CHAPITRE III
Je remercie Dieu de m'avoir sauvé la vie. — Je passe la nuit sur un arbre. — Ma visite au navire échoué. — Je parviens à transporter à terre un grand nomhre de provisions. — Choix d'un lieu pour y construire mon habitation. — Le navire échoué disparaît à la suile d'une nouvelle tempête.
Je crois impossible de peindre les transports et l'espèce de ravissement où se trouve l'homme sauvé de cette manière et arraché pour ainsi dire du tombeau.
Je me promenai au bord de la mer, levant les mains vers le ciel, l'esprit absorbé par l'idée de ma délivrance, témoignant ma joie par mille gestes bizarres, réfléchissant sur mes compagnons, tous noyés sans doute, et songeant que j'étais, selon toute apparence, le seul échappé au naufrage; en effet, je ne revis d'eux que trois chapeaux et deux souliers dépareillés.
Je tournai les yeux du côté du navire échoué ; mais la mer était si écumante et si courroucée, et il se trouvait à
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une distance si grande, qu'à peine pouvais-je le distinguer : « Grand Dieu! m'écriai-je, comment suis- je venu à terre? »
Après m' être soulagé par tout ce qu'il y avait de consolant dans ma situation, je regardai autour de moi, afin de voir en quel lieu j'étais. Hélas! je sentis bientôt diminuer mon allégresse, et je trouvai que, loin d'avoir à me féliciter de ma délivrance, elle était affreuse. J'étais mouillé et je n'avais point d'habits pour en changer; j'avais faim, et je n'avais rien à manger ; j'avais soif, et je n'avais rien à boire ; j'étais faible, et je n'avais rien pour me fortifier; ma seule perspective était de mourir de faim ou d'être dévoré par les bêtes féroces. Je ne possédais aucune arme avec laquelle je pusse tuer quelque animal pour ma subsistance, ni me défendre contre ceux qui viendraient m'attaquer; en un mot, je n'avais sur moi qu'un couteau, une pipe et un peu de tabac dans une boîte. Je tombai bientôt dans de terribles angoisses, et durant quelque temps je courus çà et là comme un insensé. Cependant la nuit approchait, et je commençai à considérer quel serait mon sort si cette terre nourrissait des bêtes féroces, sachant qu'elles rôdent dans l'obscurité pour chercher leur proie.
L'unique ressource, pour le moment présent, était de monter sur un certain arbre, dont le branchage était fort épais, semblable à un sapin, mais épineux, qui s'élevait près de là et où je résolus de passer la nuit, en attendant le genre de mort qu'il me faudrait subir le lendemain, car jusqu'alors l'arrêt m'en paraissait irrévocable. Je m'éloignai d'environ un demi-quart de mille du rivage, pour voir si je ne trouverais point d'eau douce; j'eus le bonheur d'en rencontrer. Après avoir bu et mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir la faim, je courus à l'arbre, sur lequel je me plaçai de manière à ne pas tomber, si je venais à m' endormir. Armé d'un bâton court, coupé pour me servir de défense, je pris mon logement. Comme jetais extrêmement fatigué, un profond sommeil ne tarda pas à réparer mes forces.
Il faisait grand jour quand je m'éveillai ; le temps était clair, la tempête dissipée, et la mer aussi tranquille qu'elle avait été agitée la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le navire, dégagé par la marée du banc de sable où il s'était engravé, avait dérivé tout près du rocher où je m'étais si cruellement meurtri ! Comme le bâtiment paraissait encore reposer sur sa quille, je souhaitai vivement d'aller à bord, afin d'en tirer, pour mon usage, les choses les plus nécessaires.
Après être descendu du logement que je m'étais choisi dans l'arbre, je regardai encore autour de moi, et la première chose que je découvris fut la chaloupe que le vent avait jetée sur la côte, à environ deux milles de moi, à main droite. Je marchai le long du rivage aussi loin que je pus pour aller jusque-là; mais je trouvai un bras de mer d'un demi-mille de largeur entre moi et la chaloupe ; il me fallut revenir sur mes pas, laissant la chose pour cette fois, parce que mes désirs se tournaient bien plus du côté du navire, où j'espérais trouver de quoi fournir à ma subsistance.
Un peu après midi, la mer était fort calme et la marée si basse, que je pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du navire ; ce fut un renouvellement de douleur, car je comprenais clairement que, si nous fussions restés à bord, nous serions tous venus sains et saufs à terre, et je n'aurais pas eu le chagrin de me trouver, comme j'étais alors, privé de toute consolation et de toute compagnie. Ces réflexions m'arrachèrent des larmes; mais, comme elles n'apportaient qu'un faible soulagement à mes maux, je résolus d'aller au navire, si je le pouvais. Il faisait une chaleur excessive; m'étant dépouillé de mes habits, je me jetai à l'eau. Arrivé au pied du bâtiment, je trouvai plus de difficulté à monter à bord que je ne lavais cru : il reposait sur terre, mais le pont était très-élevé au-dessus de l'eau, et il n'y avait rien à ma portée que je pusse saisir pour y parvenir. J'enjis deux fois le tour à la nage ; la seconde fois, j'aperçus un bout d e
corde attaché à l'avant; je m'étonnai de ne l'avoir pas vu d'abord : je m'en saisis avec beaucoup de peine, et, par ce moyen, je grimpai sur le gaillard. Je découvris alors que le navire était entr'ouvert, et qu'il y avait beaucoup d'eau à fond de cale; mais, posé sur le flanc d'un banc de sable ferme, il portait sa poupe extrêmement haut, et sa proue plongeait presque dans l'eau : de cette manière, le pont se trouvait tout à fait hors de l'eau, et ce qu'il renfermait était sec. On le pense bien, la première chose que je fis fut de chercher partout et de voir ce qui était gâté et ce qui était intact. Les provisions n'avaient nullement souffert de l'eau; comme j'avais grand appétit, j'allai à la soute, où je remplis mes poches de biscuits, et je me mis à manger, tout en m' occupant d'autres choses, car je n'avais pas de temps à perdre. Je trouvai du rhum dans la chambre du capitaine, et j'en bus un coup; j'avais grand besoin de ce cordial pour m' encourager et me donner des forces.
11 ne m'aurait servi de rien de demeurer les bras croisés et de perdre du temps à souhaiter ce que je ne pouvais en aucune manière obtenir. La nécessité me rendit prévoyant et industrieux.
Nous avions à bord, en réserve, plusieurs vergues, un ou deux mâts de perroquet, et deux ou trois grandes barres de bois ; je pris la résolution de les mettre en œuvre, et je les lançai hors du bord, après les avoir séparément attachés à une corde, afin qu'ils ne dérivassent point. Cela fait, je descendis sur le côté du bâtiment, et, les tirant à moi, j'attachai quatre de ces pièces ensemble par les deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, en leur donnant la forme d'un radeau. Après avoir posé en travers deux ou trois planches fort courtes, je trouvai que je pouvais marcher dessus, mais qu'il était trop léger pour porter une grande charge. Je retournai au travail, et, à l'aide de la scie du charpentier, je partageai une des vergues en trois pièces, et je les ajoutai à mou radeau, non sans beaucoup de peine. L'espérance de
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me procurer des choses si nécessaires me servit d'aiguillon pour, faire bien au delà de ce dont j'aurais été capable en toute autre occasion.
Déjà le radeau était assez fort pour porter un poids raisonnable ; il s'agissait de voir de quels objets je le chargerais et comment je préserverais sa charge des atteintes de l'eau; mais je ne m'arrêtai pas beaucoup à cette considération; d'abord je chargeai toutes les planches que je pus trouver ; ensuite, après avoir bien considéré ce dont j'avais le plus besoin, je pris trois coffres de matelots dont j'avais forcé les serrures pour les vider, et je les descendis avec une corde sur mon radeau. Dans le premier, je mis des provisions : du pain, du riz, trois fromages de Hollande, cinq pièces de bouc séché, et un petit reste de blé d'Europe laissé à part pour nourrir quelques volailles que nous avions embarquées. 11 y avait aussi une certaine quantité d'orge et de froment mêlés ensemble ; mais, à mon grand regret, je vis que ces grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant à la boisson, je trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre capitaine, vingt-quatre d'entre elles contenaient du rack ; je les arrangeai séparément, parce qu'il n'était pas nécessaire ni même possible de les mettre dans le coffre. Pendant cette occupation , ^je m'aperçus que la marée commençait à monter, quoique lentement, et j'eus le chagrin de voir mon habit, ma veste et ma chemise, que j'avais laissés sur le rivage, flotter et s'en aller- au gré de l'eau : cet accident me fit aller à la quête des hardes, j'en trouvai en abondance ; mais je me contentai de prendre ce dont je ne pouvais absolument me passer pour le moment, parce que j'avais beaucoup plus à cœur de me procurer des choses plus utiles, à savoir : des outils pour travailler quand je serais à terre. Après avoir longtemps cherché , je trouvai enfin le coffre du charpentier ; ce fut un trésor pour moi, trésor beaucoup plus précieux que ne l'aurait été un navire chargé d'or : je le descendis et le posai sur mon
radeau, tel qu'il était, sans perdre de temps d'eu faire l'inspection.
La chose que je désirais le plus après celle-là, c'étaient des munitions et des armes. 11 y avait dans la chambre du capitaine deux fusils fort bons et deux pistolets ; je m'en saisis d'abord, ainsi que de plusieurs cornets à poudre, d'un petit sac de plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il y avait quelque part trois barils de poudre, mais j'ignorais en quel endroit notre canonnier les avait placés. À la fin pourtant je les déterrai : un de ces barils était mouillé ; les deux autres étaient secs et en bon état : je les plaçai avec les armes sur mon radeau. Alors je crus m' être muni d'assez de provisions ; il ne me restait plus que d'aviser an moyen de les conduire jusqu'à terre, car je n'avais ni voile, ni rame, ni gouvernail, et la moindre bouffée pouvait submerger toute ma cargaison.
Trois choses m'encourageaient : la mer était tranquille, la marée montait et portait à terre, et lèvent, quoique faible, était favorable. Je trouvai encore deux ou trois rames à moitié rompues , dépendantes de la chaloupe , deux scies, une hache, un marteau, sans compter ce qui était dans le coffre du charpentier; j'ajoutai le tout à ma cargaison, puis je me mis en mer. Mon radeau vogua très-bien pendant un mille environ; seulement je m'aperçus qu'il dérivait un peu de l'endroit où j'avais pris terre auparavant; j'en conclus qu'il y avait un courant d'eau, et j'espérai trouver une baie ou une rivière, qui me tiendrait lieu de port pour débarquer ma cargaison.
La chose était comme je Lavais imaginée : je découvris vis-à-vis de moi une petite anse, vers laquelle je me sentais entraîné par le cours rapide de la marée. Je gouvernai mon. radeau le mieux que je pus , pour lui faire tenir le fil de l'eau, mais je faillis faire un second naufrage. Si un tel malheur me fût arrivé, je crois véritablement qu'il m'aurait porté une atteinte mortelle. Cette côte m'étant tout à fait
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inconnue, j'allai toucher sur le sable d'un bout de mon radeau, et, comme il flottait de l'autre, peu s'en fallut que ma cargaison ne glissât en entier de ce côté et ne tombât dans l'eau. Je faisais tout mon possible pour maintenir les coffres à leur place en m'appuyant contre ceux ; mais mes- forces étaient insuffisantes pour dégager le radeau : alors , soutenant la charge avec vigueur, je restai dans cette attitude près d'une demi-heure, durant laquelle la marée me releva peu à peu et finit par me redresser. Quelques moments après, l'eau, qui continuait à s'élever, fît flotter mon radeau, et je le poussai aussitôt avec ma rame dans le canal; parvenu un peu plus haut, je me vis à l'embouchure d'une petite rivière dans laquelle remontait un courant ou flux rapide. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un ou l'autre bord, une place où je pusse prendre terre, car je ne me souciais point d'entrer plus avant dans la rivière ; F espérance de découvrir quelque navire me déterminait à ne point m' éloigner delà côte.
Enfin j'aperçus à droite un petit golfe, vers lequel je conduisis mon radeau, non sans beaucoup de peine et de difficulté ; je m'approchai au point que je touchais le fond de l'eau avec ma rame; je pouvais aisément atteindre le rivage ; mais, en le faisant, je courais une seconde fois le risque de submerger tout mon magasin; car, le bord offrant une pente assez roide, il me fallait débarquer dans une place où mon radeau, lorsqu'il viendrait à toucher, serait si fort élevé par un bout et enfoncé par l'autre, que je me trouverais en danger de tout perdre. Je pris le parti d'attendre la marée haute, me servant de ma rame en guise d'ancre pour arrêter mon radeau et en tenir le flanc appliqué contre le bord, près d'un terrain plat et uni que l'eau ne pouvait manquer de couvrir. Ce moyen réussit : mon radeau tirait environ un pied d'eau; dès que je m'aperçus que j'en avais assez, je le poussai sur la plage, où je l'amarrai en enfonçant dans la terre mes deux rames rompues. Je demeurai dans cette si-
tuation jusqu'à ce que la marée, tout à fait basse, laissât mon radeau et ce qu'il portait à sec, sur le rivage.
La première chose que je fis après cet heureux débarquement fut d'aller reconnaître le pays et de chercher un lieu convenable pour ma demeure , ainsi que pour serrer mes effets et les garantir contre tout accident. J'ignorais encore si ce terrain était un continent ou bien une île, s'il était habité ou inhabité , si j'avais ou non quelque chose à craindre des bêtes sauvages. Un mille séparait cet endroit d'une montagne très-haute et très-escarpée, dont le sommet dominait une chaîne de plusieurs autres montagnes situées au nord. Je pris un de mes fusils et un de mes pistolets avec un cornet de poudre et un petit sac de plomb ; armé de la sorte, j'allai à la découverte jusqu'au haut de cette montagne, où, étant arrivé avec beaucoup de fatigue, je vis combien ma destinée était déplorable : j'étais dans une île, entouré, partout delà mer, sans découvrir d'autres terres que plusieurs rochers fort éloignés de là, et deux petites îles beaucoup plus petites que celle où je me trouvais, situées à près de trois lieues vers l'ouest.
Je reconnus de plus que l'île où je me voyais renfermé était stérile, et j'avais tout lieu de croire qu'il n'y avait point d'habitants, sinon, peut-être, des bêtes féroces; je n'en voyais cependant aucune, mais je voyais des quantités d'oiseaux dont je ne connaissais ni l'espèce ni l'usage que j'en pourrais faire après les avoir tués. A mon retour, je tirai un oiseau fort gros, posé sur un arbre au bord d'un grand bois; c'était sans doute le premier coup de fusil qui eût retenti dans ce lieu-là depuis la création du monde: il s'éleva de tous les endroits du bois un nombre infini d'oiseaux de plusieurs genres, avec un bruit confus causé par les cris et les piaulements différents qu'ils faisaient entendre, chacun selon son espèce. Quant à l'oiseau que je tuai, je le pris pour une sorte d'épervier, il en avait la couleur et le bec, mais non les éperons ni les ser-
res; sa chair, d'une odeur forte, ne valait absolument rien.
Après cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à le décharger ; ce travail m'occupa le reste du jour, et, lorsque la nuit vint, je ne savais que faire de ma personne, ni quel lieu choisir pour prendre du repos, car je n'osais dormir à terre, craignant que les bêtes féroces ne vinssent me dévorer : je me suis convaincu depuis qu'il n'y avait rien de pareil à craindre dans l'île.
Je me barricadai le mieux que je pus avec les coffres et les planches que j'avais amenés à terre, et je me fis une espèce d3 hutte pour me loger au moins cette nuit-là. Pour ce qui est de la nourriture, je ne concevais pas encore d'où elle pourrait venir : néanmoins j'avais vu deux ou trois animaux semblables à des lièvres courir hors du bois où je tuai l'oiseau.
Je me figurai alors que je pourrais encore tirer du navire bien des choses utiles, particulièrement des cordages, des voiles et autres objets pouvant être transportés à terre. Je résolus donc de faire un autre voyage à bord, si je le pouvais; et, comme je savais que la première tourmente ne manquerait pas de briser le bâtiment en mille pièces, je renonçai à toute autre entreprise, jusqu'à ce que j'eusse exécuté celle-ci. Alors je tins conseil pour savoir si je retournerais avec le même radeau ; mais la chose ne me parut pas praticable. Je pris le parti d'y aller à la nage comme la première fois, quand la marée serait basse; ce que je fis, avec cette différence seulement que je me déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne gardant sur moi qu'une chemise déchirée, un caleçon et une paire d'escarpins.
Je me rendis au bâtiment et j'y préparai un second radeau. L'expérience acquise par moi dans la fabrication du premier m' ayant rendu plus habile, je construisis celui-ci moins lourd et me gardai bien de le surcharger. Je ne laissai pourtant pas d'emporter plusieurs choses qui me furent très-utiles : premièrement, je trouvai dans le maga-
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sin du charpentier deux ou trois sacs pleins de clous et de pointes, une grande tarière, au moins une douzaine de haches et une pierre à aiguiser. Je mis le tout à part, avec plusieurs choses qui avaient appartenu au canonnier, telles que deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles, sept mousquets, un autre fusil de chasse, une petite quantité de poudre, un gros sac de dragées et un grand rouleau de plomb ; mais ce dernier était si pesant, que' je n'eus pas la force de le soulever pour le faire passer par-dessus le bord du navire.
J'enlevai, en outre, tous les habits que je pus trouver, avec une voile de rechange du perroquet de misaine, un hamac, un matelas et quelques couvertures. t Je chargeai tout ce que je viens de détailler sur mon nouveau radeau, et je le conduisis à terre avec un succès qui contribua à me consoler dans mes disgrâces.
Tant que je fus éloigné de terre, je craignais que les bêtes sauvages dévorassent mes provisions ; mais, à mon retour, je les trouvai intactes; seulement un animal, semblable à un chat sauvage, était assis sur un de mes coffres ; dès qu'il me vit approcher, il s'enfuit ta quelques pas de là, puis s'arrêta tout court : il ne paraissait ni décontenancé ni effrayé, et il me regardait fixement, comme s'il eût eu quelque envie de s'apprivoiser avec moi. Je lui présentai le bout de mon fusil; mais, comme il ne savait pas ce dont il s'agissait, il ne s'en effraya point, et ne songea pas à prendre la fuite. Je lui jetai un morceau de biscuit, qu'il ne dédaigna pas; il prit bien la chose, et me fit connaître, par son air content, qu'il était disposé à en accepter un autre morceau; mais, voyant qu'il ne gagnait rien à attendre, il s'en alla.
Les tonneaux où notre poudre était renfermée se trouvant trop gros et trop pesants, j'avais été obligé de les défoncer pour l'en tirer par petites parties, ce qui avait prolongé mon opération. Arrivé à terre avec toute ma cargaison, je commençai à me faire une petite tente au moyen de la
voile et des piquets que je coupai dans cette intention. J'apportai sous cette tente tout ce qui pouvait se gâter à la pluie ou au soleil ; ensuite je me fis un rempart des coffres vides et des tonneaux, en les plaçant les uns sur les autres autour de ma tente pour la fortifier contre tout assaillant.
Je barricadai la porte en dedans avec des planches, et en dehors avec un coffre vide dressé debout ; après avoir placé mes pistolets à mon chevet, mon fusil à mon côté, je me mis au lit pour la première fois, et je dormis fort tranquillement toute la nuit. J'étais las et accablé, car je n'avais dormi que fort peu la nuit précédente, et j'avais rudement travaillé tout le jour.
Mon magasin d'effets de toute espèce était alors, je pense, le plus complet* qui eût jamais été amassé par une seule personne; mais je n'étais pas encore satisfait, et je m'imaginais que tant que le navire resterait sur sa quille, je devrais en tirer tout ce que je pourrais. Chaque jour je me rendais à bord pendant la marée basse, et j'en rapportais tantôt une chose, tantôt une autre. A mon troisième voyage, j'enlevai tout ce que je pus des agrès : les petites cordes et le fil de caret, une pièce de canevas et le baril de poudre mouillé, enfin toutes les voiles, depuis la plus grande jusqu'à plus petite; je fus obligé de les couper en plusieurs morceaux, pour en transporter davantage à la fois, car elles n'étaient plus propres à servir de voiles, mais comme de simples morceaux de toile.
Ce qui me fit le plus de plaisir dans ces excursions, c'est qu'au moment où je croyais qu'il n'y avait plus rien dans le bâtiment qui valût la peine de s'en embarrasser, je trouvai encore un grand tonneau de biscuit, trois bons barils de rhum ou d'eau-de-vie, une boîte de cassonnade et un muid de très-belle fleur de farine.
L'agréable surprise où me jeta cette découverte fut d'autant plus grande, que je ne m'attendais plus à rencontrer aucune provision que l'eau n'eût entièrement gâtée. Je vidai
rts.
au plus vite le tonneau de biscuits, j'en fis plusieurs parts, et les enveloppai dans des morceaux de voiles que je taillai exprès pour cet objet, et enfin je transportai cette charge à terre avec autant de bonheur que dans mes autres voyages.
Le lendemain, je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le navire de tout ce qui était aisément transportable, "je songeai aux cables. Je débutai par les plus gros, je les coupai en plusieurs pièces proportionnées à mes forces, de manière à pouvoir les remuer; j'amoncelai deux câbles et une hansière 2 et toute la ferraille que je pus arracher ; ensuite, ayant coupé la vergue de beaupré et celle de misaine pour me faire un grand radeau, je me mis sur cette charge pesante et je voguai. Ce radeau était si lourd, qu'entré dans le petit golfe où j'avais débarqué mes autres provisions, et ne pouvant le gouverner aussi bien que précédemment, il chavira et me jeta dans l'eau avec toute ma cargaison. Relativement à moi, le mal n'était pas grand, car j'étais près de terre; mais je perdis la majeure partie de ma cargaison, surtout le fer, dont je m'étais promis de faire un bon usage. Néanmoins, à la marée basse, je sauvai la plupart des pièces de câbles et quelques-unes de fer, à la vérité avec un travail infini, puisque j'étais obligé de plonger, ce qui me fatigua beaucoup. Malgré ce revers, je ne manquai point d'aller à bord une fois par jour, et d'en apporter tout ce que je pouvais enlever.
Il y avait déjà treize jours que j'étais à terre; durant ce temps j'avais fait onze voyages à bord, et j'avais enlevé tout ce qu'une personne seule était capable d'emporter; je crois ne pas exagérer en disant que, si le calme eût continué, j'aurais amené à terre tout le bâtiment, pièce à pièce. Je voulus y retourner une douzième fois; mais, comme je m'y préparais, le vent commençait à se lever, ce qui ne m'em-
1 On nomme hamière les trois cordes dont un câble d'ancre est composé.
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pécha pas de m'y rendre durant la marée basse; et, quoique j'eusse souvent fouillé la chambre du capitaine avec grand soin, j'y découvris cependant une armoire garnie de tiroirs, dans l'un desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une petite paire de ciseaux et dix ou douze couteaux, avec autant de fourchettes; dans un autre, il y avait environ trente-six livres sterling en monnaie d'Europe et du Brésil, moitié en or, moitié en argent, et entre autres quelques pièces de huit.
A la vue de cet argent, je souris : « Vanité des vanités ! m'écriai-je ; métal imposteur, que tu es vil à mes yeux ! A quoi peux-tu me servir? tu ne vaux pas la peine que je me baisse pour te ramasser ; un seul de ces couteaux est plus précieux pour moi que les trésors de Crésus; demeure donc où tu es, ou plutôt va au fond de la mer ! » Après avoir donné un libre cours à mon indignation, je me ravisai pourtant tout à coup, et, prenant cette somme avec les ustensiles que j'avais trouvés dans l'armoire, j'empaquetai le tout dans un morceau de canevas.
Déjà je pensais à faire un radeau, quand je m'aperçus que le ciel se couvrait, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart d'heure, il souffla de la côte, et sur-lechamp je calculai que ce serait un projet chimérique de vouloir faire un radeau avec un vent qui venait de terre; le plus court parti était de m'en retourner avant que le flux se fit sentir, si je ne voulais dire adieu pour jamais à la terre. En conséquence, je me mis à nager, et je traversai l'espace qui se trouvait entre le navire et le rivage ; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peine, tant à cause du poids que je portais qu'en raison de l'agitation de la mer ; car le vent s'éleva si brusquement, qu'il y eut une tempête avant même que la marée fût haute.
Mais j'étais déjà rendu chez moi, à l'abri de l'orage, et assis dans ma tente au centre de mes richesses. Il fit un gros temps toute la nuit, et le matin, quand je regardai en mer, la carcasse du navire avait disparu.
ROBIXSON CRUSOÈ.