Aventures de Robinson Crusoe
E suis né dans la ville d'York, en 1632, d'une famille honnête, d'origine étrangère.
Mon père était de Brème, et ils'étaitd'abord établi à Hull.
Après avoir acquis une assez belle fortune dans le commerce, il se retira à York, où il épousa ma mère, dont les parents, nommés Robinson, étaient d'une ancienne
et bonne maison du comté. Ce fut à cause d'eux que Ton me nomma Robinson Kreutznaer ; mais, par une altération de mots assez ordinaire aux Anglais, on prononce maintenant et nous-mêmes nous prononçons et écrivons notre nom Grusoé : mes compagnons m'ont toujours appelé ainsi.
J'avais deux frères, mes aînés : l'un d'eux, servant en Flandre comme lieutenant-colonel d'un régiment d'infanterie anglais, commandé par le célèbre colonel Lockart, fut tué à la bataille livrée aux Espagnols près de Dunkerque. Je n'ai jamais su ce qu'était devenu mon second frère, de même que mes parents ne surent jamais ce que j'étais devenu.
J'étais le troisième fils de la famille, je n'avais appris aucun métier, et ma tête s'était remplie de pensées vagabondes. Mon père, qui était d'un grand âge, m'avait instruit autant qu'il le pouvait, soit par ses propres leçons, soit en m'envoyant à une petite école du voisinage. Il me destinait à l'état de légiste ; mais je ne rêvais que voyages sur mer, et cette inclination naturelle, qui m'entraînait en un sens si contraire aux désirs et aux ordres de mon père, aux prières et aux persuasions de ma mère et de mes autres parents, cette inclination, dis-je, semblait une fatalité par laquelle j'étais poussé à la vie misérable que je devais mener.
Mon père, homme grave et sage, me fit de sérieuses représentations pour me détourner du dessein qu'il voyait se former dans ma tête. Il me manda un ^îiatin dans sa chambre, où la goutte le retenait, et il me parla sur ce sujet avec beaucoup de chaleur. « Quelles raisons, me dit-il, autres que la folle envie de courir le monde, peuvent vous induire à quitter la maison paternelle et votre pays, où vous pouvez être produit avantageusement et gagner une honnête aisance par votre application et votre industrie, tout en vivant d'une manière douce et agréable? Il ne convient qu'à des gens dénués de ressources et d'espérances, ou bien à des gens opulents et ambitieux, de chercher à s'enrichir ou à s'illustrer par des entreprises hasardeuses, hors de la route commune : de tels desseins sont trop audessus ou trop au-dessous de ^^'^''s. » Il ajouta que j'appartenais à la classe moyenne, c' Jle qui occupe le plus haut degré
des classes inférieures, condition qu'il avait appris par expérience à regarder comme la mieux adaptée à la félicité humaine, puisqu'elle est exempte des rudes travaux auxquels les états mécaniques sont assujettis, et en même temps à l'abri du faste, de l'orgueil et de l'envie, passions ordinaires parmi les grands. Un seul fait, disait-il, prouve le bonheur de cette condition : c'est que tout le monde l'ambitionne. Combien de rois n'ont pas déploré les tristes conséquences de leur
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position élevée et regretté de n'être point nés entre les deux extrêmes de la grandeur et de la misère ! Le plus sage des hommes montre cet état comme le seul où l'on puisse trouver le contentement sur la terre, lorsqu'il prie le Ciel de ne lui donner ni pauvreté ni richesse.
Il me fit observer encore que les maux physiques tombent en général sur les premières et les dernières classes de la société, tandis que les classes moyennes sont dispensées d'un grand nombre de maladies ou d'infirmités de corps et d'esprit engendrées, chez les grands, par les vices, la mollesse, l'intempérance, et, chez les petits, par la mauvaise nourriture, la pénurie, le travail exr'^^if. Une condition médiocre est, disait-il, parfaitement propre à développer toutes les vertus et à permettre toutes les jouissances : la paix et l'abondance sont les fidèles suivantes de la moyenne fortune ; la modération, la sobriété, la sérénité, les douceurs sociales l'accompagnent, et l'homme, par cette voie, avance sans peine à travers le monde, et se retire des affaires actives avec un bien-être modeste, libre de travail manuel ou mental, exempt de l'esclavage imposé par le besoin
journalier et les soins vulgaires, étranger à la rage de l'envie et aux désirs dévorants d'une ambition cachée : il achève ainsi doucement sa carrière, goûtant les plaisirs les plus purs qui soient donnés à l'existence humaine, sans connaître ses amertumes, se sentant heureux, et apprenant chaque jour à mieux apprécier sa bonne destinée.
Ensuite il me conjura dans les termes les plus affectueux de ne point agir en jeune homme, de ne point me précipiter en des misères que la nature et la fortune m'avaient épargnées. Il me dit que je n'avais pas besoin de gagner mon pain, qu'il comptait me soutenir convenablement dans la profession à laquelle il me destinait, pour me conduire à la position qu'il venait de me dépeindre. « Ce sera, dit-il, votre faute si vous ne parvenez pas à une situation prospère ; je n'en serai point responsable, j'ai rempli mon devoir en vous éclairant sur le danger du parti que vous paraissez disposé à prendre. Enfin je suis prêt à faire beaucoup pour vous, si vous voulez vous établir ici suivant mes conseils ; mais je ne veux avoir aucune part à votre malheur, en facilitant votre départ. » En terminant, il me rappela l'exemple de mon frère, auprès duquel il avait employé les mêmes arguments qu'avec moi, pour le dissuader de passer à l'armée de Flandre, où il avait péri. Il m'assura qu'il ne cesserait point de prier pour moi, mais qu'il osait cependant me prédire que, si je faisais ce pas insensé auquel je semblais décidé, Dieu ne me bénirait point, et que je regretterais d'avoir négligé ses avis, alors que je me trouverais malheureux et privé de secours.
A cette dernière partie de son allocution, qui fut réellement prophétique, bien que mon père peut-être ne le pensât point, des larmes abondantes coulèrent sur son visage, surtout lorsqu'il parla de mon frère, de sa mort et du temps où je me repentirais et n'aurais personne pour me secourir ; son émotion fut si vive que, rompant la conversation, il me déclara que son cœur était trop plein et qu'il ne pouvait en dire davantage.
Je fus profondément touché de ce discours, comme cela devait être. Je ne pensais plus à quitter le pays ; je voulais même m'y établir, selon les désirs de mon père. Mais, hélas ! peu de jours sufTirent pour elTacer toutes ces bonnes résolutions ; et, voulant éviter les remontrances paternelles, je formai le projet de m'enfuir de la maison. Toutefois je n'agis point avec autant de précipitation que je m'y sentais entraîné. Je profitai d'un moment où ma mère semblait de meilleure humeur qu'à l'ordinaire, pour lui avouer que mon esprit était tellement préoccupé du désir de voir le monde, qu'il me serait impossible de me fixer à rien avec la constance nécessaire pour réussir ; quo mon père ferait mieux de me donner son consentement que de
me forcer à m'en passer ; qu'à dix-huit ans passés il était trop tard pour entrer comme apprenti chez un marchand ou comme clerc chez un procureur, et que, si je commençais l'une ou l'autre de ces carrières, je les abandonnerais très certainement avant la fln de mon apprentissage. Je terminai en disant à ma mère que, si elle obtenait de mon père qu'il me permît de faire un seul voyage, je reviendrais après cela ; et si la vie de marin ne me plaisait pas, je regagnerais le temps perdu en redoublant d'efforts.
A cette confidence, ma mère se mit dans une grande colère et me dit qu'il était inutile de parler sur ce sujet à mon père, parce qu'il connaissait trop bien mes véritables intérêts pour se prêter à des prou jets si nuisibles ; elle ne concevait pas que j'eusse le courage de persister, après le discours que m'avait adressé mon père et les tendres expressions dont il s'était servi avec moi. « Du reste, dit-elle, si vous voulez absolument courir le monde, rien ne vous en empêchera ; mais vous pouvez être certain que nous n'y consentirons pas ; quant à moi, je ne voudrais pas aider aussi évidemment à votre destruction^ et vous ne pourrez jamais dire que votre mère ait approuvé ce que blâmait votre père. »
Cependant, bien que ma mère refusât de communiquer ma résolution à mon père, j'ai su depuis qu'elle lui avait rapporté toute notre conversation, et que celui-ci, après avoir montré une grande affliction, avait dit en soupirant : « Cet enfant pourrait vivre très heureux s'il restait ici ; mais, s'il nous quitte, il deviendra la plus misérable créature du monde : je ne saurais y consentir ».
Je fus encore près d'un an à la maison, sans essayer de rompre mes chaînes, mais faisant la sourde oreille toutes les fois qu'on me proposait d'entrer dans les affaires. Souvent je représentais à mes parents qu'ils avaient tort de s'obstiner à combattre en moi une vocation marquée. Enfin, étant allé un jour à Hull, par hasard et sans aucun dessein de m'échapper, je trouvai là un de mes camarades d'école, prêt à partir pour Londres sur un bâtiment appartenant à son père. Il m'engagea à l'accompagner, en employant le moyen de séduction habituel aux marins, savoir que mon passage ne me coûterait rien. Alors, sans consulter père ni mère, sans leur donner avis de mon départ, les laissant apprendre cette nouvelle quand et comme ils pourraient, ne songeant à implorer ni la bénédiction paternelle ni celle de Dieu, ne considérant ni les circonstances ni les conséquences de ma démarche, le l^r septembre 1651 (jour fatal, comme la suite l'a démontré), je montai sur un bâtiment destiné pour Londres.
Jamais les infortunes d'un jeune aventurier ne commencèrent aussi vite et ne durèrent aussi longtemps que les miennes. A peine étions-
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nous sortis du port que le vent soufïla violemment et que les vagues s'élevèrent ; et comme c'était la première fois que j'allais en mer, je fus et très malade et fort effrayé. Je réfléchis alors sérieusement à ce que j'avais fait, et je sentis la justice du châtiment que le Ciel m'infligeait pour avoir si indignement quitté la maison paternelle et trahi mes devoirs. Tous les bons avis de mes parents, les larmes de mon père, les prières de ma mère me revinrent à l'esprit, et ma conscience, qui n'était pas encore à ce degré d'endurcissement qu'elle atteignit par la suite, me reprocha d'avoir négligé de sages conseils et d'avoir bravé l'autorité d'un père et les lois de Dieu.
Cependant l'orage augmentait, et la mer, sur laquelle je n'avais jamais navigué, devint très grosse, bien que ses vagues fussent beaucoup moins hautes que je les ai vues depuis, et notamment peu de jours après ; mais c'en était assez pour affecter un novice. Je m'attendais à être englouti à chaque vague ; et quand la proue du navire plongeait, à ce que j'imaginais, jusqu'au fond de la mer, je croyais qu'il ne se relèverait plus. En ces moments d'angoisse, je fis force vœux et résolutions. Je jurai que, s'il plaisait à Dieu d'épargner ma vie dans ce voyage, dès que j'aurais posé le pied à terre, je retournerais directement au logis et ne remonterais jamais sur un vaisseau ; que je m'établirais suivant les désirs de mon père, et ne m'exposerais plus à de pareils dangers. Je reconnaissais donc pleinement la vérité::*; wS paroles de mon père sur la condition moyenne dans laquelle il avait passé ses jours, à l'abri des tempêtes de l'Océan comme des soucis et des passions de la terre. Je résolus donc, tel qu'un enfant prodigue sincèrement repentant, de rentrer sous le toit paternel.
Ces bonnes et sages pensées continuèrent tout le temps de l'orage, et même un peu après ; mais le jour suivant le vent baissa, la mer devint plus calme, et je commençai à m'y accoutumer : cependant je fus très sérieux pendant cette journée, car je souffrais encore du mal de mer. Vers le soir le ciel s'éclaircit, le vent tomba tout à fait, et nous eiimes la plus charmante soirée.^ Le soleil se coucha dégagé de nuages et se leva de même le lendemain. Ses rayons brillaient sur use mer unie et tranquille, une brise légère nous poussait : ce spectacle me parut le plus délicieux qui se fût jamais offert à ma vue.
J'avais bien dormi la nuit, je n'étais plus malade, et je contemplais avec un joyeux étonnement cette mer, si terrible la veille, maintenant si belle et si paisible. Craignant sans doute la continuité de mes bonnes résolutions, cet ami qui m'avait réellement entraîné vint alors à moi et me dit : « Eh bien. Bob, comment vous trouvez-vous après tout ce vacarme? Je parie que vous ave^eu peur l'autre nuit, pendant
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la bouffée? — Vous appelez cela une bouffée, dis-je ; mais c'était une horrible tempête. — Une tempête ! nigaud que vous êtes, dit-il ; ce n'était rien du tout. Avec un bon navire et le large, ces petites secousses ne nous inquiètent guère. Mais vous êtes un marin d'eau douce, mon pauvre Bob. Allons, un bol de punch nous fera oublier tout cela. Voyez quel temps admirable nous avons maintenant, i
Pour abréger cette triste partie de mon histoire, il suffît de dire que nous suivîmes le train ordinaire des marins. Le punch fut préparé, on m'enivra de cette liqueur, et j'y noyai mon repentir sur ma conduite passée et toutes mes sages résolutions sur l'avenir. En un mot, de même que les flots étaient redevenus calmes après l'orage, ainsi, l'esprit délivré de la crainte d'être englouti, je repris le cours habituel de mes idées, oubliant tous les vœux formés pendant ma détresse. J'avais encore néanmoins quelques intervalles où ma raison s'efforçait de reconquérir son empire ; mais je m'en défendais comme d'une faiblesse, et, en me livrant à la boisson et à la société de mes camarades, je fus bientôt délivré de ce que j'appelais mes accès. En cinq à six jours, je gagnai sur ma conscience une victoire aussi complète que pouvait le désirer un jeune homme décidé à se débarrasseï
de ses importunités. Toutefois je devais subir une autre attaque de ce côté, et la Providence, comme il arrive presque toujours en pareil <ias, voulait me laisser absolument sans excuse ; car, si je me refusais à voir une grâce céleste dans l'issue de l'événement précédent, celui qui le suivit fut tel, que le plus endurci parmi nous n'aurait pu s'empêcher d'y reconnaître et le châtiment et la miséricorde du Ciel.
Le sixième jour de notre voyage, nous entrâmes dans la rade <l'Yarmouth, les vents contraires et les calmes ne nous ayant pas permis de faire beaucoup de chemin depuis l'orage. Nous fûmes obligés d'y mouiller, parce que le vent resta mauvais, c'est-à-dire qu'il souffla du S.-O. pendant sept à huit jours. Plusieurs gros bâtiments de Newcastle se trouvaient arrêtés là par les mêmes causes que nous. Le vent, d'abord trop vif, ensuite extrêmement violent, nous empê- 'Cha d'entrer dans la Tamise ; mais le mouillage était bon, et notre fond était solide ; aussi nos gens, ne craignant pas le moindre danger, passaient-ils le temps à se reposer et à rire, suivant la coutume des marins. Tout à coup, dans la matinée du huitième jour, le vent devint si furieux qu'il fallut manœuvrer de toutes mains pour carguer les hautes voiles et lui laisser moins de prise. Vers midi, la mer grossit ; •notre bâtiment reçut plusieurs lames, et nous crûmes une ou deux fois que l'ancre avait cédé, ce qui décida le contremaître à en jeter une seconde ; alors nous chassâmes sur deux ancres, et à tous moments notre gaillard d'avant plongeait.
Bientôt une affreuse tempête s'éleva, et je vis des signes de frayeur et d'abattement sur le visage des matelots eux-mêmes. Le patron s'occupait avec zèle de la conservation de son navire ; je l'entendis cependant dire à voix basse, comme il passait près de moi en sortant et en rentrant dans sa cabine : « Seigneur, ayez pitié de nous I tout est perdu » ; et d'autres expressions pareilles. Dans les premiers moments, je restai frappé de stupeur sur le lit de ma cabine. Je ne saurais décrire ce que je sentais. J'avais peine à revenir à ces idées de repentir que je croyais avoir étouffées, et je tâchais de me roidir contre elles. Je me disais que la première amertume de la crainte était passée, et que cette alarme-ci ne serait rien en comparaison de la précédente. Mais quand le capitaine lui-même dit à côté de moi que nous pouvions tous périr, je sentis une horrible frayeur. Je m'élançai hors de la cabine, je jetai les yeux autour de moi et je vis le spectacle le plus épouvantable. De hautes montagnes d'eau venaient se briser sur nous, de trois en trois minutes; nous étions entourés de périls de toutes sortes. Deux bâtiments pesamment chargés, tout près de nous, avaient coupé leurs mâts au pied, et nos matelots crièrent qu'un autre navire qui chassait à un mille environ devant nous avait
gombré. Deux autres, s'étant détachés de leurs ancres, avaient été poussés en pleine mer, où ils étaient ballottés, n'ayant pas un seul mât entier. Les bâtiments plus légers étaient moins maltraités ; mais quelques-uns de ceux-ci vinrent contre nous en courant vent arrière avec une seule voile.
Vers le soir, le contre-maître et le pilote demandèrent au capitaine la permission de couper le mât de l'avant, ce qu'il n'accorda que sur l'assurance donnée par le pilote que, si l'on ne prenait ce parti, le bâtiment coulerait à fond. Quand ce mât fut coupé, le grand mât, se trouvant moins soutenu, nous donna de telles secousses, qu'on fut obligé de le couper aussi et de raser complètement le tillac.
On peut imaginer facilement en quel état je devais être alors, moi
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nouveau marin, à peine remis d'une frayeur bien moins fondée. Toutefois, si je puis me rappeler à une si grande distance les pensées qui m'occupaient en ce moment, il me semble que le souvenir de mes anciennes convictions et de la perversité avec laquelle je les avais rejetées me causait plus de terreur que l'idée de la mort : ces pensées, jointes à l'horreur de la tempête, me jetèrent dans un trouble inexprimable. Mais le mal devait encore s'aggraver.
L'orage continua avec une telle furie, que les hommes de l'équipage n'en avaient jamais vu de semblable. Notre bâtiment était bon ; mais il avait une forte charge, et il plongeait si profondément dans les vagues, que les matelots criaient à chaque moment qu'il sombrait.
Il était heureux pour moi que je ne connusse point la signification de ce mot ; je l'appris bien vite. Cependant le gros temps ne cessait point ; je vis ce que l'on voit rarement, le capitaine, le second, le pilote et quelques-uns des plus sensés de l'équipage, priant à genoux et se préparant à couler bas.
Au milieu de la nuit, pour mettre le comble à notre détresse, un des matelots, qui était descendu pour examiner la cale, cria que nous avions une voie d'eau : un autre dit qu'il y avait déjà quatre pieds d'eau dans la cale. Alors on appela tout le monde aux pompes. A ce mot je crus que j'allais mourir, et je tombai sur le côté du lit sur lequel j'étais couché dans la cabine. Cependant les matelots me réveillèrent de ma stupeur et me dirent que, si je n'avais été bon i rien jusque-là, je pourrais au moins pomper aussi bien qu'un autre. J( me levai sur-le-champ, j'allai à la pompe et j'y travaillai de toul cœur. Pendant ce temps-là, le capitaine aperçut quelques légèrei embarcations qui, ne pouvant tenir contre le vent, étaient obligées de gagner 'a mer et tâchaient de nous éviter ; il ordonna de tirer le canoB de détresse. Moi, qui ne savais ce que cela voulait dire, je pensai que le navire s'était brisé, ou qu'il était arrivé quelque chose d'horrible ; bref, je fus tellement saisi que je m'évanouis. Personne ne prit garde à ce qui m'arrivait, chacun ayant assez à penser à sa propre vie ; seulement un autre vint me remplacer à la pompe et me poussa de côté, me croyant mort. Je fus très longtemps sans reprendre connaissance.
Nous luttions encore ; mais l'eau nous gagnait. Il était évident que nous coulerions à fond, et, bien que la tempête fût un peu calmée, nous ne pouvions espérer que le navire fût en état de nous conduire à terre. Le capitaine continua donc ses signaux de détresse, et un petit bâtiment qui se trouvait devant nous risqua de nous envoyer un bateau. Par le plus heureux hasard, ce bateau vint assez près de nous ; mais il nous était impossible d'y descendre, car il ne pouvait nous aborder. Enfin ceux qui le montaient ramèrent avec énergie, exposant leur vie pour sauver la nôtre ; nos gens purent leur jeter une corde avec une bouée par-dessus l'arrière ; ils la saisirent avec beaucoup de peine et de danger ; nous tirâmes le bateau sous notre poupe et nous y descendîmes tous. Il ne fallait pas songer à gagner le bâtiment qui nous avait secourus, et d'un commun accord on convint de laisser flotter le bateau en le dirigeant doucement vers la terre ; et notre capitaine promit de le payer s'il se brisait en échouant. Ainsi, partie en ramant, partie en allant au gré du vent, nous nous dirigeâmes au Nord, vers la côte, à la hauteur de Winterton-Ness.
A peine avions-nous quitté notre bâtiment depuis un quart d'heure, que nous le vîmes s'enfoncer. Je compris alors ce qu'on entendait par les termes sombrer et couler à fond. Ma vue n'était pas bien nette lorsque les matelots me montrèrent le navire qui paraissait ; et depuis le moment où je fus pirté plutôt que conduit dans le bateau, j'étais resté demi-mort de frayeur pour le présent et pour l'avenir.
BOBINSON CBTJSOÉ
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être marin. — Eh quoi ! Monsieur, lui dis-je, n'irez-vous plus en mer? — C'est autre cliose, dit-il ; c'est mon état, par conséquent mon devoir. Mais puisque vous avez fait ce voyage comme épreuve, vous voyez quel avant-goût le Ciel vous a donné de ce qui vous est
réservé si vous persistez â suivre cette carrière. Peut-être tous ces malheurs nous sont arrivés à cause de vous, de même que Jonas causa la perte du vaisseau de Tarsis. De grâce, continua-t-il, expliquez-moi les motifs qui vous font désirer d'aller en mer. » Je lui dis alors une partie de mon histoire, et, quand j'en fus à la fin, il s'écria, transporté de colère : « Qu'ai-je fait au Ciel pour qu'un pareil misérable soit venu sur mon bord? Je ne voudrais à aucun prix mettre le pied sur le même bâtiment que toi ». Cette explosion était provoquée par l'agitation que sa perte avait produite sur son esprit, et elle le poussa un peu plus loin qu'il ne voulait. Cependant il me parla ensuite très sérieusement, et m'exhorta à retourner près de mon père et à ne point tenter la Providence, visiblement déclarée contre mon projet. « Soyez-en sûr, jeune homme, dit-il, si vous ne revenez point sur vos pas, vous ne trouverez partout que mécomptes et désastres, et les orédictions de votre père s'accompliront à vos
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dépens. » Nous nous séparâmes après ce colloque, et je ne le revis plus. Je ne sais où il alla ; quant à moi, comme j'avais un peu d'argent, je me rendis à Londres par terre, et là, de même que sur la route, j'eus avec moi-même plusieurs luttes sérieuses sur le genre de vie que j'adopterais et sur la question de rentrer à la maison ou de m'embarquer.
A l'égard de mon retour au logis, la honte repoussait les meilleures pensées qui se présentaient à mon esprit, et je me figurai tout d'abord les rires et les moqueries des voisins, et combien j'aurais à rougir non seulement devant mon père et ma mère, mais devant tout le monde. J'ai souvent observé, en des occasions analogues, combien les hommes sont déraisonnables, surtout dans la jeunesse, lorsque, après avoir dévié de la bonne route, ils ont plus de honte du repentir que du péché ; ils ne rougissent point d'une action pour laquelle ils doivent être considérés comme des fous, et ils rougissent d'un retour qui peut seul les faire estimer sages. Je restai quelque temps en cet état d'incertitude sur mon avenir et sur les mesures que j'avais à prendre. Ma répugnance à retourner au logis resta toujours irrésistible, et bientôt le souvenir de ma détresse s'effaça, et avec lui mon faible désir de retour dans mes foyers ; enfin j'en abandonnai tout à fait la pensée, et je cherchai une occasion de m'em» barquer.
Cette influence funeste qui m'entraîna d'abord loin de la maison paternelle, qui m'inspira l'idée téméraire et irréfléchie d'agrandir ma fortune, et grava cette idée si fortement dans mon esprit qu'elle me rendit sourd aux bons avis, aux prières, même aux ordres de mon père ; cette influence, dis-je, quelle que fût sa nature, me jeta dans la plus malencontreuse des entreprises. Je montai à bord d'un vaisseau destiné pour la côte d'Afrique, ou la côte de Guinée, comme l'appellent nos marins.
Mon plus grand malheur dans tous mes voyages fut de refuser de m'enrôler parmi les matelots. J'aurais, il est vrai, dans ce cas, travaillé plus durement que je n'y étais accoutumé ; mais avec le temps je serais devenu pilote, contremaître ou lieutenant, peut-être même patron. Mais j'étais destiné à prendre toujours le pire de tous les partis, et, me voyant de l'argent dans ma poche et de bons habits sur le dos, je m'embarquai toujours comme passager, en sorte que je n'avais rien à faire et n'apprenais rien à bord,
A mon arrivée à Londres, je fus assez heureux pour rencontrer bonne compagnie, chance peu commune pour un jeune homme étourdi et égaré comme je Tétais alors ; car le diable ne manque pas de leur tendre promptement des pièges, et je n'eus pas à combattre ce danger. Ma première connaissance fut le capitaine ou patron d'un
navire qui revenait de la côte de Guinée, et qui, s'étant bien trouvé de son voyage, se disposait à le recommencer. Ce brave homme prit goût à ma conversation, qui alors n'était pas sans quelque agrément, et, sachant que je désirais voir le monde, il me proposa de l'accompagner, me dit qu'il ne m'en coûterait rien, que je partagerais sa table, et que, si je voulais emporter quelques marchandises, je pourrais m'en défaire avantageusement, peut-être même avec un bénéfice propre à m'encourager.
J'acceptai ; je me liai très étroitement avec ce capitaine, homme parfaitement honnête et franc, et j'emportai une petite pacotille qui me produisit beaucoup, grâce à la bienveillance désintéressée de mon ami. J'avais acheté par son conseil pour environ quarante livres sterling de verroteries et autres bagatelles, et j'avais réuni ces fonds à l'aide de quelques-uns de mes parents avec lesquels je correspondais et qui, je le suppose, engagèrent mon père et ma mère à contribuer à ma première aventure.
Ce fut le seul voyage dans lequel je puisse dire que je fus heureux ; et cela, je le dois à l'intégrité de mon ami le capitaine, sous lequel j'acquis une connaissance suffisante de la navigation. J'appris à tenir le journal d'un bâtiment, à noter les observations, toutes choses qu'un marin doit savoir. Il avait autant de plaisir à enseigner que j'en avais à m'instruire ; aussi je devins pendant cette traversée négociant et homme de mer, et je rapportai cinq livres neuf onces d'or en échange de ma pacotille, ce qui me donna à Londres trois cents guinées. Ce succès me remplit de pensées ambitieuses qui complétèrent ma ruine.
Cependant, même en ce voyage, j'eus quelques traverses : entre autres, je ne cessai d'être malade tout le temps de notre séjour en Afrique, l'excessive chaleur m'ayant donné une fièvre violente. Notre commerce, en effet, se faisait le long des côtes, depuis le 15^ degré jusque sous la Ligne.
J'étais donc devenu commerçant sur les côtes de Guinée, et mon ami, pour mon très grand malheur, étant mort peu de temps après son retour, je me décidai à refaire le même voyage et m'embarquai sur son bâtiment, alors commandé par son contremaître. Jamais expédition ne fut plus désastreuse. Je n'avais emporté que la valeur de cent guinées, sur mon pécule nouvellement acquis, et j'en laissai deux cents dans les mains de la veuve de mon ami, laquelle se conduisit très loyalement avec moi.
J'éprouvai de grandes mésaventures. D'abord, en nous dirigeant vers les Canaries, pour passer entre ces îles et la côte d'Afrique, nous fûmes surpris, pendant le crépuscule du matin, par un corsaire
turc de Salé. Il nous donna 1^ chasse à toutes voiles. De notre côté, nous déployâmes toutes les nôtres ; mais le pirate gagnait toujours sur nous, et ne pouvait manquer de nous atteindre en peu d'heures, nous nous préparâmes donc à combattre. Nous avions douze canons, et le forban en avait dix-huit.
Vers trois heures après midi, il était sur nous ; mais comme il nous prit en flanc par méprise, au lieu de nous prendre en poupe comme il en avait l'intention, nous portâmes huit de nos canons du côté attaqué et lâchâmes une bordée qui fit reculer l'assaillant, non toutefois sans qu'il ripostât à notre feu, en joignant à la décharge de ses canons celle de la mousqueterie de deux cents hommes qu'il avait à bord. Pas un de nos gens ne fut atteint, et tous gardèrent leurs rangs bien serrés. Le Turc se prépara à une nouvelle attaque, et nous à la défense ; mais cette fois il nous aborda par l'autre côté, et jeta soixante hommes sur notre pont, lesquels se mirent sur-lechamp à couper et hacher notre voilure et nos agrès.
Nous les reçûmes avec des mousquets, des demi-piques, des grenades et autres armes, et deux fois nous les chassâm.es de notre pont ; enfin, pour abréger cette triste scène, le bâtiment ne pouvant plus tenir la mer et trois de nos hommes ayant été tués et huit autres blessés, nous fûmes forcés de nous rendre, et l'on nous emmena à Salé, petit port de la côte de Barbarie.
Je ne fus pas aussi maltraité par les Maures que je le craignais dans le premier moment, et l'on ne me conduisit point, comme le reste de nos gens, à la résidence de l'empereur, dans l'intérieur du pays ; mais le capitaine me garda pour sa part de la prise, parce que
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j'étais jeune et capable de lui être utile. Ce changement subit, ce passa{?e de la condition d'un négociant à celle d'un misérable esclave m'accabla complètement, et je me rappelai alors le discours prophétique de mon père, qui m'assurait que je serais malheureux et n'aurais personne pour me secourir. Je crus ce moment arrivé, n'imas:inant pas qu'il pût en arriver un pire. Maintenant, pensai-je, la main du ciel s'appesantit sur moi ; je suis perdu sans ressource. Hélas ! ce n'était que le prélude des maux que je devais endurer, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
Mon nouveau patron ou maître m'ayant conduit à son logis, j'espérais qu'il m'emmènerait avec lui quand il irait en mer, et je pensais qu'un jour ou l'autre il serait pris par quelque vaisseau de guerre espagnol ou portugais, et que je recouvrerais ma liberté. Je me trompai en cela ; car, lorsqu'il s'embarquait, il me laissait chez lui pour surveiller son petit jardin et remplir les devoirs ordinaires des esclaves dans sa maison ; et, lorsqu'il revenait de croisière, il me faisait coucher dans la cabine de son bâtiment, afin de le tenir en ordre.
Je ne songeais qu'à trouver le moyen de m'échapper ; mais il ne s'en présentait pas un seul qui fût praticable. Je ne pouvais confier à personne mes projets, soit pour les faciliter, soit pour s'y associer, puisqu'une se trouvait parmi mes compagnons aucun esclave anglais, irlandais ou écossais. Ainsi pendant deux ans, bien que l'idée de fuir me restât toujours comme une espérance de salut éloignée, je n'entrevis aucune chance favorable à mon dessein.
Au bout de ces deux années, une circonstance singulière me remit en tête mes premiers projets de fuite. Mon maître resta une fois plus longtemps que de coutume sans se remettre en course, faute d'argent, à ce qu'on disait ; et pendant cet intervalle il allait, une ou deux fois par semaine, plus souvent même quand le temps était beau, pêcher dans la rade avec la pinasse. Il me prenait toujours avec lui dans ses excursions, ainsi qu'un petit Maure qui tenait la rame ; et tous les deux nous tâchions de divertir le patron. Comme j'étais adroit et heureux à la pêche, mon maître m'envoyait quelquefois, avec un de ses parents et le petit Maure, pêcher un plat de poissons quand il en avait besoin.
Une fois, nous étions partis pour la pêche par une matinée sèche et calme, et tout à coup il s'éleva un brouillard tellement épais, que nous perdîmes de vue la côte, dont nous étions éloignés à peine d'une demi-lieue. Naviguant à l'aventure, nous travaillâmes rudement à la rame tout le jour et toute la nuit ; et, quand le soleil se leva, nous vîmes qu'au lieu de pousser au rivage, nous avions poussé au large, et que déjà nous nous trouvions à deux lieues de terre.
Cependant nous rentrâmes sans la moindre avarie, mais non sans peine et sans danger ; de plus, nous étions tous affamés.
Averti par cet accident, notre patron résolut de ne plus s'exposer ainsi, et comme il avait à sa disposition le long bateau de la prise anglaise, il le fit arranger, ne voulant plus aller à la pêche sans être pourvu d'une boussole et de quelques provisions. Il ordonna au charpentier de son vaisseau (un esclave anglais comme moi) de construire au milieu du bateau une petite cabine semblable à celle d'une berge, en ménageant par derrière la place d'un homme pour diriger la grande voile, et, par devant, un espace suffisant pour que deux autres hommes pussent manœuvrer.
Cette embarcation allait avec ce que nous appelons une voile latine ou triangulaire ; la vergue s'inclinait sur le toit de la cabine, dans laquelle le patron pouvait tenir avec deux esclaves, son lit, une table, de petites armoires contenant des bouteilles de la liqueur qu'il jugeait à propos de boire, son pain, son riz et son café.
Nous allions souvent à la pêche dans ce bateau, et, comme j'étais
plus habile que mon maître à cet exercice, il n'y allait jamais sans
moi. Il devait un jour faire une partie de promenade ou de pêche,
avec deux ou trois personnages d'une certaine distinction, dans la
ville, et pour lesquels il avait fait de grands préparatifs. Dès la
veille, j'avais eu l'ordre de porter dans la barque plus de provisions
qu'à l'ordinaire, et, de plus, de la poudre et des dragées prises dans la
sainte-barbe du vaisseau du patron, parce qu'il voulait aussi chasser.
Jfti'exécutai ces ordres, et le lendemain matin j'attendais sur le
bateau, bien lavé et toutes ses banderoles déployées, l'arrivée de mon
maître et de ses hôtes, lorsque je vis venir le premier tout seul :
me dit que des circonstances imprévues avaient dérangé son projet
de promenade, et me commanda d'aller avec un rameur et le jeune
garçon pêcher quelques poissons pour ses amis, qui devaient souper
chez lui. En ce moment, mes anciennes idées de fuite se réveillèrent
Hvement dans mon esprit. Je disposais d'un petit bâtiment, et,
çuand mon maître fut parti, je songeai à me préparer non pas à la
pêche, mais à une longue course, sans savoir de quel côté je me
Ungerais ; tous les lieux m'étaient bons, pourvu que je m'éloignasse.
D'abord j'inventai un prétexte pour envoyer le Maure chercher quelque chose à manger pour nous. « Il ne nous convient pas, lui dis-je, de manger du pain de notre maître. » Il me répondit que j'avais raison, et il apporta dans la barque un grand panier de rhousk, sorte de biscuit en usage dans le pays, et trois jarres d'eau fraîche. Je savais où le patron tenait ses bouteilles, que leur forme faisait reconnaître pour avoir été prises sur des vaisseaux anglais z
j'en portai un certain nombre sur le bateau, tandis que le rameur était à terre, afin qu'il crût qu'elles avaient été embarquées pour le maître. Je pris encore à bord un bloc de cire d'environ cent livres.
pour en faire des chandelles, un paquet de petites cordes, une scie, un marteau, une hachette, tous objets utiles, surtout la cire. Je tendis un autre piège à mon camarade, et il s'y laissa prendre fort innocemment. Son nom était Ismael, dont le diminutif est Muley. Je lui dis donc : « Muley, les fusils du patron sont à bord ; si vous pouviez avoir un peu de poudre et de plomb, nous tuerions peut-être pour nous quelques alkamis (espèce de courlis). Vous savez où sont les munitions du canonnier, sur le vaisseau? — Oui, oui, dit-il, et je vais en chercher. » Il apporta en effet du vaisseau une grande poche en cuir contenant au moins une livre et demie de poudre, et une autre remplie de dragées et de menu plomb. Pendant ce temps j'avais trouvé un peu de poudre dans notre cabine, et j'en avais rempli une des bouteilles de l'armoire, après avoir transvasé dans une autre bouteille un reste de liqueur qu'elle contenait.
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Ainsi pourvus des choses les plus nécessaires, nous fîmes voile en apparence pour aller pêcher. On nous connaissait au château situé à l'entrée du port, et l'on ne prit pas garde à nous ; et, sitôt que nous eûmes gagné un mille au large, nous pliâmes la voile pour commencer notre pêche. Le vent était au N.-N.-E., ce qui ne m'était pas favorable. S'il eût été au S., j'aurais facilement gagné la côte d'Espagne, du moins la baie de Cadix. Toutefois ma résolution immuable était de sortir, malgré vent et marée, de ce lieu maudit, et d'abandonner le reste au destin.
Après que nous eûmes péché quelque temps sans rien prendre, car si je sentais du poisson à mon hameçon, je ne cherchais pas à le tirer, je dis à mon compagnon : « Nous ne faisons ici rien qui vaille, le patron sera mécontent, il faut aller plus loin. » Le Maure, ne pensant point à mal, consentit à ma proposition, et, se trouvant en tête de l'embarcation, il déploya les voiles, tandis que je tenais le timon. Nous allâmes à une lieue au large ; alors je pris la position ordinaire pour la pêche, et, donnant le timon au jeune garçon, j'avançai vers le Maure ; je me baissai comme pour ramasser quelque chose derrière lui, et, le prenant par surprise, je passai mon bras autour de sa ceinture et le lançai par-dessus le bord. Il remonta sur l'eau presque au même instant, car il nageait comme un poisson, et il me supplia de le prendre à bord, assurant qu'il irait où je voudrais. Il nageait si vite qu'il aurait eu bientôt regagné le bateau, le vent n'étant pas très fort ; mais j'allai chercher dans la cabine un fusil de chasse et je couchai en joue mon homme, en lui disant : « Je ne vous ai fait aucun mal et ne vous en ferai point, si vous me laissez tranquille. Vous nagez assez bien pour regagner le rivage ; la mer est calme, faites tous vos efforts pour arriver à terre, vous n'aurez rien à craindre de moi ; mais, si vous approchez du bateau, je vous casse la tête. Je suis décidé à me sauver. » Alors il se retourna et nagea vers la côte, qu'il sut atteindre facilement.
Je me serais peut-être décidé à garder cet homme avec moi et à noyer le jeune garçon ; mais il eût été imprudent de m'aventurer avec le premier, qui était aussi fort que moi. Lorsqu'il se fut éloigné, je dis à l'enfant, qui se nommait Xury : « J'aurai soin de vous, Xury, si vous me promettez fidélité ; mais si vous ne voulez pas m'engager votre foi, c'est-à-dire jurer de m'être fidèle, par Mahomet et la barbe de son père, je vous jetterai à la mer comme votre camarade. » Ce garçon me regarda en souriant avec un air de si grande innocence qu'il m'était impossible de me défier de lui. Il jura qu'il me serait fidèle et me suivrait au bout du monde.
Tant que je restai en vue du Maure qui nageait, je dirigeai le
bateau de manière à lui faire supposer que je voulais gagner Tembouchure du détroit ; et c'est ce que tout homme ayant l'usage de sa raison aurait dû faire. En effet, on ne pouvait croire que nous
irions au S., vers des côtes vraiment barbares, où des peuplades entières de noirs viendraient nous entourer dans leurs canots et nous exterminer, où nous ne pourrions débarquer nulle part sans être dévorés par des bêtes sauvages ou des êtres humains encore plus impitoyables qu'elles. ,
Aussitôt que le jour baissa, je changeai de direction et cinglai
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droit au S., en appuyant un peu à l'E., afin de ne pas m'éloi^er trop des côtes. Le vent était frais, la mer tranquille, et je marchai si vite, que le lendemain, quand je pris terre, à trois heures après midi, j'étais au moins à cinquante lieues de Salé, tout à fait hors des domaines de l'empereur de Maroc et de tout autre souverain ; car nous ne vîmes personne.
Cependant la frayeur que j'avais de retomber dans les mains des Maures m'avait empêché de m'arrêter, d'aller à terre ou de jeter l'ancre; et le vent continuant d'être bon pendant cinq jours et passant alors au S., je pensai que si quelques bâtiments me donnaient la chasse, ils seraient forcés de me laisser, et je risquai alors de m'approcher des côtes. Je mis à l'ancre près de l'embouchure d'une petite rivière inconnue, en vue d'une terre également inconnue, où je ne vis personne et ne désirais voir personne, la principale chose dont j'avais besoin étant de l'eau fraîche. Nous entrâmes le soir dans la crique, résolus de gagner la terre à la nage dès qu'il ferait nuit et d'aller à la découverte ; mais quand la nuit fut venue, nous entendîmes un vacarme si épouvantable de hurlements, d'aboiements, de rugissements de bêtes sauvages dont nous ne pouvions reconnaître l'espèce, que le pauvre garçon, mourant de peur, me conjura de ne pas ^débarquer avant le jour. « Eh bien ! dis-je, Xury, j'attendrai le jour ; mais alors nous trouverons peut-être des hommes aussi méchants que ces animaux. — Si nous trouver ces méchants hommes, dit Xury en riant, nous leur envoyer des balles, et eux s'enfuir...» Il avait appris à baragouiner l'anglais en causant avec des esclaves de mon pays. Cependant sa gaieté me fit plaisir, et, pour l'entretenir, je lui donnai un petit verre de la cave de notre maître. Son avis, toutes réflexions faites, me parut bon ; je le suivis. Nous jetâmes l'ancre et restâmes tranquilles toute la nuit ; je dis tranquilles, cependant nous ne pûmes dormir ; car vers deux ou trois heures nous vîmes des bêtes énormes, -auxquelles nous ne pouvions donner de nom, venir sur le rivage et courir dans l'eau en se vautrant et se plongeant comme pour se rafraîchir, et en poussant des cris tellement horribles, que je n'entendis jamais rien de pareil.
Xury fut mortellement effrayé ; je le fus moi-même ; et notre terreur redoubla quand nous entendîmes qu'un de ces monstres nageait vers notre barque. Nous ne pouvions le voir, mais, à son soufile, il était facile de reconnaître que c'était un animal furieux et très puissant. Xury prétendit que c'était un lion, et cela pouvait être en effet. Le pauvre garçon me criait de lever l'ancre et de nous sauver. « Non, dis-je, Xury, nous allongerons seulement notre câble, afin de gagner lie large, et il ne pourra nous suivre. » J'avais à peine prononcé ces ,
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paroles, que je vis l'animal à deux longueurs de rame ; ce qui me surprit un peu. J'entrai sur-le-champ dans la cabine, je pris un fusil, et je tirai sur la bête, qui se retourna à l'instant et regagna le bord. Mais il est impossible de décrire le bruit effroyable qui s'éleva tant sur la rive que plus haut dans la campagne, lorsque je tirai un coup
ue lusil, chose que j'avais toutes raisons de croire nouvelle pour ces animaux. Cela me prouva qu'il n'y avait point de sûreté pour nous à débarquer de nuit sur cette côte, et il était douteux que nous pussions nous y aventurer même le jour ; car nous avions autant de dangers à craindre des sauvages que des lions et des tigres ; du moins nous avions également peur des uns et des autres.
Quoi qu'il dût arriver, néanmoins, il fallait descendre à terre pour avoir de l'eau, puisqu'il ne nous en restait pas une pinte ; la question était de savoir où la chercher. Xury me dit que, si je voulais qu'il descendît à terre avec une des jarres, il trouverait de l'eau fraîche s'il y en avait, et m'en rapporterait. Je lui demandai pourquoi il voulait aller à terre, au lieu de m'y laisser aller et de rester dans le bateau, et sa réponse affectueuse me le fit aimer chèrement pour toujours. « Si les hommes sauvages viennent, dit-il, eux manger moi, et vous partir. — Eh bien, Xury, dis-je, nous irons tous les deux, et si les sauvages viennent, nous les tuerons, et ils ne mangeront ni vous ni
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moi. » Je donnai à Xury un morceau de biscuit et un demi-verre de ces liqueurs du patron desquelles j'ai déjà parlé ; nous approchâmes de la côte, et, trouvant un endroit favorable, nous gagnâmes la terre en marchant dans l'eau, chargés de nos armes et d'une jarre. Je ne voulais pas m'éloigner du bateau, parce que je craignais les sauvages qui pouvaient descendre la rivière dans des canots. Cependant mon petit compagnon aperçut un terrain bas, à une certaine distance; il s'élança de ce côté; mais presque aussitôtilrevint en courant. Je le crus poursuivi par quelque sauvage ou quelque bête, et je volai à
son secours ; lorsque je fus près de lui, je vis qu'il portait suspendu à son dos un animal qu'il avait tué. C'était une sorte de lièvre différent des nôtres seulement par la couleur du poil et la longueur des pattes. C'était pour nous une bonne aventure ; car ce gibier nous fournit un repas excellent. Mais Xury se réjouissait surtout d'avoir trouvé de l'eau fraîche et point d'hommes sauvages. Peu après nous découvrîmes que nous n'avions pas besoin de prendre tant de peine pour avoir de l'eau fraîche ; car nous trouvâmes l'eau douce à la marée basse, en avançant dans la baie. Nous remplîmes nos jarres, nous
èuut^ - ' ^:/4%.
Nous pûmes distinguer qu'ils étaient noirs et entièrement nus. Une fois je fus tenté de débarquer et de les aborder ; mais mon fidèle et prudent conseiller Xury me dit que nous ferions mieux de ne pas aller à terre. Cependant je me rapprochai du rivage afin de pouvoir communiquer avec ces gens, qui nous suivirent assez longtemps en courant le long de la côte.
J'observai qu'ils étaient sans armes, excepté un seul homme, qui portait un long bâton mince ; Xury m'assura que c'était une lance que ces Nègres jettent en visant très juste à de grandes distances. Je me tins, en conséquence, à un éloignement raisonnable des Noirs ; mais je leur parlai par signes, m'efforçant surtout de leur faire entendre que nous désirions avoir quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter mon bateau et qu'ils iraient chercher ce que je demandais. Alors je calai et me rapprochai du rivage. Deux de ces hommes s'éloignèrent en courant, et une demi-heure après ils revinrent, apportant deux morceaux de viande sèche et du grain probablement produit dans le pays. Nous ne connaissions ni cette viande ni ce grain; néanmoins nous les aurions acceptés volontiers si nous avions su comment les avoir sans nous aventurer au milieu des Nègres; ceux-ci paraissaient aussi effrayés que nous ; mais enfin ils trouvèrent moyen de concilier la sûreté de tous. Ils déposèrent les provisions sur le rivage, puis ils s'en allèrent très loin, et attendirent que nous les eussions prises ; alors ils revinrent au bord de la mer.
Nous leur fîmes des signes de remerciment, n'ayant aucune autre récompense à leur offrir ; mais au même instant il se présenta une occasion de leur rendre un service signalé. Deux énormes bêtes, l'une poursuivant l'autre, descendirent des montagnes vers la mer. Nous ne pouvions deviner quelmouvementprovoquaitcettecoursefurieuse, ni si l'apparition de ces animaux était ordinaire ou étrange. Je crois plutôt cependant que le cas était rare : d'abord parce que les animaux féroces ne sortent pas en général avant la nuit ; ensuite, parce que les Noirs furent excessivement effrayés, surtout les femmes. L'homme qui portait une lance ne chercha point à s'enfuir, mais tout le reste se sauva ; et cependant les deux bêtes continuèrent à courir du côté de la mer sans songer à attaquer les Nègres, et se plongèrent dans l'eau, comme si elles fussent venues là pour prendre le plaisir du bain.
Enfin l'une d'elles se rapprocha de notre barque. Je m'y attendais, et m'étais préparé à la recevoir, en chargeant promptement mon fusil et en ordonnant à Xury de charger les deux autres. Aussitôt que l'animal fut à ma portée, je fis feu et je le touchai droit à la tête. Il tomba dans l'eau, reparut un moment après, plongea et remonta plusieurs fois, paraissant lutter contre la mort. En effet, le sang qui
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coulait de sa blessure, joint à la sulîocation, le fit mourir avant d'avoir pu gagner le bord.
Il est impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres Nègres au bruit et à la lueur de mon coup de fusil. Plusieurs faillirent mourir de peur et tombèrent évanouis. Mais quand ils virent l'animal tué et enfoncé dans l'eau, et que je les invitai, par signes, à revenir sur le rivage, ils reprirent courage et cherchèrent le corps. Le sang qui teignait l'eau me fit découvrir la place où il était ; je l'entourai d'une corde et la jetai ensuite aux Nègres, qui le traînèrent sur la grève. C'était un léopard remarquablement tacheté et d'une rare beauté. Les Noirs levaient les mains au ciel en admiration de mon exploit.
L'autre animal, effrayé par la flamme et la détonation du fusil, gagna la terre à la nasre^ courut droit aux montagnes d'où ils étaient
venus tous les deux. Je ne le vis pas d'assez près pour reconnaître son espèce. Je voyais clairement que les Nègres désiraient manger la chair du léopard, et j'étais très disposé à leur en faire présent. Quand je leur fis signe de le prendre, ils semblèrent extrêmement reconnaissants et se mirent sur-le-champ à le dépecer. Ils enlevèrent la peau avec un morceau de bois aigu, aussi promptement, plui
promptement même que nous ne l'aurions pu faire avec nos couteaux ; ensuite ils me présentèrent quelques parties de la chair, que je refusai, en leur exprimant le désir de leur laisser le tout. Je demandai seulement la peau, et ils me la donnèrent en y joignant un supplément de provisions, que je pris sans trop savoir si je pourrais en faire usage. Alors je leur demandai, toujours par signes, de nous procurer de l'eau, et, pour cela, je leur tendis une de nos jarres en la tenant renversée, afin de montrer qu'elle était vide et que nous avions besoin de la remplir.
A l'instant, ils appelèrent quelques-uns des leurs qui n'étaient pas venus sur la rive, et, peu de temps après, deux femmes arrivèrent apportant un grand vase de terre probablement cuite au soleil; il fut déposé sur la plage, de même que l'avaient été les aliments, et j'envoyai Xury remplir nos trois jarres de l'eau contenue dans le vase. Les femmes étaient aussi complètement nues que les hommes.
Je me trouvai donc pourvu de racines et d'une sorte de blé, et d'eau potable. Alors je pris congé de mes amis les Nègres, et je suivis encore la même direction pendant environ dix jours, sans essayer d'aborder la côte. Je vis enfin la terre avancer dans la mer, à quatre ou cinq lieues en face de moi. La mer était calme ; je pris un long détour, afin de doubler cette pointe, et, en naviguant à deux lieues de terre, je pus distinguer l'autre rive du cap, et j'en conclus, je pense avec raison, que c'était le cap Vert, et les îles que j'apercevais au loin celles auxquelles ce cap donne son nom. Toutefois je ne savais si je devais tenter de les atteindre ; car je pouvais être surpris par une rafale avant d'avoir pu gagner la moins éloignée.
Dans cette perplexité, je rentrai dans la cabine, où je m'assis tout pensif, laissant le gouvernail à Xury, quand tout à coup il me cria : « Maître, un vaisseau, une voile ! » Et le pauvre garçon mourait de peur, imaginant que ce vaisseau appartenait à notre patron et qu'il était envoyé après nous. Mais je savais trop bien que nous étions hors de sa portée, et, sortant de la cabine, non seulement je distinguai le navire, mais encore je pus le reconnaître pour un bâtiment portugais. Je le crus d'abord destiné à la traite des Nègres sur la côte de Guinée ; cependant, lorsque j'observai son cours, je vis qu'il avait un autre but et que probablement il n'approcherait pas davantage de la terre. Je me déterminai donc à m'avancer au large, le plus possible, pour tâcher de me faire remarquer par ce navire. Je vis bientôt que, même en déployant toutes mes voiles, je ne pourrais me trouver sur sa ligne et qu'il passerait sans apercevoir mes signaux; mais j'étais réduit à la dernière extrémité : il fallait encore tenter cette chance ; je fis les plus grands efforts, et je commençais à désespérer de leur
succès, quand les gens du vaisseau m'aperçurent, à ce qu'il paraît, avec leurs lunettes.? Ils pensèrent que nous appartenions à un vaisseau européen qui s'était perdu, et aussitôt ils diminuèrent de voiles pour nous laisser arriver. Encouragé par cette vue, je me servis du pavillon de mon maître, que j'avais à bord, pour faire un signal de détresse: puis je tirai un coup de fusil. Les deux signaux, le pavillon et la fumée du coup de fusil furent aperçus ; mais la détonation du dernier ne fut pas entendue. Le navire s'arrêta pour m'attendre, et je le rejoignis au bout de trois heures.
On me demanda qui j'étais, en portugais, en espagnol et en français ; mais je n'entendais aucune de ces langues ; enfin un tailleur écossais qui se trouvait à bord me parla anglais, et je lui répondis que je m'étais échappé de l'esclavage des Maures de Salé. Alors je fus invité à monter sur le bâtiment, où l'on m'accueillit avec bonté, moi et mon bagage.
Ce fut pour moi une joie inexprimable de me voir délivré d'une situation qui me semblait la plus malheureuse du monde et presque sans espoir. Pour montrer ma reconnaissance au capitaine, je voulais lui donner tout ce que je possédais ; mais il me répondit avec beaucoup de générosité qu'il ne voulait rien accepter et qu'il me rendrait tout ce qui m'appartenait en arrivant au Brésil. « Je vous ai secouru, disait-il, comme je voudrais que l'on me secourût en pareil cas ; de plus, si je vous menais au Brésil en vous privant de tout ce que vous avez, vous péririez de misère en ce pays, si éloigné du vôtre, et je compromettrais ainsi votre vie après l'avoir sauvée. Non, non, senhor Inglese (monsieur l'Anglais), je vous conduirai jusqu'à ma destination par pure charité, et les choses que vous m'offrez serviront à votre subsistance au Brésil et aux frais de votre retour. » S'il se montra plein d'humanité en me parlant ainsi, l'exécution littérale de ses promesses me prouva également sa parfaite loyauté. Il défendit à ses matelots de toucher à mes efïets ; il les prit sous sa protection et en fit un inventaire exact, pour me les rendre à notre débarquement, n'oubliant pas même les jarres de terre.
Il me proposa d'acheter mon baleau, qui était très bon, et me demanda combien je voulais en avoir. Je répondis qu'il avait agi envers moi avec trop de bonté sous tous les rapports, pour que je lui demandasse aucune rétribution pour mon bateau, et qu'il était à son service. Il refusa, et dit qu'il me donnerait un billet de quatre-vingts pièces de huit, payable au Brésil, et qu'une fois là, si je trouvais à me défaire du bateau à de meilleures conditions, il me le remettrait. Il m'offrit en outre soixante pièces pour mon petit Maure. Je me sentis une grande répugnance à prendre cet argent ; non que je fusse fâ-
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ché de donner Xury au capitaine ; mais j'avais du regret de vendre la liberté de ce pauvre garçon, qui m'avait aidé avec tant de zèle à recouvrer la mienne. Le capitaine, auquel j'avouai mes scrupules, les approuva, et me proposa un arrangement qui pouvait tout aplanir ; c'était de s'engager par écrit à rendre la liberté, à Xury au bout de dix ans, s'il se faisait chrétien. Xury parut satisiait de cette convention, et je le remis entre les mains de son nouveau maître.
Après une heureuse traversée de vingt-neuf jours, nous arrivâmes dans la baie de Tous-les-Saints, et c'est ainsi que je fus délivré de la plus malheureuse des conditions humaines. Maintenant il me fallait songer à mon avenir. Je ne puis louer trop hautement la conduite du capitaine envers moi. Il ne demanda rien pour mon passage ; il me donna vingt ducats de la peau du léopard, et quarante de celle du lion ; le reste de mes effets me fut rendu, et il acheta tout ce que je
voulus vendre, par exemple, les liqueurs, deux fusils et le reste du bloc de cire ; enfin ma cargaison me produisit environ deux cent vingts pièces, et je débarquai au Brésil, muni de ce capital.
Peu de jours après, le capitaine me logea dans la maison d'un homme aussi bon et aussi honnête que lui ; cet homme exploitait un engenho, c'est-à-dire une plantation et une usine à sucre. Je demeurai chez lui quelque temps, et cela me donna l'occasion de m'instruire
des procédés employés à la culture et à la fabrication du sucre. Je remarquai aussi la douce vie que menaient les planteurs, et les fortunes rapides qu'ils faisaient, et cela me donna l'envie de solliciter une licence et de devenir planteur en ce pays. J'avisai aux moyens de faire venir mon argent de Londres ; j'obtins une sorte de lettre de naturalisation, j'achetai la quantité de terre que je pouvais payer, et je formai le plan d'un établissement proportionné au capital que je me proposais de tirer d'Angleterre.
J'avais un voisin né à Lisbonne, de parents anglais, qui se nommait Wells et se trouvait en des circonstances analogues aux miennes. Je l'appelle voisin, parce que sa plantation était contiguë à la mienne, et que nous vivions très cordialement ensemble. Mes fonds, comme les siens, étaient peu considérables^ et nos efforts, pendant deux ans, tendirent à gagner de quoi vivre, non à faire fortune. Cependant nous commençâmes à nous agrandir et à mettre nos possessions en bon ordre ; et, dans la troisième année, nous plantâmes un peu de tabac et disposâmes chacun un grand terrain pour y planter des cannes l'année suivante. Mais nous manquions de bras pour nous aider, et je sentis alors plus que jamais combien j'avais eu tort de me séparer de mon petit Maure.
Mais, hélas ! une faute semblable n'était pas chose étonnante pour moi, qui ne sus jamais bien faire. Le passé était sans remède ; il fallait aller en avant. Je m'étais adonné à une occupation totalement contraire à mon humeur, au genre de vie qui faisait mes délices, et pour lequel j'avais quitté la maison de mon père et rejeté ses bons avis ; je visais maintenant à cet état mitoyen ou à ce degré le plus élevé de la dernière classe que mon père m'avait jadis recommandé, et je me disais souvent : Si je réussis enfin à me placer dans cette situation, je n'aurai fait que ce qui m'aurait sans doute été plus facile en restant dans mon pays. Je me serais ainsi épargné tous les maux que j'ai soufferts et ceux que je souffrirai encore loin de mes parents, de mes amis, parmi des étrangers et des sauvages, en des contrées où l'on n'entend jamais parler de ces parties du monde où il existe des êtres qui me connaissent et peuvent prendre intérêt à mon sort.
En considérant ma position, je me livrais donc aux regrets les plus amers. Je n'avais personne avec qui je pusse causer, excepté de temps en temps ce voisin dont j'ai parlé. Il me fallait faire par mes mains tout ce qui m'était nécessaire, et je comparais mon état à celui d'un homme jeté dans une île déserte. Combien j'étais injuste en cela! ei combien ce qui m'arriva par la suite fut un châtiment mérité ! Les hommes devraient toujours craindre, alors qu'ils comparent leur situation à d'autres réellement plus fâcheuses, que le Ciel ne les oblige
à échanger l'une pour les autres, et ne leur prouve par expérience la folie de leurs plaintes précédentes. Ce fut un acte de justice de la Providence qui me relégua dans cette île déserte, à laquelle j'assimilais mon habitation au Brésil, où je serais devenu riche et heureux en continuant mes travaux.
J'avais déjà pris quelques mesures pour mon établissement, quand mon bon ami le capitaine se disposa à repartir, après avoir attendu près de trois mois un chargement. Je lui parlai du petit pécule que j'avais laissé à Londres, et il me donna ce bienveillant et sincère conseil : « Senhor Inglese (il me nommait toujours ainsi), donnez-moi votre procuration en bonne forme, joignez-y une lettre pour le dépositaire de vos fonds à Londres, dans laquelle vous lui direz de les faire passer à Lisbonne, à l'adresse que je vous indiquerai, après les avoir convertis en marchandises de débit en ce pays-ci. Je vous les rapport erai, s'il plaît à Dieu, à mon retour : cependant, comme les afïaires humaines sont sujettes à mille désastres, à mille changements, ne donnez vos ordres que pour cent livres sterling, ce qui fait la moitié de votre capital ; hasardez seulement cette moitié, du moins l'autre vous restera. »
Je suivis cet excellent conseil, donné avec tant de franchise et d'amitié que je ne pouvais douter que ce ne fût le meilleur parti à prendre. J'écrivis la lettre pour la dame aux mains de laquelle j'avais laissé mon argent, et je fis dresser la procuration pour le Portugais. Je contai à cette veuve du capitaine anglais toutes mes aventures, mon esclavage, ma fuite, ma rencontre avec le capitaine portugais, la noble conduite de ce dernier envers moi, et ma situation actuelle ; j'ajoutai à ce récit les instructions nécessaires pour l'envoi de mes fonds. En arrivant à Lisbonne, mon obligeant ami trouva moyen de faire passer, par des négociants anglais établis dans cette ville, ma dépêche et tous les détails de mon histoire à un négociant de Londres, qui transmit le tout à la veuve. Celle-ci non seulement remit l'argent demandé, mais y joignit de plus un beau présent pour le capitaine, en récompense de son humanité.
Le négociant de Londres acheta, pour la valeur de mes cent livres, des marchandises indiquées par le capitaine et les envoya directement à Lisbonne ; de là, le bon Portugais me les rapporta au Brésil, en y ajoutant (de son chef, car j'étais trop novice dans mon métier pour songer à ce qui m'était nécessaire) toutes sortes d'instruments qui me furent très utiles pour ma plantation.
Quand cette cargaison m'arriva, je crus ma fortune faite. Ce fut réellement une agréable surprise. Mon excellent intendant le capitaine avait employé les cinq livres sterling dont mon amie lui avait fait
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présent à m'acheter un serviteur qu'il avait engagé pour six ans ; et il ne voulut accepter de moi qu'un peu de tabac, parce que c'était un produit de ma terre. Ce ne fut pas tout. Mes marchandises étant des objets de manufacture anglaise, telles que draps, étoffes de coton et autres articles de grande valeur au Brésil, je les vendis très avanta-
geusement, et j'en tirai presque quatre fois le montant du premier achat. Ainsi les progrès de ma culture laissèrent loin de moi mon pauvre voisin. Ma première opération fut de faire l'empiète d'un Nègre et de louer un domestique européen, outre celui que le capitaine m'avait amené de Lisbonne.
Mais l'excès de la prospérité est souvent le chemin qui nous conduit à l'infortune. Il en fut ainsi pour moi. J'obtins de grands succès l'année suivante : je récoltai cinquante rouleaux de tabac, sans compter ce qui me servit à échanger avec mes voisins les choses nécessaires à la vie. Ces cinquante rouleaux, pesant chacun cent livres, furent préparés et emmagasinés en attendant le départ de la flotte pour Lisbonne. Cependant, à mesure que mes affaires s'étendaient, ma tête se remplissait de ces projets qui ruinent si fréquemment les gens les plus habiles. Certes je pouvais, en restant dans la sphère où je me trouvais, arriver à tous les avantages pour lesquels mon père m'avait 8i sérieusement conseillé une vie tranquille et retirée, avantages qui.
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selon un raisonnement juste et sensé, se rencontrent presque toujours dans un état mitoyen. Mais un autre sort m'attendait : je devais encore être l'instrument de mon malheur ; je devais sentir tout à loisir, pendant ma future détresse, que mes infortunes étaient venues de mon obstination à suivre une humeur folle et vagabonde, en abandonnant la plus claire perspective d'avancement, la carrière dans laquelle la Providence m'offrait les chances les plus heureuses par l'accomplissement de mes devoirs.
De même que j'avais déjà échappé à l'autorité de mes parents, je ne fus pas content que je n'eusse abandonné les espérances de richesses que me donnait ma plantation, pour me livrer à un désir immodéré d'élévation rapide. Ainsi je me précipitai une seconde fois dans la plus profonde misère où jamais homme soit tombé, et au delà de laquelle la force humaine ne pourrait résister.
Pour décrire dans l'ordre convenable les particularités de cette période de mon histoire, je dois dire d'abord que j'étais établi depuis quatre ans au Brésil et que mes affaires commençaient à prospérer. Non seulement j'avais appris la langue du pays, mais en outre je m'étais fait des connaissances et des amis parmi les planteurs et les marchands de San-Salvador, le port le plus voisin de ma plantation. Dans mes entretiens avec eux, j'avais souvent parlé de mes voyages à la côte de Guinée, de la manière de commercer avec les Nègres en ces parages, et de la facilité avec laquelle, pour des bagatelles comme des colliers de verre, des couteaux, des ciseaux, des haches, des morceaux de miroir et autres choses semblables, on peut y acheter de la poudre d'or, des grains de Guinée, des dents d'éléphant et mille autres objets, et de plus un grand nombre de Nègres pour le service.
Ils écoutaient mes discours sur ces sujets avec beaucoup d'intérêt, surtout la partie relative au commerce des Nègres, alors peu suivi dans les domaines de l'Espagne et du Portugal, parce qu'il fallait obtenir des privilèges pour s'y livrer ; ce qui empêchait la masse du public d'y prendre part, et rendait les Nègres très rares et très chers.
Un jour, me trouvant avec ces négociants et ces planteurs, la conversation sur les matières susdites fut suivie très chaudement, et le lendemain matin trois d'entre eux vinrent chez moi et me dirent qu'ils avaient mûrement réfléchi à ce que je leur avais conté la veille, et qu'ils allaient me faire une proposition, en me priant toutefois de la tenir secrète. Ils avaient le projet de fréter un navire pour la côle de Guinée. Tous les trois avaient des plantations ainsi que moi, et leurs progrès étaient matériellement arrêtés par le manque de bras. Ils n'avaient pas l'intention de faire le commerce des Nègres, puis-
qu'ils n'auraient pu les vendre publiquement ; ils voulaient faire un seul voyage en Afrique, ramener des esclaves, les débarquer furtivement et les distribuer par égales portions sur leurs plantations respectives. Il s'agissait pour eux de savoir si je consentais à être leur subrécargue sur le bâtiment et à conduire la traite en Guinée ; ils m'offraient en récompense une part égale des Nègres, sans avoir avancé aucun argent.
C'était une proposition séduisante, Il faut l'avouer, pour un homme qui n'aurait pas eu à surveiller un établissement et une plantation en bon chemin de s'agrandir et d'une valeur déjà très importante. Pour moi, j'étais en passe de me voir, au bout de trois à quatre ans, et sans aucun effort, à la tête d'une exploitation qui vaudrait au moins trois à quatre mille guinées, d'après l'extension naturelle qu'elle devait prendre et en l'augmentant de plus de cent guinées que j'avais laissées à Londres. Un voyage semblable étaitdonc, dans ma position, de la plus haute imprudence.
Mais j'étais né pour me détruire moi-même, et je ne fus pas plus maître de résister à cette offre que je ne l'avais été de réprimer mes désirs insensés, quand mon père me donna de si bons avis, en pure perte. En un mot, je répondis que j'étais prêt à partir, pourvu que
mes commettants prissent l'engagement de surveiller ma plantation en mon absence, et de la remettre à ceux que je désignerais si je venais à périr. Ils s'engagèrent par des actes en bonne forme à remplir mes intentions. Je fis un testament par lequel je disposais, en cas de mort, de ma plantation et de mes effets, instituant mon légataire universel le capitaine portugais qui m'avait sauvé la vie, à la charge, en acceptant pour lui-même la moitié du produit de mes biens, de faire passer l'autre moitié en Angleterre. Bref, je pris les mesures les plus sages pour la conservation de ce que je possédais, et si j'avais employé la moitié de ces calculs à mieux juger l'entreprise dans laquelle j'entrais, je n'aurais pas abandonné des affaires en si bon train pour m'aventurer dans un voyage soumis aux hasards communs de la mer, sans compter les inconvénients qu'il entraînait pour ma position particulière.
J'étais emporté par la fougue de mon imagination et sourd à la voix de la prudence. Le navire fut préparé, la cargaison fournie, et tous les arrangements conclus à l'amiable entre les associés. Ainsi je m'embarquai encore dans une mauvaise heure, le l®'^ septembre 1659, anniversaire du jour où, huit ans auparavant, j'avais quitté mes parents et m'étais embarqué à Hull, bravant l'autorité paternelle et me faisant l'artisan de mon malheur. Notre bâtiment était d'environ 120 tonneaux ; il portait six canons et quatorze hommes, y compris le capitaine, son mousse et moi. Nous n'étions pas pesamment chargés, nos marchandises se composant d'obiets propres à faire des échanges avec les Nègres, tels que des perles de verre, des coquilles, de petits miroirs, et toutes sortes d'ustensiles communs.
Le même jour où je me rendis à bord, nous mîmes à la voile, en gouvernant au N. le long de la côte, dans l'intention de nous avancer vers celle d'Afrique, lorsque nous serions à 12 degrés de latitude N., ce qui était, à ce qu'il semble, la direction que l'on devait prendre dans cette saison. Nous eûmes un très beau temps, bien qu'il fût excessivement chaud, tant que nous longeâmes la côte à la hauteur du cap Saint-Augustin, où nous perdîmes de vue la terre. Nous doublâmes ce cap, comme si nous voulions gagner l'île de Fernando de Noronha ; mais nous la laissâmes à l'E. et continuâmes notre route au N.-E.-quart-N. Après douze jours de navigation, nous passâmes la ligne, étant alors, selon nos dernières observations, à 7 degrés 22 minutes de latitude N. Là, nous fûmes accueillis par un violent ouragan, qui nous désorienta complètement. D'abord il souffla du S.-E., puis il tourna au N.-O., et, se fixant ensuite au N.-E., il devint d'une telle puissance que, pendant douze jours de suite, nous fûmes
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forcés de dériver au gré de cette tempête furieuse. Je n'ai pas besoin de dire que je m'attendais à être englouti à tous moments tant que l'orage continua ; et pas un de nous, en effet, n'espérait échapper à la mort. Outre les terreurs mortelles que nous faisait éprouver l'ouragan, nous avions à regretter trois des nôtres : un de nos hommes mourut de la fièvre chaude ; deux autres, dont le mousse, furent emportés par une lame d'eau. Vers le douzième jour, le temps devint un peu moins rude ; le patron s'orienta de son mieux, et trouva que nous étions à environ 11 degrés de latitude N., mais à 22 degrés de longitude à rO. du cap Saint-Augustin. Nous aurions été ainsi jetés sur la côte de la Guyane, ou partie septentrionale du Brésil, au delà de la rivière des Amazones et non loin de l'Orénoque, vulgairement la Grande-Rivière. Le capitaine me consulta sur la route qu'il fallait prendre avec un navire presque hors de service et faisant eau sur plusieurs points : son avis, à lui, était de retourner droit à la côte d'où nous étions partis.
Je fus positivement d'un avis contraire. Alors nous jetâmes les yeux sur une carte marine de l'Amérique, et nous vîmes que nous ne pouvions espérer d'atteindre une terre habitée, où nous serions secourus, avant d'être dans ia mer des Caraïbes. Nous nous diriireâmes donc vers ies Barbades, ce qui nous était facile, en nous tenant assez au large pour éviter d'entrer dans le golfe du Mexique. Quinze jours de navigation pouvaient nous suffire pour arriver aux iles Caraïbes, et, de toute manière, il nous était impossible de faire notre voyage sur la côte d'Afrique, sans avoir reçu quelques secours et pour notre bâtiment et pour nous-mêmes.
Dans cette vue, changeant de cours, nous avançâmes au N.-O.quart-0., pour gagner une de nos îles, où j'espérais trouver des secours ; mais le sort voulait nous conduire ailleurs ; et lorsque nous fûmes à 14 degrés 15 minutes de latitude, un second orage nous emporta vers l'O. avec autant d'impétuosité que le premier et nous jeta hors de toutes les voies fréquentées par les peuples civilisés. Sûrs que si nous échappions aux dangers de la mer, ce serait pour être dévorés par des sauvages, nous dîmes adieu à notre pays, que nous ne devions jamais revoir. Au milieu de cette détresse, le vent continuant de souffler avec violence, un de nos matelots cria tout à coup, à la pointe du jour : « Terre ! terre ! » A peine étions-nous tous sortis de la cabine, avec l'espoir de reconnaître dans quelle partie du monde nous nous trouvions, que le navire donna contre un banc de sable, el son mouvement étant ainsi arrêté, les vagues l'assaillirent d'une si terrible manière, que nous nous crûmes au moment de périr, et que chacun se réfugia dans ses quartiers pour se mettre à l'abri
des lames. Ceux qui n'ont pas été en de pareilles situations ne peuvent se figurer la consternation profonde dans laquelle nous étions plongés. Nous ne savions sur quelle terre nous étions jetés :si c'était une île, ou une partie de continent, un lieu habité ou désert. La furie du vent était encore très grande, bien qu'elle eût un instant paru diminuer ; mais le navire ne pouvait tenir plus de quelques minutes sans se briser, à moins que le vent, par une sorte de miracle, ne changeât subitement. Enfin nous étions tous assis, nous regardant les uns les autres, attendant la mort et nous préparant à notre passage dans l'autre monde ; car il n'y avait plus rien ou presque rien à faire pour nous en celui-ci. Une seule chose nous donnait une ombre d'espoir : le bâtiment était encore entier, et le patron observa que le vent commençait à tomber.
Mais, bien qu'il s'apaisât en effet, le navire était engravé trop profondément pour qu'on pût espérer de le remettre à flot. Notre position était affreuse, et il ne nous restait plus qu'à sauver notre vie comme nous pourrions. Avant la tempête, nous avions un bateau sous notre poupe ; mais d'abord il s'était brisé contre le gouvernail ; ensuite, ses amarres s'étant rompues, il avait été emporté par les flots. Il nous restait à bord la chaloupe ; mais comment la lancer à la mer? Cependant il n'y avait pas à balancer ; le navire pouvait s'ouvrir à chaque minute, quelques-uns même assuraient que c'était déjà fait.
Dans cette détresse, le patron, aidé par le reste de l'équipage, prit la chaloupe et la lança par-dessus le bord. Nous y entrâmes tous et nous nous abandonnâmes, onze hommes que nous étions, à la grâce de Dieu, sur les flots encore très agités ; car, sans être aussi furieuse qu'elle l'avait été, la mer s'élevait à des hauteurs effrayantes contre le rivage ; on pouvait la nommer, suivant l'expression des Hollandais, den wild zee, la mer sauvage.
Notre cas était vraiment déplorable. Avec une mer aussi grosse, nous voyions trop bien que notre bateau ne pouvait tenir longtemps et que nous serions infailliblement noyés. Nous n'avions point de voiles, et nous en aurions eu qu'elles n'auraient pu nous servir. Ainsi nous nous avancions vers la terre, le cœur serré comme des condamnés qui marchent au supplice. Nous savions que le bateau, en approchant du rivage, serait brisé en mille pièces par la force des vagues. Toutefois nous recommandâmes nos âmes à Dieu avec une profonde componction, et, comme le vent nous poussait à la rive, nous hâtâmes notre destruction de nos propres mains en ramant de toutes nos forces en ce sens.
Qu'était ce rivage? était-il élevé ou plat? étaient-ce des rochers ou des sables? Nous l'ignorions absolument. Le seul espoir que nous pou-
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vions raisonnablement conserver était d'arriver à une baie, ou à l'embouchure de quelque rivière, et d'y entrer par une chance de bonheur extraordinaire, ou bien de trouver à l'abri de quelque saillie de la côte une mer plus tranquille.
Cependant rien de tout cela ne s'offrait à nos yeux, et, à mesure que nous approchions de la terre, elle nous apparaissait plus terrible, plus dangereuse que la mer.
Après avoir navigué ou plutôt dérivé l'espace d'une lieue, suivant nos calculs, une vague furieuse, haute comme une montagne, vint, en roulant derrière notre barque, nous annoncer le coup de grâce. Elle tomba sur nous avec tant de violence, que la chaloupe fut à l'instant renversée. Alors, nous séparant les uns et les autres de cette dernière planche de salut, nous eûmes à peine le temps de nous écrier : « O mon Dieu ! » et nous fûmes tous engloutis.
Je ne saurais décrire les pensées confuses qui se pressaient dans mon esprit quand je tombai dans l'eau. Je suis très bon nageur ; cependant je ne pus me dégager des vagues, pour respirer, que lorsque le flot, m'ayant porté assez avant sur le rivage, diminua de force et de hauteur et me laissa presque à sec, mais à moitié suffoqué. J'eus
assez de présence d'esprit et de vigueur pour me relever et tâcher, me voyant plus près de la côte que je ne le croyais, de l'atteindre avant qu'une autre vague vînt me reprendre. Mais bientôt je m'aperçus que ce malheur était inévitable. La mer me poursuivait comme un ennemi acharné, et je n'avais aucun moyen de résister à sa furie. Mon unique ressource otait de retenir mon haleine et de m'élever, si je le pouvais, au-dessus de l'eau, en me dirigeant vers la rive. Ma plus grande inquié^ade était d'être remporté par les vagues aussi loin dans la mer qu'elles m'auraient porté sur la terre.
La première de ces montagnes mouvantes qui vint sur moi m'ensevelit encore sous sa masse de vingt à trente pieds de hauteur. Je me sentis entraîné av^c une vitesse et une force prodigieuses à une grande distance sur le rivage. Je repris ma respiration et m'efforçai d'avancer davantage en nageant. J'étais près d'étouffer, quand je me sentis soulever, et me trouvai, à mon grand et soudain soulagement, la tête et le buste au-dessus de l'eau. Je restai ainsi à peine deux secondes; mais cela me donna le temps de respirer et de reprendre courage. Je fus de nouveau couvert d'eau assez longtemps, mais non sans que je pusse le supporter ; et quand je m'aperçus que la vague commençait à refluer, je nageai vigoureusement contre elle et je sentis le terrain sous mes pieds. Je me tins immobile un instant pour reprendre haleine ; puis je courus de toutes les forces qui me restaient vers le rivage. Mais je n'étais pas encore délivré de la furie de la mer, qui me poursuivait. Je fus enlevé deux autres fois par les vagues et porté en avant comme précédemment, la rive étant très plate.
La dernière vague qui me saisit faillit me devenir fatale ; car elle me lança contre un rocher avec tant de violence, que je demeurai privé de sentiment et tout à fait hors d'état de m'aider moi-même.
Le coup, ayant porté sur la poitrine et un peu sur le flanc, m'avait coupé la respiration, et si j'avais été frappé une seconde fois, j'aurais péri suffoqué sous les flots. Avant le retour de la vague, je me cramponnai au rocher, et tâchai de retenir mon souffle tant que l'eau fut au-dessus de moi. Les vagues étaient alors un peu moins hautes, parce que j'étais plus près de terre ; j'en laissai passer une, ensuite je tentai de m'avancer plus près de la rive, et j'y réussis à tel point que le flot qui me couvrit ensuite ne put me soulever et m'emporter. Une troisième course me conduisit à terre. Je gravis à ma grande joie les rochers de la côte, et me jetai sur l'herbe tout à fait hors de la portée des vagues.
En me voyant sain et sauf, je levai d'abord les yeux au ciel, et lui rendis grâce de m'avoir délivré du danger dont, une minute aupara-
vant, je n'espérais pas sortir. Il est impossible de peindre fidèlement les extases d'un homme échappé, on peut le dire, au tombeau. En songeant à ces émotions si puissantes, je comprends pourquoi, lorsqu'on envoie le pardon à un condamné près de subir son supplice, il est d'usage de lui amener un chirurgien pour le saigner, afin d'em-
pêcher que la surprise, en arrêtant les battements de son cœur, ne cause sa mort. Une joie soudaine peut suspendre les fonctions vitales, de même qu'une douleur inattendue.
Je marchai au hasard sur le rivage, levant les mains au ciel, et
tout mon être absorbé dans la pensée de ma délivrance. Je faisais des gestes, des mouvements que je ne puis décrire, en songeant à mes compagnons, qui s'étaient tous noyés, tandis que moi seul j'avais été sauvé. En effet, je ne revis jamais ni aucun d'eux, ni d'autres vestiges de leur existence, que trois chapeaux, un bonnet et deux souliers dépareillés qui leur avaient appartenu.
Je regardai du côté du bâtiment échoué que la hauteur des vagues me dérobait en grande partie, et, en le voyant si éloigné, je m'écriai : « Seigneur ! comment ai-je pu arriver à terre? » Après avoir soulagé mon esprit en considérant le côté consolant de ma situation, j'examinai le lieu où j'étais et réfléchis à ce que j'avais à faire. Bientôt ma joie diminua, et je sentis que j'avais été sauvé pour tomber dans un état vraiment horrible. J'étais mouillé et ne pouvais changer d'habits ; je n'avais rien à manger ni à boire pour reprendre des forces, et mon unique perspective était de mourir de faim ou d'être dévoré par les bêtes sauvages. Le pire de mon affaire, à ce qu'il me semblait, était de n'avoir point d'armes soit pour tuer des animaux et me nourrir de leur chair, soit pour me défendre de ceux qui voudraient me tuer et se nourrir de la mienne. Bref, je n'avais sur moi qu'un couteau, une pipe et un peu de tabac dans une boîte ; c'était là toutes mes provisions, et cela me jeta dans un tel désespoir que je courais çà et là comme un fou. La nuit vint, et je me demandai, le cœur bien triste, quel serait mon sort s'il se trouvait des bêtes féroces dans le pays ; car je savais qu'elles cherchent leur proie pendant les ténèbres.
En ce moment, la seule ressource qui me vint à l'esprit fut de grimper dans un arbre touffu, de l'espèce des sapins, mais couvert d'épines, que je vis près de moi. Je résolus d'y passer la nuit, en attendant que la mort, qui me semblait inévitable, vînt me saisir. Je fis quelques pas le long d'un petit ravin pour chercher de l'eau douce, et j'en trouvai, à ma grande joie. Après avoir bu et mis du tabac dans ma poche pour apaiser ma faim, je montai dans l'arbre ; je coupai un bâton pour me défendre en cas d'attaque ; puis je m'arrangeai de mon mieux. L'excès de la fatigue me fit tomber à l'instant dans un sommeil plus doux et plus profond que je ne pouvais l'espérer en ma position. Jamais sommeil ne me fit, je crois, autant de bien.
Quand je m'éveillai, il était grand jour ; le temps était serein, la tempête avait cessé, la mer était devenue tranquille. Ce qui m'étonna beaucoup, ce fut de voir le navire, que la marée montante avait dégagé des sables, arriver presque à la place où les vagues m'avaient jeté la veille contre un rocher. Il se trouvait ainsi seulement à un
mille de la terre, et, comme il était encore sur sa quille, je formai le dessein d'aller à bord et d'y prendre les choses qui m'étaient le plus nécessaires.
En descendant de la chambre que je m'étais faite dans l'arbre, je regardai encore autour de moi, et le premier objet que j'aperçus fut la chaloupe gisant sur la grève, telle que les flots et le vent l'avaient laissée, à environ deux milles à ma droite. J'allai de ce
côté le long du rivage pour arriver jusqu'à elle; mais un petit bras de mer m'arrêta. Je revins donc sur mes pas, étant surtout désireux, pour le présent, d'a'ler sur le bâtiment, où j'espérais trouver de quoi manger.
Un peu après midi la mer devint très calme, et la marée baissa tellement que je pus arriver à un quart de mille du navire. Quelle ne fut pas ma douleur lorsque je reconnus que, si nous étions restés à bord, nous aurions pu nous sauver tous, et que je n'aurais pas été privé des secours et de la société de mes semblables ! A cette pensée, mes larmes coulèrent en abondance ; mais, comme c'était un faible soulagement, je songeai à gagner le vaisseau, s'il était possible. Je quittai une partie de mes habits, car la chaleur était excessive, et j'entrai dans la mer. Quand je fus près du bâtiment, une difTiculté
se présenta ; il était penché, et le côté par lequel je pouvais Taborder était très élevé. Deux fois j'en fis le tour à la nage pour voir si je trouverais quelque chose qui pût m'aider à grimper le long de ses flancs ; je découvris enfin une petite corde, que je m'étonnai de n'avoir point vue tout d'abord; elle pendait aux chaînes de l'avant, assez bas pour que je pusse la saisir et monter sur le gaillard. Delà, je vis que le navire était ouvert et contenait beaucoup d'eau ; qu'il était échoué sur un banc de sable ou plutôt de terre, au-dessns duquel sa poupe était élevée, tandis que sa proue était presque submergée ; le pont était libre et entièrement sec. Je m'en assurai promptement, comme on peut le croire, ma principale affaire étant de voir tout ce qui se trouvait disponible et non avarié. Toutes les provisions de bouche étaient intactes ; et, comme j'étais affamé, je courus à la paneterie ; je remplis mes poches de biscuit, et je le mangeai en continuant ma revue, parce que je n'avais pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du rhum dans la grande cabine, j'en bus un coup, et cela vint très à propos pour me donner la force dont j'avais besoin.
Il me manquait un bateau pour emporter les choses qui pouvaient m'être utiles ; mais je ne m'arrêtai point à de vains regrets ; l'extrémité où j'étais réduit excita mon esprit à chercher les moyens de suppléer à ce qu'il m'était impossible d'avoir. 11 se trouvait abord, des vergues, deux mâts de perroquet de réserve et trois grandes barres de bois. Je résolus de faire usage de tout cela ; je lançai à la mer celles de ces pièces que je pus remuer, en les attachant avec des cordes pour les empêcher d'être emportées : cela fait, je descendis le long du flanc du navire, je tirai à moi les pièces de bois, je les liai ensemble en forme de radeau, le plus solidement possible ; ensuite je posai en travers quelques planches, et je crus pouvoir m'aventurer sur ce radeau. Mais, s'il était assez fort pour me porter, je vis bien qu'il était trop léger pour des objets d'un poids un peu considérable. Je me remis donc à l'œuvre, et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois un mât de perroquet et ajoutai ces trois morceaux à mon radeau, non sans beaucoup de travail ; mais l'espoir de me procurer de quoi vivre me faisait dépasser mes facultés ordinaires.
Maintenant mon radeau était assez fort pour soutenir un poids raisonnable, et je pensai à le charger et à trouver moyen de garantir de l'écume de la mer ce que je voulais emporter. Je ne cherchai pas longtemps. D'abord je mis sur le radeau toutes les planches qui me tombèrent sous la main ; ensuite, en examinant ce qui pouvait être le plus utile à prendre, je m'avisai des coffres des matelots ; j'en vidai deux, et je les remplis de provisions, savoir : du pain, du riz, trois
fromages, cinq morceaux de viande de chèvre séchée (un de nos principaux aliments pendant notre voyage), et un petit reste de blé d'Europe destiné à nourrir de la volaille que plus tard on avait tuée. Il y avait de l'orge et du froment mêlés ensemble ; mais je vis, à mon grand regret, que les rats avaient mangé ou gâté presque tout ce grain. Quant aux boissons, je trouvai plusieurs armoires à bouteilles appartenant à notre maître, lesquelles renfermaient des liqueurs cordiales et environ vingt-quatre bouteilles de rack. Je laissai ces armoires telles qu'elles étaient ; car il était inutile de les mettre dans les coffres, qui n'auraient pu d'ailleurs les contenir.
Pendant ces opérations, la marée montait, bien que la mer restât calme, et j'eus le chagrin de voir ma veste et ma chemise, que j'avais laissées à sec sur le sable, emportées par le flux. Quant à mes culottes, qui étaient de simple toile et ouvertes aux genoux, je les avais gardées, ainsi que mes bas, pour gagner le vaisseau à la nage. Cet accident m'engagea cependant à me munir d'habits, et j'en trouvai en abondance ; mais je pris seulement ce dont j'avais besoin, d'autres choses me paraissaient plus essentielles.' Premièrement, je désirais avoir des outils, et je fus longtemps avant de découvrir le coffre du charpentier ; trésor plus précieux pour moi qu'un vaisseau chargé d'or ne l'eût été en ce moment. Je le descendis sur le radeau, sans perdre le temps à examiner son contenu, que je connaissais à peu près.
Je songeai ensuite aux armes et aux munitions. Il y avait de bons fusils de chasse dans la grande cabine, et deux pistolets. Je m'emparai d'abord de ces armes, de quelques poires à poudre, d'un petit sac de plomb et de deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait trois" barils de poudre sur le vaisseau ; mais j'ignorais où le canonnier les tenait. Je les trouvai cependant, l'un d'eux mouillé, les deux autres parfaitement bons et secs ; j'embarquai ceux-ci avec les armes. Je me crus alors assez chargé, et je commençai à penser aux moyens de conduire mon radeau et sa cargaison à terre. Je n'avais ni voiles ni gouvernail, et la moindre boufïée de vent pouvait me renverser.
Trois choses m'encourageaient : le calme de la mer, la marée montante et le vent poussant au rivage, ainsi que le flux. Je trouvai encore deux ou trois rames brisées qui appartenaient à la chaloupe, et, outre les outils contenus dans le coffre, deux scies, une hache et \in marteau, et je me mis en mer avec cette cargaison. Pendant l'espace d'environ un mille, mon radeau alla très bien ; seulement il dériva quelque peu et s'éloigna de l'endroit où j'avais pris terre, ce qui me fit espérer de trouver quelque crique ou embouchure de
rivière dans laquelle je pourrais entrer et débarquer en sûreté avec ma charge.
Je ne m'étais point trompé dans cette supposition. Je vis devant moi une petite ouverture dans laquelle un fort courant me portait ; et je gouvernai mon radeau de mon mieux pour le conduire au milieu de ce courant. Mais là je risquai d'éprouver un second naufrage, et, si cela me fût arrivé, je crois en vérité que j'aurais perdu courage. Je
ne connaissais point cette côte, et mon radeau toucha sur un bas-fond par une de ses extrémités, tandis que de l'autre il était à flot, en sorte qu'il s'en fallut de bien peu que toute la cargaison ne coulât du côté flottant et ne tombât dans l'eau. Je fis tous mes efforts, en m'adossant contre les cofTres, pour les mainterir en place ; mais il n'était pas en ma puissance de dégager le radeau ; je n'osai quitter la posture que j'avais prise, et je restai ainsi près d'une demi-heure. Pendant cet intervalle, l'élévation progressive de la marée me remit presque droit ; et bientôt, la mer continuant de monter, mon radeau flotta de nouveau, et je le lançai à l'aide de la rame dans le canal. Je poussai plus avant, je trouvai l'embouchure d'une petite rivière bordée de
chaque côté par de la terre, et j'y entrai favorisé par un fort courant. Je jetai les yeux sur les deux rives pour choisir un endroit commode et débarquer ; car je ne voulais pas remonter très haut la rivière, espérant toujours que je verrais passer quelque bâtiment, si je restais près de la côte.
Enfin je découvris à ma droite un petit enfoncement, et j'y conduisis mon radeau avec beaucoup de difficulté. Je m'approchai assez de cette petite baie pour qu'en appuyant ma rame au fond je pusse faire entrer mon train ; mais là je courus encore le risque de perdre oute ma charge. La rive était d'une pente rapide, et, si j'avais fait oucher terre à l'un des bouts de mon radeau, la cargaison aurait glissé dans l'eau par l'autre côté, qui se serait trouvé moins élevé. Je pris le parti d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, et je fixai le radeau avec ma rame, qui remplit l'office d'une ancre, près d'un terrain plat que le flux devait probablement couvrir. Mon attente ne fut point trompée ; et, lorsque je sentis mon radeau flotter, je le lançai sur cette rive unie, où je l'amarrai en fixant dans le sol deux rames brisées, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, vers les deux extrémités. J'attendis alors que le flux laissât mon train et ma cargaison en sûreté sur la grève.
Je m'occupai de chercher un lieu convenable pour servir d'abri à mes effets et à moi-même. Je ne savais si j'étais sur une île ou sur un continent, dans un pays habité ou désert ; si je risquais ou non les attaques des animaux sauvages. Je vis, à la distance d'un mille, une colline assez haute et assez abrupte pour faire supposer qu'elle en dominait d'autres plus petites, lesquelles formaient une chaîne dans la direction du N. Je pris un fusil, un pistolet, une poire à poudre et du plomb, et j'allai à la découverte jusqu'au sommet de cette colline où je parvins à grand'peine. Là mon triste sort me fut révélé : j'étais dans une île ; de tous côtés la mer, à perte de vue. On n'apercevait aucune terre, excepté quelques rochers qui s'étendaient assez avant dans la mer, et deux îles (moins grandes que celle où j'étais) situées à environ trois lieues à l'O. J'observai de plus que le pays autour de moi était stérile et, selon toute apparence, inhabité, à moins qu'il ne s'y trouvât des bêtes fauves. Cependant je n'en avais encore aperçu aucune, mais bien une quantité prodigieuse d'oiseaux, d'espèces inconnues, et qui pouvaient ne pas être bons à manger. En revenant sur mes pas, j'en tirai cependant un très gros que je vis perché dans un arbre sur la lisière d'un bois. C'était sans doute le premier coup de fusil qui eût retenti en ce coin du monde. Aussitôt que j'eus fait feu, il s 'éleva de toutes les parties du bois une troupe innombrable d'oiseaux de différentes sortes, jetant chacun leur cri : je ne reconnus pas
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un seul de ces oiseaux. Celui que j'avais tué me parut du genre des éperviers ; il en avait le bec et le plumage, mais non les éperons ni ]es serres. Sa chair n'était pas mangeable et sentait la charogne.
Je me contentai pour le présent de cette découverte, et, retournant à mon radeau, je débarquai ma cargaison, ce qui remplit le reste de la journée. Que deviendrais-je la nuit? je me le demandais avec effroi. Je n'osais coucher à terre, de peur d'être attaqué par les bêtes féroces, n'ayant pas encore reconnu que cette peur était sans fondement.
Cependant je me barricadai de mon mieux en m'entourant des coffres et des planches que j'avais débarqués, et je me fis une espèce^ de hutte pour la nuit. Quant à la nourriture, je ne voyais pas comment j'y pourvoirais. J'avais seulement aperçu deux animaux assez semblables à des lièvres, qui couraient dans le bois où j'avais tué l'oiseau.
Je pensais que je pourrais encore tirer beaucoup de bonnes choses du navire, surtout des voiles et des cordages, en un mot tout ce qui me semblerait utile. Je me décidai donc à tenter un second voyage, et, ne doutant point que la première tempête ne mît en pièces le bâtiment, je crus devoir laisser tout autre soin pour m'y assurer de ce qui pouvait m'être de quelque usage. Alors je tins conseil : je discutai en moi-même l'opportunité de prendre le radeau : cela me parut impraticable ; je m'arrêtai donc à la résolution de profiter, comme la première fois, de la marée basse pour aborder le bâtiment. J'exécutai ce projet ; mais je laissai mes habits dans la hutte, ne gardant sur moi qu'une chemise, un caleçon et des escarpins.
J'arrivai au navire de même que je l'avais déjà fait, et je préparai un second radeau. L'expérience m'avait rendu plus habile ; ma c nstruction fut plus solide, et je la chargeai moins. Cependant je pris divers objets très utiles. Parmi les effets du charpentier, jetrouvai trois sacs de clous et de pointes, une grande tarière, quelques douzaines dehachettes/et un insXïïïment des plus précieux, une meule à aiguiser. Je m'emparai de tout cela ; je mis encore à part différentes choses du département du canonnier, notamment deux ou trois livres de fer, deux barils de balles, sept mousquets, deux fusils de chasse, une petite quantité de poudre, un grand sac de dragées, enfin unrouleaude plonib, que sa pesanteur ne me permit pas delancer par-dessus lebord.
Je pris en outre tous les vêtements que je pus trouver, une voile de perroquet, un hamac, quelques matelas avec des couvertures, et je ramenai heureusement mon radeau et sa charge. Je n'étais pas sans crainte de retrouver mes provisions dévorées pendant mon absence de l'île ; mais, à mon retour, rien ne m'indiqua la présence d'aucun visiteur. J'aperçus seulement un animal assez semblable à un chat sauvage, assis sur un des coffres : il se retira quand je m'approchai ;
puis, s'arrêtant à quelque distance, il s'assit et me regarda bien en face, comme s'il croyait me reconnaître. Je lui présentai mon fusil ; mais il ne savait ce que c'était, et il ne s'en inquiéta nullement. Alors je lui jetai un morceau de biscuit, bien que je dusse en être plus avare, ma provision étant très bornée ; enfin il me plut de lui faire ce cadeau. Il vint le flairer, il le mangea ensuite, puis il me regarda comme pour me dire qu'il avait trouvé cela bon et qu'il en voulait davantage. Mais je le remerciai, et, quand il vit que je ne lui donnais rien de plus, il s'en alla.
Quand j'eus mis à terre ma seconde cargaison, quoique très pressé de visiter ma poudre, que j'avais distribuée en plusieurs paquets, les tonneaux étant trop pesants pour être remués, je laissai néanmoins cette besogne, pour me faire une tente avec les voiles et des perches que je coupai. Je portai sous cet abri tout ce qui pouvait être gâté par la pluie ou par le soleil, et je rangeai les tonneaux et les coffres vides en cercle autour de la tente, afin qu'ils me servissent de rempart contre les attaques des hommes ou des animaux.
Cet ouvrage terminé, je fermai l'entrée de ma tente avec des planches en dedans et un coffre vide placé debout à l'extérieur ; j'étendis à terre un des couchers, je plaçai mes pistolets à côté de mon chevet, le fusil le long de mon corps, et, pour la première fois, je me mis au lit et dormis paisiblement toute la nuit. J'en avais besoin, car j'étais extrêmement fatigué ; la nuit précédente j'avais peu dormi, et j'avais rudement travaillé tout le jour, tant pour charger les choses que j'avais tirées du vaisseau que pour les amener à terre.
J'avais le plus ample dépôt de toutes sortes de provisions qui jamais sans doute ait été formé par un seul homme ; cependant je n'étais pas encore satisfait. A mon sens, tant que le bâtiment resterait dans la même position, je devais en tirer tout ce que je pourrais. Ainsi, chaque jour, à la marée basse, j'allais à bord et je rapportais quelque chose : la troisième fois je pris tout ce que je pus détacher des agrès, toutes les cordes et cordelettes, une pièce de toile que l'on destinait à raccommoder les voiles, le baril de poudre mouillée ; enfin j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière, n'hésitant pas à les déchirer, afin d'en prendre de plus grands morceaux ; car elles ne pouvaient plus servir à leur premier usage.
Mais ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut ma dernière découverte après cinq ou six voyages, et quand je n'espérais plus rien trouver de bon. Je trouvai donc un grand muid de pain, trois quartauts de rhum ou d'eau-de-vie, une caisse de sucre et un tonneau de fleur de farine. Je fus fort surpris ; car je croyais déjà avoir emporté, en fait de vivres, tout ce qui n'avait pas été gâté. Je tirai le pain du muid et
j'en fis plusieurs paquets enveloppés de toile à voiles ; enfin je conduisis à bon port cette nouvelle cargaison.
Le lendemain je fis un autre voyage, et, n'ayant plus à prendre d'objets portatifs, je me mis à couper les câbles par morceaux, et j'en •emportai deux, plus une aussière et tout le fer que je pus détacher ; ensuite je coupai la vergue de perroquet et celle de misaine ; je m'en servis pour faire un long radeau, je le chargeai de ces pesantes dépouilles, et je partis. Mais ma bonne fortune commençait à m'abandonner. Mon train était si mal assemblé et si chargé, que, lorsqu'il fut dans la petite anse où je débarquais, je ne pus le guider aussi facilement que les premiers ; il fut renversé, et je tombai dans l'eau avec ma cargaison. Quant à moi, le malheur n'était pas grand, puisque j'étais près du rivage ; mais la charge du radeau fut presque totalement perdue, notamment le fer, dont j'appréciais l'utilité. Je pus sauver, à la marée basse, la plupart des morceaux de câbles et quelques pièces de fer, non toutefois sans une peine infinie, car il fallut m'avancer dans l'eau et fouiller au fond, ce qui me fatigua excessivement. Je continuai encore mes voyages journaliers au bâtiment, où je prenais tout ce que je pouvais emporter.
Il y avait alors treize jours que j'avais pris terre, et j'étais allé onze fois à bord du navire, d'où j'avais successivement tiré tout ce qu'il était possible d'en tirer avec une seule paire de bras. Je crois que, si la mer fût restée calme, j'aurais fini par apporter pièce à pièce le bâtiment tout entier ; mais comme je me préparais à faire mon douzième voyage, il me sembla que le vent s'élevait. A la marée basse, j'allai pourtant au vaisseau, et, bien que j'eusse fouillé déjà dans la cabine assez soigneusement, j'y trouvai encore un petit meuble à tiroirs, dans l'un desquels étaient des rasoirs, des ciseaux, une ou deux douzaines de couteaux et des fourchettes, et, dans un autre, environ trente-six livres sterling en monnaie d'Europe et du Brésil et quelques pièces de huit, les unes en or, les autres en argent.
Je souris en voyant cette monnaie. « O misérable drogue, m'écriaije tout haut, à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas la peine d'être ramassée de terre ; un seul de ces couteaux est plus précieux que ta masse entière î Je n'ai pas besoin de toi, reste où tu es, ou plutôt va au fond de l'eau ; tu ne mérites pas d'être sauvée. » Cependant par réflexion je me décidai à prendre cet argent ; je l'enveloppai dans un morceau de toile, puis je m'occupai de former un radeau. Tandis que je le préparais, le ciel s'obscurcit, le vent s'éleva, et une forte rafale souffla de terre. Je sentis l'impossibilité de gagner la côte avec un radeau, ayant le vent contraire, et je crus devoir m'en aller avant que le flux rendît mon retour t.rop difficile. Je me laissai donc glisse?
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dans l'eau, et je traversai à la nage, non sans quelques dangers^ l'espace qui séparait le navire de la grève ; je portais une charge assez lourde, la mer était houleuse, et le vent augmentait de violence si rapidement qu'il devint une tempête avant l'heure de la plus haute marée^^^..,,,*^-^
Mais alors j'étais couché dans ma petite tente, avec toutes mes richesses autour de moi, en pleine sécurité. Toute la nuit l'orage
gronda, et le matin, lorsque je regardai du côté de la mer, je ne vis plus le vaisseau. Dans le premier moment je fus un peu troublé t cependant je me consolai en pensant que je n'avais ni perdu mon temps, ni épargné mes peines pour m'emparer de ce qui pouvait me servir à bord, et qu'il y restait peu de choses que j'eusse emportées, même avec du loisir. Ainsi je n'avais plus à penser à ce bâtiment, sinon pour recueillir les pièces de son naufrage que la mer jetterait
sur la rive. Quelques débris furent laissés sur les sables ; mais je n'y trouvai rien d'utile pour moi.
Dès lors je m'occupai de pourvoir à ma sûreté, soit contre les sauvages, s'il en venait, soit contre les bêtes féroces, s'il en existait dans l'île. J'étais indécis sur la manière de me loger. Devais-je creuser un souterrain ou élever une tente? Je me décidai à faire l'un et l'autre. Leur description et le récit des moyens que j'employai pour leur confection ne seront pas déplacés ici. \
Le lieu où je m'étais d'abord établi ne me paraissait pas propre à y fixer ma demeure, parce que c'était un terrain bas, marécageux et trop près de la mer, par conséquent malsain : mais surtout parce qu'il n'y avait point d'eau douce assez proche. Je me mis donc en quête d'un endroit plus sain et plus convenable.
J'avais à considérer plusieurs choses : d'abord la salubrité et l'eau fraîche, desquelles j'ai déjà parlé ; ensuite un abri contre l'ardeur du soleil, et le plus de sûreté possible contre les ennemis, hommes ou bêtes ; enfln, la vue de la mer, afin que, s'il plaisait à Dieu que quelque vaisseau passât devant la côte, je ne perdisse pas cette chance de salut. En cherchant un emplacement qui remplît ces conditions, je trouvai une petite esplanade bordée par une colline, qui s'élevait de ce côté presqiJf' aussi droite qu'un mur ; en sorte qu'aucun assaillant ne pouvait descendre à l'improviste de son sommet. Sur le flanc de ce rocher à pic, je remarquai un enfoncement assez semblable à l'entrée ^'une caverne ; cependant il n'y avait ni caverne, ni chemin creusé à iravers la colline.
Je choisis, pour y planter ma tente, le haut de l'esplanade en face de cet enfoncement. La petite plaine avait environ cent verges de largeur, sur une longueur presque double, et elle s'étendait comme une pelouse depuis ma porte jusqu'à l'extrémité inférieure du plateau où le terrain s'inclinait irrégulièrement jusqu'aux rives basses qui formaient la côte. En me plaçant devant la colline, dont l'exposition était au N.-N.-O., j'étais sûr d'être garanti par elle des rayons du soleil, tant qu'il n'arriverait pas à l'O.-quart-S.-O., ce qui, dans ces climats, est à peu près l'heure de son coucher.
Avant de dresser ma tente, je plaçai devant le creux du rocher un demi-cercle d'environ dix verges de rayon. Dans ce demi-cercle, je plantai deux rangs de palissades que j'enfonçai en terre jusqu'à ce qu'elles fussent aussi solides que des piliers. Elles s'élevaient de cinq pieds au-dessus du sol et se terminaient en pointe. Les deux rangs n'étaient pas à plus de six pouces l'un de l'autre. Je mis ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés sur le navire les uns au-dessus des autres, entre les deux palissades, et je plaçai des pieux de deux
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pieds et demi, de manière à buter contre les premie de contreforts. Ni hommes ni bêtes n'auraient pu ^ ce rempart. Il me coûta beaucoup de peines et de tei tailler les palissades, les transporter et les ficher <
Je n'entrais pas dans cette enceinte par une porte ; mais j'escaladais la palissade avec une courte échelle que je retirais après moi. Ainsi fortifié et à l'abri, me semblait-il, de tous dangers, je pouvais dormir tranquille, ce qui m'eût été impossible autrement. Cependant j'ai vu par la suite que ces précautions étaient inutiles contre des périls qui n'existaient pas.
Dans cette espèce de forteresse, je portai, avec des fatigues infinies, toutes mes richesses, mes provisions, munitions, et autres objets dont j'ai donné plus haut le détail. Je fabriquai ensuite une tente assez vaste, et, pour me garantir des pluies, qui sont très violentes en ces
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climats pendant une partie de l'année, je la fis double, c'est-à-dire que j'en fis d'abord une, puis une autre plus grande au-dessus de la première. Je couvris la tente extérieure d'une toile goudronnée que j'avais sauvée parmi les voiles.
Au lieu de coucher sur le lit que j'avais dressé dans ma hutte sur le bord de la mer, j'eus dès lors un très bon hamac qui avait appartenu à notre capitaine. Je mis sous la tente les objets que l'humidité pouvait gâter et les provisions ; je fermai l'entrée de mon enceinte, que j'avais jusque-là laissée ouverte, et depuis je passai et repassai toujours avec une échelle, comme je viens de le dire.
Tout cela terminé, je tâchai de creuser dans le roc ; je portais les pierres et la terre que j'en tirais à travers ma tente, je les jetais entre elle et la palissade, et j'élevai ainsi le terrain d'un pied et demi, en même temps que je me fis une sorte de cellier derrière ma tente. Ce nouveau travail dura plusieurs jours avant d'être complètement terminé ; je reviendrai sur mes pas, afin de noter quelques circonstances qui m'occupèrent. Dans le temps où je venais d'arrêter mes plans pour creuser ma cave et construire ma tente, il tomba une forte pluie d'orage ; tout à coup un éclair, perçant un nuage épais et noir, fut suivi, comme cela arrive toujours, d'un coup de tonnerre éclatant. A l'instant une idée traversa mon esprit aussi rapidement que l'éclair traversait les nues, et me fit une impression bien plus vive. Ma poudre ! Le cœur me manqua en songeant qu'une étincelle pouvait détruire cette substance sur laquelle je comptais non seulement pour défendre ma vie, mais pour la soutenir. Jamais danger personnel ne me causa autant d'inquiétude. Cependant, si ma poudre avait sauté, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où le mal me serait venu.
Cette crainte s'empara si fortement démon espritque,roragepassé,. je laissai là tous mes travaux, mes constructions, mes fortifications,, et m'appliquai sans relâche à faire des boîtes et des sacs pour y renfermer ma poudre par petites parties, dans l'espoir que toutes ne prendraient pas feu à la fois. J'eus soin de les séparer assez pour que, si l'une s'allumait, olle ne fît pas sauter les autres. Je ne pus finir cette besogne avant quinze jours, et je divisai mes deux cent quarante livres de poudre en une centaine de parties. Pour le baril mouillé, je n'avais rien à craindre ; je le plaçai dans ma nouvelle cave, qu'il me plut d'appeler ma cuisine. Je cachai le reste dans des trous de rocher,, bien à l'abri de l'humidité, en remarquant attentivement les places. Pendant que je me livrais à ce soin, je ne manquais point de sortir au moins une fois par jour, avec mon fusil, tant pour me distraire que pour voir si je ne pourrais pas tuer quelque animal bon à manger. A ma première excursion, je découvris qu'il y avait des chèvres dans
l'île, et j'en fus enchanté ; mais, par malheur, elles étaient si rusées et si agiles, que c'était la chose la plus difficile du monde que de les approcher. Cependant je ne me laissai point décourager ; je découvris yjuelques-unes de leurs allures et j'en fis mon profit.
J'avais observé que, lorsqu'elles m'apercevaient aans la vanee,
bien qu'elles fussent sur les rochers, elles s'enfuyaient, en apparence
très effrayées. Mais si elles se trouvaient à paître dans la vallée, et
que je fusse sur les rochers, elles ne prenaient pas garde à moi. J'en
conclus que, par la position de leur nerf optique, elles avaient la
faculté de voir les objets d'en haut, mais qu'elles voyaient difficile-
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ment au-dessus d'elles. Je montais donc sur les hauteurs quand je voulais les chasser, et par cette méthode je trouvais assez souvent l'occasion de les atteindre. Le premier de ces animaux que je touchai était une mère ; elle avait à côté d'elle un petit auquel elle donnait à téter, ce qui me fit beaucoup de peine. Je trouvai le chevreau immobile près de sa mère quand j'allai la relever, et il me suivit jusque dans mon enclos, où je le portai sur mes épaules. Je déposai la chèvre morte dans l'intérieur des palissades, et pris le petit entre mes bras et l'emportai sous ma tente, espérant l'apprivoiser ; mais il ne voulut pas manger, et je fus obligé de le tuer et de le manger moi-même. Ces deux bêtes me fournirent de la viande pour longtemps, car je réglais mon appétit sur mes ressources : je ménageais surtout ma provision de pain. Une fois mon domicile établi, je crus nécessaire d'avoir un foyer et du bois à brûler. Je rapporterai, dans l'ordre où chaque chose s'est faite, comment je me procurai ces commodités et comment je fis différentes améliorations à ma demeure ; je dois avant tout rendre compte de mes pensées sur ma situation, et l'on peut imaginer que ces pensées étaient nombreuses.
Une perspective déplorable s'ouvrait devant moi. La tempête, qui m'avait jeté sur cette île, m'avait détourné de plusieurs centaines de lieues, non seulement de ma destination, mais des routes suivies par le commerce. Il était donc probable que le Ciel me condamnait à finir mes jours dans ce lieu désolé et dans cet abandon absolu. Les larmes inondaient mes joues quand je faisais ces tristes réflexions. Je me demandais parfois pourquoi la Providence mettait quelquesunes de ses créatures dans un état si misérable, que la vie ne pouvait plus être pour elles un sujet de reconnaissance.
Mais quelque chose m'arrêtait et me rappelait très promptement à moi-même lorsque de telles pensées me venaient à l'esprit. Un jour entre autres, je me promenais sur le bord de la mer, le fusil au bras, et je me sentis une grande tristesse en considérant ma situation. Alors ma raison sembla prendre à tâche de me montrer les choses sous un autre aspect. Tu te trouves, disait-eUe, dans une situation désolante, cela est vrai ; mais dis-moi, je te prie, où sont tes camarades? N'êtesvous pas entrés onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi n'ont-ils pas été sauvés, et toi n'as-tu pas été perdu? Pourquoi as-tu été séparé du reste? Lequel vaut le mieux d'être ici ou là? Et, en prononçant le dernier mot, je montrais la mer. Dans les maux il faut considérer le bien qu'ils renferment, comme les chances les plus 'îontraires qu'ils peuvent entraîner.
Alors je me rappelais combien j'étais heureusement pourvu sous le rapport de ma subsistance, et je me demandais ce que je serais
devenu si, par un de ces hasards qui n'arrivent pas une fois sur cent mille, le vaisseau n'avait pas été porté jusqu'à une place assez proche du rivage pour que je pusse y prendre les choses sans lesquelles mon existence eût été complètement misérable. Que serais-je maintenant, si j'étais resté dans l'état où je m'étais vu, lorsque j'abordai cette rive? Surtout, m'écriais-je à haute voix, comme si j'eusse parlé à d'autres qu'à moi-même, qu'aurais-je fait sans fusil, sans munitions, sans outils, sans vêtements, sans lit, et n'ayant aucun moyen de me faire une tente ni aucune autre sorte de couverture? Maintenant j'avais de tout cela en suffisante quantité, j'étais en bon chemin d'assurer ma subsistance sans le secours de mes armes, quand mes munitions seraient épuisées. J'avais en effet l'espoir de pouvoir subvenir strictement à mes besoins pendant toute ma vie ; car, dès le commencement, j'avais songé à me prémunir pour le temps où non seulement la poudre et le plomb me manqueraient, mais encore les forces et la santé.
J'avoue cependant que l'idée de la destruction de ma poudre par le feu du ciel ne me vint pas alors, et j'en fus d'autant plus affecté quand le premier coup de tonnerre éveilla en moi cette idée, comme je l'ai dit plus haut.
Et maintenant, puisque je dois montrer le triste spectacle d'une vie silencieuse et telle que le monde n'en a peut-être jamais entendu raconter, je veux la représenter dès son commencement et la suivre dans son ordre.
Selon mes calculs, je débarquai sur cette île désolée le 30 septembre, époque à laquelle le soleil est pour nos pays dans l'équinoxe d'automne, et se trouvait presque d'aplomb sur ma tête ; car, d'après mes observations, j'étais à 9 degrés 22 minutes N. de la ligne.
Après un séjour de dix à douze jours, il me vint à l'esprit que je perdrais bientôt mes calculs sur le temps, faute de papier, de plume et d'encre, et que je confondrais même le jour du Seigneur avec les jours ouvrables. Pour prévenir cet inconvénient, je gravai avec mon couteau sur un grand poteau en forme de croix, que je plantai sur le rivage, à la place où j'avais pris terre, cette inscription en lettres majuscules :
J'AI DÉBARQUÉ ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659. { Sur les côtés du poteau, dont la forme était carrée, je faisais tous les jours une entaille avec mon couteau ; la septième entaille était deux fois plus longue que les autres, et le premier jour du mois était marqué par une entaille deux fois grande comme celle des dimanches. Ainsi, j'avais un calendrier marquant les divisions du temps, par semaines, mois et années.
KOBINSON CRUSOÊ
Parmi les objets que j'avais rapportés du navire, il s'en trouvait de moins essentiels que les autres, mais qui me devinrent égalemenl utiles par la suite, quand je les retrouvai en fouillant dans les coffres
C'étaient, par exemple, des plumes, de l'encre et du papier, prove nant de la provision du maître, du canonnier et du charpentier; trois ou quatre compas, quelques instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes, des cartes et des livres de navigation. J'avais pris tout cela en masse, ne sachant si je pourrais en faire usage. Je retrouvai encore trois Bibles très bonnes qui faisaient partie de l'envoi qu'on m'avait fait d'Angleterre, et que j'avais apportées avec moi ^ mon dernier voyage ; de plus quelques livres portugais, entre autres
des livres de prières catholiques romains et divers ouvrages. Je les conservai tous précieusement. Je ne dois pas oublier de dire que nous avions à bord un chien et deux chats, dont j'aurai, par la suite, l'occasion de citer la curieuse histoire. J'embarquai les deux chats ; quant au chien, il sauta de lui-même du bâtiment dans la mer et vint à terre, à la nage, le lendemain de mon premier voyage en radeau. Cet animal fut pour moi un ami fidèle pendant bien des années ; il me rapportait tout ce qu'il pouvait, et me faisait si bonne compagnie que j'aurais voulu lui enseigner à parler ; mais sur ce point je perdis ma peine. J'ai déjà dit que j'avais de l'encre, des plumes et du papier, provisions que je ménageais beaucoup ; cependant on verra que j'usai de mon encre tant qu'elle dura, pour noter exactement ce qui m'arrivait, chose qui me devint impossible en suite ; car je ne trouvai aucun moyen de faire de l'encre.
Cela me rappelle qu'il me manquait encore nombre de choses, malgré tout ce que j'avais rassemblé ; principalement des instruments aratoires, bêche, pioche et pelle, de l'encre, du fil, des aiguilles et des épingles. Quant au linge, je m'accoutumai assez vite à m'en passer.
Ce défaut d'instruments rendait tous mes travaux lents et difficiles. [1 me fallut près d'une année pour terminer entièrement mon petit enclos. J'étais fort longtemps à couper les perches dans les bois et plus longtemps encore à les transporter, le poids de chaque pièce exigeant tous mes efforts. Ainsi, je mettais quelquefois deux jours soit à couper, soit à déplacer un poteau, et un troisième jour à le fixer en terre, ce que je fis d'abord à l'aide d'un bloc de bois très lourd ; je pensai plus tard aux leviers de fer que j'avais, et je m'en servis pour enfoncer mes pieux, ce qui n'empêcha point ce travail d'être long et fastidieux. Mais, hélas ! devais-je regarder à la longueur ou à l'ennui de mes travaux ! j'avais toujours assez de temps pour les faire. Je ne prévoyais pas, en effet, à quoi je passerais les heures quand mes arrangements seraient achevés, sinon à courir le pays pour chercher du gibier, ce que je faisais déjà une fois par jour, plus ou moins longtemps.
Je considérai alors ma position dans tous ses détails, et je mis par écrit l'état de mes affaires, non pour les laisser en bon ordre à mes héritiers, mais pour soulager mon esprit des pensées qui le fatiguaient sans cesse et nourrissaient sa tristesse. Déjà ma raison reprenait quelque empire sur le découragement, et je me consolais de mon mieux en comparant le bien et le mal, en établissant avec impartialité, comme par doit et avoir, d'un côté les jouissances que je goûtais, de l'autre les maux que j'endurais, ainsi qu'il suit :
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