Dyck désirait faire de lui ce que ces deux dernières en avaient fait.
Malheû^eusement, madame Van-Dyck ne savait pas que Tristan était prévenu, qu'il était loin de la trouver belle, et qu'il avait juré à maître Willem d'écarter de son esprit toute idée de convoitise sur le double bien d'auti'ui.
Quand Euphrasie entra, elle tendit la main à Tristan et, souriant, lui dit :
— Comment me trouvez-vous? — Adorable, madame, ce qui fait qu'à la fois j'admire et je crains. — Pourquoi? — Parce qu'en vous voyant si belle, je tremble de ne pas vous faire ressemblante. — Enfant, que vous savez bien mentii!
En entendant ce mot enfant, prononcé d'une certaine façon amicale, prétentieuse et émue. Ton eût dit que madame Vark- Dyck avait rêvé toute la nuit de celui à qui elle s'adressait.
— Donc, vous me trouvez bien ainsi? — Je ne sais pas de mot pour vous répondre. — Est-il besoin que j'ôte ce fichu que j'ai sur les épaules? — C'est comme si Dieu demandait aux hommes s'ils veulci t qu'il chasse les nuages d«A ciel. — Savez-vous, monsieur Tristan, répliqua madame Van-Dyck avec la rougeur de la vanité sur les joues, savez-vous que lorsque vous faites la cour à une femme, il faut qu'elle suit bien forte pour vous résister? aussi, comme nous avons une longue sémce aujourd'ha?, nous allons dire mille folies si vous le voulez. Nous autres femmes, qui sommes toujours en butte aux pièges que nous tendent ces méchants hommes, c'est une bonne fortune quand nous nous faisons les amies d'un homme qui, comme vous^ est
un homme h la. mode et qui nous dévoile franchement la taê> tique des autres. Je veux devenu- un peu coquette; qu'en pensez-vous, monsieur Tristan? — Je pense, madame, que quand on est j L'une, belle et aimée, la coquetterie ne va pas mieux à. cette tripk'. couronne quime pierre fausse à un diadème royal.
— Mais quand la femme, continua madame Van-Dyck, pendant qne Tristan préparait les couleurs et qu'elle relevait h ùipede sa robe de soie pour ne pas la salir, mais quand la lemme est jeune encore, mais n'est plus jolie et n'est plus aimée, â, défaut des pieriss véritables, il faut bien qu'elle se contente de la pierre fausse. — Je ne connais pas de femme comme celk» dont vous me parlez, madame. — Il est impossible de vous trouve en défaut, ce qui me ramène à vous demander comment vou; vous y prendriez si demain vous deveniez amoureux? — D'abord, permettez-moi de vous le dire, madame, il y a impossibilité à ce que je me trouve dans ce cas-là. — Et pourquoi? fit madame yan-Dyck à travers un sourii'e de femme blessée. — Parce que j'ai dépensé tout l'amom' que j'avais dans le cœur et que je suisruiné. — Vous doutez de Dieu? ™ Je doute de moi, voilà tout. — Mais si une femme vous aimait? — Je plaindrais cette /«mme.
— Si elle vous avouait son amour? — Je la plaindrais un peu plus. — Si c'était une femme qui n'eût jamais aimé et qui eût placé en vous tous ses rêves et toutes ses espérances. — Oh ! alors, je la plaindrais énormément. — Mais, vous n'essayeriez pas de rallumer votre cœur a ce feu jerme et pur? — Non. — Vous vous faites plus fort que vous n'êtes. — D'aiUeurs, je ne serai jamais forcé d'en veuii- à cette extrémité de lui dire, si die m'avouait son amour, que je ne l'aime pas. — Pourquoi?
— Parce qu'une femme qui n'a jamais aimé, qui est jeune et chaste, ne se passionnerait pas, à la première vue, pom' moi qui ne lui aurais pas fait la cour; et que se passionnât-elle, elle n'oserait jamais venir me dire qu'elle m'aime, puisque, nous autres hommes, nous osons à peine le dire à la femme que nous aimons.
Madame Van-Dyck se mordit imperceptiblement les lèvre».
— Vous êtes sévère, dit-elle. — Non, je crois à la vertu des ^mmies, voUà tout.
Il se fit un iilence pendant lequel Tristan, qui semblait avojï oublié cette conversation, levait les yeux sur madame Van-Dyck- . comme sm' une statue, et les baissait sur son portrait pour suivre •wi pinceau, de l'air le plus indifférent du mond©.
— Ai-je bien repris la racme po?e qu'hier? ne vous gêne% pas si vous voulez que je me dérange. — Vous êtes parfaitement ainsi, madame. — Qu'avez-vous fait hier soir? vous avez disparu après le dîner. — J'ai vu arriver une de vos amies et je n'ai pas voulu rester en tiers dans votre conversation; je suis descendu au jardin causer avec M. Willem. — Ah! oui, je me rappelle. — Puib je suis allé commander ce médaillon, comme -ous savez, et je me suis retiré dans ma chambre, où j'ai lu un ^u. — Et vous avez bien dormi? — Parfaitement. — Vous êtes Men heureux; moi, je n'ai pas fermé les yeui de la nuit. — Étiez-vous souffrante? — Non, des pensées tristes, des réflexions noires. — Et qui peut, continua Tristan qui semblait causer macliinalement et sans ajouter la moindre importance à ce qu'il disait, et qui peut vous attrister ainsi, vous si bien faile pour être heureuse? Veuillez vous tourner un peu plus à gauche, je vous prie. — Comme cela? — Oui. — Vous me disiez? — Je disais, reprit Tristan en fondant deux couleurs sur sa palette et en s'arrêtant au milieu de sa phrase pour donner plus d'attention au ton qui résultait de ce mélange, je me demandais d'où pouvaU vous veair cette tristesse? — Ne vous ai-je pas dit cent fois, monsieur Tristan, que je ne suis pas heureuse? — Et, vous voyez, je ne l'ai pas cru. — Vous avez eu tort, car c'est vrai, et c'est vrai surtout depuis quelques jours.
Et madame Van-Dyck fut enchantée de se baisser pour ramasser son mouchoir et afin de cacher l'émotion qu'elle croyait éprouver.
— Ah! vraiment! fit Tristan en se reculant un peu pour bien voir l'effet de la touche qu'il venait de donner. Ali ! vraiment! Et que vous est-il donc arrivé, madame? — Je ne sais si je puis vous dire ces choses-là. — Ne nous sommes-nous pas promis, hier, amitié et confidence?
Madame Van-Dyck hésita.
— Eh bien?... reprit le peintre. — Eh bien.... — Pardon si je vous interromps, madame; mais veuillez être assez bonne pour lever un pou plus la tète et me regarder; c'est cela; mille pardons. Vous disiez?
Madame Van-Dyck vit qu'elle s'était jetée dans une conversatien ridicule par l'indifTérence de celui avec qui elle causait; mais comme elle n'avait pas assez d'esprit pour s'en tirer peu à peuj el qu'elle a'osait ea sorlii' brusquement^ elle s'y eufou^
de plus en plus, ce qui amusait fort Tristan, qui s'élait> comme nous le savons, juré d'êti-e de marbre.
— Je disais, et cela a rapport à ce que nous disions tout à Iheure, reprit madame Van-Dyck, heureuse d'en revenir à ce qu'elle avait été forcée d'abandonner, ie disais qu'il n'y a ps^ que les jeunes filles qui puissent éprouver un amour sérieux, et que les femmes mariées, par "xemple, quand elles subissent une de ces passions que rien ne peut dompter, sont deux fois malb'^ureuses parce qu'elles ne sont pas libres et que le monde leur fait un crime de cette passion. — Il faut avouer aussi, fit Tiistan qui semblait prendre à tâche de contredire éternellement cette pauvi'e madame Van-Dyck , il faut avouer que bien des femmes se trompent et croient que l'harmonie du ménage est la monotonie et le spleen du cœur. 11 y a des femmes qui croient que le bonheur est dans les passions excentriques et qui se passionnent pour le premier jeune homme blond ou brun qu'elles rencontrent, sans songer à leur mari et sans s'apercevoir de lems enfants; ce n'est pas un reproche que je fais, c'est un fait que je constate, et plus tard, soit que les circonstances les aient sauvées d'une faute, soit qu'elles aient succombé, elles voient qu'elles se trompaient et ne sont même pas étonnées de n'être pas mortes d'amoiu\ — Vous êtes encore plus sévère que tout à l'heure, monsieur Tristan, fit madame Van-Dyck piquée, et ce que vous dites, il ne faudrait pas le dire à toutes les femmes, car vous pourriez en rencontrer une dans le cas que vous venez de signaler et vous lui feriez de la peine sans que sans doute elle vous en eût fait.
Tristan vit qu'il a^^ait été un peu loin et que cette pauvre madame Van-Dyck avait presque les larmes aux yeux.
— Aussi, me hâterai-je d'ajouter, madame, reprit-il aussitôt, que je parlais des femmes en général, mais que toute géné- ] aUté a ses exceptions et qu'il peut arriver qu'en effet la famille de la jeune fille se soit trompée et ait associé les rêves d'un« enfant aux ennuis» d'un vieillard, vm cœur aimant à un cœur blasé, une nature d'élite à ime nature vulgaire ; j'ajouterai alors, comme je ne suis pas plus puritain que Dieu lui-même, que j'excuse cette femme lorsque son âme, éternellement rejefée au loin par les contrastes et les antipathies de celle qu'on lui a ùnposee, cherche autre part l'appui qu'elle ne peut trouver dans son ménage, l'amour dont elle a besoin et dont est veuf le cœur «le son mari. Je comprends qu'elle s'abandonne alors à l'âme
s74 AVE-NTURES
qu'elle croit en rapport avec la sienne, et, non-sculemont je pardonne à cette femme, mais encore je la respecte el la ddfends. — Ceci me réconcilie mi peu avec vous, monsieur Tristan; nais puisque le père et la mère de cette jeune ûUe, gens d'expérience et d'âge, se sont trompés en la mariant, il peut arrivei ■{ue la jeune fille, qui a le tiers de leur âge et qui n'a rien de siii -.-rtgesse, se trompe aussi dans le choix de son amani, puisqu'il faut l'appeler par son nom, et qu'elle soufFn' «l'iublcifient de SOI double esclavage. — En effet, cela peut arriver, el cela arrive rfiêrae sou/ent, comme la punition instantanée de la fiute; car, de quelque prétexte qu'on le couvre, l'adultère est toujours, au moins, un péché, vous en conviendrez; et tous- les péchés traînent après eux leur pénitence; dans ce cas-là, la femme n'a plus qu'une chose à faire»r— C'est ? — C'est de demander pardon à Dieu de sa faute, de rompre avec son amant en évitant le scandale qui pourrait tomber de cette rupture sur le nom de son mari et de ses enfants, et, quand elle est bien convaincue que tout amour illégitime a ses douleurs, ses désillusit>ns et ses remords, elle redevient la femme qu'elle eût toujours dû être et qu'au bout de quelques temps de résignation elle croit avoir toujours été.
Madame Van-Dyck ignorait ce qu'avait promis Tristan à Willem et ne s'expliquait pas ce parti pris de contradictioii éternelle et logique. Malheure usen>ent,, les femmes, quand elles discutent, et siu^tout avec ies intentions d'Euphrasie, croient arriver tout tout de suite et sans encombre au but qu'elles se sont tracé, il en résulte que lorsque ce but leur échappe, coustamnient caché par des tracasseries fortifiées et des réponses invincibles, celui avec lequel elles causent devient poiu- ainsi dire leur adversaire, et, humiliées de voir que, quoi qu'elles fasseiït, elles ne peuvent avoir raison, que, quelque échafaudage de passion qu'elles bâtissent, un mot de logique abat cet échafaudage, elles •n arrivent à cette irritabilité de nerfs qui est voisine de la coicre et des larmes.
Aussi, fut-ce avec un ton aigre, ému et dépité qu'Ëuphrasie reprit :
— Vous êtes bien heureux, messieurs, et vous en particulier, monsieur Tristan, de pouvoir discuter aussi froidement sur les choses du cœur, et, au moment où les passions sont le plus ardentes et le plus emportées, leur imposer le joug de la volonté et de la raison ; mais, nous auti es femmes, nous sommes faibles i
cf notre pau /re cœur, moins for', que le vôtre, est^ par conséquent, plus sacrifié, ne raisonne pas toujours, et manque sour vent du conseil sérieux que vous donnez si bien; il s^ensuif que la femme, dans la position où je prenais mon exemple toi4 à l'heure, est bien malheureuse quand, tout en se cfisant qu'elle s'est trompée une fois et qu'elle devrait faire ce que vous conseilliez ii y a un instant, elle est forcée de s'avouer qu'elle ne le peut pas et qu'elle aime invinciblement un homme qui n'est ni son mari ni son amant; puis, jugez encore de ce qu'elle doit souffrir quand, faisant tout pour faire comprendre à cet homme qu'elle l'aime, non-seulement elle vo'it que cet homme ne l'aime pas, mais lui refuse même toute indulgence et toute sympathie. — Nous y voilà, pensa Tristan. Diable! madame Van-Dyck, vous devenez éloquente avec la discussion, et vous venez là de nous tirer une phrase dont je ne vous aurais guère crue capable; allons, allons, vous m'embarrassez, et le diable m'emporte si je sais que vous répondre pom' ne pas vous exaispérer!
Et Tristan, tout en se parlant ainsi, continuait de travailler, tandis qu'Euphrasie, voyant son silence, jouissait de sa défaite,
— Je ne répondrai qu'une chose à cela, si vous le permettez, madame, fit notre peintre. — Parlez... — C'est que ce que vous venez de me dire là est encore la meilleure excuse que puisse se donner, si toutefois elle croit en avoir besoin, la dissolution d'une femme adultère.
Cette fois le coup était nide, et c'était le dernier boulet qui achevait la brèche.
— C^est affreux, ce que vous me dites là.
C'est tout ce que trouva à dire madame Van-Dyck, blessée à la fois dans son amour et dans son amour-propre, et elle porta son mouchoir à ses yeux.
Tristan vit qu'il avait été trop loin, et, par une réaction soulaine, se regarda comme un rustre d'avoir pris plaisir à tommeuter cette pau\Te femme, qu'il n'y avait pas de gloire à ■îainci e. 11 la prit réellement en pitié, oublia qu'elle était ridicule ]»our lie se souvenir que de ses larmes, et, se levant précipi iamment, iî. marciia vers elle, et prit une de ses mains dans les siennes.
— Vous ai-je olîensée, madame? lui dit-il; au nom du ciel, ne m'en veuillez pas.
Et il regardait de toxis côtés si personne ne venait, car il eût éXi au désespoir d'être surpris dans cette ridicule position. U
était comme ces grands enfants qui en ont battu un petit et qui tremblent que sa mère ne vienne à paraître.
— Oh! c'est mal, bien mal, ce que vous avez fait là, monsieur Tristan. — Mais je vous jure, madame, (ju'il n'y avaiï aucune personnalité dans ce que je disais. — Si, monsiem' Tristan ; depuis le commencement de cette conversation, vous affectez de ne pas comprendre ce que je veux vous dire, et vous ne voyez pas ce que je souffre.
Et, tout en parlant ainsi, Euphrasie s'essuyait les yeux. Elle n'était vraiment pas mal ainsi.
— Soyez certaine, madame, que si j'avais su vous faire la moindie peine, je n'eusse pas parlé ainsi, je croyais que toute cette conversation n'était qu'un jeu. — Un jeu!... encore!...
Et Euphrasie fit un mouvement des yeux qui voulait dire .
— Vous serez donc toujours cruel? — Voyons, continua Tristan, donnez- moi votre main et faisons la paix; voulez-vous? — Puis-je vous refuser quelque chose? et elle serra la /nain de Tristan un peu plus fort qu'une adversaire qui se réconcilie. — Vous me promettez, ajouta-t-elle, de ne plus être méchant avec moi? — Je vous le promets. — De croire tout ce que je vous dirai? — Oui. — Et de deviner ce que je n'oserai pas vous dire? — Je ferai tout mon possible pour cela. — Allons, je vous pardonne, fit-elle en essuyant une dernière fois ses yeiu, et vous savez que c'est sans effort, n'est-ce pas ? — Je l'espère. — Maintenant, dit-elle en se levant, me voilà laide, j'ai les yeux rouges, c'est votre faute; montrez-moi mon portrait que je voie comment j'étais tout à l'heure, car je n'ose pas regarder comment je suis.
Elle fit asseoir Tristan devant le portrait, et, posant ses deux mains sur l'épaule du peintre, posa sa tête sur ses deux mains.
— C'est charmant! dit-elle, mais je ne suis pas aussi belle que cela. — Faut-il le recommencer? dit le peintre en souriant, mais je vous préviens que je vous ferai toujours comme vous êtes.
Euphrasie regarda Tristan en face et avec amour.
— Maimez-vous un peu, ami? lui dit-elle. — Moi, madame, pouvez-vous douter de mon affectioD sincère? — Et vous avez raison de m'aimer, car moi je vous aijue bien.
Et elle poussa un soupir de résignation.
— Puis-je posoi encore? reprit-elle. — Vous voyez, madame, que le portrait est à peu près fini : je n'ai i)lus que la robe i iaiie, ei je n'ai pas besoin de vous faire tenir assise pour cela.
— Alors je puis me déshabiller. — Je vais me retirer chez moi.
— Oh ! vous pouvez rester : je passe dans mon cabinet de toiette. A ce soir, Tristan? — A ce soir, madame.
Euphrasi^ donna une poignée de main au peintre, et le regardant encore avec tout ce qu'elle avait de feu dans l'œil :
— Vous ne vous moquerez plus de moi? lui dit-elle. — Je n'ai jamais eu cette pensée, vous le savez bien. — Et vous savez maintenant pour qui est ce portrait? ajouta-t-elle avec une feinte timidité. — Oui, flt Tristan avec une feinte émotion. — Adieu, alors.. — Adieu, madame.
Et il baisa la main d'Euphrasie.
Tristan serra toutes ses affaires et leva trois ou quatre fois les yeux sur la porte derrière laquelle se déshabillait madame Van-Dyck. Puis il remonta chez lui tout en réfléchissant à ce qui venait de se passer.
— Quel étrange problème que la femme ! se disait-il; celle qui paraît la plus sotte dans les choses ordinaires de la vie devient, quand son cœur a un amour ou un désir, aussi éloquente que qui que ce soit. Jetez un rideau sur un personnage; contentez-vous d'écouter la voix, et vous serez tout étonné quand ''ous écarterez le rideau, de voir de quel corps sont sortis les mots que vous avez entendus. Vous comprendrez alors que quelqu'un se soit laissé prendi'e à ce contraste ei aime cette ♦"emme. Ainsi il n'est guère possible à une créature animée d'être plus franchement lomde, prétentieuse et ridicule que ne l'est madame Van-Dyck; eh bien, elle vient de me due là des choses que m'eût dites Henriette, qui est jeune, élégante et spirituelle. C'est au point, que depuis hier, je comprends et même j'excuse Willem, et que si je ne lui avais fait mie solennelle promesse, je serais prêta me comprendie et à m'excuser moi-même. Quand vous voyez, continuait de se dire Tristan, un amant à une femme laide, sotte ou méchante, qui vous a fait éprouver im mouvement de répulsion la première fois que vous l'avez vue; après vou" 4lre étonné que cette femme soit aimée de quelqu'un, donnez-vous la peine de chercher la cause de cet amour que les apparences extérieures seniblenl devoir repousser, et vous verrez que Dieu a mis dans «sette créature quelque chose qui vous échappe et qu'elle ne dévoile qu'à l'homme qu'elle a choisi. Vous trouverez alors comme aimant attractif, soit le cœur, soit le goiit, soit les sens : comme ces terrains qui vous paraissent noirs^ tiistes et stériles et au fond
If
desquels quelqu un irouve un joui- une mine d'or ou de dia» •nants.
11 en était là de ses réflexions lorsque Willem entra.
— Eh bien! lui dit le commis, est-ce fait? — Tenez.
Et Tristan lui montra le portrait.
— C'est merveilleux ! dit Willem ; croyez à ma reconnaissance mon cher monsiexu- Tristan; quand sera-t-il tout à fait ter miné? — 11 y a encore ime heure de travail à peine. — Euphra sie vous a-t-elle avoué que ce porliait est pour moi? — Oui, mais elle m'a Fait une reconimandation. — Laquelle? — C'est de ne pas le laisser soupçonner. N'ayez donc pas l'air de le savoir. — Soyez tranquille. — Elle ne vous le donnera même pas ici. — Bah! — Non, elle ïie vous le donnera pas non plus elle-même. — Pourquoi? — Parce qu'elle veut que la surprise soit complète. — Ah! très-bien. — Et c'est moi qu'elle a chargé, en vous accompagnant jusqu'à la voitm'e, de vous le glisser dans la main au moment où vous partirez. — Je la reconnais bien là. — Ainsi donc : silence, ou je me brouille avec vous. — Ne sraignez rien; et maintenant, je redescends à mon buioau. Merci, mon cher Tristan. — A la bonne heure!
Willem quitta la chambre, la figure épanouie, le sourire sur les lèvres et la joie dans le cœur.
— Voilà un homme heureux ! se dit Tristan en regardant là commis s'éloigner. Ah! chère madame Van-Dyck, vous avez beau faire et beau dire, vous n'arriverez pas à me faire détruire le bonheur de ce brave et naïf garçon-là.
La veille du jour où devait partir Willem, Tristan lui avail une dernière fois recommandé et fait jurer de ne rien dire du portrait à Euphrasie, et dans la nuit des adieux le pauvre ami, tiraillé d'un côté par le bonheur de celte sm'prise que voulait lui faire tluphrasie, de l'autre par le serment de se taiie, eût cependant bien voulu parler; mais Willem était honnête, Willem Willem n'avait qu'ime parole; Willem se tut.
Tristan s'était caché deirière sa fenêtre, et vers une heure du malin il avait vu le pauvre garçon venu faire ses adieiu à son cam- qu'il allait laisser loin de lui pci.Jaul \uï mois.
DE QUATRE FEMMES. ^^g
Les adieux furent déchirants.
Tristan n'en dit rien, mais il le devina.
Willem descendit de la chambre d'Euphrasie avant le jour, et il était tellement ému, qu'il ne s'aperçut pas que sa maîtresse am-ait pu l'être davantage.
A dix heures, après un déjeuner auquel il ne toucha guère , il trouva moyen, pendant que M. Van-Dyck préparait à son bureau les dernières instructions, de dire une dernière fois adieu à Euphrasie, qui poussa des soupirs à donner de la confiance pendant une annfie à un amant absent, mais Willem était de plus en plus ému, et, par conséquent, na s'apercevait pas plus de l'exagération du chagrin, qu'il ne s'était aperçu de la froideur de premier adieu.
À. Van-Dyck revint tenant les lettres; il serra cordialement les mains de Willem, en lui disant :
— J'aurais bien voulu, mon cher Willem, vous dispenser de cet ennuyeux voyage, mais vous savez que je suis retenu. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous faire rester, mais ma présence est absolument nécessaire ici; ne m'en veuillez pa';, et revenez vite; vous avez bien compris tout? — Oui. — Vous svez tous mes pouvoirs. — Très-bien. — Faites tout ce que vous jugerez bon ds faire, et dites bien à la maison Daniel que je lui donnerai non-seulement du temps, mais de l'argent même pour arrêter sa faillite. Que je ne retombe pas dans les ennuis d'un procès, c'est tout ce que je demande. Allez.— -Adieu, mon cher monsieur Van-Dyck. — Adieu, mon cher Willem.
Les deux hommes s'embrassèrent bien franchement. Le maître de la maison rentra chez lui en se frottant les mains, et Willem, accompagné de Tristan, sortit de la maison.
Une larme et un soupir du commis accompagnèrent le bruit. de la porte qui se fermait.
— Allons, du courage, que diable! dit Tristan à Willem.
Certes, ni vous, lecteur, ni moi, n'aurions voulu d'un semblable amour, et si, comme Tristan, nous avions assisté au spectacle de cette passion, nous amiuns, comme lui, commencé par la trouver ce que dans le fond elle était réellement, grotesque et bouffonne; puis, nous aurions fini par prendre en pitié, admirer et consoler le pauvre garçon qui l'éprouvait : c'était une si loyale et si franche erreur de la part du commis, qu'il eût fallu être un sot pour ne pas se faire l'ami de cet liomme, et un méchant pour le trouver ridicule.
38f AVENTURES
— Allons, du courage ! répéta Tristan, et si vous n'en avei pas, je vais vous en donner. — Vous avez le portrait? — Oui.
— Oh! donnez-le-moi. — Vous me promettez d'être co^urageuxT
— Oui. — De ne plus être triste? — Oui.
Et Tristan s'amusait à montrer le portrait à Willem et à le retirer quand celui-ci allait le prendre, en lui faisant faire une Dromesse, comme on fait avec les enfants à qui l'on donne im Toiiet à la condition qu'ils seront sages.
Enfin, il remit le médaillon à son ami qui le baisa avec transport.
— Et moi, fit Willem, qui vous croyais amoureux d'Euphrasie. — Grand fou. — Qui croyais que vous me trompiez.
— Qui vous faisait croire une pareille chose? — Euphrasie. — Comment? — Elle me disait que vous étiez amoureux fou d'elle. — Mui! — Oui; (ju'elle le devinait bien à vos regards et à vos prévenances; et t|uand elle me voyait jaloux à ce soupçon, elle paraissait heureuse. — C'était un moyen qu'elle avait trouvé, en collaboration, du reste, avec toutes les autres femmes, poiu' se faire aimer un peu plus. — Je le crois maintenant, mais c'était mal de sa part. — Ne lui en veuillez pas, c'est une habitude de femme aussi naturelle que les deux mains. — Mais elle eût pu me brouiller avec vous, qui êtes mon meilleur ami.
— Vous savez bien maintenant à quoi vous en tenii-, n'est-ce pas? — Oh ! ciel! — Vous ne me soupçonnez plus. — On pourrait bien me dire les choses les plus vraisemblables là-dessus, que je ne les croirais pas. — Et vous ferez bien, car je vous jure que c'est la dernière chose à laquelle je penserai.
Tout en causant, Tristan et Willem étaient arrivés à la diligence.
Willem rencontra quelques personnes de connaissance, qu'il salua, mais desquelles il s'éloigna presque aussitôt. 11 avait besoin de parler encore d'Euphrasie. On devinait dans ses paroles que le cœur lui battait, et même, lorsqu'il parlait d'autie chose que de sa maîtresse, ses lèvres avalent ce tremblement et cette hésitation qui prouvaient que la lucidité de son esprit et de sa parole suivaient son cœur, et que son cœur était loin d'où il était et d'où il allait surtout.
— Vous m'écrirez, n'est-ce pas? disait-il. — Oui. — Vous lui parlerez de moi? — Soyez tranquille. — Pas trop ouveiiement, parce qu une femme souffre toujours dans sa pudeur quand im étranger lui parle de son amant. — Cependant la confidence
existe, puisque c'est moi qu'elle a chargé de vous remettre son portrait. — C'est juste, vous restez, vous, vous êtes bien heureux ! — Vous reviendrez dans quinze jours. — Le plus tôt possible, allez. Comme je vais m'ennuyer, et comme je vous ennuie, n'est-ce pas? — Du tout, je sais ce que c'est. — Allons, adieu! on va ^arlu. — Adieu !
En effet, on appela les voyageurs.
Les deux amis s'embrassèrent.
Jusqu a ce que la voiture partît, Tristan resta à la portière. Au premier £oup de fouet du postillon, il tendit la main à Willem, qui la lui serra significativement, et lui dit adieu une dernière fois.
A cet adieu, deux larmes longtemps retenues vinrent apparaître indiscrètement avix yeux du pauvre garçon. 11 y en avait une, sur les deux, pour Tristan.
La voiture partit.
Willem mit deux ou trois fois encore la tête à la portière, ealuaut Tristan qui s''en revenait les mains dans les poches; puis la diUgence disparut derrière un angle que faisait la route, et le commis resta seul avec ses pense'es.
— Voyons ce qui va se passer maintenant, se disait Tristan. 11 rentra à la maison du Canal des Princes.
11 trouva M. Van-Dyck à son bm'eau. Depuis quelques jours^ le digne commerçant était retenu chez lui, comme nous lavons entendu le dire à Willem, car les alïanes marchaient de mieux en mieux ; aussi, à l'heure du dîner, hevue à laquelle seulement on le voyait sortir du fond de ses chifEies, apparaissait-il souriant et se frottant les mains.
M. Van-Dyck fils avait eu le bon esprit de descendre sur les reins tout un étage de la maison, ce qui le retenait au lit et ce qui dispensait Tristan de lui donner ses leçons, ce dont le paresseux élèTc se réjouissait au milieu de ses frictions d'eau-de-vie camphiée.
Madame Euphrasie Van-Dyck restait donc seule.
Dès qu'elle vit apparaître Tristan, elle descendit, et lui parlant comme si le hasard seul l'avait fait descendre.
— Eh bien! lui dit-elle, il est parti. — Oui.
Il y eut un regard de liberté et de joie dans les yeux d'Euphrasie.
— Et qu^allez-vous faire maintenant, monsieur Tristan ? — Monsieur votre fils est toujours malade? — Oui. — M. Van-
ftft.
Dyck n'a pas besoin de moi? — Non. — Alors jû vais sortir on peu, fit Tribtan, qui cherchait tous les moyens d'éviter une conversation avec Euphrasie. — Vous sortez, lui dit-elle, cl nioi qui suis triste, je vais encore être seule, méchant imil Et elle fit une petite moue.
— C'est une aQaue qui m'appelle dehors, mais croyez bien» madame, que, dès mon retour, je me muttrai avec plaisir à vos ordres, si vous êtes encore trisle et seule. — Adiou alors, fit Euphrdsie, plus chagrine de voir soi tir Trislan pour nue heure qu'elle ne l'avait été de voir parth- Willem pour un mois.
Tristan, comme bien vous pensez, ne rentra que pour se mettre à table,
Euphrasie, qui avait fait une toilette nouvelle, était donc doublement iriitée d'avoù attendu et de s'être habillée pour attendie ; mais, quand Tristan parut, cette rancune se volatilisa et l'ombre s'effaça sans efl'ort au regard du convive attendu, sans laisser sur le front de la marchande de toile même un de ces nuages furtifs qui indiquent qu'un orage a passé dans l'air.
— Comment va Edouard? fit M. Van-Dyck en se mettant à table. — Mieux, mon ami.
Ce fut le seul bruit humain qui se mêla au bruit des fourchettes et des plats pendant le repas. M. Van-Dyck paraissait trop penser pom' parler, Trislan n'était pas en train de goûter id conversation de ses hùtcs, et Euphrasie ne pouvait raisonnablement pus dire ce qu'elle pensait.
Après le diner, M. Van-Dyck produisit, encore deux monosyllabes.
— Je sors, dit-il.
Et il sortit.
Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper à Euphrasie.
— Vous n'avez rien dit pendant le diner; ètes-vous malade^ 3ttonsieur Trislan? dit-elle.
Tristan, qui vit dans celte phrase une porte de sortie pour sot embarras, répondit :
— Oui, madame, un peu soufl'rant, et je compte rentrer ckei moi de bonne heure. — Mais je vais croiie que réellement vous me fuyez. — Moi, madame, et pomquoi? — Tantôt vous n'êtes pas rentré comme vous l'aviez promis. — Une affaiie. — Une femme, iieut-être?— Oh! les femmes sont rayées de mon cœur. — Toutes ? — Toutes. — Voyez comme il fait beau, reprit madame Van-Dyck au bout de quelques histants, donnez-moi le
bras el allons un peu nous asseoir au jardin, voulez-vous?
Volontiers, ^
Il faisait en effet une soirée magnifique.
Euphrasie alla avec son compagnon s'asseoir sous un bosquet dont les branches et les feuilles confondues voilaient la dernière teinte du jour, que le soleil couché laissait encore errer à l'horizon, dernier sourire de la nature fatiguée de chaleur, de parfums et d'amour.
Il y avait réellement dans l'air des senteurs amoureuses et de ces bouffées ardentes que le cœur respire, qu'il absorbe, et qui font qu'involontairement on cherche l'être à qui Ton doit communiquer la moitié de ce qu'on éprouve ei lui demander la moitié de ce qu'il ressent.
Madame Van-Dyck éprouvait beaucoup, sans doute, car, avec une nonchalance qu'excusait, en la causant, l'atmosphère ar- (fente du soir, elle s'appuyait sur le bras de Tristan, et, la tète inclinée, regardaaî les fleurs qui penchaient leurs pétales rafraîchis sui" les allées du jardin, elle ne disait rien. Or, nous croyons l'aYOU' dit, dans ces circonstances-là le silence est la conûdc;nce du cœur.
Des chaises se trouvaient sous ce busquet.
Madame Van-Dyck en prit une et lit asseoir Tristan en face d'elle, assez près pour pouvoir mettre ses pieds sur les bâtons de sa chaise.
— Quelle belle soirée! fit-elle. — Magnifique! madame. Cinq minutes se passèrent sans qu'un mot fût dit de part ou
d'autre.
— Comment vous trouvez-vous, ami? — Beaucoup mieux. — je vous l'avais bien dit.
Cinq minutes de silence encore,
La conversation ressemblait à ces lampes sans huile qu^on essaye d'allumei par tous les côtés de la mèche, qui montrent une petite flamme bleue et s'éteignent aussitôt.
Madame Van-Dyck comprit qu'il fallait aborder franchement la question.
— QH'avez-vous donc, monsieur Tristan? vous ne me dite» rien. — Je songeais, madame. — Et peut-on savoir à qui? — A Willem; à ce pauvi-e garçon qui doit être fort triste, et qui, sans égoïsme aucim,. voudrait bien que je fusse à sa place et pouvoir prendre la mienne. — Et vous, changeriez-vous volontiers? — Pour le reodi'e hem-eux. — C'est de l'indifférence, fit Euphrasie
28â AVE iN TU RE S
d'un ton piqué. — C'est du dévouement. Madame. — Et pourquoi croyez-vous que M. Willem voudrait être près de moi ? — Vous me le demandez? — Oui, dites. — Parce qu'il vous aime. — Savcz-vous si ce qui le rendrait heureux me ferait plaisir à moi, et dans votre -lévouement ne courriez-vuus pas la chance de n'être agréable qu'à l'un des deux? — Je suis sûr que vuus êtes de moitié, madame, dans le vœu que Willem fait à ceite hem^e.
— Et qui vous fait croire cela? — Ce que j'ai cru voir. — Eh bien, vous vous êtes trompé dans ce que vous avez vu, comme dans ce que vous croyez. — Je le plains, alors. — M. Willem est un ami qui m'aime beaucoup, que j'aime d'amitié aii.<si, mais qui, préoccupé des affaires pour lesquelles il paît, ne o occupe déjà plus, soyez-en sûr, des amis qu'il laisse. — Vous êtes ingiale! — Non, je connais Willem, voilà tout. — Mais vous, ne le regrettez-vous pas? — Son voyage était nécessaire. Mais vous avez l'ail", monsieur Tristan, de vouloir me demander quelque conûdeiice sur M. Willem, vous en aurait-il donc fait sur moi?
— Non, madame. — Je vous le répète, M. WiUem n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami. Je sais qu'il a été fort amoureux de moi; peut-être, au milieu de la vie triste et monotone que je mène, son amour franc et suicère eût-il Uni par me toucher, mais maintenant il est trop tard. — Voilà qui est beau\ pensa Tiistan. J'ai vu bien des femmes mentir, mais io n'en ai jamais Vu de cette force-là. — Et pourquoi trop tard? dit-ii tout haut
— Parce que la place qu'il voulait prendi'e n'est pas encore prise, mais est déjà donnée. — Et peut-on savoir à qui? — '<on, il faut le deviner; et vous l'avez deviné, j'en suis sûre.
Tristan ne répondit rien.
Euphrasie prit ce silence pom- un aveu.
— Vous êtes-vous occupé du médaillon? reprit-elle. — Oui, madame. — Est-ce fait? — Oui. — Ah! et où est-il? — Ne m'avet-vous pas dit que c'était pour quelqu'mi? — C'est vTai. Mais je n'ai pas nommé la personne. — Ne m'avez-vous paa dit de deviner? — Oui. — Eh bien , j'ai deviné. — Ah ! dit Euphrasie avec une intonation impossible à rendre. Et vous l'avez donné, \c portrait, à celui qui devait l'avoir?... -^ Oui. — Vous en êtes sùi ?... — Me croyez-vous donc incapable ue deviner une chose aussi *acile? — Et il a été... heureux? — Enthousiasmé!
— Et qu'en l'era-t-il? — 11 le portera toute sa vie s'.u ^on cœur.
— Et maintenant?... — Il le baiserait avec transport, s'û n'y avait quelcju'ui' à côté de lui.
DE QUATR£ FEMMES. oiô
Euphrasie prit le bras de Tristan.
■ — Faisons un tour de jardin, lui dit-elle. Savez-vous que vous êtes un honiine d'esprit, monsieur Tristan, de deviner ainsi les choses sans qu'on vous les dise? — 11 ne fallait poiu' cela, madame, que du cœur et des yeux — Et il est sûr que je l'aime?... — Certainement... — Et il ne me trompera pas? — Jamais! il l'a juré.
Euphrasie s'appuyait à chaque réponse un peu plus sur le bras de Tristan.
— Je ne sais pas ce que j'ai ce soir, dit-elle, j'éprouve un bonheur que je n'ai jamais éprouvé. Je suis heiireuse, et vous?
— Qui ne serait heureux à ma place?
Euphrasie serra le bras qui soutenait le sien.
— Croiriez- vous une chose? reprit-elle tout à coup. — Laquelle? — Vous ne la croirez pas? — Je vous jure... — Eh bien^ mon mari va rentrer, n'est-ce pas? — Qui. — Savez-vous ce qu'il va ftiire? — Non. — Il va monter à sa chambre, s'enfermer et lire. — Vraiment? — Qui. Jamais il ne s'inquiéterait de moi, c'est comme si je n'existais pas. Ainsi, je vais rentrer aussi, moi, et une fois dans ma chambre, je suis veuve, bien plus séparée de mon mari par ses habitudes que par l'étage qui est entre nouo. — C'est extraordinaire! — Je pourrais recevoir chez moi qui je voudrais, la nuit, sans que M. Van-Dyck en sût rien. Sa chambre est loin de la mienne; il n'entendi'ait ni entrer ni sortir. — Heureusement, la vertu veille à votre porte. — Non pas la vertu , mais la fidélité. — Ainsi, vous recevez quekju'un?
— Non. Mais s'il m'aime comme il le dit, il comprendra qu'il peut venir. — Celui qui a votre portrait? — Oui. — Il viendra.
Euphrasie serra de nouveau le bras de Tristan.
— 11 viendra, n'est-ce pas? — Oui. — Vous le lui diiez? — De votre part. — Oh! Tristan, je ne sais ce que je dis, j'ai la tête et le cœur qui me brûlent. L'amour que j'avais rêvé, je l'éprouve enlin!
Et elle serrait ardemment la main du jeune homme, et le faisant asseoir de nouveau auprès d'elle, elle écartait sa lobe, comme pour absorber de tous côtés le peu de fraîcheur qui imoibait l'air, dont elle semblait avoir un si grand besoin. Ses bras étaient nus, et un certain parfum de voluptés attendues s'exhalait de cette femme, qui, dans la teinte ombreuse du soii\ cessait d'être la femme ridicule du jour. Puis il arrive toujours un moment où la femme qui aime, que ce soil avec les sens ou
avec le cœur, qu'elle soit bourgeoise ou ductiesse, spirituelle ou niaise, il arrive toujours un moment, disons-nous, où la fomme qui dt'sire ou qiii aime, quand elle est belle après toul, sait devenir tentante et se faire irrésistible. Madame Vaii-Dyck, comme épuisée par les vapeurs biûlantes de la journée, et convaincue que Tristan avait garde son portiait. n'avait plus de coiifidences rerbdies à lu' faire; aussi, avec une ardeu!' de sens qui était peut-être sa seule vertu, se laissait-elle aller à poser sa tète sur l'épaule de son amant rêvé; et Jans la pression de ses bras, Tristan sentait une de ces natures vigoureuses 1 1 indo nptibles qui, comme Messaline, sont parfois lassées, mais jamais assour vies. Joignez à 'îette opiniâtreté des sens des (jualités physiques qu'avec l'art infini de toute femme qui se doime tupUras e dévoilait peu à peu, et qui, malgié une certaine exagérai ii>ii, rappelaient assez, par lem- contour de marbre, la forme antique.
Tristan n'était pas d'airain, et il subissait au>si le> t>rises embrasées du soir, qiii semblaient se concentrer dans Eupiirasie et qu'elle faisait passer sur lui plus brûlantes encoie. il n'avait rien répondu, il est vrai, à un : M'aimes-tu? qui était éclos près de sa lèvre, et dans lequel la bourgeoise Phryné avait mis tout \e feu de son sang; mais, raalgié lui, malgré la prouiess faite à Willem, promesse qui semblait danser sm* les ft uillt.> des W'bres eu caiactères rouges, et que le cerveau tiouhlé de Tristan cherchait à faire stable et forte, malgré cette promesse, disonsnous, ses mains n'avaient pu s'empêcher de répomliv aux pressi.jus fréquentes d Euphrasic, ses yeux n'avaient pu se détourner de cette poitrine à demi dévoilée, que les pâles clartés des étoiles lui montraient comme sous un voile nacré, et son cerveau n'avait pu icpousser cette haleine de désirs qui montait de la femme qu'il tenait dans ses bras. Quoi qu'il pût se dire, il iii' "pouvait se résoudre, une fois ce premier pas f lil, à sortir de cet itat, qui était un milieu bizarie entre la promesse tenue et paijuiée, et il allait peut-être, malgré le serment du coutiaire qu'il se faisait toujours, mais decrescendo, fianchir la dernière limite qui le séparait encore du parjure complet, quand la voix d'Atliéiiaïs se fit entendre.
Madame Vaa-Dyck ht un bond, comme si on lui eût appliqua un fer louge sur l'épaule. Ce n'était ni la pudeui , ni la crainte qui lui faisaient éprouver ce mouvement, c'était la ^en^•ltion toute naturelle d'un cri inattendu tombant tout à cctup sur lei seoË trop allaiblis pour le recevoir sans secous^e.
•— Qîi'y a-t-il? demanda-t-elle tout haut en se levant et en rétablissant, avec un grand art d'habitude, l'ordre interrompu tle sa toilette. — Madame, cria Aihénaïs de l'autre bout du jardin, c'est le cataplasme qui est l'ait, et M. Édouaid veut qu« :e soit \ous qiii le lui mettiez. — J'y vais.
Athénaïs s'éloigna.
— Écoute, dit Euphrasie en serrant la main de Tristan, je vaib rester un peu avec mon fil? ; rentre dans ta chambre, et quand tu m'entendras me mettre à mon piano, descends au jardin, prends celte échelle et monte par la /enêtre. Je t'aime?
Et Euphrasie disparut sans laisser à Tristan le temps d'ajoutée un mot.
Tristan se leva à son tour, chancela un peu comme un homme qui sort d'un rêve ou d'une ivresse, puis il passa la main suison front, regarda autour de lui, se promena quebjue temps dans le jardin, remonta dans sa chambre et, se mettant à la fenêtre, regarda les étoiles.
1! y avait à peu près une demi-heure qu'il rêvait ainsi, sans trop savoir à quoi, quand il entendit la première note du piano de madaui;- Van-Dyck qui montait à lui.
Elle jouait la dernière pensée de Weber,et par hasard elle fei jouait bien.;
Où l'on verra qae la mnsique n'adouctt pae toajours le* mœort de rhoiunie.
Aux premiers accords du piano do madame Van-Dyck, Tristan avait été ému malgré lui; si Ton niait rintluence des sens, autant vaudrait nier la nature entière. Qu'on se le rappelle, notre héros n'était pas d'une nature immatérielle; bien plus, depuis quil était entré chez le maichand de toile, la chasteté avait veillé à la porte de cette maison, et si des idées d'amour avaient, de temps en temps, brûlé le cerveau du professeur elles n'avaient jamais pris forme. 11 est donc facile de compieadie que le jour où la chaste déesse .}ui veillait sur liotre héros paraissait se lasser de sa veille et permettre une erreur à son protégé, il est facile de comprendre, disons-nous, au moins l'hési- "alion qui répondait à l'mvitation musicale d'Euphiade: 11 avaiî j.it un serment à Willem, c'est vrai; il Lrou\ ait, ou plutôt il