‹ Aventures de Robinson CrusoeChapitre 2 sur 6 · LE MAL. LE BIEN · texte numérisé non relu

LE MAL. LE BIEN

Je suis abandonné sur une iîe hor- Mais je vis, je n'ai -pas été noyé rible et désolée, sans espoir de déli- comme Vont été tous mes compagnons, vrance.

Moi seul peut-être, parmi tous les Mais aussi j^ai été seul choisi parmi hommes, j'ai été choisi pour mener une Véquipage du navire pour échapper me d'une misère sans égale. à la mort : et celui qui m*a sauvé de

la mort d'une manière miraculeuse peut me délivrer de Vctat où je suis.

Je suis séparé de tout le genre hu- Mais je ne suis pas mort de faim main, je suis un solitaire banni de la sur cette terre stérile qui ne m'offrait société de ses semblables. aucun moyen de subsistance.

Je n'ai point d'habits pour me cou- Mois je suis dans un climat chaud, vrir. et, quand j'aurais des habits, je ne

pourrais les supporter.

Je suis sans défense, sans moyen de Mais je suis dans une tle <yà je n'ai résister à la violence des hommes ou des vu aucune bête sauvage qui puisse me animaux. nuire, comme j'en ai vu sur la côte

d'Afrique. Que serais-je devenu si j'avais fait naufrage sur cette côte?

Je n'ai personne avec qui je puisse Mais Dieu, par une sorte de mi" parler et me consoler. racle, a envoyé le navire assez près

du rivage pour que je pusse en tirer tant de choses nécessaires à mes besoins pressants, et qui m'ont mis en état d'assurer même ma subsistance pour tout le reste de ma vie.

De cette balance, il résultait clairement qu'il y avait peu de situations aussi malheureuses que la mienne, et qu'elle renfermait néanmoins des circonstances, soit négatives, soit positives, qui devaient être considérées comme des bienfaits du Ciel. Ainsi l'expérience que j'avais faite de cette condition, la plus déplorable du monde, pouvait donner aux hommes une leçon utile ; ils pouvaient apprendre, par mon exemple, à se consoler dans toutes les situations, en balançant le mal et le bien et en reposant leurs pensées sur le dernier. Je me réconciliai donc un peu avec ma position présente, et je ne tournai plus aussi constamment mes regards vers la mer pour voir s'il paraissait quelque vaisseau. Alors je m'adonnai entièrement à rendre ma vie aussi douce que mes moyens le permettaient.

J'ai déjà décrit mon habitation ; c'était, comme on l'a vu, une tente placée au pied d'un rocher et entourée d'une forte palissade de poteaux et de câbles. Je pourrais même donner le nom de muraille à cette cloison, puisque j'avais élevé contre elle, en dehors, un mur en terre épais de deux pieds. Quelque temps après (un an et demi, Bi je ne me trompe), je posai des pièces de bois en chevron, portant

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d'un côté sur la muraille, de l'autre sur le rocher, et je les couvris de ramées et de tout ce que je pus ramasser pour former un abri contre les pluies, qui tombaient en abondance et avec beaucoup de violence en certaines saisons.

Tous mes effets étaient, comme je l'ai dit, renfermés dans l'enclos et dans la cave derrière la tente. Mais je dois observer que ce fut d'abord un amas confus qui me laissait à peine assez de place pour me retourner. Ainsi, je m'occupai d'agrandir ma cave en creusant plus avant dans le banc, qui se composait d'une roche sablonneuse et facile à entamer. Me croyant suffisamment garanti des bêtes féroces, je continuai mon travail souterrain, et, pénétrant à droite sur le flanc du rocher, je tournai ensuite une seconde fois à droite et je parvins à l'extérieur, ce qui m'ouvrit un passage en dehors de mes fortifications. Cette espèce de galerie me servait de porte de derrière, et de plus elle me donna de quoi loger toutes mes provisions.

Je m'appliquai ensuite à fabriquer les objets qui me semblaient les plus nécessaires, entre autres une chaise et une table, sans lesquelles je ne pouvais jouir à mon aise du peu de douceurs qui m'étaient dévolues en ce monde. Je ne pouvais en effet ni écrire, ni manger, ni faire plusieurs autres choses avec le. môme plaisir que si j'eusse possédé une table. Je me mis donc à l'ouvrage. Ici je ferai observer que, la raison étant l'origine et la base des mathématiques, tout homme, en jugeant sainement des objets susceptibles de calculs et de mesures, peut arriver, avec le temps, à concevoir et à exercer les arts mécaniques. De ma vie je n'avais touché un outil ; cependant, à force de travailler, de réfléchir, de combiner, je vis qu'il m'aurait été possible de faire tout ce dont j'avais besoin, si les outils ne m'eussent pas manqué ; et même, sans leur secours, je fabriquai un grand nombre de choses diverses, la plupart en me servant seulement d'une hache et d'un rabot. On n'avait peut-être jamais fait ces choses de la même manière ; aussi elles me coûtèrent un travail infini. Par exemple, si je voulais avoir une planche, il me fallait couper un arbre, le poser devant moi, le diminuer des deux côtés avec ma hache, jusqu'à ce qu'il devînt aussi mince qu'une planche ; alors je l'unissais avec le rabot. Par cette méthode je ne tirais, il est vrai, qu'une seule planche d'un arbre tout entier ; mais à cela il n'y avait point de remède, sinon de prendre patience, de même que sur la prodigieuse quantité de temps et de labeur exigée pour obtenir un si futile résultat. Du reste, mon temps et mon travail n'étaient pas de grande valeur, et leur emploi m'était indifférent.

Cependant je me fis,avant tout, une table et une chAise^xomme je l'ai dit, et je me servis pour ces ouvrages des plus petits morceaux de

bois tirés du vaisseau. Mais lorsque j'en fus venu à avoir des planches, je fis de grandes tablettes d'un pied et demi et les posai les unes audessus des autres, le long d'une des parois de ma cave, pour y déposer mes outils, mes clous, ma ferraille, en un mot, pour mettre tout en ordre, de manière à le trouver sous ma main. Je plantai des crochets dans le mur de roche pour y pendre mes fusils et tout ce qui pouvait être ainsi rangé ; en sorte que ma petite caverne ressemblait à un magasin général de tous les objets nécessaires, et ce fut pour moi un grand plaisir de contempler cet arrangement si commode, surtout de^ trouver aussi étendues mes provisions les plus indispensables. '

Ce fut alors que je commençai à écrire mon journal. J'avais été d'abord trop agité et trop pressé de travail pour me rendre compte de l'emploi de mon temps ; d'ailleurs, à cette première période, mon journal eût été rempli de choses bien insignifiantes. Par exemple, j'aurais dit : « 30 septembre, après avoir pris terre, en échappant au danger le plus imminent, au lieu de remercier Dieu de mon salut, dès que j'eus rejeté l'eau salée qui remplissait mon estomac et que mes forces furent uai peu revenues, je me mis à courir le long du rivage, me tordant les bras, me frappant la tête et le visage, et criant à haute voix : Je suis perdu I je suis perdu ! Enfin je tombai de lassitude et me couchai sur le sol ; mais je n'osai m'endormir, de peur d'être dévoré.

« Quelques jours plus tard, lorsque j'eus tiré du vaisseau tout ce que j'en pouvais tirer, je fus encore tenté de monter sur la colline d'où l'on voyait une grande étendue de mer, espérant découvrir un navire. Je crus un instant distinguer une voile à une très grande distance, et mon imagination se plut à entretenir cette illusion flatteuse ; mais quand je fus obligé d'y renoncer, après avoir fatigué mes yeux au point d'être presque devenu aveugle, je pleurai comme un enfant, et j'augmentai ainsi mes chagrins par ma folie.

« Cependant je surmontai ces chagrins jusqu'à un certain point ; j'établis mon habitation et mon ménage ; je me procurai une table et une chaise, et, voyant tout ce que je possédais rangé autour de moi dans le meilleur ordre possible, je commençai le journal dont je donne ici la copie (bien qu'il renferme quelques détails déjà cités) jusqu'au temps où l'encre me manqua et m'obligea de l'interrompre. »

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