‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 2 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mon évasion. — Je suis recueilli par un navire marchand. — Notre arrivée au Brésil. — Je m'embarque pour la Guinée. — Notre navire échoue; tout l'équipage périt. — Seul, je parviens à gagner une île inconnue.

Les traitements qu'on me fit subir ne furent pas si ter- j ribles que je l'aurais cru d'abord, et je ne fus point emmené avec le reste de nos gens dans l'intérieur du pays, au lieu où l'empereur fait sa résidence ; le capitaine du corsaire, me voyant jeune et agile, me garda pour sa part de prise. Un pareil changement de condition, qui de marchand me rendait esclave, me plongea dans le désespoir. Mais, hélas ! ce n'était qu'un faible prélude aux maux que je devais souffrir.

Mon nouveau patron, ou plutôt mon maître, m' ayant emmené avec lui dans sa maison, j'espérais qu'il m'emmènerait aussi lorsqu'il irait en mer; que sa destinée étant, tôt ou tard, d'être pris par un vaisseau de guerre espagnol ou portugais, je recouvrerais ainsi ma liberté. Cette espérance s'évanouit bientôt ; car, lorsqu'il s'embarqua, il me laissa à terre pour soigner son petit jardin et faire les fonctions ordinaires d'un esclave dans la maison ; et, quand il fut de retour, il m'ordonna de coucher dans sa cabane pour garder le navire.

Étant à bord, je ne pensais qu'à m'échapper; mais, après

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y avoir bien réfléchi, je ne trouvais aucun expédient raisonnnble,niqui fût tant soit peu plausible. Je n'avais personne à qui me confier, ni qui voulût s'embarquer avec moi; nul compagnon d'esclavage, pas un seul Anglais, Irlandais ouEcossais.

Deux ans s'étaient écoulés, lorsqu'il se présenta une occasion qui réveilla en moi la pensée de recouvrer ma liberté. Gomme mon patron restait à terre plus que de coutume et qu'il n'équipait point son navire faute d'argent, il ne manquait pas, deux ou trois fois la semaine, de sortir avec la grande chaloupe pour pêcher dans la rade : alors il m'emmenait avec lui, ainsi qu'un jeune Maure, pour ramer dans le bateau. Nous lui donnions tous deux du divertissement, et je me montrais fort adroit à la pêche. Quelquefois aussi il m'envoyait avec un de ses parents et le jeune Maure pour lui pêcher un plat de poisson.

Or, un jour il convint avec deux ou trois personnes de distinction d'aller sur ce bateau faire une partie de pêche. Dans cette intention, des provisions extraordinaires avaient été embarquées la veille, et il me dit de tenir prêts trois fusils avec du plomb et de la poudre, parce qu'il se proposait de prendre en même temps le plaisir de la. chasse.

Je préparai tout conformément à ses ordres. Le lendemain matin je l'attendais dans le bateau, lavé, balayé avec soin et pavoisé de banderoles ; je le vis venir seul ; il me dit que ses convives avait remis la partie à une autre fois, à cause de quelques affaires. Il m'ordonna en même temps d'aller avec le bateau, accompagné, comme de coutume, de son parent et du jeune Maure, pour lui prendre du poisson, parce que ses amis devaient souper chez lui. Il fallait donc me j hâter; je me disposai tout de suite à lui obéir.

Cette circonstance fit renaître mon premier dessein d'éva-

! sion. Je considérai que j'étais sur le point d'avoir un petit

navire sous mon commandement ; et, dès que mon maître

se fut retiré, je me préparai, non pas à une pêche, mais à

un voyage, sans savoir cependant quelle route prendre. En

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effet, celle qui devait m' éloigner de ce triste séjour, quelle qu'elle fût, me paraissait toujours assez favorable.

Ma première démarche fut de demander au parent de mon patron, de pourvoir à notre subsistance pour le temps que nous serions à bord. Je lui dis qu'il ne fallait pas espérer manger du pain de notre patron ; il me répondit que j'avais raison, et en conséquence il alla chercher un panier de biscuits à notre usage, et trois jarres d'eau fraîche. Je savais l'endroit où était placée la cave, dont le contenu me montrait assez que c'était une prise faite sur les Anglais. J'en allai tirer des bouteilles et les portai au bateau, pendant que le Maure était à terre, afin de lui faire croire qu'elles avaient été mises là auparavant pour l'usage de notre maître. J'y transportai en outre un grand morceau de cire, pesant plus de cinquante livres, avec un paquet de ficelle, une hache, un marteau, objets qui me furent dans la suite d'un grand usage, surtout la cire. Je lui tendis encore un autre piège, dans lequel il donna, et voici de quelle manière : son nom était Ismaël, qu'ils prononcent en cepaysMuleyouMoley. «Moley, lui dis-je, nous avons ici les fusils de notre patron ; ne pourriez-vous pas nous procurer de la poudre et du plomb de chasse? car qui nous empêche de tuer pour nous autres des alcamies (oiseaux de mer, de l'espèce de nos courlis) 7 et je sais qu'on a laissé des munitions abord du navire. — Je vais en chercher, » répliqua-t-il. Et, en effet, il apporta bientôt deux poches de cuir, l'une fort grande, où il y avait plus d'une livre et demie de poudre, l'autre pleine de plomb avec quelques balles ; celle-ci pesait bien cinq ou six livres : tout fut placé dans la chaloupe. De mon côté, ayant trouvé de la poudre dans la chambre du capitaine, j'en remplis une des •grandes bouteilles que j'avais tirées de la cave, après avoir versé dans une autre le peu de liqueur qui s'y trouvait. Nous étant ainsi pourvus de toutes les choses nécessaires , nous mîmes cà la voile, et sortîmes du port pour aller pécher. La garnison du fort qui est à l'entrée du porl savait qui nous

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étions, et ne prit pas connaissance de notre sortie. A peine fin aes-nous à un mille en mer que nous amenâmes notre voile, et nous nous assîmes pour pêcher. Le vint soufflait nord-nord est; par conséquent, il était contraire à mes désirs ; car, s'il eût été sud, j'aurais été certain de gagner les côte's d'Espagne, et de me rendre dans la baie de Cadix. Mais, de quelque côté que vînt le vent, ma résolution était bien prise de quitter cette triste demeure et d'abandonner le reste au destin.

Nous péchâmes longtemps sans rien prendre, car, lorsque je sentais un poisson à mon hameçon, je n'avais garde de le tirer hors de l'eau, de peur que le Maure ne le vît. « Nous ne faisons rien qui vaille, lui dis-je, notre maître ne plaisante pas ; il veut être bien servi ; il faut avancer plus au large. » Lui, qui n'entendait point malice, y consentit; et, étant allé à la proue, il largua les voiles. Me trouvant au gouvernail, je conduisis le bateau à une lieue plus loin; ensuite je fis amener la voile comme pour. vouloir pêcher. Mais tout à coup, laissant le timon au petit garçon, je m'avançai vers Mole y, qui se trouvait à la proue; puis, feignant de ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise, et, lui passant les bras entre les deux cuisses, je le lançai hors du bord. Il revint promptement sur l'eau, car il nageait fort bien, il m'appela, me supplia de le recevoir à bord, jurant de me suivre jusqu'au bout du monde, si je le voulais. Déjà il allait atteindre le bateau ; je cours à ma cabane, j'en retire un des fusils, je le couche enjoué en lui disant : «Ecoutez, mon ami, je ne vous ai point fait de mal, et je ne vous en ferai pas si vous ne cherchez point à remonter dans cette barque : vous savez assez nager pour gagner le rivage; la mer est calme, hâtez-vous d'en profiter, nous nous quitterons bons amis; mais, si vous approchez de mon bord, je vous casse la tête, car je suis résolu de recouvrer ma liberté.» A ces mots il ne répliqua rien, se retourna et se dirigea vers la côte. Sans aucun doute il y sera arrivé.

J'aurais été bien aise de sarcler le Maure avec moi, mais

il n'était pas prudent de se fier à lui. Après que je m'en lus ainsi défait, je me tournai vers le petit garçon, qui s'appelait Xuri : « Xuri, lui dis-je, si vous voulez m' être fidèle, je vous ferai du bien ; il faut me promettre et me le jurer par Mahomet et par la barbe de votre père, ou sinon, je vous jette à la mer. » Cet enfant sourit gracieusement, et me parla avec tant de candeur, qu'il m'ôta tout sujet de défiance ; ensuite il s'engagea à m'être fidèle et à me suivre partout où je voudrais.

Tant que le Maure, qui ne cessait pas de nager, fut à la portée de ma vue, je ne changeai point de route, aimant mieux bouliner contre le vent pour faire croire que j'allais vers le détroit.

A l'approche de la nuit, je ralentis ma course, et mis le cap droit au sud quart sud-est, tirant un peu vers l'est, afin de ne pas trop m' écarter de terre. J'avais un vent favorable, la surface de la mer était riante et paisible, et je fis tant de chemin, que le lendemain, sur les trois heures après-midi, je pouvais être à cent cinquante milles de Salé, vers le sud, et bien au delà des domaines de l'empereur de Maroc ou de quelqu'un des rois ses voisins, car nous ne rencontrâmes personne. J'aperçus le premier la terre.

Cependant je craignais beaucoup les Maures, et j'avais une si grande peur de tomber entre leurs mains, que je ne voulus point aborder ; je continuai ainsi ma course pendant cinq jours entiers que dura ce vent favorable ; alors il changea, et devint sud. Je conclus que, si j'avais à ma poursuite quelque bâtiment, il cesserait de me donner la chasse. Je me hasardai à approcher de la côte ; je jetai l'ancre à l'embouchure d'une petite rivière dont j'ignorais le nom, la latitude, le pays par où elle passait et les peuples qui habitaient ses bords. Je ne vis ni ne me souciais de rencontrer aucun homme; l'eau fraîche était ce dont j'avais le plus besoin. Ce fut le soir que nous entrâmes dans cette petite baie : je résolus d'aller à la nage, dès qu'il ferait nuit, pour reconnaître

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le pays. Mais, la nuit étant venue, nous entendîmes un bruit si épouvantable, causé par les hurlements et les rugissements de certaines bêtes- sauvages dont nous ne connaissions pas l'espèce, que le pauvre Xuri faillit mourir de peur, et me supplia instamment de ne point débarquer jusqu'à ce qu'il fit jour. Je me rendis à sa prière ; nous jetâmes notre petite ancre, et nous demeurâmes là toute la nuit sans dormir, car nous ne tardâmes pas à voir des animaux d'une grosseur extraordinaire et de plusieurs sortes, auxquels nous ne savions quel nom donner; ils descendaient vers le rivage et couraient dans l'eau, pour se laver et se rafraîchir, poussant des cris si horribles, que de mes jours je n'entendis rien de pareil.

Xuri était dans une frayeur extrême, et, à ne point mentir, je n'étais pas trop rassuré. Mais ce fut bien pis quand un de ces animaux se mit à nager vers notre bateau. A la vérité, nous ne pouvions le voir ; mais il était aisé de connaître, au bruit de ses naseaux, que ce devait être une bête prodigieusement grosse. Xuri disait que c'était un lion; qu'il fallait lever notre ancre et nous enfuir à force de rames : je lui répondis que ce n'était pas nécessaire; qu'il suffisait de filer notre câble avec une bouée pour nous écarter en mer, et que la bête ne pouvait nous suivre fort loin. Je n'eus pas plutôt achevé ces paroles que j'aperçus ranimai; quel qu'il fût, il n'était pas à plus de deux toises de nous, ce qui m'effraya; je courus à l'entrée de la cabane, où je pris mon fusil, et je tirai dessus : il se détourna bien vite d'un autre côté, et regagna le rivage en nageant.

Il est impossible de donner une juste idée des cris et des hurlements affreux qui s'élevèrent, tant au bord de la mer que dans les terres, au bruit et au retentissement de mon coup de fusil; il y a quelque apparence que ces animaux n'avaient jamais rien entendu de semblable. Il était impossible de se hasarder sur cette côte pendant la nuit ; il ne me paraissait pas même qu'il y eût aucune sûreté à le faire pendant le jour, car tomber entre les mains des sauvages, ou bien entre les

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griffes des tigres et des lions, était chose également funeste et redoutable.

Quoi qu'il en soit, nous étions obligés de prendre terre quelque part pour avoir de l'eau, car il ne nous en restait pas une pinte. Mais quel temps et quel lieu choisir pour le faire? c'était la difficulté. Xuri me dit que si je le laissais aller à terre avec une jarre, il se faisait fort de découvrir de l'eau, s il y en avait, et de m'en apporter. Je lui demandai pourquoi il voulait y aller, s'il ne valait pas mieux que j'y allasse moi-même et qu'il restât à bord. Il me répondit avec tant d'affection, que je l'en aimai toujours depuis : « C'est, dit-il, en son langage corrompu, c'est que si les sauvages hommes ils viennent, eux mangent moi, et puissiez sauver vous. — • Eh bien, répondis-je, eh bien, mon cher Xuri, nous irons tous deux ; si les sauvages viennent, nous les tuerons, et nous ne leur servirons de proie ni l'un ni l'autre. » Ensuite je lui donnai à manger un morceau de biscuit, et lui fis boire un petit verre de liqueur. Nous halàmes le bateau assez près du rivage, et nous descendîmes à terre, portant nos armes et deux jarres.

Je n'osai m' écarter du bateau jusqu'à le perdre de vue, de crainte que les sauvages ne descendissent le long de la rivière avec leurs canots : mais le petit garçon, ayant découvert un lieu enfoncé à près d'un mille en avant dans les terres, il s'y rendit. Quelque temps après, je le vis revenir en courant. D'abord je crus qu'il était poursuivi par quel ques sauvages, ou épouvanté par quelque bête féroce. J'accourus à son secours; mais, quand je fus assez près, j'aper eus suspendu sur son épaule une bête semblable à un lièvre avec cette différence qu'elle était d'une autre couleur et qu'elle avait les jambes plus longues; il l'avait tuée d'un coup de fusil : sa chair était très-bonne. Cet exploit nous causa beaucoup de joie ; le pauvre Xuri était surtout content d'avoir trouvéde l'eau sans s'être rencontré avec les sauvages.

Nous vîmes ensuite qu'il n'était pas nécessaire de nous

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donner tant de peine pour avoir de l'eau, car la marée ne remontait que fort peu dans la rivière, et lorsqu'elle était basse, l'eau était douce un peu au-dessus de l'embouchure. Nous remplîmes nos jarres, nous nous régalâmes de l'animal tué par Xuri, et nous nous disposâmes à reprendre notre route, sans avoir remarqué dans cette contrée les traces d'aucune créature humaine.

Ayant déjà fait un voyage sur cette côte, je savais que les lies Canaries et celles du cap Vert n'en étaient pas loin; mais, privé d 'instruments propres à prendre la hauteur tant de notre situation que de celle de ces îles, et, d'ailleurs, ma mémoire ne me fournissant aucune lumière sur ce point, je ne savais où les aller chercher ni dans quel endroit précisément il me faudrait larguer pour y diriger ma course. Sans tous ces obstacles, j'aurais pu aisément gagner quelqu'une de ces îles. J'espérais en suivant la côte jusqu'à la partie où les Anglais font leur commerce, rencontrer un de leurs navires dont le capitaine voudrait bien nous recevoir.

Autant que j'en puis juger par mes calculs les plus exacts, il fallait que le lieu où 'nous étions alors fût cette région située entre les terres de l'empereur de Maroc d'un côté, et la Nigritie de l'autre, et entièrement déserte, ou habitée seulement par des bêtes féroces. Dans l'étendue de près de cent milles, nous ne vîmes que de vastes solitudes pendant le jour, et nous n'entendîmes que hurler et rugir pendant la nuit.

Il me sembla plus d'une fois découvrir de jour le pic de l'île Ténériffe, une des Canaries. J'avais un grand désir de mettre au large pour essayer de l'atteindre. Deux fois je voulus l'entreprendre ; mais toujours les vents contraires et la mer trop enflée pour mon petit bâtiment me forcèrent à rebrousser chemin. Je me décidai enfin à suivre mon premier dessein, qui était de côtoyer.

Après que nous eûmes quitté cet endroit, nous fûmes souvent contraints de prendre terre pour avoir de l'eau. Une

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fois entre autres, de bon matin, nous vînmes mouiller sous une pointe assez élevée ; et, comme la marée montait, nou attendions tranquillement qu'elle nous portât plus avant. Xuri, dont les yeux étaient plus perçants que les miens, m'appela tout bas, et me dit que nous ferions mieux de nous éloigner du rivage : « car, continua-t-il, ne voyez-vous pas le monstre effroyable qui dort étendu sur le flanc de ce monticule? Je jetai les yeux du côté qu'il montrait du doigt, et effectivement je vis un monstre épouvantable : un lion d'une énorme grosseur, couché sur le penchant d'une éminence, et dans un petit enfoncement qui le mettait à l'ombre. «Xuri, dis-je alors, allez à terre, et vous le tuerez. » Xuri parut tout effrayé de ce que je lui proposais, et me répondit : « Moi tuer lui! hélas! lui croquer moi d'une bouchée. » Je ne lui en parlai pas davantage, lui ordonnant seulement de ne point faire de bruit. Nous avions trois fusils; je commençai par prendre le plus grand, presque du calibre d'un mousquet; j'y mis une bonne charge de poudre, trois grosses balles, el le posai à côté de moi; j'en pris un autre que je chargeai de deux balles, et enfin le troisième dans lequel je fis couler cinq chevrotines ; ensuite, reprenant celui qui avait été charge le premier, je le mire avec précision, et je vise à la tête d l'animal. Comme il était couché de manière qu'une de se pattes passait par-dessus son museau, les balles l'atteignirent autour du genou et lui cassèrent l'os de la jambe. Il st leva d'abord en grondant ; mais, sentant sa jambe cassée, i retomba, puis il se redressa sur trois jambes, et se mit à rugir d'une force épouvantable. Un peu surpris de ne l'avoir point blessé à la tête, je me saisis sur-le-champ du second fusil, et, quoique le lion commençât à fuir, je lui déchargeai un autre coup qui lui donna dans la tête; et j'eus le plaisir de le voir tomber mort. À la vérité, ectt expédition nous donnait du divertissement, mais non d quoi manger, et je regrettais de perdre trois charges de pou drcetde plomb sur une bête qui ne nous serait bonne à rien

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Songeant néanmoins que la peau de l'animal pourrait bien ne nous être pas tout à fait inutile, je résolus de l'écorcher, si j'en pouvais venir à bout. Xuri et moi nous nous mîmes à l'ouvrage ; mais il s'y entendait mieux que moi, car je savais à peine comment m'y prendre. Cette opération nous occupa toute la journée ; nous enlevâmes le cuir ; et, l'ayant étendu sur notre cabane, le soleil le sécha en deux jours : je m'en servis dans la suite en guise de matelas.

Après avoir quitté ce lieu, nous fîmes voile vers le sud durant dix ou douze jours sans discontinuer, ménageant nos provisions, qui commençaient à diminuer, et ne prenant terre que pour aller chercher de l'eau. Mon dessein était de parvenir à la hauteur de la rivière de Gambie, ou le Sénégal, c'est-à-dire, aux environs du cap Vert, où j'espérais trouver quelque bâtiment européen : mais, si j'étais trompé dans cette espérance, je ne savais plus quelle route prendre, à moins de me mettre à la recherche des îles, ou de me livrer à la merci des nègres. Je n'ignorais pas que tous les navires qui partent d'Europe pour la Guinée, le Brésil ou les Indes orientales, mouillent ta ce cap ou à ces îles ; en un mot, ma destinée ne m'offrait que cette alternative, ou de rencontrer quelque vaisseau ou de périr.

Quand nous eûmes continué notre course pendant dix jours de plus, comme je l'ai déjà dit, j'acquis la certitude que la côte était habitée, et nous aperçûmes en deux ou trois endroits des gens qui se tenaient sur le rivage pour nous voir passer : nous pouvions même remarquer qu'ils* étaient noirs et nus. J'avais envie de débarquer et d'aller à eux; mais Xuri, toujours sage dans ses conseils, m'en dissuada : néanmoins je voguai près de terre, afin d'être à portée de leur parler. Ils se mirent à courir le long du rivage. Je remarquai qu'ils n'avaient point d'armes, excepté un seul d'entre eux, portant à la main un petit bâton, que Xuri disait être une lance, qu'ils savent jeter fort loin et avec beaucoup

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d'adresse. Je me tins à une distance respectueuse, et nie lis comprendre par signes, le mieux que je pus, leur demandant quelque chose à manger; ils me dirent aussi par signes d'arrêter mon bateau, et qu'ils m'en iraient chercher; j'abaissai le haut de ma voile, et nous nous arrêtâmes. Deux d'entre eux coururent assez loin dans les terres, et furent de retour en moins d'une demi-heure. Ils apportaient deux morceaux de \ïande et du grain du pays. Nous ne connaissions ni la nature de cette viande ni celle du blé, quoique nous fussions fort disposés à accepter ces provisions. Il s'agissait seulement de savoir avec quelles précautions s'en emparer, car je n'étais pas d'avis de les aller prendre à terre; et, de leur côté, les nègres avaient peur de nous. Ils prirent un bon parti pour nous et pour eux : ils apportèrent sur le rivage ce qu'ils avaient à nous donner , et, l'ayant mis à terre, ils se retirèrent, et se tinrent loin de là jusqu'à ce que, étant allés le charger, nous l'emportâmes à notre bord ; puis ils ' revinrent au rivage comme auparavant.

N'ayant pas grand'chose à leur donner, notre reconnaissance se borna d'abord à leur faire plusieurs signes pour les remercier. Mais il se présenta sur-le-champ une occasion favorable de leur rendre un service signalé. Comme nous étions près de terre, tout à coup deux animaux d'une grandeur énorme descendirent des montagnes vers la mer : l'un poursuivait l'autre, à ce qu'il paraissait, avec beaucoup d'acharnement. Ces peuples semblaient en être très-effrayés, surtout les femmes. L'homme armé d'une lance resta seul, les autres s'enfuirent. Néanmoins ces animaux ne parurent pas vouloir se jeter sur les nègres, car ils coururent droit à la mer, se plongèrent dans l'eau, et se mirent à nager çà et là, comme s'ils n'eussent cherché qu'à jouer. A la fin, l'un d'eux se dirigea de mon côté, et il se trouvait déjà plus près de moi que je ne m'y étais attendu; mais j'étais en mesure de le recevoir, car j'avais chargé mon fusil avec toute la diligence possible; je dis àXuri de charger les deux autres. Dès qu'il

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fut à ma portée, je lâchai mon coup, et lui donnai droit dans la tète. D'abord il alla au fond de l'eau, puis il reparut, ensuite il se débattit longtemps , s' enfonçant et revenant sur l'eau tour à tour ; et , comme il s'efforçait de gagner le rivage, il mourut à mi-chemin, tant à cause de la plaie mortelle qu'il avait reçue que de Feau qui le suffoquait.

L'étonnemènt où le feu et le bruit du fusil jetèrent ces pauvres créatures, est au-dessus de tout ce que je puis dire. Quelques-uns faillirent mourir de peur, et tombèrent à la renverse. Mais, quand ils virent que ranimai était mort, qu'il était allé à fond, et que je leur faisais signe de venir au rivage, ils reprirent courage; ils s'approchèrent, et se mirent à chercher la bête. L'eau, teint de sang, me la fit découvrir, et, par le moyen d'une corde que je lui passai autour du corps et que je leur donnai à haler, ils le tirèrent dehors. C'était un léopard des plus curieux, parfaitement bien tacheté, et d'une beauté admirable. Les nègres, ne pouvant imaginer avec quel instrument j'avais pu le tuer, devaient les mains vers le ciel pour témoigner leur surprise.

L'autre animal, épouvanté du feu qu'il avait vu et du coup qu'il avait entendu, se hâta de regagner le rivage en nageant, et de là s'enfuit vers les montagnes d'où il était venu, sans que je pusse discerner à une telle distance à quelle espèce il appartenait. Je vis que les nègres avaient envie de manger la chair du léopard; de mon côté, je n'étais pas fâché de leur être agréable, et, quand je leur eus témoigné par signes qu'ils pouvaient la prendre, ils me firent mille remercîments. Ils se jetèrent dessus sans différer ; et, quoiqu'ils n'eussent point de couteaux, ils levèrent la peau avec un morceau de bois pointu beaucoup plus aisément que nous ne l'aurions pu faire avec un instrument tranchant. Ensuite ils m'en offrirent une part, que je refusai, leur donnant à entendre que j'étais bien aise de leur laisser la viande, mais que je me réservais la peau. Ils me l'envoyèrent, y ajoutant une grande quantité de leurs provisions,

que j'acceptai. Ensuite je leur demandai de l'eau, en leur montrant une de mes jarres que je tournais sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide, et que j'avais besoin qu'on la remplît. Sur-le-champ, ils appelèrent quelques-uns des leurs, et deux femmes vinrent, portant un grand vase d'une terre qui paraissait cuite au soleil. Elles le posèrent sur le sable et se retirèrent, comme avaient fait ceux qui nous avaient apporté des provisions. J'envoyai Xuri à terre avec les trois jarres, qu'il remplit.

Je me voyais avec une quantité d'eau suffisante; j'avais, de plus, des racines dont je ne connaissais pas trop la qualité, et du blé. Avec ces provisions, je pris congé des nègres, mes bons amis, je remis à la voile, et continuai ma course au sud pendant onze jours environ, durant lesquels je n'eus pas le moindre désir d'approcher de terre. Au bout de ce terme je vis le continent s'allonger bien avant dans la mer à quatre ou cinq lieues devant moi. La mer était parfaitement calme ; je fis un long détour en larguant, afin de pouvoir gagner la pointe ; j'en vins à bout, et, lorsque je doublai, j'étais à deux lieues du continent, découvrant distinctement d'autres terres à l'horizon. Alors je conclus, que j'avais d'un côté le cap Yert, et de l'autre les îles qui en portent le nom. Je ne savais pourtant pas encore vers lequel des deux je devais me diriger, car, s'il soufflait un vent un peu fort, je pouvais manquer l'un et l'autre.

Dans cette perplexité, je devins rêveur ; j'entrai dans la cabane, laissant à Xuri le soin du gouvernail, et je m'assis. Mais tout à coup je l'entendis s'écrier : « Maître, maître ! moi voir vaisseau à la voile ! » Il paraissait fort effrayé, car il croyait que c'était un bâtiment envoyé par le patron à notre poursuite, mais j'étais certain que la distance des lieux ne nous laissait rien à craindre de ce côté-là. Je sortis avec précipitation de la cabane , et non-seulement je vis le navire, mais encore je reconnus qu'il était portugais. Je le pris d'abord pour un de ceux qui font la traite des nègres

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à la côte de Guinée ; mais, quand j'eus remarqué la route qu'il tenait , je fus bientôt convaincu qu'il allait ailleurs et qu'il n'avait pas dessein de s'approcher de terre : en conséquence , je fis force de voile et de rames pour avancer en pleine mer, afin de lui parler si c'était possible.

Malgré tous mes efforts, je reconnus que je ne pouvais aller à sa rencontre, et qu'il disparaîtrait ayant que je pusse lui faire aucun signal. Mais , dans le moment même où j'avais épuisé les ressources de mon art pour hâter ma course, et où je commençais à perdre toute espérance, on nous avait aperçus avec les lunettes d'approche, et, nous prenant pour le bateau de quelque bâtiment européen naufragé, on diminuait les voiles pour nous donner le temps de rejoindre. Cette vue me rendit le courage, et, comme j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le suspendis en écharpe à nos cordages, pour faire entendre par ce signal que nous étions en détresse ; de plus, je tirai un coup de fusil. Les gens de l'équipage remarquèrent fort bien mes mouvements, car ils me dirent ensuite qu'ils avaient aperçu la fumée, quoiqu'ils n'eussent point entendu le coup. A ces signaux ils eurent l'humanité de s'arrêter pour moi : en trois heures je me rendis près d'eux.

Ils me demandèrent qui j'étais, en portugais, en espagnol et en français; mais je n'entendais aucune de ces langues. A la fin, un matelot écossais, qui était à bord , m'adressa la parole. Je lui répondis que j'étais Anglais de nation et échappé de l'esclavage des Maures de Salé ; alors ils m'invitèrent à passer sur leur bord et m'y reçurent généreusement avec tout ce qui m'appartenait.

Jugez de ma joie ! D'abord j'offris au capitaine du navire tout ce que j'avais, pour lui témoigner ma reconnaissance ; mais il déclara avec générosité qu'il ne voulait rien recevoir de moi; et que tout ce que je possédais me serait exactement rendu au Brésil : « Car, dit-il, lorsque je vous ai sauvé la vie, j'ai fait simplement ce que je voudrais qu'on

m ROBÏNSON CRÏJSOE.

me fît à moi-même. D'ailleurs, après vous avoir mené dans un pays aussi éloigné du vôtre que le Brésil, si je venais a exiger tout ce que vous avez, vous y mourriez de faim : ce serait donc vous ôter la vie après vous lavoir conservée. Non , monsieur , je veux vous conduire dans ce pays uniquement par l'intérêt que je vous porte ; et ces choses-là vous serviront à vous procurer votre subsistance et à payer votre retour. »

Si cet homme parut charitable dans les offres qu'il me fit, il ne se montra pas moins scrupuleux ni moins exact à les remplir, car il défendit à tous les matelots de toucher à ce qui m'appartenait; ensuite il prit tout en dépôt et m'en donna un inventaire fidèle pour que je pusse le recouvrer, sans en excepter même mes trois jarres de terre.

Quant à ma chaloupe, elle était très-bonne, et il le savait bien; aussi me proposa-t il de l'acheter pour le service de son navire, et il me demanda ce que j'en voulais. Je lui répondis que sa générosité à mon égard m'empêchait démettre un prix, et que je m'en rapportais à son estimation : il me proposa de me donner une obligation de quatrevingts pièces de huit, payable au Brésil, ajoutant que si, à notre arrivée, quelqu'un en donnait davantage, il m'en tiendrait compte. De plus, il m'offrit soixante autres pièces de huit pour mon garçon Xuri. J'avais de la peine à les accepter, tout en étant bien aise de le lui laisser ; mais je ne pouvais me résoudre à vendre la liberté de ce pauvre entant, dont l'aide m'avait été si utile pour recouvrer la mienne. Je fis part de mon scrupule au capitaine ; il le trouva raisonnable, et me proposa de s'engager de la manière la plus formelle, par écrit, à l'affranchir dans dix ans s'il voulait se faire chrétien. J'y consentis d'autant mieux que le jeune homme accédait lui-même à cette proposition.

Nous eûmes une navigation heureuse jusqu'au Brésil, et, au bout d'environ vingt-deux jours, nous arrivâmes à la baie de Tous-les-Saints.

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Je ne saurais trop vanter la générosité avec laquelle le capitaine me traita. D'abord, il ne voulut rien prendre pour mon passage, puis il me donna vingt ducats pour la peau dn léopard et quarante pour celle du lion ; il me fit rendre exactement tout ce que j'avais à bord, et acheta tout ce que je voulus bien lui vendre, comme caisses de bouteilles, deux de mes fusils et le reste du morceau de cire dont j'avais fabriqué des chandelles ; en un mot, j'eus de ma cargaison environ deux cent vingt pièces de huit. Avec ce capital je débarquai au Brésil.

Peu de jours après, le capitaine eut la bonté de me recommander à un fort honnête homme, possesseur d'une plantation et d'une raffinerie. Je vécus quelque temps dans sa maison, et j'appris ainsi la manière de planter les cannes et d'en extraire le sucre.

Voyant combien les planteurs vivaient commodément et avec quelle facilité ils faisaient fortune, je résolus, si je pouvais obtenir une permission, de m'établir dans ce pays et de devenir planteur comme les autres, me proposant en même temps de chercher les moyens de tirer de Londres les fonds que j'y avais laissés et de les employer à l'amélioration de mon établissement. En conséquence, je me pourvus de lettres de naturalisation, en vertu desquelles j'achetai une terre encore vacante, et dont je mesurai l'étendue sur celle de mon argent ; ensuite je formai un plan pour ma plantation et pour mon établissement, proportionnant l'un et l'autre aux fonds que je comptais recevoir d'Angleterre.

J'avais un voisin portugais né à Lisbonne de parents anglais : son nom était Weils, et ses affaires se trouvaient à peu près dans la même situation que les miennes. Je l'appelle mon voisin parce que sa plantation touchait à la mienne, et que nous vivions en fort bonne intelligence.

Nous n'avions qu'un petit fond l'un et l'autre, et nous ne plantâmes, à proprement parler, que pour notre subsistance durant près de deux années. Au bout de ce terme, nous

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commençâmes à faire des progrès, et notre terre prenait déjà un bon aspect ; aussi, la troisième année, nous plantâmes du tabac, et l'année suivante nous eûmes chacun une grande pièce de terre toute prête à recevoir des cannes. Nous avions besoin d'aide, et je sentais plus vivement que jamais combien j'avais eu tort de me défaire de Xuri.

J'avais pris en quelque façon toutes les mesures nécessaires pour bien conduire ma plantation avant le départ du capitaine qui m'avait reçu à son bord en pleine mer, et qui s'était montré mon ami le pins affectionné. 11 demeura trois mois tant à charger son navire qu'aux préparatifs de son voyage. Un jour, comme je lui parlais de l'argent que j'avais laissé à Londres, il me donna ce bon et sincère avis : « Monsieur, me dit-il, si vous voulez me remettre une lettre pour celui qui a cet argent à Londres, avec ordre d'envoyer vos effets à Lisbonne, à telles personnes que je vous indiquerai et des marchandises convenables à ce pays, je vous promets, moyennant la grâce de Dieu, de vous en rapporter le produit à mon retour ; mais je vous conseille de tirer seulement cent livres sterling, moitié de votre capital, et de les aventurer dans une première tentative ; si elles arrivent à bon port, vous pourrez faire venir le reste par la même voie ; si, au contraire, par malheur, vous les perdez, vous aurez encore l'autre moitié pour y recourir en cas de besoin. »

11 v avait dans ce conseil tant de sagesse et tant de marques d'amitié, que je me hâtai de le suivre ; je préparai donc une lettre pour la dame dépositaire de mon argent, et une procuration pour le capitaine portugais, telle qu'il la désirait.

J'adressai à cette dame, veuve du capitaine anglais, une relation exacte de mes aventures, de mon esclavage, de ma fuite, de ma rencontre en pleine mer avec le capitaine por-, tugais, de sa conduite généreuse à mon égard, enfin de l'état où je me trouvais actuellement, avec toutes les inslruc-

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tions nécessaires pour me faire tenir mon argent. Quand cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne, il trouva moyen, par l'entremise de quelque marchand anglais, d'envoyer à un négociant de Londres ma lettre de change et un récit complet de mon histoire. Ce négociant fit un rapport fidèle à la veuve, qui, non contente de lui délivrer mon argent, envoya un présent de vingt-cinq livres sterling au capitaine portugais, en reconnaissance de l'humanité et de la charité exercées par lui envers moi.

Le marchand de Londres, ayant converti mes cent livres sterling en marchandises anglaises, les envoya à Lisbonne comme Lavait demandé le capitaine, et celui-ci me les apporta heureusement au Brésil. Parmi ces objets, il y avait toutes sortes d'ouvrages de fer et d'ustensiles nécessaires pour ma plantation; ce qui me fut d'un grand secours.

Je fus transporté de joie lorsque cette cargaison arriva, et je crus ma fortune faite. Le capitaine, désireux d'être mon pourvoyeur, et qui en remplissait si dignement les fonctions, avait employé les vingt-cinq livres sterling, présent de la dame, à me louer un serviteur pour six ans ; il me l'amena ; jamais il ne voulut rien accepter de moi, en considération de tant de services, qu'un peu de tabac de ma récolte.

Remarquez que, toutes mes marchandises étant des manufactures d'Angleterre, comme draps, étoffes et autres objets peu communs, estimés et recherchés dans le pays que j'habitais, je trouvai moyen de les vendre à un prix très-élevé ; je portai ainsi au quadruple la valeur de ma première cargaison, et je me vis alors infiniment plus avancé que mon pauvre voisin; car j'achetai un esclave nègre et je louai un serviteur européen.

L'abus de la prospérité devient souvent la source de nos plus grands malheurs : c'est ce qui se vérifia en moi. L'année suivante, j'eus toutes sortes de succès dans ma plantation : je récoltai cinquante gros rouleaux de tabac, outre

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ce que j'avais échangé avec mes voisins pour mon nécessaire; ces cinquante rouleaux, pesant chacun plus de cent livres, étaient bien conditionnés et tout prêts pour le retour de la flotte de Lisbonne. Voyant mes affaires et mes richesses s'accroître, ma tête se remplit de projets et d'entreprises au-dessus de ma portée, projets qui causent souvent la ruine des personnes les plus habiles.

Si j'eusse continué à soigner ma plantation, je pouvais encore aspirer à tous les grands avantages de la vie retirée tant recommandée par mon père. Mais j'étais né pour tout autre chose ; je devais de nouveau travailler, de dessein prémédité, à me plonger dans l'infortune ; j'allais surtout augmenter le nombre de mes fautes, et, par conséquent, fournir une ample matière aux reproches que j'aurais le loisir de me faire un jour au milieu des pensées les plus accablantes. Tous ces désastres provenaient uniquement de ma passion effrénée de courir le monde.

C'était précisément la faute que j'avais commise en m'enfuyant de la maison de mon père ; et déjà je ne pouvais avoir de repos sans tomber dans une seconde faute toute semblable : j'étais tenté de m'en aller, sacrifiant les espérances raisonnables de devenir un homme riche et d'une expérience consommée dans ma nouvelle plantation. Et qu'alléguer pour excuse? Un désir téméraire et démesuré de m' élever avec plus de rapidité que ne le permettait la nature des choses. Ainsi je me précipitai, pour la troisième fois, dans le gouffre de misère le plus profond où l'homme puisse tomber, sans qu'il en coûte la vie ou la santé.

Pour procéder par degrés dans cet endroit remarquable de mon histoire, on doit supposer qu'ayant vécu près de quatre ans dans le Brésil, et commençant à gagner considérablement et à prospérer dans ma nouvelle plantation, non -seulement j'avais appris la langue du pays, mais que j'avais encore fait connaissanee et lié amitié avec mes eom-

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pagnons de plantation et avec les marchands de San-Salvador, notre port de mer. Dans nos entretiens, je leur parlais souvent de mes deux voyages à la côte de Guinée, de la manière de faire la traite et de la facilité avec laquelle on y pouvait changer de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphant, d'autres choses précieuses, et, qui plus est, des nègres en grand nombre, le tout pour des bagatelles, comme de la quincaillerie, des couteaux, des ciseaux, des haches, des morceaux de glace et autres menues marchandises.

On m'écoutait attentivement parler sur ce sujet, et en particulier sur l'achat des nègres, dont le trafic, à peine ébauché , avait toujours été dirigé par une société formée par les rois d'Espagne et de Portugal , et qui entrait dans les comptes du gouvernement. On nous amenait peu de nègres, et ils se vendaient à un prix excessif.

Un jour, me trouvant en compagnie de marchands et de planteurs de ma connaissance, et ayant abordé fort sérieusement ce sujet , trois d'entre eux vinrent me trouver le lendemain matin , et me dirent qu'ayant beaucoup réfléchi à l'entretien de la veille, ils venaient me proposer une chose qui demandait le secret. Je leur promis de le garder. Après ce préliminaire, ils me déclarèrent leur intention d'équiper un bâtiment pour la Guinée; planteurs comme moi, ils souffraient de la rareté des esclaves ; or, comme c'était un commerce qu'on ne pouvait faire, parce qu'il n'était pas i permis de vendre publiquement les nègres, leur dessein \ était de ne faire qu'un seul voyage, de débarquer secrète- 1 ment les nègres, pour les distribuer ensuite dans leurs propres plantations; en un mot, ils me demandèrent si je voulais m' embarquer en qualité de subrécargue, pour preni dre soin de ce qui concernait le négoce sur la côte de Guinéedans le partage des nègres je devrais avoir une portion égale à celle des autres, sans que j'eusse à fournir ma quote-part des fonds pour cette entreprise.

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Il me fut aussi impossible de résister à leur offre qu'il me l'avait été autrefois de réprimer les désirs extravagants devant lesquels échouèrent tous les bons conseils de mon père. Je leur dis donc que je partirais volontiers s'ils se chargeaient du soin de ma plantation pendant mon absence et promettaient d'en disposer selon -que je l'aurais ordonné si je Tenais à périr : tous s'y obligèrent par contrat. Je fis un testament en forme, par lequel, en cas de mort, j'instituais pour mon légataire universel le capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie; j'y insérai cette clause qu'il garderait pour lui la moitié de mes acquisitions, et ferait embarquer l'autre moitié pour l'Angleterre.

Enfin je pris toutes les précautions imaginables pour mettre mes biens en sûreté et pourvoir à l'entretien de ma plantation. Si j'eusse employé seulement une partie de cette prudence à étudier mes véritables intérêts et à peser ce que je devais et ce que je ne devais pas faire, certainement je ne me serais pas éloigné d'un établissement aussi avantageux que le mien.

Mais on me pressait, et j'aimais mieux suivre ma fantaisie que les lumières de ma raison. Le navire étant équipé, la cargaison embarquée et toutes choses arrangées comme nous en étions convenus mes associés et moi, j'allai à boni le 1er septembre 1659, le même jour que je m'étais embarqué à Hull , huit ans auparavant , malgré la volonté de mes parents.

Noire navire, d'environ cent vingt tonneaux , portait six canons et quatorze hommes, en y comprenant le capitaine, son garçon et moi. Nous l'avions seulement chargé de quincaillerie, de pièces de glace, de coquilles, surtout de petits miroirs, de couteaux, de haches, et de quelques matelas.

Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, et nous nous dirigeâmes vers le nord, le long de la côte, dans le dessein de tourner vers celle d'Afrique quand nous serions parvenus au 10e ou 11e degré de latitude septeuj

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trionale. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement chaud. Armés à la hauteur du cap Saint-Augustin, nous nous éloignâmes en mer, mettant le cap comme si nous eussions voulu aller à File de Ferdinand de Noronha ; mais nous la laissâmes à Test, ainsi que les îles adjacentes, continuant notre route vers le nord -est-quart-nord , et nous passâmes la ligne après une navigation d'environ douze jours.

Nous étions, suivant notre dernier calcul, sous le 7e degré et 22 minutes de latitude septentrionale, lorsqu'il s'éleva un violent ouragan qui nous désorienta entièrement. Il commença vers le sud-est, devint peu après nord-ouest, puis, se fixant au nord-est, il se déchaîna d'une manière si terrible, que nous dérivâmes pendant douze jours de suite, forcés d'obéir au destin et à la fureur des vents.

Cet orage nous causa une grande frayeur et nous coûta trois hommes : l'un mourut de fièvre ardente ; l'autre, avec le mousse, tomba dans la mer. Le vent s'étant un peu abattu sur la fin du douzième jour, le capitaine calcula comme il put, et trouva qu'il était aux environs du 11e degré de latitude septentrionale, mais qu'il y avait une différence de vingt-deux degrés de longitude à l'ouest du cap Saint-Augustin ; ainsi nous étions jetés sur la côte de la Guyane, partie septentrionale du Brésil , au delà de la rivière des Amazones, non loin de l'Orénoque. Le navire, fort tourmenté, faisait beaucoup d'eau. Le capitaine nous consulta pour savoir quelle route nous prendrions, et il opina pour regagner la partie orientale.

J'étais d'un avis tout contraire ; ci, après avoir examiné ensemble une carte marine de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y avait aucune terre habitée plus proche de nous que l'archipel des Caraïbes ; c'est pourquoi nous résolûmes de faire voile sur la Barbadc, avec l'espérance qu'en prenant le large, pour éviter le golfe du Mexique, nous arriverions aisément en quinze jours ; taudis qu'il nous était

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impossible de continuer notre voyage à la côte d'Afrique sans quelque assistance et pour le navire et pour nous-mêmes.

Dans ce dessein, nous changeâmes de direction, et nous mîmes le cap au nord-quart-à-Touest, afin d'atteindre quelqu'une des îles habitées par des Anglais, où je croyais recevoir du secours. Arrivés h la latitude du 12e degré et dixhuit minutes, nous fûmes assaillis d'une seconde tempête qui nous emporta avec la même impétuosité que la première vers l'ouest, et nous écarta si loin de toute société humaine, que nous n'avions d'autre alternative que de périr dans les flots ou d'être dévorés par les sauvages.

Dans cette extrémité, le vent soufflait toujours avec violence, et le jour commençait à paraître lorsqu'un de nos gens s'écria : « Terre! »

A peine fûmes-nous sortis de la cabine pour voir ce que c'était et dans quelle région du monde nous nous trouvions, que le navire donna contre un banc de sable : son mouve- * ment cessa tout à coup, et les vagues y entrèrent avec tant de précipitation, que nous nous attendîmes à périr sur l'heure ; nous nous serrions contre les bords du bâtiment pour nous garantir de la violence des vagues.

Le temps parut enfin devenir moins mauvais, et nous reprîmes courage ; mais le navire était enfoncé trop avant dans le sable pour que nous pussions espérer l'en dégager, et notre situation était toujours aussi déplorable, car il ne nous restait plus qu'à tâcher de descendre à terre, au risque d'y périr de faim ou d'y être dévorés. Un peu avant la tempête, nous avions un bateau à notre arrière, mais d'abord il s'était fracassé à force de heurter contre notre gouvernail; ensuite il avait coulé bas et il n'y avait plus d'espérance de ce côté. Comment mettre à l'eau notre chaloupe du bord? Cependant il ne fallait pas perdre de temps ; car, atout moment, le navire menaçait de se briser.

Les matelots parvinrent à descendre la chaloupe à côté du navire ; nous nous mimes tous dedans, au nombre de

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onze personnes, recommandant nos âmes à la miséricorde divine. Bien que Forage fût moins violent, la mer s'élevait encore à- une hauteur considérable.

C'est alors que le danger était proche et effroyable : nous vîmes tous clairement que notre chaloupe ne pourrait résister à la fureur des eaux et que nous serions infailliblement submergés. Nous n'avions point de voile, et, du reste, il eût été impossible de nous en servir. Nous nous mimes à ramer de toutes nos forces pour gagner la terre, mais avec un visage consterné comme des malheureux allant au supplice ; aucun de nous ne pouvait ignorer qu'en arrivant près de la côte !a chaloupe y essuierait des coups si rudes, qu'elle serait bientôt en mille pièces. Quoi qu'il en soit, le vent nous poussant vers la terre, nous travaillions de tous nos efforts pour le seconder, hâtant ainsi notre perte.

Nous ne savions si le rivage était du roc ou du sable, ni s'il était bas ou élevé. Ma seule espérance était de tomber dans quelque baie, dans quelque golfe ou dans l'embouchure dune rivière, d'y entrer par un coup de hasard et de nous mettre à l'abri du vent. Mais loin de là, la terre, à mesure que nous approchions, nous paraissait encore plus redoutable que la mer.

Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, une vague furieuse, semblable à une montagne, roula à notre arrière : c'était nous avertir d'attendre le coup de grâce. En effet, la mer fondit sur nous avec tant de furie, qu'elle renversa la chaloupe et nous sépara les uns des autres et du bateau : dans le moment nous fûmes tous engloutis.

Je ne saurais décrire la confusion de mes pensées quand je fus précipité au fond de l'eau. Quoique je nageasse fort bien, je ne pus cependant me dégager assez pour respirer, et la vague, m'ayant emporté vers le rivage, se brisa et me laissa presque à sec et à demi mort. Voyant la terre plus proche que je ne l'aurais cru, j'eus assez de présence d'esprit

et de force pour me lever sur mes jambes et tacher d'avancer du côté du rivage avant qu'une autre vague vînt et me ressaisît. Mais je reconnus bientôt que c'était impossible, car je vis la mer haute et furieuse s' élançant sur moi comme un ennemi redoutable avec lequel je ne pouvais me mesurer. Tout ce que j'avais à faire, c'était de retenir mon haleine et de m' élever autant qu'il m'était possible au-dessus de l'eau : de cette manière je pouvais nager, conserver la liberté de ma respiration et voguer vers le rivage. Ce que je craignais le plus, c'était que le flot, après m' avoir poussé vers la terre, ne me rejetât ensuite dans la mer en s'en retournant.

La trombe qui fondit sur moi me couvrit d'abord d'une masse d'eau de vingt ou trente pieds de hauteur : je me sentais entraîné du côté de la terre avec une force et une rapidité extrêmes ; en même temps je retenais ma respiration, et je m'aidais en nageant avec vigueur. Mais j'étais près d'étouffer à force de me contraindre, quand je me sentis remonter, et, tout à coup, je me trouvai la tête et les mains hors de l'eau. Quoique cela n'eût duré que deux secondes, je respirai et repris courage. Je fus de nouveau couvert d'eau, mais je tins bon ; alors, m'apercevant que la vague s'était brisée et qu'elle commençait à se retirer, je m'élançai en avant pour n'être point entraîné ; je sentis enfin que j'avais pied. Je demeurai immobile pendant quelques moments, pour reprendre haleine et pour attendre l'éloignement des eaux ; puis je courus vers le rivage avec toute la vitesse dont j'étais capable. Cet effort n'était pas suffisant pour me délivrer de la fureur des ondes qui venaient encore fondre sur moi ; elles m'enlevèrent deux fois encore, et me portèrent en avant, comme elles l'avaient déjà fait.

Peu s'en fallut que le dernier de ces deux assauts ne me fût fatal ; car la mer me jeta si rudement contre un rocher, que j'en perdis le sentiment et la faculté d'agir pour ma délivrance ; le coup ayant porto sur le flanc et sur la poitrine,

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m'ôta la respiration, et, si la mer fût revenue encore à lacharge, j'aurais été indubitablement suffoqué. Mais je recouvrai le sentiment un peu avant le retour du flot, je m'attachai à une pointe de rocher, et je retins mon haleine tant que l'eau fût au-dessus de moi. Déjà les vagues n'étaient plus si hautes, et la terre était proche, je fis un nouvel effort et m'approchai si près du rivage, que la vague qui vint ensuite me couvrit, il est vrai, mais ne m'enleva pas, de sorte que je n'eus plus qu'à exercer une seule fois mes jambes pour prendre terre définitivement. Je montai sur le haut du rivage, je m'assis sur l'herbe, à l'abri de l'insulte et de la fureur des flots.

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