‹ Aventures de quatre femmes et d'un perroquetChapitre 3 sur 3 · AVEN TORE · texte numérisé non relu

AVEN TORE

avait longtemps trouvé Eiq^luasie lort ridicule, c'est encore vrai; mais Willem était loin, Willem ne s^a[>ercevra!t de rien. Depuis le commencement du monde, bien des parjures de cette sorte avaient eu lieu, et la nature n i paraissait pas en frémir d'iiorreur ni même on garder le souvenir. Par delà cet horizon perdu dam res ombres du soir, il y avait bien des cimetières, âans ces cimetières bien des tombes, dans ces ombes bien des gens qui as aient, nous pourrions dire tous, succombé à des tentations équivalentes à celles qui poursuivaient notre héros, et un jour, la mort passant sur eux, avait couché au même niveau, dans la même terre et dans la même attitude, bons et mauvais, ûdèles et parjures.

Toutes ces pensées viennent à l'homme qui, comme Tristan, se trouve au moment d'accomplir une action dont la monotonie de lem" vie fait une action au moins douteusi-. Si, dans son existence de jeune homme, Tristan eût rencontré im commis eu genre de Willem, que ce commis eût eu une maîtresse du gînre d'Eupluasie, il est probable que, la même promesse étant iaile, il n'eût pas hésité, et que ce qu'il considéiail comme une niauvaii..e action n'eût été qu'une simple peccadille, conçue k mathi, exécutée le soir, oubliée au réveil.

Mais, les choses n'en étaient pas 'là. Un serment solennel avait été fait, à tort ou à raison, et ce n'était pas à Tristan de faii 0 la difl'érence; à tort ou à raison Willem aimait Euphiasie; il était triste de son départ, mais confiant dans son ami, et il y eût eu lâcheté, même l'action restât-elle inconnue, à trompei cette confiance, à rire de cette tristesse. Le cœur, dans un de ses mille replis qui le rendront toujours impénétrable par quelque côté aux anatomistes des sensations humaines, le cœur garde mi sentiment qui n'est pas la honte, qui n'est pas le remords, et qui, cependant, participe de ces deux voix de la conscience. Ainsi l'honune qui, dans une circonstance pareille à celle où se trouvait Tristan, trompe son ami cl lui prend sa maîtresse, uiomeutanémeut bien entendu, éprouve, «]uand l'amant revient la femme, cttie éternelle ouJ>lieusi', eût-elle oublié U;s détails de rab>cnce, et son coaiplice les eût-il oubliés aus^i, ce senti- .neut aviquel nous ne pouvons donner un nom. ^uau'* il voit 1 unii conliant, plein d amoiu" pour sa maîtresse, se livrer, dans les entretiens du retour, à l'expansion franche de sa joie, et la verser dans un cœur (}ui l'a trompé, mais qui est peut-être redevenu sincère, il rougit de ce qu'il a lait. Ce qui le fait rougir.

Ce n'est pas d'avoir pris à son ami une part du bien que l'ami croit retrouver tout entier, car l'adultère est un merveilleux fruit dans lequel tout le monde peut mordre sans que son propriétaire retrouve la trace des dents; c'est, avec un mouvement de jalousie inhérente à l'amour-propre humain, m» iionnête regret d^assister à cette expansion et d'avoir fait ridicule, quoique pour soi seul, un homme qu'il n'en aimera peut-être qu'un peu plus, mais qu'il respectera un peu moins. Il y a dans le cœur de celui qui assiste à ce ridicule dont il est l'auteur, et dont, avec la femme, il est le témoin, il y a une lutte bizarre; il hésite s'il ne racontera pas toute la vérité à son ami. Je le ferai malheureux, se dit-il, mais au moins je ne l'aurai pas fait ridicule. Il aura à rougir de moi, mais s'il apprend tout un jom-, il n'aura pas à rougir de lui; bref, il saura à quoi s'en tenir sur le compte de la femme quil aime ; je lui ravirai un bonheur peut-être, mais je lui épargnerai certainement une déception qui doit arriver tôt ou tard. Puis le même homme se dit en regardant la femme : Après tout, de quel droit ferais-je du ma^ à cette pauvre créature, est-ce parce qu'elle est aujourd'hui poui* cet hommt- ce qu'elle a été hier pour moi? mais n'était-elle pas ainsi pour lui, avant même de me connaître? Il ne fait que reprendre la place qu'il avait quittée un instant et sur laquelle j'aurais dû veiller, au lieu de la prendre, moi, son ami; et d'ailleurs, au milieu de nos embrassements nés de son ennui, de son désœuvrement, de ses sens, que sais-je? n'y avait-il pas une tacite convention entre cette femme et moi, que notre amom* n'était qu'un interrègne et qu'il nous faudrait oublier le jour où le véritable roi reviendrait?,., est-ce que j'obéirais à une honteuse question d'amour-propre? Est-ce que parce que cette femme s'est donnée à moi , c'est-à-dire a consenti à cet aveu charnel qu'une femme ne fait jamais sans émotion et sans rougnur^ est-ce que je suis en droit de la rendre méprisable et malheureuse, puisque les circonstances, son cœur oi. sa volonté la font plus hemeuse avec cet Aomme qu'avec moi? Et, d ailleurs^, si elle me préférait, pourrais-je, aux yeux de mon ami, l'accepter sans honte et la garder sans remordsl i'aimerais-je môme assez pour cela, et cette liaison fortuite, à qui le my&tèii et l'attrait de l'adultère donnaient du charme, en couser >eraitelle lu moment où elle deviendiait une liaison connue et dû tous ies jours? Est-ce qu'enfin, parce que cette femme ne peut ou ne veut pas être à moi, je dois *9uloir qu'elle ne soil pas k

l'homme qu'elle aimait? Non, je dois lui pardonner ! je dois effacer de ma mémoire et de la sienne les jours qui violent ses serments d'amour et mes serments d'amitié. Je dois n'être que plus respectueux envers elle, que plus dévoué envers lui, et ■^^ir en toutes choses comme si j'avais à faire oublier une faute ^'heureusement il ne saura jamais.

Voilà ce qu'on doit se dire, voilà ce qu'on doit éprouver, lorsque malheureusement on n'a pas été assez fort pour résister à ces tentations dont les femmes se plaisent surtout, nous ne savons pourquoi , à entourer les amis ou l'ami de leur amant; et voilà toutes les pensées qui, dans le 'luart du temps qu'il faut pour les lire^ avaient traversé l'esprit de Tristan.

Cependant, si sa conscience Ixii conseillait le bien, ses sens, ces éternels tyrans de Thonmie, lui conseillaient le moin^ bien; car, dans la position où se trouvait notre héros, cet abime fleuri dans lequel il était près de tomber ne lui semblait pas devoir s'appeler tout à fait le mai.

— Si madame Van-Dyck, se disait-il au milieu des notes que le piano impatient lui envoyait, si madame Van-Dyck était la fenune de Wilkra, ce serait très-mal, certainement; mais ce n'est que sa maîtresse : il est vrai qu'elle est la femme de M. Van- Dyck, qui est foil bon pour moi, et que cela n'en sera pas mieux, jlais, puisque Willem trompe bien M. Van-Dyck, je puis bien tromper WUlem.

Cependant, continuait-il à se dire après réflexion, ce n'est pas la même chose : -M. Van-Dyck n'a pas l'air d'adorer sa femme : U aime mieux sa cuisinière, et il n'a pas confié Euphrasie à son commis; tandis que moi, je me suis engagé à veiller sur la vertu de la dame, el je n'en prends guère le chemin.

Le piano continuait toujours.

— Qui le saura? se disait Tristan ', et d'ailleurs, Euphrasie n'est pas une jeune fille, Willem n'est pas son premier amant, et je ne serai pas le second. Puis, qui lui dira qu'elle l'a trompé ?11 n'y 1 de malheiu's que les malheurs qu'on connaît. J'ai fait ce que j'ai pu pour éviter Euphiasie. C'est elle qui a voulu, et qui veut encore. Si elle n'aime plus Willem, ce n'est pas mou indiffiSrence qui le lui fera aimer; et si elle ne revient pas à lui, aulani qu'elle vienne à moi. Elle est encore très-belle. Quand j'ai fait ce serment, je ne savais pas tout ce que je sais.

Et Tristan songeait.

En ce moment le piano se tut.

DE QUATRE FEMMES. 29î

— : Ah ! se dit-il, ot malgré lui son cœur battait, elle s'arrête, £lle m'attend.

Et sur la pointe du pied il s'approcha de la fenêtre.

Il entendit Euplii'asie qui, à sa fenêtre aussi, toussait de cette tous opiniâtre et de convention, destinée à faire comprendre que celui qu'on attend peut venir.

— Que faire? se disait Tristan.

La toux continuait.

— Elle y tient.

Et un somire passa sur les lèvres du professeur.

— Puisque je suis si fidèle à mes serments, pensa-t-il, je lui en ai fait un, à cette pauvre femme, que je devrais bien tenir. Le tout est de savoir si le premier vaut mieux que le second.

Et Tristan se sourit intérieurement, comme un homme qui te donne une mauvaise raison.

La toux cessa.

— Ah ! flt-il en avançant la tête, aurait-elle déjà pris son parti. Tant mieux ! tant mieux !

Mais ce tant mieux était faux.

L'homme aime ces sortes de luttes.

S'il ne succombe pas, il se dit : Comme je suis fort ! S'il succombe, il se dit : Ci^mme j'ai lutté ! Tristan avança de plus en plus la tête. Euphi'asie avait disparu de sa fenêtre, mais la fenètz-e était restée ouverte.

— Voyons, se dit Tristan, après tout je suis un homme! que diable ! Je m'amuse là à un combat d'enfant. Le temps qui i passé depuis la scène du bosquet a dû préparer sa raison à comprendre des choses qu'elle n'eût peut-être pas comprises daas ce moment-là, et que pour ma part j'avais oubMées, mais dont je me souviens. Voyons, je vais descendre chez eUe, mais seulement pour lui dii-e qu'une haison entre nous est impossible. le lui raconterai ce que m'a dit Willem; et au moins je sera' tranquille ! Puis, c'est une impolitesse gratuite que je lui fais, à cette pamTC femme. Que je ne veuille pas d'elle, c'est trèsbien j mais qu'au moins je le lui dise.

Et Tristan, avec cette soudaine résolution qui cachait dans un de ses plis 'C désir de voir recommencer la scène du bosquet et quelque raison inévitable de succomber, fit tourner la clef de la serrure et entr'ouvrit la porte, caressant sa conscience de ce moyen que venait de lui conseiller sa politesse.

Au moment où il allait franchir le seuil de sa porte, il entendit du bruit au rez-de-cliaussée, et reconnut le pas de M. Van» Dyck, qui venait de rentrer et qui regagnait tranquillement sa chambre.

Tristan rentra chez lui, fâché de ce retard qui allait le faire casser aux yeux de madame Van-Dyck pour un homme ma) iîevé. Il colla son oreille à sa serrure, et entendit le marchand de toiles fermer, les unes après les autres, les portes qui précédaient sa chambre à coucher.

Le silence recommença.

Mais si court qu'eût été cet incident, il avait suffi à noti-e ami pour lui insinuer que la raisun quii s'était donnée pour descendre était assez mauvaise.

— Je vais me faire une ennemie mortelle, si je ne descends pas. Quelle raison lui domierai-je demain?

Et Tristan, adossé au mur, réfléchissait, cherchant un chemin qui le menât soit à la vertu , soit à la trahison, pom'vu que ce chemin fût clair, et qu'il pût y marcher sans y rencontrer les épines de son désir ou les obstacles de sa conscience.

— Que faire ?

En ce moment, le piano recommença.

Seulement madame Van-Dyck, qui ne savait à quoi attribuei le silence de Tristan, avait mis le pied sur les pédales, avait repris son motif un ton plus bas, et la dernière pensée de Weber, édose sous les doigts vigoureux d'Euphrasie, arriva s; bruyante jusqu^à celui à qui elle était destinée, qu'il en fit involontairement un bond, et qu'il ne put s'empêcher de rire.

— Diable! pensa-t-il, pour peu que cela suive la même gradation, dans une demi-heure les vitres tomberont. Jour de Dieu! corume. vous m'aimez, madame Van-Dyck !

Eji effet, Euphiasie devait vigoureusement aimer Tristan, si son amour était en rapport avec l'énergie qu'elle faisait jaillir de riiiblrumenl. Ce n'était plus de la musique : c'était ime émeute.

— Voyons! voyons! se dit Tristan, il faut en finir. Dans moi propre iniéiêt, je ne duis pas descendre, à moins que je n'ain. bitionuc la mort de ilaphaël, que semble me promettre cett< puissante harmonie. 11 faut pi ei-dre une résululion , mais comiui je suis un gr» \ù sot, et que je ne puis la trouver dans ma pixpn volonté, je vais m'en remettre au hasard.

Et ce disant, notre ami s'en alla sur la pointe du pied jusque

sa chambre et alluma sa bougie; puis, la prenant d'un« main et tirant de sa poche une pièce de monnaie, il s'approcha de son lit.

— Madame Van-Dyck me veut, elle prend pile; moi, tout compte fuit, j'aime autant ne pas descendi-e, je prends face. Cette *ois, c'est la dernière épreuve, et si vous perdez, chère madame fan-Dyck, vous pouvez bien jouer de l'ophicléide, je vous réponds que je ne descendrai pas. Priez le dieu de Cythère. Et il jeta la pièce en l'air, en disant :

— Face !

La pièce tourna rapidement sur eûe-mênie et retomba sur le lit

Tristan approcha la bougie.

Le profil du monarque se dessina sous le rayon de lumière.

— Allons ! j'ai gagné, se dit Tristan en remettant la pièce dans sa poche; quand je dis : J'ai gagné, je me trompe, je devrais dire : Elle a perdu. Cette fois, c'est bien fini. — Enfin! ajouta-t-il avec un soupir qui laissait quelque doute sur la sincérité de sa joie.

Et il alla fermer doucement sa fenêtre et tira ses rideaux. Le bruit continua d'arriver, mais plus sourd.

— Déshabillons-nous et couchons-nous, dit-il, je l'ai bien mérité. J'espère, mon cher "Willem, que vous avez un ami qui tient ses serments! C'est égal, ce que je fais n'est pas poli. Enfin!...

Le piano continuait.

Tristan ôta son habit, regarda sa pendule qui marquait une heure, et entr'ouvrit les draps de son ht.

— Le déjeuner de demain ne sera ;jas drôle. En ce moment le piano se tut.

— Elle va touscjr, maintenant.

En effet, malgré la fenêtre fermée, Tristan entendit ^a toui d'Euphrasie, qui, comme le piano, avait changé de ton.

— Tousse, va! tousse, dit Tristan; mui, je vais me coucher. Et il se roula dans son lit en se disant :

— Eh bien', mamtenant, je suis très-content de ce que j'ai fait; éteignons ma bougie comme mes passions, et dormons.

Un grand quart d'heure se passa, pendant lequel Tristan, fatigué, après tout, des émotions et des luttes de la soirée, s'était préparé au sommeil; ses yeux commençaient même à se fermer et sa respiration à se cadencer, lorsqu'xm vacarme à faire écrouler la maison le fit sauter sur son U.^ comme si on lui eût tiré un coup de fusil aux oreilles.

C'était miiame Van-Dyck qui recommençait la dernière pensée de Weber, seulement ce n'était plus avec les doigts, mais évidemment avec les poings qu'elle jouait.

— Ah! par exemple, se dit Tristan en se levant à moitié, il n'y a plus moyen d'y tenir; elle va ameuter tout le quartier. On n'a pas des passions comme celles-là!

Et Tristan, se levant tout à fait, se disposait à se rhabiller et à descendre chez Euphrasie, mais, cette fois, avec la ferme résolution de la faire taire et Je lui résister, lorsqu'il entendit ouvrir bruyamment une fenêtre du rez-de chaussée, et il reconnut la voix de M. Van-Dyck qui criait à sa femme :

— Que diable fais-tu donc là-haut, ma chère amie? il n'y a pas moyen de fermer l'œil. Edouard est malade, et si cela continue, il y aura des attroupements dans la rue. Attends à demain, au nom du ciel! voilà deux fois que j'essaye de m'endormir et que tu me réveilles. Que Dieu punisse Weber d'avoir eu une dernière pensée. Je suis sûr que ce pauvre Tristan ne peut pas dormir. N'est-ce pas, mon cher Tristan?

Tristan se garda bien de répondre.

— Ah! il dort, fit M. Van-Dyck en refermant la fenêtre. Eh bien! il faut qu'il en ait fièrement envie.

Le piano se tut comme par enchantement.

Tristan, heureux de cette circonstance, regagna son lit, où il songea encore quelques instants aux aventures de la soirée, et à ce qu'il entrevoyait pour le lendemain.

Il entendit madame Van-Dyck qui refermait sa fenêtre le plar doucement possible.

Le calme se rétablit dans la maison, et l'on eût entendu voler une mouche, lorsque deux heures sonnèrent à la pendule àe Tristan.

La tristesse de madane Van-Dyck.

iiOrsque -ristan se réveilla, il faisait grand jour.

n était dix heures.

La conscience de sa bonne action avait, comnte on le volt, donné im sommeil tranquille à notre liéros.

Disons que, le réveil venu et les excitations sensuelles éteintes, Tiistan fut heureux et fier de ce qu'il avait fais et que la ran«

cune de madame Van-Dyck lui parut bien peu de chose auprès de ïa satisfaction qu'il éprouvait.

Il se leva donc fort gai, alla ouvrir ses rideaux, et fut forcé de fei-mer les yeux sous le flot de lumière qui l'inonda.

11 ouvrit encore sa fenêtre, et l'air matinal fut doux à son Iront comme le ■souvenir de sa victoire à son cœur.

Il s'habilla à la hâte, car il était curieux de savoir ce qui allait ie passer.

11 descendit et demanda à Athénaïs des nouvelles de monsieur Edouard.

L''élève allait mieux.

Tristan passa dans le jardin, où il trouva M. Van-Dyck qui émondait des plantes, arrosait des fleurs, et qui, en voyant venir son nouvel ami, lui cria :

— Bonjour, mon cher Tristan, tout en découpant quelques feuilles déjàséchées d'un rosier magnifique. — Bonjour, mon cher monsieur Van-Dyck, répliqua Tristan, qui se disait intérieurement : — Je ne sais pas comment je suis avec la femme, mais il paraît que je suis toujours bien avec le mari. Avez -vous bien dormi, mon cher monsieur Van-Dyck? ajouta le professeur, non sans réprimer un sourire dont le lecteur connaît la cause. — A partir de deux heureè, très-bien; mais jusque-là... — Vous avez été malade?... — Du tout. D'abord, je suis rentré tard. Puis madame Van-Dyck ne s'est-ellt- pas amusée à jouei la dernière pensée de Weber avec une force et une persévérance qui eussent bien tlatté le grand compositeur. — Vraiment? — C'était à n'y pas tenir. N'avez-vous rien entendu? — Rien. — C'est par politesse que vous dites cela. — Non! si fort qu'ait joué madame Van-Dyck, elle n'aurait rien pu me faire entendre. -Étiez-vous sorti? fit M. Van-Dyck avec un som'ire confidentiel. — Non pas, j'étais dans ma chambre; mais je dormais profondément. — - Vous êtes bien heureux. — Et, du reste, madame Van-Dyck comment va-t-elle ce matin? — Je ne l'ai pas encore vue. ElU doit être fatiguée.

M. Van-Dyck et Tristan se promenèrent encore quelques instants dans le ^ardin, et le domestique vint annoncer que h déjeuner <^tait serd.

Les deux hommes se dirigèrent du côté de la salle à manger, déjà occupée par madame Van-Dyck, qui avait fait fermer les grands rideaux, si bien qu'en sortant du grand jour, à peine si l'on distinguait les objets dans cette chambre. — Pourquoi dia-

fOG AVENTURES

ble as-tu ïàit fermer ici ? dit M. Van-Dyck. — C'est à cause de la chaleur, mon ami, et de la trop grande lumière qui me fait mal aux jeux. — Mais puiscpie tu tournes le dos au jour, tu n'en suutîriras pas. Cette salle a l'air d'une tombe.

Et M. Van-Dyck alla ouvrir lui-même les rideaux de l'une des fenêtres.

— De cette façon, dit-il, il y en aura pour tous les goûts; un rideau fermé pour toi, un rideau ouvert pour nous; car je pense que Tristan aime autant voir le jour.

Mais Tristan, qui en voyant madame Van-Dyck toute rouge et les yeux gonflés comme par des larmes récentes, avait compris pourquoi elle ne s'était pas montrée dans le jardin et tenait à rester dans l'ombre, essaya de se mettre bien avec la maîtresse de la maison, et répondit :

— Vous me permettrez, mon cher maître, de ne préférer que ce que désire madame.

Euphrasie ne répondit ni par un mot ni par un signe.

— Vouî avez bien passé la nuit, madame? fit Tristan en s 'approchant d'elle, et s'apercevant trop tard que cette question, que la présence de M. Van-Dyck nécessitait, avait tout l'air d'une mauvaise plaisanterie. — Très-Dicn, monsieur, merci, répondit sèchement Euphrasie. — Ah! je vois pourquoi tu avals fait fermer les rideaux, coquette, dit M. Van-Dyck en ricanant et en venant prendre sa place vis-à-vis de sa femme ; c'est parce que tu es toute rouge.

Madame Van-Dyck devint plus rouge encore, et Tristan, qui leva furtivement les yeux sur elle, vit ime larme de colère briller dans ses yeux.

— Voilà une observation et une larme, pensa Tristan, que je payerai cher un joui" ou l'autie. — On dirait que tu as pleuré, couUnua M. Van-Dyck avec cette persistance des maris qui savent qu'ils taquinent leur femme, mais qui se donnent poui excuse qu'ils en oui le droit.

Madame Van-Dy;k ne répondit pas. Seulonxenl Tristan \\t que cette larme qui venait d'éclore était près de tomber. 11 eut pitié de la pauvre femme.

— Madame est souffrante, dit-il. — Elle ne l'était pas cett« 1 ait, dit M. Van-Dyck; quelle rage de piano avais-tu donc, cher* amie?

Madame Van-Dyck lit un eilort, mais en vain. La larme roula

DE QDATRE FEMMES. 297

sur sa joue et vint oomjne une perle humide s'arrêter dans un des plis de sa robe <is soie.

M. Van-Dyck, occupé de sa côtelette, n'avait rien vu. Tristan tvaif vu, mais, comme on le comprend, ne disait rien.

— Tu aimes donc bien la dernière pensée de Weber? reprit 'li commerçant en se versant du vin.

Euphrasie jeta sa serviette sur la table, se leva, renversa vhaise, et en disant :

— Vous êtes un sot!

Ouvrit la porte et sortit.

Tristan regarda M. Van-Dyck, qui remit tranquillement la bouteille à sa place, prit la carafe et se versa de l'eau.

— Elle est mal disposée, ajouta-t-il de l'air le plus indiiïéyent. — Vous l'avez un peu tourmentée. — Moii? — Oui. — Comjiient cela? — Vous ne vous en aperceviez pas. D'abord vous avez justement mis le doigt sur la raison qui lui avait fait fermer les rideaux. Les femmes ne pardonnent pas qu'on les devine. — Laissez donc ! — Puis, vous n'avez pas tenu compte de l'irritation nerveuse à laquelle madame Van-Dyck paraissait être en proie, et vous vous êtes moqué d'elle. — Ce n'est pas cela. — Si fait. — Je sais ce qu'elle a. — Vraiment? — Oui. — Et peut-on vous demander, sans indiscrétion, ce qui cause ce chagrin subit? car je suis si maladroit que je serais capable de le renouveler en essayant de consoler madame Van-Dyck d'un chagrin que je ne connaîtrais pas. — Il manque un couvert à celte table. — Ah! c'est juste. — Vous comprenez? — Parfaitement; son fils est malade, dit Tristan en regardant de côté M. Van-Dyck, car il lui avait semblé reconnaître dans la phrase du commerçant une de ces intonations confidentielles ou à double sens qui l'avaient frappé lors de leur première rencontre.

Mais Tristan avait fait exprès de ne pas comprendre ce que Van-Dyck avait évidemment eu l'intention de lui dire.

— Moi qui ne songeais pas à cela! reprit Tristan. Cette pauvre madame "Van-Dyck! elle aime tant son fils !

M. Van-Dyck crut que Tristan répondait franchement, et & aima mieux le laisser dans son erreur.

— Vous comprenez maintenant, reprit-il. — Parfaitement j mais on m'avait dit ce matin, quand j'ai demandé de ses nouvelles, qu'Edouard aUait beaucoup mieux. Le chagrin de madame Van-Dyck, toute bonne mère qu'elle est, eût été beaucoup plus naturel ces jours passés qu'aujourd'hui, et eïie

s'alarme à tort. — D'autant plus, ajouta M. Van-Dyck, que cette nuit elle empéchail le pauvre garçon de dormir avsc sa fureur de musique nocturne. — Il faut que je le ramèae à me dire ce qu'il avait sur les lèvres tout à l'heure, se dit Tristan, Auss; ^e crois, toute réflexion faite, reprit-il haut, que ce n'est pas là A cause de la mauvaise humeur de madame Van-Dyck. — Peut-être I — Vous ne voyez pas d'autre raison? — Non.

Il paraît que plus M. Van-Dyck avait eu le temps de réfléchir, plus il avait résolu de laisser Tristan s'en tenir à sa première supposition.

— Après tout, fit-il en se levant de table, une raison ou l'autre, pou m'importe. S'il fallait que les hommes s'inquiétassent des mauvaises humeurs de leurs femmes, ils n'auraient plus te temps de faire autre chose. Les femmes tristes sont comme les enfants qui tombent: si on va les relover, ils pleurent; si on les laisse se relever tout seuls, ils ne disent rien. — Cependant, dit Tristan en se levant à son tour, on ne peut pas laisser ainsi madame Van-Dyck. — Aussi, mon cher Tristan, répondit le commerçant en frappant sur l'épaule du professeur, allez-vous être assez aimable pour monter lui tenir compagnie, la consoler et lui dire que j'y aurais bien été moi-même, mais qu'il faut que je sorte? Je compte sur vous.

^t M. Van-Dyck prit son chapeau.

— Et quand rentrerez -vous, mon cher monsieur Van-Dyck? — Pour dîner, adieu. — Adieu. — Tâchez que ce soir elle soit gaie à table. Heim! rien n'est ennuyeux comme de voir un visage triste quand on mange. — Mais je ne sais que lui dire pour cela. — Dites-lui que les gens partis reviendront. — Et que vous reviendrez à six heures, répliqua Tristan avec un sourire. — Justement, dit le commerçant, cela lui fera grand plaisir; vous comprenez toujours très-bien?

Et il s'éloigna en souriant.

— Ainsi, vous sentez que si elle est encore triste, ajouta M. Van-Dyck en revenant sur ses pas, c'est à vous que je m'en prendrai. Dans l'absence de Willem, c'est vous que ces choses-là regardent.

Et il sortit enfin après avoir allumé un cigare.

— Quel homme étrange I se dit notre hiîros. Aurait-il deviné la véritable cause do la tristesse de sa femme, et ra'autoriserait-il à la consoler? Avouons qu'il est malheureux d'avoir fait un serment à l'amant avec un pareil mari.

DE QDATRE FEMME:*. 2M

En ce moment, mi coup de sonnette retentit.

Athénaïs monta chez madame Van-Dyck, et redescendit preT' qwe aussitôt en disant à Tristan :

— Monsieur, madame vous demande. — Où est madame î — Dan» sa chambre. — J'y vais.

Et Tristan monta l'escalier lentement et en homme qui aiioeîait autant aller autre part que là où il va.

Tristan Josepb et Euphraeie Patlpbar.

Tristan trouva madame 'Van-Dyck dans sa chanihre à coucher.

Elle avait profité de ce qu'elle était chez elle, et bien chez elle, pour fermer les rideaux et n'être rouge que dans la demiteinte.

Le piano était fermé.

Des fleurs sur la cheminée, sur la table, et partout où il y avait un vase, épanouissaient leurs gerbes. Les rideaux fermés, comme nous l'avons dit, ne pouvaient arrêter deux ou trois rayons de soleil qui venaient curieusement chercher, presque au fond de cette chambre, les fleurs qu''Us aiment. De temps en temps, un nuage passant sous le ciel voUait ces rayons et laissait les bouquets dans l'ombre; ainsi une pensée de tristesse inattendue voile tout à coup un cœur joyeui et assombrit, en même temps, le cœur dans lequel im instant auparavant il répétait sa joie.

Le soleil, l'été, les fleurs, les oiseaux dont les notes vont, passent, s'éloignent et pénètrent, ont bien vite fait un cadre poétique à un tableau bourgeois. C'était là-dessus que, comme 3ur un dernier secours, avait compté madame Van-Dyck.

Une femme ne pardonne jamais à un homme de la dédaigner, surtout quand, comme Euphrasie, elle a fait, seule, confidence de son amour.

, Aussi, le lendemain d'un jour où s'est passé ce qu: s'était passé la veUle entre madame Van-Dyck et Tristan, celui-ci, p our peu qu'il eût un peu l'expérience des femmes, devait s'attendre à un surcroit de coquetterie et à im renfort de troupei fraîches.

Il avait vaincu la veille en pleine campagne; il allait avoir, sans aucun doute, quelques terribles Thermopyles à pa jser.

Euphrasie n^était pas une femme d'esprit, nous ne l'avons peut-être que trop répété, mais Euphrasie était lemme, c'est-àdire que si la passion des sens ou du cœur pouvait un instant !a dominer et la mettre dans une position fausse, une fois le jalme rétabli, une fois la réflexion revenue, madame Van-Dyck était incapable de retomber dans la même position.

Aussi, comme nous avons essayé, quand nous avons fait son portrait, de la montrer telle qu'elle était, c'est-à-dire fort accessible auï tentations extérieures et aux impressions physiques, ne serons-nous pas étonnés de la voir, dans ces derniers combats qu'elle va livrer à l'invulnérable Tristan, employer contre lui les armes qui réussiraient contre elle.

La journée est ardente comme la soirée de la veille; mais si ardente que fût cette soirée, il y avait de temps en temps des souffles d'air qui pouvaient rafraîchir un front brûlant et calmer ima poitrine oppressée; si isolée que madame Van-Dyck fût dans le jardin, tout le monde pouvait la surprendre, témoin Athénaïs qui l'a^ ait fait sortir de ce rêve qui n'avait pas encore sa réalité promise; madame Van-Dyck avait donc préalablement exclu les deux amis de la veille : la fraîcheur de l'aii' et les témoins. Elle était chez elle, où personne n'avait le droit de venir la déranger, elle avait fermé fenêtres et rideaux, et avait empli la chambre de tous les parfums qui peuvent compléter un désir

Quant à elle, elle était vêtue de blanc, largement décolletée, les bras nus. Elle pouvait, surtout dans la demi-teinte, montrer avec coquetterie ses épaules et ses bras. On eût pu trouver des lignes plus fines, des contours plus distingués, des attaches plus aristocratiques, mais il était impossible de voir une chair plus vivante et plus fraîche que la sienne. Madame Van-'^yck eut été comparée à une naïade par un poëte du dix-huitième siècle. Nous, qui sommes plus prosaïques, et qui tâchons de montrer une femme vraie, dans le caractère que nous lui avons tracé, bien entendu, nous dirons simplement qu'elle était, comme la courtisane anti(iue, d'une opulente propreté, soit que cette propreté fût naturelle, soit que ce fût un des moyens de combattre le vermillon de ses joues, vermillon qui, depuis l'arrivée de Tristan surtout, était la grande préoccupation et même la grande douleur de la pauvre femme.

Ayez une maîtresse maigre, si vous voulez; son caractère n'en souffi iia que les jours où il faudra se décolleter pour aller au bal, et dans la vie habituelle à l'aide de robes montantes, d'un reîioublement d'étoffes, de plis, de fourrures, de caciiemires, que sais-je? elle en arrivera à vaincre siu'erfîciollemenî lette taquinerie de la nature, que, chez certaines femmes, on ioit regarder comme une beauté.

Ayez une aiaîtresse coquette, méchante, infidèle, mère de famille, tout ce que vous voudrez; une fois sa coquetterie contentée, une fois ses méchancetés dites ou faites, une fois son infidélité commise, une fois ses enfants en nom'rice ou en pension, elle redeviendra une maîtrespe ordinaire et vous un amant tranquille; ayez enfin une maîtresse qui ait, si bon lui semble, tous les défauts moraux ou physiques qu^elle pourra cacher, mais n'ayez jamais pour maîtresse une femme qui a les joues rouges.

Nul ne peut savoir ce que la femme atteinte de cette infirmité souffre, et, par conséquent, fait souffrir à l'homme qui est assez fou pour l'aimer.

On ne peut compter ni sur son amitié ni sur son amour. Toute exaltation lui est défendue, tout mouvement refusé, toute émotion interdite. Il ne fait jour chez elle que le soir, et encore reste-t-elle fort loin de toute lumière. Après avoir quitté cette femme à qui les rideaux de son Ut baissés, à qui les persiennes closes^ à qui l'ombre presque totale qui règne le matin dans une chambre à coucher, avaient donné la même coulem- et, un mstant, la même expansioD qu'aux autres, vous vous attendez à retrouver plus tard la même femme que vous avez quittée le matin. Vous arrivez confiant, joyeux, prévenant, vous ivez envoyé des flem-s ou un bijou; vous demandez au moins in sourire; vous trouvez une femme complètement changée pour vous, immobile, tournant le dos au jour, nerveuse, contredisant tout ce que vous dites, vous accusapî d'mfidélité, médisant de tout le monde, pleurant. Vous vous mquiétez de ce qu'elle a, vous cherchez queJ chagrin lui donne cette humeur, et n'en trouvant pas, vous rejetez ce changement sur l'ennui ; vous lui offrez de sortir, d'aller au bal, au spectacle, à la campagne, elle refuse. Vous vous creusez la tète, vous -vOUs disputez, vous êtes malheureux, vous souffrez, elle vo'ie met à la porte ; vous voulez la raison de tout cela : Elle est rouge.

Après votre départ, elle a sonné sa femme de chambre, elle a fait ouvrir les persiennes, les rideaux, ell» a laissé entrer le

soleil qui, comme un conquérant, est venu se poser sur tout, jouer sur les draps de son lit soyeui et doubler le reflet de>= glaces. Ensuite, elle s'est fait donner un miroir, s ebt regardée, ^t avec un grand battement de cœur, s'est apeiçue que l'insomnie, le rêve, le souimeU, ou n'importe ce qui a occupé sa nuit, l'a rendue rouge. Alois oUe s'esf levée, a grondé sa femme de chamlji e à propos de tout, est entix'e dans Sun cabinet de toiiette, où elle a trouvé qu'il faisait trop chaud, si c'e*t lïtc, parce ]u'on a ouvert; si c'est l'iiiver, parce qu'on a tenu fermées les enêtres. Seule, dans son cabinet de toilette, elle s-'est regai'dée plus attentivement, et tout ce que la parfumerie a inventé pour la peau, d'onguents, de pâtes, d'eaux, de laits, a été mis en usage. Les cheveux n'ont pas été mis en bandeaux, mais en boucles, et ils ont été arrangés de façon à encadrci tellemeuî les joues, qu'ils en cachent une partie. Le coiffeiu" a eu gi'and mal à coilTer madame; à peine y voyait-on clan dans le cabinet de toilette, car il ne faut pas paraître rouge, même devant son coiffeur.

La toilette terminée, eUe s'est assise, elle a pris un U\Te, et de temps en temps elle s'est levée pour regarder les effets des huiles de rose ou d'amande; mais la peau rebelle a tout surmonté, et le frottement n'a fait qu'augmenter l'irritatLon cutanée. Enfin, on est venu vous annoncer, et, à voti-e nom, un dern''»- coup d'oeil qui devait décider de votre sort a été donné à la glace.

Vous savez ce que ce coup d'oeil a produit.

Je ne vous parle là que des tentatives extérieures faites pour réparer cet irréparable outrage, mais consultez les médecins. Ils vous diront les secoiu-s qu'on demande à leui' art, qui, s'étant préoccupé des gi-andes questions vitales, a abandonné les petites questions de vanité, et est à peu piès impuissant contre cet entêtement du sang. Us vous diront combien de maladies d'estomac ils ont eu à soignei- et qui résultaient des drogues sulfureuses qui devaient, disait-on, agi: sur la masse du sang e, faire à la pauvre femme un teint à U rose pareil.

Nous ne vfiuicwis pas seulement retracer le côté moral de la femme, mais nous recherchons, en anatomiste cousticncieux, les raisons physiques, et il y en a beaucoup, qui inlluenl sur ce mora!. De Jà nos éternelles digressions que le lecteur nou;pai donnera à cau&e même de la récidive.

P'iis Ifc roman est-il le sillon que trace le bœuf? Est-ce ia

ligne droite du géomètre? N'est-ce pas, roman d'aventures ou de cœur, un immense dédale où tout en tenant d'une main un fil poiu- ne pas se perdre, de l'autre on cueille, comme des fleurs dans un chemin, toutes les impressions qu'on rencontre ou tous les faits qui surgissent ? Est-il dit "^ue celui qui fera un livre sur une idévj suivra toujours cette idée, en la répétant sans cesse, comme ces domestiques niais à qui l'on envoie faire une course, et qui, dans la cramte de ne pas arriver !à où on les envoie, répètent le uom, la rue et le numéro, tout le long de leur chemin? Les livres du genre de celui-ci ne sont-ils pas de ces amis qu'on trouve toujoui-s chez eux et avec lesquels on échange un moment de causerie sans fatiguer sa pensée, à qui l'on communique ses impressions, à qui Ton demande les leurs, et qu'on aime d'autant plus qu'on trouve leur nature en rapport avec la sienne?

Si, ambitieux des larges voies paternelles, je vous avais soumis un héros comme d'Ai-tagnan ou Dantès, vous auriez le dîoit de m'en vouloir de ces détours sans nombre et de ces sentiers inattendus que je vous ferais suivre à côté de la route tracée ; mais j'ai exprès donné au livre que vous avez sous les yeux un titre qui ne vous laisse pas le moindre doute à son égard, et pour peu que vous ayez lu la Bible, vous n'avez aucune hâte, en voyant à quels types de concupiscence et de chasteté j associe mon héros et mon héroïne , de toucher l'horizon de ce chapitre commencé.

Il y a un de nos grands poètes qui a dit en adorables vers ce que je viens d'essayer de vous dire en assez mesquine prose • hsez ou plutôt reUsez Namouma, et vous m'excuserez im peu plus.

Nous disions donc que soit par nature, soit pour combattre la rougeur de ses joues, madame Van-Dyck était d'mie opulente propreté.

Tant qu'elle n'avait eu de passion que pour WiDem, ce ton un peu exagéré lui avait été assez indifférent, Willem étant commf le réflectem' de ce vermillon; mais, du jour où une pensée de convoitise amoureuse s'était glissée dans la vie uniforme d'Euphrasie et s'était reposée sur la nature distinonce et pâle de Tristan, on comprend que de ce jour Euphra&ie regarda les superbes couleurs comme une infirmité, bien plus, tomme un ridicule.

On s'explique donc sa colère, le matin, ^uand, après oe qui

s'était passé la veille, M. Van-Dyck avait eu l'heureuse idée de remarquer que sa femme était rouge.

Euphrasie était remontée chez eUe, avait pleuré de rage, puis s'était aperçiie que les larmes rendent les yeux rouges et les joues plus rouges, voilà tout. Alors elle avait consigné à sa paupière les larmes inutiles et même dangereuses, s'était renfermée dans son cabinet de toilette, avait dévoilé à son miroir les richesses de son cor^s, avait frissonné d'aise sous des aspersions 'réquentes, piiis'en souriant au parfum voluptueux qui s'exhalait de tout son être, elle avait emprisonné dans de la batiste ia plus fine ce corps dédaigné parce qu'il était inconnu. Puis, quand elle avait vu sortir M. Van-Dyck, elle avait sonné, et confiante dans les armes qu'elle venait de revoir et dans les rideaux épais qu'elle venait de fermer, elle avait fait appeler son ennemi.

Tristan s'attendait à une scène, à des reproches, à de la haine.

A peine était-il entré, qu'Euphrasie, de sa voix la plus douce, lui dit ;

— C'est bien heureux ! — J'allais faire demander l'honneur de vous voir, madame. — Eh bien? asseyez- vous, et causons.

Tristan prit une chaise et se mit à une certaine distance d'Euphrasie.

— Avez- vous donc peur de moi? fit-elle; rapprochez- vous. Tristan se rapprocha.

— Eh bien ! reprit madame Van-Dyck en prenant la main du professeur, voilà donc de quelle façon vous venez aux rendez-vous que vous donnez ! — Que je donne ? ne put s'empêcher de dire Tristan. — Oui, que vous donnez, ou qu'on vous donne, si vous l'aimez mieux. Alors, c'est encore plus mal à vous d'y manquer. J'ai craint un instant que vous ne fussiei malade, j'étais inquiète. — Madame... — M'avei-vous entendue^ — Parfaitement. — Alors, pourquoi ce silence de votre part? répondez, monsiexu", faul-il encore vous dire qu'on vous aime?...

Gomme on le voit, dans ce dernier assaut, Euphrasie ne portait que de vigoureux coups droits dont la parade était difficile Tristan alla poiu" parler.

— Je sais ce que vous allez me dire, méchant, quelque mauvaise excuse. La crainte d'être surpris ou de ne pas être aimé. Vous êtes ainsi faits, vous autres hommes. 11 faut que la femme qui vous aime dépouille toute pudeur, et ce n'est qu'en passant •ous votre ^ anité qu'elle arrive à votre cœur. Eh bien ! Tristatt^

continua madame Van-Dyck en lui prenant l'autre main, ne vous avais-je pas dit tout ce qu'une femme peut dire? Vous m'avez bien fait souffrir, allez. Je vous maudissais ; je me promettais de ne plus vous parler, de ne plus vous voir. Ce matin, je n'ai pu retenir mes larmes, et cependant, lorsque je vous ai revu, je vous ai pardonné.

La position était embarrassante pour Tristan.

— Mais, madame, ajouta-t-il, à côté de l'amour qu'oE peut avoir poui- me femme, il y a souvent un sentiment qui doit triompher de cet amour illégitime. — Lequel?... -- La reconnaissance... — Que voulez-vous dire?... — Je veux dire que je suis ici l'hôte de M. Van-Dyck, et que ce serait mal reconnaître l'hospitalité d'un homme que d'oser même airner sa femme. — Que vous importe? et d'ailleurs le saura-t-il? — Mais je le saurai, moi. — Et alors?.,. — Et alors, à défaut de M. Van-Dyck, ma conscience me blâmera. — Et c'est pour de pareilles futilités que vous repoussez une femm* qui vous aime? 11 est trop tard, d'aillem-s. — ■ Trop tard, reprit Tristan en faisant presque un bond sur sa chaise. — Certainement. Car hier, sans l'arrivée d'Athénaïs, vous seriez cet hôte coupable, ajouta Euphrasie en som-iant. — Peut-être, madame. — A ce moment, vous ae réfléchissiez pas, — Mais depuis j'ai réfléchi. — Ah! et c'est le résultat de vos réflexions qui vous a empêché de descendre hier soii"? fit Euphrasie d'un ton piqué. — Oui, madame. — Alors, TOUS avez bien dû vous moquer de moi, cette nuit, monsieur.

— Pouvez-vous croire, madame ? — Et puisque vous êtes si délicat vous am-iez dû répondre à M. Van-Dyck quand il vous a interpellé, et vous joindre à lui pour me dire de cesser à donner ce signal, connu de vous sera. — Croyez bien, madame, ifu'un sentiment d'honneur est l'unique cause de mon silence.

— Mais il est impossible, monsieur, que ce sentiment d'honneur soit ce que vous me disiez. Quand on a votre âge et quelque expérience de la vie, ce ne sont plus de ces considérations qui arrêtent un homme. Vous auriez dû au moins me laisser comprendre vos sentiments tout de suite, et ne pas vous faire un plaisir, et peut-être un triomphe, de l'amour d'une pauvre femme, qui, n''écoutant que son cœur, vous a avoué son amour et que vous faites rougir aujourd'hui de son aveu. Du reste, j'oublierai ce que j'ai souffert et l'humiliation que je subis, mais à la condition que vous m'avouerez qu'il y a à vos dédains une autre raison que la sotte raison que vous me donniez tout à i'heure.

Le dépit commençait à dominer la stratégie de madame Vaa- Oyck, et il n'était pas difficile de voir qu'elle allait s'abandonner i une fausse manœuvre.

Du reste, il n'eût pas été aise, même pour une femme d'esprit, de sortir spirituellement d'une pareille aventure.

— Eh bipu ! madame, reprit Tristan, qui pensa qu'il pouvaft atténuer ce qu'iJ allait dire par quelques compliments, vous me permettez de parler à cœur ouvert? — J'écoute. — Eh bien! oui, madame, je vous aime! Oui, j'ai été hier soir près de manquer à mon serment, car j'en ai fait un; en vous voyant si belle, je n'étais plus mùlre ni de mes sens, ni de mon cœur, ni de ma parole. Heureusement, pardonnez-moi ce mot, Athénaïs, en vous rappelant, m'a rendu à la vie réelle. — On peut toujours dire à une femme qu'on l'aime, quand on doit lui donner après de bonnes raisons pour ne pas l'aimer, dit madame Van-Dyck — Permettez que je me taise alors, madame. — Continuez, monsieur. — Vous vous rappelez l'opoque où j'eus le plaisir de faire votie portrait? — Oui. — Ce fut à ce moment qu'une véritable passion s''empara de moi; et cependant je ne vous l'ai jamais avouée.— Que dites- vous donc ? — La vérité. — Si vous ne m'avez pas avoué cet amour, vous me l'avez au moins laissé comprendre. — En aucune façon. — Mais vous mentez impudemment; monsieur ! s'écria madame Van-Dyck, que la colère commen- 'çait à dominer de nouveau.

Tristan .se le7a.

— Restez, monsieur, je le veux. Quand vous m'avez demandé pour qui était ce portrait, que vous ai-je répondu? — Que vous ne vouliez pas me le dire. — Mais que vous pouviez le deviner. —Oui. — Quand il a été fini, et qu'après mille détails, où vous aviez pu reconnaître le fol amour que j'avais pour vous, je vous ai demandé si vous aviez remis ce portrait à celui à qui il était destiné, que m'avez-vous répondu? — Quo ie l'avais remis. — Eh bien! monsieur, rendez-moi ce portrait, et sortez de chez moi. — Eh! madame, je ne l'ai pas ce portiait, fit Tristan, qui à la fin perdait patience aussi. — Et qui l'a? demanda madame Van-Dyck eu ^e \evant. — Ne m'aviez-vous pas dit que ce portrait était pttur un homme que vous aimiez? — Eh bien? — te l'ai remis à volie amant, madame. — A mon a niant?' -A monsieur Willem. —Et qui vous a dit que monsieui Willem /ût mofr amant. — Lui ! — Il a menti, monsieur, quand il l'a dit, et vom Iles un impertinent de me le répéter. Jouée et humiliée par cel

homme! murmura madame Van-Dyck. Oh! je me vengerai de tout cela, monsieur. — Pardon, madame, fit Tristan en reprenant son calme, mais je crois que la colère vous fait outilier la vérité, y d essajé de rester fidèle à un serment que j'ai fait, et au lieu de me remercier quand je veux vous sauver de''T^mords peut-êta-e, vous me traitez comme un valet. — Et quel serment avez-vous donc fait, monsieur? — J'ai fait le serment de n'être jamais pour vous qu'un ami. — Et à qui? — A Wiliem, madame. — Et de quel droit monsieur Willem vous a-t-il demandé ce serment? — Il m'a dit qu'il vous aimait, que vous étiez sa maîtresse depuis longtemps, et il m'a avoué qu'il était jaloux de moi. Je lui ai promis alors que vous seriez pour moi une sœiu" sacrée, et cette promesse était d'autant plus difficile à tenir que vous êtes belle, madame, et que, je viens de vous le dii'e, moi aussi je vous aimais. — Et qui vous forçait ù faire ce serment? dit madame Van-Dyck, qui vit bien qu'il n'y avait plus moyen de niei sa liaison avec Willem. — Une sympathie très-gi-ande que j'avaif pour lui, madame, le respect que j'ai pour une affection sérieuse, et la résolution que j'ai prise d'immoler mon bonhem au bonheur de ceux que j'aime. — Sot! murmura Euphrasie. — Et maintenant, madame, après ce qui s'est passé, j'ai compris qu'il ne me reste plus qu'à quitter une maison où j'ai porté le trouble bien involontaùement d'ailleurs, et d'où je sortirai, sinon ave< votre amitié, qui m'eût et J cependant bien chère, du moins avei' votre estime, que vous ne pouvez me refuser.

Tristan s'inclina, ouvrit la porte et sortit, sans que madanit Van-Dyck dit une parole ou fît un geste pour le retenir.

Quand il se trouva sur le carré, U s'arrêta en se disant ;

— Me voilà bien, maintenant.' Puis il ajouta :

— Tant pis ! j'ai fait ce que je devais faire.

— Oh ! l'infâme ! se dit Eupfcirasie, coraaie il s'est moqué de moi ! Mais tout n'est pas fini, monsieur Tristan, et vous me payerez cher cette petite plaisaHterie.

Et, après avoir essuyé les larmes de colère qui mouillaient ses yeux, madame Van-Dyck ouvrit son secrétaire, prit du papier, de l'encre, des plumes, et se disposa à écrire.

En même temps, Tristan rentrait dans sa chambre, quelqiïe peu rêveur, et, ouvrant le tiroir de sa table, il eo. Lira des plumes, du papie. , s'assit et s'accouda comme un homme qui va écrire une lettre.

Les deux lettres.

PeH de temps après son arrivée à Bruxelles, où il avait àé\k îommenoé à s'occuper de l'affaire qui concernait la maison Daniel, ce qui l'avait convaincu qu'il ne pourrait revenir a^ant trois semaines, Willem reçut deux lettres.

Sur l'envelnppe de l'une, il reconnut l'écritm-e de fn.stan," gur l'enveloppe de l'autre, l'écriture d'Euphrasie

11 porta d'abord la main au cachet de celle-ci; mais, comme, quelque amitié qu'il eût pour son ami, il aimait encore plus sa maîtresse, il garda la lettre d'Euphrasie pour la bonne bouche, comme on dit, d'autant plus qu'elle paraissait plus volumineuse que l'autre, et il ouvrit celle de Tristan, pour passer, en sybarite, d'un plaisir très-grand à une satisfaction complète.

Willem ferma sa fenêtre, pour que les bruits du dehors ne troublassent pas sa double lectme, baisa avec transport la Icllie réservée, s'étendit nonchalamment dans un grand fauteuil et lut:

« "Vous ne pouvez, mon cher Willem^ vous figurer combien votre départ me rend malhemeux. Je ne sais ce que je donnerais pour que vous fussiez ici. De votre côté, je suis sûr que vous partagez mes regrets; seulement, je doute qu'ils aient la aiême cause.

Rien n'est changé à votre égard dans la maison ; il n'y a que pour moi que la position paraît s'assombrir un peu. Je crois que je vais être forcé de quitter M. Van-Dyck, pour des circonstances particulières que je vous expliquerai plus tard. Je ne suis heureux dans rien de ce que j'entreprends, et si de temps eii temps je ne trouvais une consolation dans mie amitié Comme la vôtre, je crois que je désespérerais décidément de la vie.

0 Nous n'avons fait, madame Van-Dyck et moi, que parle»: (Icj vous. Je me permets de la nommer, parce que je oais que vous êtes un gaiçun prudent et que vous ne laisserez pas traîner ma lettre. Elle ne m'a pas caché sa pensée sur vous, et je crois qu'elle paitage, dans un autre sens, mes regrets de votre départ.

» Je la regardais hier fort attentivement, pendant qu'elle me pariait de vous ; elle paraissait fort émue, et je crois connaître

Dt. iïijATRE FEMMES. 300

la cause de cette émotion. Je ne pense pas avoir besoin de vous la dire. Soyez heureux, vous le méritez bien, et au milieu de ma tristesse, née de circonstances inattendues, je suis fier de me dire que vous me devez un peu de votre joie présente et à venir.

ï Je pense que vous pouvez m'écrire encore au Canal des Princes; je ne partirai peut-être pas avant que votre lettre arrive, et, d'ailleurs, je laisserais mon adi'esse, car je quitterai M. Van-Dyck, mais ne quitterai pas la ville.

«Adieu, cher ami; j'irai peut-être à Bruxelles vous porter un peu de joie et prendre ma part de ce que je vous portera'

» Quoi qu'il arrive, ne doutez ni de mon amitié ni de moK dévouement. »

— C'est étrange ! se dit Willem après avoir lu, cette lettre es\ mystérieuse et triste. Pomquoi Tristan quitte-t-il la maison? pourquoi ne me donne-t-U pas les causes de sa rupture avec M. Van-Dyck? Pauvre garçon, que diable lui arrive-t-il?

Et WUiem oub-Ua xm moment la lettre qu'il tenait dans sa main gauche.

— Je relirai cela tout à l'heure, pensa-t-il ; et posant, la lettre de Tristan sur la cheminée, il ouvrit avec un tressaillement de bonheur celle d'Euphrasie.

Voici ce qu'elle contenait :

ft Cher bien-aimé,

» Tu ne peux comprendre combien ton absence rend malheureuse ton Euphrasie; je suis d'une tristesse horrible. Et toi, tu es bien triste aussi de ton côté, j'en suis sûre? Oh! que l'amour est une chose cruelle, quand il faut se séparer 1 Quand je dis que vous êtes triste, monsieur, je m'abuse peut-être, et il se peut que vous me trompiez. Vous savez comme je suis jalouse, et je tremble toujours que vous n'aimiez une auti'e femme. Si cela arrivait, Willem, j'en mourrais... »

— Conune elle m'aime! se dit Willem, et il continua, avnc des larmes de joie dans les yeux :

ce Je suis bien triste, va. Hier, j'ai laissé ma fenêtre ouverte toute lîî nuit, iomme si je t'avais encore attendu. Hélas! tu na devais pas venir. Je n'ai pas fermé les yeux. Je me suis, pour me distraire, mise à mon piano, et à deux heures du matin, il a été forcé de me dire que je troublais tout dans la maison ; j'avais oublié l'heure et ne pensais qu'à toi II me semblait que

^sc AVENTURES

cette musiane allait te trouver et te surprenait veillant comme ton Euphrasie, et répétant son nom comme cUc rép«îtait le tien.

» Tu es plus heureux que moi, tu as mon portrait, et moa cœiu' seul me retrace ton image. M. Tristan m'a dit qu'il avait accompli la mission dont je l'avais chargé, e* qu'il t'avait remis ce portrait que j'avais fait faire sans que tu le susses et pour te ménager vme surprise. Te plaît-il? Es-t^J. heureux? Oh ! écris-moi, mon Willem adoré, et répète-moi souvent que tu m'aimes ; c'est un mot si doux poiu- la femme qui n'a jamais aimé et qui sent qu'elle aime enûn ! Et cependant, malgré tout mon amoui pour toi, il faut que je te fasse un chagrin. J'ai longtemps hésité à t'écrire ce que tu vas apprendre ; mais je n'^ me reconnaîtrais plus digne de toi si mon cœur te cachait quelque chose.

D Tu es si bon, que tu ne devines pas le mal, et que tu ne supposes pas qu'on puisse te tromper. La vie est pleine de déceptions, mon ami, et il n'y a peut-être au monde que nous deux qui nous aimions sans arrière-pensée, et qui mettions tout notre bonheur dans cet amour. J'ai reconnu, du reste, que j'étais tombée dans la même erreur que toi, et j'ai été bien triste d'être ainsi désillusionnée sur un homme que je croyais notre ami... »

— Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Willem.

Et il reprit :

« Tu sais comme nous avons toujours été bons pour M. Tristan, comme nous avons été confiants envers lui ; moi-même, et ^e reconnais maintenant mon unprudence, j'avais été jusqu'à 'ui presque confier notre amour, puisque c'est îui qui a fait Qaon portrait et qui te l'a remis. Eh bien ! vois, mon chéri, îomme nous avions tort d'avoir confiance dans im pareii homme

» Hier soir, et bien innocemment, je pris son bras et me promenai dans le jardin en lui parlant de toi. D'abord il me répondit assez bien, puis je m'aperçus que peu à peu il ne me répondait plus, et qu'il me pressait le bras; je voulus le retirer, il le retint. Alors je m'assis ; il se mit à côté de moi, et sans me dire tout à fait qu'il m'aimait, il me le laissa du moins parfaitement comprendre, et ma position allait être fort embarras- «ante, quand, heureusement, .Mhénaïs vint m'appeler.

» J'avai.= toujoiu^s trouvé ce jeune homme fi aimable, que je

DE QUATRE TEMMES. 3li

ne pouvais me résoudre à croire qu'il voulait me faire la cour, ^oique, dans plusieui^ circonstances, j'(!usse déjà cru m'ei apercevoir, comme je crois te l'avoir dit, et je lejetais Tinterçrétation de ses paroles sur la direction amoureuse de mon esprit, qui ne songeait qu'à toi, et sur la coquettei ie naturelle auî femmes. Aussi^ je m'étais bien promi* de ne pas même t'en parler; mais la chose a pris un caractère si grave, que je crois de mon devoir de t'en avertir... »

— Oh! c'est affreux! dit Willem; et il poursuivit :

a Figure-toi, cher aimé, que ce matin j'étais triste, et il est inutile de te dire la cause de ma tristesse, je pense. M. Van- Dyck me tourmenta au point que je me mis à pleurer. Douta encore que je t'aime I Bref, je me réfugiai dans ma chambre, où je plemai tout à mon aise, et où je comptais passer le joxuà rêver à toi, lorsque, M. Van-Dyck étant sorti, M. Tristan se présenta.

» Je ne pouvais pas faire autrement que de le recevoir, et je croyais qu'il venait s'excuser de sa conduite de la veille. Je ne te dirai pas tout ce qui se passa, je rougirais de te détailler ce que cet homme m'a dit; sache seulement qu'il se peimit de telles paroles, que je me mis à pleurer de honte, et qu'après l'avoir mis à la porte de ma chambre, je lui signifiai qu'il eût à quitter à tout jamais la maison de M. Van-Dyck. Au moment où je f écris, je suis encore tout émue de cette scène, et cependant je n'ai pas voulu commencer cette lettre par le récit de pareilles choses, afin que les premiers mots que tu lirais de moi ne fussent pas une mauvaise nouvelle.

» Tu comprends les raisons qui me font t'écrire tout cela : ti aimes beaucoup cet homme, et comme il est très-fin, il eût pu, abusant de son esprit et de fcn amitié, te faire croire quelque mensonge syr mon compte, et m'ôter ton amour et ton estime, les deux choses auxquelles je tiens le plus.

» Du reste, ne lui écris pas, ne lui fais aucun reproche de ce qui s'est passé ; il va quitter la maison, ne lui donne pas, avant qu'il parte, cette satisfaction de croire qu'il t'a fait de la peine.

» C'est un bien méchant homme. Écris-moi bien vite s'il t'a remis mon portrait; car, bien qu'il me l'ait assmé, je tremble qu'il ne l'ait gardé, et qu'une fois hors d'ici il ne s'en fasse un Uophée.

» Adieu, cher bien-aimé; écris-moi souvent en déguisant un peu l'écriture de l'enveloppe à cause des domestiques, qui pour-

Sî3 AVENTURES

raient la reconnaître. Adieu encore et mille tendres baisers. Je t'aime ! »

Euplirasie avait eu bien de la peine à écrire cette lettre; mais, enfin, elle l'avait écrite.

Quant à Willem, quand il eut fini de la lire, on eût pu le JToire changé en marbre.

Le jour où ces deux lettres avaient été écrites, M. Van-Dyck rentra seulement à six heures moins cinq minutes.

Il fit un tour dans le jardin, puis il rentra dans la salle à manger comme six heures sonnaient.

Jl y avait trois couverts, mais personne n'était encore descendu.

M. Van-Dyck sonna.

Le domestique parut.

— Servez, dit-il.

Le domestique reparut avec le potage.

— Où est M. Tristan? — Dans sa chambre. — Et madame?

— Dans la sienne. — Prévenez-les.

M. Van-Dyck se mit à table et se servit. Le domestique reparut.

— Madame n'a pas faim, dit-il. — Et M. Tristan ? — M. Tristan non plus. — Ah ! — Eh bien ! ajouta M. Van-Dyck, remontez prier M. Tristan de descendre me tenir compagnie, je n'aime pas diner seul.

Quelques instants après, Tristan ouvrait la porte de la salle à manger.

— Vous n'avez donc pas faim ? — Non, monsieur, merci. — Dînez, l'appétit viendra. Qu'a donc madame Van-Dyck ? — Je l'ignore. — Voyons, asseyez-vous.

Tristan s'assit.

Un violent coup de sonnette parti de la chambre d'Euphrasie se fit entendre.

Une minute après Athénais parut.

— Monsieur, dit-elle, madame vous demande. — Pourquoi?

— Je n'en sais rien. — Est-ce qu'elle est malade ? — Non, monsieur. — Dites-lui que je dine^ et qu'après dîner je monterai la voir.

Athcnaïs obéit.

— C'est la mauvaise humeur de ce matin qui continue^ Qt M. Van-Dyck. Vous n'ayez donc pas consolé ma femme, vous? ajouta-t-il en s'ad>-essant à Tristan. — 11 parait. - Ah çàl que diable avez-vous donc, mon cher Tristan? vous êtes triste à m'ôter l'appétit. — Quand vous aurez dîné, mon cher monsieur Van-Dyck, je vous conterai cela. — Pourquoi pas maintenant ? — Parce que... — C'est la meilleure raison, je m'en contente.

2n ce moment Athénaïs reparut.

— Monsieur, madame a à vous parler tout de suite. — Diteslui qu'elle descende.

Comme on le voit, M. Van-Dyck ne voulait pas obéir à sa femme devant Athénaïs.

La cuisinière sortit de nouveau.

— Les femmes sont étonnantes ! fit le commerçant en se coupsuit une tranche de bœuf; elles ne comprennent pas qu'on fasse ce qu'elles ne veulent pas faire. Ainsi, j'ai faim, ma femme, qui ne veut pas manger, n'aura pas de cesse qu'elle ne m'ait fait quitter la table.

Tristan somit comme un homme préoccupé, qui comprend qu'il faut qu'il réponde au moins par un sourire à ce qu'on lui dit.

Athénaïs rentra une troisi^e fois.

— Descend-elle? fit M. Van-Dyck. — Non, raonsiem*. — Pourquoi ? — Madame m'a demandé si vous étiez seul^ j'ai répondu que non, que vous étiez à table avec M. Tristan; alors elle a dit que comme c'est à vous qu'elle veut paurler, mais à vous seul, elle vous priait de monter.

M. Van-Dyck haussa les épaules.

— Je vais me retirer, fit Tristan en se levant. — Du tout ! restez; je vais monter, sans quoi je n'aurai pas la paix de toute la soirée.

Et le mai'chand de toiles jeta avec un geste de mauvaise humeur sa serviette sur la table.

— Elle est dans sa chambre? dit-il en pacoaut de/ant Athénaïs. — Allons^ dit celle-ci quand M. Van-Dyck eut refermé la porte, je m'en vais lui remettre son diner près du feu, parce qu'il en a au moins pour une heure, et tout sérail froia>

El elle sortit en remportant le plat qu'elle venait d'envoyer.

— Je voudrais bien savoir ce qu'elle va dire à son mari, cette bonne dame Van-Dyck. Soyez donc un ami consciencieux ! Voilà de jolis résultats, sans compter qu'elle a fait mettre une lettre

Mi AVENTURES

à la poste pour Willem^ dans laquelle elle doit bien me traiter. Ah ! Louise ! ah ! Henriette 1 ali I Léa !

Et Tristan retomba dans ses pensées, tout en caressant im énorme chai blanc qui passait de temps en temps dans le rayon de soleil qui -venait éclairer le pied de la table, et faisant le gi'os dos, miaulait comme tous les chats qui voient ime table servie et quelqu'un assis à cette table.

Pendant ce temps, M. Van-Dyck était monté près de sa femme.

11 Tavait trouvée se promenant à grands pas dans sa chambre.

— Eh bien ! que me voulez-vous ? avait-il dit. — Ah ! c'est bien heureux ! avait fait madame Van-Dyck. Il ne faut vous envoyer chercher que trois fois. — Chère amie, j''avais trèsgrand fahn : et comme ce que tu as à dire n'est sans doute pas très-pressé, j'hésitais à quitter mon dîner. — C'est poU. — Est-ce pour me faire une scène que tu m'as fait appeler ? Aloi-s je m'en vais. — Non, monsieur, c'est pour voir si vous êtes capable de faire quelque chose qui me soit agréable. — Parle, chère amie, parle. — J'entends que M. Tristan quitte cette maison demain même. — Tristan ! — Oui. — Pourquoi? — Parce que cela me pluit. — Mais s'il me plaît qu'il reste? C'es'i un garçon charmant dont je n'ai qu'à me louer. — Alors, vous choisirez entre votre femme et lui. — Parce que ? — Parce qu'il m'a offensée. — Est-ce qu'il aurait oublié de te faire la cour ? dit M. Van-Dyck enchanté de cette facétie. — Êtes-vous monté pour me dire des impertinences, monsiem? — On ne peut donc pas plaisanter? — Non, monsieur, pas dans les choses graves. — Ah ! Et que vous a-t-il fait? — 11 a voulu vous tromper, monsieur ! — En quoi faisant? — En m'avouant son amoiu-. — 11 t'aime? — Oui, monsieur. — Et c'est pour cela que tu veux qu'il nous quitte? — Oui. — C'est la première fois que cela t'arrive. — Que voulezvous dire? — Je veux dh-e que je suis bien bon d'écouter vos sornettes, et que Tristan n'a pas plus envie de vous dire qu'il vous aime ^p.c moi. .

Et tout en disant cela, M. Van-Dyck rangeait symétriquement deux vaises qui n'étaient pas sur la même hgne.

— Ainsi, reprit Euphrasie, vous donnez raison à cet homme? — Non ; je vous donne tort, voilà tout. — Contre le premier venu? — Tristan est un garçon dévoué. — Un homme que vous avez trouvé sur une roule. — Ce dont je suis très-content, je TOUS assure. — Qui n'a ni feu ni lieu. — Raison de plus ;^x;ur qu'il reste ici. — Qui ne savait où aller, — C'est pour loi énint

pareil embarras que j'entends qu'il demeure avec nous. — C'est bieii, dit Euphrasie au comble de la colère; c'est bien, monsieur, voilà tout ce que je voulais savoir. — Je puis retourner dîner alors? — Oui. Seulement, je vous préviens d'une chose. — De laquelle? — C'est que, si demain à quatre heures, M. Tristan est encore ici, demain soir je quitte la maison. — A votre aise. — Et j'aurai appris une chose que je désirais savoir. — Et qui est? — Qui est que \uns ne savez pas faire respecter votre femme. — Ce n'est pas moi que cela regarde. — Et qui cela regarde-t-il, je vous prie? Cela regarde Willem. — Insolent! fit madame Van-ûyck avec deiu larmes de i âge. — Ah! de grâce, ne nous emportons pas, continua M. Van-Dyck avec le plus grand sang-froid. Vous tenez à Willem, moi je tiens à Tristan. Ce ne sont pas les mêmes raisons qui nous font agir, c'est vrai, mais les miennes, pour être plus naturelles, ne sont pas plus mauvaises. Je vous laisse faire tout ce que voulez pour être tranquille. Au nom du ciel, ne me forcez pas à vous due que je vois avec les yeux fermés ; restons chacun comme nous avons été toujours, et surtout ne nous disputons ni de onze heures à midi ni de six heures à sept; à ces heures-là je déjeune ou je dine. Le reste du temps, mettez-moi en colère si vous pouvez, je vous y autorise, mais je vous en défie. — Quelle horreur ! — Des grands n^ots! très-bien. Vous êtestriste depuis hier, je com^ prends cela, et c'est sm- moi que cela retombe. C'est trop juste, c'est moi qui l'ai envoyé à Bruxelles. J'aurais dû y aller moimême, n'est-ce pas? Mais je n'étais pas en train de voyager, et je n'ai pas des commis que pom' vous. Quant à Tristan... — Il sortira d'ici. — Quant à Tristan, que j'aime, il restera ici. Peut-être lui en voulez-vous comme Phèdre en voulait à Hippolyte, cela ne m'étonnerait pas, madame, mais il peut être tranquille, je n'invoquerai pas Neptune, et il n'y aura pas dans tout oeci de monstre armé de cornes menaçantes. Croyez-moi donc. Cachez votre amour si vous l'aimez et qu'il ne vo as' aune pas, votre rancune si vous le haïssez et qa'U vous aime, et ne me battez plus les oreilles de tout cela. Voulez-vous venir dîner? — Quelle infamie ! dit madame Van-Dyck en fondant en larmes; je me vengerai. — Vous ne voulez pas descendi'e? Une fois, deux fois, trois fois? Je vous salue.

Et M. Van-Dyck sortit de chez sa femme, rentra dans la saile à manger, où Tristan attendait avec quelque anxiété le résQlta4 de cette conversation qu'U comprenait devoii" le regarder.

lie AVENTURAS

M. Van-Dyck reprit saplace, remit sa serviette sur ses genoux, et se tournant vers le domestique, lui dit : — Servez le poulet.

— Madame Van-Dyck serait-elle malade ? hasarda Tristan, jui, après tout, n^ayant rien à se reproctier, n'était pas fâché de savoir à quoi s'en tenir sur sa position. — Non, répondit M. Van-Dyck, elle est de mauvaise humeur, voilà tout. Querelles de ménage, ajouta-t-il en souriant. — Mais, reprit Tristan, pardonnez- moi cette question, serai s-je pour quelque chose dans cette mauvaise humeur? — Oh! mon Dieu! oui, pour tout. — Et madame Van-Dyck vous a-t-eile dit en quoi j'ai pu lui déplaire? — Oui. — Et? — Eh! elle prétend que vous lui avez fait la cour. — Je vous jure... — Vous n'avez pas besoin de le jurer, je sais qu'elle ment. — Écoutez, mon cher et bon monsieur Van-Dyck, je vous dois beaucoup; vous avez été pour moi ce que le meilleur de mes amis n'eût pas été, et vous me donnez encore, en ce moment, une preuve de confiance qui m'honore et dont je vous serai reconnaissant toute ma vie; mais je crois qu'il vaut mieux que nous nous séparions. — Et pour quel motif? — Parce que madame a pris, je ne sais où, sujet de mécontentement contre moi; qu'elle vous demandera éternellement de nous séparer, et que je ne me reconnais pas le droit de vous apporter des ennuis en échange de votre hospitalité cordiale. Je ne vous en voudrai pas; je garderai éternellement dans mon cœiu' le souvenir de vos bons procédés; mais puur votre tranquillité, permettez que je quitte la maison. — Vous êtes lou. — Vous ne consentez pas ? — Pas le moins du monde. — Alors je prendrai sur moi la responsabilité de cette séparation — 'e vous le défends bien, cher ami. — Mais alors vous serez tomunenté à cause de moi. — Non. — .Madame Van- D^ck trouvera toujours quelque chose à dire. '- Non. — El un beau jour elle v is convaincra, et au lieu de nous quitter bons amis, nous nous séparerons brouillés. — Non! non ! quaU'e fois non ! Vous ne me connaissez pas, mon cher Tristan, j'ai une volonté de fer. Vous resterez avec nous, et ma femme ne vous pardonnera pas, parce qu'elle n'a rien à pardonner; mais elle l'adoucira, et cela parce que je le veux. Ainsi donc, mon cher

Kn\, n'oubliez pas que rien n'est changé et que vous êtes toujonis ici chez vous. Qu'allez-vous faire ce soir ? — Je ne sais.— Eh bien! restez ici, moi je vais sortir, et je vous prédis que ma :emme oescendra, et que vous ferez votre paix, si vous voulez, ce qui vaudrait encore mieux que tout. — C''estbiea difficile. — Ne croyez pas cela ; puurvu que vous fassiez ce qu'elle voudra. "- Je l'ai toujours fait. — Peut-être que non.

Tristan regarda M. Van-Dyck, lequel, le nez sur son assiette, semblait n'avoir mis aucune intention à ce qu^il venait de dire.

— 11 n'y a qu'une chose, reprit la marchand, que je vous défends de faire... — Laquelle ? — C'est de me quitter. — Excepté cela ? — Vous avez carte blanche. Mais quoi qu'il arrive, que ma femme devienne votre alliée ou reste votre ennemie, vous pouvez compter sur ce que je vous ai dit tout à l'heure. — Merci.

— Moi, je sors, je vais voir un de mes amis dont je vous ai parlé, et qui habitait Milan, d'où il arrive avec sa femme. — = Ah! oui, le docteur Mametin. — Justement. — Est-ce lui qui soigne Edouard? — Non, il ne s'occupe plus de médecine. A peine sll sort; il est très-vieux. — Sa femme est jeune^ — Oui.

— Jolie? — Oui. — Ah! ah! monsieur Van-Dyck? — Vous vous trompez ; et, outre qu'elle est très-sage, Mametin est un de ces vieux amis qu'on ne trompe pas. — Je suis bien de rotre avis, la femme d'un ami est sacrée. — Peuch ! c'est selon la femme. Ainsi^ faites votre paiij si vous pouvez, et i demain.

M. Van-Dyck donna une énergique poignée de main à Tristan, et sortit.

— Je voudrais bien savoir le dernier mot de cet k omme, dit Tristan en voyant s'éloigner M. Van-Dick.

Et il s'installa au salon avec un livre; mais madame Van- Dyck tint rancune et ne descendit pas.

Il est inutile de dire que Tristan en fut enchanté.

Tout le temps qu'il passa dans ce salon, un livre sous les yeux, il le passa à réfléchir suj sa situation présente. S'il A'avait écouté que les instincts de son caractère indépendant, il eût plutôt abandonné la maison que de soutenir une lutte avec Euphrasie, qui, blessée dans «e qu'ime femme a de plus cher, dans son amour-propre, devait, un jour ou l'autre, arriver à triompher de lui, à moins qu'elle ne fût plus comme les autre* femmes et M. Van-Dyck comme les autres maris. 11 valait cependant encore mieux attendre l'événement que de le précipiter»

la.

Si Tristan sortait de la maison du commerçant sans saToir où aller ni que faire, les quelques ressources que cette rencontre inattendue lui avait permis d'économiser s'épuiseraient bien vite, et il ne lui resterait plus, à moins qu'une aventure nouveUe ne se présentât, qu'à racheter un pistolet et à recommencer rhistoirb du bois de Boulogne. Disoas aussi qut- Tristan commençait à se lasser de ces Aventures qui n'apportaient jamais qu'un secours momentané et sans résultat à sa situation, et qu'il était un peu ballotté par les circonstance?, i'^mme un naufragé qui, accroché à une planche, verrait, quand la vague serait haute, le rivage où il espère aborder, et retomberait dans l'incertitude et le danger quand la vague, s'écoulant en poussière d'eau, ne lui laisserait plus voir que la profondeur de Tabirae.

Et encore le rivage qu'il apercevait de temps en temps ne paraissait pas être d'une solidité bien remarquable ni d'un abri bien sûr. Ses yeux trompés pouvaient bien prendre pour la terre ferme quelque nuage que le premier souffle du vent disperserait en flocons gris en ne laissant plus autour de lui que le pontus et undique Pontas dont parle Virgile.

En effet, nous serions heureux de savoir à quel horizon padpable et certain am-aient pu tendre, sinon les pas, du moins les yeux de notre héros. 11 n'avait rien à attendre de personne ; sa mère était morte, sa femme était mariée, où, quand et comment, il l'ignorait et préférait même l'ignorer toujours, ce détail ne devant à coup sûr compliquer que d'une phase ridicule son existence si bizarrement accidentée.

La maison de M. Van-Dyck était doue le seul port où il pût se trouver quelque peu à l'abri du vent et des orages qui l'attendaient évidemment en dehors. Il fallait donc faire tout au monde pnui' rester où il était. Le jeune Edouard avait neul ans, gon éducation, qu'il pouvait faire aussi bien que qui que ce fût, lui assurait, dans la maison, au moins huit années, après lesquelles M. Vun-Dyck ne pourrait pas abandonner l'homme qui aurait sacrifié le plus beau temps de sa vie à l'éducation de son Ris, et assurerait évidemment à cet homme une position quelconque qui lui permettrait de voyager sur une mer calme, ou, pour déserter tout à fait la métaphore, d'avoir tout simplement une vie tranquille.

Malheireusement, comme nous l'avons vu, te moyen que

Tristan eût voulu employer pour arriver à ce résultat n'étiir» pas celui que madame Van-Dyck avait trouvé, et auquel même il semblait, par moments, que M. Van-Dyck consentît.

Puis Tristan lui-même eût-il accepté cette position, et nounous hâtons de dire qu'elle lui répugnait, que, sous le rapport même de l'intérêt, elle ne lui offrait qu'une chance de trois ou quatre semaines de plus.

En LÛet, qu'arriverait-il au retour de Willem, si, pendant son jbscnce, Tristan devenait l'amant d'Euphrasie, après le serment (ju'il avait fait de ne le pas devenir? Ou il se trouverait forc« de quitter la maison devenant naturellement un enfer par k douleur du commis, et qui sait, peut-être? parla réconciliation de Willem et d'Euphrasie; ou il mettrait Willem, ce bon et honnête garçon qui avait eu confiance en lui, qui ne lui aval/ jamais rien fait, dans la nécessité de quitter la maison et de lui céder sa place, ce qui eût été un moyen encore douteux, mais certainement déshonnêle, d'assmer l'avenir.

Tristan ne voyait donc qu'une seule façon de tout concilier, c'était de gagner avec la protection de M. Van-Dyck jusqu'au retour de Wiiiem et de presser Willem de revenir. Une fois Willem revenu, Euphrasie reprenait les anciennes habitudes, oubliait ce qui s'était passé entre elle et Tristan, qui lui faisait comprendre tout le bonhem* qu'elle retirait de ses chastes refus; le jeune Edouard devenait très-instniit, et tout se terminait par une apothéose générale.

Quand Tristan en fut airivé à ce point de ses réflexions, il résolut d'écrije tciit de suite à Willem de hâter l'affaire Daniel et de revenir promptement pour lui rendre un service. 11 savak que c'était, avec le désir de revoir Euphrasie, le moyen de faire revenir vite le commis.

11 était environ dix heures, madame Van-Dyck ne descendrait plus; il remonta dans sa chambre, écrivit à Willem une petik letti-e fort tendre, et, bercé par ses espérances, il s'endormit d'un sommeil tranquille, et qui était la récompense de ses luttes et de ses bonnes pensées.

Tristan ne se réveilla qu'assez tard. 11 fit mettre la lettre à la ■poste pom Willem, et descendit au moment où onze heures M)nnaient. 11 entra dans la salle à manger, où était déjà M. Van- Dyck lisanl son journal.

— E\i bien ! dit le commerçant, ave2-vous vu madame, hier aoir? — Non. — Toujours en guerre, alors? — 11 paraît. —

\Uendons.Vous allez bien? — Parfaitement. — C'e.st le principal. Tristan jeta alors les yeux sur la table, et vit qu'il n'y avaiî que deui couverts.

— Diable! pensa-t-il, serais-je déjà exilé? Le domestique apporta les œufs, etc.

M. Van-Dyck se mit à table, en faisant signe à Tristan d'ep faire autant.

Tristan s'assit.

— Et madame, descend-elle déjeuner? fit M. Van-Dyck. — Non, monsieur, répondit le domestique. — Pouiquoi n'avezvous Uiis que deux couverts? — Parce que madame déjeune dans sa chambre. — Seule? — Non, monsieur, avec ime de ses amies. — Très-bien; déjeunons alors. — Allons, il y a guerre ouverte. — Et c'est moi qui suis cause de tout cela, fit Tristan.

— Elle s'adoucira, soyez tranquille.

Puis le déjeuner se passa à parler d'autres choses. Quand il fut fini :

— Edouard va bien maintenant, dit M. Van-Dyck, je crois que vous poui riez lui donner une loçon aujourd'hui. Montez, je vous prie, dans sa chambre, et faites-moi travailler ce petit paresseux-là. A tantôt, cher ami.

Tristan monta, frappa à la porte de la chambre de M. Edouard, on lui répondit : Entrez, et dans le : Entrez, il reconnut la voix de madame Van-Dyck.

11 hésita un moment s'il entrerait; puis, enfin, il ouvrit.

Madame Van-Dyck était assise à côté du lit de son fils avec son amie.

Elle ne put s'empêcher de rougir en voyant Tristan.

— Que désirez-vous, monsieur? lui dit-elle. — Madame, je venais d'abord pour m'informer de la santé de cet enfant. — U va bien, monsieur.

Ce fut dit d'un ton qui signifiait : Maintenant, allez-vous-en

— il va bien, madame? repril'le professeur. — Oui, monsieur.

— Alors, je vais pouvoir lui donner sa leçon. — Et qui vous & donné l'ordre de venir ici ?

Tristan rougit jusqu'aux oreilles à cette impertinente phrase, et répondit cependant avec sang-froid.

— Personne, madame, personne n'ayant le droit de me don- <cr un ordre; mais M. Van-Dyck, qui est, je crois, le père de cet

enfant, m'a prié de lui donner sa leçon. — Vous dire» à M. Van- Dyck que je m'y suis opposée.

H^istan sortit en saluant Euphrasie et son amie, qui, pendant cette scène, avait fait tout ce qu'elle avait pu des yeux et du geste pour faire comprendre à madame Van-Djck que cette discussion devant témoin était inconvenante.

Tristan, pleurant presque de colère, redescendit, et viîit raconter à M. Van-Dick ce qui s'était passé.

— C'est bien, répondit celui-ci. Voulez-vous être assez bon, mon cher Tristan, poui' faire réponse, alors, à ces lettres-là? entrez dans le cabinet de Willem, et rendez-moi ce service. C'est peut-être plus ennuyeux, mais, vous le voyez, ce n'est pas ma faute ; c'est ma femme qui veut absolument que vous remplaciez Willem.

Et M. Van-Dyck tendit à Tristan lesdites lettres de l^air le plus naturel du monde.

Le .soir il n'y avait encore que deux couverts sur la table.

— Où est madame? fit M. Van-Dyck. — Dans sa chambre, répondit Athénaïs. — Allez lui dire de descendre. — Madarie veut dîner chez elle, dit la fille en redescendant. — Eh bien, je vous défends de l'y servir. Allez.

Il y eut un coup d'oeil imperceptole échangé entre M. Van- Dyck et Athénaïs. Ce coup d'oeil voulait dire de la part du mari :

— Te voilà contente.

Et de la part de la cuisinière :

— Soyez tranquille, ce sera fait.

Les deux hommes se mirent à table.

Quelques instants après , ils entendirent un violent coup de sonnette qui partait évidemment de la chambre de madame Van-Dyck.

— Nous allons avoir du nouveau, dit îe commerçant. — Je suis désolé, fit Tristan. — Elle a besoin d'une leçon,

Athénaïs entra.

— Monsieur, dit-elle, madame demande à dîner? — Refuse. — C'est ce que j'ai fait. — Eh bien? — Eh bien, madame dL qu'elle a le droit d'ordonner. — Reste dans ta cuisine. — Et qu'elle me mettra à la porte. — Ne crains rien. — Si madame sonne encore? — Ne réponds pas.

L'a second coup de sonnette retentit.

— Faut-il que je monte? dit le domestique qui ?e trouvait là. ~- Non. Et toi, Athénaïs, ^a-t'en surveiller les pommes de ien'-^ \e, mon enfant; tu sais que je les aime bien cuites.

Athénaïs ne pouvait s'empêcher de rire.

Quant à Tristan, M. Van-Dyck paraissait si sûr de liii, qu'il commençait à trouver la plaisanterie amusante. Un troisième coup de sonnette ébranla la maison.

— Je ferai mettre du papier dans les sonnettes demain. Si il. Van-Dyck.

Tristan ne savait plus que répondre.

— Ce n'est pas fini , reprit le mari d'Euphi asie j vous allez voir.

\ peine avait-il dit ce mot, que la porte s-'ouvrit si violemment que Tristan en fit un bond sur sa chaise.

C'était madame Van-Dyck avec son cliàle sur les épaules et son chapeau sur la tête.

Inventez un rouge fabuleux, et vous aurez celui de ses joues.

— Eh bien, monsieur! dit-elle à son mari, m'avoz-vous assez abreuvée d'amertmne? — Moi, madame? fit M. Van-Dyck de l'air le plus tranquille. — Oui, vous. — Et en quoi ai-je pu vous déplaire? — En me donnant tort contre cet homme,

Et Euphrasie, au paroxisme de la colère, montrait Tristan.

— D'abord, ma chère Euphrasie, vous allez èti-e polie pour monsieur, ou je vais vous inviter à regagner votre chambre. —^ Me mettre à la porte? — Justement. — Ce n'était donc pas assez de me refuser la nomriture? — Pourquoi ne dînez-vous pas avec nous? — Je ne \e veux pas. — Et moi, je ne veu* pas qu'Athénais vous serve chez vous. — On sait pourquoi. — £t pourquoi?

— Parce qu'elle est votre maîtresse. — Alors il est tout naturel que je lui épargne de l'ouvrage. — Quelle immoralité! Vous ne voulez pas qu^on me serve chez moi, vous voulez me forcer à vivre avec des gens que je ne connais pas, que je déteste? — Oui. — C'est bien, monsi eur ; à partir d'auj ourd'hui, vous n'avez plus de femme .

— Pas de fausse joie, ma chère Euphrasie! Vous vous en allez réellement? — Oui, monsieur. — Et vous ne reviendrez jamais?

— Dieu m'en garde ! — Adieu, alors. — Vous me laissez partir? —Vous me le demandez. — C'est bien, monsieur, je sais ce qui ■^e reste à faire.

Et madame Van-Dyck se dirigea vers la poile. il. Van-Dyck la rappela.

— Que voulez-vous? dit-elle. — Vous ne reviendrez plus? Jamais ! monsieur. — Eh bien ! prenez un passe-partout, alors parce que si vous revenez ce soir passé dix heures, tout le monde sera couché et l'on ne vous ouvrira pas.

Et M. Van-Dyck, prenant le bras de Tristan, lui dit :

— Allons fumer un cigare au jardin.

Quant à madame Van-Dyck, elle sortit en promettant de ^ venger; mais, soit hasard, soit précaution, elle avait un passepartout dans sa poche.

Vu bon raénact.

Madame Van-Dyck sortit de la maison de son mari comme une folle. Cependant, en voyant qu'on la regardait, elle ralentit sa course, tâchant de lui donner Tallure de la promenade, ramena son châle sur sa large poitrine , noua les brides de son chapeau, et stéréotypa sur ses lèvres un sourire indiflérent.

n était six heures passées, et la première chose que fit Euphrasie, quand elle eut ramené un peu de calme dans ses esprits, fut de se demander où elle allait; car pour effrayer M. Van-Dyck, elle lui avait bien dit qu'elle ne rentrerait pas, mais en lui disant cela, elle ne savait où elle trouverait l'hospitalité dont elle aurait besoin loin de la maison conjugale.

Quand elle fut dehoi*s, et surtout quand elle se rappela l'ironie avec laquelle son mari avait accueilli cette menace de séparation, Euphrasie se dit qu'à tout prix U lui fallait passer la nuit hors de chez elle, convaincue q\\e si le lendemain, à son réveil, M. Van-Dyck apprenait qu'elle ne fût pas rentrée, il consentirait à tout [<our la faii'e revenir et éviter un éclat scandaleux.

Euphrasie songea tout naturellement à se rendi'e chez son amie, qui avait été témoin de la scène du matin, et qui, toute disposée à lui donner raison, ne lui refuserait pas l'asile qu'elle lui demanderait.

Elle se dirigea donc vers la demeure de cette amie, qui, veuv^ sans enfants, vivant toute seule a\ec une bonne, serait même enchantée de cette société que, le hasard lui envoyait.

Elle arriva à la maison, qui n'était pas éloignée du Canal des Princes, monta deux étages, s'arrêta devant la première porte à droite de l'escalier, et sonna.

On ne répondit pas.

Euphrasie attendit quelques instants, et sonna de nouveau.

Même silence.

Euphrasie n'était guère patiente, comme on l'a vu; éil?

heurta donc du poing contre la porte, mais la porte resta fi'rme'e, et ce fut celle qui lui faisai', face qui s'ouvrit.

Une vieil! ' dame passa la têtf , et dit à madame Van-î'yck qu'il était inutile qu'elle continuât à frapper, la personne chez qui elle venait étant sortie, ainsi que sa domestique.

La vieille dame offrit en outre à Eupluasie de se charger de ce qu'elle avait à dire à l'absente; mais Euphrasie lui donna simplement son nom, en la priant de dire à sa voisine qu'elle reviendrait.

La seule personne chez qui elle crût pouvoir aller n'y étant pas, Euphrasie se trouvait fort embarrassée, la nécessité de retourner sous le toit de l'époux luttant avec avantage contre i'amoui-propre et la colère qui lui disaient de le fuir.

Tout à coup, madame Van-Dyck se frappa la tète avec une inspiration soudaine, et prenant sa coiu-se à travers les rues, elle se dirigea vers un des quartiers les plus solitaires de la fille.

A mesure qu'elle s'éloignait du centre, les bruits allaient s'effaçant et l'horizon se dégageait des maisons qui le cachaient. Elle entia enfin dans une de ces rues tranquilles, qui annoncent déjà la campagne, et qui, tout en faisant partie de la ville, semblent promettre le repos des champs. Quelques enfants qui jouaient, quelques oisifs promeneurs qui venaient respirer un air moins commercial, peuplaient seuls cette rue, qui se terminait sur une vaste plaine, dans laquelle on apercevait, de distance en distance, quelques blanches maisons, qui, défiantes, semblaient avoir préféré ne voir la civilisation que de loin.

Ajoutez à cela des champs de blés qui, blonds et dorés, frissonnaient au souffle de la brise rafraîchie, et laissaient voir en se courbant l'ombre de quelques nuages fui'tifs qui passaient tOut à coup entre eux et le soleil.

Madamt i'un-Dick compara ce repos et ce silence à la haine et à l'agitaliuu de son âme, et se promit de plus en plus de se venger de celui qui était cause d'un semblable contiaste.

Enfin, elle arriva à une petite maison dont les pignons éié« gants tournés sers la rue cachaient hospitalièremeut quelques nids d'iiirondelles.

Les fenêUes, ou plutôt les croisées de cettt; maison, car elles avaient la forme de croix à laquelle elles doivent leur nom, se doidienl des dcrnieis rayons du soleil qui embrasait l'horizon, et semblait proléger celte blanche demeure de son dernier rc-

gîîii, et lui dire : A demain, comme un ami de tous les jours, forcé de quitter son ami tous les sou's.

Sur la façade de cette éle'gante petite maison courait, comme une gracieuse arabesque, ime vigne capricieuse, qvà tantôt s'accrochait au fll de fer conducteur, et tantôt laissait retomber nonchalamment ses grappes rougissantes, qui reflétaient leur ombre dentelée sur le mur.

Des oiseaux chantaient aux fenêtres du premier étage, et rendaient en chansons au soleil le bienfait de ses regards quotidiens. C'était une si tranquille et surtout si joyeuse demeure, qu'on sentait. que jamais une mauvaise pensée n'en avait heurté le seuil.

Madame Van-Dyck s'arrêta, comme nous l'avons dit, devant cette maison, monta les deux marches qui précédaient la porte, et agita le petit marteau ciselé qui en occupait le milieu.

Une grosse fille bnme vint ouvrir.

Une fois la porte ouverte, on voyait, au bout du couloir qui lui faisait face, s'épanouir un jardin soigneusement entretenu, plein de fleurs et de fruits, et où deux chaises à côté l'une de l'autre, et sur l'une desquelles était restée une tapisserie, indiquaient la présence d^une femme, et d'une femme qu'on devait croire jeune, tant l'asile qui l'abritait était coquettement paré.

— Monsieur Mametin ? demanda madame Van-Dyck. — Il y est, répondit la bonne. — Il est à table? — Oui, madame. — Seul?

— Avec madame Mametin. — C'est ce que je voulais dire. Je puis entrer? — Oui. — Annoncez madame Van-Dyck. — Oh! je sais bien votre nom, dit la fille. Et ouvrant la porte à droite, et qui se trouvait au pied de l'escalier, elle traversa l'antichambre, ouvrit une seconde porte, celle de la salle à manger, et annonça madame Van-Dyck.

Madame Mametin se leva et vint au-devant de la visiteuse, en lui disant ;

— Comme c'est bien à vous de venir nous voir ! Vous n'avez pas dîné? — Non. — Vous allez diner avec nous? — VoloiUiers.

— Mettez un couvert, dit madame Mametin.

Euphrasie s'approcha du docteur, qui s'était levé aussi et lui disait :

— J'ai vu Van-Dyck hier; je l'ai grondé de ne vous avou- pas amenée. Louise avait si grand désir de vous voir qu'elle serait allée chez vous demain. Nous ne vous avons pas vue depuis notre retour. — Et vous avez fait un bon voyage? —Excellent

326 AVENTURAS

— Tout le monde va bien?— Tout le monde. — Môme Jacquotî

— Même Jacquot, qui a très-bien supporté les latigues de la route, comme un beau perroquet qu'il est. — Ainsi, dit madame Van-Dyck après avoir ôté son cliàle et son chapeau et avoir pris place à table entre le docteur et Louise, ainsi Jacquot voyage toujours avec vous? — Toujours. — Mais ce doit être bien incommode?— Non; nous voyageons en poste, et j'aimerais mieux ne pas voyager que de m'en séparer. — C'est donc un souvenir? — Oui, un souvenir dont mon mari veut bien ne pas être jaloux, fit Louise en souriant et en tendant la main au vieillard, qui la lui serra en jetant sur elle un regard de paternelle affection. — Ahl vous êtes bien heureuse, vous! — iNc l'êtes- vous donc pas? — Pas toujours, et c'est même pour vous demander aide et consolation que je suis venue vous voir. — Vous, malheureuse ! — Oui. — C^est impossible, monsieur Van-Dyck vous aime tant! — Je vous ■conterai tout cela ce soir, fît madame Van-Dyck en s'appiêtant à manger le potage qu'on venait de lui servu\ — Et d'où venezvous? dit-elle à Louise pour changer la conversation dont elle voulait que la femme seule fût conlidente. — De Milan. — Vous ne deviez pas revenir si vite. — C'est vrai, mais Louise a voulu parthr, dit le docteur, et, comme toujours, j'ai voulu ce qu'a voulu Louise. — Ah ! quel ménage .' à la bonne heure ! — Plaignez-voHS donc, vous la femme la plus enviée de toute la ville !

— Vous verrez si je suis à plaindre. — Vous m'inquiétez! — Et vous ne comptez pas repartir? — Non, fit Louise.— N'ailez-vous pas à la campagne? — Pas encore.

Le dîner se termina par des questions de la part d'Euphrasie, des réponses de la part de Louise, sans intérêt pour nous et même pour elles.

Cette conversation fut ce que doit être toute conversation entre deux femmes qui se connaissent, qui se sont tiouvées séparées, qui se revoient et qui causent naturellement dee choses qu'elles ont faites pendant cette séparation, sans y prendre intérêt quand elles en causent, sans s'en souvenir après.

M. Mamctin se leva de table le premier, en disant à sa femme:

— J'ai quelques lettres à écrire, je vous laisse toutes les deux à causer des grandes doulems de madame Van-Djck.

Et après avoir baisé la main d'Euphrasie, il prit la lète de Louise et l'embrassa sur le front, comme un père embrasserait safiUâ.

floumt la porte et sortit.

Les deux femmes, restées seules, s'acheminèrent vers le jarlin, et s'assirent sur les chaises que nous ayons remarquées tout à l'heure.

— Comme vous êtes aimée! dit madame Van-Dyck. — Le saint homme! répliqua Louise. Jamais je n'ai vu affection si assidue que la sienne ; je suis son seul bonheur au monde, et je me ferais tuer peur lui épagner un chagrin. — Que vous êtes lieureuse ! — C'est vrai! Et vous, ce chagrin dont vous mp parliez tout à l'heure, c'était une plaisanterie, n'est-ce pas? — Du tout. — Chère madame Van-Dyck ! que vous arrive-il donc ? -^Vous allez voir. Il faut d'abord que voussachier que pendant Totre absence il s'est passé du nouveau. — Quoi donc? — Vous savez que mon mari a voyagé, puisque vous l'avez vu à Milan ; une idée de liberté qui lui était venue tout à coup, qu'il exécuta sans s'inquiéter du chagrin que son départ me faisait; mais figurez-vous, chère amie, qu'à présent il arrive bien autre chose. — Vraiment ! — M. Van-Dyck ne s'est-il pas passionné pour un homme qu'il a rencontré sur la route de Milan, qu'il a amené ici, installé chez nous, et qui jette le trouble dans la maison! — Quelle idée ! - Écoutez donc, ce n'est rien encore. Cet homme, jeune, élégant et assez beau garçon, je dois l'avouer, quoi- (fii'il ait la figiu-e fade et insignifiante, s'est pris de passion poui" moi et me fait la cour. — Qu'est-ce que cela vous fait ? — J'ai prévenu mon mari. — Vous avez eu tort, vous n'aviez qu'à dire à ce jeune homme qu'il perdait son temps, et tout eût été dit. — Vous croyez? — Certainement! — Eh bien! je le lui ai dit, et il a continué. — Alors? — Alors, j'ai dit à M. Van-Dyck que j'entendais que ce nouveau venu quittât la maison. — Et qu'a-t-il répondu? — Il m'a ri au nez. — Et enfin? — Enfin, comme les persécutions de ce monsieur devenaient insoutenables, j'ai dit à mon mari qu'il eût à choisir entre moi et M. Tristan. — Tristan ! dit Louise avec un tressaillement. — Oui! le connaîtriez-vous? — Peut-être; comment esi-il ? — Il est gîand, brun, les yeux nou's; il chante, il dessine, il est Français; il a été marié autrefois avec une femme qu'il adorait commp il n'adorera jamais aucune femme, et qui est morte. Est-ce cela? — Non, reprit Louise qui avait eu le temps de reprendre ses sens, et qui pour rien au monde n'eût voulu mettre une femme comme raadame Van-Dyck dans une pareille confidence; non, celui que }« connaissais, continua-t-elle en toussant cour cacher le très-

Bâillement involontaire de sa voix et se remettre de plus en plus , celui c[ue je connaissais était petit et blond. — Ce n'est

pas cela. — Et il vous aime? demanda Louise. — A la folie

Mais comment se fait-il qu'il dise vous aimer, après vous avoir avoué qu'il n'aimerait jamais personne comme sa femme? Madame Yan-Dyck vit qu'elle s'était fourvoyée, etiongit.

— Les hommes disent toujours cela, fit-elle, pour oC rendre intéressants qu donner un double triomphe i la femme qu'ils désirent — C'est vrai, c'est un moyen. Et ce M. Tristan est toujours dans votre maison ? — Toujours. — Et qu'a répondu votre mari quand vous lui avez dit de choisir entre vous et Tristan, et M. Tristan veux-je dire ? — Il a choisi Tristan. — Ah! — Oui. — Et maintenant ? — Maintenant, j'ai quitté la maison et j'ai compté sur vous. — Sur moi! Pourquoi faire? — Pour me donner asile. — Ici? — Ici. — Vous ne voulez donc plus renti-er ? — Non. — Je suis désolée; mais ce que vous me demandez est impossible. — Pourquoi? — Parce que nous partons demain pour la campagne. — Vous me disiez tout à l'heure que non. — C'est vrai, mais je sais que M. Mametin brûle d'envie d'y aller, et je ne puis lui refuser ce\a, à lui qui ne me refuse rien.

Une autre, moins préoccupée de ses propres affaires que madame Van-Dyck, se fût aisément aperçue de l'émotion de Louise

— Je joue de malheur, dit Euphrasie d'un ton vexé. — E? d'ailleurs, chère amie, cette résolution que vous croyez avoir prise ne peut-être qu'une boutade. Songez donc que vous ne pouvez quitter ainsi la maison de votre mari sans faire un scandale, dont le monde, ignorant les véritables causes, ferait retomber la faute sur vous. Songez à votre enfant, et soyez lûre que M. Van-Dyck ne vous a laissée partir que parce qu'il gavait que vous reviendriez, après avoir consulté quelque amie qui vous aurait franchement donné tort et refusé une hospilahté qui, ne durât-elle que vingt-quatre heures, pourrait être u» malheur pour vous et une mauvaise action pour elle. Rentrez donc, ma chère amie, chez vous, tranquillement, ce soir, comme s'il ne s'était rien passé, et vous obtiendrez peut-être par la douceur ce qui est refusé à votre colère.

Madame Van-Dyck n'était pas fâchée de ce refus, mais elle voulait paraître ne faire qu'à contre-cœur ce qu'au fond elle désirait faire.

-*■. Oh! je suis bien malheureuse, dit-elle, — Vous vous exagérez la situation. Cependant, je suis de votre avis j il faut que M. Tristan s'en aille, non-seulement de chez votre mari, mais d'Amsterdam, mais delà Hollande même. On ne met jamais un trop grand espace entre soi et un homme qui vou.« aime. — Vous aveî. raison. — Faites comprendre cela à votre mari. Cç Tristan n'est pas riche? — Non. — Il n'a pas d'autre position que celle que votre mari lui fait ? — Non. — C'es,t embarrassant. — Pourquoi? — Parce qu'on ne peut le fairo renvoyer sans lui faire perdre sa position, — Qu'importe? il m'a offensée.

— C'est vrai, mais la misère est un cruel châtiment pour un homme qui n'a commis d'autre crime que d'être amoureux d'une femme jeune et jolie.

Euphrasie baissa les yeux.

Si ce qu'Euphrasie avait dit eût été vrai, l'excuse de Louise eût été bonne; malheureusement pour Tristan, Euphrasie avait menti,

— Mais cependant, reprit madame Van-Dyck, vous me disiez tout à l'heure qu'il fallait que M. Tristan quittât la Hollande, et vous me dites maintenant qu'il ne faut pas lui faire perdre sa position. On ne peut concilier les deux choses. — C'est à cela que je songeais. Vous avez raison, ta moins qu'on ne lui trouve, loin d'ici, une position équivalente à celle qull perdrait.

En ce moment le docteur rentra.

— Eh bien ! dit-il avec un bienveillant sourire, vos grands secrets sont-ils échangés, et puis- je rentrer sans crainte? — Oui, mon ami, nous n'avons pas de secrets pour vous, d'ailleurs, fit Louise avec im tremblement involontaire dans la voix,

— Eh ! quelle est celle de vous deux qui faisait confidence à l'autre? — C'est moi, répondit Euphrasie. — Confidence dont on vous fera part, reprit Louise, et pour le résultat de laquelle vous pourrez même nous aider. — Eh bien! je vous laisse ce soin, fit Euphrasie en se levant, il faut que je rentre, puisque vous me refusez l'hospitalité que je vous demande. — Comment ! répliqua M, Mametin, tu refuses l'hospitalité ^ madame Van-Dyck? — Oui, je l'aime trop pour la lui accordei . Comprenez-vous, mon ami, cette chère folle qui, parce qu'elle a eu. une petite discussion avec son mari, n'écoute que «on amourpropre, ne veut plus rentrer chez elle et vient nous chercher pour être les complices de la peine qu'elle ferait à ce pauvre M. Van-Dyck? Aussi, je l'ai grondée, et elle va rentrer che*

elle, en demandant pardon à son mari, n'est-ce pas? et elle lui dira que c'est à nos bons conseils qu'il doit son retour, si bien <pi'il viendra nous en remercier demain. — Chère bonne, fit Euphrasie en tendant la main à Louise. — 11 y a une chose bien plus simple, i-eprit le docteur^ nous allons recouuuiie madame, et Van-Dyck p^/urra nous remercier tout de suite, sans se déranger demain. — Oh! ;'est inutile, la soirée est éclairée comme le plein jour, et d'ailleurs je ne veux pas, pom- ie pimir, ijue mon mari sache que je suis rentrée.

Louise respira.

On comprend ce que cette proposition toute naturelle devait iui faire craindre, dans le cas où Euphrasie l'eût acceptée.

— Amis, chers amis, pardonnez-moi de vous avoir dérangés, et vous, Louise, de vous avoir ennuyée de mes chagrins domestiques, fit madame Van-Dycii, avec un soupir qu'elle essaya de pousser vrai, et permettez- moi de me retirer.

Les deux femmes s'embrassèrent.

— A demain, dit M. Mametin, nous irons peut-être vous voir.

— Oh! om! venez! venez! fit Euphrasie, vo\is me rendi^eubien heureuse.

Et elle s'approcha de la porte de la rue, qu'un domestique lui ouvrit.

— Nous ne vous promettons pas d'aller positivement demain, ajouta Louise; mais, en tous cas, nous nous occuperons de ce que vous savez.

On se dit une dernière fois adieu, et l'on se sépara.

Madame Van-Dyck sortit, un peu plus irritée contre Tristan, dont elle n'avait pu avouer le véritable crime, mais enchantée d'avoir une excuse poiu* rentrer sous le toit conjugal.

Quant à M. >Iamctin et à Louise, ils rentrèrent bras dessus, bras dessous dans le salon.

Comme on le comprend, Louise était rêveuse.

— Qu'as-tu, mon entant? lui dit le docteiu- en la faisant asseoir et en s'asscyant à côté d'elle. — Je n'ai rien, mon ami, je réfléchis à ce que vient de me dire madame Van-Dyck, répondit Louise en rougissant malgré elle. — Et que ♦'a-t-elle conté?

— Des folies, je crois. — Elle doit en dire, car je la crois un peu folle. — Elle prétend qu'un jeune homme, que son miîri aime fort, et qui demeure chez lui, comme précepteur de son fils, est amoureux d'elle ; et elle voudrait qu'il quittât la maison de M. Van-Dyck, tant ses assiduités deviennent fatigantes. Comme

ce pauvre garçon n'a que cette place, je lui ai fait comprendre qu'avant de la lui faire perdre il faudrait lui en trouver une autre, loin de la ville, si c'était possible, et j'ai pensé que peutêtre vous pourriez lui être utile dans celte circonstance. — Que sait faire ce garçon? — Tout, m'a-t-elle dit; il a même été reçu médt'ci i, ajouta Louise, qui ne tenait pas ce détail d'Euphrasie, mais qui pouvait le donner sans crainte d'erreur. — Et lu tiens à ce qu'on s'occupe de ce garçon? — Oui. — Comment Tappelles-tu?

Louise hésita et rougit.

— Ne sais-tu pas son nom? — Si. il se nomme Tristan, fitelle avec effort, pour cacher le trouble involontaire que ce nom donnait à sa voix. — Je comprends, fit le docteur avec un regard plein de douceur; je comprends que tu t'intéresses à l'homme qui porte un nom qui te rappelle ton bonheur d'autre© fois. J'essayerai d'arriver à temps pour celui-ci, puisque le hasard ne m'a pas laissé arriver à temps pour l'autre. Scia tranquille, je m'occuperai de lui. — Que vous êtes bon! — Pauvre chère enfant, c'est toi qui es bonne; toi qui, jeune et belle, sacrifies ton existence à un vieillard qui a hâte de retourner à Dieu, pour te rendre à la liberté de ton cœur et aux illusions de ta i.eunesse. Crois-tu que je t'en veuille de l'intérêt superstitieux que tu portes naturellement à l'homme qui te rappelle un nom aimé? Crois-tu que je sois jaloux et que j'aie im autre souci que celui de ton bonheur, sous quelque ispect que tu l'envisages? Il y a des jours, chère Louise, où je suis l rès de quitter la maison, de m'enfuir, d'aller mourir dans quelque coin pour te laisser riche et heureuse; car je ne me reconnais pas le droit, à moi vieillard, d'associer ma destinée à la tienne, et je reste cependant, paixe que je t'aime, et que je me dis qu'après tout la nature ne consentira plus longtemps à ce sacrifice que tu me fais. — Que dites-vous là, mon ami, mon père, vous à qui je dois tout? Que serais-je devenue si la Providence ne vous avait placé sur ma i-oute; où serais-je mamte^ nant? Croyez- vous que j'oublie une seule minute tuut le borin heur que vous me donnez, et doni je ne suis peut-être, pas digne? C'est vrai, en entendant prononcer ce nom par madame Van-Dyck, je me suis rappelé la mon talale de muû îuan, et J'ai craint que la perte de sa position et la misère (^ui poui rait en résulter n'amenassent celui-Ci à la même lésoiuiion. Vuus la voyez, je n'ai pas douté un sf ul instant de votre coeur, et ie me

suis adressée à vous. — Et tu as bien fait. Demain menas, Jî m'occuperai de ce garçon, et je ferai pour lui ce que je feraia pour mon tils. Embrasse-moi, chère enfant, et je vais me retirer pour ne pas t'ennuyer plus longtemps. — Pouvez-vous me dire de pareilles choses, ami? fit Louise en jetant ses bras autour du cou du vieillard et en Tembrassant sur le front. — C'est que je veux que tu fasse» tout ce ^ue bon te semblc-ra, reprit le docteur; que tu saches bien que je suis prêt à obéir à tes moir dres caprices, A que je serai heureux que tu en aie?» d'impc. sibles pour les réaliser. T'ai-je jamais refusé quelque chose? Tl as voulu quitter la France, nous sommes venus dans ce pays sur la nature étrange duquel je comptais pour te distraire; tu as voulu aller en Italie, vingt-quatre heures après nous étions en route. A Milan, où nous devions rester quelque temps, tu as voulu tout à coup revenir ici; j'ai envoyé chercher des chevaux de poste, et nous sommes revenus. Tout cela me rend heiu-eux, me distrait et me donne une jeunesse que j'empiimte à la tienne. Sois folle, capricieuse; gronde-moi, si je n'obéis pas à l'instant; c'est ton droit; et, en faisant ton bonheur, je ne fais peut-être que réparer le mal que j'ai fait. — Vous avez fait du mal, vous? — Peut-être, mais bien involontairement, da reste. La jeunesss a ses égarements, et j'ai été jcrne, quoiqu'il n'y paraisse -ilus. Il y a peut-être quelqu'im qui souffre pour moi dans ce monde, et le bien que je fais, si l'on peut appeler bien l'obéissance à ce qu'on aime, et lo bien que je fais, dis-je, n'est peut-être qu'une expiation du passé. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire, chère enfant, que tout pourra peut-être se réparer; que j'ai vu en toi l'occasion que la Providence m'offrait de me réhabiliter devant Dieu, et que le bonheur, que j'ai essayé de te donner, m'a rendu plus heureux que toi. Je veux dire que tu m'aideras peut-être un jour, si ce que j'espère réussit à effacer un souvenir cruel de ma vie. Lorsque je me vois ainsi, vieux et inutile, je pense que Dieu, clément pour moi comme pour tous, ne veuj pas que je meure sans avoir rendu à tous ceux que j'aime tout ce que je leur dois. — Vous ne m'avez jamais parlé ainsi. — Pardonne-moi; tu es déjà bien assez triste, sans que je vienne encore t 'attrister de mes fautes. Voyons, ne parlons plus de cela jusqu'au jour que j'attends, et, en attendant, nous tâcherons demain de venir en aide à notre inconnu. Dans la matinée, j'irai le voir. — Et moi, fit Louise, treniljlanl que son mari ne l'emmenât chez madame

Van-Dyck, et moi, je partirai pour la campagne. — Je croyais que tu préférais rester ici. — Non , j'aime mieux partir. — Eb bien! domain tu partiras, et j'irai te rejoindre, me le permettras-tu?— Méchant! — Et maintenant, séparons-nous, il est tard. Bonsoir, mon cher ange, demande à Dieu qu'il me pardonne, et il me pardonnera. — Bonsoir, mon ami, fit Louise en tendant son front au vieillard, qui le prit dans ses deux mains et le couvrit de oaisers.

Louise sonna sa femme de chambre, qui parut, et, toutes deux s'acheminèrent vers la chamnre à coucher de madame Mametin , chambre qui était un chef-d'œuvre de coquetterie, de luxe et de goût.

Puis Mametin sonna à son tour et se rendit à l'autre extrémité de la maison, avec son domestique, dans sa chambre à coucher, d'une merveilleuse simplicité.

Une heure après, toutes les lumières étaient éteintes dans la maison, à l'exception d'une seule.

C'était celle de Louise, qui, un livre ouvert devant elle, paraissait lire , mais qui ne lisait pas , et songeait aux aventures de la joui'uée et à ce que lui gardait peut-être le lendemain.

Le lendemain, à dix heures , une voiture attelée de deux élégants chevaux bais attendait devant la porte du docteur Mametin, et Louise, vêtue d'im charmant costume d'été, montait dans cette voitme au moment où son mari lui disait : A demain, et s^en allait dans la direction de la maison de M. Van-Dyck.

Il trouva le marchand de toiles dans son jai'din.

M. Van-Dyck vint au-devant du docteur les mains tendues :

— Eh bien ! mon cher ami, "îomment allez -vous ? — Trèsbien; et madame, comment va-t-elle? — Je crois qu'elle V3 bien. — Conmient? vous croyez... — Oui; je ne la vois plus. — Elle est ventrée cependant. — Je pense. — Nous l'avonp vue hier son. — Bah ! — Oui. Elle est venue nous voir et dîner avec nous. — Ces pauvres amis ! Et que vous a-t-elle conté t — Que vous la rendiez malheureuse. Qu'est-ce que c'est que ce monsievu: Tristan que vous avez ici? — C'est un chaimant garçon, dont j'ai fait connaissance, tenez f en quittant Milan. — Eh

bien ! — Eh bien ! voilà tout. — C'est donc lui qui jette la discorde dans la maison ? — Justement. — El que fait-il pour cela?

— Rien. — Votre femme prétend qu'il lui fait la cour. — A eUet

— Oui. — Elle est folle. — Enfin , c'est pour cela que je suis venu. — Je ne comprends pas. — Vous savez combien je vous aime. — Pardieu ! — Eh bien, je veux que vous soyez heureux.

— Je le suis, surtout quand je vous \ois. — Mais votre femme?

— Ma femme me rend très-lieurcu.\, je ne la vois plus. -^ Paradoxe que tout cela. — Du tout. — Bref, je viens pour vous tirer d'embarras. — Voyons. — Ce Tristan vous brouille avec madame. — OuL — Cela ne doit pas être. — Croyez-vous ? — Il vaut toujours mieia que cela ne soit pas. — C'est possiblec

— Une fois qu'il serait hors de la maison, votre femme reviendrait à vous. — Hélas ! oui. — Ne plaisantons pas, flt le docteur en riant. Ce Tristan est mi honnête garçon? — Je l'affirme. — Eh bien ! je le prends. — Du tout , je le garde. — Mais votre femme ? — Ma femme l'aimera ou le détestera, peu m'importe. Si elle avait eu à se plaindre de lui dans le commencement, je ne dis pas que je ne lui eusse pas cédé, mais maintenant il est trop tard; j'aime Tristan, et je veux qu'il reste ici. — A. quoi vous sert-il ? — Il ^iait l'éducation de mon dis. — 11 est donc insti-uit? — C'est un Pic de la Mirandole, ce gaillai'd-là, une perle. — Et vous y tenez ? — Énormément. — Vous avez beau tenir à lui, votre femme en viendra à ses fins. — Quelle est la raison qu'elle donne à sa haine? — Elle prétend qu'il lui fait la ^ur. — Elle ne l'aime pas, elle. — Non, pardieu. — Eh bien! jju'elle résiste, on ne lui demande pas autre chose. Ce sera même im triomphe. Puis, voulez-vous que je vous dise, cher ami, je connais assez ma femme pour ne pas croire qu'elle vous ait donné la véritable raison. — Pourquoi en voudrait-elle à ce monsieur? — Que sais-jc, moi? Peut-être pour la cause contraire à celle dont elle se plaint. — Ah ça ! mais cela ferait entendre qu'elle l'aime, ce que vous dites là? — Je ne dirais pas non. — Raison de plus pour vous délaire de ce rival. — Mais non , puisqu'il résiste. 11 me donne une prouve de loyauté, et je le renveiTais, je le mettrais dans la rue! fi donc ! — U ne serait yas dans la rue, puisque je me cliargerais db lui. — Vous ? — Voilà une heure que je vous le dis. — C'est différent alors. — Vous me le donnez? — Non, j'hésite. — Pourquoi? — Je cherche s'il sera plus heureux chez vous que chez moi, et, dans ce cas, je me sacrifierais. — U sera plus heureux che«

moi, c'est certain. — Merci. — Certainement. Au moins, ma femme ne le détestera pas, et, quoi que vous en disiez , la querelle que pour quelque raison que ce soit il a fait naître entre vous et madame Van-Dyck doit le mettre mal à son aise dans ï'd maison.» -Peut-être dites-vous vrai; mais s'il allait faire la four a madame Mametin ? — Qu'il la lui fasse, cela la distraira; mais madame Mametin est une femme d'esprit qui ne ?e fâcherait pas de cela. — Je suis fâché qu'Euphrasie ne vous entende pas.

Les deux maris se mirent à rire.

— Eh bien ! voyons, que décidons-nous ? fit le docteur. — Nous décidons que si Tristan me demande à s'en aller, si, enfin, il se trouve malheureux ici, je vous l'adresse, et vous vous chargez de lui, — N'en parlons plus alors. Je vais maintenant présenter mes hommages à madame Van-Dyck. — Elle va sans doute descendre. Attendez une minute.

En ce moment, Tiistau parut et vint saluer M. Van-Dyck, qui lui tendit cordialement la main; puis il s'inclina devant M. Mametin, qui le considéra avec un aii' qui semblait donner tort à ce qu'avait conté madame Van-Dyck, et raison à ce que supposait son mari; c'est-à-dire que Tristan faisait au docteur TefTet d'être assez beau garçon pom* que la marchande de toile eût jeté les yeux sur lui, et qu'il lui paraissait trop distingué pow faire la cour à Êuphrasie.

— Mon cher Tristan, fit M. Van-Dyckj monsieur le docteur Mametin (Tristan s'inclina), dont je vouj ai parlé si souvent, s'intéresse à vous; et comme i' a reçu hier soir la visite de ma femme , il est au courant de ce qui se passe à présent ici. Il venait me dire que, dans le cas où vous quitteriez ma maison, ce qu'à Dieu ne plaise, il vous ouvrait la sienne, et se faisait votre protecteur. — Monsieur est mille fois trop bon, répliqua Tristan; mais j'ignore en quoi je pourrais lui être utile. -<2 -N'avez-vous pas été reçu médecin ? — Oui. — Eh bien ! toute ma clientèle, que j'ai à peu près quittée ici, pour être plus libre, serait devenue la vôtre, et avec ma recommandation vous vous seriez promptement fait une position hemeuse. — Je vous remercie dp nouveau, monsieur; mais tout médecin que je suis, légalement, il y a longtemps que je n'ai exercé, et j'amais eu besom avant de m'y remettre d'étudier encore. — Eh bienl vous eussiez étudié avec moi. — Et puis-je savoir, monsieur, à ^oi je dois cette protection toute particulière dont vous vo»-

J36 AVETJTORES

lez bien m'honorer ? — A une superstition de quelcpi'un à qui j'obéis en tout — Et puis-je vous demander sans indiscrétion, monsieur^ quel rapport cette superstition a avec moi ? fit Tristan qui ne comprenait rien à la réponse du docteur. — C'est bien simple, vous avez le nom d'une personne qui a été chère à ce quelqu'un dont je vous parlais. — Et celle personne "'' — Est morte très-malheureusement; de là, la superstition. — J'accepterais volontiers votre bonne assistance, monsieur, si j'avais quelque raison de quitter cette maison, la meilleure et la plus hospitalière que je connaisse. — Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, sachez que ce n'est pas un prolecteur, mais un ami que vous avez en moi; et si je puis vous être bon à quelque chose, que Van-Dyck n'oublie pas de vous donner mon adresse.

Le docteur et Tristan s'inclinèrent, puis on parla d'autre chose, jusqu'à ce qu'on vînt dire que le déjeuner était servi.

Cette conversation, qui, après les ofli es de service du docteur et les remercîments de Tristan, s'était établie entre les deux hommes, car M. Van-Dyck n'y avait pris part que par quelques mots, avait de plus en plus convaincu M. .Mametin que l'ennemi d'Euphrasie était un homme instruit et distingué.

Au moment de se mettre à table, M. Van-Dyck apprit du domestique que sa femme refusait encore de descendre.

— Vous déjeunez avec nous? dit M. Van-Dyck au docteui". — Non, j'ai déjeuné avec ma femme, qui vient de partir pour la campagne; et si vous le permettez, je vais monter saluer madame Van-Dyck, et tâcher de lui faire entendie raison. — A votre aise, cher ami, mais vous y perdrez votre temps.

Cependant, M. Mametin fit demander à Euphrasie si elle était visible, et celle-ci lui fit répondre qu'elle l'attendait.

— Vous voyez, lui dit-elle, au moment où il ouvrait la porte, vous voyez ce qu'on me fait souffrir; cela ne peut durer. — Calmt'Z-vous, calmez-vous. — Vous ne savez donc pas ce que c'est que cet homme? — Il m'a pain très-bien. — 11 vous a bien trempé, c'est une espèce de vagabond que mon mari a ramassé sui- une roule, qui spécule sur lui, qui veut le tromper, qui n. iait rien, qui n'apprend rien à son fils, qui ne peut lui donner qu'une mauvaise éducation, qui n'a ni feu ni lieu. — Voyons, ma chère madame Van-Dyck, vous exagérez la position. J'di causé avec ce jeune homme, il est charmant. Je se sais ce qu'il vous a fait; mais je crois que votre mari ne

pouvait trouver un précepteur plus accompli pour son fils. — Et il ne veut pas le renvoyer? — Non, il y tient, j'étais même venu pour lui offrir de me charger de lui; mais il s'y est oppose'. — Que je suis malheureuse! dit madame Van-Dyck en fondant en larmes. Je ne peux plus rester ici. — Tout s'arrangera. Mettez-y un peu de patience, fit le docteur, qui commençait à se repentir d'être monté. — Écoutez, voulez-vous me rendre un service? dit Euphrasie. — Volontiers. — Allez trouver mon mari, et dites-lui, continua-t-elle en s'essuyant les yeux, diteslui que cet état ne peut durer, et que sérieusement je quitterai la maison. — Réfléchissez, dit le docteur pour convaincre Euphrasie qu'il croyait ce qu'elle lui disait. — Dites-lui bien cela, et que je raconterai partout ce qui se passe, et de quelle immoralité je suis victime. Je sais encore bien d'autres choses que je ne dis pas. — Et que savez-vous? — Des infamies sur le compte de cet homme. — Etes-vous sûre que ce n'esv pas la colère qui vous fait parler ainsi? — Je me vengerai ! — Vous allez vous faire mal, ne pleurez plus, ma chère enfant, ie vais faire votre commission ; mais puisque vous ne voulez pas céder à votre mari, qui est le maître, pourquoi voulez-vous qu'il vous cède?

Eupnrasie ne répondit pas.

— Je descends, reprit le docteur, je suis à vous dans un minute, mais promettez-moi de ne plus pleurer.

Ce brave homme était ému de cette scène.

Les bonnes natures ne peuvent pas voir pleurer une femme, quelle que soit la cause de ses larmes, sans en ressentir une réelle émotion, et nous n'avons pas besoin de dire que le doctem- était une bonne nature.

Il fit la commission, et M. Van-Dyck la même réponse, que le docteur alla porter à Euphrasie.

— C'est bon, dit-elle, je sais ce qui me reste à faire.

Et elle congédia assez brutalement M. Mametin, qui descendii; renouveler ses offres à Tristan, serra la main de M. Van-Dyck, et lassé de toutes ces querelles retourna chez lui, où il demanda une voiture pour aller rejoindre Louise.

Deux heures après il était parti.

Dans la journée, l'amie chez laquelle Euphrasie était allée la veiUe vint la voir et lui demander ce qui était la cause d'une visite à pareille heure.

Nous laissons au lecteiu* à deviuer ce qu'Euphrasie raconta.

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que l'amie prit fait gt cause pour elle et vint à dire à M. Van-Dyck que c'était una horreur de traiter ainsi sa femme.

M. Vau-Oyck ne lui répondit qu'en prenant son chapeau et en s'en allant.

Le lendemain à onze hcm'es, M. Van-Dyck et Tristan entrèrent dans la salle à manger pour déjeuner. Le couvert n'était pas mis.

— Pourquoi le déjeuner n'est-il pas prêt ? — Monsieiu*, répondit Athénaïs, madame m'a défendu de le faire, je lui ai répondu que je n'avais d'ordres à recevou'que de vous, et alors elle atout mis sous clef, le linge, l'argenterie, le vin, les assiettes, et elle est sortie en mettant la clef dans sa poche. — Allez chercher un seri-urier.

Le serrurier vint. M. Van-Dyck lui fit ouvrir toutes les portes, et commanda des clefs, en ordonnant qu'on ne les remît qu'à lui.

— Je n'ai donc pas de lettres ce matin? dit-il au domestique.

— Si, monsieur, mais madame les a prises et les a emportées.

— Celui qui obéira à madame sera chassé, répondit M. Van- Dyck ; et maintenant déjeunons.

Cependant on comprendi-a sans peine l'effet que toutes ces luttes entre le mari et la fenmie faisaient à Tristan, qui en était la ^ause. Tant qu'il n'avait su où aller, par un cgoïsme tout naturel, il avait consenti à les supporter ; mais depuis que M. Mametin lui avait offert, avec une cordialité imprévue, une hospitalité et un avenir qui paraissaient beaucoup plus certains que la maison de M. Van-Dyck, il s'était bien promis de ne supporter que ce que sa reconnaissance et sa délicatesse lui permettraient. Si ce n'eût été la crainte d'être ingrat envers M. Van- Dyck, qiii avait montré pour lui une volonté dont il le croyait incapable, Tristan eût dit le matin même adieu aux rancunes amoureuses de dame Euphrasie.

Tristan comprenait parfaitement qu'elle ne continuerait pas à attaquer que son mari, et qu'il allait avoir son tour un jour ou l'autre. Une chose le retenait encore dans la maison, c'était la crainte qu'une fois Willem de retour, elle ne le brouillât avec lui, en inventant quelque mensonge, et, à tort ou à raison, Tristan *enait à l'amitié et à l'estime de Willem, et la preuve, c'est que cette estime et cette amitié étaient les causes de tout ce qui aiTivait.

M. Vin-Dyck ayait, malgré son sang-froid, paru beaucoup

plus irrité de ce que sa femme lui avait fait le matin que de tout ce qu'elle lui avait encore fait. On le sait, M. Van Dyck était invulnérable tant qu''on ne touchait pas à ses habitudes; .mais du moment où on interceptait sa correspondance, du -noment où on lui faisait attendre son déjeuner, le coup devenait bien rude, et il lui eût fallu un entêtement qu'il n'avait peut' être pas. pour que son bouclier d'inertie ne fût pas entamé par cet assaut.

Le déjeuner s'était donc passé sans qu'il dît rien à Tristan, et c'était mauvais signe; car, si on se le rappelle, îes jours précédents il avait toujours rassuré le professeur, quand celui-ci s'excusait des ennuis dont il était cause.

Après le déjeuner, Tristan monta dans la chambre d'Edouard pour lui donner sa leçon, car l'enfant était tout à fait guéri et en état d ^ travailler.

Il ti'ouva M. Edouard faisant des bulles de savon à la fenêtre.

— Comment allez-vous, cher enfant? dit Tristan en s'approchant de son élève.

L'enfant se retourna en voyant Tristan, continua sa bulle de savon et ne répondit pas.

— M'avez-vous entendu? fît Tristan d'un ton sec qui émut un peu le jeune impertinent. — Oui. — Et pourquoi ne me répondez-vous pas *? — Parce que maman m'a défendu de vous répondre — Je viens vous donner votre leçon, fit notre héros en se contenant. — Je ne la prendrai pas. — M. Van-Dyck le veut. — Oui, mais maman ne le veut pas, et je dois obéir à maman. — Je m'en vais prévenir votre père. — Cela m'est bieu égal.

Tristan descendit pâle de honte et de colère.

11 alla tout conter à M. Van-Dyck.

M. Van-Dyck monta dans la chambre d'Edouard sans rien dii'e, ouvrit la porte, alla droit à la fenêtre, jeta \& tasse pleine d'eau de savon dans le jardin, et donna à son fils la plus belle paire de soufflets qu'aient jamais donnée des mains paternelles; puis il ajouta, malgré les cris de l'enfant qui hurlait :

— Travadlle.

El il redescendit.

L'enfant pleura et cria pendant une demi- heure; puis, voyant qu'il n'était pas le plus fort et que sa mère ne revenait pas, il ge décida à prendre sa leçon.

Qu'on juge si toutes ces scènes ennuyaient Tristan.

Pendant ce temps, M. Mametin était allé rejoindre Louise, qui, en le voyant venir, lui dit :

— Eh bien? — Eh bien, ton protégé reste chez M. Van-Dyck. Louise respira plus librement.

— Vous l'avez-vu? ajouta-t-elle. — Oui. Il est charmant, et Van-Dyck ne veut pas s'en séparer. — Vous lui aviez donc trouvé " ne place? — Oui. — Où donc ? — Chez moi, — Chez vous?

Et en disant cela, Louise pâlit ; heureusement son mari ne le vit pas.

— Cela t'étonne? reprit-il; car s'il n'avait pas vu la pâleur, il avait entendu l'intonation. — Certainement. — Et pourquoi?

— Un homme que nous ne connaissons pas. — C'est toi-même qui me l'as recommandé. — C'est vrai, fit Louise, mais puisqu'il ne vient pas, tout est dit. — Il viendra peut-être. — Vous croyez? — Van-Dyck n'est pas capable de lutter longtemps avec sa femme. — Tant pis ! — Poui-quoi? — Parce que j aurais voulu voyager un peu. — Eh bien, cela ne nous gênera pas, au contraire, il tiendra la maison pendant notre absence, csu" tu ne comptes pas partir tout de suite? — Si. — Dans combien de temps ? — Dans cinq ou six jours. — Où veux-tu aller, chère petite? — N'importe où, je m'ennuie.

Le vieillard passa la main sm- ses yeux, et essuya une larme que ce mot venait de faire éclore.

— Nous partirons demain, si tu veux, reprit- il, aujourd'hui, à l'instant, pourvu que tu ne me dises plus que tu t'ennuies.

— Oh ! pardonnez-moi, bon ami , fit Louise en se jetant dans les bras de M. Mametin, mais vous ne pouvez vous douter combien j'ai mal aux nerfs aujourd'hui. — En effet, dit le docteur en lui prenant la main, tu as un peu de fièvre, mais ce ne sera rien. — Vous me pardonnez? — Tu me le demandes? Quand parlons-nous? — Nous resterons ici. J'étais folle ! — Tant mieux, car je t'avoue que le voyage me fatigue un peu. — Et vous ne me le disiez pas ! — Je t'aime tant que je ne sais vouloii- que te que tu veux, ce que tu veux dût-il me tuer !

Louise ne répondit pas, mais elle baisa la main duvieillardL, ttx lui disant :

— Mon Dieu ! comment tout cela va-l-il fiuir ?

tfadame Van-Dyck ne reparut pas de la journée.

Quand elle rentra le soir, sur les onze heures environ, en sériant de chez son amie qui lui avait donné asile depuis le matin, lout le monde paraissait être couché dans la maison du comjnerçant.

Euphrasie, après avoir fermé la porte de -sa chambre, allait iciire comme tout le monde, quand au souvenir de la nuit d'où datait sa haine pour Tristan, une nouvelle idée de vengeance, mais de vengeance terrible , lui traversa malhexireusement fesprit.

Elle se mit au piano.

Cette fois, ce ne fut plus la dernière pensée de Weber, mais la marche funèbre de Beethoven qui frissonna sous les doigts d'Euphrasie.

Madame Van-Dyck joua de toutes ses forces.

Tristan fut le premier réveillé.

Il comprit tout de suite que cette plaisanterie allait durer toute la nuit, et il en prit résolument son parti.

Quelques instants après, M. Van-Dyck ouvrait les yeux à son tour. Or, ce soir-là, comme à peu près tous les soirs, M. Van- Dyck avait grande envie de dormir.

M. Van-Dyck connaissait trop bien le caractère de sa remme poiir ne pas comprendre, ainsi que Tristan, qu'il y en avait là pour cinq ou six bonnes hem'es.

Il se leva sur son séant, et nous renonçons à peindre la figure qu'il fit quand, après avoir allumé sa bougie, il vit à sa pendule qu'il n'y avait qu'une demi-heure qu'il dormait.

Cette fois, il n'y avait pas moyen de dire à Euphrasie de se taire, autant lui dire tout de suite : — Ta vengeance réussit.

Cependant, un sourire effleura les lèvres du commerçant quand il pensa à la figure que devait fah-e Tristan, qui était justement couché au-dessus de la symphonie.

Ce ne fut qu'une bien faible consolation à sa douleur; aussi son visage reprit-il bientôt son air soucieux,

— Cela promet d'être gai, se dit- il : je ne puis plus manger j si je ne puis plus dormir, je vais passer une existence agréable.

Et M. Van-Dyck se leva, passa un pantalon, ouvrit sa fenêtre et alluma un cigare qu'il fuma en regardant les étoiles.

342 /VENTURBS

(Quant à Tristan, il alluma aussi sa bougie et essa-^a de Ht*.

Essaya est le mot.

Les phrases qu'il lisait n'arrivaient pas à son esprit, arrêtées qu'elles étaient par cette barricade musicale que madame Van- Dytk élevau sans relâche et qui ne laissait approcher de son mari et de Trfstan ni la pensée ni le sommeil.

Notre ami se leva à son tom-, mit un pantalon à pied, alluma un cigare, et fumant auprès de la fenêtre ouverte, envia la position de ceux qui ont des remords dans le cœur, mais pas de piano dans leur maison.

— 0 vertu ! se disait-il, voilà donc ta récompense !

Au reste, la soirée était superbe, et dans toute autre circonsh tance cette musique large et mélancolique, éclose au milieu du silence universel, eût enchanté l'âme poétique de notre héros ; malheureui^ement l'intention qu'il devinait dans cette musique et le temps qu'elle devait naturellement dm-er lui ôlaient beaucoup de son charme.

Certes la marche funèbre est une splendide chose; mais supposez que vous ayez envie de dormir, ce qui arrive presque tous les soirs, et qu'on vous la joue sans y mettre d'autre intention que celle de vous être désagréable, en appuyant les pieds sm- les pédales, en frappant les touches de toutes ses forces et en recommençant la première note dès que la dernière sera éteinte, vous deviendrez évidemment fou au bout de deux hemes

Tristan comprit parfaitement, au cercle nerveux qui lui serrait déjà la tête, qu'il ne pourrait supporter longtemps ce chefd'œuvre, et ouvrant tout doucement sa porte, il essaya de fuir cette harmonie, puisque cette harmonie ne le fuyait pas; et après avoir fait provision de cigares, il alla ouvrir la fenêtre du carré qui donnait sur la rue, et s'accoudant le plus commodément possible sur la balustrade, il continua de fumer.

Le biniit arrivait naturellement bien moins violent à se» oreilles et il commençait à prendre son sort en patience.

Il y avait à peu près cinq minutes qu'il aspirait et rendait la fumée de son cigare, iorsqu'en regardant machinalement à sa gauche, il lui sembla voir un autre cigare qui, comme une luciole, brillait dans la nuit.

il reconnut, derrière ce cigare, M. Van-Dyck, lequel, comme on se le rappelle, s'était mis à la fenctie de sa chambre donnant £ur la rue.

Db QUATRE FEMMES. 343

Tristan appela :

— Monsieur Van-Dyck ! monsieur Van-Dyck ! Le commerçant leva la tête et reconnut Tristan.

— Ah! vous voilà, lui dit-il; que le bon Dion vous bé isse, vous ! — ' Vous voulez dire que le diable m'enjporte — i' puit combien de temps êtes-vous réveillé? — Depuis le commenceànent; et vous, mon pauvre monsieiir Van-Dyck? — Moi anss

Il y avait dans ce : moi aussi, une douleur si comique que Tristan ne put s'empêcher de rire.

— Croyez-vous que cela durera longtemps ? fit M. Van-Dyck. —Je le crains. — C'est gai. — Monsieur Van-Dyck? — Heira! —Il me vient une idée! — Oh! dites-la vite, c'est le moment d'en avoir? — Si nous allions coucher à l'hôtel? — Il est minuit, et d'ailleurs je suis trop connu, moi. — C'est vrai. — Vous n'avez pas d'autre idée que celle-là? — Non. — Eh bien! vous êtes ua homme précieux dans le malheur.

En ce moment, madame Van-Dyck, qui se doutait peut-être de la désertion de ses ennemis^ redoubla avec une vigueur destinée à aller les atteindre, n'importe où ils seraient.

— Ah ! je n'y tiens plus, s'écria M. Van-Dyck, il faut que cela finisse. Tristan ? — Voilà. — Étes-vous fort? — Oui. — Trèsfort? — Certainement; pourquoi? — Descendez sur la pointe du pied et aUez voir si la clef est à la porte de la chambre de ma femme. Moi je suis trop lourd, je ferais crier le parquet. — Après? — Après, vous reviendrez me le dire. — Bien.

Tristan, qui ne savait où M. Van-Dyck voulait en venir et que la position commençait à amuser, descendit.

A mesure qu'il se rapprochait de la chambre d'Euphrasie, le bruit devenait de plus en plus effrayant.

Un instant après, il remonta.

Eh bien! fit M. Van-Dyck en voyant reparaître la tête attendue. — En bien! la clef est sur la porte. — Descendons alors. — Qu'alLons-nous faire? — Vous allez voir.

Les deux hommes se rejoignirent sur le carré de madame Van-Dyck.

— Marchons tout doucement. — Oh! vous pouvez marchei comme vous voudrez, dit Tristan, la maison tomberait que madame Van-Dyck ne l'entendrait pas. Ils arrivèrent à la porte de la chambre.

M. Van-Dyck l'ouvrit, et sans rien dire alla prendre une âtê poignées du piano.

244 AYENTUPwES

Euphrasie fut tellement étonnée de cette double visite, à laquelle elle ne s'attendait pas, que ses mains quittèrent les touches.

— Que venez-vous faire ici? dit-elle en se levant. — Nous venons chercher ce joli instrument. — Et pourquoi? — Pour aller tout bonnement le jeter dans le canal. — "Vous n'y toucherez pas. — > C'est ce que nous allons voir. — Un piano qui me vient de ma mèrel — Charmant héritage! Mon cher Tristan, voulez-vous prendre l'autre poignée et m'aider à transporter ce meuble intéressant au rez-de-chaussée. — C'est une infamie I s'écria madame Van-Dyck! je ne suis donc plus libre d'étudier mon piano ! — Elle appelle cela étudier. Finissons-en.

Et M. Van-Dick fît faire à lui seul un mouvement au piano.

— Je vous dis que ce piano me vient de ma mère, fit Euphrasie en pleurant. — Et vous a-t-elle recommandé, votre mère, de jouer la marche funèbre, à minuit, pour m'empêcher de dormir?

Euphrasie ne répondit pas.

Les deux hommes enlevèrent le meuble.

Les femmes, du caractère d'Euphrasie sont lâches quand elles ne peuvent appeler le scandale à leur aide , et à pareille heure il n'y avait pas moyen d'en faire.

— Je cesserai de jouer, dit-elle. — Qui nous en répond? — Fermez le piano à clef. — J'y consens, fit M. Van-Dyck^ mais si elle recommence, je le brise à coups de marteau.

Et ce disant, il fermait l'insti-ument et mettait la clef dans sa poche.

Tristan remonta chez lui, et M. Van-Dyck regagna sa chambre.

Le reste de la nuit se passa tranquille.

Mais Tristan venait de remporter une nouvelle victoire^ et par conséquent de redoubler la haine d'Euphiasie.

Le lendemain il arriva trois lettres de Willem, Fune pour Euphrasie, l'autre pour M. Van-Dyck, la troisième pour Tristan.

Le lecteur sait aussi bien que nous ce que pouvait contenir ja 1 .'ttre adressée à madame Van-Dyck.

Quant à celle que reçut son mari, voici ce qu'elle disait :

« Mon cher monsieur Van-Dyck,

» Tout va assez bien ici. Vous serez payé de la maison Daniel, qui m'a rerais aujourd'hui même un à-compte de trois mille francs, que vous recevrez sans faute le lendemain de cette letU^

» 11 était trop tard pour faire affranchir ce mandat aujourd'hui; j'aurais craint qu'il ne s'égarât, et que n'étant pas affranchi, la poste ne refusât de le rembourser.

» Recevez, mon cher monsieur Van-Dyck, l'assurance du dévouement de votre serviteur. »

Il annonçait la même chose à Euphrasie, en lui disant que cette rapidité d'arrangement lui faisait espérer de revenir bientôt.

Tristan, en reconnaissant l'écriture de Willem, eut un moment joie.

— Ce bon et honnête garçon ne m'oublie pas, pensa-t-il, et il ouvrit la lettre et lut :

« Monsieur,

» Je reçois une lettre, vous devez savoir de qui. Cette lettre m'annonce la honteuse façon dont vous vous êtes conduit pour moi, malgré les promesses que vous m'aviez faites. Je sais que vous devez quitter la maison de M. Van-Dyck, je vous prie de faire savoir où tous irez, et de vous tenir à ma disposition ; car, à mon retour, je compte vous demander raison de votre conduite. »

— Allons, décidément, ce n'est qu'un sot, fit Tristan en remettant la lettre dans sa poche et en poussant, malgré lui, un soupir.

Ce jour-là, madame Van-Dyck descendit déjeimer et dîner i la même table que son mari et que Tristan, Il est vrai qu'il fut impossible de lui faire dire une parole.

— Ce retour me promet quelque nouvelle méchanceté, se dit Tristan; M. Van-Dyck paraît depuis la scène du piano beaucoup plus froid à mon égard; je crois que je ferai bien de quitter la maison, et pas plus tard que demain.

Le lendemain, Tristan n'avait encore rien dit de sa résolution à M. Van-Dyck ; mais il était en train de faire ses malles, lorsqu'on vint lui dire que le déjeuner était prêt.

li descendit, laissant sa malle inachevée, et trouva l'amie de madame Van-Dyck, qu'Euphrasie avait engagée à déjeuner, et qui, en félicitant le mari de cette réconciliation, devait saos doute accabler celui qui avait été l'objet de cette querelle.

Ce fut du moins ce que pensa Tristan en voyant l'air froid el presque insolent avec lequel cette dame répondait à son salut.

SàC^ AVENTURES

Quant a M. Van-Dyck, qui voyait les ctioses s'améliorer, il donna curdialcment la main au jeune homme.

Madame Van-Dyck descendit, et, sans faire attention ni à son mail ni à Tristan, elle alla droit à son amie.

W. lùlouard, complètement guéri, descendit à son tour.

— As-tu '"ait ce uue je t'ai dit? lui dit tout bas sa mère en l'embrassant. — Our, répondit l'enfant.

On se mit à table.

Quelques instants après, madame Van-Dyck dit à son amie :

— J'ai reçu une lettre de France, ce matin (ce qui était faux). — Et de qui? — De ma cousine Emilie, qui vous dit bien des choses. — Les lettres sont donc arrivées? demanda M. Van- Dyck.

Euphrasie tressaillit malgi-é elle.

— Oui, fit-elle. — Comment n'ai-je pas reçu la lettre que Willem m'annonçait hier? — C'est étrange, dit Euphrasie ; il T'aura peut-être oubliée. Et que vous annonçait-il dans cette lettre? — trois mille francs de la maison Daniel. — Cela vaut ]a peine qu'on s'en occupe, dit Tristan.

M. Van-Dyck sonna.

Le domestique parut.

— Avez-vous reçu une lettre de Bruxelles ce matin? âli M. Van-Drck. — Oui, monsieur. — Où l'avez-vous mise? — Je l'avais mise dans la salle à manger, où je mets toujours les lettres de monsieur. — Cherchez. — Elle était là, sur le buflot. — Elle n'y est plus? — Où peut-elle être? fit Euphrasie. — Étesvous bien sûr de l'avoir mise là ? Demandez à Athénaïs si, en venant ici, elle ne l'aurait pas changée de place. — Pour\'u qu'elle n'ait pas été volée, fit l'amie. — Par qui? dit M. Van-Dyck. — Quand on a chez soi des gens qu'on ne connmt pas, fit Euphrasie.

Tristan pâlit à cette insulte.

— Ne connaissez-vous pas vos domestiques? dit-il à M. Van- Dyck, qui avait compris l'intention de sa femme et qui répondit : «— Euphrasie a raison, il y a toujours à craindre avec ces gensià, cependant cela m'étonnerait bien. Ce domestique a l'aùi- d'un honnête garçon, et je réponds d'Athénaïs. — Tu n'y as pas touché à cette lettre? dit Euphrasie à son fils. — Non ,maman. — Mais tu l'as vue? — Oui. — Tu la reconnaîtrais bien? — Oui, maman. — Eh bien! va aider Pierre à la chercher. — Où faut-il la chercher ? — Cherche partout.

L'enfant sortit de table.

Pierre revint, disant qu'Athe'naïs n'avait pas touché à cette lettre.

— \oas avez eu tort de la mettre sur un buffet sans me pr évenir. — Madame était là, répondit le domestique, et quand j'ai vu que la lettre n'était plus où je l'avais mise, j'ai cru qu'elle avait été prise pai madame.

Ëupiirasie rougit à ce mot tout natuiel.

— Cette lettre renfei'mait des valeurs, ajouta M. Van-Dyck, c'était imprudent de la laisser traîner. — Monsieur, fit le domestique tremblant qu'on ne l'accusât de vol, je suis honnête el; incapable... — Je ne vous accuse, mon ami, que de négligence. Cette lettre se retrouvera, ne craignez rien. — Le facteur, continua le domestique, a fait signer un reçu à madame, j'ai cru que je n'avais plus à m'inquiéter de cette lettre. — Alors vous savez ce qu'est devenue cette lettre? dit M. Van-Dyck à sa femme. — Je n'en sais rien, répondit-elle avec une émotion qu'elle avait grand'peine à cacher, ei elle était même près de quitter la table, lorsque l'enfant reparut avec la ^ettre à la main. — Ah ! tant mieux, dit Tristan, j'étais d'une inquiétude affreuse. — Est-ce cela? dit Edouard. — Oui, fit M. Van-Dyck en prenant la lettre; mais comment se fait-il qu'elle soit décachetée ?

L'enfant fit signe, en regardant sa mère, qu'iln'en savait rien.

— Mais où i'as-tu trouvée? dit M. Van-Dyck. — Dans la chambre de M. Tristan, répondit l'enfant avec quelque hésitation. — Dans ma chambre? dit Tristan. — Oui! fit l'enfant. — Et dans quel endroit de ma chambre l'avez-vous trouvée, mon petit ami? ajouta Tristan en devenant tout pâle. — Dans votre malle, répondit Edouard, qui commençait à avoir peur des regards qui se fixaient sur lui.

Tristan bondit sur sa chaise, comme si un serpent l'eût mordu.

— On vous fait faire une infamie qui va s'éclaircir tout de «uite, mon enfant, dit le jeune homme, et je prie, et, au besoin, je somme monsieur votre père de vous faire avouer qui vous l'a fait fahe. — Cet enfant ne sait pas ce qu'il dit, répliqua Euphrasie, qui commençait à avoir pciu- de ce qui allait se passer; la lettre «st retrouvée, c'est le principal.

Et elle s'approcha de la porte; mais Tristan se jeta au-devant d'elle et l'empêcha de sortir.

— Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, si je m'oppose à ce

que vous sortiez ; mais vous avez entendu l'accusation, il faut que vous entendiez la vérité. L'enfant legardait sa mère et ne savait plus où se mettre.

— Cette lettre décachetée et retrouvée dans la malle que je préparais ooiu" mon départ, reprit Tristan, ne peut y avoir été mise que par celm qui l'a décachetée, sachant ce qu'elle contenait. Cet enfant n'a pu l'aller chercher dans ma chambre que si on le lui a dit, car il l'eût cherchée partout, excepté là. Monsieur Van-Dyck, veuillez lui demander qui lui a dit d'entrer chercher cette lettre jusque dans ma malle. — Réponds! fit M. Van-Dyck, qui, voyant la tournure sérieuse que prenait la chose, était ému malgré lui et parlait à son fils d'un ton qui défendait le mensonge. — C'est maman, fit l'enfant les larmes aux yeux.

On juge de l'effet de ce mot auquel M. Van-Dyck et sxu-tout Tristan s'attendaient, mais que ne soupçonnait pas l'amie qu'Euphrasie avait invitée pour la faire assister au vol de Tristan.

— il ment, dit la mère. — Taisez-vous, madame, fit M. Van- Dyck d'un ton impérieux. Et voilà tout ce que t'avait dit ta mère? demanda-t-il à l''enfant; dis la vérité, ou je te chasse de chez moi. — Maman, répondit l'enfant au milieu de ses larmes, m'a d'abord envoyé mettre la lettre dans la malle de M. Tristan, et elle m'a dit que quand elle me dirait à table de chercher la lettre qu'on me demanderait, je vienne la prendre là et dire où je l'avais trouvée.

Madame Van-Dyck était pâle comme ime morte et ne répondait pas.

— Tu n'as pas menti? fit le père à son fils. — Non, papa; je le jiu'e. — C'est bien, continua le marchand de toiles en se levant; retirez-vous dans votre chambre, madame, je vais régler nos affaires , et aujourd'hui vous quitterez ma maison. Je ne veux pas de voleuse chez moi.

Madame Van-Dyck soiiit.

— Vous comprenez, monsieur, dit Tristan en s'approchant de M. Van-Dyck, lequel, peu habitué aux émotions violentes, essuyait la sueur qui coulait de son front, vous compiencz que, tant qu'on s'en est tenu vis-à-vis de moi aux taquineries, je n'ai rien dit, mais qu'accusé comme je viens de l'être, je de\ais faire ce que j'ai fait. — Oui, mon ami, répondit M. Van-Dyck en lui tendant la main, vous n'avez fuit que voti'e devoir, le reste me regarde.

L'amie, toute tremblante, était tombée sur une chaise et ne Mvait quelle contenance prendre.

Tristan remonta dans sa chambre, où, par un effet tout naturel aux impressions du genre de celle qu'il venait d'éprouver, il fut près de se trouver mal; puis, voyant à quelles persécutions il était en butte, attristé malgré lui de la lettre qu'il cvait reçue de Willem et de cette amitié perdue, croyant que le moment du désespoir était arrivé, il fondit en larmes en prononçant involontairement le nom de sa mère et de Louise.

Monsieur Van-Dyck se dévoile.

Quand Tristan fut un peu remis de son émotion, il se rappela M. Mametin, que la Providence, entrevoyant l'avenir, avait si miraculeusement envoyé sur sa route quelques jours auparavant. 11 remercia dans le fond du cœur ce hasard divin qui prenait si scrupuleusement soin de lui, et cependant il se promettait bien que ce serait la dernière épreuve qu'il tenterait contre le sort, et que si sa nouvelle position avait le même résultat que toutes celles qu'il venait de traverser, il en finirait décidément avec la vie.

11 acheva ses malles et ses paquets, au milieu des parfums et des chansons de la nature qui, comme une éternelle conso' lation, soiuit à la douleur des hommes, et montre quelquefois avec un simple rayon de soleil, l'espérance, ce chemin de l'avenir.

Quand tout fut terminé, quand il eut réuni ce qu'il avait à emporter, il dit adieu à cette chambre où il avait cru être hevueux et descendit chez M. Van-Dick.

11 trouva le commerçant qui, encore fort agité, écrivait des lettres dans son cabinet et ne se retourna même pas, tant il était préoccupé, en entendant ouvrir la porte.

Tristan s'approcha donc de M. Van-Dick, et quand il fut à côté de lui, le voyant toujours aussi attentif à ce qu'il faisait, il lui dib(

— Je vais me retirer, si je vous dérange. — Ah ! c'est vous, mon cher ami, je ne vous voyais pas, pardon ! Eh bien, que dites-vous de ce qui vient de se passer? — Ce n'est pas à mol de vous donner mon opinion. — Je croyais ma fenune capable

de bien des choses, mais non de cela. — Il faut lui pardonner. La colère conseille mal, et madame Van-Dyck a été assez punie par l'îiflront qu'elle vient de subir. Quant à moi, je lui pardonne, et de grand cœur. — Vous a-t-elle parlé? — Non, je ne l'ai pas vue. — Soyez tranquille, cela ne se renouvellera pas. — Je vous le promets. — Elle quittera la maison, dit M. Van- Dyck d'im ton oii l'on devinait déjà que sa résolution chancelait. — Elle restera ici. — Vous ne pouvez cependant plus vivre ensemble. ^ C'est vrai; je l'ai parfaitement compris. — Eh bien? — Eh bien, je ne me reconnais pas le droit, après avoir apporté le trouble, bien malgré moi du reste, de mettre enfin la désunion dans une maison qui me fut, du moins par vous, mon cher monsieur Van-Dyck, la plus hospitalière que j'aie rencontrée. C'est à moi de céder la place à madame Van-Dyck, et je la cède. — Et vous allez? — Chez le docteur Mametin. — Eb. bien, vous avez raison, fit M. Van-Dyck; et à votre place, j'en ferais autant. — Vous voyez. — D'abord, cela fera emagei' ma femme — Et cela ne fera pas de scandale. — Puis, vous gérez mieux qu'ici. Madame Mametin est ime adorable femme qui sera charmante pour vous, et Mametin un homme qui vaut beaucoup mieux que mol. Allez donc, cher ami, allez. — Vous m'approuvez? — Parfaitement. — Mais, au moins, en quittant votie maison, mon cher monsieur Van-Dyck, j'emporte voti'e estime? — Tout entière. — Et si jamais nous nous retrouvons en face l'un de l'autre? — Je vous tendrai la main comme maintenant, et nous nous verrons souvent, car j'entends que vous veniez me voir et je compte aussi vous faire visite, à tous et à ce cher docteur. Mais voulez- vous que je vous donne un conseil ? — Volontiers. — Ne demeurez pas dans la même maison que Mametin; c'est toujours embaiTassant pour quelqu'un. Si vous m'en croyez, vous louerez une maison à paît. — C'est ce que je comptais faire; sinon ime maison, du moins un appartement. — Loueï la petite maison qui est vacante en face de la sienne, vous l'aurez à très-bon marché ; vous serez près dâ lui et chez vous. — Vous avez raison. Maintenant, je vous demanderai im service.

M. Van-Dyck porta naïvement la main à la clef de sa caisse.

— Tout ce que vous voudrez, cher ami.

Tristan rougit et arrêta la main du commerçant.

— Meiji, lui dit-il, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. — Pourquoi pas de cela? — Paice que je n'ai besoin de rien. — Ne

VOUS gêne» pas; vous me rendrez cet argent plus tard. — Merci, une dernière fois, mon cher monsieur Van-Dyck; j'ai tont ce qu'il me fau4. — Comm*^ vous voudrez ; mais n'oubliez pas que désormais, comme arjourd'hui, mon amitié et ma caisse sont à votre disposition. — ySAe grâces! — Voyons le service, maintenant. — Vous savez que j'étais fort bien avec Willem? — Oui.

— C'est un honnête garçon, à l'amitié duquel je tiens. — Je comprends cela. — Voulez-vous être assez bon, quand il retiendra, poui- l'assurer, sur votre parole et sur la mienne, qu'il ii'a rien à me reprocher, et que je serai toujours heiu-eus de 1' voir. — Êtes-vous donc mal ensemble? — Oui. — Depuis quand? — Depuis hier, — Comment le savez -vous? — Il me Ta écrit. — A propos de quoi? — Je l'ignore. — Ma femme lui aura écrit. — Vous croyez? Mais que peut-elle lui avoir dit sur mon compte? — Que vous lui faisiez la cour; ce qu'elle m'a dit à moi. — Mais je ne vois pas, continua Tristan, qui voulait paraître ne rien savoir des relations d'Euphrasie et de WiUem, ou qui voulait enfin faire avouer à M Van-Dyck qu'il les connaissait, mais je ne vois pas ce que cela peut lui faire.

M . Van-Dyck regarda Tristan en dessous, en lui disant d'un lon que l'on ne neut rendre :

— Niai"; !

Tristan ne put s'empêcher de sourire.

— Tenez, puisque nous voilà seuls, reprit M. Van-Dyck en allant ouvrir sa porte et s'assurer qu'on ne les écoutait pas, parlez-moi franchement. Vous étiez bien ici? — Parfaitement.

— La vie telle que je vous l'offrais vous souriait assez? — Oui.

— Et vous comptiez rester longtemps avec nous? — Toujours, si c'eût été possible. — Pourquoi diable alors vous êtes-vous brouillé avec ma femme? — Ce n'est pas moi qui me suis brouillé avec elle, c'est elle qui s'est brouillée avec moi. — Pourquoi? que lui avez-vous fait? — Vous voulez le savoir? — Oui. — Sérieusement? — Sérieusement — Eh bien, mon cher monsieui- Van-Dyck... mais... je ne &aLs réellement comment vous dire cela. — Dites-le. Voulez-vous que je vous aide? — Je ne demande pas mieux. — Ma femme a commencé par fous dii-e qu'elle avait été mariée contre son goût? — Oui. — Qu'elle était malheureuse? — A peu près. — Elle vous a questionné sur votre vie? — Justement. — Elle vous a demandé si vous aviez été amoureux? — Comme vous diles. — Et que lui avezvous répondu? — Que je l'avais été et ne le serais plus. — Aûl

diable ! c'est ici que cela se gâte. Imprudent! Cependant elle a fait du sentiment avec vous tant que Willem a été ici? — C'est vrai. — Et une fois Willem partie elle vous a avoué nu'elle vous aimait?

Tristan fit signe que oui.

— Et vous lui avez répondu? — Que je ne pouvais l'aimer sans trahir l'amitié et l'hospitalité. — Très-bien. Et vous vous êtes entêté dans cette idée? — Oui. — Et vous vous étonnez de ce qu'elle vous fait? — Non. — C'est bien heureux. Et vous avez compté, après pareil refus^rester dans ma maison? — Fallait-il...

— Que vous ai-je dit sur la route de Milan? — Je ne me souviens plus, répondit Tristan, qui voulait faire faire à M. Van- Dyckla confidence entière. — Je vous ai dit que vous ne pourriei rester chez moi qu'à la condition que ma femme vous aimerait,

— Je me rappelle. — Vous devez vous rappeler aussi que je vous ai conseillé de faire tout votre possible pour arriver à ce résultat? — C'est vrai. — Vous n'y êtes pas arrivé, voilà tout. Aussi nous nous quittons, ce qui me fait beaucoup de peine. — Mais il n'y avait qu'un moyen d'être bien avec votre femme. — Lequel? — C'était d'être son amant, puisquil faut vous dire les choses par leur nom. — Eh bien, il fallait, par amitié pour moi, employer le seul moyen que vous aviez de rester avec nous. — Mais c'était vous tromper. — Est-ce que vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé toute espèce de choses que ces querelles qui durent depuis huit jours? Je vous ai dit assez de fois que je tenais à mon repos, à mes repas réglés, à ma tranquillité domestique. Croyez-vous que je ne sache pas depuis longtemps comment je l'obtiens, ce bonheur que je désire? et pensez-vous qu'on peut goûter tous les bénéfices de î'égoïsme, sans que, dans les premiers temps, il en coûte quelque chose ? Voyez Willem, il a compris tout de suHe, lui! — Que voulez-vous dire? — Je Yeux dire que depuis qu'il est avec nous, il n^y a pas eu dans la maison le quart des querelles qu'il y a depuis que vous y êtes.

— C''est qu'il a trouvé le moyen... — Celui que ma femme vous offrait. — Et vous ne lui en voulez pas? -' Pas le moins du monde. Sans lui que serais-je devenu? C'esî à lui que je dois mon bonheur, ce cher Willem ! — Eh bien, tremblez alors. — Pourquoi? — Parce que votre femme ne l'aime plus. — Depuis quand? — Depuis qu elle m'aime! — Oh! que vous la connaissez peu! Vous êtes mal avec Willem? — Oui. — C'est donc Euphrasie qui vous a mis mal avec lui? vous me le disiea tout

1 l'heure. — Vous avez raison. — Donc elle veut rester avec Willem comme elle e'tait auparavant. C'est vous le niais là dedans. — C'est juste. — Et vous avez eu tort de refuser. — Hél je l'avais promis. — A Willem ? — Oui. — Que ne disiez-vous cela tout de suite? — Je ne savais pas comment vous le prendriez. — Il se duutait donc de i;uelque chose? — Certainement.

— Ah! alors je n'ai plus rien à dire, qu'à vous plaindie, mon pauvre Tristan. Mais, soyez tranquille, je détromperai Willem, et il me croira ; c'est bien le moins qu'il me doive : qu'en pen« sez-vous ? — Ma foi, oui. — Pourquoi diable noxis quittez-vous ?

— Il le faut. — Certainement, il le faut, et naaintenant plus que jamais. Enfin, soyez hem-eux, mon cher Tristan, je vous le souhaite autant que vous le méritez.

Les deux hommes s'embrassèrent.

— Vous permettez que je vous laisse mes malles jusqu'à ce soir? reprit Tristan. — Tant que vous voudrez. — Je vais aller voir cette maison, dit notre héros en se dirigeant vers la perte. — C'est cela, fit M. Van-D^ck qui l'accompagnait. — Et de là j'irai chez M. Mametin. — Venez tantôt me dire ce qui sera décidé.

En ce moment M. Van-Dyck ouvrait la porte de la rue.

— Merci encore ime lois, mon cher monsieur Van-Dyck.

Et Tristan descendit les quelques marches du perron, aprè« avoir encore serré la main de son hôte.

— Qu'on vienne me dire qu'il n'y a pas de ces maris-là, piensat-il en s'élôignant, et comme M. Van-Dyck serait à plaindre si, avec une pareille femme, il n'était pas ainsi ! — Qu'on vienne encore me conter, dit M. Van-Dyck en renfermant la porte de son cabinet et en se rasseyant devant son bureau, qu'on vienne encore me conter qu'il n'y a pas d'honnêtes garçons. En voilà un, j''espère ! et il a eu bien raison de tenir sa parole; car, pour un homme comme lui, ma femme serait une maîtresse biei. ennuyeuse.

Et il continua sa correspondance.

Où le lectear va revoir qaelqa'an qu'il n'a encore tu qne aeaifoki.

Tristan s'en alla, respirant plus à l'aise, voir la maison que lui avait indiquée M. Van-Dyck. Une vieille femme gardait celto maison que son propriétaire offrait de louer toute meublée.

Elle se composait d'une salle à manger et d'une cuisine au rez-de-chaussée, de trois chambres au premier étage, d'une chambre de domestique et d'un grenier au second.

Le prix en était assez modéré, car c'était déjà presque la campagne; cependant Tristan, à qui elle convenait, mais qui comprenait qu'il lui fallait faire des économies, s'il voxilait ne pas se trouver tout de suite dans l'cmbairas, marchanda fort, et conrune il promit à cette vieille, qui le lui offrait, de la garder, comme en outre elle paraissait avoir les pleins pouvoirs du propriétaire, Tristan eut la remise de la diflérence qu'il demandait.

Il paya aussitôt les trois premiers mois, et donna l'ordre à la vieille de faire prendre, si bon lui seniblail, des informations chez M. Yan-Dyck, mais d'y faire prendre surtout les malles qu'il y avait laissées; puis, ayant demandé si la maison qui faisait face à la sienne était bien celle de M. Mametin, sur la réponse affirmative de la bonne ft-mme, il alla frapper à la porte où deux jours auparavant nous avons vu frapper madame Van- Dyck.

Le domestique vint ouvrir en continuant de tenir la porte comme un homme qui va répondre qu'il n'y a personne.

En effet, ce fut ce qu'il répondit, quand Tristan eut demandé :

— M. Mametin? — Il est à la campagne avec madame, ajouta le domestique. — Et quand reviendra-t-il? reprit Tristan. — Nous ne le savons pas. — Où est cette campagne? — A une lieue et demie d'ici. — Porte-t-on ses lettres à M. Mametin? — Tous les deux jours. — Alors je vais lui écriixi un mot.

Le domestique livra passage à Tristan, et le fit entrer dans la salle à manger, le fit asseoir près de la table, et lui apporta tout ce qu'il fallait pour écrire.

Tristan prit la plume, et commença la première ligne.

Il n'avait pas écrit quatre mots, qu'il entendit un perroquet chanter :

— Oui, l'or est une chimère.

Il tressaillit et devint tout pâle.

Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien la voix de son perroquet.

Tristan se retourna, tremblant d'avoir rêvé, et cherchant l'animal connu.

Il n'était pas dans la salle h manger.

Mais Tristan entendit une secnude fois le perroquet, qui reprit avec un fausset des plus prel^intieux ;

-r- Oui, oui, oui, l'or est une chimère.

Tristan suivit la direction de la voix, et amva dans le jardin, où il vit, sur un superbe perchoir, le perroquet qull tenait de sa mère , qu'il avait laissé à Louise , et qu'il avait retrouvé à Milan.

Le pauvre garçon était tout tremblant ; il était bien sûr de reconnaîtie l'animal; mais quoique cette supposition mi fût namrellement venue tout de suite à l'esprit, rien ne prouvait qu'il fût chez sa femme, et il y avait même bien des chances pour qu'il n'y fût. pas.

En effet, comment ce perroquet, qui était évidemment avec Louise à Milan, se trouvait-il à Amsterdam, justement dans la ville où il était, sans que, depuis le temps qu'il habitait cette ville, il eût rencontré sa femme? Ce perroquet avait peut-être été vendu, donné, volé! Toutes ces suppositions traversèrent brusquement l'esprit de Tristan.

Pendant ce temps, le domestique, qui avait vu ce monsieur, qu'il ne connaissait pas, se lever tout à coup, courir au jardin, interroger le perroquet, avait craint d'avoir affaire à un voleur ou tout au moins à un fou ; il avait donc suivi Tristan, et derrière lui attendait la suite de cette aventure.

Tristan le vit, et le regarda^ ne sachant s'il devait l'interroger.

— Belle bête , dit le domestique en montrant le perroquet, n'est-ce pas, monsieur?... — Oui. A qui est ce perroquet? — A monsieur et à madame. — Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?

— Non, monsieur. — Quand vous êtes entré dans la maison, ce perroquet y était déjà? — Oui, monsieur. — Madame Mametin est vieille? — Du tout. Monsiem- ne la connaît pas? — Non. — Oh! madame Mametin est toute jeune. — Oui, oui, je me rappelle, fit Tristan, qui commençait à revenir de son émotion et qui voulait apprendie du domestique ce qu'il tenait à savoir, sans paraître ajouter grande importance à ce dont il l'informait; oui, dit-il, je me souviens, elle est brune? — Non, non, monsieur, elle est blonde. — Blonde? — Oui, monsieur. — Vous êtes sûr?

— Oh! très-sûr. — Mince? — Oui. — Petite? — C'est cela. — Elle est Française? — Monsieur la connaît. — Et son nom de baptême est... — Louise.

Tristan tressailht. Il y avait de quoi.

— Mon ami, reprit-il, vous êtes sûr que M. et madame Mametin sont à la campagne? — Oui, mousieur. — Et il n'y a qu'une lieue et demie d'ici jusqu'où ils sont? — A peine. — C'est bien;

au lieu d'écrire à M. Maraetin, je vais aller moi-même le voir.

Et Tristan, rentré dans la salle à manger, déchira la leitrc commencée, sortit, et, tout à ses pensées, s^achemina à pied dans la direction que lui avait indiquée le domestique.

On doit deviner, sans que nous les transmettions, les émotions auxquelles le cœur de Tristan était en proie. La position, en effet, était \oin d'être comique, malgré l'allme bouffonne que Tristan lui eût trouvée s'il l'eût vue dans la vie d'un autre.

Quand il se disait :

— Je suis éveillé, je ne rêve pas, et je m'en vais bel et bien chez ma femme, que je n'ai pas vue depuis trois ans, et qui est bel et bien mariée avec un autre;

Quand il se disait cela, il était près de revenir sur ses pas.

— Quelle figure vais-je faire là-bas? continuait-il; il est impossible qu'en nous revoyant, Louise et moi, nous ne poussions pas au moins un cri. Que dira son mari? Mais après tout, je me moque bien de ce que dira ce monsieur. C'est moi le mari; c'est moi qui amène la catastrophe, et non pas moi qui la subis. C'est égal, j'aurai beau faire, je serai ridicule.

Voilà une aventure, j'espère!

Voyons, raisonnons un peu. Faut-il me présenter en homme qui vient tout casser et chercher sa femme, ou faut-il simplement me présenter sur l'invitation de M. Mametin et naraître tout ignorer?

D'abord, dans le premier cas, je puis me tromper; madame Mametin peut s'appeler Louise, avoir mon perroquet, et n'être pas ma femme. Alors, M. Mametin fait venir son jardinier, son portier, tous ses domestiques, et l'on me met à la porte galamment pour le bruit que je viens faire dans une maison tranquille et pour la façon dont je reconnais l'hospitalité qu'elle m'offre. 11 est vrai qu'il n'y a qu'une chance sur cent pour que madame Mametin ne soit pas ma femme, d'autant plus que maintenant je me rappelle for^ bien que M. /an-Dyck m'a dit avoir vu M. MameUn à Milan. C'est à Milan que j'ai entendu mon perroquet; Louise était évidemment à Milan. C'est Louise, c'est mi femme, et il n'y a pas de puissance humaine qui puisse m'en séparer ! Je vais donc tout bonnement entrer, et dire que je viens chtichei ma femme. J'ai hâte de voir ce qu'ils diront.

Eh ! moa Dieu ! ce qu'ils diront est bien simple, continua-t-il après un moment de réflexion; puisque ma femme n'a pas voulu me revoir à Milan, elle ne voudra pas me revoir davantage ici^

Je n'ai pas de preuve, elle me fera mettre à la porte si elle est indulgente, elle me fera arrêter si elle ne l'est pas; on me fera mon procès, on apprendra ou que je suis mort, et l'on me demandera de quel droit je vis, ou si je prouve que j'ai le droit d'être vivant, on découvrira que j'ai tué Charles, et on me coupera la tête. Ma femme et son mari en riront beaucoup, et voilà.

Décidément il vaut mieux que je me présente comme si je ne me doutais de rien, et je verrai venir les événements.

Plus j'y songe, se disait Tristan, plus le doute s'éloigne, c'est évidemment Louise que je vais trouver là-bas, M. Mametin est parfaitement l'homme que j'ai vu dans sa loge à Milan. 11 me semblait bien l'avoir déjà vu quelque part, quand il est venu me parler chez M. Van-Dyck. Mais j'y pense : d'où leur venait cette sublime amitié pour moi? Louise savait-elle ma présence à Amsterdam? voulait-elle un rapprochement? avait-elle trouvé ce moyen? je m'y perds! en tous cas, le plus sage est de ne rien brusquer.

C'est dans ces dispositions que notre héros arriva devant une grille élégante et fermée, par les barreaux de laquelle il vit un charmant jardin au bout duquel s'élevait une adorable petite maison blanche, tout enveloppée de chèvrefeuille et de vigne.

Par un hasard extraordinaire, cette maison ressemblait, comme sa sœm- jumelle, à la petite maison que Tristan avait habitée à Auteuil.

Ce ne fut pas sans une réelle émotion qu'augmentait encore ce souvenir qu'il sonna.

Une cloche sonore retentit dans le jardin. Un gros chien «boya, et le jardinier vint ouvrir.

— M. Mametin, dit Tristan. — Il n'y est pas, monsieur, mais madame y est.

L'émotion de Tristan redoubla.

— Monsieur veut-il parler à madame ? reprit le jardinier. — Oui. -- Quel nom dois-je annoncer? — Madame ne me con' naît pas, annoncez tout simplement un monsieur à qui M. Mametin avait donné rendez-vous. — Veuillez entrer du salon.

Le jardinier fit traverser le jardin au visiteur, l'introduisit au rez-de-chaussée, dans une vaste chambre, richement meublée, et où la première chose qu'aperçut Tristan, fut le pw^aail de sa femme.

3SC AVEMURES

Nous n'avons pas besoin de dire ce qpi'éprouva Tristan qqind il se fut assis dans le salon.

Qu'on se figure tout simplement un homme séparé depuis trois ans de sa femme, sachant qu'elle est remariée, et attendant dans le salon même du second mari que sa femme paraisse.

Il y avait à peu près cinq minutes que Tristan attendait» lorsque la porte du salon s'ouvrit et qu'il vit Louise.

Tristan se leva et s'approcha d'elle.

11 l'a trouva plus belle qu'elle n'avait jamais été.

Le sourire qui se montrait sur les lèvres de Tristan voulait dire : Vous ne m'attendiez pas. Eh bien ! me voilà, venez donc dans mes bras.

Louise, qui s'était fait dépeindre parle jardinier la personne qui l'attendait, Louise qui croyait, depuis (ju'elle avait quitté Amsterdam, voir à chaque instant paraître son premier mari, avait, dans le portrait que lui avait fait le jardinier, dans ses pressentiments et dans le silence que le visiteur avarit gardé sur son nom, deviné sinon reconnu tout à fait Tristan.

En ouvrant la porte du salon, elle avait vu son mari, elle était devenue pâle comme une morte : mais elle était parvenue à triompher de son émotion, et d'une voix assez calme elle avait dit à Tristan :

— Vous demandez mon mari, monsieur?

La foudre fût tombée aux pieds de Tristan qu'il n'eût pas été plus terrifié.

11 crut qu'il rêvait, passa la main sur son front, regarda Louise, et retrouva le même visage charmant, la môme bouche souriante qui venait de lui dire, à lui, cette parole étrange.

— Oui, madame, répondit-il, pour voir jusqu'où la plaisanterie serait poussée. — 11 ny est pas, monsieur. — C'est ce que le jardinier m'a dit. — 11 tardcia même à rentrer, dit Louise, qui semblait, en ne s'asseyant pas et en ne disant pas à Tristan de s'asseoir, garder l'espérance qu'il se retirerait sans autre •iiplicaiioi:.

Disons bien vite que cette espérance ne tenait que bien légèrement dans l'esprit de Louise, qui, aux batti'ment> seuls de son cœur, comprenait l'importance de cette entrevue.

— C'est fâcheux, reprit Tristan, car je tenais à parler à

M. Mametin, et des choses les plus sérieuses, ajouta-t-il avec intention. — Asseyez-vous donc, monsieur, et attendez-le, peutêtre rentrera-t-il plus tôt que je ne croyais.

Et Louise montra un fauteuil à Tristan, et tournant le dos au jour, afin d'avoir le visage dans l'ombre, elle se mit en face de son mari.

— Allons, se dit Tristan, voici un aplomb qid me déconcerte, ma parole d'honneur ] nous aUons jouer une scène de haute comédie ou je ne m'y connais pas. Commençons et tâchons d'être bien dans notre rôle.

Pendant ce temps, Louise, revenue de son émotion^ d'autau moins forte qu'elle était plus attendue, avait pris la pose d'une femme qui s'apprête à écouter le plus poliment possihle ce que va lui dire un visiteur qu'elle n'a pu congédier.

— Madame, dit Tristan, M. Mametin passe pom* vous aimer beaucoup. — C^est vrai, monsieur. — De la part d'im étranger cette phrase pourrait vous sembler assez extraordinaire; mais si étranger que je vous sois, peut-être ai-je le dioit de vous l'adresser.

Louise ne répondit pas.

— M- Mametin, continua Tristan, passe pour ne ne rien faire sans vous consulter. — M. Mametin est un de ces maris comme on n'en trouve pas, monsieur, et en effet M. Mametin craindrait de me causer, ne fût-ce qu'une minute, je ne dis pas un chagrin, mais un ennui. — M. Mametin a dû, par conséquent, madame, vous faire part de ce qu^il m'a offert. — En effet, monsieur; je vous avouerai même qu'il ne Ta fait que sur ma recommandation. — Serait-il vrai? — Oui, mousiem*? — Comment ai-je pu être assez heureux pour gagner votre confiance 1

— N'en remerciez que le hasard, monsieur, car c'est le hasard seul qui a tout fait. — Mais veuillez cependant être assez bonne pour me dire ce que je lui dois, afin que je sache jusqu'à quel point je dois le remercier. — i C'est bien sunple, monsieur, le hasard a voulu que vous portassiez justement le même nom que quelqu'un que j'ai beaucoup aimé. — Et que vous n'aimez plus? dit Tristan, dont le cœur battait à chaque mot de Louise. — Non, monsieur, répondit-elle avec fermeté. — Depuis longtemps ? — Depuis six mois. — Et comment ce quelqu'un a-t-il pu vous déplaire à vous, madame, si belle et que Ton dit si bonne? — En aimant ime autre femme. — C'était donc votre..,

— C'était mon premier mari, monsieur.

Louise répondait avait tant de calme, qu'il y avait des hkh ments où Tristan croyait rêver.

— Et vous l'avez beaucoup aimé? reprit-il. — Beaucoup. —

— Et qu'est devenu ce premier mari? — Du moment où je suis rc mariée, c'est vous dire qu'il est mort. — Et s'il ne Tétait pas!

— C'est impossible — Cela s'est vu cependant. — Alors, repiif: Louise, je ne me contenterais pas de l'oublie?-, je le nip^iriserais.

— Et pourquoi? — Parce que l'homme qui, ayant laissé une femme qu'il disait aimer dans la position où me laissa mon mari, vit et ne s'inquiète plus de cette femme, ni de s^on bonpeur, ni de son amour, ni de sa vie, cet homme ne doit attendre de cette femme que haine et mépris, et si les circonstances font qu'il passe pour mort, si le hasard le fait trouver en face de sa femme qui, se croyant veuve, s'est remariée, non par amour, mais par nécessité, s'il est au moment même de devoir sa position au mari de cette femme, il doit oublier le passé et ne pas reconnaître cette femme, qu'un mot peut perdre, qu'un signe peut compromettre. Voilà, monsieur, ce que doit faire un homme placé dans une pareille exception, s'il lui reste encore quelque délicatesse dans le cœur, et voilà, j'en suis convaincue, ce qu'en homme d'honneur vous feriez si vous vous frouviez à la place de cet homme ! —C'est vrai, madame, reprit Tristan, qui comprenait la fausseté de sa position, et qui était forcé de riconnaître l'avantage que Louise avait sur lui et la vérité de ce qu'elle venait de lui dire ; c'est vrai, madame; mais si cet homme n'était pas aussi coupable que vous le croyez; si les circonstances seules l'avaient forcé de s'éloigner et de se laisser passer pour mortj si une blessure l'avait retenu loin de ba femme et mis dans rimpossibilité de sortir, et par conséquent de la revoir, cet homme subirait toujours la même haine et le même mépris? — Si l'on ne peut marcher, on peut écrire. — S'il avait écrit et que, quelques démarches qui eussent été faites, la lettre n'eût pas été jusqu'à celle à qui elle était adressée, e« qui avait ellemême disparu, sans qu'on sût où lie était allée? — il devait clier» cher lui-même. — Mais, peut-être pour uu crime dont il était innocent, risquait-il de se faire arrêter. — Outre que la justification eût eu lieu sans aucun doute, la femme méritait peuf-élre bien qu'il risquât la pi^on. Et cependant je lui paidonnerais tiicore, si, au lieu de fuir avec une maîtresse, il avait fui seul, et si, en recherchant la cause de sa fuite, on ne retrouvait, à côté du dauger fictif, gu'il prétexte* l'amour nouveau qu'il éprouvait.

DE QUATRE FEMMES. 36t

Il n'y avait plus rien à répondre.

Tristan était accablé.

— Mais, madame, reprit-il saisisSviat un éclair àe sa pensée qui lui paraissait illuminer une route sûre, pourquoi votre mari vous avait-il quittée ? — Pour se tuer. — Et pourquoi se tuait-il. — Pour me laisser libre et permettre, par sa mort, un second mariage qui me rendit plus heureuse que le premier. — Eh bien, madame, il me semble que le sentiment qui avait présidé à cette mort serait déjà digne d'estime. — Mais la mort n'ayant pas eu lieu, le silence n'a pas d'excuse? — Au contraire, il y en a une, et une puissante. — Et laquelle ? — Cette tentative de suicide ne l'avait pas enrichi, il ne pouvait vous retrouver. En admettant qu'il vous revît, c'était une prison probable et une misère certaine, misère pire que celle du passé, qui l'attendaient lui et vous. Alors il s'est dit : En cachant ma vie j'accomplirai le sacrifice que ma mort voulait faire. Lo"\se m'oubliera, ei un jour ou l'autre elle retrouvera le bonheur que je ne pourrai jamais lui donner. Voilà ce qu'il s'est dit, madame, et voilà cependant pourquoi vous le méprisez. — Eh bien, monsieur, je crois d'autant plus à ce que vous me dites, que si telles ont été les pensées de mon mari, il serait heureux, en me retrouvant, de voir que ses vœux ont été exaucés. Je l'ai oublié, j'ai trouvé Fhomme honorable sur lequel il comptait poiu: assuier ma vie, je suis heureuse, et si je le voyais, peut-être grâce à ce que vous venez de dire, ferais-je taire mes ressentiments et lui tendrais-je la main en lui disant : Merci.

Tristan était balhi avec ses propres armes.

n était impossible d'être plus insolemment calme que Louise.

— Vous avez raison, madame, toujours raison, dit Tristan en se rejetant anéanti dans le fond de son fauteuil, et vous abusez cruellement de votre avantage. — Mais, monsieur, reprif, Louise avec une émotion qu'elle ne pouvait déguiser, la position est, je Inavoué, exceptionneUe, mais une fois la position admise, il n'y a plus à y chercher que les causes, les résultats, à voir qui des deux est resté fidèle à l'autre, qui des deux n'a rien à se reprocher. C'est ce que j'ai fait tout à l'hem-e. Ai~je demandé compte à mon mari de la vie qu'il a menée pendant deux ans? lui en oi-je voulu de ses amours? ne l'ai-je pas laissé libre de sa volonté? et soit que j'apprisse à Milan sa liaison avec une chanteuse, soit que je connusse ici sa passion pour madame Van- Dyck, l'ai-je poursuivi de mes reproches, l'ai-je tourmenté de

Si

«a AVENTURES

mon amour? Je l'ai évité autant qu'il a été en mon pouvoir, eti il comprf ndra qu'il n'a plus le droit de me demander compte d'une vif que des circonstances bizarres, il est vrai, mais indépendantes de nos deux volontés et surtout de la mienne, onl, sinon pour toujours, du moins momentanément, séparée de sa rie. — C'est afiieuî ce que vous me dites, fi/ Tristan en se levant, car si votre mari vous aime... — C ?st sa pimiti on, répondit Louise en se levant à son tour. — Ainsi, vous êtes impitoyable?

— Ce n'est pas moi, c'est Dieu ! — Et vc is aimez M. Mametin ?

— Comme une fille aime son père. — Et il n'a jamais été votre mari?... — Que de nom, je le jure sur ma mère! — Alors il faut tout lui avouer. — Et retirer à ce vieillard, qui a peut-être encore deux ou trois années à vivre, la dernière espérance, la dernière consolation, la dernière joie de sa vie. Le prendre quand mon mari m'abandonne, porter son nom, l'habituer à un amour qu'il n'espérait pas, devenir sa seule famille, recevoir de lui fortune, soin, protection, et lorsqu'il plaît à mon mari de se souvenir que j'existe, abandonner lâchement ce vieillard, le laisser mourir en me maudissant et en blasphémant Dieu peut-être; car l'homme qui va mourir, et il en mourrait, qui n'a pour veiller à son lit de mort que des souvenirs sans espérance, qu'une douleur sans trêve, est bien près de maudire ceux à qui il doit cette agonie et Dieu qui la permet. Comparez les deux hommes, monsievu", et vous verrez que ce que vous m'offrez est une infamie. — Mais, que prétendez-vous faire alors? Tant qu'il y a eu une distance entre nous, tant que nous ne nous sommes pas rencontrés, ce que vous avie» résolu pouvait avoir lieu, mais maintenant que je vous vois, que je vous retrouve, que je vous aime, comment voulez-vous que je consente à vivre loin de vous. C'est impossible ce que vous me demandez là, Louise, réfléchissez. — 11 le faut cependant. — Et si je refuse? — Nouspartii'onà. — Et si j'invoque la loi ? — Vous mu déshonorerez, voilà tout, et vous aussi. Jamais un tribunal ne croira à la vérité de ce que nous lui dirons. Non, croyez-moi, mon ami, vous êtes jeune, moi aussi; si triste qu'ait été le passé, il peui se faire oublier par un avenir que je ne souhaite pas, c^j* il me faudrait souhait*^ en même temps la mort d'un homme qu^ j 'aime et que je vénère, mais qui est dans les lois de la nature, et que j'attendrai, en priant Dieu de le retarder le plus pofcsil)le. — Mais que ferai-je d'ici là? — Ce que vous voudrez. Vous aviez le goût des voyages, voyagez. — Vous raillez, Louise, ce n'est pas le

nsoment. — Eh bien, restez auprès de nous, si vous le jfféférezj voyez en M. Manietin un père qui vous aimera, er. moi une amie dévouée, el laissez Dieu faire le reste. C'est vous, qui avez voulu ce qui est, n'est-ce pas? — C'est vrai, fit Tristau en baissant la tête, et vous me pardonnerez? — Oui. répondit Louise, et je vous uiuierai peut-être.

En ce moment la cloche du jardin retentit, Louise fit signe à Tristan de s'asseoir, et s'assit comme au commencement de cette conversation.

Quelques instants après, un domestique parut et lui dit:

— Madame/ monsiem' vient de rentrer. — Piiez-le d'entrer au salon, et dites-lui que M. Tristan l'y attend avec moi.

Et Louise se levant alla poser sa main sur les lèvres de Tristan, qui baisa cette main comme au jour où, jeune fille, elle la lui tecdK poiula première fois.

Une minute après, M. Mametin ouvrait la porte du salon; Tristan, ému et se tenant à peine, se leva, et Louise, courant au-devant du vieillard, lui tendit son front, sur lequel il déposa un baiser.

Les deux tenètttt.

il serait sans intérêt pour le lecteur de lui dire la conversaûm de Tristan el de M. Mametin.

Disons shnplement que le premier croyait à chaque instant qu'il allait devenir fou, et qu'il accepta tout ce que lui ofirait son nouveau protecteur, sans trop savoir ce qu'il acceptait.

Louise avait laissé les deux hommes seuls. Sa présence était inutile, et pouvait même devenir embarrassante pour elle.

Tout se fit donc comme si Tristan n'eût pas retrouvé sa femme; il apprit, tout en causant, que M. Mametin adorait LouSse; le docteur, naturellement plus confiant que la première fois, lui raconta de quelle façon il avait pris intérêt à lUi. Tristan eut même le bonheur d'entendre faire le panégyrique du premier mari de Louise, qui s'était tué, disait M. Mametin, pour une si noble cause, que Dieu avait dû pardonner le suicide en faveur de l'intention ; et il lui fut impossible, au milieu de cette conversation, d'isoler une minute sa pensée et de réfléchir à ce qui se passait.

jei AVENTURES

En6n, M. Mametln engagea Tristan à dîner pour le jour même ; mais celui-ci^ comme on le devine, prétexta la nécessité de son emménagement, et refusa.

Tristan finit, par prendre congé du docteur, en le remerciant de sa protection et en le laissant convaincu, par suite des distractions sans nombre auxquelles il s'était laissé aller, qu'il était quelque peu fou.

Quand Tristan fut dehors, il respira.

La première chose qu'il fit fut de s'arrêter, le temps de laisseï son esprit saisir le bout du fil qu'allaient suivre ses étranges pensées, puis il continua sa route.

Notre pauvre ami avait beau retourner dans tous les sens la conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, il était forcé de se dire qu'elle avait été ce qu'elle devait être, que sa femme était dans son droit, et que, si ridicule qu'elle le fit à ses propres yeux, il lui fallait subir cette position.

Dire que Tristan était plus que jamais amoureux de Louise, serait un pléonasme ; seulement, ce que nous pouvons dire, c'esi que cette dernière aventure, qui ne le faisait même pas l'amani de sa /femme, jetait dans cet amour un imprévu charmant. Er effet, il ailait vivre presque continuellement avec Louise, ayan le droit de l'aimer et usant de ce droit; mais étant forcé de s'er tenir, devant M. Mametin, d'abord aux froides pohtesses d'ur commencement de connaissance, puis d'en arriver tout au pluj à cette amicale intimité qui s'établit tôt ou tard entre gens di même caractère, du même âge et qui vivent presque toujoun ensemble.

11 eht évident que si M. Mametin avait eu le même âge qu< Tristan, celui-ci, quelques bonnes raisons que lui eût donnéei sa femme, n'eût pas consenti à cette vie nouvelle, et, à défau de la loi eût appelé à sop aide un duel qui eût mis fin à U positton Heureusement l'âge du docteur, la certitude que It mariagf que Louise avait fait n'était qu'une nécessité, donnaien à cette aventure une issue bien moins dramatique. V y avai des moments où Tristan ne pouvait s'empêcher de rire. Certes il savait bien que sa femme était maiiée, il s'était habitué i cette idée depuis son départ de Milan; mais une chose dont j ne se doutait guère, c'est que le jour où il retrouverait sa femme il ne s'en emparerait pas comme de son bien, et qu'elle ramènerait avec un simple et froid raisonnement à paraître oubliai

[Ti'elle existât, et à vivre auprès d'elle comme auprès d'une trangère.

Du reste, disors une choee que l'on ne croira peut-être pas, it qui cependant est vraie, c'est que Tristan, qui commençait I se blaser sur les aventures, n'était pas, par moments, fâché l'être tombé sur une de ce genre. A moins d'être bien exigeant, l ne pouvait guère en souhaiter une plus étrange, et l'avenir nêrne auquel il venait de s'engager ne lui paraissait pas dénué le charmes.

Louise s'était naturellement embellie par le luxe, et réellef nent la femme qu'il retrouvait n'était pas la femme qii'il avait juittée. Elle était plus riche, plus belle, plus heureuse, elle 3tait aussi pure que le jour où il était parti, et dans l'amour qu'elle lui inspirait, à peine, disons-le, s'il restait de l'ancien amour qu'elle lui avait inspiré. Tristan avait toujours adoré Louise, mais il n'y a amour si réel que la vie commune et surtout la vie malheureuse n^atténue un peu. A force de voii- tous tes jours, toutes les heures, toutes les minutes l'objet aimé, le eœur s'habitue à ne plus considérer comme un trésor la chose qu'il a sans cesse à sa disposition ; il arrive même quelquefois un moment où il est forcé d'aller chercher dans un bien qu'on iui refuse, ou qu'il ne peut obtenir que difficilement, des émotions dont il a besoin, pour que la vie n'ait pas la stupide régularité d'im chronomètre ou d'un almanach.

En suivant le cours ordinaire des choses, en le jugeant comme il faut juger les hommes, il est probable que s'il eût passé avec sa femme, heureux ou malheureux, les années qui se sont écoulées depuis le commencement de cette histoire, il est probable, disons-nous, que la monotonie du ménage lui eût fait désirer et même chercher et prendre quelque amour nouveau qui lui prouvât sa supériorité sur l'automate. Et la preuve de ce que nous avançons, c'est qu'il s'était passionné, ou du moins avait cru se passionner d'abord pour Henriette, ensuite pour Léa.

Ces deux amours éteintes, Tristan revenait, et réaUsait en même temps deux bonheurs. 11 retrouvait sa femme et ne l'avait plus. Il la voyait tous les jours comme une amie, et .^uivant toutes les probabilités, elle lui serait rendue bientôt. 11 la reprendrait avec le: mêmes émotions qu'il avait le jour où il l'avait obtenue de sa mère. Jusqu'à ce moment, la ^Tie quotiéienne d'un bien qui était à lui sans qu'il pût le posséder augfUenterait son amour et donnerait un élan au bonheur à venir.

Sa femme était pour lui comme une succession inaliénable ; le présent lui en payait la rente, et l'avenir devait lui en donr.er le capital.

Ce sont toutes ces réflexions, jointes, du reste, à la nécessité, qui firent prondie à Tiùstan la résolution d'abandonner sa vie "i la volonté de Louise. Elle lui avait donné sa main à baiser comme première récompense, et tout son être avait frissonne de bonheur à cette caresse habituelle, devenue par les circonstances une faveur mystérieuse. Le soleil dardait ses gais rayon? sur le tout. La nature souriante disait d'espérer, les oiseaux chantaient. Tristan avait dans le cœur le besoin d'amour que toute créature animée aspire avec l'air parfumé du printemps, et il n'avait plus rien à souhaiter, puisque depuis un instant iî savait sur qui porter cet amour; et si ambitieux qu'il fût, il ne l'eût jamais offert à une créature plus belle, plus chaste, plus noble que sa femme.

Aussi, qui l'eût vu, après toutes ces réflexions, rentrer le sourire sur les lèvres chez M. Van-Dyck, se fût dit : Voilà un homme heureux.

Ce fut aussi la première pensée du commerçant, à qui Tristan dit qu'il n'avait plus rien à souhaiter.

Ti'istan eût même remercié volontiers madame Van-Dyck, la cause première de ce bonheur nouveau ; il se contenta d'embrasser son mari avec toute Teffusion d'un cœur reconnaissant, et lui ayant une dernière fois promis de le venir voir, il le quitta, et fit transporter ses malles dans sa nouvelle demeure.

Il fit sa chambre à coucher de la chambre qui donnait sur la rue et qui était presque en face de celle de Louise.

11 emplit cette chambre de fleurs, la parfuma de ses illusions, l'ouvrit au soleil, qui entra librement, et avec lequel il respira ime seconde existence et mie félicité nouvelle.

Sa vie avait été réglée de celte façon, el vous allez voir qu'elle ne manquait pas do charmes.

D'abord, Louise avait voalu revenir à la ville, Tristan ayant refusé, malgré l'insistance de M. Mametin, d'habiter, dans sa maison de campagne, l'appartement que celui-ci lui olVrait.

Tous les jours il venait û'availler avec le docteur, qui l'avait, dès le premier moment, pris en grande aflèclion, et qui remer» ciait la Providence de lui avoir envoyé un aussi charmant cwn-» pa^non.

Us causaient ainsi tous les deux, allaient voir les malades

pauvres, les soignaient, les guérissaient le plus souvent, et le nom de Tristan était associé dans les espérances et les bénédictions des malades au nom de M. Mametin.

Quant à notre héros, il s'était passionné pour le caractère franc du vieillard, il l'avait d'abord trouvé bon, puis il l'avait ftimé, puis il était arrivé à jouer sans difficulté, et avec un ;;ertain bonheur d'expression, le rôle que Louise lui avait fait prendre.

Pour celle-ci, elle était avec le docteur sans aucune affectation d'amitié qui eût pu blesser les susceptibilités de Tristan, et reconnaissante envers ce dernier du sacrifice qu'il lui faisait, elle était pour lui, devant M. Mametin, pleine de soins, si bien déguisés, qu'ils ne faisaient jamais ridicule ni l'un ni l'autre des deux maris. Puis, quand elle restait seule avec Tristan, ce qui souvent lui arrivait, elle écartait habilement tout sujet qui pouvait avoir lapport au passé ou faire entrevoir l'avenir. Elle était si parfaitement chaste dans cette position, qu'un rien eût pu faire honteuse, qu'elle imposait à Tristan, et qu'il en arri- ■^ait à se complaire dans cette nouvelle vie.

Tout cela doit paraître bien étrange, et cependant tout cela était ainsi.

Quelquefois M. Mametin sortait après le dîner, et alors Louise et Tristan restaient seuls, ou bien c'était M. Mametin qui, fatigué, restait à lire et qui priait Tristan d'accompagner s& femme et de iui donner son bras pour la promenade du soir.

La vie de Louise, depuis qu'elle connaissait le docteur, avait toujours été si pure, et cela sans effort, qu'il eût confié Louise à don Juan lui-même.

Alors les deux époux, les deux amis, les deux amants, comme vous voudrez les appeler, se donnaient le bras, se promenaient pendant une heure dans les champs, puis ils rentraient à la maison, où ils trouvaient M. Mametin qui, sur le seuil ou à sa fenêtre, les regardait revenir et leur souriait de loin.

Cet homme était si bon, qu'en voyant à côté l'un de l'autre cette belle et pure jeune femme, cet homme jeime et beau, il se disait :

— Pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que Louise fût secourue par ce jeune homme, au lieu de l'être par moi? bille serait plu:? heureuse, car son bonheur n'est que de la résignation, et quoi que je puisse faire, quelque amour que je lui consacre, ilen ne donnera jamais à cet amour en cheveux blancs la persuasion

et la réciprocité que lui donneraient les beaux cheveux noirs et la jeunesse de Tristan.

Puis Louise et Tristan rentraient.

Le docteur serrait la main à celui-ci, donnait im baiser à sa l'eiiime, et dans la poignée de main et le baiser muets, il y avaùt tout ce qpe nous \enons de dire.

Vers dix heurch on se séparait.

Louise remontait dans s<i chambre et M. Mametin dans la sienne.

Tristan regagnai*, sa petite maison.

11 n'avait garde d'allumer ni lampe ni bougie; il se mettait à la fenêtre, .-egardait la splendide majesté de la nuit couronner la campagne d'étoiles, et de temps en temps ane douce voix, qui semblait plus pure encore par la révélation d'une joie nouvelle, s'élevait dans le silence, et berçait harmonieusement les pensées du rêveur.

Puis la voix s'éteignait, une ombre blanche apparaissait à la fenêtre sur laquelle Tristan avait presque toujours les yeux fixés : cette ombre approchait sa main de ses lèvres, envoyait silencieusement l'adieu du soir à son voisin, puis la fenêtre se refermait, et pendant quelque temps encore une lumière courait derrière les rideaux de la croisée, et Tristan, l'esprit et le cœur remphs de mille pensées, suivait de l'âme et des yeux ce rayon devenu son étoile, et ne refermait sa fenêtre que lorsque celle de Louise, retombée dans l'ombre, lui avait fait comprendre que sa femme était enfin couchée et venait de s'endormir peut-êtie en rêvant à lui.

Incident.

n y avait à peu près trois semaines que le? choses étaien dans cet état, lorsqu'un malin Tristan vit entier Willem.

Le commis était pâle, ce qui prouve qu'il élail fort ému; et à peine fut-il entré dans la chambre de son rival, qu'il baissa la tête et hésita s'il tendrait la mam à Tristan, dans la crainte que celui-ci refusât de la prendre.

Tristan comprit ce qu'éprouvait le pauvre garçon, et, ne pouvant lui-même résister â une certaine émotion, il s'avança les bras ouverts au-devant du commis.

n est inutile de dire que Willem faillit étouffer Tristan dans rembrassement qui suivit ce geste, puis il tomba sur une chaise.

— Eh bien ! lui dit Tristan, vous ne venez donc pas pour me tuer? — Ah ! mon pauvre ami, répliqua WUlem en lui tendant la main, m'avez- vous bien pardonné ? — Je ne vous en ai jamais voulu. — Dites-vous vrai? — Je vous le jure. — J'ai été bien injuste. — Dites que vous étiez bien amoureux, pauvre cher ami; vous ne l'êtes donc plus, que vous venez me tendre les mains? — Je sais tout. — Qui vous a conté cela? — M. Van- Dyck. — Dans tous les détails? — Oui. — Quel homme étrange! — Eh bien! mon cher Tristan, que vous avais-je dit? N'avaisje pas prévu qu'Euphrasie vous aimerait? — Vous vous exagérez peut-être ses torts, reprit Tristan, qui voyait Willem si désolé, qu'il eût voulu lui rendre au moins un peu d'esooir à défaut de conviction. — Oh ! tout est bien fini, et je sais votre belle conduite, cher ami, dans toute cette affaire. Qu'avez-vous fait de ma lettre? — Je l'ai déchirée. — Merci, merci, noble ami que vous êtes !

Et le pauvre Willem poussa un soupir.

— Non! non! reprit- il les larmes dans les yeux et se promenant à grands pas dans la chambre, comme s'il eût répondu à un conseil intériem-, non, je ne lui pardonnerai pas. Ce qu'elle m'a fait vous faire est ime infamie; et moi qui l'aimais à douter de vous!

Et Willem, qui avait un moment contenu ses larmes, s'abandonna à toute sa douleur, et se jetant sur le lit de Tristan, couvrant son visage de son mouchoir, il se mit à pleurer abondanunent.

Quelle que soit la cause de la douleur, quand la douleur existe dans ime aussi bonne nattire que celle de Willem, il y am-ait de la lâcheté à ne pas la secourir par tous les moyea' possibles.

— Voyons, mon cher Willem, dit Tristan en s'approchant du pauvre garçon; voyons, cher ami, ne pleurez pas de la sorte, que diable ! vous ne vous doutei pas de la peine que vous me faites, et votre chagrin est comme mon accusatIoL,

Willem '■éleva la tête et s'essuya les yeux.

— Je dois vous paraître bien ridicule, dit-il, mais que vouleiwus, c'est si bon de pleurer quand on souffre et qu'on s'est longtemps contenu ! mais c'est &ni maintenant, continua- t-il eo

Si

essayant de reprendre un peu de calme; j'avais des larmes plein le cœur, elles sont sorties, je suis soulagé. Pardon de celte douleur stupide dont je vous fais le te'moin. — Et dont j 3 suis sans doute la cause ?

Willem serra la main de ?on ami.

— "Voyons, lui dit Tristan en s'asseyant auprès de lui, racontez-mui tout ce qui s'est passé.

Willem s'essuya ime dernière fois les yeuï.

— Quand ètes-vous revenu? reprit Tristan. — Hier soir seulement. — Qu'avez-vous fait en revenant? — Vous savez dans quelle injuste colère j'étais contre vous? J'ai voulu avoir verbalement l'explication que les lettres d'Euphrasie n'avaient paru me donner qu'avec la retenue de la chose écrite, et je lui ai demandé pour le soir même un rendez-vous. — Et monsieur Van- Dyck, que vous a-t-il dit? — Il m'a embrassé en riant. — Continuez, fit Tristan. — Euphrasie m'a accordé ce rendez-vous que j'avais hâte de vou venir depuis un mois, comme vous pensez, car j'aimais tant cette femme que loin d'elle je no vivais pas Enfin, à minuit, je montai dansra chambre. La perfide me reçut comme elle me recevait toujours, et ce fut au milieu de sermeiitj d'amour et de fidéUté qu'elle me confirma les infamies qu'elle m'avait écrites sur votre cony jte. Ma haine s'augmenta avec mon amour pour elle, et après une nuit attendue, la dernière de ce genre, hélas ! je n'eus plus qu'une préoccupation, a, fut de vous trouver et de me battre avec vous. — Grand enfant! — Oui! g^rand enfant l mais vous savez ce que c'est qu'un cers'eau troublé par le souffle de la femme qu'on aime. Je descendis chez monsieur Van-Dyck, et ayant déjà appris par les lettres d'Euphrasie que vous étiez parti, mais ne sachant pas, puisqu'elle l'ignore encore, où vous étiez allé, je demandai votre adresse à monsieur Van-Dyck. C'est alors qu'il me dit avoir été cliargé par vous de vous justifier auprès de moi, et c'est alors qu'il me raconta tûuteâ vos querelles avec Euphrasio, et les raisons de ces quo relies. Je fus pétrifié, mon ami, et je ne pris que le temps de venir ici vous demander pardon, en vous donnant pour ma punition U spectacle de ma douleur ridicule, mais impossible à vaincre. — Pauvre ami ! je suis désolé que monsieur Vaw-Dyck vous ait dit cela, et j'aimerais mieux que vous m'ayez donné un coup d'épée que de vous voir aussi malheureux. — Oli! je me guérirai de cette funeste passion; et d'abord, continua Willem avec une lai-me qui roula malgré lui sur sa joue, et d'abord je

ne verrai plus cette femme. — Comment ferez-vous, si vous restez chez monsieur Van-Dyck? — Je n'y resterai pas, je souffrirais trop. — Qu'allez-vous faire? — Je ne sais. — Pardonnezmoi cette question, mon cher Wiilem; mais avez-vous une autre position que votre place! — Jui, j'ai une petite rente avec laquelle je puL? vivre — Pauvre cher ami, voulez-vous une chose ? — Laquelle'^ — Voulez- vous demeurer ici avet moi? — Avec vous? — Ouv, — Oh! comme cela la ferait enrager! — Et à moi, cela me ferait gi'and plaisir. — Non! je vous gênerais horriblement. — Du tout. — Si vous avez quelqu'un à recevoir? — Personne.— Personne? fit au milieu de sa tristesse Willem d'un ton ironiquement interrogateur. — Je vous jure. — Je veux bien, aloi-s. Combien louez-vous ici? — Pom-quoi? — Parce que je veux payer la moitié du loyer. — Vous êtes fou. — Alors je n'accepte pas. — Nous parlerons de cela plus tard. — Non, tout de suite.

— Vous le voulez absolument? — Oui.

Tristan dit alors à Willem le prix de la maison, et Willem ne fut content que lorsqu'il eut donné à son ami la moitié de ce qu'il avait payé d'avance.

— Maintenant, reprit Willem, je vais faire mes malles. — Avezvous parlé à madame Van-Dyck? — Non; vous seriez bien aimable de venir avec moi pour m'éviter une explication que sans vous je n''am'ais pas le courage de lui refuser. — A votre semce, cher ami.

Willem s'approcha de la glace , et voyant qu'il avait encore les yeux rouges, il dit à Tristan :

— C'est à peine si j'ose sortir dans cet état. Il faut que vous soyez bien bon pour consentir à vivre avec im sot comme moi.

Les deux hommes descendirent bras dessus, bras dessous, l'un consolant l'autre.

Ils arrivèrent chez M. Van-Dyck, qui les reçut les bras ouverts.

Willem monta tout de suite dans sa chambre.

M. Van-Dyck resta avec Tristan.

— Eh bien! lui dit le commerçant, vous voilà réconciliés? — Oui, mon cher monsieur Yan-Dyck, — J'ai bien fait votre commission?— Parfaitement. -- U paraît qu'il y a de la brouille ici, reprit M. Van-Dyck d'im ton confidentiel. — Je le crama — Euphrasie vient de me dire qu'elle voulsdt faire un voyage. — Ah ! et vous partez avec elle? — Non, elle part seule. Elle va en France, chez cette cousine Emilie dont elle parlait l'autre jour.

— Bientôt? — Je le crois. — Ah ! tant mieux ! ne put s'empc-

j:a AVENTURES

cher de dire Tristan. — C'est ce que j'ai dit tout de suite. Maie allez donc aider ce pauvre "Willem-, je tremble poiu- lui qu'on ne le fasse tomber dans une explication. En tout cas, ne quitte^ pas la maison sans me venir dire adieu. — Soyez tranquille. Tristan monta à la chambre de "Willem, qu'il trouva seul.

— Elle m'a fait dire de descendre, dit le commis. — Et vous descendrez? — Je ne sais pas. — Voilà que vous chancelez. — Non, je ne descendrai pas. — Avez-vous fait vos malles? — ie n'avais plus qu'à les fermer. Me voilà.

Willem descendit fahre ses derniers adieux à M. Van-Dyck.

— Je n'ai été réellement heureux qu'avec vous, mon cher Willem, dit le commerçant, et je tremble que votre successeur ne vous vaille pas.

Willem poussa un soupir.

— Adieu, mon cher monsieur Van-Dyck, fit-il brusquement, car il sentait l'émotion le gagner; adieu!

Willem et Tristan tendirent chacim une main à M. Van-Dyck, qui les serra cordialement, et ils s'éloignèrent.

— Mon cher Willem, Qt Tristan, je dois, maintenant que nous sonunes destinés à vivre ensemble, vous faire part d'une chose.

— De quoi donc? — D'un changement qui s'est opéré dans ma vie. — Vraiment! changement heureux? — Oui. — Contez-moi cela. — Je ^uis croire à votre discrétion? — Vous le demandez!

— C'est un grand secret. — Préférez-vous le taire? — Non; tôt ou tard vous vous apercevriez de quelque chose, et j'aime mieux que vous sachiez tcwl de moi que du hasard. Quand nous allons être rentrés, je vais vous conter cela.

Au moment où les deux hommes allaient franchir le seuil de leur maison, le domestique de M. Mametin vint frapper sur l'épaule de Tristan. Il paraissait fort ému.

— Monsieur, voulez-vous venir tout de suite? dit-il à Tristan. — Qu'y a-t-il? fit celui-ci. — Madame vous demande à l'instant. — Qu'est-il donc arrivé? — Monsieur Mametin vient de se trouver malj madame m'a envoyé vous chercher tout de suite, et j'étais désespéré de ne vous avoir pai- trouvé chez vous. — Me voilà, me voilà, fit Tîistan en s'assurant qu'il avait sa trousse sur lui; courons. Je suis à vous, cher ami, dit-il à Willem ; attendez-moi.

Et d'un bond, il fut dans la maison du docteur. Dans l'antichambre, il trouva Louise toute pâle.

— Hâtez-vous, lui dit-elle, et au nom du ciel sauv«ï-le. — Soyez ti«nquille, répJiidit Tristan, je le sauverai.

DE QDATRE FEMMES. STt

Louise et Tristan se donnèrent la main, et eux seuls pouvaient comprendre les nobles et saintes pensées qiii les occupaient en ce moment.

Louise remonta chez elle.

Tristan courut à la chamnre de M. Mametin, que l'on avaH léposé sans connaissance sur son lit.

HjBtère.

— Il était temps.

Tristan saigna M. Mametin, qui rouvrit les yeux quelques moments après.

— Merci, iut le premier mot du vieillard. Où est Louise? fut le second. — Madame est rentrée dans sa chambre; quand je suis arrivé, elle me paraissait trop émue pour pouvoir supporter la vue de votre évanouissement. — Chère enfant ! dit le docteur. — Maintenant, je puis lui faire dire de descendre? — Veuillez le lui dire vous-même; j'ai à lui parler, — Je crains que vous ne vous fatiguiez. — Je serai prudent, mais il faut absolument que je Im parle.

Tristan monta à la chambre de Louise, et la trouva à genoui et priant.

— Eh bien? dit-elle en voyant le jeune homme. — Eh bien, fit celui-ci, ce ne sera rien. — Merci, mon Dieu, s'écria Louise, vous m''avez entendue. — Vous êtes un ange, dit Tristan en tendant la main à sa femme. — Vous me pardonnez cette prière, ^'est-ce pas? répliqua Louise, Dieu m'a bien pardonné une pensée que j'ai peut-être eue tout à l'heure. — M. Mametin vous demande; ne le faites pas trop parler, toute émotion, toute àtigue pourrait lui nuire.

Louise descendit.

Elle arriva dans la chambre du vieillard, qui, en la voyant «ntrer, lixi sourit des yeux et de la bouche.

— Comment allez-vous, mon ami? fit Louise. — Bien, mon enfant. Ferme d'abord les fenêtres, je n'ai plus besoin d'autant d'air, et écoute-moi.

Louise s'assit auprès du lit.

— Tu te rappelles, reprit M. Mametin, que je t'ai dit l'autre

81i AVENTDRES

jour avoir fait involontairement dans ma vie une mauvaise a^ tien; ce serait, tu me connais assez pour le croire, un grand malheur pour moi si je mourais sans l'avoir réparév' Cette attaque de câ matin est un avertissement du cid que je n'ai plus beaucoiiY> Je temps à vivre, et je t'ai fait ap(>eler pour que tu fisses en mon lieu et place la réparation que la mort peut m'empêcher de faire. — Pourquoi craindi'e ainsi, mon anii? vous voilî sauvé. — Je ne crains pas, chère enfant, je calcule. Écoutemoi donc. Je ne t'ai jamais parlé de ce que je vais te dire, et, quoi qu'il arrive, jure-moi de faire ce que je te demanderai sans en parler à personne. — Je vous le jure, mon ami. — Prends cette clef, dit le vieillard en tendant à Louise une petite ciel qu'il avait dans sa poche. Va à ce secrétaire, et ouvre-le.

Louise obéit avec cette émotion involontaiie qu'amène toujovu's la chose mystérieuse.

— C'est fait, dit-elle quand elle eut ouvert. — Cherche dans le tiroir du milieu. Il y a deux lettres, n'est-ce pas? — Oui. — Prends-les ; l'une est pour toi, fit le vieillard, et je te la remets; ce sont mes dernières volontés. L'autre est pour quelqu'un que tu ne connais pas , mais que dans deux jours au plus tu connaûtras ; garde aussi cette lettre : ce soir ou demain, si j'en crois un avis que je viens de recevoir, un homme se pré:;entera ici. A mon âge U faut tuujoms douter du lendemain , si quand cet homme se présentera, j'étais mort, mon enfant, tu lui donnerais celte lettre, et tu saurais alors qui il est; si je vis, tu me l'amèneras sans rien lui due, et l'explication que je dois avoir avec lui aura lieu devant toi. — Eh! pourquoi tout ce mystère dont vous vous entourez, mon ami? Peut-il y avoir dans votre vie une action qui ne soit juste? et, quoi que vous ayez fait, devez-vous vous en cacher à moi, votre meilleure amie? — Mon enfant, reprit le vieillard, j'ai besoin de ce mystère dont je m'ento\u"e; la personne que j'attends, je ne l'ai jamais vue, je sais qui elle est, mais je ne sais pas ce qu'elle est. Ce que je dois faùe pour cette personne doit dépendre de la \ie qu'elle auia eue jusqu'à ce jour et de la conduite qu'elle aura tenue; si cette personne est uréprochable, comme je l'espère, tu de>iendras son amie, tu l'aimeras, car elle aura besoin d'rire aimée-, si, au contraire, je ne trouve pas ce que j'attends, elle- ne saura pas ce que j'ai à lui apprendre, et je ne veux pas que tu le saches, parce que ton cœur trop mdulgent me ferait peut-être accorder tuae chose que je ne croirais plus devoir. — Mais, cependant.

par cette lettre que je lui remettrais dans le cas où vous ne pourriez la lui remettre vous-même, ce mystérieux étranger apprendrait ce que vous ne voulez pab me dire. — Oui, parce que la mort, n'ayant plus le temps de se repentir, doi* faire ce que la vie n'eût pas fait; parce qu'ignorant au moment de mourir si cet homme est bon ou mauvais, ma religion me conseille de croii'e le bien plutôt que le maJ, et que Dieu ne me pardonnerait pas d'avoir douté. — C'est |uste, reprit la jeune femme, je vous obéirai en cela comme en tout, mon ami; avez-vous encore d'autres ordres à me donner? — Des ordres, enfant! est-ce que ce n'est pas toi qui commandes ici? est-ce que ce n'est pas moi ton esclave? Embrasse-moi, et envoie-moi Tristan. Quelques instants après Tristan était auprès du vieillard.

— Eh bien, docteur! fit M. Mamelin en souriant, que m'or* donnez-vous maintenant? Du repos, n'est-ce pas? — Oui, certes. — Eh bien, moi, je vous prie de descendre auprès de Louise, et de tâcher que la pauvre enfant ne s'ennuie pas trop. Je vais essayer de dormir. — Permettez-vous que je présente à madame Mametin un de mes bons amis qui demeure avec moi, Wiliem, que vous connaiss.ez? — Il demeure avec vous? — Oui.

Tristan raconta au docteur, en peu de mots, l'histoire de Willem et d'Euphrasie.

— Certes, présentez-le, ce pauvre garçon. — Reposez- vous, monsieur, dit Tristan en prenant la main de M. Mametin, vous avez la fièvre, et la moindre fatigue est à craindre.

Et, ayant préparé tout ce qu'il fallait, après avoir fermé les rideaux des fenêtres et du lit pour que le jour ne gênât pas le malade, Tristan se retira, et alla chercher Willem, qu'il présenta à Louise.

La journée se passa ainsi.

Les deux jeunes gens dinèrent avec madame Mametin; et celle-ci, qui craignait toujours que la personne attendue n'arrivât devant Tristan et Willem, congédia de bonne heure ses deux convives, sous prétexte qu'elle avait besoin de repos.

Eln effet, après s'être assuré que M. Mamelin dormait, elle monta dans sa chambre, et Tristan, rentré chez lui, vit sa fenêtre s'illuminer comme de coutiune.

Willem lui dit alors :

— Et cette histoire que vous aviez à me conter? — j y Soii» geais. — Voulez-vous toujoms me la dire? — Om. Coamient trouveï-vous madame Mamelin? — Adorable. — N'est-ce pasi

fit Tristan avec une certaine fatuité. — Est-ce que?... fil Willem d'un ton significatif. — Écoutez, fit Tristan.

Au moment où il allait commencer, il vit la fenêtre de Louis<? s'entr'ouvrir.

— Jete*-v«us dans l'ombre, dit-il à Willem.

En efl"et, la fenêtre s'ouvrit tout à fait, et le baiser de chaque soir fut envoyé à son adresse.

Puis, quelques instants après, la lumière s'éteignit.

— Elle est couchée, dit Tristan. — Qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda Willem. — Cela vous intrigue? — Passablement. — Figurez-vous, commença Tristan. — Pardon, si je vous interromps, dit Willem; mais voyez donc ce monsieur, couvert d'un manteau, qui cherche un numéro de cette rue.

Tristan regarda, et vit en effet un homme qui s'arrêtait devant toutes les maisons, regardait le numéro de chacune, et continuait sa route, après avoir vu qu'il n'était pas encore arrivé là où il allait.

— Je lui conseille de trouver vite la maison qu'il cherche, reprit Willem; il n'y a plus que celle de M. Mametin et les champs.

Le nocturne promeneur dépassa, sans la regarder, la maison qui précédait celle de Louise, et s'arrêta à la porte de M. Mametin.

Tristan ne savait trop ce que cela voulait dire.

L'inconnu sonna légèrement, et s'enveloppant de plus en plus dans son manteau, il attendit.

Quelques instants après, la porte s'ouvrit, et Louise, une lumière à la main, fit entrer le mystérieux visiteur.

Hé mais! dit Willem à Tristan, c'est madame Mametin.

Tristan ne répondait pas.

— Tiens ! tiens ! tiens ! dit Willem, M. Mametin fait bien d'être malade. — Que voulez-vous dire? fit Tristan d'une voix tremblante. — Je veux dire que pendant ce temps madame peut recevoir son galant. — Vous croyez que cet homme est l'amant de Louise? — Dam ! il y a tout à parier que cela est. Une femme qui va ouvrir elle-même à un homme enveloppé d'un manteau, à pareille heure et pendant que son mari est malade: court grand risque d'ôtn.^ soupçonnée par ceux qui la voient. — C'est impossible, murmurait Tristan. — Quoi? — Ce que vous dites. '— Qu'est-ce que cela vous fait? — Cela me fait beaucoup. —

DE QUATRK FEMMES. 57?

Farce quel ~ Parce que madame Mametin est ma femme. Voil^ rhistoire que j'avais à vous conter.

Willem s'attendait si peu à ce mot, qu^il faillit tomber à la lenverse.

Pendant ce temps, Louise conduisait celui qui venait d'entrer à la chambre de M. Mametin, et le priant d'attendre un peu, elle entra seule.

Elle approcha doucement du lit, et voyant que le vieillard dormait encore, elle hésita à le réveiller.

Cependant, se rappelant l'importance que M. Mametin paraissait attacher à cette visite, elle prit la main du malade, et le réveilla.

— Mon ami, lui dit-elle quand il eut ouvert les yeux, c'est la personne que vous attendez. — Fais-la entrer, répondit M. Mametin avec émotion, et reste avec nous.

Louise sortit un instant, et rentra accompagnée du personnage mystérieux.

— Il y a quelque chose d'étrange là-dessous, et que je saurai demain, se disait Tristan à ce moment-là; mais il est impossible que Louise ait un amant.

Et il racontait à Willem, encore étourdi de l'étrange nouvelle qu'il venait d'apprendre, les détails de l'histoire que nous connaissons.

Le lendemain Tristan fit, dès le matin, à Louise une visite que motivai', la maladie de M. Mametin. Il commença par s'enquérir de l'état du malade, et après avoir appris qu'il allait de mieux en mieux, il fit dire à madame Mametin qu'il avait à lui parler.

Louise descendit et trouva Tristan qui l'attendait au jardin.

— Louise, lui dit le jeune homme en se promenant à côté d'elle, il est impossible, n'est-ce pas , de mettre plus de confiance, plus de repentir, plus de discrétion que je n'en mets dans les rapports étranges qui existent entre nous depuis quelque temps. — C'est vi-ai, mon ami, aussi chaque jour amène-t-U pom- vous le pai-don d'une faute passée. — Cependant, quelques torts que j'aie eus, je puis bien demander quelque chose eii échange de cette soumission? — C'est selon ce que vous me

demanderex. — je tous demanderai la vérité sur un incident de votre vie. — L'histoire de ma vie vous appartient tout entière, et je suis prête à vous répondre. Parlez donc ? — Hier soir un homme est venu ici, est-ce vrai ? — Oui. - Quel est cet homme' — Je Tignore. — C'est impossible? — Pourquoi?

— Vous-même lui avez ouvert la porte, au lieu d», laisser ce soin à des domestiques ; vous l'avez reconnu et fait entrer aissez mystérieusement dans la maison. Quel est cet homme? — Je vous répète que je l'ignore. — Alors il m'est permis de tout supposer. — Excepté le mal. — Cependant le mal seul est vraisemblable. — Vous riez, mon ami, ou je ne vous comprends plus. — Que venait faire ici cet homme? — Il venait parlera M. Mametin.

— A pareille heure ! La chose était donc bien imporlanie? — Oui. Et c'est vous qui étiez chargée d'ouvrir à cet homme? — Moimême. — Et cet homme ne reviendra plus ? — 11 renendra.

— Aujourd'hui ? — Ce soir. — Toujours mystérieusement ? — Toujours. — Et vous lui ouwirez encore? — Comme hier. — Vous voulez détourner mes soupçons avec cette confiance, Louise. Cethoname est votre amant? — Vous êtes fou. — Vous ne voulez pas me dire ce que cet homme vient faire ici? — Non.

— Cela me regarde alors. — Que voulez-vous dire ? — Que je le saurai. — Pas d'imprudence, mon ami, un rien peut nous perdre.

Louise était si cahne, que ce calme, tout en le faisant douter, irritait Tristan.

— A ce soir, dit-il en s'éloignant.

Louise fut au moment de rappeler Tristan et de tout lui dire; mais une réflexion lui vint sans doute à l'esprit, car elle rentra.

De retour chez lui, Tristan trouva Willem qui écrivait une lettre.

Willem rougit en voyant qu'il était surpris.

— Je vous gêne? lui dit Tristan. — Non, j'écrivais. — Écrivez,^ cher ami, je m'en vais. — Non, non, restez.

Willem eût voulu que Tristan lui demandât à qui il écrivait; mais Tristan, qui le devinait peut-être, ne le lui demandait pas.

^- A qui croyez- vous que j'écris? lui dit alors Willem. — Je l'ignore. — A tuphrasie.

El Willem poussa un soupir,

— Quelle idée vous est venue ? — Je réponds à une lettre que je viens de recevoir. — Et que vous dit-elle dans cet<«

DE QUATRE FEMMICS. 379

îelirôt — Que mes soupçons sont injustes, qu'elle part pour Paris, et qu'elle veut me voir avant de partir. — Et tous lui répondez ? —> i,)ue cela est impossible.

Willem [jijussa un second soupir.

il était évidint que sa réponse lui était dictée par la crainte que Tristan ne se moquât de lui, et que s'il n'eût écouté que son cœur il eût couru chez Euphrasie.

Tristan comprit bien cela. Mallieureusement Tristan étal, d'assez mauvaise hmneur, et ce fut avec le besoin de passée cette mauvaise humeur sur quelqu'un qu'il répondit à Willem:

— Allez-y, mon ami, allez-y, et dans deux hem-es vous serez convaincu de l'amour de votre maîtresse, et vous m'écrirez encore ime lettre de sottises. — Mais, mon cher Tristan, je ne veux pas y aller. Croyez-vous que je pardonnerai à Euphrasie de m'avoir fait vous écrire déjà une pareille lettre. Je lui répondais que tout est fini entre nous, et que je veux me msu-ier.

Et Willem poussa un troisième soupir, qui prouvait combien cette résolution était peu affermie dans son cœur.

Tristan le regarda; le pauvre garçon faisait peine à voir, deux grosses larmes venaient, malgré tous ses efforts, de mouiller ses yeux. Tristan eut pitié de cette naïve douleur.

— Pourquoi ne lui portez-vous pas vous-même votre réponse? lui dit-il.

On eût dit que Willem attendait cette permission, car qn rayon de joie sécha ses larmes.

— A quoi bon' tout est fini, reprit-il d'un air indifférent avec lequel il espérait tromper encore son ami. — Écoutez, mon cher Willem, fit Tristan, vous croyez me devoir cette politesse de vous brouiller avec madame Van-Dyck pour ce qu'elle m'a fait, et d'imposer silence à votre amour et au pardon que vous lui accorderiez s'il ne s'agissait que de vous ; vous avez tort, mon ami, la vie est courte, eUe n'est pas gaie, je le sais meiux que personne, et mon avis est qu'on doit faire ce qui doit la rendre heureuge, sans s'inquiéter de ce qu'en dirfc>nt les autres. — Vous me dites cela d'un ton presque fâché. — Du tout, j'ai des ennuis particuliers, mais qui n'influent pas sui ce que je vous dis, et je vous parle, je vous assm-e, avec toute la franchise de mou cœur. — J'aimais tant cette femme ! reprit Willem, qui ticniblait que la conversation ne retombât sur autre chose, et que l'occasion de voir Euphrasie ne lui échappât. — > Eh bien! retournez chez elle, fit Tristan. — Vous me le coq»

980 AVENTCRES

seillez ? — Parfaitement. — Vous ne m'en voudrez pas? — Du tout. — D'ailleurs, je ne veux la voir qu'une fuis, pour lui dire que ma résolution est bien prise de ne la revoir jamais.

Le pauvre garçon avait déjà passé trente-six heures loin d*Euphrasie, mais c'étail tout ce qu'il avait pu faire. Cependant il croyait, tH)mme tous les amoureux, qu'il aurait la force de Tompre avec la femme qu'il aimait, lui qui n'avait pas la force de rester deux jours sans la voir.

11 prit son tiiapeau tout doucement, comme s''il eût craint que le moindre bruit ne réveillât les susceptibilités de Tristan, et il s'approcha de son ami en lui tendant la main.

— Vous ne m'en voulez pas? lui dit-il; c'est plus fort que moi, il faut que je la revoie une fois encore, et je vous jure que ce sera tout.

Tristan regarda Willem, qui sentait si bien qu'il mentait, qu'il ne put s'empêcher, tout en souriant, de baisser les yeux. Tristan s'en voulut de Favoir ainsi brusqué.

— Allez, bon et cher ami, faites tout ce que vous voudrez. Suis-je donc devenu votre maitre, et ne suis-je plus votre ami? N'ai-je pas toujours fait ce que j'ai pu pour que vous restiez heureux, et lorsque madame Van-Dyck vous a fait des mensonges sur mon compte, ne vous ai-je pas laissé croire que j'étais coupable plutôt qu"^ de vou^ brouiller avec elle? Allez donc la voir, mais rendez-moi le service de revenir avant la nuit, pa-rce que j'aurai peut-être besoin de vous. — Soyez tran juille, je serai ici dans une hem'e. Oh! ce sera bientôt fait, allez. Eh bien, et l'homme d'hier soir, reprit Willem qui, depuis qu'il avait l'autorisation de s'en aller pouvait changer de conversation sans crainte; eh bien, qui était-ce? — Je vous conteiai tout cela ce soir, mais soyez ici à huit heures. — Dans une heure, je vous dis.

Willem disparut avec la rapidité d'un collégien qui se croyait en retenue tout le jour et à qui l'on permet de sortir à midi.

Tristan retourna une seconde fois chez M. Mametin, qu'il trouva touio'jjs couché, mais à qui une satislaction intérieure semblait av«>»j' rendu la santé, plus encore que le repos qu'il avîit pris.

Quant à Louise, elle était sortie.

Tristan, qui savait que l'absence de Willem durerait plusd'une heure, resta le plus longtemps qu'il put dans la maison de M. Mametin; mais vers quatre heures, il lui fallut s'en aller, et Louise n'était pas encore de retour.

Au moment où il fermait la porte de la maison, il vit sa femme qui revenait.

Il alla à elle.

— D'où venez-vous? lui dit- il d'un ton assez bruscpie. — Je viens d'où bon me semble, et je n'ai de comptes à rendre à personne; et cependant, si vous tenez absolument aie savoir, je viens de rendre à la personne que vous avez vue entrer hier soir la visite qu'elle nous a faite. ^- Prenez garde, Louise; ditesmoi quel est cet homme, car je me lasse à la fin de la ridicule position où mon amour pour vous me met depuis trois semaines, et je ferai un éclat. — Non. Vous comprendrez que votre position serait plus ridicule encore, et vous vous tairez. D'ailleurs, il n'y a rien de mal dans toute cette affaire, et vous-même rirez de vos soupçons quand vous la connaîtrez. — Eh bien, accordezmoi une chose. — Laquelle ? — C'est que vous ne recevrez pas cette personne ce soir. — Je viens de lui dire de venir, fit Louise en souriant. — Et il passera une partie de la nuit chez vous? — Peut-être la nuit entière. Tout cela vous intrigue, jaloux. — Mais cela ne m'uitriguera pas longtemps. — Que voulez-vous dire ? — Que je sais ce qui me reste à faire. — Soyez prudent; c'est la seconde fois que je vous le dis. — Merci du conseil, madame. — A demain, dit Louise. — Peut-être à ce soir. — Comptez donc sur l'amour des femmes! se dit Tristan.

Louise rentra chez elle, Tristan chez lui. Willem n'était pas encore de retour.

— Croyez donc à l'amitié des hommes ! fit notre héros ce voyant l'absence de Willem se continuer; allez donc demander, au nom d'un sentiment, un sacrifice à l'homme dont le coeur est rempli par une passion ! Ah ! vous me payerez tout cela, monsieur l'ùiconnu. Louise a bien raison de se moquer de moi, car il faut que je sois bien sot pour supporter ce que je supporte depuis trois semaines, et attendre, pom- rentrer en possession de ma femme, la mort d'un vieillard que je soigne quand il est malade, et que je crois de mon devoir de sauver.

A six heures Willem rentra.

— Je ne vous attendais plus, fit Tristan. — Croyez, mon ami, que je n'ai pu revenir plus tôt, répondit le commis d'une voix grave et solennelle. — Eh bien " nue s'est-il passé ? — Vous me voyei tout ému, mon ami. — Et d'où vous vient cette émotion? — D'une chose à laquelle je ne m'attendais pas. Euphrasie m'a refiu avec une grande dignité; elle m'a avoué seS torts, tput ec

352 AVENTURKS

se donnant mou absence pour excuse, et elle a fini par me dlr* qu'elle se regardait comme indigne de mon amour, et qu'elle voulait me fuir pour cacher sa honte, qu'elle ne pourrait surmonter si elle restait dans le. même pays que moi. Elle m'a offert ensuite de me rendre mes lettres, mais elle m'a dit que ce serait sa seule consolation loin de moi, et je n'ai pas eu le courage de les lui reprendre. Enfin, moi qui m'attendais à lutter contre des scènes et des reproches, j'ai été sans force devan l'aveu de fautes dont je suis presque coupable, et devant la noble humilité d'une femme qui dit ne plus mériter niun amour, mais qui promet de faire tout, dans l'avenir, pom- reconquérir mon estime.

Tristan ne répondit rien; il ny avait rien à répoudre.

— Elle part demain pour la France, dit Willem en se laissant tomber sur une chaise et en appuyant sa tête sm- sa main, comme l'homme abattu qui ne sait plus ce qu'il va faire de sa vie. — Eh bien, mon ami, il faut partir avec elle, dit Tristan du ton dont il eût dit : Vous commencez à m'ennuyer horriblement. — Impossible. — Et pourquoi ? — Elle me l'a détendu. — Vous le lui aviez donc demandé ? — Oui.

Willem baissa la tète sous cet aveu.

La vieille domestique entra.

— Ces messieurs dînent-ils ? demanda-t-elle. — Moi, non, fit Tristan. — Moi non plus, dit Willem.

Us restèrent seuls.

— Vous m'avez dit que vous aviez besoin de moi, reprit Willem, qui comprenait que toutes ses querelles d^amoui- devaient fatiguer Tristan. — Si vous n'aviez rien à faire. — Vuns savez bien que je suis tout à vous. — Eh bien, mon ami, j'ai à écru^, et vous aussi, sans doute; retirons-nous chacun chez ikus, et quand le moment où nous devrons nous réunir sera venu, je viendi'ai vous chercher.

Tristan remonta chez lui^ écrivit \me lougiii? lettre, fui l'adresse de laquelle il mit : A monsieur Mametin.

Puis, comme pendant ce temps la nuit était venue, il s'assil près de la fenêtre et attendit que le visiteur de la veille reparût.

Quelques instants après, il vit son omhae se dessiner sur !• mur et s'avancer vers la maison du docteur.

Tristan prit son chapeau, descendit, enti-'ouviit la porte de Willem en lui disant : Attendez-moi, et suriit.

ûii QUATRE FEMMES. 383

Au moment oMl tournait la rue, l'inconnu arrivait à la maison de Louise.

Tristan se plaça entre la porte et lui.

— Où alier-vous, monsieur? dit Tristan. — Où je veux, monsieur, répondit l'homme au manteau.

Tristan tressaillit au son de cette voix, qu'il lui semblait avoir déjà entendue.

— Vous ne passerez pas, monsieur, reprit-il en se penchant poxir distin^ier les traits de cet homme. — C'est ce que nous allons voir, fit celui-ci en se dégageant de son manteau et en le jetant derrière lui. — En ce moment la lune sortit d'un nuage qui la voilait, et éclaira le visage des deux hommes. — Tristan! cria l'un en reculant. — Henry de Sainte- Ile ! dit l'autre stupéfait. — Comment, c'est vous ! — Moi-même ! — Vous ne m'en voulez plus? — De quoi? — D'Henriette et du coup d'épée. — Non. Mais vous allez me dire ce que vous venez faire ici ? — Bien volontiers. — Seulement je vous prévienr d'une chose. — Dites. — C'est que si vous êtes l'amant de madame Mametin, nous allon g recommencer à nous couper la gorge. — Rassurezvous, je ne le suis pas. — Mais quel intérêt avez-vous à sa vertu? Je vous préviens que si vous êtes son amant, nous nous coupe- Tons la gorge tout de même. — Je ne le suis pas plus que vous. — Cependant il y a une raison à votre attaque. — Comme il y en a une à vos visites ici. — Certes. Dites-moi votre raison, je vous dirai la mienne. — Vous serez discret? — Cooime la tomhe.

Henri ramassa son manteau, Tristan lui prit le bras, et les deux nommes se promenèrent dans la rue.

Louise, qui s'était mise en tremblant à la fenêtre, lorsqu'elle avait entendu s'élever les deux voix, ne comprenait rien à l'issue de cette scène.

— Vous savez, dit Tristan, comment j'cii tué Charles le jour de notre première rencontre? — Oui. — Vous pourriez même, au besoin, témoigner de mon innocence? — Parfaitement — Vous savez que je la issais une femme. — Vous me l'avez dit. — Charles a été enterré sous mon nom. — Par qui? — Par le docteur Mametin — Et ensuite? — Ma femme se trouvait veuve. — C'est juste. — Et le docteur l'a épousée. — Magnifique! — Si bien que, sans ête ni le mari ni l'amant de ma femiixe, je la surveille, et que, vous croyant mon remplaçant, je voulais vous tuer. Compreneï-vous ? — A merveille. — J'avais demandé à Louise ce que vous veniez faire ici. — Elle a refusé de vous le

dire. — Oui. — M. Mametin le lui a défendu, — Vous venez donc pour M. Mametin? — Pour lui seul. — Contez-moi cela. — C'est bien simple. Vous vous rappelez que le jour où nous nou," sommes vus pour la première fois, je vous ai dit que je n'avais jamais connu mes parents. — Je me souviens. — C'était même le grand malheur de ma via. Eh bien! il y a quelques vait, par l'entremise de l'homme chargé de me payer ma pension, que j'eusse à me rendre ici au plus tôt. J'accourus. Le notaire me dit qu'un nommé Mametin, qui me cherchait depuis longtemps, avait les choses les plus importantes à me dire. Il était tard. Je voulus remettre au lendemain ma première visite au docteur, mais le notaire me dit que M. Mametin avait recommandé que je me présentasse dès mon arrivée. Je me présentai donc hier soir, je trouvai le docteur couché. 11 me tendit la main, me questionna sur ma Aie, pleura à mes douleurs, et finie par m'avouer que j'étais le fils d'une grande dame qui vient di mourir, et qui, en mourant, l'a délié du serment que pour sa réputation il avait fait de ne pas me faire connaître mon père avant qu'elle fût morte; puis il me prit dans ses bras, et, en pleurant abondamment, il m'appela son fils. — Quelle aventure! — Vous jugez de ma surprise. Aujourd'hui je me suit; rendu chez le notaire, comme mon père me l'avait dit, pour qu'il préparât im acte par lequel M. Mametin me reconnaît pour son fils et me fait son héritier avec sa femme. Voilà mon histoire, cher ami. — Elle est plus gaie que la mienne. — Et ce soir l'acte sera signé. C'est d'autant plus heureux, reprit Henry, que je suis amoureux d'une charmante jeune fille , dont je n'osais demander la main à cause de l'ignorance où j'étais de ma famille, et que je vais pouvoir épouser à mon retoiu* en France. — Allons, mon ami, soyez heureux, dit Tristan, c'est tout ce que je vous souhaite- 11 faut mamtenant que je mette mon bonheur dans la \ue de celui des autres. — Mais je songe à ime chose, fit Henry tout à coup et en se frappant le front. — A laquelle? — Mon père ne m'a van pas dit dans quelles circonstances il s'était marié, et il écoutait mes aventmes sans me raconter les siennes. — Eh bien? — Eh bien, je lui racontai ma tentative de suicide au bois de Boulogne, et par conséquent ma rencontre avec vous. — Naturellement. — Alors il me questionna sur votre compte, et, quand je lui appris que vous n'étiez pai mort, il fut ému, je m'en souviens. — Louise était-elle là? —

»K QUATRE FEMMES. tSS

Non; elle venait de sortir de la chambre. — Que vous a-t-fl dit alors? — Rien qui m'ait frappé en ce moment. — Seulement, je me rappelle qu'il m'a demandé si vous aviez été à Milan. Je lui ai répondu, comme je l'ai appris depuis, que vous étiez le ténor, débutant dans Othello, dont la disparition a f&it tant de bruit. — Et il ne vous a pas paru soupçonner que je fussu à Amsterdam? — Non. J'ai cru, sur l'instant, que la cm-iosité seule de vos aventuresle faisait me questionner; mais, après ce que vous m'avez di^ je crains d'avoir fait une de mes maladresses accoutumées. — Je n'ai pas pu voir iM. Mametin de toute la journée, mais Louise ignore évidemment cette circonstance, car, si elle l'avait connue, elle m'en eût fait part. Et quelle a été la conclusion de toutes ces questions? — La recommandation expresse de dire au notaire de venir ce soir, et le notaire m'attend déjà. — Cher ami, si vous apprenez quelque chose,, venez,je vous en supplie, m'en informer.

— Tout cela se débrouille d'un côté et s'embrouille de l'autre.

— Tâchez de savoirs! M. Mametin soupçonne que je suis le mari de Louise, et s'il le sait, eh bien! dites-lui franchement que c'est la crainte de lui faire de la peine, en échange du bonheur q\^ Louise lui doit, qxii nous a fait garder le silence là-dessus. — r Soyez tranquille, fit Henry, je suis heureux et je ferai tout pour vous être agréable; le bonheur rend bons ceux surtout qui a comme moi, n'ont pas l'habitude d'être heureux.

Et les deux hommes se séparèrent après s'être serré la main. Tristan alla retrouver Willem, qui était si plongé dans ses peines qu'il n'entendit d'abord pas rentrer son ami.

— Inciuable, pensa Tristan en regardant son ami. Henry sonna à la porte du docteur.

Louise vint ouvrir comme la veille.

— Bonsoir, ma chère belle-mère, dit Henry. — Bonsoir, répondit Louise en soiu-iant. — Le notaire est-il là? — Oui. — Il n'y a rien de nouveau? — Rien, mon ami.

Quand Henry entra dans la chambre de son père, il le trouva levé et seul avec ce notaire.

— Vous avez fait une imprudence, mon père, lui dit-il en s' approchant de lui. — Non, mon enfant, je vais bien, '<out à fait bien, répondit le docteur en tendant la main à son fils.

Puis, se tournant vers le nolaiie :

— Tout est-il régulièrement fait, monsieni ? dit-il. — Ouir répondit le notaiie. — Eh bien! veuillez remettre le papier i mon fils.

Le notaire remit à Henry l'acte par lequel son pèie le recon» oaissait, et qui le faisait le ûls adoptif de Louise. — Merci, mon père, fit Henry en se jetant dans les bras du doctem". — Maintenant, reprit M. Mamelin, va remercier Louise, et laisse-moi un instant seul avec monsieur, que nous continmons ce que nous faisions quand tu es arrivé.

Henry s'éloigna, alla retrouver Louise et la remercia en lui baisant affectueusement les mains.

— Je ne m'acquitte, dit Louise, que d'ime faible portion de la reconnaissance que je dois à votre père, mou ami.

Quand Henry fut parti, M. Mametin se remit à écrire, questionnant de temps en temps son compagnon sur les formules usitées en pareille matière.

— De cette façon, dit-il api es avoir lu son testament au notaire, mon fils ama sa fortune et ma femme la sienne ; et dans le cas où je viendrais à momir, elle pourrait se remarier et apporter cette fortune à son nouveau mari sans contestation. — Oui, monsieur. — Très-bien.

M. Mametin cacheta la lettre qu'il venait d'écrire, la remit au notaire en se levant et lui dit :

— Merci, monsieur, de vos bons conseils, qui, je l'espère, ne serviront à mes héritiers que dans longtemps.

Et il sourit à l'homme grave, qui crut qu'il était de sa dignité de se retirer sans sourire.

Quand M. Mametin fut seul, il s'arrêta en passant la main sur son front, comme si ime pensée de doute venait de se fixer dans «on esprit, et comme s'il eût voulu changer cette pensée.

— 11 le faut cependant, dit- il.

Et tirant de sa poche un flacon, il ie vida dans ime cai'afe pleine d'eau qui se trouvait préparée avec du sucre sm* ime table, puis il sonna :

Un domestique parut.

— Dites à mon fils de monter me parler, dit-il au domestique. Et quand celui-ci fut sorti, le doctem- alla ouvrir la fenêtre,

jeta dans le jardin le flacon qu'il venait de vider, et aspira un« bouflée d'ail- frais qui le fit frissomier malgié lui. Henry {^aru* et trouva M. Mametin accoudé à la fenêtre.

— Encore une imprudence, mon père, fit le jeune homme^, rous avez la fièvre et vous vous exposez à un air froid et qui peut être mortel. — Ne crains rien, mon enfant, le bonheur est la panacée universelle, et depuis hier je suis guéri. —Vous m'avei fait appeler, mon père. — Oui, mon enfant, dit le vieillard en posant sa iDain sur le bras d'Henry el en «'asseyant sur le rebord de la fenêtre, oui, j'ai voulu que tu me répétasses une dernière fois que tu me pardonnes. — Et qu'ai-je à vous pardonner, mon père? — Le silence que j'ai gardé et le malheur que je t'ai fait pendant si longtemps. Je te l'ai dit, mon enfant, ce n'est pas ma faute. Ta mère avait exigé de moi ce serment que de son vivant tu ne saurais ni son nom ni le mien. Ta mère est morte, et avant de mourir m'a écrit une lettre pour toi, cette lettre je te l'ai remise, tu me l'as lue et nous avons trouvé tous les deux mon excuse dedans. Maintenant, mon ami, je sais que tu veux te marier; je sais que ton mariage dépendait de ce qui vient de se passer, je ne veux pas faire ton bonheur à demi, et j'entends que tu partes demain dès le matin. J'ai voulu avoir avec toi cette dernière entrevue, je dis dernière parce que la mort veille à la porte des gens de mon âge, et que si j£>: mourais avant que tû partisses, ma mort reculerait encore ton bonheur, et continuerait la faute de ma vie. Je suis ton père depuis trop peu de temps pour te condamner d'abord à un deuil, et je veux que tu paites et que tu me ramènes promptement ta femme.

Au revoir donc, mon cher enfant; embrasse-moi et va prendre du repos, car tu dois en avoir besoin à la fois pour le voyage que tu as fait et pour celui que tu vas faire. Écris-moi dès ton arrivée à Paris, et sois heureux, en récompense du passé.

Le vieillard embrassa son fils, qui sentit deux larmes danb ce baiser.

— Maintenant, envoie-moi Louise.

Henry se rappela alors ce que Tristan l'avait prié d'apprendre.

— Oui, mon père, lui dit-il, et ce qui me décide à partir, c'est la certitude que je laisse auprès de vous une femme dévouée. — Tu as raison, mon ami, Louise est un ange. — Qui a bien souffert, m'avez- vous dit. — C'est vrai, la pauvre enfantl — Mais vous ne m'avez jamais dit, mon père, comment vous /'aviez connue. — La première fois que je l'ai vue, répondit M. Mametin, qui avait d'abord hésité à répondre, elle était évanouie au milieu de la rue, et je l'ai recueillie. Elle était à la re Jierche de son mari, qui était sorti de chez eLe pour aller se tuei", et

iont elle venait d'apprendre la mort, — CesV étrange. — Quoi! fit M. Mametin en tressaillant malgré lui. — Comment s'appelait son mari*! -Tristan. — Eh bien! ce Tristan est le même avec lequel j'ai rou]\i me tuer et que j'ai retrouvé depuis en Italie. ~ Tu te trompes, mon ami, répondit le docteur d'une voix qu'il essaya de rendre assurée ; c''est le même nom, la même flistoire, mais ce n'est pas le même homme, — Vous en êtes sûr'* *- Sûr. Moi-même j'ai douté quand tu m'as parlé de ce Tristan; mais, comme je l'ai fait enterrer moi-même, je suis bien convaincu de sa mort. — 11 a vu Tristan, pensa le docteur, et il me questionne. — 11 ne se doute de rien, se dit Henry; cela vaut mieux. — Eh bien, mon père, je vais vous envoyer Louise, — Mais auparavant, dit M. Mametin avec une légère émotion que ne put remarquer son fils, donne-moi un verre d'eau : j'ai soif.

Henri donna à son père ce qu'il lui demandait.

Celui-ci prit le verre et en but le contenu d'un seul coup.

— Adieu, mon enfant! dit-il en embrassant une dernière fois le jeune homme, et à bientôt.

Henry sortit, et quelques instants après Louise parut

— Me voici, mon ami, dit-elle en entran*

Pendant ce temps, Henry avait été pour paner à Tristan; mais celui-ci, qui le guettait, l'ayant vu sor.ir, était descendu et l'avait trouvé à la porte.

^ Eh bien? lui avait-il dit. — Il ne sait rien, avait répondu Henry. — Alors, il faut que je parte, car la position telle qu'elle est n'est plus supportable. — C'est ce que je vous conseille, à la fois pour le repos de mon père et pour le vôtre, — Et vous? — Moi, je pars demain, — Pour? — Pour Paris, — Nous nous y verrons sans doute.— Vous comptez y aller? —Oui. J'ai là-haut un ami qui ne demandera pas mieux que de voir la France. — — Alors, au revoir, cher ami. — A bientôt,

Tristan remonta chez lui, et Henry disparut.

— Ma chère enfant, dit M. Mametin à Louise, je crois que j'ai un peu de fièvre. Henry avait raison de me dire que l'air du soir pouvait me faire mal. Je vais me coucher. Fais demander M. "Tristan.

Mais aupara^ ^i. Uj ferme la fenêtre et donne-moi un verre d'eau.

l/ouise obéit.

M. Mametin but ce second verre comme il avait bu le premljr.

— Cette eau a un mauvais goût, reprit-il; jette-la dans le jar« din, et remonte-moi cette caiafe pleine.

Louise descendit, et au moment où elle traversait la salle à manger, elle entendit le perroquet qui criait.

Elle alla au perchoir afin de voir s'il lui manquait quelque chose.

— Mon pauvre Jacnuot, lui dit-elle, tu as soif; et elle emplit le verre de l'animaL avec une partie de l'eau qu'elle allait jeterj et jeta en effet le reste.

Puis elle donna l'ordre d'aller chercher M. Tristan, et remonta auprès de son rnaii, qu'elle trouva couché.

Quelques instants après, Tristan entrait dans la chambre au vieillard.

— Vous trouvez-vous plus mal? dit notre he'ros en voyan. M. Mamelin dans son lit. — Oui, reprit celui-ci, j'ai le frisson. — 11 faut vous couvrir , car vous avez la fièvre. Vous aure^ commis quelque imprudence. — Je me suis mis à la fenêtre; mais ce ne sera rien, et ce n'est pas pour cela que je vous ai fait appeler. Asseyez-vous tous deux auprès de mon lit, mes enfants, et écoutez-moi.

Involontairement Tristan et Louise se regai'dèrent.

— Donnez-moi chacun votre main, continua le vieillaid; vous êtes deux nubles cœurs, et Dieu a bien fait de me mettre sav votre chemin pour que je pusse \K)U.s réunir, moi qu'il semblait, avoir choisi pour vous séparer. Je sais tout, mes enfants; je sais votre dévouement à tous deux, je sais le sacrifice que vous aveî^ fait au bonheur du vieillard qui espère n'avoir plus que peu de temps à vivre, mais qui veut, avant de mourh-, reconnaître ce sacrifice, et cependant vous en demander un second

Voici votre femme, Tristan. Remerciez le Seigneur, qui, ett la séparant de vous, m'a envoyé à elle, comme je le remercie de me l'avoir confiée. Depuis qu'elle vous a retrouvé à Milan, mon ami, elle a dû bien souffrir, et cependant jamais un mot n'a altéré le dévouement qu'elle m'avait juré, jamais un mouvement de tristesse n'a altéré le bonheur qu'elle m'avai£ promis. J'ai appris par mon fils, lorsque je m'y attendais le moins, que la Providence vous avait réunis, et cependant j'ai voulu que ce secret restât entre nous trois, car tout à l'heure, lorsqu'il m'a questionné, je lui ai laissé croire que j'ignorai» tout.

Lorsque je suis tombé malade, Tristan, vous m'avez soigné avec le dévouement d'un fils, et cependant ma mort était votre lionheur. Ecoutez-moi donc. Je suis vieux. Je n'ai plus que ds

courtesannées et peut-être que peu de jours à vivre. Kon fils, que je viens de retrouver, va se mariûr à Paris et sera tout à sa nouvelle famille. Je n'ai plus qu'une joie, qu^un appui, c'estLouise : il faut Jonc, mon ami, que vous me fassiez le sacrifice de la laisser accompagner les derniers pas de ma vie. Cependant, vous aimez votre femme, et un jour ou l'autre le sacrifice que vous vous imposez eût fini par être au-dessus de vos forces. Déjà même il devait vous peser, et vous avez dû, lassé de cette vie étrange, aviser au moyen de 1? changer ou même de la rompre ; répondez, — C'est vrai, fit Tristan ému de cette scène à laquelle il s'attendait si peu. — Et qu'cvez-vous résolu? — J'avais résolu de partir. — C'était le bon moyen, mon ami, d'attendre sans remords ce qu'au fond vous devez désirer. Partez donc, partez dès demain, c'est un vieillard, c'est un ami qui vous le demande. Partez pour la France, soyez le compagnon démon fils, il a l'inexpérience qu'ont les gens qui ont toujours été malheureux et qui, par conséquent, redoutent toujours. Protégez-le, et le jour où vous le verrez prendre le deuil, revenez ici, mon ami, et vous trouverez Louise qui n'aura plus d'autres devohs à accomplir que celui de vous suivre; et ne vous impatientez pas, Tristan, continua le docteur en serrant la main du jeune homme, ce ne sera pas long.

Louise pleiu'ait, et Tristan lui-même, les larmes aux yeux, reprit :

— Mon père, permettez-moi de vous donner ce titre, je suis tout prêt à vous obéir; mais j'ai honte de vous quitter, car si vous étiez malade, nul, je vous le jure, fût-ce votre véritable fils, ne vous soignerait avec autant d'amour que moi. — Les émotions de cette journée m'ont brisé, reprit le vieillard avec un tremblement dans la voix. J'ai besoin de repos, mes enfants, refirez-vous. Toi, Louise, prie Dieu le plus longtemps que tu pourras; vous, Tristan, préparez tout ce qu'il faut pour votie départ, et venez tous les deux demain à midi; j'auj'ai peut-être encore quelque chose à vous due.

Et le vieillard tendit son front à Louise et à Tristan, qui l'embrassèrent tous deux et se retiièrent.

Les jeunes gens se serrèrent la main et se séparèrent sanfr rien dire Il y a des émotions que la langue humaine ne traduit pas.. Tristan renti-a et trouva Willem rêvant aux étoiles. 11 lui frappa siu l'épaule.

DE QUATRE FEMMES. S9i

— Faites vos malles, lui dit-il, — Mes malles? — Oui. —Je pars. — Nous partons. — Quand? —Demain. — Et nous allons T — A Paris.

"Willem sauta au cou de Tristan et faillit l'étoufFer.

Il ne se fit pas répéter ce qu'il venait d'entendre, et, quelques minutes après, Tristan entendit son compagnon qui remuait les meubles, renversait les chaises et faisait ses malles en chantant.

LU

Le lendemain, Tristan se rendit de bonne heure chez Louise. 11 la trouva déjà levée et pleurant.

— Qu'avez-vous? lui dit-il. — C'est peut-être une folie de pleurer ainsi, lui dit-elle, mais un petit malheur me semble toujours en annoncer un plus grand. Je suis superstitieuse, mon ami, et vous allez voir ce qui me fait pleurer.

Et Louise, prenant la main de Tristan, l'emmena dans le jardin et lui montra le perroquet mort, et dont on avait posé le corps sur un banc.

— Pauvre bête, fit Tristan, et deux larmes lui vinrent aux yeux.

Puis il s'approcha de l'animal, le prit, et, avec un attendrissement que l'on comprendra , il embrassa ce cadavre encore chaud.

— De quoi est-il mort? dit Tristan en regardant Louise. —Je l'ignore, je l'ai trouvé ce matin étendu sur le plateau de son perchoir. — C'est étrange, il n'était pas malade hier.

Et Tristan rouvrit l'œil fermé de l'animal.

— L'œil est vitreux, dit-il, on croirait que ce perroquet a été empoisonne. — Empoisonné, fit Louise, et par qui? — C'est ce que je me demande j où est son perchoir? — Dans la salle à manger.

Tristan se rendit au lieu que venait d'indiquer Louise, et regarda dans les bassins où se trouvaient la graine et l'eau Il trempa son doigt dans l'eau et lo porta à ses lèvres.

— Cette eau est empoisonnée! dit-il. — Cette eau! fitLouisa en pâlissant. — Oui, cette eau. — Vous en êtes sûr?

Tristan renouvela l'épreuve.

— Sûr, reprit-il. — C'est impossible ! s'écria Louise en tcva-

bant à genoux. — Et pourquoi ? — C'est moi (jui ai versé cette eau dans ce bassin. — Et où l'avez-vous prise? — C'est monjieur Mametin qui me l'a donnée pour la jeter, disant qu'il la trouvait amère.

Tristan pâlit.

-^ ^ Avez-vous vu monsieur Mametin ce matin ? dit-il à Louise. <«— Noii. — Il n'a pas appelé encore? — Non. — Ni cette nuit? — Non. — Il a bu de cette eau ? — Un grand verre. — Montez dans sa chambre, dit Tristan. — Avec vous. — Non, seule. Moi, j'attends ici.

Louise n'osait bouger.

— Montez, montez, fit Tristan, il aura peut-être le temps encore de vous dire quelque chose.

Louise monta.

Une seconde après, le cœur oppressé, elle frappait à la porte du docteur, mais rien ne répondait.

Louise ouvrit alors la porte, et Tristan, qui avait monté les premières marches de l'escalier, entendit tout à coup un grand cri et le bruit d'un corps qui tombait sur le plancher.

11 se précipita dans la chambre où venait d'entrer Louise.

Celle-ci était évanouie, et tenait à la main un papier qu'elle avait trouvé sur le lit de M. Mametin, et sur lequel il y avait de l'écriture du docteur :

« 11 vaut mieux que Tristan ne parte pas. »

<5uant à M. Mametin, il était mort.

Ëpllogoe.

Trois mois après les événements que nous venons de raconter, Louise et Tristan , en deuil tous les deux, finissaient de diner dans un appartement de l'hôtel Meurice, à Paris, lorsque le domestique annonça ;

— M. Willem. — Bonjour, cher ami, fit Tristan, il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu.

Willem, beaucoup plus pâle et beaucoup mieux mis que nous ne l'avons connu, baisa fort galamment la main que Louise lui tendait, et 8'asseyant à côté de Tristan, lui dit :

— J'aû appris que vous partez demain. — C'est vrai. — Ne pourriez-vous retarder ce voyage de quelques joms? — Si c'est pour vous rendre service, volontiers. — C'est justement cela. —

Tout à VOUS, chfcr ami. Que faut-il faire? — Il faut me servir de témoin. — Vous vous battez? — Je me marfe. — Bah ! et avec qui * Avec une charmante jeune OUe, que j'aime et qui m'aime un peu, je crois. — Et nos amours d'autrefois? — Je vous conterai tout cela, sachez seulement que j'oi. suis guéri. — J'en suis bien content. — Mais ce n'est pas le tout. Il faut que je vous présente à ma future belle-mère. — Quand vous voudrez. — Je viens pour vous chercher. — Tout de suite? — Oui.... — Je m'habille et je suis à vous. Tristan entra dans la chambre, et laissa "Willem avec Louise.

— Vous ne m'en voulez pas de retarder votre voyage , madame ? — Du tout, monsieur, je connais l'amitié de mon mari pour vous, et je partage l'intérêt qu'il vous porte. — Mille grâces, madame. Et vous allez ? — En Italie. C'est un caprice que j'ai eu de revoir, avec mon mari, le pays que nous avons paixouru séparés l'un de l'autre, et de retrouver ensemble les impressions différentes que nous y avons eues. — Je suis prêt, fit Tristan en reparaissant tout habillé. Allons-nous loin? — Aux Italiens. — Ah ! votre future famille est là ? — Oui. — Il y a ime représentation nouvelle ? — Justement, et les débuts d'une grande chanteuse. — Qui s'appelle ? — Léa, je crois.

Louise regarda Tristan.

— Voilà une impression que je suis sûre de ne plus retrouver à Milan, dit-elle.

Tristan sourit à ce souvenir de Louise, à qui, on se le rappelle, l'imprésario avait raconté la liaison de Léa et de Fabiaiio.

Quant à Willem, qui ne connaissait pas ce détail de la vie de Tristan, il ne comprit pas ce que cela voulait dire.

— Vous n'irez pas dans les coulisses, dit Louise en tendant son fiont à Tristan. — Sois ti-anquille.

Les deux jeunes gens descendirent.

— Et madame Van-Dyck, fit Tristan, c'est donc bien fini? — ^A tout jamais, ra-^n ami. Cette ridicule liaison est le remords de ma vie. Que vous deviez me trouver sot ! — Je vous aime mieux comme vous êtes que comme vous étiez ; mais enfin qu'^^st-elle devenue': — Elle est retournée là-bas, en menant un nouveau commis à M. Van-Dyck, lequel commis était déjà installé quand, après la mort de M. Maraetin , je ne pus résister au désir de partir et que j'arrivai à Paris. Du reste, vous saviez tout cela

aussi bien que moi. — Et vous faites un beau mariage ! — Vou« allez voir.

En effet, quelques instants après, Willem, entrant dans une première loge des Italiens , présentait Tristan à une vieille dama accompagnée de son mari et de sa fille, et présentait les doux hommes l'un à l'autre.

îristaii regarda alors cette foule élégante qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, et vit dans une lo^e, presque en face de celle où il se trouvait, ime femme qui le lorgnait et qui souriait eu dessous de sa lorgnette.

Tristan attendit que la lorgnette s'abaissât, ce qui ne tarda pas, ei il reconnut HenriettL' de Lindsay, qui lui sourit de façon à lui faire comprendre qu'il pourrait se présenter dans sa loge, où elle était seule avec une autre femme.

Lorsque la belle-mère de Willem eut invité Tristan à la soirée du contrat, celui-ci demanda la permission de se retirer, se fit ouvrir la loge d'Henriette, qui, en le voyant entrer, lui tendit la main.

— M'en voulez-vous toujours? lui dit-elle en riant? — Du tout — Je vous ai bien regretté, allez. — Dites-vous vrai? — Sur l'honneur. 11 était ennuyeux à périr, votie ami. — Notre ami, vous voulez dire? — Pourquoi diable avez-vous pris cela au sérieux ? — J'étais amoureux. — Et maintenant ? — Je suis marié. — Elle est retrouvée ? — Oui; et si vous avez des commissions pour l'Italie, donnez-les-moi, je pars dans quelques jours. — Voulez-vous que je vous prête ma maison du lac Majeur? fit Henriette en souriant. — Moqueuse. — Il vous a donc donné un coup d'épée, répbqua Henriette, qui n'avait pas, on le sait, plus de tuile dans les idées que dans les actions. — Henry? oui. — Il m'a conté cela; j'en ai bien ri. — Merci. — Mais vous êtes vengé. — Conunent ? — Vous ne savez pas ce qui lui est arrivé ? — Non. — Il devait se n.ariej-. — Je sais cela. — Il paraît qu'il avait retrouvé son père. 11 part pour aller embrasser l'auteur de ses jours, il revient, sa liancée était marie'e à un autre. — Pauvre diable ! il n'aura pas été licureux une fois dans sa vie. — Merci, dit Henriette, je me souviendrai de ce mot^à. Et savez -vous ce qu'il a fait ? — Non. — il est rep;.u-ti désespéré pom- son petit château dEnghera; si vous passeï par là, cher ami, allez le voir. — J'y passerai exprès; ce pauvre garçon ! — Et maintenant , adieu. — Vous me chassez ? — Ovi.

Henriette avait répondu ce mot en portant sa lorgnette à ses yeux. Tristan suivit la direction de la main, et vit im jeune homme qui venait d'arriver et dont le regard répondait à celui qu'i' devinait denière celte lorgnette.

— Un dernier mot, fit Tristan. — Dites? — Cette Léa qui débute est-ce celle qui chantait autrefois devant la porte de votre hôtel ? — Oui , c'est elle. — Et qui refusait de porter vos lettres, continua Tristan. — Justement; mais qui vous a conté cela ? — Elle-même. — Vous la connaissez donc ? — Je l'ai connue à Milan.

Henriette adressa à Tristan im regard après lequel on eût pu mettre un point d'interrogation bien significatif.

— Oui, répondit le jeune homme. — Allez-vous lui fah'e vos compliments? — C'est inutile. — Mais vous intéressez-vous encore à elle? — Comment l'entendez-vous? — A son bonheur, veux-je dire? — Oui. — Eh bien! elle a admirablement chanté le premier acte, et chaque fois qu'on l'a applaudie, elle a regardé le jeune homme qui occupe le troisième fauteuil d'orchestre. Maintenant, «piand vous reviendrez à Paris, venez me voir. — Toujours rue de Lille? — Toujours.

Tristan salua Henriette et sa compagne, et sortit.

— Quel est ce monsieur? demanda la femme qui était dans la loge de madame de Lhidsay lorsque Tristan fut parti; je ne le connais pas. — Cest toute vme histoire que je te conterai pluj lard.

Et en même temps Henriette faisait imperceptiblement signe de monter à celui que nous l'avons v ii lorgner tout à Theure.

Le jeune homme obéit, et quelque? instants après il disait à H'}nriette :

— Il y avait un monsieur tout à l'^'aeure ici? — Oui. — Quel «st-il? — C^est un monsieur que je connais fort peu, et dont j'ai ioujoms grand'peine à me débairasser quand je le rencontre, fît Hem'iette d'un air indifTérent.

Huit jours après, Wiilem était marié, et Louise et Tristan étaient svu- la route d'Italie.

Comme il l'avait dit, notre héros voulut aller faire une visite «»u château d'Enghera.

11 monta donc avec Louise aiàx ruines que nous cormaissons, et ti'ouva l'ancien domestique d'Henry, ce vieillard que de Sainte» Ue avait mis sur son testament.

~ Que demandez-vous, monsieur? ût le vieui bonhomme

qui ne reconnut pas Tristan. — Monsieur Henri de Sainte-Ileî— Monsieur Maraetin, vous voulez dire? — Oui, répondi» Jristan.

— U est mort, monsieur. — Mort! fit Tristan avec émoaon. — Oui. — Et comment? — Il paraît qu'il lui était arrivé un dernier uiaiheiu-; outre la mort de son père, qu'il avait retjouvé, il est revenu s'enfermer ici, et un matin que je ne le vovais pas paraître comme de coutume, je suis entré dans sa chambre. U était sorti, son lit n'était pas» défait; j'ai pensé qu'il était allé dans la montagne, la nuit, comme cela lui arrivait souvent; ^'ai cherché, et au bout de quelque temps j'ai retrouvé mou pauvre maître, dont le cadavre était suspendu à l'un des pici dn roc. Dst-il mort de suicide ou d'accident? c'est ce que j'ignore. Je suis allé chercher deux braves paysans, et nous l'avons enterré là. Tenez, monsieur, fit le vieillard, voilà sa tombe.

Et il montra à Tristan un endroit où la terre, plus élevée, se couvrait de gazon.

Louise s'agenouilla sur cette tombe, et, en se relevant, cueilli*, une marguerite qu'elle cacha dans son sein.

— Pau\Te ami! dit Tristan. — Oh! oui, monsieur, plaignezle, dit le vieillard; on ne sait vraiment pas pourquoi Dieu permet qu'il 7 ait ahisi de pauvres créatures maudites dans leur naissance, dans leur vie et dans leur mort.

Le bon homme essuya de sa manche une larme qui mouillail ses yeux.

— Et quand avez-vous retrouvé son corps? demanda Tristan.

Le 13 du mois dernier, répondit le vieillard, 1? vendredi ai

matin. — Le vendredi? fit Tristan. — Oui, répondit le vieillard

— Allons, décidément, i\ faut croire à la fatalll»^, dit le jeun# homme. — Et à la Provilence, répliqua Louise en tendant solL front à son mari.

Et tous deux, après avoii une dernière fois dit adieu à la tombe d'Henry, descendiient en sci tenant la main, et en se retournani de temps en temps, comme pour bien graver dans leur esprit le souvenir de l'horizon et du pa^sé qu'ils laissaient derrière eux.

Page 1