‹ Aventures de Robinson CrusoeChapitre 5 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

a chair se ressent toujours de ce qui est né avec les os ; ma vie est un exemple frappant de la vérité de ce proverbe sipopulaireetsidiversement appliqué : après trente ans d'afflictions, de malheurs tels que bien peu d'hommes en ont subi de pareils ; après sept ans de paix, dans la jouissance de tout ce qui est réellement désirable ;

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devenu vieux et assez expérimenté, s'il nous était donné de l'être jamais sur les moyens de vivre contents ; on aurait pu croire que ce penchant naturel à courir le monde, si puissant sur mon esprit et dont j'ai parlé en racontant les débuts de ma carrière, se serait usé, sa partie la plus volatile étant évaporée ou du moins condensée ; enfin que je serais, à soixante-six ans, plus disposé à rester au logis qu'à risquer encore ma fortune et mon existence.

D'ailleurs les motifs qui entraînent en générai à courir des hasards n'existaient point pour moi. Ma fortune était faite ; je n'avais rien à désirer ; quelques mille livres de plus ne m'auraient pas rendu pli;s riche, puisque j'avais suffisamment pour moi et pour ceux auxquels je devais laisser mon bien, lequel s'accroissait rapidement ; n'ayant pas une grande famille, je n'aurais pu dépenser tout mon revenu, à moins d'adopter un train de vie coûteux, comme celui des grandes maisons, un domestique nombreux, des équipages et autres charges de ce genre qui n'étaient ni dans mes habitudes ni dans mes goûts. Je n'avais donc plus qu'à me tenir tranquille, à jouir de ce que j'avais acquis et à le voir tous les jours s'accroître dans mes mains. Cependant rien de tout cela ne put me fortifier contre le désir de changer encore de place, qui me prit comme une maladie chronique, et me poussait spécialement vers ma plantation dans l'île et la colonie que j'y avais laissée. Cette pensée roulait sans cesse dans ma tête ; j'y rêvais la nuit, mon imagination s'en occupait le jour, et travaillait si constamment sur ce sujet, que j'en parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne put chasser ces idées de mon esprit, et même elles se faisaient jour avec tant de force dans mes discours, que ma conversation devint fastidieuse ; je ne pouvais causer d'autre chose, tous mes propos se rapportaient à cette manie, au point d'être impertinents, ce dont je m'apercevais moi-même.

J'ai souvent entendu des gens très sensés dire que tout ce qu'on raconte des revenants et des apparitions s'explique par la force de l'imagination; que jamais un esprit n'est apparu à personne; mais qu'en songeant assidûment à ceux qu'on a perdus, ils deviennent tellement présents à la pensée, que, dans certaines circonstances, on croit les voir, leur parler, entendre leurs réponses, et que tout cela n'est qu'une illusion, une ombre, un souvenir.

Pour moi, je ne puis dire s'il existe dans le temps présent des apparitions véritables, des spectres, des personnes mortes qui reviennent errer par le monde, ou si les histoires qu'on fait sur ces sortes de faits sont fondées seulement sur les visions de cerveaux malades, d'imaginations exaltées et désordonnées ; mais je sais que la mienne arriva à un tel point d'excitation, me jeta dans de tels excès de vapeur fan-

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tastiques, ou n'importe quel nom on voudra leur donner, que je croyais parfois être dans mon île, dans mon vieux château derrière le bois ; je voyais mon Espagnol, le père de Vendredi et les réprouvés de matelots que j'avais laissés sur ces bords ; je croyais même causer avec eux, et, quoique je fusse bien éveillé, je les regardais fixement, comme s'ils eussent été devant moi.iCela arriva assez souvent pour m'efîrayer. Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le vieux sauvage me racontèrent en des termes si naturels et si énergiques les méchancetés des trois matelots pirates, que c'était en effet surprenant : ils me dirent comment ces hommes pervers avaient tenté d'assassiner les Espagnols, ensuite avaient brûlé toutes leurs provisions, dans le dessein de les faire mourir de faim ; et ce fait, que je ne pouvais savoir alors et qui se trouvait vrai, me fut montré si clairement par mon imagination, que je restai convaincu de sa réalité. J'y crus de même à la suite de ce rêve. J'écoutai les plaintes de l'Espagnol avec une profonde émotion, je fis venir les trois coupables devant moi, et les condamnai à être pendus. On verra en son lieu ce qu'il y avait d'exact dans ce songe. Mais comment ces détails me furent-ils ainsi révélés? par quelles secrètes communications des esprits invisibles m'étaient-ils apportés? c'est ce que je ne puis expliquer. Le tout n'était pas littéralement vrai ; mais les points principaux étaient conformes à la réalité, et la conduite infâix^e de ces trois scélérats endurcis avait été fort au delà de ce que l'on pouvait supposer : mon rêve, à cet égard, n'avait que trop de ressemblance avec les faits ; de plus je voulus, quand je me trouvai dans l'île, les punir très sévèrement, et si je les avais fait pendre, j'aurais été justifié par les lois divines et humaines.

Pour revenir à mon histoire, je passai des années dans cette disposition d'esprit. Je n'avais aucune jouissance dans la vie, pas un moment de plaisir, pas une diversion agréable, à moins que je n'y trouvasse quelque rapport avec mon idée prédominante. Ma femme, remarquant ce qui se passait en moi, me dit un soir très sérieusement qu'elle croyait qu'une secrète impulsion de la Providence me poussait à retourner dans mon île, et que le seul obstacle qui arrêtait mon départ était ma position de mari et de père. « Il est vrai, me dit-elle, je ne puis songer à vous accompagner : mais comme je suis persuadée que, si j'étais morte, ce voyage serait la première chose que vous feriez, et comme il me semble que cela soit ordonné par le Ciel, je ne veux pas être le seul empêchement qui s'oppose à sa volonté ; et si vous jugez convenable de partir, si vous êtes décidé à... » Elle s'aperçut alors que je l'écoutais avec une grande attention et la regardais d'un air très grave ; elle se tut, un peu confuse et

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embarrassée. Je lui demandai pourquoi elle n'achevait pas ce qu'elle avait commencé ; mais je vis que son cœur était plein et ses yeux humides. « Parlez, ma chère, lui dis-je ; désirez-vous me voir partir? — Non, dit-elle tendrement, non, je suis loin de le désirer ; mais si vous y êtes résolu, je ne voudrais pas être le seul obstacle à vos vœux ; et bien que, selon moi, ce soit un acte téméraire à votre âge et dans votre situation, cependant, si cela doit être (et ses larmes coulèrent encore), je ne voudrais pas vous quitter. Si c'est la voix 4u Ciel qui vous appelle, vous devez obéir; et s'il vous fait un devoir

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de partir, il m'impose celui d'aller avec vous, ou bien il disposera autrement de moi afin que je ne vous empêche point de suivre ses inspirations. »

Ce tendre dévouement de ma femme me guérit un peu de mes visions, et je considérai plus mûrement ce que j'allais faire. Je retins les élans de mon imagination, et je me demandai froidement à moimême quels motifs je pouvais avoir, à soixante ans passés, après une vie de souffrance et de revers, terminée d'une manière si heureuse et si douce, de courir de nouveaux hasards, de me jeter dans des aventures propres seulement à la jeunesse et à la pauvreté.

A ces réflexions j'en ajoutai d'autres sur mon nouvel engagement.

J'avais une femme, un enfant, et j'en espérais sous peu de mois un second. J'avais tout ce que le monde peut donner de prospérités; et, à mon âge, je devais songer plutôt à laisser ce que j'avais gagné qu'à l'augmenter. Quant à ce que ma femme m'avait dit sur la volonté du Ciel, qui me faisait un devoir de céder à ses impulsions secrètes, je n'avais aucune certitude sur ce point ; ainsi, après quelques médi tations de ce genre, je luttai contre mon imagination, je me raisonnai, je me corrigeai moi-même, comme en pareil cas tout homme a le pouvoir de le faire, s'il le veut. Je triomphai de ma passion en usant de tous les arguments qui se présentèrent à mon esprit, et que ma position me fournissait en abondance. Surtout, et ce fut le moyen le plus efficace, je résolus de me distraire par quelque occupation positive, parce que j'avais remarqué que mes idées de courses lointaines m'importunaient particulièrement quand j'étais oisif et que je n'avais en vue aucun projet important. A cet effet j'achetai une petite ferme dans le comté de Bedford, et j'allai m'y établir. Là j'avais une petite maison commode, et le domaine était susceptible de grandes améliorations. Cela convenait à mes goûts de plusieurs manières ; je faisais mes délices de cultiver, de planter, d'amender le sol, et, comme cette province est éloignée des côtes, je n'avais aucune occasion de parler à des marins ou d'être mis en rapport avec les contrées lointaines.

J'allai donc me fixer dans ma ferme, je m'y arrangeai, j'achetai des charrues, des herses, des charrettes, des chevaux, des vaches et des moutons, et, me livrant sérieusement à ma nouvelle carrière, je devins en six mois un parfait gentilhomme campagnard. Mes pensées étaient entièrement occupées de la conduite des laboureurs et des valets, de la culture de la terre, des clôtures, des plantations, etc. Je menais la vie, selon moi, la plus agréable et la plus naturelle du monde, et telle qu'un homme qui semblait né pour l'infortune pouvait difficilement l'espérer.

Je cultivais mes propres terres, je n'avais aucune redevance à payer, je pouvais faire tout ce qui me semblait bon, je pouvais abattre ou construire à volonté. Les arbres que je plantais étaient pour moi, mes améliorations devaient profiter à ma famille. Maintenant, je le sentais, j'étais arrivé à cette médiocrité aisée que mon père m'indiquait comme le plus heureux état du monde ; je menais une vie d'une félicité presque céleste, cette vie des champs qu'un poète décrit comme une existence « libre de soucis et de vices, où la vieillesse ne trouve aucune sujet de peine, et la jeunesse aucune tentation ».

Mais au milieu de ce bonheur un coup de la Providence invisible vint m'atterrer, et non seulement me fit une blessure profonde et

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incurable, mais de plus me rejeta, par ses conséquences, dans mon ancienne manie errante. Je puis dire qu'elle était dans mon sang ; et son retour, de même que tous ceux des maladies violentes, exerça sur moi une puissance irrésistible ; en sorte que je cessai d'être sensible à toute autre impression. Le malheur qui produisit ce changement fut la perte de ma femme. Je ne veux pas ici célébrer par une élégie ses vertus conjugales, ni me concilier la faveur de son sexe par son éloge funèbre ; je dirai en peu de mots qu'elle seule donnait de la stabilité à mon existence ; qu'elle était le but de mes entreprises, le sage conseiller qui m'avait détourné du projet extravagant si longtemps nourri dans ma tête, et avait su réduire mon humeur vagabonde, mieux que mes parents, mes amis, ma raison même avaient jamais pu le faire. J'étais heureux de céder à ses larmes, de me laisser vaincre par ses douces prières, et sa mort me laissa désolé et démonté au dernier point.

Quand elle m'eut quitté, tout me sembla changé autour de moi. Je me sentis aussi étranger dans la société que je l'étais au Brésil, lorsque j'arrivai dans ce pays ; et j'étais aussi solitaire, à l'exception de l'assistance des domestiques, que je l'avais été dans mon île. Je ne savais que faire, ni à quoi penser ; je voyais tous les autres occupés, les uns à travailler pour gagner leur vie, les autres à dépenser leur bien dans de vils excès ou dans des plaisirs futiles, et tous également misérables, parce que le but vers lequel ils tendaient semblait fuir devant eux. Les hommes de plaisir se blasaient tous les jours de plus en plus sur leurs jouissances vicieuses, et amassaient des sujets de repentir et de tristesse ; les hommes laborieux usaient leurs forces dans leurs travaux quotidiens et luttaient seulement pour soutenir une vie pénible minée par leurs efforts continuels.

Cela me rappela mon existence au milieu de mon royaume : l'île déserte où je ne semais pas plus de blé que je ne pouvais en consommer, où j'élevais le nombre de chèvres qui m'était nécessaire, et pas une de plus ; où mon argent, relégué au fond d'un tiroir, s'était rouillé pendant vingt ans, sans que j'eusse daigné le regarder une seule fois.

Ces réflexions, si je les avais justement appliquées, comme la raison et la religion me le prescrivaient, devaient m'apprendre à chercher au delà des jouissances terrestres une entière félicité, me montrer que notre vie a très certainement une fin supérieure à tous les biens qu'il est possible de posséder ou du moins d'espérer en ce monde.

Mais mon sage conseiller était parti ; j'étais un vaisseau sans pilote,

emporté au gré du vent. Mes pensées se concentraient sur mon ancienne manie ; ma tête se remplissait d'images fantastiques, d'aventures lointaines. Tous les innocents amusements de ma ferme, mon jardin, mes troupeaux et ma famille, naguère les seules occupations de mon esprit, avaient perdu leur attrait : tout cela était comme la musique pour un homme qui n'a point d'oreille, ou la bonne chère pour un homme qui n'a point de goût : en un mot, je résolus de louer ma ferme et de retourner à Londres, et peu de mois après j'accomplis cette résolution./

t Quand j'arrivai à Londres, je m'y trouvai aussi mal qu'à la campagne. Je n'aimais point cette ville et je n'y avais rien à faire, sinon à muser de place en place, comme un désœuvré parfaitement inutile dans la création de Dieu, et si indifférent au reste de son espèce, que personne ne pouvait attacher la plus légère importance à sa mort ou à conservation. D'ailleurs, cet état d'oisiveté était ce que j'abhorrais le plus au monde, ayant toujours mené une vie active ; et souvent je me disais à moi-même qu'un état semblable était la véritable plaie de l'existence. En effet, mon temps était mieux employé quand je passais vingt-six jours à faire une planche.

L'année 1693 venait de commencer, lorsque mon neveu, celui que j'avais élevé pour la mer et que j'avais fait patron d'un bâtiment, revint d'un court voyage à Bilbao, le premier qu'il eût fait. Il vint me voir, et me dit que des négociants de sa connaissance lui proposaient d'entreprendre pour eux un voyage aux Indes et en Chine, t Et, mon cher oncle, ajouta-t-il, si vous vouliez vous embarquer avec moi, je m'engagerais à vous laisser, en passant, sur votre ancienne habitation ; car nous devons toucher au Brésil. »

Rien ne démontre plus clairement la réalité d'une vie future et d'un monde invisible que le concours des causes secondes avec certaines idées que nous nous sommes formées intérieurement, sans avoir reçu ni donné à leur sujet aucune communication humaine.

Mon neveu ignorait que ma fureur de voyages m'avait repris, et moi, je ne me doutais nullement de ce qu'il avait à me dire, quand ce même matin, avant qu'il entrât, je fus poursuivi par une foule de pensées confuses ; et, résumant toutes les circonstances de ma position actuelle, je résolus enfin d'aller à Lisbonne consulter mon vieil ami le capitaine, et, s'il jugeait que cela fût raisonnable et praticable, d'aller revoir mon île et savoir des nouvelles de ceux que j'y avais laissés. Je me complaisais à l'idée de peupler cette terre, de ramener avec moi quelques-uns de ses habitants, et d'obtenir une concession, un acte quelconque, pour m'assurer cette possession. Au milieu de ces projets arrive mon neveu, avec le désir de me con-

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duire où je voulais, en se rendant lui-même aux Grandes- Indes. Je réfléchis quelques moments sur sa proposition ; ensuite, le regardant fixement : « Quel démon, lui dis-je, vous a donné cette mission de malheur? » Mon neveu parut surpris, même eîfrayé au premier instant ; mais, observant que je n'étais pas très fâché de ce qu'il m'avait proposé, il se remit un peu. « J'espère que ce projet ne saurait être malheureux, monsieur, dit-il, et j'imagine qu'il vous serait agréable de voir votre nouvelle colonie, cette île où vous avez régné avec un bonheur que la plupart de vos frères, les monarques du monde, auraient pu vous envier. »

Bref, ce plan cadrait avec mon humeur, ou plutôt avec l'idée fixe dont j'étais possédé et dont j'ai si souvent parlé ; je lui dis donc en peu de mots que, s'il s'arrangeait avec les négociants, je partirais aveci ui, mais que je ne lui promettais pas d'aller plus loin que mon île. « Eh quoi? Monsieur, dit-il, vous ne voudriez pas, j'espère, être encore laissé là? - - Ne pouvez-vous pas me prendre à votre retour? » Il me répondit que cela ne serait pas possible, parce que les négociants ne lui permettraient pas de reprendre, avec un vaisseau richement chargé, cette route qui allongeait le voyage d'un mois au moins, et peut-être de trois ou de quatre, o D'ailleurs, monsieur^ Qjouta-t-il, s'il m'arrivait un malheur et que je ne pusse revenir vous chercher, vous vous retrouveriez dans la situation où vous êtes resté si longtemps. »

Il avait grandement raison ; mais nous trouvâmes un expédient ; il consistait à emporter sur le vaisseau un sloop démonté que l'on monterait dans l'île à l'aide de charpentiers que nous convînmes d'emmener avec nous.

Je ne restai pas longtemps indécis ; les instances de mon neveu se joignirent à mon inclination, et rien ne pouvait plus la contre-balancer. Ma femme était morte, personne ne prenait plus assez d'intérêt à moi pour me persuader de faire une chose plutôt qu'une autre, excepté la veuve, mon ancienne et bonne amie, qui combattit sérieusement mon dessein, en me faisant considérer mon âge, ma position aisée, les périls inutiles auxquels je m'exposais, et, avant tout, mes jeunes enfants. Tout cela ne servit de rien ; j'avais un désir irrésistible de voyager, et je lui dis qu'il y avait quelque chose de si singulier dans les impressions qui s'étaient gravées dans mon esprit, que ce serait une sorte de rébellion contre la Providence que de résister à de tels avertissements. Alors elle cessa ses représentations et m'aida non seulement à faire mes préparatifs de voyage, mais encore à régler mes affaires de famille pour le temps de mon absence, et à pourvoir à l'éducation de mes enfants.

D'abord je fis mon testament, j'affermai mes terres et plaçai mon argent de manière à être parfaitement sûr que ces biens seraient conservés à mes enfants, quoi qu'il pût m'arriver ; à l'égard de leur éducation je la confiai à la veuve en lui laissant une pension suffi- Bante pour ses soins. Elle mérita amplement et ma confiance et ma reconnaissance : une mère n'aurait pu mieux faire sous le rapport de l'affection et sous celui du discernement, et, comme elle vécut jusqu'à mon retour, j'eus la satisfaction de pouvoir la remercier de son dévouement.

Mon neveu devait mettre à la voile au commencement de janvier 1694, et nous allâmes à bord dans les Dunes, mon domestique Vendredi et moi, le 8 dudit mois. Outre le petit bâtiment dont j'ai parlé, j'avais une cargaison très considérable de toutes sortes de choses utiles pour ma colonie, que je voulais du moins laisser en bon état, si je n'avais pas le plaisir de l'y trouver.

D'abord j'emmenais quelques domestiques et ouvriers que je voulais laisser dans l'île comme habitants, et qui seraient du moins cultivateurs pour mon compte, tant que je resterais ; ensuite ils reviendraient avec moi ou bien ils resteraient dans le pays, à leur choix. J'avais pris deux charpentiers, un forgeron, et un homme très adroit et très ingénieux, tonnelier de son métier, et habile dans la plupart des états mécaniques. Il savait construire des roues, des moulins à bras ; il était bon tourneur, il faisait de la poterie ; enfin il pouvait

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confectionner tout ce qui se fabrique avec du bois ou de la terre; nous rappelions notre factoîum. Avec ces ouvriers, j'emmenais aussi un tailleur qui avait demandé passage à mon neveu pour aller aux Indes, et qui consentit ensuite à rester sur notre nouvelle plantation. Cet homme se rendit extrêmement utile, et dans son métier et pour bien d'autres objets, la nécessité, comme i^ l'ai remarqué ailleurs, donnant de l'adresse pour tous les travaux possibles.

Ma cargaison (autant que je puis m'en souvenir, n'en ayant pas gardé un état exact) consistait en toiles et en étofîes anglaises légères, pour vêtir les Espagnols, que j'espérais trouver dans l'île ; et j'en emportais en assez grande quantité pour les habiller convenablement pendant sept ans. Si ma mémoire ne me trompe pas, mes provisions

en vêtements, étoffes, gants, chapeaux, souliers, bas, etc., montaient à plus de deux cents guinées, en y comprenant quelques couchers et autres objets de ménage, tels que des ustensiles de cuisine, des pots, des marmites de cuivre et de fer-blanc ; je portais pour près de cent guinées de plus en ferrailles, clous, instruments de toute espèce, gonds, serrures, crochets, enfin tous les articles de première nécessité dont je pus m'aviser.

Je joignis à cette cargaison une centaine d'armes, fusils de chasse, mousquets et pistolets, une grande quantité de balles de tous les calibres, trois ou quatre tonneaux de plomb, et deux petits canons. Ne sachant pas dans quel temps et quelles circonstances je trouverai? aies insulaires, je leur apportais aussi une centaine de barils de pv/Udre, des épées, des coutelas et des fers de piques et do halle-

bardes. Nous avions donc un magasin de toutes &e)ries ae provisions, "Tf Inon neveu avait pris deux canons de plus qu'il ne lui en fallait pour son bâtiment, avec l'intention de les laisser dans l'île, si cela était nécessaire. Nous aurions pu construire un fort pendant notre séjour, et l'armer de manière à résister à toutes sortes d'ennemis. Je pensais en effet que rien de ce que j'apportais ne serait de trop, et qu'il faudrait même beaucoup plus pour conserver la possession de l'île. On verra dans le cours de cette histoire que je pensais juste sur ce point.

Je ne fus pas aussi malheureux dans ce voyage que j'avais coutume de l'être ; par conséquent j'aurai peu d'occasions de faire languir mon lecteur, qui peut-être est impatient de voir comment vont les affaires de ma colonie. Cependant quelques accidents, des vents contraires, du mauvais temps, nous retardèrent au commencement de notre course et la rendirent plus longue que je ne m'y attendais. Et moi qui n'avais jamais fait qu'un seul voyage (le premier que je fis en Guinée) dont je fusse revenu comme je l'avais espéré, je m'imaginai que ma mauvaise destinée me poursuivait, que j'étais né pour ne jamais savoir rester tranquille à terre et pour avoir toujours de mauvaises chances sur la mer. Des vents contraires nous poussèrent d'abord vers le N., et nous fûmes obligés de relâcher à Galway, en Irlande, où nous fûmes retenus vingt-deux jours. Mais dans notre malheur nous avions une compensation : les vivres étaient à très bon marché et en abondance en ce port, et, au lieu d'user nos provisions, nous les augmentâmes. Là, je pris quelques porcs vivants et deux vaches avec leurs veaux, que je comptais débarquer dans l'île, si j^avais le bonheur d'y arriver ; mais nous trouvâmes une autre occasion de les employer.

Nous fîmes voile des côtes d'Irlande le 5 février, et nous eûmes très bon vent pendant quelques jours. Le 20 du même mois, si je m'en souviens bien, la soirée étant avancée, le second maître qui était de quart vint dans la chambre du capitaine et nous dit qu'il avait vu briller un éclair et entendu un coup de canon. Tandis qu'il parlait, un mousse entra et dit que le bosseman avait entendu un autre coup. Cela nous attira tous sur le pont. Pendant quelques instants nous n'entendîmes rien, et nous vîmes ensuite une grande lumière qui nous fit penser qu'il y avait un incendie terrible à une distance assez considérable. Sur-le-champ nous nous orientâmes, et, d'après nos calculs, nous fûmes certains qu'il n'y avait aucune terre du côté de ce feu, dans un espace de cinq cents lieues ; car il se montrait à l'O.-N.-O. Il était donc évident que c'était un bâtiment qui brûlait, et, d'après le bruit des canons que nous avions entendu

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avant de voir les flammes s'élever, nous jugeâmes que ce navire n'était pas très éloigné de nous, et nous gouvernâmes sur lui. Bientôt nous pûmes le découvrir, parce que la lueur de l'incendie s'agrandissait à mesure que nous avancions ; et cependant le temps nébuleux ne nous permettait pas de voir autre chose que de la clarté. Au bout d'une demi-heure, le vent nous favorisant et n'étant pas très fort, et le ciel devenant plus clair, nous pûmes discerner un grand vaisseau en feu au milieu de la mer.

Je me sentis profondément touché de ce désastre, bien que les personnes qui l'éprouvaient me fussent inconnues. Je me ressouvins

alors de l'état dans lequel j'étais quand je fus recueilli par le capitaine portugais, et je pensais combien la position de ces pauvres gens était plus déplorable, si leur bâtiment ne marchait pas de conserve avec d'autres. Aussitôt je commandai de tirer cinq coups de canon, à courts intervalles, afin de montrer à ces malheureux que nous étions à portée de les secourir, et qu'ils devaient chercher à se sauver sur leurs chaloupes. Ils ne pouvaient nous voir parce qu'il était nuit, et nous ne les apercevions qu'à la lueur des flammes ; ainsi nos canons seuls leur indiqueraient notre position.

Nous restâmes ainsi quelque temps, en nous réglant sur la marche

du bâtiment incendié, et attendant le jour. Tout à coup nous vîmes avec horreur, bien que nous dussions nous y attendre, l'explosion du navire, et peu de minutes après il n'y eut plus de feu, c'est-à-dire que les restes du bâtiment furent engloutis. C'était un spectacle terrible et bien afïligeant, quand on pensait à ce pauvre équipage. Je supposai que tous les hommes avaient péri ou se trouvaient dans la plus extrême détresse sur leurs chaloupes au milieu de l'Océan. L'obscurité nous aurait empêchés de les voir : toutefois, pour les diriger en cas de besoin autant que je le pouvais, je fis suspendre toutes nos lanternes aux parties du bâtiment où l'on pouvait en attacher, et nous ne cessâmes de tirer pendant le reste de la nuit.

Sur les huit heures du matin nous vîmes, à l'aide de nos lunettes, les chaloupes du vaisseau incendié. Il y en avait deux, extrêmement chargées de monde et très enfoncées dans l'eau. Nous reconnûmes que les hommes faisaient force de rames, parce qu'ils avaient le vent contraire, et qu'ayant vu notre bâtiment, ils s' efforçaient de se faire apercevoir de nous.

A l'instant nous déployâmes notre pavillon, pour leur montrer qu'ils avaient été vus, et nous leur fîmes les signaux nécessaires pour les inviter à venir à bord. Nous forçâmes aussi nos voiles en marchant droit à eux, et en moins d'une demi-heure nous les eûmes oints ; bref, nous les prîmes tous, au nombre de soixante-quatre, hommes, femmes et enfants ; car il y avait beaucoup de passagers.

C'était un bâtiment de commerce français revenant de Québec, dans la rivière du Canada. Le patron nous conta son désastre dans tous ses détails ; il nous dit que le feu avait pris dans la cabine des provisions, par la négligence du pilote, et que, cet homme ayant appelé au secours, on avait éteint le feu ; mais quelques étincelles étaient tombées sur d'autres parties du navire où il était si difficile de pénétrer, qu'on ne put les éteindre complètement ; l'incendie se propagea entre les planchers et gagna le corps du bâtiment sans qu'aucun effort pût l'arrêter.

Alors ils n'avaient aucune autre ressource que de se mettre dans les chaloupes, qui fort heureusement étaient très grandes. Outre un grand canot et la chaloupe proprement dite, ils avaient un petit esquif que l'on pouvait employer à embarquer, sinon du monde, au moins des provisions et de l'eau. Ils avaient peu d'espoir de se sauver en entrant dans ces bateaux, éloignés comme ils l'étaient de la terre. Cependant, comme ils le disaient fort bien, ayant échappé à l'incendie, ils avaient la chance de rencontrer un bâtiment qui les prendrait. Ils avaient des voiles, des rames, une boussole, et ils étaient résolus à se diriger vers Terre-Neuve, le venl leur étant favorable;

car il soufflait au S.-E.-quart-E. Ils avaient assez d'eau et de vivres pour se soutenir pendant douze jours (en se bornant à la ration suffisante pour ne pas mourir de faim) ; et, si les vents ne changeaient pas, ils auraient pu dans cet espace de temps gagner les bancs de Terre-Neuve et prendre du poisson pour se nourrir jusqu'à ce qu'ils eussent touché le rivage.

Mais que d'incidents pouvaient s'opposer au succès de leur tentative ! des tempêtes pouvaient les submerger, le froid et la pluie pouvaient engourdir ou geler leurs membres, des vents contraires les empêcher d'atteindre la terre ou les laisser mourir de faim ; enfin il aurait été presque miraculeux qu'ils arrivassent sains et saufs.

Au milieu de leur consternation, chacun étant dans le désespoir, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, avec quelle surprise, quelle joie ils entendirent un coup de canon, qui fut suivi de quatre autres. C'étaient les coups que j'avais fait tirer en voyant le feu. Ce bruit les ranima en leur montrant, comme je le désirais, qu'un bâtiment était à portée de les secourir. Alors, comme le son leur arrivait du côté du vent, ils plièrent leurs voiles, démontèrent leur mât, et se décidèrent à rester en panne jusqu'au jour. Quelque temps après, n'entendant plus le canon, ils tirèrent à longs intervalles trois coups de fusil ; mais le vent emportait le son et nous ne les entendîmes point.

Bientôt après ils furent agréablement surpris en voyant mes umières et en entendant les coups de canon que nous tirâmes toute la nuit. Cela les encourageait à user de leurs rames pour se tenir dans notre direction, afin que nous pussions les rejoindre plus facilement ; et ils furent transportés de joie quand ils reconnurent que nous les avions vus.

Il est impossible de donner une peinture exacte des gestes multiples, des attitudes diverses, des extases, par lesquels ces pauvres délivrés exprimaient leur ravissement. On décrit aisément le chagrin et la crainte : des soupirs, des larmes, des gémissements et un petit nombre de mouvements de la tête et des bras représentent dans leur ensemble les signes extérieurs de ces émotions ; mais un excès de joie, et d'une joie subite, produit mille extravagances inconcevables.

Quelques-uns de ces malheureux naufragés avaient le visage baigné de pleurs, ou bien ils se lamentaient, se frappaient la poitrine ; d'autres se crispaient comme s'ils étaient saisis de vives douleurs ; d'autres encore déliraient ou donnaient des marques de folie complète ; plusieurs couraient à travers le vaisseau, frappant les pieds, se tordant les bras ; d'autres dansaient, chantaient, riaient, un plus grand nombre sanglotaient ; ceux-ci ne pouvaient parier,

ceux-là vomissaient ou s'évanouissaient ; enfin quelques-uns faisaient le signe de la croix en remerciant Dieu.

Je ne voudrais pas leur faire injure, et sans doute la plupart adressèrent ensuite des actions de grâces au Ciel ; mais au premier moment leur émotion était trop violente pour qu'ils fussent capables de la maîtriser; les transports de leur joie allaient jusqu'à la frénésie, ot ce fut le très petit nombre parmi eux qui resta calme et recueilli dans cet instant.

Peut-être aussi le caractère de la nation à laquelle ils appartenaient était-il pour quelque chose dans ces effets ; car on prétend que les Français sont plus légers, plus passionnés, plus expansifs que tous les autres peuples, parce que leurs esprits animaux sont plus fluides, plus mobiles. Je ne suis pas assez savant pour en expliquer la cause ; mais il est sûr que je n'avais jamais observé rien de semblable. Les extases du pauvre Vendredi, mon fidèle sauvage, lorsqu'il trouva son père dans le canot, approchaient un peu de celles de nos hôtes ; et

la surprise du capitaine et de ses deux compagnons, quand je leur fis espérer d'échapper aux scélérats qui les avaient débarqués dans mon île, avait aussi quelque rapport avec les émotions dont nous étions témoins ; cependant je ne pouvais leur comparer rien de ce que j*avais vu, soit chez Vendredi, soit ailleurs.

Il faut encore remarquer que ces extravagances ne se montraient pas chez quelques individus seulement sous les différentes formes que j'ai citées ; mais la même personne les manifestait dans toutes leurs variétés et en peu de moments.

Un homme que nous avions vu, une minute auparavant, muet et comme stupide, dansait et vociférait comme un saltimbanque; l'instant d'après, il s'arrachait les cheveux, déchirait ses vêtements et frappait du pied comme un maniaque ; plus tard il fondait en larmes se sentait défaillir, perdait connaissance, et, s'il n'avait pas été secouru promptement, il serait mort. Il en fut ainsi, non pour un ou deux, pour dix ou vingt, mais pour la plupart, et, si je ne me trompe, notre chirurgien fut obligé d'en saigner au moins trente.

Il y avait deux prêtres parmi eux, l'un vieux et l'autre jeune ; et, chose étrange, le plus âgé était le moins raisonnable. A peine eut-il posé le pied à bord de notre bâtiment et se fut-il senti hors de danger, qu'il tomba raide mort en apparence ; on ne voyait plus en lui le moindre signe de vie. Sur-le-champ notre chirurgien lui appliqua les remèdes convenables, et il fut le s<;ul dans le navire qui le jugea encore vivant. Enfin il lui ouvrit une veine du bras, après avoir frotté et réchauffé cette partie. Le sang coula d'abord goutte à goutte, ensuite abondamment; trois minutes après, l'homme ouvrit les yeux ; au bout d'un quart d'heure il reprit la parole, se trouva mieux, et en peu de temps il fut tout à fait bien.

Quand on eut bandé sa saignée, il marcha, nous dit qu'il se sentait à merveille, prit quelques gorgées d'un cordial que le chirurgien lui donna, et revint complètement à lui-même. Environ un quart d'heure après, on vint chercher en toute hâte le chirurgien, alors occupé dans la cabine à saigner une femme qui s'était évanouie, et on lui dit que le prêtre était en démence. Il paraît qu'en repassant dans sa tête les changements subits survenus dans sa position, il était retombé dans une extase de joie, son sang avait afflué plus vite que ses vaisseaux ne pouvaient le contenir ; il était devenu brûlant et fiévreux, et ensuite aussi fou qu'aucun habitant de Bedlam. En cet état, le chirurgien ne voulut pas le saigner; mais il lui donna quelque potion calmante soporifique ; bientôt elle fit son effet, et il se réveilla le lendemain matin, parfaitement rétabli.

Le jeune prêtre montra beaucoup d'empire sur lui-même ; c'était

un modèle de dignité et de force morale. En arrivant à bord, il se prosterna le visage contre terre, pour remercier le Ciel de sa délivrance. Je le troublai mal à propos dans cet acte pieux, le croyant évanoui ; mais il me parla posément, me témoigna sa reconnaissance et me dit qu'il rendait grâces à Dieu de son salut ; il me priait de le laisser quelques instants, et que, son devoir rempli envers son Créateur, il s'acquitterait de ce qu'il me devait.

Je regrettai sincèrement de l'avoir dérangé, et non seulement je le laissai, mais encore j'empêchai les autres de l'iiiLerrompre. il resta

agenouillé environ trois minutes après que je l'eus quitté ; ensuite il vint à moi, comme il l'avait dit, d'un air sérieux et touché, et les yeux humides ; il me remercia d'avoir, à l'aide de Dieu, sauvé la vie à tant de malheureux. Je lui répondis que je n'avais pas besoin de l'engager à porter sa reconnaissance vers le Ciel plutôt que vers moi, puisque je l'avais déjà vu remplir son devoir à cet égard ; « mais, ajoutai-je, je n'ai fait que ce qui m'était dicté par la raison et l'humanité, et c'est à vous de rendre grâces au Seigneur, qui a bien voulu que nous fussions les instruments de sa miséricorde envers «n si grand nombre de ses créatures ».

Après cela le jeune ecclésiastique s'occupa de ses compatriotes.

298 ROBINSON CRL'SOÉ

et travailla à les calmer, usant de prières, de raisonnements, 'e persuasion, pour les rétablir dans le sain exercice de leurs facultés morales. Il réussit auprès de quelques-uns ; les autres furent encore un peu de temps privés de tout empire sur eux-mêmes.

Je ne pouvais omettre ces détails, parce que ceux qui liront mon ouvrage y trouveront peut-être des données utiles pour se conduire dans les moments de vive excitation. En effet, si l'excès de la joie peut conduire les hommes fort au delà des limites de la raison, à quelle? folies ia colère et la vengeance ne peuvent-elles pas nous porter? L'exemple de ces gens me prouva combien nous devons surveiller tous nos mouvements, qu'ils soient causés par la satisfaction et le bonheur, ou par la tristesse et la colère.

Nous fûmes un peu gênés, le premier jour, par les extravagances de nos hôtes ; mais quand ils se furent retirés chacun dans le local que nous pouvions leur donner, et qu'ils eurent dormi profondément, du moins pour la plupart, grâce à leurs fatigues et à leurs terreurs précédentes, nous les trouvâmes entièrement changés le lendemain.

Ils ne manquèrent à rien de ce qui pouvait être inspiré par la reconnaissance à des hommes polis. Les Français sont connus pour leur disposition naturelle à pousser même trop loin ces sortes de démonstrations. Le capitaine et l'un des ecclésiastiques demandèrent, le jour suivant, une entrevue avec moi et mon neveu. Le premier désirait se consulter avec nous sur ce qu'ils deviendraient. Il nous dit d^abord que nous leur avions sauvé la vie ; que, par conséquent, tout ce qu'ils possédaient ne pouvait payer un tel service. Ils avaient, ajouta-t-il, sauvé des flammes de l'argent et des objets d'assez grande valeur ; et, si nous voulions les accepter, ils étaient chargés de nous les offrir, en nous priant seulement de les débarquer sur notre route en quelque lieu d'où ils pussent retourner en France. Mon neveu était d'avis d'accepter leur argent au premier mot, et de voir ensuite ce qu'on pourrait faire pour eux ; mais je lui fis prendre une autre résolution; car je savais ce que c'était d'être mis à terre sans ressources, dans un pays étranger. Si le capitaine portugais qui m'avait pris en mer eût agi de la sorte avec moi et eût accepté tout ce que j'avais pour prix de ma délivrance, je serais mort de faim ou j'aurais été réduit à devenir esclave au Brésil comme je l'étais en Barbarie, avec cette différence que je n'aurais pas appartenu à un mahométan; et peut-être un Portugais n'est-il pas meilleur maître qu'un Turc, si même il n'est pire dans certains cas.

Je dis donc au capitaine français que nous les avions recueillis, il est vrai, dans leur détresse, mais que c'était notre devoir de secourir

nos semblables, comme nous voudrions en être secourus dans les mêmes extrémités ; que nous avions fait pour eux ce qu'ils auraient fait pour nous en pareil cas ; que nous les avions pris dans l'intention de les sauver, non de les rançonner ; que ce serait un acte de barbarie de les priver de ce qu'ils avaient arraché aux flammes, puis de les mettre à terre et de les abandonner ; car ce serait les condamner à mourir de faim après les avoir empêchés de périr dans les flots. Je déclarai donc que l'on ne recevrait pas la moindre chose de leur part. Quant à leur débarquement, cela présentait de grandes difficultés, parce que nous allions aux Indes orientales, et, bien que nous nous fussions détournés beaucoup de notre route à l'O., peutêtre dirigés par le Ciel dans le but de leur délivrance,/cependant il nous était impossible de changer de direction à cauée d'eux, mon neveu le capitaine étant engagé avec ses armateurs à faire route par le Brésil. Tout ce que nous pouvions faire était de nous mettre sur la voie des bâtiments en retour des Antilles, et de tâcher de leur procurer un passage en France ou en Angleterre.

La première partie de mon discours était si généreuse, qu'elle dut être et fut entendue avec reconnaissance ; mais la seconde jeta nos hôtes dans une grande consternation. Les passagers surtout étaient désolés à l'idée d'être conduits dans l'Inde. Ils me supplièrent, puisque j'avais déjà si fort dévié à l'O. avant de les rencontrer, de consentir à suivre la direction de Terre-Neuve, où probablement je trouverais quelque bâtiment qui pourrait les ramener au Canada, d'où ils venaient.

Je trouvais cette demande raisonnable, et j'étais disposé à l'accorder, en considérant que, si je conduisais tout le monde aux Indes, ce serait non seulement très pénible pour ces pauvres gens, mais ruineux pour nous, sous le rapport des vivres. Je ne croyais donc pas manquer à nos engagements en prenant un parti rendu nécessaire par un incident imprévu, et dans lequel personne ne pouvait blâmer notre conduite, les lois de Dieu et de la nature ne nous permettant point de refuser de prendre deux chaloupes remplies de gens dans une triste condition. Les circonstances nous forçaient, dans notre intérêt et dans l'intérêt de ceux que nous avions sauvés, de les débarquer dans un pays quelconque. Je consentis donc à les mener vers Terre-Neuve, si les vents et le temps le permettaient, sinon à les transporter à la Martinique.

Le vent resta frais et à l'E., et le temps assez beau ; mais, comme les vents avaient été longtemps entre le N.-E. et le S.-E., nous man quâmes plusieurs occasions de renvoyer nos gens en France sur divers bâtiments destinés pour l'EuroiDe, particulièrement deux Français de

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Saint-Christophe. Mais ces bâtiments avaient lutté si longtemps contre les vents contraires, qu'ils n'osèrent prendre un aussi grand nombre de passagers, de crainte de manquer de provisions pour achever leur voyage ; ainsi nous fûmes obligés de continuer notre chemin. Une semaine après nous arrivâmes au banc de Terre-Neuve, où, pour abréger l'histoire, nous mîmes tous nos Français sur une barque louée par eux, pour les conduire d'abord à terre, ensuite en France, s'ils pouvaient se pourvoir des provisions nécessaires. Quand je dis que tous les Français nous quittèrent, j'oubliais que le jeune prêtre dont j'ai parlé, sachant que nous allions dans l'Inde, désira nous accompagner jusque sur la côte de Coromandel. J'y consentis bien volontiers ; car cet homme me plaisait beaucoup, et non sans raison, comme on le verra ensuite. Quatre matelots s'enrôlèrent aussi parmi notre équipage et furent de très utiles sujets.

De ce point nous gouvernâmes sur les Antilles, au S. et au S.quart-E., pendant une vingtaine de jours, avec peu et quelquefois point de vent. Nous trouvâmes alors une autre occasion, presque aussi déplorable que la première, d'exercer notfe humanité.

Étant à 27 degrés de latitude N., le 19 mars 1694-95, nous découvrîmes une voile. En ce moment nous courions au S.-E. et S.-E.quart-S., et bientôt nous vîmes un grand vaisseau qui venait à nous. D'abord nous ne sûmes ce qu'il était; mais, lorsqu'il se rapprocha, nous distinguâmes qu'il avait perdu son grand mât et ceux d'artimon et de beaupré, et nous entendîmes tirer de son bord un coup de canon de détresse. Le temps était beau, le vent frais au N.-N.-O., et nous fûmes en peu de moments à portée de voix de ce navire.

Il était de Bristol et revenait des Barbades ; il avait été pris, dans la rade même, par un ouragan qui l'avait poussé au large avant qu'il fût en état de mettre à la voile ; et le capitaine et son second se trouvant alors à terre, l'équipage, outre la terreur de la tempête, s'était vu privé de commandants capables de conduire le bâtiment. Déjà ils avaient été ballottés pendant neuf semaines et avaient essuyé, après l'ouragan, un second orage très violent, qui les avait jetés à l'O., tout à fait hors de leur route, et avait brisé leurs mâts, comme je l'ai dit plus haut. Ils espéraient d'abord voir les îles de Bahama, lorsqu'un grand vent du N.-N.-O., le même que nous avions en ce moment, les avait repoussés au S., et, n'ayant point de voiles pour serrer le vent, excepté une voile de grand mât et une sorte de voile carrée attachée à un mât d'artimon dressé à la hâte, ils faisaient tous leurs efforts pour gagner les Canaries.

Mais le plus triste de leur situation était la rareté clcs vivres. Outre les fatigues qu'ils enduraient, ils étaient affamés ; leur pain, leur

viande étaient consommés entièrement, car ils n'en avaient que pour dix à douze jours : une seule consolation leur restait ; leur eau n'était pas encore épuisée, et ils avaient aussi un demi-baril de farine, du sucre en quantité et sept tonneaux de rhum. Des confitures, qu'ils avaient eues comme marchandises, étaient alors toutes mangées.

Un jeune homme, sa mère et une femme de chambre étaient sur ce bâtiment comme passagers ; le croyant prêt à mettre à la voile, ils s'étaient embarqués le soir qui précéda l'ouragan ; et n'ayant point de provisions à eux, leur position était beaucoup plus malheureuse que celle des autres. Les hommes de l'équipage, étant réduits à la plus extrême disette, n'avaient dû avoir, nous en étions très sûrs, aucune pitié pour les pauvres passagers ; et en effet ils étaient dans un état qu'il est pénible de décrire.

Je n'aurais peut-être pas su tout ce qui les concernait, s-i je n'avais pas été curieux (le temps se trouvant beau et le vent tombé) d'aller à bord de leur bâtiment. Le contremaître qui commandait le navire vint sur le nôtre, et nous dit qu'ils avaient dans la grande cabine trois passagers qui probablement étaient dans un triste état. « Je crois même qu'ils sont morts, ajouta cet homme ; car il y a trois jours que je n'ai entendu parler d'eux, et je n'osais aller les chercher, puisque je ne pouvais les soulager. »

A l'instant nous nous empressâmes de leur porter tous les secours dont nous pouvions disposer. J'avais assez d'empire sur mon neveu pour le décider à les ravitailler, dussions-nous être forcés d'aller en Virginie ou en quelque autre partie des côtes d'Amérique, pour remplacer, s'il était nécessaire, ce que nous aurions donné.

Mais ces gens étaient alors dans un nouveau danger, celui de trop manger ; et il était difficile de les en empêcher. Le contremaître, leur commandant actuel, amena six de ces hommes avec lui dans la chaloupe ; ces malheureux ressemblaient à des squelettes, et ils étaient si faibles qu'ils avaient peine à soulever leurs rames. Le contremaître était lui-même très malade et à moitié exténué. Il déclara qu'il n'avait rien réservé pour lui au delà de ce qu'il distribuait aux matelots, et qu'il avait partagé également avec eux jusqu'au moindre morceau.

Je lui rec<5mmandai de manger avec précaution. Cependant je lui fis servir sur-le-champ de la viande ; mais il en avait pris à peine trois bouchées, qu'il se sentit incommodé et interrompit son repas. Notre chirurgien mêla quelque substance dans du bouillon et lui fît prendre ce mélangie, qui, disait-il, agirait comme remède et comme aliment ; et en etfet il s'en trouva très bien. Je n'avais pas oublié les matelots, et par mon ordre on leur donna des vivres. Les pauvres

gens les dévoraient ; l'excès de la faim les avait rendus voraces et incapables de contenir leur appétit. Deux d'entre eux mangèrent avec tant de gloutonnerie, que le lendemain matin leur vie fut en danger. La vue de cette détresse me toucha sensiblement et me rappela Thorrible perspective qui s'offrit à moi lors de mon arrivée dans mon Ile, où je n'avais pas une parcelle de nourriture ni la moindre espérance de m'en procurer, où j'avais de plus la crainte d'être dévoré par les bêtes sauvages. Cependant, tout en écoutant le récit, que me faisait le contremaître, des souffrances de son équipage, je ne pouvais détourner mes pensées de ce qu'il m'avait dit des trois infortunés de la cabine, la mère, le fils et la servante, dont on n'avait pas entendu parler depuis trois jours, et qu'il avouait avoir entièrement négligés, en raison de l'extrémité où ils étaient réduits eux-mêmes. Je compris qu'on n'avait rien donné à ces pauvres gens, et qu'ils devaient être morts ou mourants sur le plancher de leur chambre.

Je laissai à bord le contremaître, que nous appelions le capitaine, avec ses hommes, pour les réconforter ; mais je n'oubliai point leurs camarades. Je fls préparer ma chaloupe et ordonnai au lieutenant et à douze hommes de leur porter un sac de pain et quelques morceaux de bœuf à mettre bouillir. Notre chirurgien enjoignit à nos matelots de faire bouillir la viande en leur présence et de poser des gardes à la porte de la cuisine, afin d'empêcher les affamés de prendre la chair pour la manger toute crue, ou de l'arracher de la marmite avant qu'elle fût cuite. Il leur dit de la distribuer, lorsqu'elle aurait bouilli suffisamment, par très petits morceaux. Ces précautions sauvèrent des hommes qui, sans cela, se seraient tués avec les aliments qu'on leur donnait pour les ramener à la vie.

En même temps, j'ordonnai au lieutenant d'aller dans la grande cabine voir en quel état se trouvaient les pauvres passagers, et, s'ils étaient vivants, de leur donner les secours nécessaires. Le chirurgien lui donna une grande cruche pleine de ce bouillon préparé qu'il avait donné au contremaître, et il m'assura que cela les remettrait graduellement.

Je ne me contentai point de ces mesures ; mais, comme je l'ai dit plus haut, curieux de voir de mes yeux le spectacle douloureux que le bâtiment devait présenter, spectacle que des récits ne pourraient rendre dans toute sa force, je pris avec moi celui que nous appelions le capitaine du vaisseau, et je me rendis sur son borcx, dans son bateau, peu d'instants après le départ de la chaloupe.

Je trouvai l'équipage presque en révolte pour avoir les viandesavan t qu'elles fussent cuites ; mais mon lieutenant, fidèle à sa consigne, avait mis une garde à la porte de la cuisine ; et l'homme qu'il avait

placé à ce poste, après avoir employé tous les moyens possibles de persuasion pour engager ces pauvres gens à prendre patience, fmit par employer la force contre eux. Cependant il fit tremper du biscuit dans la marmite et le leur distribua quelque peu saturé par le jus de la viande qu'ils nommaient des brewis, afin d'amuser leur estomac. II leur dit qu'on leur donnait peu à la fois, pour leur sûreté ; mais c'étaient paroles perdues, et si je n'étais pas arrivé avec mes officiers et leur capitaine, et si par des menaces de ne plus rien leur donner, mêlées à des discours encourageants, nous ne les avions pas contenus,

je pense qu'ils auraient forcé la porte et enlevé les viandes des fourneaux ; car il est bien vrai que ventre affamé n'a point d'oreilles. Nous les apaisâmes néanmoins, et nous leur donnâmes par degrés de la nourriture d'abord en très petite quantité, ensuite un peu plus, jusqu'à ÇQ qu'ils fussent tout à fait restaurés.

Mais la ijondition des pauvres passagers était bien plus déplorable, 11 est vrai que l'équipage, ayant très peu de vivres pour lui-même, en avait, dès le commencement, donné avec une extrême parcimonie aux voyageurs, ensuite pas du tout ; en sorte que, depuis six ou sept jours, on pouvait dire qu'ils n'avaient rien mangé, et presque rien les

jours précédents. La pauvre mère, qui, suivant le rapport des matelots, était une femme de bon sens et, à ce qu'il semblait, d'une classe distinguée, avait tant épargné sur sa part pour nourrir son fils, qu'elle avait fini par succomber. Quand notre lieutenant entra dans la cabine, il la trouva assise sur le plancher, le dos appuyé contre la paroi du bâtiment, entre deux chaises attachées bien ferme. La tête de cette pauvre femme tombait en arrière, comme celle d'un cadavre, quoiqu'elle ne fût pas tout à fait morte. Mon lieutenant lui dit tout ce qui lui vint à l'esprit pour l'encourager, et il mit une cuillerée de bouillon dans sa bouche. Elle ouvrit les lèvres, souleva une main ; mais elle ne put parler : elle entendit cependant ce qu'il disait ; elle lui répondit par signes qu'il était trop tard pour elle, et lui montra son enfant, comme pour le prier d'avoir soin de lui. Le lieutenant, profondément touché, tâcha d'introduire un peu de bouillon dans son estomac, et réussit (du moins il le crut) à en faire passer deux ou trois cuillerées ; mais je doute que cela fût possible. Quoi qu'il en soit, il était en efïet trop tard, et elle mourut le même soir.

Le jeune homme, qui avait été sauvé aux dépens de la vie de sa mère, n'était pas aussi près de sa fin ; cependant il gisait sur un lit dans la cabine, presque mort. Il tenait dans sa bouche un morceau de gant dont il avait mangé le reste. Toutefois, étant jeune et plus vigoureux que sa mère, lorsque le lieutenant vint à bout d'introduire quelque chose dans sa gorge, il parut sur-le-champ sensiblement ravivé, bien qu'en lui donnant, peu de temps après, seulement deux ou trois cuillerées de bouillon, il les rejetât à l'instant.

Mais on avait encore à songer à la pauvre domestique. Elle était couchée sur le plancher à côté de sa maîtresse, et l'on voyait qu'une attaque d'apoplexie l'avait fait tomber et qu'elle luttait contre la mort. Ses membres étaient déformés par les convulsions ; une de ses mains était cramponnée au bâton d'une chaise, si fortement qu'il fut très difficile de l'en détacher ; bref, elle vivait, mais elle paraissait à l'agonie.

La pauvre créature n'était pas seulement affamée et terrifiée par la pensée de la mort ; mais, comme les gens du navire nous le dirent ensuite, elle avait eu le cœur brisé en voyant dépérir sa maîtresse, qu'elle aimait tendrement. Nous fûmes très embarrassés de cette malheureuse fille ; notre chirurgien, qui était un homme très savant et très expérimenté, parvint à grand'peine à la ramener à la vie ; mais elle resta longtemps presque folle, comme on le verra tout à l'heure.

Je prie ceux qui liront ces souvenirs de considérer que les visites

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en mer ne sont point comme celles que l'on se fait à la campagne, où l'on passe souvent une ou deux semaines les uns chez les autres. Nous devions soulager l'équipage de ce bâtiment dans sa détresse, mais non rester en route pour l'amour de lui. Ils désiraient marcher de conserve avec nous pendant quelques jours, mais nous ne pouvions diminuer de voiles, pour aller du même train qu'un navire démâté. Cependant leur capitaine nous pria de l'aider à remonter un grand mât et à mettre une sorte de perroquet à son mât d'artimon, et nous demeurâmes à cet effet deux ou trois jours en panne. Au bout de ce temps nous leur donnâmes trois barils de bœuf, un baril de porc, deux muids de biscuits, des pois dans la même proportion, et tout ce que nous pûmes épargner d'autres articles, en acceptant comme échange trois tonneaux de sucre, du rhum et quelques pièces de huit ; et nous les laissâmes, en prenant avec nous, à leur instante prière, le jeune homme, la femme de chambre et tous leurs effets.

Le jeune homme avait environ dix-sept ans ; c'était un joli garçon, bien élevé, modeste, sensé, d'autant plus affligé de la perte de sa mère, qu'il avait perdu son père, peu de temps auparavant, aux Barbades. Il pria le chirurgien d'obtenir de moi que je le tirasse de ce bâtiment où ces gens cruels avaient tué sa mère. En effet, ils l'avaient tuée, pour ainsi dire, passivement ; et, s'ils s'étaient privés de quelques faibles miettes de nourriture pour la pauvre veuve sans appui, elle ne serait pas morte, quand ils ne lui auraient donné que juste ce qu'il fallait pour l'empêcher d'expirer. Mais la faim ne connaît ni amis, ni parents, ni droits, ni justice ; elle est sans remords et sans pitié.

Le chirurgien dit à ce jeune homme où nous allions, ajoutant que cela l'éloignerait de tous ses amis et le mettrait peut-être en des circonstances aussi fâcheuses que celles où nous l'avions trouvé, c'est-à-dire qu'il serait exposé à mourir de faim par le monde. Il répondit que peu lui importait d'aller en un lieu ou en un autre, pourvu qu'il fût délivré de cet exécrable équipage, et que le capitaine (il parlait de moi, n'ayant point vu mon neveu) qui lui avait sauvé la vie ne voudrait pas le laisser dans l'embarras.

Quant à la femme de chambre, il était sûr que, si elle reprenait sa raison, elle serait très reconnaissante d'avoir été emmenée par nous, dans quelque pays que ce fût. Le chirurgien plaida leur cause avec tant de chaleur, que je cédai et les pris sur mon bord avec tous leurs effets, à l'exception de onze muids de sucre, qui ne pouvaient être déplacés ; et, comme le jeune homme avait une patente de chargement pour ces marchandises, je fis signer au patron de son bâtiment un acte par lequel il promettait d'aller lui-même, en arrivant à

Bristol, remettre à M. Roger, négociant de cette ville et parent du jeune homme, une lettre que je lui écrivis, et tout ce qui appartenait à la défunte veuve. Cette commission ne fut probablement pas remplie ; car jamais je ne sus aucune nouvelle de ce navire, et il se perdit sans doute en mer, étant en si mauvais état et si loin de terre, que la première tempête devait le couler à fond.

J'étais alors à 19 degrés 32 minutes de latitude, et j'avais eu un voyage tolérable sous le rapport du temps, bien que les vents eussent été contraires au commencement. Je ne fatiguerai point mes lecteurs par le récit des petits incidents, des courants, du vent, etc., pendant le reste de ma course ; pour abréger mon histoire, dans l'intérêt de ce qui doit suivre, je dirai seulement que j'arrivai à mon ancienne habitation dans l'île, le 10 avril 1695. Ce ne fut pas sans difficulté que je trouvai la place ; car j'y étais arrivé et j'en étais parti par le côté méridional et occidental de l'île, comme cela était naturel en venant du Brésil ; et maintenant nous vînmes entre la pleine mer et l'île, et, n'ayant ni cartes ni remarques pour reconnaître la côte, je pouvais la voir sans savoir que c'était elle, du moins sans en être sûr.

Nous touchâmes à plusieurs îles de l'embouchure de l'Orénoque, et cela me servit à reconnaître, en les côtoyant, combien je m'étais trompé jadis en supposant que la terre que j'apercevais de mon île était le continent ; c'était une île très longue, ou plutôt une chaîne d'îles, qui s'étendaient d'une extrémité à l'autre de la bouche immense de ce fleuve; et les sauvages qui fréquentaient mon île n'étaient pas, à proprement parler, ceux que nous appelons Caraïbes, mais des insulaires et autres peuplades barbares, lesquels demeuraient plus près de nos rives que les premiers. Bref, je visitai assez inutilement quelques-unes de ces îles; dans l'une d'elles je trouvai des Espagnols, et je pensai qu'ils habitaient cette terre ; mais je leur parlai, et ils me dirent qu'ils avaient un sloop près de là, dans une petite baie, et qu'ils étaient venus sur cette plage pour avoir du sel et prendre des huîtres à perles, s'ils pouvaient en trouver. Ils étaient de l'île de la Trinité, située plus au N., sous la latitude de 10 à 11 degrés.

A force de côtoyer d'une île à une autre, soit avec le bâtiment, soit avec la chaloupe des Français, que nous trouvâmes très commode et que nous gardâmes volontiers, nous vînmes enfin en face du côté méridional de mon île, et à l'instant je reconnus toutes les circonstances locales ; je fis donc jeter l'ancre dans un endroit sûr, devant la crique voisine de mon ancienne demeure.

Aussitôt que j'eus parfaitement reconnu la place, j'appelai Vendredi et lui demandai où il était. Il regarda un moment, et soudain,

ROBINSON CRUSOÊ

battant des mains, il s'écria : « Oh oui ! voilà ! » et il montra notre habitation, et se mit à danser et à faire des gambades comme un fou. Ce fut à grand'peine que je l'empêchai de sauter dans La mer et de gagner le bord à la nage.

« Vendredi, lui dis-je, pensez-vous que nous retrouverons quelqu'un en ce lieu? pensez-vous que nous y retrouverons votre père? » Le pauvre garçon resta muet comme une souche, pendant un moment; mais quand je nommai son père, cette excellente créature parut triste, découragée, et je vis des larmes couler abondamment sur son

visage. « Qu avez-vous, dis-je. Vendredi? êtes-vous ainsi troublé parce que vous pouvez revoir votre père? — Non, non, dit-il en hochant la tête, moi plus voir lui, non jamais plus voir lui. — Pourquoi croyez-vous cela. Vendredi? comment le savez-vous? — Oh non ! oh non! reprit-il, lui mourir déjà longtemps; lui beaucoup vieux homme. — Allons, lui dis-je encore, vous n'êtes pas sûr de cela ; mais nous verrons peut-être d'autres personnes. » Il avait la vue meilleure que moi, à ce qu'il paraît ; il m'indiqua la colline au-dessus de mon ancienne maison, et, bien que nous fussions éloignés d'une demilieue, il s'écria : « Nous voir, nous voir, oui, oui, nous voir là beaucoup d'hommes là, et là et encore là ». Je regardai, mais je ne vis personne, pas même avec une lunette, sans doute parce que je ne l'avais pas pointée sur l'endroit désigné ; car le lendemain je sus qu'il avait raison et que cinq ou six hommes étaient montés sur cette hauteur, pour examiner le bâtiment et reconnaître ses intentions.

Dès que Vendredi m'eut assuré qu'il avait vu du monde, je fis déployer le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, afin de nous annoncer comme amis. Environ un quart d'heure après, nous aperçûmes de la fumée qui s'élevait sur un des côtés de la crique, et je demandai sur-le-champ le bateau ; j'y montai avec Vendredi, et, déployant un pavillon blanc, ou pavillon de paix, je gouvernai droit au rivage. J'étais accompagné du jeune prêtre dont j'ai parlé, auquel j'avais conté dans tous ses détails l'histoire de mon séjour en cette île, et toutes les particularités qui concernaient et moi et ceux que j'y avais laissés. Il désira vivement me suivre ; et nous emmenâmes de plus seize hommes bien armés, pour le cas où nous aurions trouvé des hôtes inconnus : heureusement cette précaution était inutile.

Comme c'était le moment de la marée montante, nous entrâmes tiirectement dans la crique, et le premier homme sur lequel mes regards tombèrent fut l'Espagnol que j'avais sauvé, et dont je reconnus parfaitement le visage : quand à son costume, j'en parlerai plus tard. J'ordonnai à mes gens de rester tous à bord et de me laisser descendre seul à terre ; mais il n'y eut pas moyen de retenir Vendredi ; ce tendre fils avait découvert son père à une grande distance des Espagnols, assez loin en effet pour qu'il me fût impossible de le voir. Si l'on n'avait pas voulu le laisser débarquer, il aurait certainement sauté dans la mer. Dès qu'il eut touché terre, il courut vers son père

avec la rapidité d'un flèche L'âme la plus ferme n'aurait pu voir sans émotion les premiers transports de ce pauvre garçon, lorsqu'il aborda le vieillard.

Il l'embrassa, lui caressa les joues, le prit dans ses bras, l'assit sur un tronc d'arbre, se coucha contre lui, et se mit à le contempler, comme un amateur contemple un tableau rare, pendant près d'un quart d'heure ; ensuite il passa doucement ses mains sur les jambes du bonhomme et les baisa, puis il se releva et le regarda encore ; on eût dit qu'il était ensorcelé. Mais le lendemain sa passion tourna réellement au comique. Le matin il se promena quelques heures sur le bord de la mer avec son père, le tenant toujours par la main, comme une dame, et courant à chaque instant au bateau, pour lui chercher soit un morceau de sucre, soit un gâteau, enfin quelque chose de bon. Dans l'après-midi, ces démonstrations furent d'un autre genre. Il fit asseoir le bonhomme sur l'herbe, dansa autour de lui, et fit mille gestes, prit mille postures étranges, tout en racontant ses voyages, ses aventures et celles des autres, pour divertir son père. Enfin, si l'affection filiale avait autant de force parmi les chrétiens, on serait tenté de regarder comme inutile le cinquième commandement de Dieu.

Mais ceci est une digression ; je reviens à mon débarquement. Il n'est pas nécessaire de rapporter toutes les cérémonies, toutes les civilités que les Espagnols me prodiguèrent. Le premier, que je reconnus fort bien, comme je l'ai dit, pou? celui auquel j'avais sauvé la vie, vint au-devant de la barque, suivi d'un autre, et portant, ainsi que nous, un pavillon de paix. Il ne me reconnut point d'abord, il n'eut même pas l'idée que ce pût être moi qui arrivais, jusqu'à ce qu'il entendit ma voix. « Senhor, lui dis-je en portugais, ne me reconnaissez-vous pas? » Il ne me répondit rien ; mais, remettant son fusil à son compagnon, tendant les bras et prononçant en espagnol quelques mots que je ne compris pas parfaitement, il vint à moi et m'embrassa, en m'assurant qu'il ne se pardonnerait jamais de n'avoir pas reconnu ces traits qui lui étaient jadis apparus tels que ceux d'un ange du ciel envoyé pour le sauver. Il ajouta à cela une profusion de très belles phrases, comme les Espagnols bien élevés savent toujours en faire, et il ordonna à la personne qui le suivait d'aller chercher ses camarades.il me demanda alors si je voulais me rendre à mon vieux château, dont il me rendrait la possession et où je trouverais quelques améliorations. Je me dirigeai avec lui vers mon ancienne demeure ; mais, hélas ! il m'eût été aussi impossible d'en retrouver la place que si je ne l'avais jamais vue. On avait planté une si grande quantité d'arbres, et ils étaient placés de telle

manière et si touffus, si serrés, ils étaient devenus si gros en dix ans, que le lieu n'était plus accessible que par des détours dont les habitants seuls savaient se tirer.

Je lui demandai pourquoi ils s'étaient ainsi fortifiés, et il me répondit que je verrais que ces défenses n'étaient pas inutiles, quand il m'aurait conté ce qui leur était arrivé depuis qu'ils vivaient en cette île, où leur premier malheur avait été de ne plus me retrouver. Il m'assura néanmoins qu'il s'était réjoui de ma bonne fortune, lorsqu'il avait appris que j'étais parti sur un bâtiment sûr et selon mes désirs, et souvent il eut le pressentiment qu'il me reverrait un jour. Mais il avoua que rien en toute sa vie ne l'avait surpris et affligé aussi vivement que le désappointement qu'il éprouva à la première nouvelle de mon départ.

Quant aux trois barbares, comme il les appelait, que nous avions laissés et sur lesquels il avait une longue histoire à me conter, s'ils n'avaient pas été en si petit nombre, ses compatriotes et lui auraient eu à regretter d'avoir échangé la compagnie des sauvages pour celle de pareils hommes. « Il est certain, disait-il, que, s'ils nous avaient été supérieurs en force, nous aurions fait ici notre purgatoire » ; et en parlant ainsi, il faisait le signe de la croix sur sa poitrine. « Mais, monsieur, reprit-il, j'espère que vous ne nous désapprouverez point quand je vous dirai que notre défense personnelle nous a obligés de les désarmer, de les soumettre, puisque, loin d'agir avec nous en dominateurs modérés, ils voulaient nous assassiner. » Je lui répondis que j'avais craint en effet extrêmement qu'il n'arrivât quelque chose de semblable en laissant ces hommes dans l'île, et que mon seul regret, en partant, c'était de n'avoir pu attendre son retour, afm de le mettre en possession de mes propriétés, et de laisser les matelots anglais dans l'état de sujétion où ils méritaient d'être. Du reste, s'ils les avaient réduits à cette condition, j'en étais très satisfait, loin d'y trouver à redire ; car je savais que c'était une bande de rebelles indisciplinés, capables de toute espèce de méfaits. /

Pendant que je parlais ainsi, l'homme que l'Espagnol avait envoyé pour chercher ses amis vint avec onze autres individus. Vêtus comme ils l'étaient, on ne pouvait deviner à quelle nation ils appartenaient ; mais mon ancien hôte nous présenta les uns aux autres. Il se tourna d'abord vers moi, et, montrant les nouveaux venus, il dit : « Vous voyez, monsieur, quelques-uns des gentilshommes qui vous doivent la vie » ; et, s'adressant à eux, il leur fît savoir qui j'étais. Alors ils vinrent tous me saluer un à un, non comme des matelots ou des personnes du commun, mais réellement comme s'ils avaient été des ambassadeurs ou de grands seigneurs, et moi un roi

ou un conquérant puissant. Leur conduite fut obligeante et courtoise au plus haut degré, et toutefois mêlée d'une mâle dignité qui leur allait à merveille ; bref, leurs manières étaient tellement supérieures à ma simplicité, que je ne savais comment recevoir leurs politesses, et j'aurais été encore plus embarrassé d'y répondre sur le même ton. L'histoire de leur arrivée et de leurs aventures depuis mon départ est si remarquable, offre tant d'incidents, que la première partie de ma relation aidera à comprendre, elle se rattache à ce que j'ai delà

dit par tant de points, que je me fais un grand plaisir de la transmettre à ceux qui viendront après moi.

Pour épargner au lecteur l'ennui d'un récit à la première personne, qui me mettrait en frais de dix mille dis-je et dii-il^ il me dit et je lui dis, et autres locutions de ce genre, je rapporterai les faits historiquement, avec toute l'exactitude que me permettront le souvenir de ce qui m'a été dit et ma connaissance des lieux et des gens.

Je dois, pour être aussi concis et aussi clair que possible, me reporter en arrière et rappeler les circonstances dans lesquelles je laissai mon île et les personnes dont j'ai à parler. D'abord il est nécessaire de rappeler que j'avais envoyé le père de Vendredi et

TEspagnol, que j*avais sauvés l'un et l'autre des mains des sauvages, pour chercher les compagnons de ce dernier, laissés par lui sur la côte que je prenais pour le continent. Je désirais les mettre à l'abri de calamités semblables à celles de leur compatriote, leur offrir des secours pour le présent, et trouver ensuite, s'il était possible, quelque moyen de nous délivrer tous.

Quand je les fis partir, il n'y avait pas la moindre apparence, pas le moindre sujet d'espérer que je serais moi-même délivré. Depuis plus de vingt ans je n'y pensais plus, et je ne pouvais prévoir ce qui était sur le point d'arriver, savoir qu'un bâtiment anglais viendrait sur ces bords, comme s'il eût été envoyé exprès pour me chercher. Ils durent en effet être surpris étrangement, non seulement de ne plus me trouver, mais de voir trois étrangers en possession de tout ce que j'avais laissé, et qui sans cela leur eût appartenu.

Cependant la première chose dont je m'informai, et dont il faut que je parle afin de reprendre le récit où je l'ai laissé, était leur voyage dans le canot pour aller rejoindre les Espagnols. Rien de remarquable n'eut lieu pendant leur traversée, qui fut favorisée par un temps calme et un bon vent. Les Espagnols, comme on devait le penser, furent aussi joyeux que surpris de revoir leur compagnon (qui semblait le principal personnage de la troupe, le capitaine du vaisseau naufragé étant mort depuis quelque temps), parce que, le sachant tombé dans les mains des sauvages, ils l'avaient cru dévoré, comme tous les prisonniers de guerre faits par ces peuples. Lorsqu'il leur conta sa délivrance et les moyens dont il disposait pour les transporter, ils crurent rêver : leur étonnement était comparable à celui des frères de Joseph, quand il se fit reconnaître d'eux et leur apprit son élévation à la cour de Pharaon. Mais en voyant les armes, la poudre, les balles, les provisions qu'il leur apportait pour leur voyage, ils revinrent à eux et se préparèrent avec joie à suivre sans délai leur ami.

Leur premier soin devait être de se procurer des canots, et pour cela ils furent obligés de se relâcher un peu de la stricte probité à l'égard de leurs amis les sauvages, en leur empruntant deux grandes pirogues, sous prétexte d'aller à la pêche ou en promenade. A l'aide des embarcations ils partirent le lendemain matin, leurs préparatifs ne demandant pas beaucoup de temps, puisqu' ils n'cmportaieni n bagages ni provisions, et ne possédaient rien que ce qu'ils avaien sur le corps, et des racines qui leur tenaient lieu de pain.

Le voyage et le retour de mes employés durèrent trois semaines, et dans cet intervalle l'occasion de sortir de l'île se présenta pour moi ; je partis, laissant à ma place trois des plus impudents, des plus

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intraitables, des plus méchants coquins avec lesquels il fût possible de se rencontrer, au grand chagrin et au grand désappointement des pauvres Espagnols.

Le seul acte de loyauté de ces vauriens à l'arrivée des Espagnols, ce fut de leur donner ma lettre, des provisions et d'autres choses nécessaires, comme je leur avais ordonné de le faire : ils y ajoutèrent la longue liste d'instructions que je leur avais laissée et qui contenait tous les moyens que j'employais pour subvenir à mes besoins : la manière de faire le pain, d'élever les chèvres domestiques, de conserver le raisin, de semer le blé, de fabriquer de la poterie, en un mot toutes les particularités de mes travaux que j'avais écrites. Deux des Espagnols entendaient assez l'anglais pour faire usage de ce document, et les trois matelots ne refusèrent pas de les pourvoir de tout ce qui pouvait leur être utile ; car ils furent d'abord assez bien ensemble. Les premiers installés admirent les nouveaux venus sur le pied d'égalité dans la maison et à la caverne, et ils vécurent d'une façon très sociable pendant quelque temps. Le chef des Espagnols, qui m'avait vu pratiquer la plupart de mes méthodes de culture et d'industrie, et le père de Vendredi dirigeaient les travaux ; quant aux Anglais, ils ne faisaient que courir dans l'île, tuer des perroquets, attraper des tortues, et, lorsqu'ils rentraient le soir au logis, ils trouvaient leur souper apprêté par les Espagnols.

Ces derniers se seraient arrangés de cette manière d'être, si les autres, à ce prix, les avaient laissés en paix ; mais cela n'était pas dans leur nature. Semblables au chien du jardinier, ils ne voulaient ni faire ni laisser faire aux autres. Les querelles furent d'abord futiles et peu dignes d'être rapportées ; plus tard elles amenèrent une guerre ouverte, commencée avec toute la rudesse et l'insolence imaginables, sans raison, sans provocation, contre tout sentiment naturel, même contre le simple bon sens. Il est vrai que la première relation de l'affaire me fut donnée par les Espagnols, que je puis appeler les accusateurs; toutefois, quand j'interrogeai ces drôles, ils ne purent repousser aucun grief.

Avant de passer aux particularités de cette partie de l'histoire, je dois réparer une omission de ma relation précédente. J'ai oublié de noter qu'au moment même où nous allions lever l'ancre, une petite émeute s'éleva sur notre bâtiment et me fit craindre une seconde sédition. Pour la conjurer, le capitaine, rassemblant tout son courage et nous appelant tous à son aide, sépara par la force les mutins, et fit enchaîner et renfermer deux des rebelles les plus hardis.

Comme ils avaient activement contribué aux désordres précédents et laissaient échapper alors quelques mots grossiers et dangereux, il

les menaça pour cette fois de les conduire en Angleterre, où il les ferait pendre pour mutinerie et tentative de désertion avec le navire. Quoique le capitaine n'eût pas l'intention d'exécuter sa menace, elle effraya plusieurs des hommes de l'équipage, et ceux-ci mirent dans la tête de leurs compagnons que le capitaine les amusait par de belles phrases jusqu'à leur arrivée à un port anglais, où il les ferait mettre en prison et en jugement. Le lieutenant eut avis de cela et assura les matelots que, s'ils se conduisaient bien pendant le reste du voyage, le passé leur serait pardonné. J'intervins aussi, et ils se tranquillisèrent quand je leur eus donné ma parole d'honneur qu'ils ne seraient pas inquiétés, surtout quand je fis absoudre et relâcher ceux qui avaient été pris.

Cette mutinerie nous retint cependant à l'ancre toute la nuit ; le vent baissa le lendemain matin et passa au calme, et nous reconnûmes que les deux hommes que nous avions enchaînés avaient volé chacun un fusil, quelques autres armes, des munitions, et qu'ils avaient pris la pinasse, que l'on n'avait pas encore remontée, et étaient allés rejoindre dans l'île leurs compagnons de révolte. Aussitôt que nous nous fûmes aperçus de leur fuite, je commandai la chaloupe, et le lieutenant avec douze hommes y montèrent, pour aller chercher ces misérables.

Mais ils ne purent trouver ni eux ni les autres ; car ils se sauvèrent tous dans les bois lorsqu'ils virent nos gens arriver. Le lieutenant fut tenté, pour les punir de leur scélératesse, de détruire les plantations, de brûler tous les ustensiles ou meubles, et de les laisser se tirer d'affaire sans secours ; toutefois, comme il n'avait point d'ordres à cet effet, il laissa les choses telles qu'elles étaient, ramena la pinasse et revint à bord sans les fugitifs. Ces deux hommes portaient le nombre des Anglais à cinq ; mais les trois premiers étaient si supérieurs aux derniers en méchanceté, qu'ils mirent les nouveaux venus à la porte et ne voulurent pas en entendre parler. Pendant assez longtemps ils refusèrent de leur donner des vivres. Les Espagnols n'étaient pas encore arrivés, à cette époque.

Quand les Espagnols arrivèrent, ils tâchèrent d'engager les trois méchants Anglais à prendre leurs compatriotes et à ne former tous qu'une famille ; mais ils ne voulurent pas entendre à cela ; ainsi les pauvres diables vivaient comme ils pouvaient, et, comprenant que le travail et l'industrie étaient leurs seules ressources pour rendre leur existence tolérable, ils plantèrent leurs tentes sur la côte septentrionale de l'île, un peu à l'ouest, afm d'être à l'abri des incursions des sauvages qui abordaient toujours à l'est de l'île.

Ils construisirent deux cabanes, l'une pour s'y loger, l'autre pour

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servir de magasin, les Espagnols leur ayant donné un peu de blé pour le semer, et aussi de ces pois que je leur avais laissés. Ils bêchèrent, plantèrent, élevèrent des enclos d'après les modèles que je leur avais donnés, et bientôt ils se trouvèrent assez bien établis. Leur première récolte était prête à couper, et, bien qu'ils n'eussent d'abord labouré qu'un petit quartier de terre, n'ayant pas le temps d'en préparer davantage, cela était suffisant pour subvenir à leurs besoins. L'un de ces hommes avait été l'aide du cuisinier du bâtiment, et il pouvait faire des potages, poudings, enfin toutes les préparations que le riz, le lait et le peu de viande qu'ils se procuraient lui permettaient de faire.

Ils étaient dans cette voie de modeste progrès, lorsque ces trois <îoquins dénaturés, leurs compatriotes, vinrent par pure malice les insulter, les provoquer, leur dire que l'île était à eux ; que le gouverneur (en parlant de moi) leur en avait laissé la possession, et que personne n'avait le droit de s'établir, de bâtir des maisons sur leur terrain, sans payer un loyer au propriétaire. Les deux hommes, croyant d'abord qu'ils plaisantaient, les invitèrent à entrer chez eux, à s'y reposer et à voir quelles belles maisons ils avaient bâties et quel loyer on pouvait en demander. Un des deux dit en riant que, s'ils étaient les seigneurs du lieu, ils accorderaient, suivant la coutume, un long bail à ceux qui auraient construit des habitations sur leurs propriétés et les auraient améliorées, et il les pria d'amener un greffier ou un notaire, pour dresser les actes. Un des trois vauriens répondit, avec des jurements, qu'on verrait qu'ils ne plaisantaient pas ; et, allant à une place voisine, où les colons avaient fait du feu pour apprêter leur nourriture, ce misérable prit un tison, le posa contre l'extérieur de la cabane et y mit le feu. Elle aurait brûlé en quelques minutes, si l'un des deux pauvres colons n'eût repoussé l'incendiaire et éteint la flamme avec ses pieds, non sans beaucoup de peine.

L'agresseur était dans une telle furie d'avoir été repoussé par l'honnête homme, qu'il revint sur celui-ci un bâton à la main ; si le dernier n'eût pas évité ce coup adroitement et ne se fût pas sauvé dans la cabane, i\ serait mort sur place. Son camarade, voyant le danger qui les menaçait tous deux, le suivit, et ils sortirent bientôt armés de leurs fusils. L'homme sur lequel avait été dirigé le coup de bâton frappa et étourdit avec la crosse de son fusil celui qui avait commencé la querelle, avant que ses deux camarades fussent venus à son secours ; alors ils présentèrent à ceux-ci le bout du canon et leur crièrent de ne pas avancer. Les assaillants avaient aussi des armes à feu ; mais un des deux honnêtes gens, plus hardi que son

camarade, et exaspéré par le danger, dit à leurs adversaires que, s'ils faisaient le moindre mouvement, ils étaient morts, et qu'il leur ordonnait de mettre bas les armes. Ils n'obéirent point à cet ordre ; mais, voyant qu'ils avaient affaire à des gens résolus, ils entrèrent avec eux en pourparlers, et consentirent à se retirer, emportant leur blessé.

Il paraît que la blessure était grave ; mais les autres eurent tort de ne pas poursuivre leur avantage ; ils devaient désarmer leurs

ennemis, ensuite aller rendre compte aux Espagnols de la manière dont ils avaient été traités par ces coquins. Depuis ce temps, les trois scélérats ne rêvèrent que vengeance, et tous les jours les autres en recevaient de nouvelles preuves.

Je passe, pour abréger mon récit, les menues méchancetés de ces drôles, telles que fouler aux pieds les blés, tuer les chèvres et les chevreaux des pauvres colons, en un mot les tourmenter nuit et jour; je dirai seulement que tant de persécutions réduisirent ces deux infortunés au désespoir : ils se déterminèrent à combattre une fois pour toutes leurs trois ennemis. Dans cette vue ils allèrent au châ-

teau, comme on appelait mon ancienne résidence, où les trois méchants Anglais demeuraient alors avec les Espagnols, dans l'intention de prier ceux-ci d'être témoins de leur combat, afin qu'il se passât régulièrement. Ils se levèrent donc un matin avant le jour, se rendirent au château, et demandèrent les Anglais par leur nom, en disant à un Espagnol qui vint les recevoir qu'ils avaient à leur parler.

Il se trouvait que le jour précédent deux Espagnols avaient rencontré dans les bois l'un des deux Anglais que j'appelle les honnêtes gens, par comparaison avec les autres, et pour les distinguer de ceux-ci; cet homme avait fait des plaintes amères aux Espagnols sur les traitements barbares que leurs compatriotes leur faisaient endurer ; il conta comment ils avaient dévasté leur plantation, détruit le blé qu'ils avaient eu tant de peine à faire croître, et tué leur chèvre laitière et ses trois chevreaux, qui composaient toutes leurs ressources de subsistance ; il ajouta que si ses amis, c'est-à-dire les autres Espagnols, ne venaient pas à leur secours, lui et son compagnon mourraient de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, ils prirent la liberté d'improuver pendant le souper la conduite des trois Anglais, en termes mesurés néanmoins et très polis : ils leur demandèrent comment ils pouvaient être aussi cruels envers des êtres inoffensifs qui avaient trouvé moyen de s'assurer une existence à force de travail, et qui avaient eu assez de peine à mettre leur petit établissement au degré de perfection où il se trouvait.

Un des Anglais répliqua brusquement : « Que viennent-ils faire ici? Ils sont venus à terre sans permission, et n'ont pas le droit de planter et de bâtir dans l'île, où pas un pouce de terrain ne leur appartient. — Sefior inglese, dit l'Espagnol avec calme, ils ne doivent pas mourir de faim. » L*Anglais repartit comme une brute qu'il était : « Qu'ils crèvent de faim, que le diable les emporte ! ils ne planteront et ne bâtiront pas dans cette île. — Mais que pourront-ils donc faire, monsieur? » dit l'Espagnol. Un autre de ces gueux lui répondit : « Ce qu'ils pourront faire? eh ! travailler pour nous, devenir nos valets. — Mais comment, reprit l'Espagnol, pouvez-vous exiger cela? vous n'avez pas acheté ces hommes, vous n'avez pas le droit de les réduire en servitude. » L'Anglais répondit que l'île était à eux trois, que le gouverneur les en avait mis en possession, et qu'eux seuls avaient le droit d'y faire quoi que ce fût ; et il jura par son Créateur qu'ils brûleraient toutes les nouvelles cabanes qui seraient construites sur leurs terres. « En admettant cela, dit l'Espagnol, nous devrions être aussi vos esclaves? — Oui, dit l'audacieux coquin, et vous le serez peut-être réellement avant peu », ajouta-t-il

en assaisonnant son discours de blasphèmes placés aux endroits convenables. L'Espagnol ne répondit que par un sourire. Cependant ce petit dialogue les avait échauffés, et les Anglais se levant, l'un dit à l'autre (je pense que ce fut le nommé Will Atkins) : « Viens, Jack, laissons-les ; ils auront leur tour. Nous démolirons leur château, et ils ne coloniseront pas sur nos domaines ».

Là-dessus ils sortirent tous ensemble, prenant chacun un fusil, un pistolet et une épée, en murmurant des propos très insolents sur ce qu'ils voulaient faire aux Espagnols ; mais les Espagnols n'entendaient pas tout à fait ce qu'ils disaient, et ils comprenaient seulement qu'ils les menaçaient pour avoir pris le parti des deux opprimés.

Les Espagnols n'ont jamais su où ils allèrent ni à quoi ils passèrent leur temps ce soir-là ; mais il paraîtrait qu'après avoir erré dans les champs une partie de la nuit, ils s'étaient arrêtés à la place que je nommais mon bosquet, accablés de fatigue et de sommeil. Ils avaient résolu de rester éveillés jusqu'à minuit, et d'aller surprendre alors leurs pauvres compatriotes endormis : leur projet, comme ils l'avouèrent ensuite, était de mettre le feu aux cabanes, et de laisser leurs habitants brûler avec elles, ou de les tuer s'ils tentaient de s échapper.

Le méchant dort rarement d'un sommeil bien profond ; il est donc très surprenant que ces coquins ne se soient pas tenus éveillés, Cependant les deux hommes des cabanes avaient aussi leur plan, mais un plan beaucoup plus honnête que celui de brûler et d'assassiner; ils étaient déjà partis, très heureusement pour eux, quand quand ces coquins sanguinaires vinrent à leurs demeures.

Quand, en arrivant, ils trouvèrent les maisons vides, Atkins, le plus déterminé de la troupe, dit à l'un de ses camarades : « Jack, voilà bien le nid, mais les oiseaux sont envolés ». Ils restèrent quelques instants à réfléchir sur le motif qui avait pu faire sortir ces gens de si bonne heure, et il leur vint à l'esprit que les Espagnols les avaient prévenus qu'ils seraient attaqués. Alors ils se donnèrent la main et se firent le serment l'un à l'autre de se venger des Espagnols.

Dès qu'il eurent pris cet engagement barbare, ils se mirent à l'œuvre pour détruire les huttes de leurs compatriotes. Ils ne les incendièrent pas ; mais ils les démolirent et en dispersèrent les matériaux à de si grandes distances, qu'on ne voyait pas une seule perche debout et que bientôt aucune trace de maison ne resta sur le sol. Ils brisèrent tout leur petit ménage, et ils en portèrent les morceaux si loin, que ces pauvres gens retrouvèrent ensuite quelques-uns de leurs ustensiles à plus d'un mille de leur habitation. Ensuite ils arrachèrent tous les jeunes arbres plantés par les malheureux colons.

ainsi que les enclos qu'ils avaient faits pour la sûreté de leur blé et de leurs chèvres ; enfin ils pillèrent et dévastèrent tout comme aurait pu le faire une horde de Tartares.

A cette heure même, les deux hommes étaient en chemin pour chercher leurs persécuteurs et les combattre, bien qu'ils ne fussent que deux contre trois ; en sorte que, si les uns et les autres se fussent

rencontrés, il y aurait eu sans nul doute du sang répandu ; car tous étaient vigoureux et, de plus, très braves, c'est une justice à leur rendre. Mais la Providence ne permit point leur rencontre, et, tandis que les uns allaient d'un côté, les autres allaient du côté opposé ; ensuite, quand les deux honnêtes gens revinrent pour retrouver leurs ennemis, ceux-ci étaient retournés à l'ancienne habitation.

Nous verrons tout à l'heure la différence de leur conduite respective. A leur retour au château, les trois coquins, devenus plus furieux par l'expédition qu'ils venaient d'achever, s'en vantèrent aux Espagnols par bravade, et l'un d'eux, s'avançant contre l'un des Espagnols comme un écolier qui jouerait avec un de ses camarades, lui souleva son chapeau, le fit tourner en l'air en rasant le visage de l'homme, et lui dit : « Et vous, seigneur Jacques d'Espagne, vous aurez le même régal, si vous ne devenez pas plus civil ». L'Espagnol était doux et poli ; cependant c'était un homme robuste et brave. Il regarda l'insolent pendant quelques instants; alors, n'ayant aucune arme sur lui, il marcha gravement contre son adversaire et le renversa d'un coup de poing, de même qu'on renverse un bœuf d'un coup de massue.

Un des Anglais, aussi impudent que le premier, tira son pistolet sur l'Espagnol et le manqua ; les balles effleurèrent seulement ses cheveux, et l'une d'elles atteignit le bout de son oreille, qui saigna beaucoup. Au sang qu'il perdait, l'Espagnol se crut blessé plus qu'il ne l'était, et il commença à s'irriter, tandis que jusque-là il avait conservé un calme parfait. Dès lors, résolu d'en finir, il prit le fusil de l'homme qu'il avait étourdi et se préparait à tirer sur celui qui l'avait blessé, lorsque les autres Espagnols, sortant de la caverne, ordonnèrent aux deux partis de s'arrêter, s'assurèrent des deux Anglais et les désarmèrent.

Quand ceux-ci eurent été désarmés et quand ils sentirent qu'ils avaient contre eux tous les Espagnols et leurs compatriotes, ils com mencèrent à se calmer, et, changeant de ton, ils redemandèrent leurs armes ; mais les Espagnols, considérant l'inimitié qui existait entre ces hommes et les deux autres Anglais, pensèrent que le meilleur moyen de les empêcher de se détruire mutuellement était de les laisser désarmés.

On leur promit de ne leur faire aucun mal, et même, s'ils voulaient vivre paisiblement, de les aider et de s'associer avec eux comme auparavant ; mais on ne pouvait leur rendre leurs armes tant qu'ils paraîtraient résolus à nuire à leurs compatriotes, surtout après leur menace de réduire les autres en servitude.

Les coquins n'étaient pas plus capables de suivre que d'entendre

la raison ; voyant qu'on leur refusait leurs armes, ils s'en allèrent en

criant comme des furieux et menaçant les Espagnols de se venger,

bien que privés d'armes à feu. Mais les Espagnols, méprisant leurs

menaces, leur défendirent de faire aucun dégât à leur plantation ou

à leur bétail, s'ils ne voulaient être poursuivis comme des bêtes

féroces et pendus sans miséricorde.

BOBINSON CRUSOÊ

Cette déclaration fut loin de les apaiser, et ils s'en allèrent en jurant comme des démons de l'enfer. A peine étaient-ils partis, que les deux autres arrivèrent animés d'une colère presque aussi grande, quoique d'une autre sorte. Ils venaient de voir leurs cabanes démolies, comme on l'a dit plus haut, et certes il y avait de quoi les exaspérer. Ils ne pouvaient trouver le temps de conter leur histoire, tant les Espagnols étaient pressés de dire ce qui leur était advenu à eux-mêmes ; et réellement c'était une chose étrange que trois hommes en eussent provoqué dix-neuf avec cette audace et cette impunité.

Il est vrai que les Espagnols les méprisaient, surtout les ayant désarmés, et leurs menaces causaient peu d'inquiétude à une troupe de dix-sept personnes; mais les deux Anglais voulaient absolument avoir satisfaction, et résolurent de trouver leurs ennemis, quoi qu'il leur en pût arriver. Cependant les Espagnols intervinrent encore, et dirent que, comme ils avaient privé les trois Anglais de leurs armes, ils ne consentiraient point à ce qu'ils fussent poursuivis avec des armes à feu et peut-être tués. « Mais, ajouta le grave Espagnol qui remplissait l'offîce de gouverneur, nous tâcherons de les amener à vous rendre justice quand leur passion sera calmée ; car ils ne peuvent subsister sans notre assistance. Nous vous promettons de ne faire la paix avec eux qu'à la condition qu'ils vous donneront satisfaction ; et

nous espérons qu*en retour vous vous engagerez à agir envers eux sans aucune violence, sauf le cas de votre défense personnelle, » Les deux Anglais y consentirent d'assez mauvaise grâce et avec beaucoup de répugnance ; et les Espagnols protestèrent que leur but était d'empêcher l'efïusion du sang et de rétablir la paix générale. « Nous ne sommes pas en grand nombre, disaient-ils, et il y a bien assez de place pour nous tous ; c'est pitié que nous ne vivions pas comme de bons amis. » Enfin les deux offensés consentirent à attendre l'issue de l'affaire et vécurent quelques jours avec les Espagnols, leur habitation étant détruite.

Environ cinq jours après, les trois vagabonds, las de courir les bois, demi-morts de faim, ayant vécu presque tout ce temps d'œufs de tortue, s'acheminèrent vers le bosquet : ils trouvèrent mon Espagnol, qui, comme je l'ai dit, était le gouverneur, se promenant, avec deux de ses compatriotes, au bord de la crique ; les drôles l'abordèrent d'un air humble et soumis, et le supplièrent de les recevoir encore au sein de la colonie. Les Espagnols les traitèrent fort civilement, et leur dirent qu'ils avaient été tellement inhumains envers leurs compatriotes et tellement grossiers envers eux (les Espagnols), qu'ils ne pouvaient rien décider à leur égard sans avoir consulté les deux Anglais et les autres Espagnols. Cependant ils allaient en conférer sur-le-champ et leur rendraient réponse dans une demi-heure. On peut imaginer que, pour se soumettre ainsi, ces misérables devaient se trouver en fâcheuse situation; ils demandèrent seulement qu'on leur envoyât un peu de pain pendant la conférence ; c'est ce qu'on fit, en y joignant un bon morceau de chevreau et un perroquet bouilli ; ils mangèrent tout cela de grand appétit, car ils étaient aiïamés.

Après une demi-heure de consultation, ils furent appelés ; il y eut un long débat, leurs compatriotes les accusant d'avoir détruit leurs travaux et tenté de les tuer, toutes choses qu'ils avaient eux-mêmes déjà avouées et qu'ils ne pouvaient nier maintenant. En résumé, les Espagnols firent l'office de médiateurs entre eux, et comme ils avaient obligé les deux offensés à ne point attaquer leurs trois ennemis désarmés, ils exigèrent de ceux-ci de rétablir les deux cabanes, l'une aussi grande, l'autre plus grande que celles qu'ils avaient abattues, de bêcher de nouveau le champ, de rétablir l'enclos, en un mot de remettre les choses telles qu'ils les avaient trouvées, autant que possible, la saison de la moisson étant passée et la croissance des arbres et des haies demandant du temps.

Ils se soumirent à ces conditions, et comme on leur donna des vivres en abondance tout le temps qu'ils employèrent à leurs travaux, ils prirent des habitudes paisibles, et la petite société recommença à

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ROBINSON CRUSOÊ

vivre doucement. Mais ces trois hommes ne pouvaient se résoudre à travailler, autrement que par boutades et quand il leur en prenait fantaisie. Les Espagnols leur dirent cependant que, s'ils voulaient seulement être bons camarades et chercher à faire de leur mieux pour la plantation en général, ils consentiraient à travailler pour eux et à les laisser passer leur temps comme bon leur semblerait. Après qu'ils eurent ainsi vécu un ou deux mois en bon accord, les Espagnols rendirent aux Anglais leurs armes et leur donnèrent la permission de les emporter dans leurs courses.

Il se passa à peine une semaine, à partir de ce moment, sans que

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ces gens mgrats et incorrigibles commissent de nouveaux actes d'insolence et de provocation; mais un événement qui survint alors mit chacun en danger et les força d'oublier leurs ressentiments privés pour s'occuper de la sûreté générale.

Une nuit, celui que j'appelle le gouverneur espagnol (le même dont j'avais sauvé la vie et qui maintenant était le capitaine ou chef de tous les habitants) ne put s'endormir, bien qu'il ne sentît aucun mal physique. Des pensées tristes, inquiétantes, de vagues idées de combats et de meurtres roulaient dans sa tête ; cependant il était éveillé. Après avoir vainement attendu le sommeil, son agitation ne cessant point, il se décida à se lever. Ils couchaient tous comme ils

pouvaient, sur des peaux de chèvre entassées, leur nombre ne leur permettant pas d'avoir comme moi des hamacs ou des lits de vaisseaux ; ainsi, pour se lever, ils n'avaient qu'à se remettre sur leurs pieds et peut-être passer un habit et reprendre des souliers, et ils étaient prêts à aller où il leur plaisait. /

Quand il fut debout, l'Espagnol sortit pour voir si tout était tranquille au dehors ; mais l'obscurité était grande, et il n'apercevait rien devant lui, ou du moins fort peu de chose ; d'ailleurs les arbres plantés par moi et décrits dans mon premier récit obstruaient la vue, en sorte qu'il apercevait seulement le ciel serein et les étoiles brillantes au-dessus de sa tête; et, n'entendant rien, il se recoucha. Mais il ne put dormir, ni même reposer tranquillement ; l'agitation de son esprit continua sans qu'il pût l'expliquer.

Comme il avait fait du bruit en se levant et en sortant, un de ses compagnons s'éveilla et demanda qui était levé. Le gouverneur lui dit comment cette nuit s'était passée pour lui. « En est-il ainsi? dit l'autre Espagnol ; c'est alors, selon moi, un avertissement qui peut être salutaire. Quelque méchanceté se trame près de nous. Où sont les Anglais? — Dans leurs cabanes, bien tranquilles », répondit le chef. Il paraît que les Espagnols avaient gardé le principal logement et avaient construit des cabanes pour les Anglais, qui restèrent toujours séparés des autres depuis leur mutinerie. « Il y a certainement quelque motif à ces pensées qui vous agitent, dit l'Espagnol. C'est un avis officieux qui nous est donné pour notre bien, si nous savons en faire usage. Venez, allons voir ce qui se passe autour de nous ; et, si nous ne trouvons pas de quoi justifier notre sollicitude, je vous conterai une histoire propre à vous convaincre de la vérité de mon opinion. »

Ils sortirent donc ensemble et montèrent d'abord sur le haut de la colline où j'avais coutume d'aller faire mes observations ; mais, étant en force au lieu d'être isolés comme moi, ils n'usèrent d'aucune de mes précautions ; ils ne se servirent point de l'échelle pour grimper d'un étage à l'autre, en la retirant chaque fois ; ils se dirigèrent vers le sommet, par le chemin du bosquet, sans la moindre appréhension. Tout à coup ils virent la clarté d'un feu à une petite distance, et ils entendirent en même temps les voix, non pas de deux ou trois hommes, mais d'un grand nombre.

Autrefois, dès que j'eus découvert les descentes habituelles des sauvages dans l'île, mon soin principal et constant fut toujours d'empêcher qu'ils ne pussent reconnaître qu'il existait un habitant sur ce coin de terre ; et, quand vint l'occasion de me montrer à eux, ce fut tellement à leurs dépens, que ceux qui se sauvèrent eurent

^ans doute bien de la peine à rendre compte de ce qu'ils avaient vu. iNous avions disparu très promptement, et les seuls qui eussent jeté les yeux sur moi étaient les trois hommes échappés à l'aide du canot, et dont je craignais les récits, dans le cas où ils arriveraient dans leur pays. Ce débarquement des Indiens, plus nombreux que de coutume, était-il le résultat de la fuite des trois hommes, ou venaient-ils par accident et pour quelque festin atroce? c'est ce que les Espagnols ne purent savoir ; mais, en tout cas, ils devaient soit se cacher soigneusement aux Indiens, soit tomber sur eux de manière à n'en pas laisser échapper un seul, et cela ne pouvait se faire qu'en se plaçant entre eux et leurs canots. Cette présence d'esprit manqua à mes insulaires, et leur tranquillité en fut troublée pour bien longtemps.

On n'a pas besoin de dire que le gouverneur et son compagnon, surpris à cette vue, se hâtèrent de courir éveiller tous les autres et les avertir du danger imminent dans lequel ils se trouvaient. Ils prirent l'alarme très vite ; mais rien ne put les décider à rester où ils étaient ; ils voulurent tous aller voir de quoi il s'agissait. Tant que la nuit dura, ils furent assez en sûreté, et pendant quelques heures ils purent apercevoir les ennemis à la lueur de trois feux qu'ils avaient allumés à une grande distance l'un de l'autre. Ils ne pouvaient toutefois distinguer ce qui se passait, et eux-mêmes ne savaient que faire. D'abord les sauvages étaient trop nombreux pour qu'on pût les attaquer ; ensuite ils n'étaient point réunis, mais divisés en plusieurs troupes, ayant débarqué en différentes places.

Les Espagnols furent dans une grande consternation ; et, comme ces sauvages rôdaient de tous côtés, ils devaient tôt ou tard arriver sinon à l'habitation, du moins à quelque endroit où ils verraient des signes de culture, de travail humain ; ils craignaient surtout pour leur troupeau de chèvres, dont la destruction les aurait réduits presque à la famine. Leur premier soin fut donc d'envoyer avant le jour trois hommes, deux Espagnols et un Anglais, pour chasser toutes les chèvres vers la grande vallée de la caverne, et pour les faire entrer, s'il était nécessaire, dans la caverne même. Ils décidèrent ensuite que, si les sauvages venaient à se rassembler en un corps, et un peu loin de leurs canots, ils les attaqueraient, fussent-ils une centaine ; mais cette occasion ne se présenta point, les troupes diverses des Indiens restèrent à deux milles l'une de l'autre, et l'on sut par la suite qu'elles appartenaient à différentes nations.

Après avoir longtemps réfléchi sur les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient et sur le parti qu'ils pourraient prendre, les colons se décidèrent enfin à envoyer, tandis qu'il était encore nuit, le vieux sauvage, père de Vendredi, pour espionner les ennemis et savoir

KOBINSON CRUSOÉ

leurs desseins. Le vieillard comprit fort bien sa mission, et, se mettant presque nu, à la manière des Indiens, il partit. Au bout d'une ou deux heures, il revint dire qu'il avait été parmi eux sans qu'on l'eût découvert ; qu'il y avait deux partis, de deux nations différentes, qui étaient en guerre l'une avec l'autre, et avaient eu récemment dans leur pays une grande bataille, à la suite de laquelle on avait des deux côtés fait des prisonniers, et que le hasard avait amené une

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bande de chaque nation sur le même rivage, pour y dévorer leurs captifs et se réjouir. Cependant leur rencontre avait gâté la fête pour les uns et les autres ; ils étaient tous furieux ; et le vieux sauvage pensait qu'ils se battraient aussitôt que le jour paraîtrait. Du reste, il n'avait rien aperçu qui pût lui montrer qu'ils croyaient l'île habitée. A peine avait-il achevé son rapport, qu'il reconnut, au bruit extraordinaire que faisaient les étrangers, qu'ils se livraient un combat sanjçlant.

Le père de Vendredi usa de tous les raisonnements dont il put s'aviser pour engager nos gens à rester clos et couverts, à ne point se laisser voir. Il leur dit que leur sûreté dépendait de cette précaution ; que les sauvages se tueraient les uns les autres, et que ceux qui survivraient s'en iraient : tout cela arriva de point en point ; mais il fut impossible de retenir la curiosité de nos gens, surtout celle des Anglais ; elle finit par l'emporter sur la prudence, et ils sortirent pour voir la bataille. Cependant ils eurent encore assez de raison pour ne point s'avancer du côté de leur habitation : ils firent un long détour dans les bois et se placèrent de manière à voir sans être vus, du moins à ce qu'ils croyaient ; mais les Indiens les aperçurent, comme on le verra plus tard.

Le combat était acharné, et, s'il faut en croire les Anglais, plusieurs guerriers montrèrent une grande bravoure, une fermeté indomptable, et aussi beaucoup d'habileté dans le commandement. La bataille dura deux heures, avant qu'il fût possible à nos gens de deviner quel parti devait être battu ; mais, au bout de ce temps, le côté le plus près de l'habitation parut faiblir, et bientôt il fut en déroute complète. Cela inquiéta beaucoup les colons ; ils avaient en effet lieu de craindre que quelques fuyards n'entrassent dans le bosquet devant le château et ne le découvrissent involontairement ; les poursuivants y seraient arrivés de même en cherchant leurs ennemis. Les gens de l'île se décidèrent en conséquence à rester sous les armes, dans l'intérieur de leurs murailles, résolus à courir sus à quiconque se montrerait dans le petit bois et à tuer, s'il était possible, tous ceux qui avanceraient jusque-là, afin qu'ils n'allassent pas annoncer leurs découvertes aux autres. On avait ordre de faire ces exécutions à l'arme blanche, ou à coups de crosse de fusil, de peur d'attirer l'attention de la troupe par le bruit des armes à feu.

Ce qu'ils craignaient arriva. Trois hommes de l'armée défaite, en fuyant, traversèrent la crique et vinrent droit au bosquet, sans se douter de ce qu'il recelait et cherchant seulement un bois épais pour se cacher. L'espion placé pour observer les alentours du château avertit ceux de l'intérieur de la venue des trois fugitifs, en ajoutant à la grande satisfaction de nos gens, que pas un des vainqueurs ne les avait suivis, ou ne les avait vus prendre la direction du petit bois. Le gouverneur espagnol avait trop d'humanité pour permettre que l'on tuât les trois malheureux ; mais il envoya par la colline trois des siens, pour les surprendre par derrière et les faire prisonniers; ce qui fut exécuté. Les restes des vaincus se jetèrent dans leurs canots et prirent le large. Les vainqueurs cessèrent bientôt leur poursuite ; ils se rassemblèrent en un seul groupe et poussèrent deux cris reten-

tissants, probablement des cris de triomphe, et la bataille fmit. Le même jour, à trois heures après midi, ils s'acheminèrent aussi vers leurs embarcations ; ainsi les Espagnols et l'île furent délivrés de la présence des sauvages, et ils n'en virent aucun pendant plusieurs des années subséquentes.

Après leur départ, les Espagnols sortirent de leurs retranchements et allèrent reconnaître le champ de bataille. Ils trouvèrent trentedeux hommes morts sur la place ; quelques-uns avaient été tues par de longues flèches dont plusieurs étaient fichées dans les cadavres ;

mais la plupart avaient été assommés par de lourdes épées de bois. Plus de soixante de ces armes étaient sur le sol ; à peu près le même nombre d'arcs et une grande quantité de flèches. Ces épées étaient très singulières, lourdes, incommodes à manier, et des hommes très forts pouvaient seuls en faire usage. Ceux qui avaient péri par ces sortes d'armes avaient la tête brisée, le cerveau dispersé ; d'autres avaient les bras et les jambes rompus : il était évident que ces Indiens s'étaient battus avec une rage inexprimable. On ne vit pas un homme auquel il restât un souffle de vie ; et sans doute ils ne laissent leurs ennemis que lorsqu'ils les ont entièrement détruits, ou bien ils emportent avec eux les blessés.

Cet événement rendit nos Anglais plus traitables pendant quelque temps : le spectacle qu'ils avaient contemplé les avait saisis d'horreur ; et l'idée qu'ils pourraient un jour tomber dans les mains de ces hommes, qui, non contents de les tuer comme leurs ennemis, les tueraient pour les manger, comme nous tuons les bœufs et les moutons ; cette idée d'être mangés, bien que cela ne pût se faire qu'après leur mort, les rendait malades, soulevait leur estomac et leur inspirait une terreur dont ils ne purent revenir de plusieurs semaines. Ainsi, après cette alerte, ces trois Anglais brutaux rentrèrent eux-mêmes dans l'ordre et s'occupèrent avec assez de zèle des travaux communs ; ils plantaient, semaient, moissonnaient, enfin ils commençaient à s'habituer h la vie des cultivateurs. Mais bientôt des mesures mal avisées les plongèrent tous en de grandes inquiétudes.

Pour revenir à la partie domestique du récit, nos gens, devenus bons amis et réconciliés par le danger commun, crurent devoir réfléchir sur leur position en général.

Ils se demandèrent d'abord s'il ne serait pas prudent, les sauvages ayant l'habitude de descendre sur le côté de l'île où ils étaient, de changer de demeure; ce qui était facile, puisqu'il existait des parties reculées du pays également convenables pour leur manière de vivre. Ce changement semblait nécessaire, notamment pour la sûreté du blé et des troupeaux.

Après de longs débats à ce sujet, on conclut à ne point changer d'habitation, parce qu'un jour ou l'autre leur gouverneur (parlant de moi) pourrait les envoyer chercher, et qu'il indiquerait sûrement le côté de l'île où se trouvait le château, et s'il était détruit, on les croirait tous tués ou partis ; ainsi les secours qui leur seraient dépéchés seraient perdus. A l'égard du blé et du bétail, on convint qu'ils seraient transportés dans la vallée de la caverne, où le terrain était favorable à l'un et à l'autre et ne manquait point d'étendue. Cependant, sur de nouvelles réflexions, ils changèrent quelques parties de ce plan et se décidèrent à semer une moitié de leur blé et à conduire une moitié de leurs troupeaux dans le vallon, en laissant le reste où il était, afin que, si un côté était dévasté, on eût la chance de sauver l'autre. Ils adoptèrent aussi une résolution très prudente et ils eurent lieu de s'en féliciter ensuite : ce fut de ne jamais se confier aux trois sauvages qu'ils avaient pris, d'éviter de leur laisser connaître la plantation qu'ils faisaient dans les bois, les animaux qu'ils y conservaient, et la caverne, sur laquelle ils comptaient pour s'y réfugier au besoin, et qui recelait les deux barils de poudre que je leur avais envoyés en partant. Mais, en se décidant à ne point déloger, ils songèrent à se fortifier avec plus de soin encore que je ne

l'avais fait, bien convaincus que leur sûreté dépendait de l'impossibilité de les découvrir et d'arriver facilement sur eux. A cet effet, comme j'avais planté des arbres, ou plutôt des pieux, qui poussèrent sur un assez grand espace devant ma maison, ils continuèrent la plantation jusqu'aux bords de la crique dans laquelle j'avais fait entrer mes radeaux, et même sur la terre marécageuse que la marée couvrait, ne laissant pas une place de débarquement, pas un signe qui pût faire croire qu'on eût jamais abordé en ces parages. Ces arbres étant de nature à croître promptement, comme je l'ai dit ailleurs, et ayant été plantés très serrés, au bout de trois ou quatre ans ils formèrent un taillis que l'œil ne pouvait pénétrer ; ceux que j'avais plantés étaient devenus gros comme le corps d'un homme, et ils en placèrent dans les intervalles d'autres plus petits, en softe que cela composait une palissade épaisse d'un quart de mille, et qu'on n'aurait pu entamer à moins d'avoir une petite armée pour la couper. Un petit chien aurait eu peine à passer entre les arbres, tant ils étaient près l'un de l'autre.

Ills ne se bornèrent pas à cela ; ils firent la même opération à droite, à gauche, et même tout autour de la colline, ne laissant aucune issue pour eux-mêmes, que l'échelle posée contre le flanc de la colline et retirée ensuite d'étage en étage. Quand l'échelle était descendue, il aurait fallu avoir des ailes, ou quelque sorcier à ses ordres, pour pénétrer par cette voie dans le fort. Cet arrangement était fort ingénieux, et la suite montra qu'il n'y avait rien de superflu dans ces précautions. Ce fut pour moi une preuve de plus que la prudence humaine est inspirée et sans doute dirigée par la Providence, et que, si nous écoutions attentivement sa voix, nous pourrions prévenir une partie des malheurs auxquels notre négligence nous expose ; cela soit dit en passant.^

Je reviens à mon histoire. Ils vécurent deux ans parfaitement tranquilles et sans avoir une seule visite des sauvages. Cependant un matin ils avaient eu une fausse alerte qui les effraya beaucoup. Quelques Espagnols, étant sortis de bonne heure, se dirigèrent vers le côté ou plutôt la pointe occidentale de l'île (où je n'allais jamais, de peur d'être découvert), et ils furent très surpris de voir une vingtaine de canots approcher de la côte. Ils se hâtèrent de rentrer et donnèrent l'alarme à leurs compagnons. Ils se tinrent renfermés tout ce jour et le jour suivant, ne sortant que la nuit pour faire leurs observations. Mais cette fois ils en furent quittes pour la peur, les Indiens ne débarquèrent point, et sans doute ils se dirigèrent vers une autre terre.

Bientôt après il y eut une autre affaire avec les trois Anglais. Un

de ceux-ci, homme violent s'il en fut, ayant donné un ordre à l'un des captifs, se mit en fureur parce que cet homme n'avait pas bien exécuté l'ordre que peut-être il n'avait pas compris ; le méchant Anglais tira de son ceinturon de peau de grenouille une petite hache et se jeta sur le pauvre sauvage, non pour le corriger, mais pour le tuer. Un Espagnol, ayant vu l'Anglais porter à l'Indien un coup de hache terrible dirigé vers la tête, mais qui tomba sur l'épaule du malheureux et faillit lui couper le bras, se jeta entre le maître et l'esclave,

afin d'empêcher un meurtre. La rage de l'Anglais augmenta par cette intervention ; il leva sa hache sur l'Espagnol et jura qu'il le traiterait comme il voulait traiter le sauvge, ce que l'Espagnol évita en esquivant d'abord le coup, puis en renversant ce brutal et en le frappant de la pelle qu'il tenait ; car en ce moment ils étaient tous occupés à travailler la terre. Un second Anglais accourut au secours de son camarade, renversa à son tour l'Espagnol, et deux des compatriotes de ce dernier étant venus à son aide, le troisième Anglais tomba sur eux. Pas un n'avait des armes, excepté le troisième Anglais

qui portait un de mes coutelas rouilles, avec lequel il attaqua les Espagnols et les blessa tous deux. Cette rixe mit toute la petite société en tumulte, et un renfort arrivant au parti des Espagnols, les trois Anglais furent pris. Il s'agissait alors de savoir ce qu'on en ferait : ils avaient été si souvent mutins, ils étaient si violents, si intraitables et surtout si paresseux, qu'on devait être embarrassé de pareils hommes, qui faisaient le mal pour le mal avec la plus profonde insouciance, et auprès desquels on ne pouvait vivre en sûreté.

Le gouverneur espagnol dit en propres termes que, si ces hommes étaient de son pays, il les ferait pendre, les lois et les magistrats étant institués pour la défense de la société, laquelle exigeait l'expulsion de ceux qui la mettaient en danger. « Mais, ajoutait-il, ces hommes sont Anglais, et c'est à la généreuse bonté d'un Anglais que nous sommes tous redevables de la vie : j'userai donc envers eux de toute la modération possible, et je les laisserai au jugement de leurs compatriotes les deux autres Anglais. »

Un de ces derniers se leva et dit qu'il ne désirait point que cette décision leur fût déférée, parce qu'ils seraient forcés de condamner les prisonniers au gibet : alors il raconta que l'un de ces trois mauvais sujets, Will Atkins, avait proposé que les cinq Anglais se réunissent pour assassiner les Espagnols pendant leur sommeil.

Quand le gouverneur entendit cela, il interpella Will Atkins en ces termes : « Comment, monsieur Atkins, vous vouliez nous tuer tous 1 Qu'avez-vous à dire à cela? » L'effronté coquin, loin de nier le fait, avoua qu'il était vrai. « Et le Ciel me confonde, dit-il, si je n'en viens pas à bout un jour ou l'autre ! — Mais, monsieur Atkins, reprit l'Espagnol, qu'est-ce que nous vous avons fait pour vous porter à nous détruire? que gagnerez-vous à notre mort, et que devons-nous faire pour vous empêcher de nous assassiner? devons-nous vous tuer, ou bien nous laisser tuer par vous? Pourquoi nous mettez-vous dans cette alternative, monsieur Atkins? » En parlant ainsi, l'Espagnol souriait avec calme, et M. Atkins, imaginant que le gouverneur se moquait de lui, entra dans une telle rage, que, si trois hommes ne l'eussent retenu et s'il avait eu des armes à sa portée, il aurait certainement tenté de tuer le chef espagnol au milieu de son monde. L'exaspération de ce cerveau brûlé obligea les colons à considérer sérieusement ce qu'il y avait à faire. Les deux Anglais et l'Espagnol qui avait sauvé le pauvre Indien pensaient, qu'il fallait pendre un des mutins pour servir d'exemple, et que ce devait être celui qui deux fois avait tenté de commettre un meurtre avec sa hache; et l'on pouvait le considérer comme un meurtrier, car le pauvre sauvage blessé était en si mauvais état qu'on désespérait de sa vie. Cependant le

ROBINSON OEUSOÉ

gouverneur ne voulut pas consentir à cette mesure, disant toujours nu-un Anglais les avait tous sauvés, et qu'il ne laisserait point mettre à mort un Anglais, quand il aurait assassiné la moitié de ses compatriotes les Espagnols ; et quand un Anglais l'aurait assassiné lu même, s'il avait le temps de parler, il leur recommanderait encore,

disait-il, de lui faire grâce.

U insista fortement sur le parti de la clémence, et, comme ce parti prédomine en général tacUement s'il est soutenu avec énergie, chacun

-se rangea à son opinion ; mais il fallait songer aux moyens d'empêcher désormais ces gens de faire le mal qu'ils avaient projeté, le gouverneur s'accordant avec tous les autres sur la nécessité de garantir la société d'un danger imminent. Après une longue discussion, il fut arrêté que les trois coquins seraient désarmés, qu'on ne leur permettrait d'avoir ni fusil, ni poudre, ni plomb, ni épée, ni armes d'aucune sorte ; qu'ils seraient bannis de la société, et vivraient où et comme ils voudraient, par leurs propres ressources ; que pas un des habitants espagnols ou anglais ne leur parlerait, ne communiquerait avec eux ; qu'il leur serait défendu d'approcher au delà d'une .distance convenue de l'habitation commune, et que, s'ils se rendaient

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coupables de dévastation, de pillage ou d'incendie, en ce qui touchait les plantations, les bâtiments, les enclos, les troupeaux de la société, on ferait feu sur eux sans miséricorde, en tous les lieux où on les rencontrerait.

Le gouverneur, homme d'une grande bonté, réfléchit un peu sur cette sentence, et, se tournant vers les deux Anglais honnêtes gens, leur dit : « Songez, je vous prie, qu'il faudra quelque temps pour qu'ils aient du blé et des troupeaux, et ils ne doivent pas mourir de faim ; il faut que nous leur donnions des provisions ». Il fît donc ajouter au jugement qu'il leur serait alloué une portion de grain suffisante pour les nourrir huit mois et semer un champ assez grand pour fournir ensuite à leur subsistance ; plus, six chèvres laitières, quatre boucs et six chevreaux pour leurs besoins présents et aussi pour s'en former un troupeau ; enfin des instruments aratoires et des outils ; mais ces provisions ne leur devaient être livrées que lorsqu'ils auraient juré solennellement de ne point en user pour faire du mal, soit aux Espagnols soit à leurs propres compatriotes.

Ils furent ainsi expulsés de la société et abandonnés à eux-mêmes, et s'en allèrent en murmurant, mécontents de partir et ne souhaitant pas de demeurer ; toutefois il fallait bien se soumettre, et ils dirent qu'ils allaient d'abord choisir une place pour s'y établir. On leur donna des provisions, mais point d'armes.

Quatre ou cinq jours après, ils revinrent chercher des vivres et dire au gouverneur où ils comptaient dresser leurs tentes, construire une habitation et faire une plantation. C'était, en effet, un lieu très convenable, sur la partie de l'île la plus éloignée au N.-E., aux environs de l'endroit où la Providence m'avait conduit si heureusement lorsque j'avais failli être emporté. Dieu sait où, dans ma folle tentative de faire le tour de l'île.

Là ils bâtirent deux belles cabanes, et tâchèrent de les rendre semblables à ma première habitation, en les plaçant sur le penchant d'une colline, avec des arbres qui les abriteraient de trois côtés, en sorte qu'il leur était facile d'en planter d'autres pour cacher entièrement leur asile. Ils demandèrent quelques peaux de chèvre pour leur servir de couchers et de couvertures ; on les leur accorda ; et en même temps, sur leur parole de ne faire aucun tort aux autres habitants ni à leurs plantations, on leur donna des haches, tous les outils dont il fut possible de se priver, des pois, de l'orge et du riz pour les semer, enfin tout ce qui pouvait leur être utile, excepté des armes et des munitions.

Ils vécurent ainsi à part environ six mois, et recueillirent leur première moisson, qui fut très modique, le terrain qu'ils avaient

bêché étant peu étendu ; en effet, ayant tout à faire, ils n'avaient pu avoir mieux, et, quand il fallut se fabriquer des planches et de la poterie, ils se trouvèrent désorientés et ne purent venir à bout d'aucune de ces choses. Quand vint la saison des pluies, faute de caverne ou de souterrain, ils ne purent tenir leur grain sec, et il risqua beaucoup de se gâter. Cela les humilia extrêmement, et ils vinrent prier les Espagnols de les aider ; à quoi ces derniers consentirent volontiers ; et en quatre jours ils creusèrent un caveau sur le flanc de la colline près de leur cabane, et ils purent serrer en ce lieu leur blé et les autres objets qui craignaient l'humidité. C'était cependant un endroit misérable en comparaison de ma caverne, surtout depuis que les Espagnols l'avaient agrandie de plusieurs pièces.

Neuf mois après cette séparation, une autre fantaisie vint en tête à ces coquins, et, attirant sur eux autant de malheurs que leurs précédents méfaits, fut bien près de causer la ruine de la colonie entière. Les trois nouveaux associés, las de mener une vie laborieuse, sans espoir d'améliorer leur situation, furent tentés de faire une excursion sur le continent d*où venaient les sauvages et de tâcher de faire des captifs parmi ces peuples, de les ramener dans l'île et de les employer comme esclaves à tous les travaux pénibles.

Le projet n'était pas trop mal conçu, s'il n'avait pas eu des conséquences imprévues ; mais ces hommes ne pouvaient rien faire, rien combiner qui ne renfermât du mal, soit dans le résultat, soit dans l'intention. S'il faut dire ce que je pense là-dessus, ils semblaient être sous la malédiction du Ciel ; et en effet il faut bien admettre que les crimes visibles entraînent des malédictions visibles : autrement les événements du monde ne pourraient se concilier avec la justice divine. Il est certain que ce fut comme châtiment du crime de sédition et de piraterie que ces hommes avaient été conduits à l'état où ils étaient ; et, loin d'en avoir le moindre repentir, ils y avaient ajouté de nouveaux forfaits : l'un d'eux avait eu la cruauté monstrueuse de blesser un pauvre esclave, parce qu'il n'entendait pas et probablement ne pouvait pas entendre ce qu'on exigeait de lui, et de le blesser de manière à l'estropier pour la vie, dans un lieu où il n'y avait ni chirurgien ni remèdes; et, ce qui était pire, ces trois scélérats avaient formé le projet infernal d'assassiner de sang-froid tous les Espagnols dans leur sommeil.

Mais, pour en finir avec les réflexions et revenir à l'histoire, les trois bannis vinrent un matin trouver les Espagnols, et leur demandèrent en des termes pleins d'humilité la faveur d'un entretien. Les Espagnols consentirent à les écouter. Voici ce qu'ils avaient à dire. Ils étaient las de leur façon de vivre ; ils n'avaient pas assez d'adresse

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pour faire les choses nécessaires qui leur manquaient, et, dépourvus de secours, ils finiraient par mourir de faim. Mais si les Espagnols leur permettaient de prendre un des canots sur lesquels ils avaient débarqué, et leur donnaient des armes et des munitions pour se défendre, ils tenteraient fortune en mer et débarrasseraient les colons du soin de leur fournir des provisions.

Les Espagnols n'étaient pas fâchés de se délivrer d'eux ; toutefois ils leur représentèrent très honnêtement à quels dangers ils s'exposaient, leur contèrent tout ce qu'ils avaient soulïert eux-mêmes sur ce continent, et ajoutèrent que, sans être prophètes, ils pouvaient leur prédire qu'ils mourraient de faim ou seraient massacrés ; et ils les engageaient à y réfléchir sérieusement.

Ces hommes réfliquèrent avec audace que, s'ils restaient dans l'île, comme ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler, ils mourraient de faim, et qu'il ne pourrait leur arriver pis en d'autres pays ; s'ils étaient tués, cela terminerait tout : ils n'avaient ni femmes ni enfants pour pleurer leur perte. Bref, ils insistèrent sur leur demande, déclarant qu'ils partiraient, qu'on leur accordât ou non des armes.

Les Espagnols leur dirent avec beaucoup de bonté que, s'ils étaient décidés à partir, ce ne serait pas comme des gens dénués et incapables de se défendre, et que, nonobstant la rareté de leurs armes à feu qui n'étaient pas suffisantes pour eux-mêmes, on leur donnerait deux fusils, et en outre un pistolet, un coutelas et une hache pour chacun. Ceux-ci acceptèrent l'offre ; on leur fit préparer du pain pour un mois, autant de viande de chèvre qu'ils pouvaient en conserver sans être salée, un grand panier de raisins secs, une cruche d'eau et un chevreau vivant ; et ils se mirent hardiment en mer sur le canot, pour une traversée de quarante milles au moins.

La barque était assez grande pour porter quinze à vingt hommes ; par conséquent elle était difficile à manœuvrer pour trois aventuriers; mais, comme ils avaient l'avantage d'un bon vent et du courant, ils allaient passablement. Ils s'étaient fait un mât avec une longue perche, et une voile avec quatre peaux de chèvres sèches cousues on plutôt lacées ensemble ; ainsi équipés, ils se mirent en route gaillardement. Les Espagnols leur crièrent de loin : Buen viaje; mais personne ne croyait les revoir.

Après leur départ, les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres et aux deux Anglais honnêtes, que l'on était bien tranquille, bien heureux, depuis que ces gens turbulents étaient partis ; et leur retour paraissait presque impossible. Cependant, vingt-deux jours après leuF départ, un des Anglais travaillant dans les champs vit

trois hommes qui s'avançaient vers lui, et portaient chacun un fusil sur l'épaule.

L'Anglais courut comme s'il avait vu des spectres, et, tout effrayé vint conter au gouverneur que tout était perdu, que des étrangers étaient dans l'île, et qu'il ne pouvait dire qui ils étaient. Après un instant de réflexion, l'Espagnol répondit : « Vous ne savez, ditesvous, qui sont ces étrangers; mais ce ne peut être que les sauvages. — Non, non, reprit l'Anglais, ils sont habillés et armés. — En ce cas, ce sont des amis, répliqua l'Espagnol : vous n'avez pas sujet

d'avoir peur, si ce ne sont pas des sauvages ; car des chrétiens, quel que soit leur pays, doivent être plutôt disposés à nous faire du bien que du mal. »

Tandis qu'ils discutaient sur ce point, les Anglais arrivèrent, et, s'arrêtant dans le bosquet nouvellement planté, crièrent pour s'annoncer ; en reconnaissant leurs voix, l'étonnement des autres cessa, ou du moins changea d'objet. Ils se demandèrent ce qui pouvait ramener les trois aventuriers, après trois semaines d'absence.

Bientôt ils revinrent avec les voyageurs au château, et leur demandèrent ce qu'ils avaient fait pendant leur voyage ; ils en firent le récit en peu de mots. D'abord ils avaient gagné la terre en moins

de deux jours, et, voyant la population alarmée se rassembler sur le rivage et s'armer d'arcs et de flèches pour les combattre, ils n'osèrent débarquer; mais ils gouvernèrent au N. pendant cinq à six heures, jusqu'à une grande ouverture qui leur fit reconnaître que la terre qu'ils voyaient de notre île n'était pas le continent, mais une île, et, en entrant dans le bras de mer qui se présentait sur leur passage, ils virent, à droite au N., une autre île et plusieurs à l'O. Comme ils étaient décidés à prendre terre quelque part, ils se dirigèrent sur une des îles occidentales et descendirent hardiment sur la grève. Les habitants les reçurent avec bienveillance et leur donnèrent des racines et des poissons secs. C'étaient des gens très sociables, et les femmes étaient aussi empressées que les hommes à leur apporter, de fort loin et sur leur tête, ce qui leur était nécessaire.

Ils restèrent là quatre jours et demandèrent par signes quelles nations habitaient les terres qu'ils indiquaient ; on leur fit entendre que des peuples féroces et redoutables occupaient la plupart des lieux qu'ils désignaient, et que ces peuples mangeaient des hommes; quant à ceux qui parlaient, ils disaient que jamais ils ne mangeaient ni hommes, ni femmes, excepté les prisonniers de guerre ; mais ils avouèrent que c'était pour eux l'occasion de grands festins et de grandes réjouissances.

Les Anglais leur demandèrent s'ils avaient eu quelque fête semblable depuis peu ; ils répondirent qu'il y avait deux lunes (et ils montraient la lune et deux de leurs doigts) leur grand roi avait fait deux cents prisonniers dans une guerre, et qu'on les engraissait en ce moment pour la prochaine solennité. Nos Anglais marquèrent le désir de voir ces captifs, et les sauvages pensèrent qu'ils avaient envie d'en avoir quelques-uns pour les emmener et les manger ; ils leur firent entendre, en leur montrant le couchant, ensuite le levant, que le lendemain, au lever du soleil, ils leur amèneraient quelques prisonniers. Le lendemain matin, en effet, ils amenèrent onze hommes et cinq femmes, et les donnèrent aux Anglais, de même que nous dirigeons les bœufs et les vaches vers nos ports de mer, pour ravitailler un vaisseau.

Tout brutaux et barbares qu'étaient les Anglais parmi leurs frères, ce spectacle les révolta, et ils ne savaient que faire : refuser les prisonniers eût été l'affront le plus sensible que l'on pût se permettre envers les sauvages ; et nos gens étaient très embarrassés ; enfin, après quelques débats, ils résolurent d'accepter l'offre et présentèrent en échange aux Indiens Tune de leurs petites haches, une vieille clef, un couteau, et six ou sept balles qui paraissaient leur plaire infiniment, bien qu'ils n'en connussent pas l'usage. Alors ils attachèrent

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les pauvres créatures, les mains derrière le dos, et les entraînèrent dans le bateau.

Les Anglais furent obligés de partir aussitôt qu'ils eurent reçu ce présent magnifique, pour n'être point exposés à voir tuer le lendemain matin deux ou trois de ces malheureux, peut-être même à être invités par reconnaissance à ce barbare festin. Mais ayant pris congé avec tous les compliments et les remercîments qui pouvaient se faire entre des gens qui n'entendaient pas un mot de ce qu'ils se disaient mutuellement, ils prirent le large et retournèrent vers la première île, où ils relâchèrent huit de leurs prisonniers, ne pouvant en conserver un aussi gpand nombre.

Dans le voyage ils tâchèrent d'avoir quelques communications avec ces Indiens ; mais il était impossible de leur faire comprendre la

moindre chose. Tout ce qu'on pouvait leur dire, tout ce qu'on pouvait faire pour eux, paraissait à leurs yeux tendre à leur destruction. D'abord on les délia, et les pauvres gens, surtout les femmes, poussèrent des cris affreux, comme s'ils avaient senti le couteau sur leur gorge, parce qu'ils pensèrent qu'on les déliait pour les tuer. Si on leur donnait à manger, ils en concluaient de même que c'était pour maintenir leur chair en bon état ; si l'on regardait quelqu'un d'entre eux, il supposait que c'était pour voir s'il était le plus gras, le meilleur à manger le premier ; enfin, même après avoir été bien traités assez longtemps, ils s'attendaient toujours à servir de dîner ou de souper à leurs maîtres.

Quand les trois voyageurs eurent achevé cette singulière histoire, les Espagnols leur demandèrent où était leur nouvelle famille. Ils répondirent qu'ils avaient mis ces Indiens dans une de leurs cabanes, et qu'ils étaient venus chercher des vivres pour eux ; alors les Espa-

gnols et Jes deux autres Anglais, c'est-à-dire toute la colonie, voulurent aller voir les étrangers, et le père de Vendredi les accompagna. En arrivant à terre, les Anglais avaient lié les mains à leurs captifs, de peur qu'ils ne prissent le canot pour se sauver, et on les trouva assis tout nus dans la cabane. D'abord il y avait trois hommes vigoureux, bien faits, de bonne mine, âgés de trente à trente-cinq ans, ensuite cinq femmes, deux de trente à quarante ans, deux qui n'avaient pas plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, et la cinquième était une grande et belle fille de seize à dix-sept ans. Les femmes

eZvH.f ,,'"'''''' '""' "' ''PP°^^ "'' '''''' «' '^^ '« taille, et deux d entre elles, s. elles avaient eu la peau blanche, au lieu dé

1 avoir brune, auraient passé à Londres pour de jolies femmes ; leur v.sage était extrêmement gracieux, et leur contenance très modeste surtout quand elles furent habillées et parées, comme ils disaient' quoique cette parure fût assez chétive, il faut l'avouer : nous en par lerons plus tard. ^

he spectacle de ces malheureux tels qu'on les trouva dans la cabane était assurément pénible pour les Espagnols ; car il faut leur rendre

cette justice, c'étaient des gens d'une conduite parfaite et d'un caractère irréprochable, surtout sous le rapport de la pureté des mœurs. Il était, dis-je, très pénible pour eux de voir trois hommes et cinq femmes, tous entièrement nus, les mains liées, dans l'état le plus dégradant où l'humanité puisse être réduite, s'attendant à être traînés hors de la cabane, assommés, et ensuite mangés comme des veaux réservés pour un festin .

Ils ordonnèrent au vieil Indien, père de Vendredi, d'entrer dans la cabane, pour voir s'il reconnaîtrait quelques-uns des captifs, et pour leur parler, s'il pouvait entendre leur langue. Le vieillard les regarda très attentivement ; il n'en reconnut pas un seul, et ne put se faire entendre ni par des mots ni par des signes, d'aucun d'eux, excepté d'une femme ; mais c'était assez pour atteindre le but désiré, celui de convaincre ces gens qu'ils étaient dans les mains de chrétiens qui abhorraient la pratique de manger de la chair humaine, et que par conséquent on ne les tuerait point. Dès qu'ils eurent reçu cette assurance, leur joie se manifesta par des gestes bizarres et divers, car ils appartenaient à des nations difïérentes. On leur demanda ensuite s'ils consentaient à travailler pour ceux qui les avaient amenés et leur avaient sauvé la vie. Ils répondirent en se mettant à danser, et prirent l'un une chose, l'autre une autre, sur leurs épaules, comme pour montrer qu'ils étaient prêts à faire tout ce qui leur serait commandé.

Le gouverneur, qui pensait que la présence des femmes pourrait avoir quelques inconvénients et causer des querelles, peut-être faire répandre du sang, demanda aux trois Anglais ce qu'ils comptaient faire de leurs captives, et s'ils voulaient en faire leurs servantes ou leurs femmes. Un des Anglais répondit hardiment et sans hésiter : « L'un et l'autre. — Je n'ai aucune restriction à vous imposer sur ce point, dit le gouverneur ; vous êtes les maîtres d'agir comme il vous plaira ; mais il me semble juste, pour éviter les désordres et les querelles, et je vous le demande pour cette seule raison, que vous promettiez, dans le cas où l'un de vous prendrait une de ces femmes en qualité d'épouse, qu'il se bornera à elle seule et qu'elle appartiendra à lui seul. Nous ne pouvons vous marier légalement ; toutefois il est raisonnable que, tant que vous resterez ici, la femme que vous aurez prise pour compagne soit protégée par l'homme qui l'aura choisie, et puisse être regardée comme sa femme, du moins pendant votre séjour en cette île, et qu'aucun autre n'ait les moindres prétentions sur elle. » Tout cela parut si juste, que chacun consentit sans difficulté à s'y conformer.

Alors les Anglais demandèrent aux Espagnols s'ils désiraient prendre pour eux quelques-unes de ces femmes. Tous dirent que non : plu-

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sieurs étaient mariés en Espagne, les autres n'auraient pu s'attacher à des femmes idolâtres, et tous déclarèrent qu'ils n'avaient aucune prétention sur celles-ci : rare exemple de vertu, et auquel je ne puis comparer rien de ce que j'ai vu dans mes voyages. Pour abréger, les cinq Anglais prirent chacun une femme, c'est-à-dire une femme temporaire, et ils adoptèrent une nouvelle manière de vivre. Les Espagnols et le père de Vendredi restèrent dans mon ancienne habitation, qu'ils avaient considérablement agrandie à l'intérieur. Les trois esclaves, qui avaient été pris après la bataille des sauvages, vivaient avec les Espagnols, et s'employaient à transporter les provisions pour le reste de la colonie, et à tous les travaux qu'on leur commandait.

Mais le merveilleux de l'histoire, ce fut la manière dont ces cinq personnages si turbulents se comportèrent avec les femmes. Deux d'entre eux auraient pu désirer avoir la même, d'autant plus que deux ou trois de ces Indiennes étaient sans nulle comparaison beaucoup au-dessus des autres pour les agréments personnels. Mais ils convinrent du meilleur moyen pour éviter les querelles : ils mirent les cinq femmes dans une des cabanes, se réunirent tous dans l'autre, et tirèrent au sort qui choisirait le premier.

Celui qui tira le premier billet entra seul dans la cabane, où les cinq pauvres créatures étaient renfermées toutes nues ; ensuite il sortit avec celle qu'il avait choisie ; et, chose digne de remarque, il prit la moins belle et la plus âgée de toutes, au grand amusement de ses compagnons et même des graves Espagnols. Mais cet homme était mieux avisé que les autres : il pensait qu'une femme pouvait être utile principalement par son intelligence pour les travaux et les soins de la culture et du ménage ; et par la suite on vit qu'il avait fait le meilleur choix de tous.

Lorsque ces pauvres femmes se virent placées en rang, et qu'on les vint chercher une à une, leurs terreurs recommencèrent, elles supposèrent qu'on allait les dévorer. Quand le matelot anglais entra et choisit une d'elles pour l'emmener, les autres poussèrent des cris lamentables, l'embrassèrent, lui dirent adieu avec des marques de douleur si profondes, qu'elles auraient attendri le cœur le plus dur. Il fut impossible aux Anglais de leur faire entendre qu'on n'allait pas les tuer, et ce ne fut qu'à l'aide du père de Vendredi qu'elles comprirent que ces cinq hommes les prenaient ainsi l'une après l'autre pour les épouser.

Quand ce partage fut terminé et que les femmes furent un peu rassurées, les hommes se mirent à l'ouvrage, et, avec l'assistance des Espagnols, ils bâtirent en quelques heures une cabane pour chaque ménage, les deux anciennes étant remplies de leurs instruments et

de leurs provisions. Les trois mauvais sujets s'étaient placés dans la partie la plus éloignée, et les deux honnêtes gens dans la plus rapprochée de rétablissement principal ; mais l'un et l'autre quartier étaient au N. de l'île, en sorte qu'ils restèrent séparés, et que le pays contenait trois colonies naissantes.

Il arriva parmi ces nouveaux ménages ce qu'on voit assez souvent dans la société, je ne puis dire pour quelles fins de la Providence. Les meilleurs maris eurent les moins bonnes femmes. Les deux Anglais honnêtes gens furent les plus mal partagés, et les trois réprouvés, qui ne valaient rien et n'étaient propres à rien d'utile, ni pour eux ni pour les autres, eurent des femmes intelligentes, zélées, laborieuses. Ce n'est pas que les autres fussent mauvaises sous le rapport du caractère ou de l'humeur : toutes les cinq étaient extrêmement douces, prévenantes, dociles, patientes, et leur soumission était celle des esclaves pour leurs maîtres, non celle des femmes pour leurs maris. Mais elles n'étaient pas toutes également ingénieuses, adroites, propres et rangées.

Je dois faire observer encore, à la gloire du travail et à la honte de la paresse, que dans ma visite aux divers établissements de mes colons, je trouvai ceux des Anglais honnêtes tellement supérieurs à ceux des trois autres, qu'aucune comparaison n'était à faire entre eux. Dans les deux plantations il y avait, il est vrai, autant de terrain cultivé en blé que la subsistance des colons l'exigeait, et rien de plus, le simple bon sens suffisant pour montrer l'inutilité de semer plus qu'on ne peut consommer ; mais, hors ce seul point, toutes les autres parties de la culture, les enclos, les plantations d'arbres, les vignes, ofïraient des différences frappantes entre les deux quartiers.

Les deux Anglais laborieux avaient une quantité prodigieuse de jeunes arbres, plantés à quelque distance de leurs cabanes, en sorte qu'on était tout près d'elles sans voir autre chose qu'un bosquet ; et, bien que deux fois leurs habitations eussent été démolies, d'abord par leurs compatriotes, ensuite par l'ennemi, comme on le verra en son lieu, ils avaient réparé le dégât, et tout était florissant autour d'eux. Ils avaient planté régulièrement des vignes sans en avoir jamais vu ; et, grâce à leurs bons soins, ils cueillaient des raisins aussi parfaits que ceux qui croissaient dans les autres parties de l'île. De plus ils s'étaient ménagé, à force de travail, une retraite au fond des bois, et, n'ayant pas trouvé comme moi le refuge d'une caverne, ils avaient fortifié une enceinte dans laquelle, lors du désastre qui survint ensuite, leurs femmes et leurs enfants se trouvèrent en sûreté. Il était impossible de découvrir cet asile. Ils avaient planté des boutures de cet arbre qui venait si facilement, et rendu le bois

impénétrable, excepté en quelques endroits, où ils arrivaient en grimpant aux arbres et en gagnant ainsi un sentier dont eux seuls connaissaient les détours.

Quant aux trois réprouvés, bien qu'ils fussent beaucoup plus civilisés depuis leur nouvel établissement et moins querelleurs, n'ayant plus les mêmes occasions de l'être, cependant une des compagnes inséparables du vice, la paresse, ne les quitta jamais, lis semèrent du blé, il est vrai ; ils formèrent des enclos ; mais leurs possessions rappelaient les paroles de Salomon : « J'ai passé près de la vigne du paresseux, elle était encombrée d'épines ». Quand les Espagnols

vinrent voir la récolte de ceux-ci, en quelques places les mauvaises herbes cachaient les épis, et la haie avait plusieurs trous par lesquels les chèvres sauvages avaient passé pour manger le blé ; peut-être un buisson mort était-il placé devant quelques-unes des brèches ; mais c'était, comme on dit, fermer la porte de l'écurie quand le cheval est volé. Au contraire, quand ils inspectèrent la colonie des deux autres, le travail intelligent e* le succès se montraient partout. Pas une mauvaise herbe parmi leur blé, pas une ouverture dans leurs haies et ils réalisaient cet autre proverbe de Salomon : « Une main laborieuse produit la richesse ». Tout réussissait, tout venait à souhait.

l'abondance régnait au dedans et au dehors ; ils avaient plus de bestiaux, de meubles et d'ustensiles que les autres ; et cependant ils avaient plus de plaisirs et plus de fréquentes distractions.

Il est vrai que les trois méchants avaient des femmes très adroites et très propres, et, comme elles avaient appris à faire la cuisine anglaise de l'un des deux autres colons, qui avait été aide-cuisinier du vaisseau, elles apprêtaient les repas de leurs maris avec beaucoup de soin; tandis que les autres n'y purent jamais rien entendre; mais l'ancien cuisinier se chargeait de cette besogne. Les maris des trois femmes actives passaient leur temps à errer çà et là ; ils cherchaient des tortues, prenaient des oiseaux et des poissons ; en un mot ils faisaient toutes sortes de choses, hors les plus utiles : aussi leur existence s'en ressentait. Leurs compatriotes menaient une vie douce et facile, et les fainéants vivaient dans la pénurie et les privations : il en est ainsi dans le monde entier.

I Passons maintenant à une scène différente de tout ce qui était arrivé jusqu'alors, soit à eux, soit à moi, et dont voici l'origine. Un matin, de bonne heure, débarquèrent cinq ou six canots remplis d'Indiens ou de sauvages, comme on voudra les appeler, et l'on ne douta point qu'ils ne vinssent, selon leur coutu me, pour manger leurs prisonniers. Cette pratique était si bien connue des Espagnols et des Anglais, qu'ils ne s'en occupèrent nullement et pensèrent à se tenir cachés, sûrs que, s'ils n'étaient pas vus des sauvages, ceux-ci se rembarqueraient tranquillement quand leur affaire serait terminée. Ils n'avaient jusque-là découvert par aucun indice que l'île fût habitée ; en sorte que nos gens n'avaient pas d'autre soin à prendre que d'avertir de l'arrivée des Indiens les trois plantations, afin que chacun se tînt renfermé, et de placer une sentinelle en lieu convenable pour épier le moment où les canots partiraient.

Tout cela était très bien combiné ; mais un malheureux accident déjoua les mesures et fit connaître aux sauvages que l'île avait des habitants, ce qui faillit causer la ruine de la colonie. Après le départ des canots, les Espagnols eurent la curiosité d'aller sur la place que venaient de quitter les Indiens, pour voir ce qu'ils avaient fait. Là ils trouvèrent, à leur grande surprise, trois hommes restés en arrière, étendus à terre et profondément endormis. Probablement i!s s'étaient gorgés comme des brutes à leur festin barbare, et n'avaient pu se réveiller au moment de partir ; ou bien ils s'étaient égarés dans les bois et n'avaient pu revenir à temps pour monter dans les barques.

A cette vue les Espagnols furent grandement surpris et encore plus embarrassés. Le gouverneur était là ; on lui demanda son avis, et il

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avoua qu'il ne savait que faire. Ils avaient déjà trop d'esclaves ; cependant ils n'étaient pas disposés à tuer ces Indiens. Le gouverneur ne pouvait se résoudre à verser un sang innocent, et ces hommes ne leur avaient fait aucun mal, ils n'avaient ni détruit leurs propriétés, ni enlevé leurs troupeaux : aucun sujet d'animosité ne pouvait donc justifier le parti de leur ôter la vie. Je dois rendre cette justice à ces Espagnols ; si l'on peut flétrir avec raison les cruautés de leurs compatriotes au Mexique et au Pérou, il n'en est pas moins vrai que jamais je n'ai rencontré chez aucune nation étrangère dix-sept hommes comparables à ceux-ci pour la bonté, la tempérance, la douceur et la régularité des mœurs, la courtoisie parfaite. Rien de dur, rien d'inhumain n'entrait dans leur nature ; ils ne connaissaient aucune passion haineuse ; cependant c'étaient des gens pleins de courage et d'une noble fierté. Leur modération, leur patience éclatèrent dans la manière dont ils supportèrent les insolences des trois Anglais ; et, dans le cas présent, ils donnèrent un louable témoignage de leur justice et de leur charité à l'égard des sauvages.

Après s'être consultés un moment entre eux, ils résolurent d'attendre quelque temps sans se montrer aux Indiens, espérant qu'une fois éveillés, ils s'en iraient. Mais le gouverneur se souvint que les canots étaient partis, que ces hommes, ne pouvant s'embarquer, rôderaient dans l'île et découvriraient ses habitants, ce qui amènerait la^ perte de la colonie.' Ils revinrent donc sur leurs pas, et, retrouvant les sauvages encore endormis, ils se décidèrent à les éveiller et à les prendre. Les pauvres créatures, en se sentant saisir et attacher, eurent une frayeur extrême ; ils imaginèrent, de même que les femmes l'avaient pensé, qu'on allait les tuer pour les manger. Ces gens supposent en effet que tous les peuples se repaissent comme eux de chair humaine ; ceux-ci furent cependant assez vite rassurés sur ce point, et les Espagnols les emmenèrent.

Heureusement ils ne les conduisirent pas à leur château, c'est-àdire à mon ancien palais, au pied de la colline ; mais ils les déposèrent d'abord au bosquet autour duquel étaient distribués leurs possessions rurales, les champs de blé, les chèvres, etc.; de là, on les transféra sur la plantation des deux Anglais, où ils furent mis à l'ouvrage, bien qu'il n'y eût pas grand'chose à leur donner à faire. Peu de temps après, comme ils n'étaient pas surveillés, sans doute parce qu'on croyait qu'ils ne pouvaient s'éloigner, un d'eux se sauva dans les bois, et on ne le revit plus.

Bientôt on eut lieu de croire qu'il avait regagné son pays, quelques canots ayant abordé dans l'île une ou deux semaines après la disparition de cet homme, pour célébrer une de leurs fêtes sanguinaires

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et n'étant partis qu'au bout de deux jours. L'idée que le fugitif était retourné parmi les siens causait une grande terreur aux colons : ils supposaient, non sans raison, qu'il rapporterait aux Indiens que l'île était habitée, et par un petit nombre d'hommes. En effet, on n'avait pas laissé voir à ce sauvage, et ce fut très heureux, combien le pays contenait d'habitants et en quels lieux ils vivaient. Jamais il n'avait vu le feu, ni entendu le bruit de leurs armes, et on lui avait caché avec encore plus de soin les places de sûreté, la caverne de la vallée et la nouvelle retraite construite par les Anglais.

La première preuve qu'ils eurent de la vérité de leurs conjectures à l'égard des intelligences données par ce fugitif, ce fut, deux mois après la dernière visite des sauvages, l'arrivée de six canots, contenant chacun six, huit ou dix hommes. Ils longèrent la côte au N. de l'île, où ils n'avaient pas coutume de débarquer, et une heure après le lever du soleil ils descendirent à un mille environ de l'habitation des deux Anglais, où le prisonnier indien avait été gardé. Si tous les colons avaient été réunis sur ce point, comme le disait le gouverneur, probablement pas un sauvage ne leur aurait échappé ; mais deux hommes ne pouvaient résister à cinquante. Nos Anglais eurent le bonheur d'apercevoir l'ennemi d'une lieue en mer, de sorte qu'ils ne prirent terre qu'une heure après, et à un mille des cabanes ; ce qui donna aux colons du temps pour préparer leur défense. Se croyant découverts, avec assez de raison, ils commencèrent par attacher les deux esclaves, compatriotes du fugitif, et ordonnèrent à deux des trois Indiens qui avaient été amenés avec les femmes, et qui se montrèrent très fidèles à leurs sauveurs, de conduire ces prisonniers, les femmes, les enfants, avec tout ce qui était transportable, à leur retraite dans les bois, et d'y laisser, jusqu'à nouvel ordre, les captifs pieds et poings liés.

Leur seconde mesure, lorsqu'ils virent tous les sauvages débarqués et se dirigeant de leur côté, ce fut d'ouvrir les enclos où les chèvres laitières étaient enfermées, et de les chasser dans la campagne, afin de faire croire aux Indiens que c'étaient des animaux des bois ; mais e drôle qui avait dirigé le débarquement était trop fin pour donner dans cette tromperie ; il avait rendu un compte exact de ce bétail à ses amis, et ils se rendirent droit à la place où ils croyaient le trouver.

Quand les deux pauvres planteurs terrifiés eurent pourvu à la sûreté de leurs femmes et de leurs effets, ils dépêchèrent le troisième des Indiens qui étaient venus avec les femmes, et qui se trouvait ce jour-là par hasard sur leur habitation, afin qu'il donnât l'alarme aux Espagnols en toute hâte et leur demandât un prompt secours. En même temps, ils prirent leurs armes et les munitions qu'ils

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avaient et se jetèrent dans les bois, en s'acheminant vers le refuge où ils avaient envoyé leurs familles, mais en se tenant à portée de surveiller la marche des ennemis.

Ils n'étaient pas très loin lorsqu'ils découvrirent, en arrivant sur un terrain un peu élevé, la petite armée marchant directement sur leur habitation ; un moment de plus, et ils virent leurs cabanes et leurs meubles incendiés, à leur grnnde consternation ; car c'était pour

eux une perte irréparable, du moins pour longtemps. Ils restèrent où ils étaient jusqu'à ce qu'ils eussent vu les sauvages courir sur la plantation comme des bêtes féroces, cherchant de tous côtés du butin, cherchant sans doute aussi les habitants, dont il était évident qu'ils avaient connaissance.

Alors les Anglais, ne se croyant pas en sûreté aussi près des ennemis qui viendraient sans doute de leur côté, et en trop grand nombre pour qu'ils pussent les combattre, se retirèrent à un mille plus loin.

Ils supposaient, et cela arriva en effet, qu'en s'éloignant de la masse des sauvages, ils n'auraient peut-être à se défendre que contre de petits détachements ou des individus isolés.

Tls se postèrent à l'entrée d'une partie du bois où les buissons devenaient très épais et où se trouvait un vieil arbre creux dans lequel tous deux se cachèrent, résolus à attendre les événements. Bientôt ils virent paraître deux sauvages qui couraient de leur côté, comme s'ils savaient où ils étaient ; un peu plus loin ils en virent trois autres, et cinq derrière ceux-ci, tous se dirigeant dans le même sens, comme des chasseurs qui battent du gibier.

Nos pauvres Anglais ne savaient s'ils devaiei^t s'enfuir ou rester dans leur cachette. Après un court débat, ils pensèrent que si les sauvages battaient ainsi le pays, avant l'arrivée des secours, leur retraite dans les bois serait découverte et que tout serait perdu : ils se décidèrent donc à tâcher d'arrêter les ennemis qui venaient de ce côté ; et s'ils étaient trop nombreux, ils avaient le dessein de monter sur l'arbre, où ils pourraient se défendre tant que leurs munitions dureraient, quand même les cinquante sauvages les attaqueraient, pourvu qu'ils ne missent pas le feu à l'arbre.

Ayant pris cette résolution, ils se demandèrent s'il fallait tirer sur les deux premiers ou bien attendre ceux qui les suivaient. Ce dernier parti séparait les trois divisions des ennemis : il fut donc adopté, et nos gens convinrent de laisser passer les deux premiers Indiens, à moins que ceux-ci ne les découvrissent et ne vinssent sur eux. Ces hommes confirmèrent la sagesse de la mesure en tournant d'un autre côté du bois ; mais les trois et les cinq qui arrivaient ensuite venaient droit à l'arbre, comme s'ils avaient su que les Anglais étaient là. Ceux-ci se déterminèrent alors à tirer sur les sauvages qui se trouvaient sur la même ligne, espérant ainsi les atteindre tous. Les colons s'entendirent pour tirer l'un après l'autre, et le premier mit trois ou quatre petites balles dans son fusil. Un trou de l'arbre lui fournissait une sorte de meurtrière par où il visa à son aise sans être vu, et il attendit que les ennemis fussent assez près pour ne point les manquer. /

Tandis qu'ils attendaient ainsi, les Indiens s'approchant toujours, ils reconnurent clairement, dans l'un des trois qui formaient la troupe la plus avancée, leur prisonnier fugitif, et ils résolurent de ne pas le manquer, dussent-ils pour cela faire feu tous les deux sur lui. Le second Anglais se tint donc prêt à tirer si cet homme ne tombait pas au premier coup ; mais il partait d'une main trop sûre pour ne pas atteindre son but ; et comme les sauvages étaient assez près l'un de l'autre, sur une file, le premier fut tué raide, ayant reçu la balle dans la tête; le second, qui était le fugitif, reçut le coup à travers la

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poitrine, et tomba respirant encore ; et le troisième eut seulement une égratignure à l'épaule, peut-être par la même balle qui traversa le corps du second ; ce dernier, mortellement effrayé, malgré la légèreté de sa blessure, s'assit à terre en poussant des cris et des hurlements affreux.

Les cinq hommes qui venaient derrière ceux-ci, épouvantés du bruit et ne connaissant pas le danger qui Jes menaçait, s'arrêtèrent dans leur course. Les coups de fusil, en retentissant dans les bois.

devenaient en effet mille fois plus forts à cause des échos nombreux; en même temps il s'élevait des cris de toutes sortes d'oiseaux, de même que lorsque je tirai le premier coup de fusil qui jamais peut-être eût retenti dans l'île. Cependant, le silence s'étant rétabli, les Indiens continuèrent d'avancer, et arrivèrent à l'endroit où gisaient leurs compagnons, en assez pitoyable état ; et ces pauvres gens, ne sachant point qu'ils étaient exposés à une catastrophe semblable à celle dont ils voyaient les effets, entourèrent le blessé, et paraissaient Tinterroger sur les causes de son malheur. Celui-ci leur dit sans doute qu'un éclair, suivi de la foudre du ciel, avait fait mourir ses cama-

rades et l'avait blessé lui-même.j II était en effet naturel qu'il expliquât ainsi l'événement, n'ayant jamais vu ni entendu d'armes à feu » et s'il n'avait pas parlé de la sorte, les survenants ne seraient pas restés à réfléchir sur le sort de leurs compatriotes, sans craindre de ie partager.

Nos deux Anglais m'avouèrent qu'ils se sentaient une extrême répugnance à tuer tant d'innocents qui n'avaient aucune idée du péril dans lequel ils se trouvaient ; toutefois, les voyant en leur pouvoir, et le premier Anglais avant déjà rechargé, ils se décidèrent à tirer tous deux en même temps, après être convenus de leurs visées respectives. Ils firent feu et tuèrent ou blessèrent gravement quatre sauvages ; le cinquième ne fut pas atteint, mais il tomba de peur avec les autres, et nos gens, les voyant tous à terre, pensèrent qu'ils étaient tous morts.

Dans cette persuasion, ils sortirent de l'arbre assez imprudemment, avant d'avoir rechargé leurs armes, et ils furent très surpris de trouver quatre hommes vivants, dont deux légèrement blessés, et un autre sain et sauf. Cela força les Anglais de tomber sur les Indiens à coups de crosse, et d'abord ils voulurent en finir avec le transfuge, première cause de l'invasion, et avec un autre qui était blessé au genou. Nos hommes les délivrèrent de toutes leurs douleurs, et le sauvage qui n'avait point de blessure, se jetant à genoux, tendit les mains, poussa des gémissements plaintifs, et demanda la vie par ses gestes suppliants, ne pouvant se faire entendre par des paroles. Les Anglais lui firent signe de s'asseoir contre un arbre, et l'un d'eux tira de sa poche une corde qu'il avait par hasard sur lui, et s'en servit pour lier les mains de l'Indien ; ensuite il courut bien vite avec son compagnon sur les traces des deux sauvages qu'ils avaient laissés passer, de peur que ces hommes ou d'autres ne découvrissent la retraite où ils avaient envoyé leurs femmes et le peu de bien qu'ils possédaient.

Une fois ils aperçurent de très loin ces deux Indiens ; mais bientôt fls furent rassurés en les voyant traverser une vallée qui menait à la mer dans une direction opposée à celle de leur enceinte cachée. Alors ils revinrent où ils avaient laissé le prisonnier, et ils supposèrent que ses compagnons l'avaient délivré, car il était parti, et la corde qui le liait était à terre, au pied de l'arbre, rompue en deux morceaux.

Les Anglais se trouvaient donc dans une anxiété aussi grande que jamais, ne sachant à quelle distance ni en quel nombre étaient leurs ennemis. Enfin ils résolurent de gagner la retraite où ils avaieiii caché leur famille, pour voir si tout allait bien de ce côté et rassurer les pauvres femmes, qui devaient être dans une épouvante d'autant

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plus terrible qu'elles connaissaient mieux que personne la cruauté des Indiens.

Quand ils arrivèrent à l'enceinte fortifiée, ils reconnurent que les sauvages en avaient approché en battant le bois, mais sans la découvrir : l'accès en était réellement impossible à cause de l'épaisseur des arbres, à moins qu'on ne fût guidé par ceux qui connaissaient les détours de ce labyrinthe. Tout était donc sain et sauf ; mais les femmes avaient une horrible frayeur. Tandis qu'ils cherchaient à les rassurer, ils eurent la consolation de voir venir à leur secours sept Espagnols. Les dix autres avec leurs domestiques et le père de Vendredi étaient allés en corps défendre le bosquet, les champs de blé et le bétail, dans le cas où les sauvages se porteraient vers ce quartier ; mais ils ne poussèrent pas leurs recherches aussi loin. Avec les sept Espagnols, vint un des trois sauvages, leurs plus anciens prisonniers, et de plus cet Indien que les Anglais avaient laissé attaché au pied d'un arbre. Les Espagnols, en passant sur la place où les sept hommes avaient été massacrés, avaient délié celui-ci, et l'avaient emmené avec eux. Cependant on fut obligé de l'attacher de nouveau, de même que les deux compagnons de celui qui s'était enfui.

Les prisonniers commençaient à embarrasser nos gens ; et ils avaient tant de crainte de les voir échapper qu'ils furent sur le point de les tuer tous, croyant cette mesure absolument nécessaire pour ieur sûreté. Toutefois le gouverneur espagnol ne voulut point y consentir ; et, pour mettre ces hommes hors d'état de nuire, il les fit conduire à la caverne de la vallée et garder par deux Espagnols. Il ordonna cependant qu'on leur portât de quoi manger, ce qui fut fait ; mais ils restèrent les pieds et les mains liés pour cette nuit.

A l'arrivée des Espagnols, les Anglais se sentirent tellement ranimés, qu'ils ne voulurent pas rester plus longtemps dans leur retraite : ils sortirent avec cinq Espagnols, armés de quatre fusils, d'un pistolet et de deux énormes gourdins, et ils allèrent à la recherche des sauvages. D'abord ils se rendirent à l'arbre près duquel gisaient les Indiens morts ; mais il fut aisé de voir que d'autres sauvages étaient venus en ce lieu, et avaient emporté les cadavres, dont deux avaient été traînés assez loin, puis abandonnés. De là nos Anglais montèrent srr l'éminence du haut de laquelle ils avaient vu la destruction de leurs cabanes, et ils eurent la douleur de voir la fumée s'élever encore sur les débris ; mais il n'y avait pas un sauvage autour d'eux. Alors la petite troupe se décida à avancer, bien qu'avec une grande circonspection, vers la plantation ravagée. Un peu avant d'arriver là ils se trouvèrent en vue de la mer, et distinguèrent les sauvages montant dans leurs canots pour s'en aller. Au premier moment, nos

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gens s'affligèrent de ne pouvoir donner à leurs visiteurs un salut d'adieu; mais, à tout prendre, ils furent assez contents d'être débarrassés d'eux.

Les pauvres Anglais se trouvant ainsi ruinés pour la seconde fois, tous les autres colons s'empressèrent de les aider à rebâtir, et de leur fournir les choses les plus nécessaires. Leurs trois compatriotes n'avaient pas la réputation de gens bienveillants ; néanmoins, dès qu'ils connurent ce désastre (et leur habitation étant très éloignée à l'E., ils n'en eurent la nouvelle que lorsque tout était fini), ils vinrent offrir leur secours, et travaillèrent plusieurs jours de suite, très amicalement, à réparer les cabanes et le reste. Ainsi, en peu de temps, les colons furent remis en bonne position.

Deux jours après ils virent trois canots échoués sur le rivage, et un peu plus loin les corps de deux hommes noyés, ce qui les rassurn beaucoup, en leur montrant que les Indiens avaient éprouvé une tempête, et que plusieurs de leurs barques, sinon toutes, avaient péri. Un vent terrible s'était élevé en effet dans la nuit qui suivit leur départ.

Toutefois, si quelques-uns se perdirent, il en échappa assez pour informer leurs compatriotes de ce qui leur était arrivé, et les engager à tenter une autre expédition avec des forces assez grandes pour remporter la victoire. Mais ils ne pouvaient donner sur les habitants de l'île des renseignements plus étendus que ceux qui avaient été transmis par le prisonnier fugitif ; car ils n'avaient pu apercevoir un seul de nos colons, et l'homme qui avait d'abord révélé leur existence étant mort, sa déclaration n'avait pu être confirmée.

Cinq à six mois se passèrent sans qu'on entendît parler des sauvages, et nos gens espéraient qu'ils avaient oublié leur défaite précédente, ou bien qu'ils craignaient d'en éprouver une seconde ; mais soudain l'île fut envahie par des forces vraiment formidables. Vingthuit canots montés par des Indiens, armés d'arcs, de flèches, de massues, d'épées de bois et d'autres instruments de guerre, abordèrent dans l'île et jetèrent la consternation parmi tous ses habitants.

Comme les sauvages débarquèrent le soir à l'extrémité orientale de l'île, nos gens eurent toute la nuit à se consulter sur les mesures à prendre. D'abord, sachant que leur unique chance de salut avait toujours été de rester cachés (et cela était encore plus évident cette fois, les ennemis se trouvant si nombreux), ils s'empressèrent avant tout de démolir les cabanes des deux Anglais, et de chasser leurs chèvres dans la caverne. Ils supposaient que les Indiens se dirigeraient, aussitôt qu'il ferait jour, sur cette plantation qu'ils avaient déjà ravagée, bien qu'ils eussent pris terre à deux lieues de là.

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Fnsuite les Espagnols conduisirent tout leur bétail dans le lieu que raTpdee vieux bosquet, lequel taisait partie de leurs dpendances ; Into laissèrent le moins de traces possible d'habitation, et le

matin de bonne heure ils se postèrent, avec toutes leurs forces, dans "quart er des deux Anglais, où ils attendirent rennem: Ce qu'ils avaient prévu arriva. Les sauvages, laissant leurs canots a la pointe orenTale, vinrent en suivant la côte, directement en face de la plan-

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tation. Ils étaient au moins deux cent cinquante, autant que nos hommes purent en juger ; notre armée était bien faible ; et ce qu'il y avait de pire, c'est que tous les combattants ne pouvaient être armés. Voici l'état précis des forces de la colonie. Combattants : Espagnols, 17 ; Anglais, 5 ; le père de Vendredi, 1 ; esclaves, 6; savoir: trois amenés avec les femmes, et dont la fidélité ne se démentit point, et trois autres pris après la bataille des deux tribus sauvages, et qui vivaient avec les Espagnols.

On avait, pour armer ces hommes : fusils, 1 1 ; pistolets, 5 ; fusils de chasse, 3 ; petits mousquets, 5 ; épées, 2 ; hallebardes (vieilles), 3. On ne donna point d'armes à feu aux esclaves ; mais ils avaient chacun une pique ou un long bâton, au bout duquel était emmanchée une pointe de fer, et une petite hache. Deux femmes voulurent absolument venir sur le champ de bataille, armées avec les arcs et les flèches recueillis par les Espagnols, après le combat des sauvages entre eux. Ces femmes avaient aussi des haches.

Le gouverneur espagnol, dont j'ai souvent parlé, commandait en chef, et Will Atkins, non moins remarquable par son extrême bravoure que par sa perversité, servait de lieutenant. Les sauvages arrivaient comme des lions, et, par malheur, les nôtres n'avaient pas l'avantage de la position. Cependant Atkins, qui rendit en cette occasion de grands services, avait été placé avec six hommes derrière un fourré, comme garde avancée, et il avait l'ordre de laisser passer les premiers Indiens, ensuite de faire feu au milieu d'eux, puis de se retirer lestement, et de revenir par un détour se mettre derrière les Espagnols qui étaient couverts par un bouquet d'arbres.

Les sauvages arrivaient courant ça et là en désordre ; Atkins en laissa passer cinquante, et, voyant venir le reste en masse plus compacte, il ordonna à trois de ses hommes de charger leurs armes de six ou sept balles, à peu près de la grosseur des balles de pistolet. Ils ne purent savoir combien, à leur première décharge, il y eut d'hommes tués ou blessés ; mais la surprise et la consternation furent grandes parmi les sauvages. Entendre un bruit aussi terrible, et voir tomber leurs camarades, les uns morts, les autres blessés, sans apercevoir personne qui eût pu les toucher, il y avait en effet de quoi les jeter dans l'épouvante : au moment de leur première frayeur, Atkins et sa seconde troupe firent encore feu sur le gros de leur armée ; une minute après, le premier détachement d'Atkins, ayant rechargé, leur envoya une troisième volée.

Si Atkins et ses hommes se fussent retirés aussitôt qu'ils eurent fait feu, comme on le leur avait ordonné, ou bien si le reste des forces de l'île eût été à portée de continuer les décharges, les sau-

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vages auraient été mis en déroute complète. La terreur qui s'était répandue dans leurs rangs tenait surtout à l'idée qu'ils avaient été frappés par les éclairs et le tonnerre, parce qu'ils n'avaient vu personne autour d'eux ; mais Atkins éventa la mèche ; en s'arrêtant pour recharger, il fut aperçu par quelques sauvages qui les épiaient de loin, et qui vinrent surprendre l'embuscade par derrière. Atkins et ses hommes tirèrent deux ou trois fois sur leurs assaillants, et en tuèrent plus de vingt, en continuant toujours leur retraite le plus promptement qu'ils le pouvaient ; mais les Indiens blessèrent à coups de flèches Atkins lui-même et l'un de ses suivants et compatriotes, et ensuite un Espagnol et l'un des esclaves amenés avec les femmes. Cet esclave était extrêmement courageux, et s'était battu en désespéré : armé seulement de sa pique et de sa hache, il avait tué cinq ennemis, v

Nos hommes ainsi maltraités, Atkins ayant été blessé et deux de ses gens tués, se retirèrent sur un tertre dans le bois ; et les Espagnols, après avoir lancé trois volées, firent retraite sur eux-mêmes ; car les sauvages, bien que cinquante des leurs fussent sur le carreau, et qu'ils eussent un plus grand nombre encore de blessés, avançaient hardiment et tiraient des flèches en telle quantité, que le ciel en était obscurci. Il faut observer de plus que leurs blessés, quand ils n'étaient pas tout à fait hors de combat, étaient exaspérés par leurs blessures, et se battaient avec fureur.

Quand nos gens firent retraite, ils laissèrent les corps de l'Espagnol et de l'Anglais sur le champ de bataille ; et les sauvages, lorsqu'ils les trouvèrent, exercèrent sur ces corps toutes sortes de cruautés, comme des barbares qu'ils étaient : ils leur cassèrent les bras et les jambes et leur écrasèrent la tête avec leurs massues et leurs épées de bois : mais ils ne songèrent pas à poursuivre les insulaires, et, se rangeant en cercle comme il semble que c'est leur coutume, ils poussèrent deux exclamations en signe de victoire. Après cela, ils eurent le chagrin de voir plusieurs de leurs blessés tomber morts, seulement à cause de la perte de leur sang.

Le gouverneur espagnol ayant réuni sa petite troupe sur une éminence, Atkins, tout blessé qu'il était, proposa de retourner encore contre l'ennemi et de tirer tous à la fois. Mais l'Espagnol répliqua : « Monsieur Atkins, vous voyez comment leurs blessés se battent ; laissons-les jusqu'à demain ; alors ils seront tous engourdis et souffrants de leurs blessures, surtout affaiblis par la perte de leur sang ; nous aurons ainsi moins d'hommes à combattre ».

L'avis était bon ; toutefois Atkins répondit gaiement : « C'est vrai, monsieur ; mais moi, je serai faible et souffrant comme eux, et c'est

pourquoi je voudrais aller en avant pendant que je suis encore échauffé. — Monsieur Atkins, dit l'Espagnol, vous vous êtes conduit bravement, vous avez rempli votre devoir ; maintenant c'est à nous de combattre pour vous, si vous ne pouvez nous suivre; je pense qu'il vaut mieux attendre au matin. » Ils attendirent donc.

Cependant, comme la nuit était claire, la lune brillante, et qu'ils observèrent que les sauvages étaient rassemblés en désordre autour de leurs morts et de leurs blessés, et qu'ils faisaient beaucoup de bruit et semblaient très occupés, nos gens résolurent de tomber sur eux avant le jour. Mais ils désiraient pouvoir faire une décharge sans être vus, et le moyen s'en présenta.

L'un des Anglais, sur la plantation duquel l'affaire s'était engagée, conduisit la troupe par un chemin détourné, entre les bois et le bord de la mer du côté de l'O. ; ensuite, tournant brusquement au S., ils arrivèrent si près de l'endroit où reposait le gros des Indiens, qu'avant d'avoir été vus ou entendus, huit de nos gens tirèrent et firent un grand massacre parmi les ennemis. Au bout de quelques secondes, huit autres coups partirent, déchargeant une si grande quantité de plomb, qu'il y eut une foule de morts et de blessés ; et cependant les Indiens ne savaient d'où leur venait le mal, ni de quel côté ils devaient s'enfuir.

Les Espagnols rechargèrent leurs armes très promptement, et se divisèrent en trois corps, afin d'attaquer tous ensemble l'ennemi sur divers points. Chaque division se composait de huit personnes, c'està-dire qu'ils étaient en tout vingt-quatre : vingt-deux hommes et deux femmes, lesquelles, soit dit en passant, se battaient comme des désespérées. On distribua les armes à feu également dans chaque compagnie, et de même les bâtons ferrés et les piques. Ils voulaient laisser les femmes ; mais elles dirent qu'elles étaient décidées à mourir avec leurs maris. Ayant ainsi formé leur petite armée, ils s'avancèrent à travers les arbres sur l'ennemi, poussant des cris et des hourras le plus fort qu'ils pouvaient. Les sauvages étaient tous réunis, mais dans une étrange confusion, en entendant nos gens crier de tous côtés. Ils se seraient défendus s'ils avaient vu leurs assaillants ; et, aussitôt que ceux-ci se montrèrent, ils reçurent des flèches dont l'une blessa le pauvre vieux Vendredi, mais sans danger. Nos hommes cependant ne laissèrent pas à leurs adeversaires le temps de tirer, et, courant sur eux, ils firent fer des trois points et tombèrent ensuite à coups de crosse de fusil, d'épées, de piques et de haches, à travers les groupes des sauvages, qui se sauvèrent çà et là en hurlant.

Nos gens étaient las de frapper, et dans les deux rencontres ils

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avaient tué ou blessé mortellement cent quatre-vingts ennemis. Le reste, presque fou de terreur, courait dans les bois et sur les collines, de toute la vitesse que donne la peur secondée par des pieds agiles. Les insulaires ne prirent pas la peine de les poursuivre, et ils se rassemblèrent tous au bord de la mer, à l'endroit où ils avaient débarqué et laissé leurs canots. Cependant leurs malheurs n'étaient pas finis ; un orage terrible souffla toute la soirée et les empêcha de s'éloigner de la côte, et, la tempête continuant toute la nuit, quand la marée monta, la plupart de leurs canots furent poussés si avant sur la grève, qu'il devint difficile de les remettre à flot, et plusieurs se brisèrent contre le rivage ou les uns contre les autres.

Au milieu de la joie de leur victoire, les colons passèrent néanmoins cette nuit-là sans se donner beaucoup de repos ; et, après avoir pris quelques rafraîchissements, ils résolurent de visiter la partie de l'île vers laquelle les sauvages avaient fui, et de voir ce qu'ils devenaient. Cela devait nécessairement ramener nos gens sur le champ de bataille, où ils trouvèrent un grand nombre de ces malheureux Indiens respirant encore, mais hors d'état de survivre ^ spectacle pénible pour des hommes généreux ; car une âme vraiment élevée, quoique forcée par les lois de la nature à détruire celui qui est son ennemi, ne prend aucun plaisir à le contempler dans son malheur. Toutefois, sans qu'il y eût besoin de donner aucun ordre à ce sujet, les esclaves indiens, leurs compatriotes, les achevèrent tous avec leurs petites haches.

Enfin les colons arrivèrent à l'endroit où se trouvaient les misérables restes de l'armée sauvage, montant à environ cent hommes» Presque tous étaient assis à terre, la tête cachée entre leurs deux mains appuyées sur leurs genoux relevés jusqu'au menton.v^

Quand nos hommes furent à portée de fusil des sauvages, le gouverneur fit tirer deux coups de mousquet à poudre, seulement pour les inquiéter, afin de juger, d'après ce qu'ils feraient, s'ils avaient encore assez de courage pour combattre, ou s'ils étaient tout à fait démontés ; ce qui déterminerait la conduite des siens. Ce stratagème réussit. Au bruit des armes à feu, les Indiens se remirent sur leurs pieds et donnèrent des marques d'une terreur extrême; et comme les colons avancèrent contre eux, ils s'enfuirent à toutes jambes en poussant des hurlements et une sorte d'aboiement, de gémissement singulier, que nos gens n'avaient jamais entendu, et gagnèrent le haut des collines, de l'intérieur de l'île.

D'abord nos insulaires regrettèrent que le temps n'eût pas permis à ces sauvages de s'enfuir ; ils oubliaient que peut-être cela eût donné lieu ensuite soit à une invasion trop considérable pour lui

résister, soit à des incursions fréquentes qui auraient désolé la colonie et afTamé les colons. En cette occasion, Atkins, qui malgré sa blessure ne s'était point retiré, donna le meilleur conseil : ce fut de profiter de l'avantage qui s'ofTrait, en se plaçant entre les Indiens et leurs barques, pour leur ôter le pouvoir de revenir jamais ravager l'île. Ils se consultèrent longtemps sur cette proposition ; quelquesuns la désapprouvaient, en disant que ces hommes se réfugieraient dans les bois, y vivraient misérablement ; qu'on serait forcé de les chasser comme des bêtes, qu'on ne pourrait vaquer aux soins des Xîhamps sans être armé; enfin que les plantations et les chèvres seraient exposées à des déprédations continuelles.

Atkins répondit qu'il valait mieux avoir à combattre cent hommes que cent tribus, et qu'il fallait d'abord détruire les canots, ensuite tuer les sauvages, sinon se résoudre à être tué par eux. En un mot, il démontra la nécessité de cette mesure d'une manière si claire, que tout le monde se rangea à son avis, et l'on procéda à l'instant à la destruction des bateaux. En ramassant quelques rameaux d'un arbre mort, ils tâchèrent de mettre le feu à quelques-unes de ces barques; elles étaient si profondément pénétrées d'humidité qu'elles

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ne pouvaient brûler ; cependant la flamme détériora "bientôt leurs parties supérieures, et les rendit impropres à flotter.

Quand les Indiens s'aperçurent de ce que nos gens faisaient, plusieurs d'entre eux sortirent des bois, vinrent aussi près que possible des colons, et, se jetant à genoux, ils crièrent : « Oa, oa, Waramokoa », et quelques autres mots de leur langue que personne ne comprenait ; mais à leurs gestes suppliants, à leurs gémissements singuliers, il était facile de deviner qu'ils demandaient que leurs em-

barcations fussent épargnées, promettant alors de partir et de ne plus revenir. Mais les gens de l'île étaient désormais persuadés qu'ils ne pouvaient se sauver, eux et la colonie, qu'en empêchant jusqu'au dernier de ces Indiens de retourner dans son pays en sorte qu'après leur avoir fait connaître qu'ils ne devaient s'attendre à aucune miséricorde, on continua la destruction des canots que la mer avait laissés entiers. A cette vue, les sauvages poussèrent un cri effroyable dont nos gens entendirent assez clairement la signification, et ils se mirent à courir par toute l'île comme des forcenés. On ne sut d'abord quel parti prendre à leur égard, et les Espagnols,

avec toute leur prudence, n'avaient pas réfléchi qu'avant de réduire ces hommes au désespoir, ils auraient dû prendre des précautions pour garantir les plantations. Il est vrai qu'ils avaient mis à l'abri leurs chèvres, et que les sauvages ne trouvèrent point leur principale habitation, c'est-à-dire mon ancien château sous la colline, non plus que la caverne de la vallée ; mais ils découvrirent ma plantation du bosquet, où ils ravagèrent tout, cassèrent les arbres et les haies, écrasèrent le blé, arrachèrent les vignes, dont les fruits étaient alors presque mûrs : enfin ils causèrent aux colons un dommage incalculable sans en tirer le moindre avantage.

Nos gens étaient bien de force à leur faire tête dans tous les cas ; cependant ils n'étaient pas en état de les poursuivre ou de les cerner. Ces sauvages étaient trop légers à la course pour que nos hommes pussent les atteindre, quand ils les rencontreraient isolés ; et les colons n'osaient aller seuls, de peur d'être entourés par un grand nombre de ces misérables. Heureusement ils n'avaient point d'armes; il leur restait des arcs, mais ils n'avaient plus de flèches ni aucune matière propre à en fabriquer, et pas un seul instrument tranchant.

Leur détresse était en effet déplorable : mais en même temps nos gens étaient réduits par eux à un état extrêmement fâcheux ; car, si leur retraite avait été assurée, leurs provisions étaient détruites, leur récolte perdue ; enfin ils ne savaient que devenir. Leur unique ressource était le bétail de la vallée, un peu de blé semé en ce coin, et la plantation des trois Anglais, dont l'un avait été dans le combat frappé d'une flèche à la tempe et étendu raide mort. Il est remarquable que c'était cet homme cruel qui avait estropié un pauvre esclave et tenté de tuer un Espagnol à coups de hache.

La condition dans laquelle ils se trouvèrent en ce moment me semblait pire que la mienne en aucun temps de mon exil, depuis qu'ayant découvert les épis de blé, je m'ingéniai à les semer, à en faire du pain, et plus tard à élever des chèvres. On pouvait dire que mes colons avaient, à l'époque dont je parle, une centaine de loups dévorants, déchaînés dans l'île et ruinant sur pied toutes leurs subsistances, sans qu'il leur fût possible d'en attraper un seul.

Pour apporter quelque remède à cette situation fâcheuse, leur première résolution fut de tâcher de pousser par degrés les sauvages à l'extrémité de l'île au S.-O., afin que, si d'autres Indiens débarquaient, ils ne vissent point ceux-ci. Ensuite on convint de les harasser tous les jours, d'en tuer autant que l'on pourrait, et quand leur nombre serait moins grand, de tâcher alors de les apprivoiser, de leur donner du blé, de leur enseigner à le cultiver et de vivre de leur travail. Dans cette vue. on les poursuivit, on les efïraya

tellement par des coups de fusil, qu'il suffisait de tirer sur l'un de ces malheureux pour qu'il tombât, mort ou vif. Leur terreur était si grande qu'ils se sauvaient toujours plus loin, et, comme on en tuait journellement, ils furent enfin forcés de se tenir cachés au fond des bois ou dans les cavernes, réduits au dernier degré de misère par le manque de nourriture. On en trouva en effet plusieurs réellement morts de faim dans les creux des rochers ou des taillis.

Quand nos gens virent cette détresse, leur cœur fut touché de pitié, surtout celui du gouverneur, le plus noble, le plus généreux des hommes. Il proposa de prendre, s'il était possible, un des sauvages

vivant, auquel on ferait entendre les intentions qu'on avait pour ses compagnons, et qu'on chargerait de les en instruire.

On fut quelque temps avant de pouvoir exécuter ce plan ; mais à la fin, les Indiens étant à moitié morts de faim et très affaiblis, on en saisit un. D'abord il refusa obstinément de boire et de manger ; cependant, se voyant traité avec douceur, il devint peu à peu moins farouche. Le père de Vendredi causa longuement avec lui, et lui dit combien les colons seraient bons pour ses compatriotes, puisqu'ils voulaient leur donner non seulement la vie, mais encore une partie de l'île pour s'y établir, pourvu qu'ils promissent de se renfermer dans les limites qui leur seraient assignées, et de ne faire aucun mal

sur les terres des autres. Il lui dit qu'on leur donnerait du blé pour le semer et se faire du pain avec ce grain, et un peu de pain pour leur subsistance actuelle. Le vieux Vendredi engagea cet homme à retourner vers ses compagnons pour leur proposer ces conditions, et leur dire que, s'ils ne les acceptaient pas sur-le-champ, ils seraient tous détruits.

Les pauvres misérables, profondément abattus et réduits au nombre de trente-sept, acceptèrent les propositions au premier mot, et demandèrent quelque chose à manger. Alors douze Espagnols et deux Anglais bien armés, accompagnés de trois esclaves indiens et du père de Vendredi, se rendirent où s'étaient réunis les fugitifs. Les trois esclaves leur apportaient des gâteaux de riz bouilli et séchés au soleil et cinq chèvres vivantes, et on leur ordonna d'aller s'asseoir sur le penchant d'une colline, et là, ilsmangèrent avec joie et reconnaissance les vivres qu'on leur avait donnés. Ils gardèrent très fidèlement leurs promesses, et jamais ils ne sortaient de leurs limites que pour demander soit des conseils, soit des provisions. Je visitai leur quartier lorsque je vins dans l'île.

Ils avaient appris à cultiver le blé, à faire du pain, à élever des chèvres domestiques et à faire usage de leur lait. Il ne leur manquait que des femmes pour former une nation ou tribu. On les avait renfermés dans une gorge des collines, entourée de roches élevées d'un côté et descendant de l'autre vers la mer, à l'extrémité S.-E. de l'île. Ils avaient assez de terres, et elles étaient bonnes et fertiles ; leur étendue était d'environ trois quarts de lieue de largeur et d'une lieue et demie en longueur. Nos colons leur avaient montré à faire des bêches en bois, pareilles à celles que j'avais fabriquées pour moi, et ils leur donnèrent douze petites haches et trois ou quatre couteaux; ces pauvres gens vivaient tranquilles dans leur coin ; et c'étaient les créatures les plus soumises, les plus inoffensives qu'il fût possible de voir.

Après ces événements, la colonie jouit d'un repos complet par rapport aux Indiens jusqu'à mon arrivée, qui eut lieu deux ans plus tard. Cependant, de temps en temps, quelques canots de sauvages abordaient dans l'île pouT leurs barbares festins de triomphe ; mais, comme ils appartenaient à différentes nations et n'avaient peut-être jamais entendu parler de ceux qui étaient venus avant eux sur cette côte, ni du motif qui les y avait attirée, ils ne cherchèrent point leurs compatriotes, et, quand ils l'auraient fait, ils auraient eu bien de la peine à les trouver.

Je crois avoir donné l'histoire complète de ce qui était arrivé aux colons depuis mon départ jusqu'à mon retour, du moins des choses

dignes d'être citées. Les Indiens ou sauvages furent merveilleusement civilisés par nos gens, et souvent visités par eux ; mais il leur était défendu sous peine de mort de venir dans la colonie, parce qu'on ne voulait pas risquer une seconde trahison. Un fait singulier, c'est que, les Européens ayant enseigné aux sauvages à faire des ouvrages de vannerie, ces derniers en peu de temps surpassèrent leurs maîtres, et firent quantité de travaux très ingénieux, des corbeilles de toutes sortes, des cribles, des cages, des dressoirs, etc., même des chaises, des tabourets, des lits et une infinité d'autres objets qu'ils exécutaient avec intelligence, quand on les mettait sur la voie.

Mon arrivée fut heureuse pour eux, parce que nous leur donnâmes des couteaux, des ciseaux, des bêches, des pelles et des pioches, enfin tout ce qui leur manquait en ce genre. Mais, sans le secours de ces instruments, ils élevèrent de jolies cabanes en vannerie, sorte de construction de bonne défense, et contre les bêtes fauves, et contre les animaux rongeurs. Nos colons trouvèrent ces maisons si bien inventées qu'ils firent venir des sauvages libres pour en bâtir de semblables chez eux. Quand j'allai visiter les deux plantations des Anglais, en voyant de loin leurs habitations, elles me firent l'effet de grandes ruches d'abeilles. Celle d'Atkins, qui, soit dit en passant, était devenu parfaitement industrieux et rangé, était la chose la plus curieuse qu'il fût possible de voir. La première enceinte avait centvingt de mes pas en circonférence, à l'extérieur ; ses murs étaient formés par trente-deux panneaux d'un travail aussi serré que celui d'un vannier, très solides et portant sept pieds de hauteur. Au milieu de ce carré s'élevait une autre construction, seulement de vingt-deux pas de tour, de forme octogone, d'une solidité encore plus grande que celle des murs extérieurs, et de plus renforcée par des poteaux à tous les coins. Autour du sommet de cette seconde fabrique étaient posées de fortes pièces de charpente jointes ensemble par des chevilles de bois, et formant un toit pyramidal de huit solives tout à fait bien assemblées, quoique le constructeur n'eût point de clous et se fût servi, à la place, de petites chevilles qu'il avait faites avec les vieilles ferrailles du bâtiment.

Cet homme se montra réellement très ingénieux en divers ouvrages dont il ne s'était jamais occupé : par exemple, il s'était fait une forge, un grand soufflet de bois, du charbon, enfin une enclume de moyenne grandeur, avec un des leviers du navire. Il fabriqua, à l'aide de ces instruments, beaucoup de choses utiles, entre autres des crochets, des broches, des verrous et des gâches. Mais pour revenir à la maison après avoir terminé la carcasse du toit de l'édifice intérieur, il en remplit les interstices en travaux de vannerie très compacts, couvrit

le tout en paille de riz, et mit, par-dessus la paille, de larges feuilles d'arbres, de manière que l'habitation était aussi bien garantie de l'humidité que si elle eût été couverte en tuiles ou en ardoises. Il avoua cependant que la partie de la vannerie avait été faite par les sauvages.

L'enceinte formait une galerie couverte, et de ses trente-deux angles partaient des solives qui rejoignaient les poteaux de la fabrique intérieure, laissant un espace de vingt pieds entre les murailles. L'édifice central était divisé par des parois du même travail, mais plus soigné, en dix pièces ayant chacune deux portes, l'une donnant sur la galerie, et l'autre sur la pièce principale de la maison. La galerie était pareillement divisée en six parties égales qui servaient de logement ou de magasin ; ces six espaces ne prenant pas toute la circonférence extérieure, le reste était ainsi distribué : en entrant par la porte du dehors, on traversait un court passage conduisant à la porte de la maison, et formé par deux cloisons en vannerie pourvues d'une porte chacune, par laquelle on passait dans une pièce servant de magasin, de vingt pieds de large sur trente de long, et de celle-ci dans une autre moins longue ; en sorte que le cercle extérieur contenait dix belles chambres, dont six n'avaient d'issue que par les appartements de la case intérieure et servaient de cabinets à chaque membre de cette case ; les quatre derniers formaient de vastes magasins ou greniers, deux communiquant l'un dans l'autre, de chaque côté du passage ou vestibule.

Je ne crois pas qu'il ait jamais existé un ouvrage de vannerie semblable, ni un édifice ainsi conçu et surtout ainsi exécuté, chose encore plus difficile. Dans cette grande ruche vivaient trois familles : Atkins, son compagnon, et la veuve de celui qui avait péri dans le combat ; cette femme était enceinte quand son mari mourut, et elle resta chargée de trois enfants. Les Anglais n'hésitèrent point à donner à la veuve une part égale de tous leurs produits, tels que le blé, le lait, les raisins, etc., et, s'ils tuaient un chevreuil ou trouvaient une tortue, elle en avait toujours une portion. Ils vivaient assez bien tous ensemble, quoiqu'ils fussent, comme je l'ai dit ailleurs, moins industrieux que les deux autres Anglais.

Je ne puis cependant omettre de dire, à regard de la religion, quMI ne paraissait pas qu'il en fût question parmi eux. Souvent en effet ils se rappelaient l'un et l'autre l'existence de Dieu, en jurant par son nom, selon la coutume des marins ; mais leurs pauvres femmes sauvages n'étaient pas devenues meilleures par leur union avec des chrétiens ou soi-disant tels, parce qu'ils étaient aussi ignorants des choses divines, aussi incapables d'en raisonner qu'elles pouvaient l'être elles-mêmes.

Tout ce qu'elles avaient appris de leurs maris, c'était la langue anglaise, qu'elles parlaient passablement. Presque tous les enfants, qui étaient au nombre de vingt, avaient aussi appris à s'exprimer en anglais en commençant à parler, bien que ce fût d'abord en anglais corrompu, comme celui de leurs mères. Le plus âgé de ces enfants n'avait pas plus de six ans quand j'arrivai dans le pays ; car il y avait à peine sept ans que ces femmes sauvages y avaient été amenées. Mais elles avaient été assez fécondes ; toutes avaient plus ou moins d'enfants, et la femme de l'ancien cuisinier était grosse de son sixième. Ces mères de famille étaient en général modestes, laborieuses, décentes, serviables entre elles, et d'un respect, d'une soumission sans bornes pour leurs maris. Il leur manquait seulement de connaître la religion chrétienne et d'être légalement mariées; deux choses qu'elles obtinrent ensuite par mon entremise, c'est-à-dire par suite de mon retour à la colonie.

Maintenant que j'ai parlé de la colonie en général, et beaucoup de mes renégats de matelots anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui formaient le corps principal de la famille, leur histoire offrant d'ailleurs des incidents assez remarquables.

Je causai souvent avec eux sur leur séjour parmi les sauvages. Ils m'avouèrent ingénument qu'ils n'avaient déployé aucune intelligence, aucune adresse dans ce pays ; que le malheur les avait tellement abattus, que, quand même ils eussent disposé de quelques moyens pour améliorer leur sort, ils auraient manqué d'énergie pour les apphquer ; et ils ne voyaient d'autre perspective devant eux que celle de mourir de faim. L'un de ces Espagnols, homme grave et sensé, me dit qu'il était convaincu maintenant qu'ils avaient tort de se laisser aller ainsi au découragement, l'homme sage devant toujours user des moyens que la raison lui inspire pour rendre le présent plus supportable et se préparer un meilleur avenir. Il me dit que le chagrin lui semblait le sentiment le plus vain, puisqu'il porte en général sur des choses passées auxquelles il n'y a point de remède, et nous fait oublier les choses futures, ajoutant ainsi au malheur, et ne produisant aucune idée propre à le soulager. Il me cita là-dessus un proverbe espagnol que je traduis en ces termes :

Si dans le trouble on se trouble Cela rend le trouble double.

Ace propos, illoua extrêmement les petites améliorations que j'avais laites dans ma solitude, mon application infatigable, et l'énergie qui m'avait permis de rendre ma situation, d'abord pire que la leur, mille fois meilleure que celle dans laquelle ils étaient maintenant.

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Il ajouta qu'il avait remarqué que les Anglais conservaient dans la détresse plus de présence d'esprit que les autres peuples dont il avait connaissance ; ses malheureux compatriotes, par exemple, et les Portugais étaient, disait-il, les êtres les moins aptes du monde à lutter contre l'infortune ; car, après leurs premiers pas dans les dangers, après avoir fait les efforts les plus vulgaires pour leur défense, ils se livrent au désespoir, courbent la tête, et meurent sans chercher les moyens de se tirer de peine.

Je lui répondis que le cas dans lequel ils s'étaient trouvés difTérait essentiellement du mien ; qu'ils avaient été jetés en cette contrée sauvage sans provisions pour se nourrir en attendant qu'ils eussent trouvé des moyens de subsistance. J'avais, moi, il est vrai, le désavantage d'être seul ; mais le secours inespéré qui me fut envoyé par le bâtiment devait encourager toute créature humaine à ne point s'abandonner à elle-même ; et c'est ce qui m'était arrivé. « Seigneur, reprit l'Espagnol, si nous avions été à votre place, nous autres pauvres Espagnols, nous n'aurions pas tiré du navire la moitié des choses que vous en avez tirées, nous n'aurions certainement pas trouvé moyen de faire un radeau, ni de le conduire sans voiles et sans aviron ; et, si l'un de nous eût été seul, il aurait encore été bien plus incapable de tout cela. » Je le priai de faire trêve à ses compliments, et de conter leur histoire depuis le premier moment de leur arrivée chez les sauvages.

Il me dit qu'ils abordèrent malheureusement à une place où les habitants manquaient de vivres, tandis que, s'ils avaient eu le bon sens de se remettre en mer et de gagner une île un peu plus éloignée, ils y auraient trouvé de quoi manger et point d'habitants. On leur dit ensuite que les Espagnols de la Trinité étaient venus souvent dans cette île, et chaque fois y avaient laissé des chèvres et des cochons qui s'étaient multipliés à tel point, outre les tortues et les oiseaux de mer qui abondaient sur les rivages, que la viande ne leur aurait pas manqué s'ils avaient été privés de pain. Au lieu de cela, ils ne se nourrissaient que de certaines racines et de certaines herbes qui leur étaient inconnues et contenaient peu de substance nutritive ; encore les naturels ne leur prodiguaient-ils pas cet aliment, et ne pouvaient-ils offrir rien de mieux à des étrangers, à moins qu'ils ne fussent cannibales, la chair humaine étant le mets le plus friand que l'on connût dans la contrée.

Ils me contèrent combien de tentatives diverses ils avaient faites pour civiliser les sauvages, pour leur suggérer des coutumes raisonnables dans les choses habituelles de la vie ; mais tout cela avait été vain. On leur répliquait que rien n'était plus inconvenant que de

s'ériger en maîtres auprès de ceux qui les assistaient dans leurs besoins, et que Ton ne pouvait donner des leçons aux autres, que quand on était en état de se passer d'eux.

Ils me donnèrent de tristes détails sur les extrémités auxquelles ils furent réduits. Ils passèrent plusieurs jours sans manger, l'île dans laquelle ils étaient se trouvant peuplée par des sauvages indolents et paresseux, par conséquent plus mal pourvus des choses nécessaires à la vie qu'aucune autre nation de la même partie du monde. Cependant ces sauvages étaient moins voraces que ceux chez lesquels les moyens de subsistance étaient plus abondants. D'ailleurs ils eurent des preuves évidentes de la sagesse de la Providence divine qui conduit tous les événements d'ici-bas ; et si, pressés par la misère, ils avaient cherché un pays moins stérile, ils se seraient écartés de la voie de salut que j'étais destiné à leur ofïrir.

Alors ils me contèrent comment les sauvages, parmi lesquels ils vivaient, voulurent les emmener avec eux dans leurs guerres ; et en effet, ayant des armes à feu, s'ils n'avaient pas eu le malheur de perdre leurs munitions, ils auraient été non seulement d'utiles auxiliaires pour leurs amis, mais ils auraient pu se faire craindre et des amis et des ennemis. Privés de poudre et de balles, ils n'avaient aucun moyen de défense ; cependant ils ne pouvaient refuser de marcher avec leurs dominateurs dans les expéditions guerrières, et ils se trouvaient plus mal pourvus que les Indiens eux-mêmes dans les combats, n'ayant pas l'usage des flèches que leurs maîtres voulaient leur donner. Ils restaient donc immobiles, attendant les flèches de l'ennemi jusqu'au moment de la mêlée ; alors les trois hallebardes qu'ils possédaient faisaient merveilles, et souvent ils mettaient en fuite une petite armée avec ces armes et des bâtons pointus attachés au canon de leurs fusils. Cependant, comme ils étaient parfois entourés par un grand nombre de combattants et criblés de flèches, il s'ingénièrent à se fabriquer de grands boucliers de bois couverts de la peau d'un certain animal qu'ils ne connaissaient pas. Malgré cette défense, ils furent très fréquemment en danger de périr, et une fois cinq des leurs tombèrent étourdis par les massues des sauvages, et un autre fut fait prisonnier, cehii-là même que je sauvai. On l'avait cru mort ; et quand ses amis surent ensuite qu'il était pris, ils furent désolés, et tous auraient volontiers risqué leur vie pour le délivrer.

Lorsque les cinq Espagnols lurent renversés sous les coups des Indiens, les compagnons des premiers vinrent se ranger autour d'eux, et, soutenant le choc des ennemis, leur donnèrent le temps de se relever. Alors ils se comptèrent, et, voyant qu'il leur manquait un homme, ils pensèrent qu'il était mort et se firent jour à travers une

masse de mille sauvages, en frappant de tous côtés avec leurs fusils et leurs hallebardes. La victoire leur resta ; mais elle leur parut bien amère par la perte de leur ami. Les ennemis, l'ayant trouvé vivant, l'avaient emmené avec d'autres, comme je l'ai raconté .

Ils me firent la plus touchante peinture de leur surprise, de leur ravissement au retour de leur ami et compagnon d'infortune, qu'ils croyaient dévoré par les pires des bêtes féroces, les sauvages. Leur étonnement augmentait toujours à mesure qu'il leur rendait compte de sa mission, et leur apprenait qu'il existait à leur porte un chré-

tien, et un chrétien possédant des moyens pour les secourir et assez d'humanité pour contribuer à leur délivrance.

Ils me contèrent à quel point ils avaient été étonnés à la vue des secours que je leur envoyais, surtout à la vue du pain, chose que leurs yeux n'avaient pas aperçue depuis leur arrivée en ce lieu misérable. Ils me dirent combien ils avaient fait de signes de croix en bénissant le pain envoyé par le Ciel, et quel délicieux régal ce fut pour eux d'en goûter, aussi bien que des autres choses que je leur envoyais ; enfin ils auraient voulu me décrire leur joie à l'aspect du canot et des pilotes qui pouvaient les conduire hors de ce pays, et

vers cette terre d'où leur venaient des secours ; mais ils ne purent exprimer en paroles des transports qui les poussèrent à mille extravagances inconcevables, et ils ne pouvaient en donner l'idée qu'en disant qu'elles approchaient de la démence. Ils ne savaient comment trouver une issue aux émotions violentes qui les agitaient:/ Elles produisaient chez les uns et chez les autres des effets tout différents. Quelques-uns exprimaient leurs sentiments par des larmes, d'autres déliraient, plusieurs tombèrent évanouis. Ce récit m'affecta extrêmement et me rappela l'extase de Vendredi lorsqu'il retrouva son père, celle des pauvres gens que je recueillis après l'incendie de leur vaisseau, la joie du capitaine anglais quand il se vit délivré en ce lieu même où il s'attendait à périr, et enfin la mienne quand je vis un bon vaisseau prêt à me ramener dans ma patrie. Ces souvenirs me faisaient mieux concevoir la relation de ces pauvres Espagnols et augmentaient l'émotion qu'elle me causait.

J'ai donné une idée générale de l'état des choses lors de mon retour à la colonie ; je dois à présent parler de ce que j'ai fait de plus important pour les colons pendant mon séjour au milieu d'eux. Ils pensaient, et j'étais de leur avis, que les sauvages ne viendraient plus les troubler, et que, s'ils revenaient, les habitants de l'île seraient assez forts pour les repousser, fussent-ils deux fois plus nombreux qu'à la dernière invasion. Ainsi toute inquiétude à ce sujet avait cessé. Je causai longuement avec l'Espagnol, auquel je donne le nom de gouverneur, sur leur établissement, et lui dis que je n'étais pas venu dans l'intention d'emmener une partie d'entre eux, parce qu'il serait injuste d'emmener les uns en laissant les autres, qui peut-être ne se soucieraient pas de rester si leurs forces se trouvaient diminuées. Loin de vouloir leur faire abandonner l'île, je désirais y consolider la colonie ; et je leur fis connaître les secours de tous genres que je leur apportais à mes frais. Je leur dis que j'avais débarqué non seulement tous les objets nécessaires à leur bien-être et à leur défense, mais encore plusieurs personnes qui augmenteraient leur nombre, et se rendraient utiles dans les divers métiers qu'elles professaient, en leur procurant des choses dont ils manquaient maintenant.

Ils étaient tous réunis quand je leur parlai ainsi ; et je leur demandai, avant de faire débarquer les provisions que je leur destinais, s'ils avaient entièrement oublié les ressentiments, l'animosité qui avaient existé entre eux ; s'ils étaient disposés à se toucher la main mutuellement et à s'unir tous ensemble d'amitié et d'intérêt, en bannissant tous sujets de mésintelligence et de jalousie.

Alors Atkins répondit avec beaucoup de franchise et de gaieté

qu'ils avaient eu assez de malheurs pour devenir tous sages, et vu assez d'ennemis pour devenir tous amis ; que, pour sa part, il vivrait et mourrait avec ses compagnons, et que, loin d'avoir aucun mauvais dessein contre les Espagnols, il avouait qu'ils ne lui avaient rien fait que son humeur violente ne rendît nécessaire, et, qu'à leur place, ii aurait agi peut-être plus sévèrement ; il ajouta qu'il était prêt, si je le désirais, à leur demander pardon de toutes les actions brutales et folles dont il s'était rendu coupable envers eux, et il m'assura qu'il

souhaitait sincèrement vivre avec eux dans des termes de bienveillance, et qu'il ferait son possible pour les en convaincre. A l'égard de l'Angleterre, il ne se sentait pas l'envie d'y retourner, et s'engagerait sans répugnance à passer vingt ans dans le lieu où il était.

Les Espagnols dirent qu'ils avaient, en effet, désarmé Atkins et ses deux compatriotes, et les avaient bannis de la société à cause de leur mauvaise conduite, comme ils me l'avaient conté ; ils en appelèrent à moi sur la nécessité où ils étaient d'agir ainsi ; mais Atkins avait montré tant de bravoure dans le grand combat avec les sau-

vages, et en plusieurs occasions subséquentes il avait déployé tant de zèle pour le bien général, qu'ils avaient oublié ses fautes passées, et avaient jugé qu'il méritait qu'on lui confiât des jarmes et qu'on le traitât sous tous les rapports comme un des leurs/ils avaient témoigné le retour de leur estime pour lui, en lui confiant le commandement immédiatement au-dessous du gouverneur ; et ils déclaraient que, s'ils avaient montré la plus entière confiance à Guillaume Atkins et à ses compatriotes, ces derniers avaient répondu à cette confiance par toutes les voies que d'honnêtes gens peuvent prendre pour se faire estimer ; ils saisissaient de grand cœur cette occasion de leur rendre justice et de les assurer qu'ils ne sépareraient jamais leurs intérêts respectifs.

Après ces franches déclarations d'amitié, nous convînmes de nous réunir tous pour dîner ensemble le lendemain ; et ce fut réellement une fête brillante. Je mandai le cuisinier du bord et son aide pour apprêter le repas, et l'ancien aide de cuisine que nous avions parmi les colons donna un coup de main à ses confrères. Nous fîmes venir du bâtiment six quartiers de bœuf, quatre morceaux de porc, le grand bol à punch et les matériaux nécessaires pour le remplir ; je donnai de plus dix bouteilles de clairet de Bordeaux et dix bouteilles de bière anglaise, boissons que ni les Espagnols ni les Anglais n'avaient goûtées depuis bien des années, et qu'ils retrouvèrent, on peut le croire, avec grand plaisir. De leur côté, les Espagnols fournirent cinq chevreaux que le cuisinier fit rôtir ; et l'on en envoya trois à bord, afin de faire participer nos matelots au régal, en leur donnant de la viande fraîche en échange de leur viande salée.

A l'issue de ce festin, pendant lequel régna une gaieté franche et cordiale, je fis apporter ma cargaison. Je leur montrai que les divers articles étaient en quantité suffisante pour qu'il n'y eût point de disputes sur les partages, et leur dis qu'ils auraient chacun une provision égale des différents objets pour le besoin présent et futur. D'abord je distribuai de la toile pour faire à chacun quatre chemises ; ensuite, sur la demande des Espagnols, je portai le nombre à six. Ce fut une grande douceur pour des gens qui en étaient privés depuis si longtemps. Je donnai à tous les colons de quoi se faire une sorte de blouse en étofïes anglaises légères, que j'avais jugées convenables pour le climat ; et la forme de l'habit ample et flottant était de même adaptée à la chaleur de l'atmosphère. Je leur dis qu'ils renouvelleraient ces habits avec les étoffes qui restaient en magasin, à mesure qu'ils s'useraient ; il en fut de même pour les souliers, les bas, les chapeaux.

Je ne puis exprimer le plaisir, le bonheur qui se peignait sur le

visage de ces pauvres gens, en voyant avec quelle sollicitude j'avais pourvu à leurs besoins. Ils me dirent que j'étais pour eux un père, et qu'avec un correspondant tel que moi, ils ne pouvaient se croire oubliés et perdus en ce coin reculé du monde ; et ils s'engagèrent tous à ne point le quitter sans mon consentement.

Alors je leur présentai les ouvriers que j'avais amenés, le tailleur, le forgeron et les deux charpentiers, tous gens extrêmement utiles ; mais mon artisan universel rendit plus de services qu'eux tous à la colonie, et après lui le tailleur, lequel, pour montrer son zèle, se mit à l'œuvre sur-le-champ, et avec ma permission tailla une chemise pour chaque habitant ; de plus, il apprit aux femmes à manier l'aiguille, et se fit aider par elles à faire les chemises de leurs maris et des autres. A l'égard des charpentiers, il est facile de concevoir quelle fut leur utilité. Ils brisèrent mes grossiers et incommodes ouvrages, et firent des tables, des tabourets, des chaises, des bufïets, des tablettes parfaitement propres et convenables. Je voulus cependant leur montrer que la nature faisait quelquefois à elle seule de bons artisans, et je les conduisis à la maison -panier d'Atkins. Toas deux avouèrent qu'ils n'avaient jamais vu un exemple aussi frappant d'adresse naturelle, et un travail, du moins en ce genre, aussi régulier. « Cet homme, me dit l'un des deux ouvriers, n'a pas besoin de nous ; qu'on lui donne des outils, et il fera tout ce qu'il voudra. »

Je fis apporter ensuite ma provision d'outils, et je distribuai à chaque homme une bêche, une pelle, un râteau (nous n'avions ni herses, ni charrues), et à chaque plantation séparée, une pioche, une grande hache et une scie, en ordonnant, comme pour les vêtements, que les outils usés seraient remplacés sans parcimonie sur le magasin général que je leur laisserais. Les clous, les gâches, les ciseaux, les marteaux, les coins, les couteaux et autres choses semblables furent donnés à discrétion, chacun ne devant en prendre que ce qu'il pouvait en employer. Je laissai deux tonnes de fer brut pour le forgeron.

Mon magasin d'armes et de munitions était d'une telle abondance qu'ils en furent enchantés, et pensèrent qu'ils pouvaient tous maintenant marcher avec un fusil sur chaque épaule, si cela était nécessaire ; ils se voyaient ainsi capables de combattre mille sauvages, en s'assurant l'avantage de la position, ce qui leur était facile.

Je menai avec m.oi dans l'île le jeune homme dont la mère était morte de faim, et aussi la femme de chambre : c'était une jeune personne bien élevée, modeste, pieuse, et sa conduite avait été si honnête que tout le monde l'aimait et avait un mot obligeant à lui dire quand on la voyait. La pauvre fille avait mené une triste vie parmi nous, étant seule de son sexe sur le bâtiment ; mais elle

supporta son isolement avec résignation. Au bout de quelques jours, ayant vu les choses si bien ordonnées et si prospères dans la colonie, et son maître et elle n'ayant ni affaires, ni connaissances aux Indes, tous deux vinrent me demander la permission d'entrer dans ma famille, comme j'appelais mes colons. Je leur accordai avec plaisir cette demande, et leur donnai un espace de terre sur lequel on éleva trois cabanes, entourées d'une clôture en vannerie comme celle de l'habitation d'Atkins, et contiguës à la plantation de celui-ci. Deux de ces cabanes servaient de chambres, et celle du milieu, de magasin et de salle à manger. Les deux autres Anglais vinrent aussi s'établir en ce quartier ; ainsi l'île eut seulement trois colonies. La première se composait des Espagnols, avec le vieux Vendredi et les premiers esclaves ; ils occupaient mon ancien château, qui pouvait passer pour la capitale, et pour lequel ils avaient tellement étendu leurs travaux dans l'intérieur de la colline et sur ses flancs, qu'ils vivaient là, fort au large, et cependant parfaitement cachés. Jamais il n'exista une petite ville au milieu d'un bois aussi bien garantie, même des regards. Mille hommes auraient pu explorer le pays pendant un mois, sans découvrir cette retraite, si elle n^ leur eût été connue d'avance. Les arbres étaient si touffus et si serrés autour d'elle, leurs branches s'entrelaçaient si solidement que, pour apercevoir l'habitation, il aurait fallu abattre cette barrière, excepté en deux ou trois places difficiles à trouver et conduisant à des chemins encore plus difficiles à suivre. L'une des issues touchait le bord de l'eau sur un des côtés de la crique, l'autre était l'échelle. Ils avaient planté sur le sommet de la colline un arpent de bois qui empêchait de voir le côté par lequel on descendait à l'habitation.

La seconde colonie, celle d'Atkins, se composait de quatre familles d'Anglais, les premiers que j'avais laissés, avec leurs femmes et leurs enfants ; trois esclaves sauvages, la veuve de l'homme tué à la guerre, et ses enfants, le jeune homme et la femme de chambre, à laquelle nous trouvâmes un mari avant notre départ ; les deux charpentiers, le tailleur et le forgeron, lequel se rendit très utile comme armurier ; et mon factotum, qui valait à lui seul vingt ouvriers, et qui non seulement était ingénieux dans toutes sortes d'ouvrages, mais se faisait aimer par son humeur joviale. Je le mariai à l'honnête jeune fille qui avait suivi son maître sur notre vaisseau.

En parlant de m.ariage, je suis naturellement conduit à dire quelques mots de l'ecclésiastique français que j'avais recueilli en mer, après l'incendie de son vaisseau. C'était, il est vrai, un catholique romain, et peut-être quelques personnes me blâmeront-elles par la suite d'avoir tant parlé d'un homme, qualifié d'une manière désavan-

tageuse aux yeux des protestants, d'abord comme papiste, ensuite comme prêtre papiste, enfin comme prêtre papiste français. Mais la justice m'oblige à le montrer tel qu'il était, et je dois avouer que c'était un homme grave, tempérant, religieux, de mœurs irréprochables, d'une charité sans bornes, exemplaire en tous points. Quel mal peut-il y avoir à proclamer le mérite d'un être aussi excellent? La première conversation que j'eus avec lui, après qu'il fut arrangé qu'il nous suivrait aux Indes, me causa le plus grand plaisir. « Monsieur, me dit-il, après Dieu, c'est à vous que je dois la vie, et de plas.

en me faisant la grâce de me recevoir sur votre bord, vous avez poussé l'obligeance jusqu'à m'admettre dans votre intimité et me donner l'occasion de causer librement avec vous. Mon habit vous indique ma religion, et la nation à laquelle vous appartenez me fait supposer quelle est votre communion. Je sais que mon devoir est de m'efforcer en tous temps et en tous lieux de ramener les âmes à la connaissance de la vérité et aux dogmes catholiques ; mais, étant ici par votre permission, je me regarde comme un membre de votre famille ; et ce que je dois à vos bontés, ainsi que les lois de

la simple bienséance, m'obligent à me renfermer dans les limites qu'il vous plaira de m'imposer. Je ne me permettrai donc point d'aborder, sans votre agrément, aucune question relative aux points de croyance sur lesquels nous différons, vous et moi. »

Je lui répondis que j'étais extrêmement touché de la délicatesse de sa conduite ; que nous étions, il est vrai, de ceux qu'on nomme hérétiques dans son pays ; mais qu'il ne serait pas le premier prêtre catholique avec lequel j'aurais causé, sans blesser les convenances ni pousser trop loin les discussions. Je l'assurai qu'il ne serait pas plus mal venu pour montrer des opinions difîérentes des nôtres, et que, si nos conversations amenaient entre nous de l'aigreur, ce ne serait pas notre faute.

« Il est facile, reprit-il, de causer sans disputer, et je ne me crois pas obligé de parler des dogmes fondamentaux de ma foi, avec tous ceux dans la société desquels je me trouve. Je souhaite, monsieur, que vous me regardiez plutôt comme un homme d'une éducation analogue à la vôtre que comme un prêtre ; et, si vous me permettez de discourir quelquefois sur des sujets religieux, je suis sûr que vous me laisserez la liberté de défendre de mon mieux mes opinions ; mais il ne sera jamais question entre nous de choses semblables sans votre consentement. » Il me dit encore qu'il ferait tout ce que lui imposait sa qualité de religieux, même de simple chrétien, pour le bien du navire et de ceux qu'il portait, et que, si nous ne pouvions nous joindre à ses prières, il espérait néanmoins pouvoir prier pour nous. Tel fut notre premier entretien, et je vis bientôt qu'il joignait à son urbanité parfaite, beaucoup de bon sens, et je crois aussi un grand savoir.

Il m'intéressa infiniment par le récit de sa vie, depuis le petit nombre d'années qu'il errait dans le monde. Une chose me parut surtout remarquable, c'est que, pendant son voyage actuel, il avait changé cinq fois de bâtiment et de destination. Sa première intention était de passer à la Martinique, et il s'embarqua à Saint-Malo sur un navire frété pour cette île ; mais le mauvais temps le força de relâcher à Lisbonne ; le navire fut endommagé en entrant dans le Tage, et, ne pouvant continuer sa course, il déchargea sa cargaison dans ce port. Le jeune ecclésiastique, trouvant là un bâtiment portugais prêt à faire voile pour Madère, y monta, supposant qu'il ne manquerait pas d'occasions pour aller de Madère à la Martinique ; mais le capitaine de ce bâtiment, assez mauvais navigateur, fit fausse route, alla toucher à Fyal, où il se défit avantageusement de sa cargaison, qui consistait en grains ; alors il se décida, au lieu d'aller à Madère, à passer à l'île de Mai, pour charger du sel, puis à

se rendre à Terre-Neuve. Le passager n'avait d'autre parti à prendre que de suivre le bâtiment, et il arriva assez heureusement aux bancs de Terre-Neuve, où il s'embarqua sur un bâtiment français qui venait de France et se rendait à Québec, de là à la Martinique, pour y porter des vivres ; mais le patron mourut à Québec, et son navire n'alla pas plus loin. Le jeune prêtre s'embarqua enfin pour retourner en France sur le vaisseau que nous vîmes brûler en mer ; il fut recueilli par le nôtre, et partit avec nous pour les Indes. Ainsi il avait été cinq fois détourné de son but, sans parler de ce que j'aurai à conter de lui, par la suite.

Je termine cette digression, ne voulant pas m'étendre trop longuement sur les parties de cette histoire qui n'ont aucun rapport avec la mienne, et je reviens à ce qui concerne nos affaires de l'île. Ce jeune ecclésiastique était descendu avec moi dans ma colonie, et il y demeura tout le temps que nous y restâmes. Un matin il vint me trouver, au moment où j'allais visiter le quartier des Anglais, à l'autre extrémité de l'île. En m'abordant, il me dit d'un air très sérieux que depuis deux ou trois jours il désirait me parler d'une chose qui ne me déplairait pas, du moins il l'espérait, parce qu'elle entrait dans mes vues générales pour le bien de ce nouvel établissement, et pourrait le mettre, plus qu'il ne l'était présentement, sur la voie des bénédictions du Ciel.

La fin de ce discours me surprit un peu, et je répondis assez vivement : « Eh quoi ! monsieur, peut-on dire que nous ne sommes pas dans la voie des bénédictions de Dieu, après les secours visibles et les délivrances merveilleuses qu'on a vues en ce lieu, et que je vous ai racontées? — S'il vous avait plu, monsieur, répondit-il avec une extrême douceur et cependant avec beaucoup de promptitude ; s'il vous avait plu de m'écouter jusqu'au bout, vous n'auriez trouvé dans mes discours rien qui pût vous désobliger ; et vous ne m'auriez pas fait le tort de supposer que je doute de la protection divine qui vous a été accordée. J'espère, quant à vous, que vohs êtes sur une voie de bénédictions, parce que vos desseins sont extrêmement bons et doivent prospérer ; mais, monsieur, en admettant que vous fussiez, s'il était possible, en de meilleures circonstances sous le rapport des obligations religieuses, il en est cependant parmi vous dont les actions ne sont pas aussi droites. Vous avez vu dans l'histoire d'Israël comment le crime d'Achan éloigna la bénédiction de Dieu du camp des Hébreux et attira la vengeance divine sur trentesix d'entre eux qui n'avaientprisaucune part au péché de cet homme.

Sensiblement touché par ce discours, je lui dis que ses représentations étaient si justes et que ses intentions devaient être si pieuses,

si bienveillantes, d'après son caractère, que je regrettais de l'avoir interrompu, et le priai de reprendre son discours. En même temps, supposant que notre conversation pouvait être longue, je lui demandai s'il voulait venir avec moi aux plantations anglaises, et me dire, tout en cheminant, ce qu'il avait à me dire. Il répondit qu'il y consentait d'autant plus volontiers, que c'était précisément de ces colons qu'il désirait m'entretenir. Nous nous mîmes en marche, et je le priai de me parler franchement.

« Eh bien, monsieur, dit-il, permettez-moi en ce cas de vous soumettre quelques propositions qui seront la base de ce que j'ai à vous dire, afin de nous entendre sur les principes généraux, si nous différons dans la pratique de quelques détails. Je regrette, monsieur, que nous ne soyons pas d'accord sur certains points de doctrine religieuse ; je le regrette surtout par rapport au sujet dont je veux vous occuper. Il est cependant des principes fondamentaux sur lesquels nous nous accordions : par exemple, l'existence d'un Dieu et l'obligation où nous sommes de le servir, d'obéir à ses lois, de ne point l'offenser volontairement et sciemment, soit en négligeant ce

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qu'il commande, soit en faisant ce qu'il défend expressément. Dans toutes les religions il est admis que Dieu ne bénit point celui qui pèche orgueilleusement contre ses lois ; et tout bon chrétien doit s'employer avec zèle à empêcher ceux qui dépendent de lui de négliger les divins commandements. Que vos colons soient protes- 'ants, cela ne me dispense point, quelle que soit mon opinion sur leurs doctrines, de m'intéresser au salut de leur âme, de faire tous mes efîorts pour les rapprocher de leur Créateur, si vous me permettez de me mêler en ce sens de leurs affaires. »

Je ne devinais pas encore où tendait ce discours, et je tombai d accord de tout ce qu'il avait dit, en le remerciant de l'intérêt qu'il prenait à nous ; mais je le priai de me faire part des circonstances qu' l'avaient choqué, afin de pouvoir, à l'exemple de Josué, pour user de sa parabole, éloigner de nous la chose maudite.

« Monsieur, reprit-il, je me prévaudrai de la liberté que vous me uonnez en vous disant que trois choses doivent, si je ne me trompe, éloigner la bénédiction de Dieu de vos travaux en ce lieu, et je désirerais qu'elles fussent amendées pour l'amour de vos colons et de vous-même. Vous penserez comme moi, j'en suis certain, quand je vous aurai cité ces points, en vous montrant de plus combien il est facile d'y remédier, et de la manière la plus efficace. D'abord, monsieur, vous avez ici quatre Anglais qui sont allés chercher des femmes parmi les sauvages, et en ont eu plusieurs enfants sans être légitimement mariés avec elles, comme l'exigent les lois divines et humaines : ils sont donc, par rapport aux unes et aux autres, de véritables fornicateurs, sinon des adultères. A cela, monsieur, vous répondrez qu'il n'y a ici ni prêtre ni personne qui ait qualité pour faire la cérémonie du mariage ; que vous n'avez non plus ni papier, ni encre, ni plumes pour dresser un contrat et le faire signer des époux ; je me rappelle aussi, monsieur, ce que le gouverneur espagnol vous a dit des conventions qu'il avait été forcé de faire, lorsque ces femmes furent amenées, savoir, que celle qui aurait été choisie par un des colons serait regardée comme sa femme, et à ce titre respectée par les autres et protégée par lui. Mais cet arrangement ne ressemble en rien à un mariage, la volonté des femmes n'ayant pas été insultée, et les conventions étant faites entre les hommes, seulement pour éviter les querelles. Toutefois, monsieur, l'essence du sacrement de mariage (il l'appelait ainsi en sa qualité de catholique romain) consiste d'abord dans le consentement mutuel des parties à se prendre comme mari et femme, ensuite dans l'obligation formelle et légale renfermée dans le contrat, par laquelle l'homme et la

fem.me sont tenus de reconnaître en tout temps le lien qui les unit ;

l'homme est obligé de s'abstenir de tout engagement avec d'autres femmes, et de pourvoir de son mieux au bien-être, à la défense de son épouse et de ses enfants ; et les mêmes conditions sont imposées à la femme.

« Maintenant, monsieur, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l'occasion s'en présentera, abandonner leurs femmes, désavouer leurs enfants, les laisser tous mourir de faim et prendre d'autres femmes, tandis que les premières seront encore vivantes. » Ici il ajouta avec ferveur : « Comment, monsieur, une telle licence peut-elle se concilier avec la gloire de Dieu? comment vos efforts pour le bien de cette colonie pourront-ils jamais réussir, tant que ces gens, qui sont présentement vos sujets et vivent sous votre domination absolue, auront la permission de rester ouvertement dans un état d'adultère? »

J'avoue que je fus frappé de la remarque en elle-même, et encore plus des raisons sans réplique par lesquelles il la renforçait. Il est vrai que, si l'on n'avait pas d'ecclésiastiques dans l'île, un contrat passé devant témoins et confirmé par quelque signe regardé comme obligatoire d'un commun consentement, quand ce n'eût été qu'un bâton ou une paille rompue entre l'homme et la femme, aurait forcé les maris à ne jamais abandonner leurs épouses, et celles-ci à rester fidèles à leurs maris : et c'eût été devant Dieu un mariage légitime. C'était, lui dis-je, par pure négligence que cette mesure avait été omise ; et j'ajoutai, croyant me débarrasser ainsi des objections de mon jeune prêtre, que tout cela s'était passé pendant mon absence, que ces personnes avaient été ensemble plusieurs années, et que si leur union était adultère, je ne voyais aucun moyen d'y remédier maintenant.

« Monsieur, dit-il, veuillez excuser la liberté que je prends ; mais si votre absence vous décharge d'une partie du crime, ne vous flattez pas au point de croire que vous n'êtes pas obligé de faire maintenant tous vos efforts pour en empêcher la continuation. Soyez sûr que, si le mal passé porte sur tout autre, vous êtes responsable de l'avenir, parce qu'il est en votre pouvoir de le faire cesser, et parce que vous seul possédez ce pouvoir. »

Je n'eus pas l'esprit de comprendre ce qu'il voulait, et supposant que, pour terminer tout, il croyait de mon devoir de séparer ces hommes de leurs femmes, je lui répondis à l'instant que pour rien au monde je ne ferais une chose pareille, car ce serait mettre la colonie dans la confusion. Il parut étonné que je l'eusse si mal compris. « Monsieur, dit-il, je ne pense nullement que vous deviez les séparer, mais, au contraire, que vous devez les marier véritablement.

Je pourrais sans doute célébrer leur mariage, et il serait valide suivant vos lois ; mais peut-être auraient-ils peine à y consentir. Cependant un contrat authentique, comme vous le disiez tout à l'heure, sera aussi bon et devant Dieu et devant les hommes, et il serait reconnu tel dans tous les pays de l'Europe. »

J'étais confondu de voir tant de piété réelle, tant de franchise et surtout une impartialité si rare dans ses discours, empreints du désir le plus vif de préserver des gens, avec lesquels il n'avait aucune

relation, du malheur d'offenser Dieu. « Je parlerai, lui dis-je, à mes colons, du mariage par contrat, signé des époux et de témoins, et je reconnais la justice parfaite de tout ce que vous avez dit. Mais je ne pense pas que ces gens se fassent le moindre scrupule d'être mariés par vous, un mariage fait par un prêtre de votre communion étant regardé comme légal et valide en Angleterre. » Je conterai par la suite ce qui se passa à cet égard.

Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde remontrance qu'il avait à me faire, en l'assurant que je lui devais beaucoup de reconnaissance pour son premier avis. Il me dit qu'il userait de la

même liberté sur le second chef, et qu'il espérait de ma part la même indulgence. « Vos sujets anglais, reprit-il (c'est ainsi qu'il les appelait), depuis sept ans vivent avec leurs femmes ; ils leur ont enseigné l'anglais et même à lire en cette langue, et ont pu s'apercevoir qu'elles ne manquaient pas d'intelligence et étaient capables de recevoir de l'instruction : cependant ils ne leur ont, jusqu'à cette heure, rien enseigné de la religion chrétienne, pas même qu'il existe un Dieu, un culte, ni de quelle manière il faut servir ce Dieu, ni la fausseté, l'absurdité de leur idolâtrie. C'était là, disait-il, une négligence vraiment inconcevable, dont ces hommes seront certainement appelés à rendre compte, et peut-être à la fin l'ouvrage qu'ils auraient laissé serait-il ôté de leurs mains. » Il prononça ces derniers mots avec une chaleur, une sensibilité extrêmes. « Je suis persuadé, reprit-il, que si ces gens vivaient dans le pays de leurs femmes, les sauvages prendraient plus de peine pour les amener à devenir idolâtres et adorateurs du démon qu'ils n'en ont pris, eux chrétiens, pour éclairer leurs femmes sur le vrai Dieu. Maintenant, monsieur, bien que vous ne reconnaissiez pas ma religion ni moi la vôtre, cependant nous serions tous les deux pleins de joie en voyant des serviteurs du diable, des sujets de son royaume, instruits des vérités fondamentales de la foi chrétienne et conduits à connaître au moins le Créateur, la rédemption et la résurrection dans une vie future, choses que nous croyons tous ; ils seraient du moins plus près du sein de l'Église véritable qu'ils n'en sont présentement qu'ils suivent le culte des idoles et des démons. »

Je ne pus contenir plus longtemps mon attendrissement ; je le pris entre mes bras et je le serrai avec efTusion. « Combien j'étais loin, m'écriai-je, de comprendre la partie la plus essentielle du christianisme, l'amour, le zèle pour les intérêts de l'Église et le salut des hommes ! A peine ai-je connu ce qui constitue un chrétien. — Oh ! monsieur, ne parlez pas ainsi, reprit-il, ceci n'est pas de votre faute. — Non, lui dis-je ; mais pourquoi mon cœur ne s'est-il pas alarmé à ce sujet comme le vôtre? — Il n'est pas trop tard, répliqua-t-il, ne vous hâtez point de vous condamner vous-même. — Et que peut-on faire maintenant? Vous savez que je vais partir. — Me permettezvous de parler à ces pauvres gens sur ce point? — De tout mon cœur, lui dis-je, et je leur ordonnerai d'écouter avec respect et confiance ce que vous leur direz. — Quant à cela, me dit-il, c'est à la miséricorde de Notre-Seigneur qu'il faut s'en rapporter ; c'est votre devoir de les assister, de les encourager, de les instruire, et, si vous m'accordez la permission que je vous demande, j'espère, Dieu bénissant mes efforts, que ces pauvres âmes ignorantes seront rame-

BOBINSON CUUSOÉ 387

nées dans la grande sphère du christianisme, sinon dans les communions particulières auxquelles nous sommes respectivement attachés ; et cela peut arriver avant votre départ. — Je vous accorde, lui dis-je, ce que vous demandez, en y ajoutant mille et mille remercîments. » Je ferai mention en son lieu des suites de cette conversation.

Je passai à la troisième représentation qu'il avait à faire, et il me dit qu'elle était de la même nature, et qu'il l'exprimerait aussi franchement que les deux autres. « Celle-ci regarde vos pauvres sauvages, que l'on peut nommer vos sujets conquis. Une maxime est généralement ou devrait être généralement reconnue parmi les chrétiens de toutes les communions, c'est que la connaissance du Christ doit être propagée par tous les moyens, et toutes les occasions possibles. C'est d'après ce principe que notre Église envoie des missionnaires en Perse, dans l'Inde, à la Chine, et que les membres de notre clergé les plus élevés en dignité entreprennent eux-mêmes volontairement les voyages les plus hasardeux, acceptent les résidences les plus dangereuses au milieu de barbares, de meurtriers, pour leur donner la connaissance du vrai Dieu et les disposer à embrasser la foi chrétienne. Vous avez ici en ce moment, monsieur, une belle occasion de sauver de l'idolâtrie trente-sept malheureux et de leur enseigner à connaître leur Créateur et leur Rédempteur; et je m'étonne que vous laissiez passer une telle circonstance, qui mériterait, en effet, d'être achetée par une vie entière. »

Je restai muet, confondu, je n'avais pas un mot à dire. Je voyais devant moi un chrétien digne de ce nom par sa charité, son zèle pour la religion, quels que fussent ses principes particuliers ; et moi, je n'avais pas pensé une seule fois à ce qu'il venait de me faire remarquer, et sans lui je n'y aurais certainement jamais songé. Je regardais ces sauvages comme des gens propres à faire des esclaves, si nous avions eu de l'ouvrage à leur donner ; et nous nous serions empressés de les envoyer en cette qualité dans tous les pays du monde, quand ils auraient dû être pour toujours éloignés du leur, le point essentiel pour nous étant de nous en débarrasser. Mais, pour revenir à notre conversation, je restai, comme je l'ai dit, confondu par ce discours et ne sus comment y répondre.

Le jeune prêtre, me voyant un peu troublé, me dit d'un air sérieux : « Je serais bien fâché, monsieur, si je vous avais offensé. — Non, non, dis-je, personne ne m'a offensé, je ne puis en vouloir qu'à moimême ; mais je ne puis me consoler non seulement de n'avoir pas songé à ce que vous m'avez dit, mais encore de voir si peu de moyens pour réparer cette omission. Vous savez, monsieur, en quelles

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circonstances je me trouve. Je dois aller aux Indes sur un bâtiment frété par des négociants, et je leur ferais un tort grave si je retenais leur navire trop longtemps ici, l'équipage vivant pendant cet intervalle aux dépens des armateurs. Il est vrai que, d'après nos conventions, il m'est permis de séjourner douze jours en cette île ; si je reste davantage, je payerai trois guinées pour chaque jour de délai, et ce délai ne pourra dépasser huit jours. En voilà treize de passés ; je ne pourrais donc entreprendre l'œuvre dont vous me parlez, à moins de me résoudre à être laissé ici ; et si le vaisseau de mon neveu se perdait, je me retrouverais dans l'état où j'étais lorsque je fus si heureusement délivré. » Il avoua que j'étais en effet très pressé par le temps ; mais il me demanda si, dans ma conscience, l'espoir de sauver trente-sept âmes ne l'emportait pas sur toute espèce de crainte, n'était pas assez puissant pour m'engager à risquer tout ce que je possédais au monde. Je ne jugeai pas la chose de la même manière. « Monsieur, lui dis-je, il est assurément très beau de devenir entre les mains de la Providence l'instrument de la conversion de trente-sept païens à la connaissance du Christ ; mais vous êtes un ecclésiastique dévoué par état à de telles œuvres ; comment se fait-il que vous ne pensiez pas à vous offrir vous-même pour cet apostolat, au lieu de me presser de m'en charger? »

Il marchait alors un peu en avant, et, se tournant vivement en face de moi, il me fît un profond salut et dit d'une voix émue : « Je rends grâces à Dieu et à vous, monsieur, et du fond de mon cœur, pour cet appel si évident à un saint travail. Si vous croyez pouvoir vous en dispenser et qu'il vous plaise de me le confier, je l'accepte avec joie et me crois amplement récompensé des dangers et des difïicultés de mon voyage tant de fois interrompu, en trouvant l'occasion de m'employer à cette œuvre glorieuse. »

Un ravissement inexprimable se peignait sur son visage à mesure qu'il parlait ; ses yeux étincelaient, ses joues se teignaient alternativement d'un rouge ardent et d'une pâleur mortelle ; on eût dit qu'il allait tomber en convulsions : la joie l'avait mis hors de lui. Je ne pus lui répondre sur-le-champ, tant j'étais surpris de ce zèle si sincère qui dépassait de si loin les bornes de la bonne volonté ordinaire aux hommes non seulement de sa religion, mais de toutes les religions. Enfin je lui demandai s'il était décidé à risquer d'être confiné pour sa vie dans une île à peu près déserte, pour l'unique intérêt des pauvres Indiens, et sans être sûr de pouvoir leur faire le bien qu'il avait en vue.

Il me répliqua en me demandant avec vivacité ce que je voulais dire, et quel risque il pouvait courir selon moi. a Pourquoi, mon<iieur,

ROBINSON CRUSOÊ

reprit-il, pensez-vous que j'ai consenti à vous accompagner dans l'Inde? — Je ne sais, lui dis-je ; c'est peut-être pour prêcher la foi aux naturels de ce pays? — C'est pour cela même, dit il ; et ne pensez-vous pas que, si je puis convertir trente-sept personnes, cela vaille la peine de risquer d'être abandonné dans cette île pour toujours? Sauver tant d'âmes serait assurément un bonheur trop peu payé par la vie d'un homme, même de vingt hommes. Oui, monsieur, je remercierais tous les jours le Christ et la sainte Vierge, si je pouvais contribuer le moins du monde au salut de ces pauvres gens, dussé-je

ne jamais sortir de cette île, ne revoir jamais mon pays. Mais puisque vous me faites l'honneur de me confier cette œuvre, honneur en retour duquel je prierai pour vous journellement tant que j'existerai j ai encore une humble demande à vous adresser, l- Quelle est-elle? dis-je. — C'est, dit-il, que vous me laissiez votre domestique Vendredi pour me servir d'interprète et m'assister dans ma mission • autrement je ne pourrais rien faire, car les Indiens ne mecomprendraient pas. »

Je fus sensiblement affecté de cette demande. Je ne pouvais supporter l'idée de me séparer de Vendredi, et par plus d'une raison 11 m'avait suivi dans tous mes voyages, et il m'avait touinurs été

fidèle et sincèrement attaché. J'avais le dessein de lui laisser de quoi vivre très convenablement, s'il me survivait, comme cela était probable. D'ailleurs, j'avais instruit Vendredi dans la religion protestante, et c'eût été mettre la confusion dans son esprit que de le pousser à embrasser une autre foi. Il ne pourrait jamais croire que son vieux maître fût hérétique et dût être damné ; et, si l'on disait de telles choses à ce pauvre garçon, c'en serait assez pour ébranler ses principes et le rejeter dans l'idolâtrie. Cependant une soudaine pensée me tira de cet embarras. Je dis au jeune prêtre que j'étais assurément peu enclin à me détacher de Vendredi pour moi-même, bien que l'œuvre à laquelle il consentait à sacrifier sa vie dût me sembler d'une assez grande valeur pour me décider à me priver d'un domestique. Mais, d'autre part, j'étais persuadé que Vendredi ne consentirait jamais à me quitter, et je ne pouvais l'y forcer sans injustice, lui ayant promis de ne point le renvoyer, comme il s'était engagé à ne s'éloigner de moi que si je le chassais.

L'ecclésiastique parut très affxigé de ce contre-temps ; et en effet il n'avait aucun moyen de communiquer avec les sauvages, ne sachant pas un mot de leur langue, de même qu'ils ne savaient pas un mot de la sienne. Pour lever cet obstacle, je songeai au père de Vendredi, qui avait appris l'espagnol, et il se trouva que mon jeune prêtre entendait cette langue. Le vieil Indien pouvait donc lui servir d'interprète ; et, satisfait de cette assistance, il persista dans son dessein ; mais la Providence donna à toutes ces choses un tour différent et bien plus heureux.

Je reviens à la première partie de ses remontrances. Quand nous arrivâmes au quartier des Anglais, je les fis venir tous, et, après leur avoir rappelé en peu de mots ce que j'avais fait pour eux, combien de choses nécessaires je leur avais apportées, ce dont ils me témoignèrent leur satisfaction et leur reconnaissance, je leur parlai de la vie scandaleuse qu'ils menaient et des observations qui m'avaient été faites à cet égard par l'ecclésiastique. Pour leur montrer à quel point leur manière de vivre était antichrétienne et impie, je leur demandai d'abord s'ils étaient mariés ou célibataires. Ils répondirent que deux d'entre eux étaient veufs et les trois autres célibataires. Je leur demandai ensuite comment ils avaient osé prendre ces Indiennes chez eux, leur donner le nom de femme, avoir des enfants d'elles, sans être légalement leurs maris.

Ils répondirent, comme je m'y attendais, qu'il n'y avait personne qui eût qualité pour les marier, qu'ils étaient convenus, en présence du gouverneur, de les reconnaître et de les regarder comme leurs épouses, et que, vu l'état des choses, ils se croyaient aussi légitime-

ROBINSON ORUSOÉ

ment mariés que s'ils l'avaient été par un curé avec toutes les cérémonies usitées.

« Vous êtes mariés sans doute devant Dieu, leur dis-je, et vous êtes obligés, en conscience, de garder ces femmes comme vos épouses ; mais, d'après les lois humaines, vous pourriez les abandonner, elles et leurs enfants, et ces infortunées, sans appui, sans argent, ne sauraient que devenir. Je suis donc résolu à ne rien faire pour vous avant d'être assuré de vos intentions honnêtes sur ce point, sinon je réserverai aux femmes et aux enfants les secours que je vous destinais. De plus, si vous ne me promettez pas d'épouser vos femmes,

je ne crois pas convenable de vous laisser plus longtemps vivre avec elles maritalement ; c'est scandaliser les hommes ; surtout c'est ofïenser Dieu, qui ne vous bénira point si vous continuez ce désordre. . Tout cela réussit comme je l'avais espéré. Atkins, parlant au nom des autres, me dit qu'ils aimaient leurs femmes aussi chèrement que si elles étaient nées dans leur pays, et que pour rien au monde Ils ne voudraient s'en séparer. Ils étaient persuadés qu'elles étaient aussi vertueuses, aussi modestes, et remplissaient leurs devoirs domestiques avec autant de dévouement que les meilleures mères

de famille. Atkins ajouta que, pour sa part, on lui proposerait de le ramener en Angleterre et de lui donner le commandement de notre plus beau vaisseau de guerre, qu'il refuserait, à moins qu'on ne lui permît d'emmener sa femme et ses enfants, et qu'il était prêt à l'épouser régulièrement, si nous avions un ministre à bord.

C'était là que je l'attendais. Le prêtre n'était pas avec moi, mais il n'était pas loin ; et, pourm'assurer mieux des intentions de l'homme, je lui dis qu'un ecclésiastique de mes amis m'avait accompagné, et que, s'il était sincère, lui Atkins, dans sa déclaration, il serait marié le lendemain. Je l'invitai à y réfléchir et à en causer avec ses compagnons. Il répondit que, quant à lui, il n'avait pas besoin d'y réfléchir, et qu'il était prêt à faire ce que je désirais, ajoutant que les autres penseraient probablement de même. Alors je lui dis que mon ami le ministre était Français, et ne savait pas l'anglais, mais que je leur servirais d'interprète. Atkins ne me demanda point si ce prêtre était catholique ou protestant ; et c'était ce que je craignais le plus : ainsi nous nous séparâmes, moi pour aller rejoindre mon ecclésiastique, et Atkins pour aller parler à ses camarades. Je priai le Français de ne point parler de l'affaire avant qu'elle fût tout à fait mûre, et je lui rendis compte de ce que mes colons avaient dit.

Avant que j'eusse quitté leur quartier, ils vinrent à moi et me dirent qu'ils avaient appris avec joie qu'un ecclésiastique était en ma compagnie, et qu'ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, en se mariant dans les formes quand il me plairait ; car ils n'avaient pas la moindre envie de se séparer de leurs femmes, et leurs intentions avaient été honnêtes lorsqu'ils les avaient prises pour compagnes.

Je leur donnai rendez-vous chez moi pour le lendemain matin, et leur enjoignis, dans l'intervalle, de faire connaître à leurs femmes les obligations imposées par le mariage, qui, non seulement rendrait leur union honorable, mais empêcherait leurs maris de les abandonner, quoi qu'il pût arriver.

Ces femmes eurent peu de peine à comprendre le but de cette cérémonie ; elles en furent très contentes, et avec raison. Tous ensemble ne manquèrent donc point de se rendre chez moi le lendemain matin, et je leur présentai mon ecclésiastique. Il n'avait point de robe comme nos ministres anglicans, il n'était pas non plus vêtu comme les prêtres catholiques le sont en France quand ils officient : mais il avait une sorte de soutane noire avec une ceinture, et cela ressemblait assez au costume de nos ministres. A l'égard du langage^ je lui servis d'interprète. Mais la gravité de ses manières et les scrupules qu'il se fit de marier les femmes, parce qu'elles n'étaient pas

baptisées et ne professaient pas le christianisme, tout cela inspira à nos gens une grande vénération pour lui, et ils ne doutèrent pas que ce ne fût réellement un prêtre. Je craignais même un instant que ces scrupules n'allassent au point d'empêcher notre tâche de s'accomplir ; car, en dépit de tout ce que je pus dire, il refusa avec fermeté, bien qu'avec modération, de marier ces gens avant d'avoir lui-même interrogé les hommes et le«î femmes. D'abord je me sentais peu disposé à lui céder sur ce point : cependant je finis par y consentir, persuadé de ses bonnes intentions.

Il leur dit que je l'avais instruit de leur situation et de leur dessein actuel , qu'il était très disposé à leur prêter son ministère et à les marier, selon mes vœux, mais qu'il prendrait auparavant la liberté de leur adresser quelques mots. « Aux yeux de tout homme indifférent, leur dit-il, et d'après les lois ordinaires de la société, vous avez vécu dans un état irrégulier, et vous ne pouvez en sortir qu'en vous mariant ou en vous séparant. Cependant, selon les lois matrimoniales chrétiennes, je trouve un obstacle à la célébration de vos mariages ; je ne crois pas pouvoir marier à un homme qui se dit chrétien une femme idolâtre, une païenne non baptisée, non convertie à la foi du Christ, et l'on n'a pas le temps d'instruire suffisamment ces femmes peur qu'elles reçoivent le baptême au nom du Christ, que sans doute elles ne connaissent pas. Peut-être vousmêmes êtes-vous très ignorants des voies de Dieu ; il est donc naturel que vous n'ayez jamais parlé à vos compagnes de ce sujet. Toutefois, si vous ne me promettez pas de faire tous vos efforts pour les amener à devenir chrétiennes, si vous ne me promettez pas de les disposer à connaître Dieu leur créateur, Jésus-Christ leur rédempteur, je ne vous marierai point. Je ne voudrais pas avoir contribué à l'union de chrétiens avec des sauvages : un tel acte serait en opposition avec tous les dogmes du christianisme. »

Ils écoutèrent avec attention ce discours, que je leur transmis fidèlement, et autant que possible sans changer les termes, en y ajoutant seulement parfois quelque chose de mon fait, pour leur montrer combien les observations du prêtre me semblaient justes, distinguant toujours cependant ce qui venait de lui de ce qui venait de moi. Mes colons répondirent que, comme le supposait monsieur le ministre, ils étaient tous d'assez pauvres chrétiens, n'ayant jamais dit un mot de religion à leurs femmes. « En bonne foi, monsieur, dit Atkins, comment pourrions-nous les instruire de ce que nous ignorons nous-mêmes? D'ailleurs, si nous nous avisions de leur parler de Dieu et du Christ, du ciel et de l'enfer, elles nous riraient au nez, et nous demanderaient si nous croyons à tout cela ; et si nous leur disions

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que nous croyons à toutes ces choses, et que les bonnes gens iront au ciel et les mauvaises gens au diable, elles voudraient savoir où nous comptons aller, nous autres, ayant été si méchants. Réellement, monsieur, ce serait assez pour les dégoûter à jamais de la religion ; et certes il faut être soi-même religieux, si l'on veut enseigner aux autres à le devenir. — Atkins, lui dis-je, il n'y a que trop de vérité dans votre observation ; toutefois vous devez dire à votre femme qu'elle est dans l'erreur à l'égard de sa religion, de ses dieux ; que ceux-ci ne sont que des idoles incapables de nous entendre, de nous parler ; qu'il existe un Dieu véritable, un grand être créateur de toutes choses, qui peut détruire tout ce qu'il a fait, qui récompense les bons, punit les méchants, et jugera nos actions à la fm de notre vie. Quand vous seriez encore plus ignorant que vous ne l'êtes, le simple bon sens vous ferait comprendre que tout cela est vrai, et je suis sûr que vous le comprenez, que vous le croyez. *

— C'est vrai, monsieur, dit Atkins ; mais de quel front irais-je parler de ces choses à ma femme, quand je suis sûr qu'elle me répondrait sans hésiter que cela n'est pas? — Pourquoi parlerait-elle ainsi? lui dis-je. — C'est, monsieur, parce qu'elle penserait que, si Dieu était juste, et en même temps assez puissant pour châtier les méchants, depuis longtemps je n'existerais plus, moi qui me suis conduit avec tant de perversité, même envers elle, et surtout envers tous les autres ; moi qui toute ma vie ai fait le contraire de ce que je lui indiquerais, comme de ce que j'aurais dû faire. — Vraiment, lui dis-je, Atkins, j'ai peur que tu n'aies raison. » Alors je traduisis au prêtre les discours de cet homme, qu'il était fort empressé d'entendre ; et le bon ecclésiastique s'écria :

« Dites-lui, je vous en prie, qu'il peut devenir le meilleur prédicateur du monde par le repentir. Le pénitent sincère est plus capable que personne d'enseigner à connaître et à déplorer les erreurs. S'il éprouve une vraie contrition, il pourra dire à sa femme que Dieu est non seulement souverainement juste et puissant, mais aussi infiniment bon, miséricordieux, lent à punir, prompt à faire grâce ; désirant non la mort du pécheur, mais son retour à la vie éternelle ; que souvent il accorde de longs jours à des méchants, et les réserve pour le jugement final ; enfin qu une preuve évidente de l'existence de Dieu et d'une vie future, c'est que les bons ne sont point toujours récompensés ni les méchants punis en celle-ci, et de là il peut en venir à instruire sa femme de la doctrine de la résurrection et du jugement dernier. Qu'il se repente lui-même, je le dis encore, i! prêchera efficacement le repentir à sa femme. »

Je répétai ces paroles à Atkins, qui m'écoutait d'un air très sérieux,

et paraissait même fort touché, quand tout à coup, me laissant à peine le temps d'achever, il me dit : « Je sais tout cela, maître, et plus que tout cela ; mais je n'aurai pas l'impudeur d'en parler à ma femme, quand Dieu et ma conscience savent, et ma femme peut l'attester aussi, que j'ai vécu comme si je n'avais jamais entendu nommer Dieu et la vie future ; et quant à mon repentir, hélas ! (il * poussa un profond soupir, et je vis ses yeux se remplir de larmes) hélas ! le temps en est passé. — Qu'entendez-vous par là? dis-je. — Je le sais trop bien, reprit-il ; oui, il est trop tard pour me repentir. » Je rendis mot pour mot à l'ecclésiastique ce qu'il disait, et le digÏÏe^

prêtre ne put retenir ses larmes ; cependant il se remit, et me pria de demander à Atkins s'il vivait tranquille dans cette pensée qu'il était trop tard pour se repentir, ou bien s'il souhaitait qu'il 'en fût autrement. Je fis cette question, et le pauvre homme répondit avec chaleur : « Comment pourrait-on vivre tranquille dans un état qui doit nécessairement finir par une condamnation éternelle? Je suis loin d'être tranquille ; je crois même que le chagrin qui me dévore me conduira quelque jour à ma perte. — Comment cela? lui dis-je. — Oui, dit-il, je crois qu'un jour ou l'autre je finirai par me couper la gorge pour échapper aux terreurs qui m'obsèdent. »

Le prêtre le regarda tristement en hochant la tête quand je lui répétai ces derniers mots, et il se hâta de me dire : « S'il en est

ainsi, nous pouvons l'assurer qu'il n'est pas trop tard pour lui : le Christ lui accordera la grâce du repentir. Faites-lui comprendre, je vous prie, que personne ne peut être sauvé que par le Christ et les mérites de sa passion, et qu'il n'est jamais trop tard pour obtenir ainsi la miséricorde divine. Croit-il pouvoir pécher au delà du pouvoir que Dieu possède de faire grâce? Dites-lui qu'il n'est jamais trop tard pour crier merci, et que, nous, les serviteurs du Christ, nous avons l'ordre de prêcher le pardon en tout temps, au nom de Jésus, à tous les pécheurs qui se repentent. »

Atkins écouta ce discours avec un extrême intérêt, me demanda la permission de causer quelques instants à part avec sa femme ; je le lui permis, il sortit, et pendant son absence nous parlâmes à ses compagnons. Je m'aperçus qu'ils étaient tous d'une ignorance stupide en matière de religion, et à peu près tels que j'étais au temps où je me sauvai de la maison paternelle. Toutefois aucun d'eux ne montrait de répugnance à entendre ce qu'on lui disait, et ils s'engagèrent tous à parler à leurs femmes sur ce sujet et à tâcher de les amènera se faire chrétiennes.

Le jeune prêtre sourit quand je lui rapportai les réponses de nos gens ; il garda le silence pendant un moment, ensuite il dit en >hochant la tête : « Nous autres serviteurs du Christ, nous pouvons seulement exhorter, instruire ; et, si l'on reçoit nos reproches avec déférence, si l'on promet de faire ce que nous demandons, nous devons être satisfaits et accepter les bonnes paroles qui nous sont données. Cependant croyez-moi, monsieur, malgré ce que vous m'avez conté de celui que vous nommez Guillaume Atkins, lui seul me paraît sincèrement converti. Je ne veux pas désespérer des autres; mais cet homme sent et déplore certainement ses fautes passées, et, s'il parle religion à sa femme, il sera lui-même touché de ses propres paroles ; car la meilleure méthode pour s'instruire est d'enseigner les autres. J'ai connu un homme qui n'avait que des connaissances très superficielles de la religion et dont la conduite avait été corrompue au dernier degré, et qui se convertit lui-même en cherchant à convertir un juif. Si ce pauvre Atkins se met sérieusement à parler du Christ avec sa femme, je suis persuadé qu'il deviendra lui-même un pécheur repentant ; et, qui sait ce qu'on peut en espérer par la suite? »

Après ce discours et sur la foi des promesses faites, il maria les deux couples présents, Atkins et sa femme n'étant pas encore rentrés. Mon ecclésiastique, curieux de savoir où ils étaient allés, me pria de sortir avec lui de mon labyrinthe, en me disant qu'il était sûr que nous trouverions ce pauvre homme dans quelque coin des

Mon ami ne put s'empêcher de crier . . . Saint Paul ! saint Paul ! ... (P. 397.)

bois, causant sérieusement avec sa compagne et commençant son instruction religieuse. Je n'étais pas éloigné de penser la même chose, et je le conduisis par un chemin connu de moi seul, où les arbres étaient si serrés et si touffus qu'il était difficile de voir à tra vers le feuillage. En arrivant à l'issue du bosquet, nous découvrîmes Atkins et sa femme, tous deux assis à l'ombre d'un buisson et discourant avec vivacité. J'attendis que l'ecclésiastique fût près de moi et, lui montrant le couple, nous les examinâmes en silence pendant quelques moments. Atkins paraissait mettre beaucoup d'intérêt à ce qu'il disait ; il montrait le soleil et tous les côtés de l'horizon, ensuite la terre, la mer, sa femme et lui, les bois, les arbres. « Vous voyez, s'écria le Français, que je vous ai dit vrai ; cet homme cherche à instruire sa femme. Maintenant il lui apprend que Dieu a créé le ciel, la terre, la mer, les arbres, elle et lui. — Je le crois réellement, » lui répondis-je ; et nous vîmes alors Atkins se lever, tomber à genoux et lever les mains. Nous supposâmes qu'il disait quelque chose, mais nous étions trop éloignés de lui pour l'entendre. Il resta une demi-minute à genoux, puis il reprit sa place à côté de sa femme et recommença à lui parler. Elle semblait très attentive ; cependant nous ne pouvions distinguer si elle répondait. Tandis que ce pauvre homme était agenouillé, les larmes du prêtre inondaient ses joues, et j'avais peine à retenir les miennes. Nous étions tous deux bien fâchés de ne pouvoir entendre ce que nos gens se disaient ; mais nous n'osions nous approcher, de peur de les troubler ; d'aileurs leur pantomime exprimait assez, sans le secours de la voix, le sujet qui les occupait. Atkins s'était assis, comme je l'ai dit, près de sa femme, et lui parlait avec une émotion visible. Plusieurs fois il l'embrassa tendrement ; une autre fois il prit son mouchoir pour essuyer les yeux de sa compagne, l'embrassa encore avec transport^ et, après quelques démonstrations semblables, il se leva soudain,, tendit la main à sa femme pour l'aider à se lever aussi, et la conduisant à deux ou trois pas, ils s'agenouillèrent ensemble et restèrent ainsi environ deux minutes.

Mon ami ne put s'empêcher de crier très haut : « Saint Paul l saint Paul I vous le voyez, il prie ! » Je craignais qu'Atkins ne l'entendît et je le suppliai de se contenir un moment, afin que nous pussions voir la fin de cette scène, la plus touchante que j'eusse contemplée en ma vie. Le jeune prêtre tâchL de se maîtriser ; mais c'était avec bien de la peine, tant son ravissement était grand en voyant cette pauvre idolâtre devenir chrétienne. Il pleura, leva les mains au ciel, fit le signe de la croix, et rendit grâces à Dieu par de pieux mouvements et des prières en latin et en français, que ses pleurs

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l'empêchaient souvent d'achever. Je le pressai de nouveau de se contraindre et d'observer avec une attention pleine et entière ce qui se passait sous nos yeux. Il le fit, et nous eûmes encore bien des choses à examiner. D'abord, ces bonnes gens s'étant relevés, l'homme reprit ses discours, et la femme en paraissait extrêmement émue, car elle levait souvent les mains au ciel, en posait une sur son cœur, et par ces gestes et d'autres elle montrait le plus profond intérêt. Cela dura un demi-quart d'heure ; ensuite ils s'éloignèrent, et nous les perdîmes de vue. Je profitai de cet intervalle pour causer avec mon ecclésiastique, et lui exprimer combien j'étais heureux de ce que j'avais vu ; car, bien que je fusse peu crédule sur les conversions, je croyais voir dans le cas présent une sincérité parfaite chez les deux individus, malgré leur ignorance, et ce commencement me faisait espérer une heureuse fin. « Et qui sait, m'écriai-je, si ces deux personnes ne pourront pas, à l'aide du temps et de l'exemple, en ramener quelques autres? — Elles peuvent, dit-il, ramener non seulement quelques-uns de leurs compagnons, mais tous leurs compagnons. Croyezmoi, si ces deux sauvages, car l'homme peut compter pour tel d'après ce que vous m'avez dit de lui, s'ils peuvent une fois embrasser le christianisme, ils travailleront sans se décourager à convertir les autres. La vraie piété est communicative ; et un chrétien sincère ne laissera jamais un païen dans son erreur, s'il peut l'aider à en sortir. » J'avouai que c'était là un principe réellement chrétien, et qu'il prouvait le zèle le plus louable, la générosité la plus noble. « Mais, mon ami, ajoutai-je, permettez-moi de vous faire une objection. Je n'ai rien à dire contre cet intérêt si tendre que vous montrez pour conduire ces pauvres gens du paganisme à la vraie foi ; mais comment pourrez-vous jouir de ce changement si ces gens ne sont dans le sein de l'Église catholique, hors de laquelle, selon vous, il n'y a point de salut? Vous croyez en effet les hérétiques aussi sûrement damnés que les païens, bien que par d'autres raisons. »

Il répondit avec une candeur remarquable : « Monsieur, je suis catholique romain, prêtre, moine de l'ordre de Saint-Benoît, et je tiens à tous les dogmes de la foi catholique romaine. Cependant, et je ne parle pas ainsi par égard pour vous ni en songeant à vos bontés et à ma position vis-à-vis de vous, je ne vous considère point, vous autres prétendus réformés, sans quelque charité. Notre opinion générale sans doute est que vous ne pouvez être sauvés ; mais je ne saurais me résoudre à borner la miséricorde de Jésus-Christ au point de supposer qu'il ne puisse vous recevoir dans son sein par des voies impénétrables à nos yeux ; et j'espère que vous avez la même charité pour nous. Je prie tous les jours pour que vous soyez tous rendus à

l'Église du Christ; quant aux moyens d'atteindre ce but, je m'en rapporte à la sagesse suprême. Toutefois croyez, je vous prie, qu'un catholique fait une grande distinction entre un protestant qui connaît le Christ, bien qu'il le serve d'une manière non conforme, selon nous, à la vraie foi, et un barbare, un sauvage qui ne connaît ni Dieu, ni le Christ, ni la Rédemption ; le premier, nous pouvons l'espérer, est plus près de se réunir à nous que le dernier, qui n'a jamais entendu parler du Sauveur et de son culte. Ainsi je me réjouis sincèrement de voir ce pauvre homme qui fut autrefois un libertin, un malfaiteur, presque un assassin, prier à genoux le Seigneur, comme nous avons lieu de croire qu'il l'a fait ; et je suis fermement convaincu que Dieu, à la puissance duquel tout changement semblable doit être rapporté, achèvera son ouvrage et disposera ce cœur à connaître plus complètement la vérité quand le temps en sera venu.1 TCertes, s'il a plu à Dieu d'inspirer à cet humble pécheur le désir de convertir sa compagne, je ne puis croire qu'il puisse être lui-même condamné. Je laisse à la bonté de Jésus-Christ le soin de perfectionner son ouvrage quand et comme il voudra ; je verrais avec joie tous les sauvages de ce continent devenir chrétiens catholiques, fussent-ils d'abord protestants ; car celui qui aurait répandu sur eux les premiers rayons de sa lumière pourrait de même leur communiquer tous les trésors de sa grâce et les attirer dans l'Église véritable, s'il jugeait convenable de leur accorder cette bénédiction. »

J'étais surpris de la franchise et de la modération de ce pieux catholique, et la solidité de ses raisonnements ne m'étonnait pas moins.

En ce moment il me vint à l'esprit que, si tous les hommes avaient un caractère aussi doux, aussi bienveillant, ils pourraient tous porter le nom de chrétiens catholiques, quelle que fût la communion particulière à laquelle ils appartiendraient. L'esprit de charité aurait bientôt, en ce cas, réuni tout le monde dans les principes de la justice et de la vérité. Il pensait que l'influence de cet esprit nous rendrait tous catholiques romains ; et je lui dis, de mon côté, que si tous les membres de son Église avaient sa tolérance, ils deviendraient probablement protestants. Ici nous quittâmes la partie ; car nous ne poussions jamais les choses jusqu'à la controverse.

Cependant je l'attaquai sur un autre point, et, le prenant par la main : « Mon ami, lui dis-je, il serait trop heureux que tout le clergé romain eût votre charité, votre modération. Je suis de votre avis complètement. Mais je dois vous dire que si vous prêchiez pareille doctrine en Espagne ou en Italie, vous seriez livré à l'Inquisition, — Gela peut être, dit-il ; mais je ne crois pas qu'une telle sévérité

les rende meilleurs chrétiens, et certes l'excès même de la charité n'est pas une hérésie. »

Atkins et sa femme s'en étaient allés ; notre affaire était donc terminée, et nous reprîmes le chemin du logis. Là, nous trouvâmes le ménage, qui nous attendait; et je demandai au prêtre si nous avouerions à Atkins que nous l'avions vu sous le buisson : la réponse de mon ami fut négative ; et nous convînmes de lui parler comme si

nous ne savions rien de ses efforts, afin de voir ce qu'il nous dirait. Comme nous étions seuls, je commençai ainsi :

R. C. Guillaume Atkins, quelle sorte d'éducation avez-vous eue? Qu'était votre père?

G. A. Mon éducation a été meilleure que je ne le serai jamais, monsieur, et mon père était ecclésiastique.

R. C. Gomment vous a-t-il élevé?

G. A. Il aurait voulu me porter au bien; mais, monsieur, je me

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moquais de l'éducation, de la discipline, des corrections, comme une bête brute que j'étais.

R. C. Salomon dit en effet que celui qui méprise les réprimandes est semblable à la brute.

G. A. Et j'étais ainsi, monsieur, car j'ai tué mon père. Pour l'amour de Dieu, ne parlons pas de cela. Oui, monsieur, j'ai tué mon pauvre père.

Le Prêtre. Ciel ! un parricide ! (L'ecclésiastique tressaillit quand je lui répétai les parole? d'Atkins, il devint pâle comme la mort ; je vis qu'il pensait que cet homme avait réellement tué son père.)

R. C. Non, monsieur, je n'entends pas ainsi ce qu'il a dit. Atkins, expliquez-vous : sûrement vous n'avez pas tué votre père de vos propres mains?

G. A. Non, monsieur, je ne lui ai pas coupé la gorge ; mais j'ai coupé le fil de toutes ses joies et j'ai abrégé ses jours. Son cœur a été brisé par l'ingratitude dénaturée avec laquelle j'ai payé le traitement le plus tendre que jamais fils ait reçu de son père.

R. G. Je ne vous ai point questionné sur votre père pour vous arracher cet aveu. Je prie Dieu qu'il vous accorde la grâce de vous repentir de ce méfait, et vous le pardonne ainsi que vos péchés ; mais je vous faisais cette demande, parce que je me suis aperçu que, sans être très savant, vous êtes moins ignorant que beaucoup d'autres sur des matières utiles et importantes. On voit que si vous n'avez pas pratiqué votre religion, ce n'est pas faute de la connaître.

G. A. Ce n'est pas vous, monsieur, qui m'avez arraché cet aveu concernant mon père ; c'est ma conscience. Quand nous regardons en arrière, les fautes que nous avons commises contre des parents indulgents sont toujours les premières qui nous donnent des regrets ; les blessures qu'elles nous font sont les plus profondes de toutes ; leur poids est plus lourd sur notre âme que celui de tous les autres péchés.

R. C. Atkins, ce que vous dites est trop sensé et trop touchant pour moi : je ne puis le supporter.

G. A. Vous, maître ! ah ! je suis sûr que ces peines vous sont inconnues.

R. C. Vous vous trompez, Atkins. Il n'est pas un rocher, pas une colline, pas un arbre de cette île, qui n'ait été jadis témoin des angoisses de mon âme, en songeant à mon ingratitude envers le plus tendre père, un père qui ressemblait beaucoup au vôtre, d'après votre description; et j'ai tué mon père, de même que vous, Atkins: mais mon repentir est bien loin d'égaler le vôtre.

J'en aurais dit davantage, si mon émotion m'eût permis de parler

avec calme. Mais le repentir de ce pauvre homme me paraissait si fort au-dessus du mien, que j'étais sur le point de rompre la conversation et de me retirer. Ce qu'il avait dit m'avait surpris, et je pensai qu'au lieu de l'instruire comme je me disposais à le faire, j'avais trouvé en lui un instructeur aussi habile qu'inattendu.

Je rapportai tout cela au jeune ecclésiastique, et il en fut extrêmement ému. « Ne vous ai-je pas prédit, monsieur, dit-il, que cet homme vous prêcherait tous? On n'a pas besoin de moi ici : il fera des chrétiens de tous les habitants de l'île. »

Ayant un peu remis mon sang-froid, je renouai l'entretien avec Atkins. « Guillaume, lui dis-je, comment le sentiment de cette faute vous est-il venu juste en ce moment? »

G. A. MonsieuF, vous m'avez engagé dans une entreprise qui m'a blessé jusqu'au fond de l'âme. Vous m'avez ordonné de parler à ma femme, de Dieu, de la religion, de tâcher d'en faire une chrétienne ; elle m'a fait un sermon que je n'oublierai jamais.

R. G. Non, ce n'est point votre femme qui vous a prêché, mais votre conscience, qui vous appliquait les arguments par lesquels vous désiriez persuader votre compagne.

G. A. Oui, monsieur, et leur force était irrésistible.

R. G. Contez-nous, je vous prie, ce qui s'est passé entre vous et votre femme ; j'en sais déjà quelque chose.

G. A. Il me serait, je crois, impossible de vous le raconter complètement, monsieur. J'en suis tout pénétré, et cependant je ne trouve point de termes pour l'exprimer : mais n'importe ce que ma femme a pu dire ; si je ne puis vous le répéter, je puis vous assurer du moins que j'ai résolu de m'amender, de changer de vie.

R. C. Dites-nous quelque chose de votre conversation ; comment avez-vous commencé, Atkins? c'était réellement une situation très extraordinaire. Elle a fait un sermon, et un sermon efTicace, cela est certain, s'il a eu tant d'influence sur vous.

G. A. D'abord je lui expliquai la nature de nos lois concernant le mariage, et par quelles raisons les hommes et les femmes étaient obligés de former un pacte semblable, que ni les uns ni les autres ne pouvaient briser ; autrement l'ordre et la justice ne pourraient être maintenus, les hommes quitteraient leurs femmes, abandonneraient leurs enfants, les engagements entre les deux sexes n'auraient aucune stabilité, il n'y aurait aucune famille exempte de mélange» illicites, aucun héritage établi d'après une descendance légale.

R. C. Vous avez parlé comme un jurisconsulte, Atkins. Mais avezvous pu faire comprendrie à votre femme ce que vous entendiez par les mots héritage et famille? Les sauvages n'admettent point ces di»-

tinctions. Ils se marient sans égard à la parenté, même entre frère et sœur, à ce que j'ai entendu dire, même entre père et fille, mère et fils.

G. A. Je crois, monsieur, que vous êtes mal informé. Ma femme assure positivement le contraire ; l'inceste est en horreur chez les sauvages comme chez nous ; seulement ils sont moins scrupuleux que nous ne le sommes sur des degrés plus éloignés.

R. G. Et quelle a été sa réponse à ce que vous lui avez dit?

G. A. Elle a répondu que cela lui paraissait très bien, et beaucoup mieux que dans son pay^^.

R. C. Lui avez-vous expliqué ce que c'était que le mariage religieux?

G. A. Oui, oui, et c'est là que notre dialogue a commencé. Je lui ai demandé si elle voulait être mariée avec moi à notre manière. Elle me demanda ce que c'était que cette manière. Je lui dis que le mariage était institué de Dieu lui-même, et ici nous eûmes la plus étrange conversation qui se soit jamais tenue entre un mari et sa femme.

Je transcris ce dialogue tel que l'a répété Atkins, l'ayant écrit aussitôt que je l'eus quitté : le voici.

La Femme. Le mariage est institué par votre Dieu. Vous avez donc un Dieu dans votre pays?

G. A. Oui, ma chère. Dieu est en tous pays.

La F. Non, pas dans le mien. Mon pays a le grand et ancien dieu Benamouki.

G. A. Mon enfant, je suis bien peu propre à vous expliquer la nature de Dieu. Dieu est dans le ciel ; Il a fait le ciel, la terre, la mer, et tout ce que ces choses contiennent.

La F. Non fait la terre, non toute la terre. Votre Dieu pas fait mon pays.

Atkins sourit à ces paroles.

La F. Non pas rire ; pourquoi rke de mor? ce n'est pas une chose risible.

Il sentit la justesse de ce reproche ; et, en effet, elle apporta d'abord plus de gravité que lui à leur entretien.

G. A. Vous avez raison, je ne rira .plus, ma chère.

La F. Votre Dieu a tout fait, dites-vous?

G. A. Oui, mon enfant. Dieu a fait le monde entier, vous, moi, enfin toutes choses. Il est le seul vrai Dieu, il n'existe pas d'autres dieux que lui ; il vit à jamais dans le ciel.

La F. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela il y a longtemps?

G. A. J'ai eu tort, je l'avoue ; mais j'étais un malheureux, un mé-

chant ; non seulement j'ai négligé de t'enseigner les meilleures choses, mais j'ai vécu moi-même sans connaître Dieu.

La F. Comment ! vous avez un Dieu si grand dans votre pays, et vous ne le connaissez point ! Cela n'est pas possible.

G. A. Il est vrai ; mais nous vivons quelquefois comme s'il n'y avait pas un Dieu dans le ciel, ou comme si ce Dieu n'avait aucun pouvoir sur la terre.

La F. Pourquoi Dieu vous laisse-t-il agir ainsi? Pourquoi lui pas faire vous vivre bons?

G. A. C'est notre faute si nous vivons mal.

La F. Mais vous me dites qu'il est grand, très grand, qu'il a beaucoup grand pouvoir, qu'il peut tuer quand il veut ; alors pourquoi pas tuer vous, quand vous ne lui avez pas dit O, quand vous n'avez pas été bon?

G. A. C'est vrai, il pouvait me frapper de mort, et je devais m'y attendre, ayant été un malheureux pécheur ; mais Dieu est clément, il n'agit pas avec nous selon nos mérites.

La F. Mais alors avez-vous beaucoup remercié Dieu pour cela?

G. A. Non, je n'ai pas plus remercié Dieu pour sa miséricorde que je n'ai craint son pouvoir.

La F. Alors votre Dieu n'est pas un dieu. Moi pas penser qu*il soit beaucoup grand et fort, et pas avoir tué vous quand vous le mettre en colère.

G. A. Hélas 1 ma vie coupable vous empêcherait-elle de croire en Dieu I Misérable que je suis ! quelle triste vérité se montre à mes yeux : les iniquités des chrétiens s'opposent à la conversion des païens.

La F. Comment moi croire vous avoir beaucoup grand Dieu làhaut (et elle montrait le ciel), et cependant vous pas faire bonnes choses? sait-il ce que vous faites? sûrement non.

G. A. Oui, oui, il le sait ; il connaît, il voit tout, il entend nos paroles, il voit nos actions, il sait toutes nos pensées, quand nous ne parlons pas.

La F. Mais il n'entend pas vous jurer, maudire, parler de la grande damnation.

G. A. Si, assurément, il entend tout cela.

La F. Où donc est son grand pouvoir?

G. A. Il est miséricordieux, c'est tout ce que je puis dire là-dessus ; et cela prouve qu'il est un Dieu véritable, non pas un homme, et ainsi nous sommes épargnés.

Atkins nous dit qu'en ce moment il fut saisi d'horreur ; il s'étonna d'avoir osé dire aussi clairement à sa femme que Dieu voyait, entendait tout, connaissait les plus secrètes pensées de notre cœur et toutes nos actions, tandis qu'il avait commis, lui, Atkins, des choses si indignes.

La F. Miséricordieux ! que veut dire cela?

G. A. Il est notre père, notre créateur, il a pitié de nous, il nous épargne.

La F. Ainsi lui jamais tuer, jamais être en colère quand on fait mal ; il est donc pas bon lui-même, ou pas beaucoup puissant?

G. A. Non, ma chère, il est infiniment bon, infiniment grand, et il a le pouvoir de nous punir. Quelquefois il montre sa justice, sa vengeance, en lançant les flèches de sa colère pour détruire les pécheurs et faire des exemples. Plus d'un coupable a été arrêté ainsi dans le cours de ses crimes.

La F. Mais lui pas tuer vous encore ; alors il vous a dit peut-être qu'il ne ferait pas mourir vous ; vous a^ez fait un marché avec lui, pour pouvoir faire vous mauvaises choses et lui pas être en colère contre vous, comme il serait en colère avec d'autres.

G. A. Non certes, j'ai péché en présumant trop de sa bonté ; et il

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pourrait me détruire en toute justice, comme il a détruit d'autres pécheurs.

La F. Et quels remercîments lui avez-vous faits pour cela?

G. A. Aucun, je suis une créature ingrate, abominable.

La F. Pourquoi ne vous a-t-il pas fait meilleur, puisque vous dites que c'est lui qui vous a fait?

G. A. Il m'a fait de même qu'il a fait le monde ; c'est moi qui me suis défait moi-même en abusant de sa bonté.

La F. Je désire vous faire connaître moi, à Dieu ; moi pas le mettre en colère ; moi pas faire mauvaises choses.

Atkins se sentit pénétré de honte lorsqu'il entendit cette pauvre créature ignorante souhaiter de connaître Dieu, tandis que lui, misérable pécheur, ne trouvait pas un mot à dire sur le Créateur, sans que des récriminations sur sa conduite rendissent inconséquent et incroyable ce qu'il dirait, puisque déjà elle lui avait déclaré qu'elle ne croyait pas en Dieu parce qu'il ne l'avait pas détruit, lui si méchant. Il reprit ainsi :

G. A. Ma chère, vous voulez dire sûrement que vous souhaitez connaître Dieu, non être connue de lui ; car il vous connaît déjà, il sait tout ce que vous pensez.

La F. Il entend donc ce que je vous dis maintenant? il sait que je désire le connaître ; comment pourrais-je connaître celui qui m'a faite?

G. A. Pauvre créature, c'est lui qui se fera connaître à toi ; je ne puis t'instruire, je vais prier Dieu de se révéler à toi et de me pardonner, moi qui suis indigne de te parler de lui.

Ce pauvre homme, dans son désir fervent de faire connaître Dieu à sa femme, qui souhaitait avec non moins d'ardeur d'être instruite, se mit à genoux et pria le Ciel d'éclairer son esprit sur les mystères du salut par Jésus-Christ, de pardonner ses péchés et de permettre qu'il devînt l'humble instrument de la conversion d'une âme à la religion véritable. Ensuite il se rassit, et leur dialogue continua. Ce fut alors que nous le vîmes s'agenouiller et lever les mains au ciel.

La F. Pourquoi vous êtes-vous mis à genoux? Pourquoi avez-vous levé les mains? Qu'avez-vous dit? à qui avez-vous parlé? que signifie tout cela?

G. A. Ma chère, je me suis mis à genoux en signe de soumission pour mon Créateur ; je lui ai dit 0, comme vous appelez la prière, et comme vos vieillards le font devant leur idole Benamouki.

La F. Pourquoi lui avez-vous dit 0?

G. A. Je l'ai prié d'ouvrir vos yeux et votre intelligence, afin que vous puissiez le connaître et être reçue parmi les siens.

La F. Peut-il faire cela aussi?

G. A. Oui, sans doute, il peut faire toutes choses?

La F. Et maintenant, il entend ce que vous dites?

G. A. Oui : il nous a ordonné de le prier et il a promis de nous écouter.

La F. Quand vous a-t-il ordonné cela et de quelle manière? L'avezvous entendu parler?

G. A. Non, nous ne l'entendons point parler ; mais il s'est révélé à nous de plusieurs manières.

Ici, Atkins fut très embarrassé pour faire entendre à l'Indienne que Dieu s'était révélé par sa parole, et ce que c'était que cette parole ; enfin il reprit :

G. A. Dieu a parlé à des hommes justes et bons dans les temps passés; il leur a parlé du haut du ciel et en mots très intelligibles, et inspirés par lui, ces hommes ont écrit dans un livre toutes ses lois.

La F. Moi pas comprendre cela : où est ce livre?

G. A. Hélas ! ma pauvre amie, je ne l'ai point ; mais j'espère un jour me le procurer et vous le faire lire. — Et il l'embrassa avec tendresse, en même temps avec un chagrin inexprimable de ne pouvoir lui faire lire la Bible.

La F. Mais comment vous me faire connaître que Dieu a instruit ces hommes à écrire ce livre?

G. A. Par le même principe qu'il nous fait connaître qu'il est Dieu.

La F. Quel principe? Par quel moyen le connaissez-vous?

G. A. Parce qu'il n'enseigne et ne commande que ce qui est bon, juste, saint, tout ce qui tend à nous rendre parfaitement bons et aussi parfaitement heureux, et parce qu'il défend tout ce qui est mauvais, tout ce qui peut entraîner au mal.

La F. Oui, j'entends cela ; il nous apprend toutes bonnes choses, il fait toutes bonnes choses, il nous donne tout, il m'entend quand je dis O, comme vous le faites maintenant ; il me fera du bien, si je veux être bonne, et ne me tuera pas si je ne suis pas bonne ; tout cela vous dites lui faire et être un grand Dieu : alors moi prendre lui, croire lui un grand Dieu et lui dire O, comme vous, mon cher.

Le pauvre homme ne put contenir sa joie, et, la prenant par la main, il l'aida à se lever, la fît mettre à genoux à côté de lui, et pria Dieu à voix haute pour qu'il se révélât lui-même par son Saint- Esprit à cette femme, et, s'il était possible, lui envoyât une Bible pour qu'elle pût lire la sainte parole. Ce fut en ce moment que nous le vîmes dans l'attitude ci-dessus décrite.

Après cela ils tinrent ensemble d'autres discours qu'il serait trop long de rapporter ; mais elle le pria spécialement de lui promettre

qu*à l'avenir il cesserait d'offenser Dieu de peur que Dieu ne le fît mourir, parce qu'alors elle resterait seule et sans personne pour l'instruire à mieux connaître Dieu, et il serait peut-être malheureux comme les méchants le sont en l'autre vie.

^ Ce récit était des plus étranges, et nous en fûmes tous deux extrêmement touchés, surtout l'ecclésiastique. Il était émerveillé de ce qu'il entendait ; mais il avait le plus grand regret de ne pouvoir parler à cette femme, parce qu'il ne s'exprimait pas facilement en anglais, et qu'il était difficile de comprendre le langage corrompu qu'elle parlait. Cependant il me dit qu'il croyait pouvoir faire pour elle plus que de la marier. Je ne devinai pas d'abord ce qu'il voulait dire ; mais il m'expliqua enfin qu'elle devait être baptisée. Je consentis à cela très volontiers, et j'étais d'avis de faire sur-le-champ la cérémonie, lorsqu'il me dit : « Non, non, monsieur, attendons ; je désire assurément lui donner le baptême ; toutefois, si j'ai vu que son mari l'a presque miraculeusement amenée à embrasser la religion et lui a donné de justes idées de Dieu, de sa puissance, de sa justice, de sa miséricorde, il me reste à savoir s'il lui a dit quelque chose du Christ, de la rédemption, de la nature de la foi en Jésus-Christ, du Saint-Esprit, de la résurrection, du jugement dernier, de ia vie éternelle ».

J'appelai Atkins et lui demandai s'il avait abordé toutes ces questions. Le pauvre homme fondit en larmes et répondit : « J'en ai dit quelques mots ; mais je suis un si grand pécheur, ma conscience me reproche une vie si abominable, si impie, que je tremblais de penser que l'attention de ma femme et sa confiance pour ce que je lui disais seraient affaiblies par la connaissance qu'elle avait de celui qui parlait. Soyez-en certain, dit-il encore, elle est si bien disposée à recevoir de bonnes impressions, que, si vous vouliez raisonner de sujets religieux avec elle, votre peine ne serait pas perdue et que vous seriez très satisfait de ses résultats ».

En conséquence je fis appeler cette femme, et, me proposant comme interprète entre elle et le prêtre, je priai celui-ci de commencer à la prêcher. Jamais sans doute un tel sermon ne fut débité dans ces derniers siècles par un prêtre papiste, et je pensai et lui dis qu'il avait le zèle, les lumières, la sincérité d'un vrai chrétien, et pas une des erreurs d'un catholique romain, et qu'il ressemblait, selon moi, aux anciens évêques du temps où l'Église de Rome prit la souveraineté spirituelle sur les hommes. En un mot, il conduisit la pauvre sauvage à embrasser la foi du Christ et de la rédemption, non pas simplement avec admiration, comme elle avait reçu les premières notions de Dieu, mais avec bonheur, avec amour, avec confiance, et

niome avec un degré d'intelligence surprenant ; ensuite, sur sa propre demande, elle fut baptisée.

Tandis que le prêtre se préparait à cette cérémonie, je le priai d'user de quelque précaution pour que le mari ne s'aperçût pas qu'il était de l'Église romaine, redoutant les suites de cette dissidence sur les idées religieuses que nous désirions introduire. Il me dit que, n'ayant ni chapelle consacrée, ni aucune des choses nécessaires pour administrer ce sacrement, il accomplirait ce rite de telle manière que moi-même je ne pourrais me douter, si je ne le savais pas, qu'il

était catholique. Il fit comme il le disait, et, prononçant seulement quelques mots latins à voix basse, il versa une assiette pleine d'eau sur la tête de la femme, en prononçant très haut et en français : « Marie (c'était le nom que Guillaume Atkins m'avait prié de donner à sa femme, dont je fus le parrain), Marie, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Ainsi personne ne pouvait inférer de là à quelle communion chrétienne elle appartenait. Ensuite il lui donna la bénédiction en latin ; et Atkins ne s'aperçut point que ce n'était pas du français, ou bien il n'y prit pas garde en ce moment. Aussitôt que cette cérémonie fut achevée, nous procédâmes à celle

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du mariage ; ensuite le prêtre, s'adressant à Atkins, l'exhorta de la manière la plus affectueuse à persévérer dans ses bonnes dispositions actuelles et à les soutenir par une ferme résolution de changer de vie, le repentir n'étant rien sans l'amendement II lui représenta qu'il devait s'efforcer de se rendre digne de la grâce si précieuse que Dieu lui avait accordée en permettant qu'il devînt l'instrument de la conversion de sa femme, car, s'il négligeait ce devoir, l'idolâtre convertie serait bientôt meilleure chrétienne que lui. Il leur dit à tous deux beaucoup de bonnes choses, et, les recommandant à la bonté de Dieu, il leur donna une seconde fois la bénédiction, dont je répétais chaque mot en anglais ; et tout fut terminé. Je ne crois pas avoir été témoin d'une scène plus douce ni plus touchante dans le cours de ma vie.

Cependant mon religieux n'avait pas encore achevé son œuvre ; ses pensées se portaient sans cesse sur les trente-sept sauvages, et il désirait toujours demeurer à terre pour entreprendre leur conversion. Je réussis toutefois à lui prouver d'abord que cette entreprise était impraticable, ensuite que je trouverais moyen de la mettre en bon chemin sans son secours et à sa pleine satisfaction,

J'avais à peu près terminé les affaires de la colonie et je me préparais à retourner à bord, quand le jeune homme que j'avais pris sur le vaisseau, affamé, vint me trouver et me dit : « J'ai su que vous aviez avec vous un ecclésiastique, lequel, d'après votre désir, a marié des Anglais à des femmes sauvages ; mais un autre mariage reste à faire dans l'île entre deux chrétiens, et j'espère que cette cérémonie pourra se faire avant votre départ et ne vous sera pas désagréable ».

Je pensai qu'il me parlait de la jeune fille qui avait été femme de chambre de sa mère ; car il n'y avait pas d'autre chrétienne dans l'île, et je tâchai de le dissuader de faire trop légèrement un acte aussi important, auquel l'entraînait sans doute la solitude où il se trouvait. Je lui représentai qu'il possédait une belle fortune, qu'il avait de bons parents, d'après ce que je lui avais ouï dire à lui-même et à la jeune personne ; qu'elle était pauvre, d'un état au-dessous du sien ; qu'elle avait vingt-six à vingt-sept ans, et qu'il n'en avait pas dix-huit ; que très probablement, avec mon secours, il sortirait de ce désert et retournerait dans son pays, et, en ce cas, il y avait mille à parier contre un qu'il se repentirait de son choi^, au grand préjudice de tous les deux. J'allais continuer, quand il m'mterrompit en souriant, et me dit avec beaucoup de modestie que je me trompais dans mes conjectures, qu'il n'avait aucun projet de ce genre, et qu'il était heureux d'entendre que j'avais l'intention de l'aider à retourner dans son pays, n'ayant consenti à rester où il était qu'à cause de ia

longueur du voyage dans lequel j'étais engagé, de ses dangers^ et d« la distance où il l'aurait mis de ses parents, a Tout ce que je vous demande pour moi, dit-il, c'est un petit coin de terre poup m'établip. un ou deux domestiques, et quelques meubles et ustensiles nécessaires ; et j'attendrai ici, en cultivant ma plantation, l'époque désirée, où, si vous retournez en Angleterre, vous pourrez songer à nous délivrer. Je suis sûr que vous n'oublierez pas, en arrivant dans ma patrie,, de faire passer mes lettres à mes amis de Londres, auxquels j'écrirai vos bontés pour moi, et en quelle partie du monde, en quel état vous m'avez laissé. Je vous promets, dans le cas où vous me donneriez les moyens de quitter cette île, de vous abandonner ma plantation en toute propriété, quelle que fût la valeur que mes travaux y auraient ajoutée. »

Ce petit discours, fort bien arrangé pour un si jeune homme, me fît grand plaisir, en me montrant que le mariage projeté ne le regardait point. Je l'assurai que, si jamais je revoyais l'Angleterre, je remettrais ses lettres et m'occuperais avec zèle de ses affaires et des moyens de le ramener dans son pays. Cependant j'étais impatient de savoir quel était l'homme qui voulait se marier ; et il me dit que c'élail notre fadolum et qu'il désirait épouser Suzanne sa domestique. Jo fus charmé de ce projet, en effet très raisonnable. L'homme était d'un caractère ouvert et gai, et d'une activité, d'une adresse rciiiar» quables; la jeune fille joignait à beaucoup de piété, de sagesse, de décence, assez d'agréments personnels et un haut degré d'intelligence; elle parlait bien, toujours à propos, avec convenance et politesse, sans timidité excessive ni hardiesse impertinente ; elle était adroite, bonne ménagère, et elle aurait administré l'île entière, sachant tort bien se conduire en toute occasion.

Nous fîmes ce mariage dans la même journée, et, comme je servis de père aux deux époux à l'autel, je les dotai en allouant au mari et à la femme un grand espace de terre pour y établir leur plantation. Cette donation et celle que je fis au jeune homme, sur sa demande, me conduisirent à effectuer un partage général de l'île afin d'évitei toute querelle entre les colons, sur leurs limites.

Je chargeai de la distribution des lots Atkins, devenu grave, sensé, économe, réformé sur tous les points, et d'une piété exemplaire. Je crois, si l'on peut se rendre juge de semblables questions, qu'il était sincèrement repentant. Il fit le partage des terres à la satisfaction générale, et les colons ne demandèrent après cela qu'un écrit de ma main confirmant les concessions en masse. Je fis dresser cet acte, ils le signèrent tous, et j'y spécifiai les bornes de chaque plantation, déclarant que j'en concédais la jouissance et l'héritage, avec leurs

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améliorations, aux planteurs et à leurs héritiers, me réservant la propriété du reste de l'île, et une certaine rente payable au bout de onze ans, sur le vu d'un extrait de ce même acte produit par moi, ou par une personne autorisée pour agir en mon nom.

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A l'égard du gouvernement et des lois, je leur avouai que j'étais incapable de leur donner de meilleures règles qu'ils ne pouvaient se les donner à eux-mêmes ; seulement je leur fis promettre de vivre en bons voisins les uns avec les autres, et là-dessus je me disposai à les quitter.

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Je ne dois pas omettre de parler d'un autre objet. Les colons formant une sorte de société organisée politiquement, et ayant déjà des affaires en commun, il était assez singulier de voir dans un coin de l'île trente-sept sauvages indépendants et presque inoccupés. En effet, excepté les travaux nécessaires pour leur subsistance, à laquelle ils pourvoyaient avec assez de peine, ils n'avaient rien à faire. Je proposai donc au gouverneur espagnol d'aller, avec le père de Vendredi, offrir à ces Indiens de se déplacer, de faire des plantations plus étendues pour eux-mêmes, ou bien d'entrer comme domestiques chez les colons, où ils gagneraient leur vie en travaillant sans être tout à fait esclaves, chose que je ne voulus permettre sous aucun prétexte, parce qu'ils s'étaient rendus en vertu d'une capitulation dont les clauses ne devaient pas être violées.

Ils accueillirent avec joie cette proposition et suivirent le gouverneur. On donna des terres à trois ou quatre d'entre eux, pour former des plantations ; tout le reste fut employé dans diverses familles. Ainsi la colonie se trouva en quelque sorte établie comme il suit : les Espagnols possédaient ma première habitation, qui était la ville capitale, et leurs plantations s'étendaient le long du ruisseau qui formait la crique si souvent citée, jusqu'à mon bosquet, et quand ils agrandirent leur culture, ce fut toujours à TE. Les Anglais vivaient sur la partie N.-E., où Atkins et ses compagnons s'étaient d'abord établis, et ils s'étendaient au S. et au S.-O., derrière la partie espagnole. Chaque plantation avait un supplément considérable de terres, qui pouvait être ajouté à sa culture s'il était nécessaire, en sorte que les planteurs n'avaient jamais pour motif de querelle le manque d'espace. Tout le reste de l'extrémité orientale demeura inhabité, afin que les sauvages, s'ils venaient sur ces rives pour célébrer leurs fêtes barbares, pussent arriver et s'en aller sans être inquiétés, s'ils ne cherchaient à inquiéter personne. Il est probable qu'ils descendirent plus d'une fois et se retirèrent sans être aperçus ; le fait est que les colons ne furent jamais attaqués ni alarmés par eux.

Je me ressouvins alors que j'avais fait espérer à mon ami l'ecclésiastique que la conversion des sauvages pourrait être commencée sans lui et à sa satisfaction, et je lui dis que je croyais la chose en bon train maintenant. Les sauvages étant alors distribués dans les familles chrétiennes, si chacune d'elles voulait remplir son devoir envers ceux des Indiens qui tomberaient dans ses mains, j'espérais les meilleurs résultats de cet état de choses.

« Oui, me dit-il, si chacun veut remplir son devoir ; mais comment obtenir cela? > Je lui dis que nous pouvions faire appeler les colons

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et leur commander en masse cette tâche, ou bien leur parler à tous séparément. Il jugea ce dernier parti le meilleur, et il se chargea de s'adresser aux Espagnols, qui étaient tous catholiques ; moi, je me réservai les Anglais, qui étaient tous protestants. Nous leur recommandâmes, et même nous leur fîmes promettre de ne faire aucune distinction, papiste ou protestante, dans leurs exhortations aux Indiens et de leur donner simplement une connaissance générale du vrai Dieu et du Sauveur. Ils s'engagèrent de plus à ne jamais avoir de dispute entre eux par rapport à la religion.

Quand j'arrivai à la maison d'Atkins (un ouvrage de vannerie aussi rare méritait bien d'être ainsi nommé), j'y trouvai la jeune femme dont j'ai parlé plus haut, et la femme d'Atkins. Elles étaient devenues grandes amies, et la pieuse et sage Suzanne avait perfectionné l'ouvrage commencé par Atkins : la nouvelle baptisée, qui n'était chrétienne que depuis quatre jours, avait déjà des sentiments religieux tels que j'en ai rencontré bien peu dans le monde.

Avant de me rendre près d'eux, il m'était venu à l'esprit que parmi les choses utiles que je devais leur laisser je n'avais pas compris une Bible, ayant eu pour eux, sur ce point, moins de sage prévoyance que ma bonne veuve en avait eu pour moi, lorsqu'elle m'envoya de Lisbonne une cargaison dans laquelle je trouvai, par ses soins, trois Bibles et un livre de prières. La charité de cette excellente femme eut un effet plus étendu qu'elle ne l'imaginait ; car ces livres servirent à la consolation et à l'instruction de gens qui en firent meilleur usage que je ne l'aurais fait. Je pris une des Bibles dans ma poche, et Atkins m'ayant dit avec une joie extrême, lorsque j'entrai chez lui, que la jeune femme et la nouvelle chrétienne avaient beaucoup causé ensemble de la religion et en causaient encore en ce moment, je m'approchai d'elles, et leurs discours me semblèrent très édifiants. « Ah ! monsieur, dit Atkins, quand il plaît à Dieu de ramener à lui des pécheurs, ou de faire rentrer au bercail des brebis égarées, il ne manque jamais de messager. Ma femme a trouvé un instructeur meilleur que moi, indigne ; cette jeune femme a été envoyée ici par le Ciel ; elle serait en état de convertir, à elle seule, toute une île de sauvages. » Suzanne rougit et se levait pour sortir ; mais je la priai de se rasseoir et lui dis qu'elle avait une belle œuvre à exécuter, et que j'espérais que Dieu bénirait ses efforts.

Nous causâmes un instant, et je ne vis aucun livre en jetant les yeux autour de nous ; mais je ne leur fis là-dessus aucune question, et je tirai ma Bible de ma poche. « Voici, dis-je, Atkins, un secours qui vous manquait peut-être encore. » Il fut confondu et ne put parler pendant quelques moments ; alors, revenant à lui-même, il prit

le livre entre ses deux mains, et, s'adressant à sa femme : « Ma chère, lui dit-il, ne vous ai-je pas dit que Dieu, bien qu'il demeure là-haut, a entendu ce que nous avons dit? Voici le livre que je l'ai prié à genoux de nous envoyer. Dieu a écouté notre prière et l'a exaucée. » Il pleurait comme un enfant en parlant ainsi, tant il était transporté de joie et de reconnaissance.

La femme, surprise à l'excès, fut bien près de tomber dans une erreur dont nous ne nous apercevions pas d'abord : elle croyait fermement que Dieu avait envoyé la Bible, sur la demande de son

mari. Il est vrai que cela était arrivé par la volonté de la Providence, et il eût été, je crois, très facile de persuader à cette pauvre femme qu'un messager était venu du ciel tout exprès pour lui apporter ce livre : mais ce sujet était trop sérieux pour admettre aucune déception ; aussi je me tournai vers Suzanne et lui dis d'expliquer à la nouvelle convertie comment Dieu répond à nos prières sans intervertir l'ordre naturel des choses, et sans qu'il y ait rien de merveilleux, et comment il est de notre intérêt qu'il en soit ainsi.

Cette jeune femme remplit si bien mes vues, que je puis vous assurer qu'aucune ruse pieuse ne fut employée avec notre convertie, ce qui eût été à mes yeux une fraude impardonnable. Mais la joie

d'Atkins ne peut se décrire. Jamais homme ne fut plus reconnaissant d'un bienfait qu'il ne le fut pour le don de la Bible, et jamais homme ne se réjouit de la possession du saint livre par de meilleurs motifs. Sans doute cet homme avait été féroce, libertin effréné, horriblement pervers, et cependant il peut servir d'exemple à ceux qui ont des enfants à élever, en leur montrant que les bons principes produisent, tôt ou tard, un retour vers le bien, même chez les êtres les plus rebelles. Il en fut ainsi pour ce pauvre homme ; le peu qu'il avait conservé dans sa tête des instructions religieuses de son père lui

servit à ramener à Dieu une personne plus ignorante que lui, et à rentrer lui-même dans la voie du repentir.

Parmi ses souvenirs, il se rappelait surtout ce que son père lui avait dit si souvent de la valeur inappréciable de la Bible, des bénédictions que lui doivent les peuples, les familles, les individus, et cependant il sentait alors pour la première fois combien ces assertions étaient vraies, en éprouvant le besoin absolu de cet oracle divin pour instruire des païens, des barbares.

La jeune femme se félicita aussi, du moins pour le moment, de l'apparition opportune de la Bible, quoique son maître et elle en eussent chacun une à bord, qu'ils n'avaient pas encore fait apporter. Après avoir dit tant de choses de cette excellente personne, je ne puis

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omettre d*y ajouter une circonstance à la fois instructive et singulière, et qui la concerne ainsi que moi.

J'ai conté à quelle extrémité cette pauvre jeune fille avait été réduite, et comment elle avait vu sa maîtresse mourir de faim sur le malheureux navire que nous secourûmes en mer. La dame, son fils et sa femme de chambre furent d'abord très durement traités par l'équipage, ensuite totalement abandonnés. Un jour, causant avec Suzanne sur ce qu'elle avait souffert en ce temps, je lui demandai si elle se le rappelait suffisamment pour me décrire ce qu'on éprouve en périssant faute de nourriture. Elle répondit qu'elle croyait pouvoir me donner une idée très précise de ce genre de mort, et raconta ainsi son histoire:

« D'abord, monsieur, nous vécûmes plusieurs jours très mal et souffrant beaucoup du besoin ; puis enfin nous fûmes privés de toute nourriture, à l'exception du sucre et d'un peu de vin et d'eau. Le premier jour que je passai sans avoir pris aucun aliment, je me sentis le soir un malaise, une faiblesse de l'estomac et une grande disposition à bâiller et à dormir. Je me couchai sur un des cadres de la grande cabine, je dormis trois heures et me réveillai ranimée : j'avais bu un verre de vin en me couchant. Je restai environ trois heures éveillée, et vers cinq heures du matin je me sentis étourdie, le cœur malade : je me recouchai, mais je ne pus me rendormir. Toute la seconde journée se passa en de semblables alternatives de faim et de défaillance, avec des envies de vomir.

« La seconde nuit, étant obligée de me coucher encore sans avoir pris autre chose qu'un peu d'eau, je rêvai dans mon sommeil que j'étais aux Barbades, que le marché était rempli de toutes sortes de denrées, que j'en achetais pour ma maîtresse et revenais à la maison dîner de grand appétit ; mais, en m'éveillant, je me sentis bien découragée de me retrouver dans la famine. Je bus le dernier verre devin que nous avions, et j'y mis du sucre, pour suppléer un peu à la nourriture ; mais, l'estomac ne trouvant aucune substance à digérer, le seul efïet du vin était d'envoyer, de l'estomac à la tête, des vapeurs désagréables. Je restai quelque temps, à ce que l'on m'a dit, stupide, dépourvue de sentiment, comme une personne ivre. Le troisième jour, après une nuit de rêves confus, étranges, incohérents, pendant lesquels j'étais plutôt assoupie qu'endormie, je m'éveillai furieuse de faim ; et^dans le cas où ma raison ne serait pas revenue et n'aurait pas surmonté cette rage, peut-être, si j'avais été mère et si j'avais eu près de moi mon enfant, sa vie n'eût-elle pas été en sûreté. Cette crise dura trois heures, pendant lesquelles je tombai deux fois dans une démence complète, comme je l'ai su de mon jeune maître et comme il peut vous le dire.

« Dans un de mes accès de frénésie, je tombai et me frappai le visage contre le coin d'un lit sur lequel ma maîtresse était couchée, et le coup fit jaillir le sang de mon nez. Un mousse m'apporta un bassin; je m'assis, je laissai couler mon sang dans ce vase, et, à mesure qu'il coulait, je revenais à moi. La violence de la fièvre et la rage de faim s'étant ainsi calmées, le mal de cœur me reprit, et je fis de vains efforts pour vomir, n'ayant rien dans l'estomac. Je m'évanouis quand mon sang eut coulé pendant quelque temps. On me crut morte ; mais je revins bientôt à la vie, et je sentis alors la plus atroce douleur d'estomac qu'on puisse imaginer. Elle ne ressemblait point à la colique ; c'étaient des angoisses poignantes, un désir ardent de manger qui se changea vers le soir en une sorte d'appétit tourmentant peut-être semblable aux envies des femmes grosses. Je pris encore un verre d'eau sucrée ; mais le sucre répugnait à mon estomac, et il le rejeta. Alors je pris un autre verre d'eau pure et je le gardai, puis je me couchai en priant Dieu du fond du cœur de me tirer de ce monde. Un peu consolée par cette espérance, je dormis quelques instants, et, en m'éveillant, je me crus mourante. Les vapeurs qui montaient de mon estomac à ma tête me causaient des étourdissements et une grande faiblesse. Je recommandai mon âme à Dieu, et souhaitai sincèrement que quelqu'un me jetât à la mer.

« Pendant ce temps-là, ma maîtresse gisait expirante à côté de moi. Je le voyais trop bien ; mais, supportant son mal avec plus de patience que moi, elle donna le dernier morceau de pain qui lui restait à son fils : il ne voulait pas l'accepter ; elle le força de le manger, et je crois que cela sauva la vie à mon jeune maître.

« Sur le matin je dormis encore, et à mon réveil je tombai dans une crise de larmes qui fut suivie d'un second accès de rage de faim. Je me levai furieuse et dans l'état le plus effroyable ; si ma maîtresse eût été morte, malgré mon attachement pour elle, je suis sûre que j'aurais mangé un morceau de sa chair avec autant d'indifférence, autant de plaisir même, que j'aurais pu manger de la viande d'un animal destiné à notre nourriture. Une ou deux fois je fus près de mordre mon bras ; et, voyant le bassin dans lequel j'avais saigné la veille, j'y courus et l'avalai avec autant d'avidité que si j'avais craint d'être prévenue par quelque autre. Après avoir bu, en dépit de l'horreur qui me saisit en pensant à ce que j'avais fait, ma faim se trouva apaisée ; je bus un verre d'eau, et je passai quelques heures plus tranquille. C'était le quatrième jour ; je restai ainsi jusqu'au soir ; et alors, dans l'espace de trois heures, je subis tous les accidents que j'ai décrits, l'un à la suite de l'autre : le mal de cœur, l'assoupissement, la rage de faim, les douleurs d'estomac et le délire furieux se

succédaient de quart d'heure en quart d'heure, mes forces baissaient extrêmement, et, la nuit venue, je me couchai dans l'unique espoir de mourir avant le jour,

« Je ne dormis pas une minute pendant cette nuit ; la faim avait tourné en maladie. Je sentis de terribles douleurs de coliques causées parles vents qui remplissaient mes entrailles au lieu de nourriture. Je restai en cet état jusqu'au jour ; et je fus alors surprise d'entendre les cris et les lamentations de mon jeune maître, qui m'appelait et me disait que sa mère était morte. Je me soulevai un peu, n'ayant pas la force de me lever entièrement, et vis qu'elle respirait encore, mais ne donnait que peu de signes de vie.

« J'eus alors de telles convulsions d'estomac, que je ne saurais les décrire, et de si fréquents élancements de faim, que les tortures de la mort ne peuvent être plus terrible*^. J'étais dans cet état quand les matelots crièrent au-dessus de nous : « Une voile ! une voile ! » et se mirent à courir et à sauter comme des fous. Il m'était impossible de me lever, et à ma maîtresse encore bien plus ; pour mon jeune maître, je le croyais expirant. Nous ne pouvions ouvrir la porte de la cabine et nous informer de ce qui causait cette confusion. Depuis deux jours nous n'avions vu personne de l'équipage ; les hommes nous avaient dit qu'il ne leur restait pas une bouchée à manger, et nous avons su qu'ils nous croyaient morts. Telle était la triste condition dans laquelle nous nous trouvions quand le Ciel vous envoya pour nous sauver, et vous savez mieux que nous comment nous étions lora de votre arrivée dans la cabine. »

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Telle fut sa relation. Il me sembla qu'elle dépeignait énergiquement l'état d'une personne qui meurt d'inanition, et elle excita vivement mon intérêt. Je crus à la vérité de ce récit, parce que le jeune homme m'avait dit une partie de ces circonstances, mais d'une manière moins précise et moins touchante que la jeune fille. D'ailleurs, sa mère l'avait soutenu aux dépens de sa propre vie ; et la pauvre servante, bien que la force de sa constitution la rendît plus capable de lutter contre le mal que sa maîtresse, déjà âgée et de plus très délicate de santé, la pauvre fille, dis-je, dut sentir plus tôt que les autres les extrémités de la faim, parce que sa jeunesse exigeait plus de nourriture, et qu'elle n'avait probablement reçu aucun supplément sur la part de la mère, qui se privait seulement pour son fils. \\ est certain que, si notre bâtiment ou quelque autre ne se fût pas aussi heureusement rencontré pour sauver ces malheureux, en peu de jours ils auraient tous péri ; à moins qu'ils ne se fussent résolus à se dévorer l'un l'autre, et, dans ce cas, îls n'eussent fait que reculer leur mort, parce qu'ils étaient à cinq cents lieues de terre et ne pouvaient être secourus que par une sorte de miracle. Mais je retourne à mes arrangements dans ma colonie.

Par diverses raisons, je ne jugeai pas à propos de dire aux colons que j'avais embarqué un sloop dans l'intention de le laisser dans l'île ; car je vis des semences de division entre les habitants, et je pensai que, si je leur donnais une facilité semblable, à la moindre querelle il y en aurait qui abandonneraient la place ou se feraient pirates ; alors l'île deviendrait un repaire de voleurs, au lieu d'être une colonie de gens honnêtes et religieux. Par les mêmes raisons je crus devoir emporter les deux canons de cuivre que j'avais à bord. Je pensai qu'il suffisait de laisser mes gens en état de se défendre contre toute espèce d'invasion, sans leur donner les moyens de soutenir, chez eux ni ailleurs, une guerre offensive qui amènerait leur destruction. Je réservai donc le sloop et les canons pour un autre usage, mais toujours pour le service de la colonie, comme on le verra en son lieu.

Ainsi je laissai mes colons dans une situation prospère, et je remontai sur le bâtiment le 6 mai, après avoir passé vingt-cinq jours dans l'île. Les habitants paraissant tous décidés à rester dans leurs plantations jusqu'à ce que je revinsse les chercher, je leur promis de leur envoyer du Brésil différentes choses utiles, par exemple, des bestiaux, des moutons, des cochons et des vaches. Nous avions été obligés de tuer en mer les vaches que j'avais embarquées en Angleterre, parce que, notre voyage ayant été plus long que nous ne le pensions nous n'avions plus de quoi les nourrir/

Le jour suivant nous saluâmes l'île de cinq coups de canon, nous déployâmes nos voiles, et au bout de vingt-deux jours nous arrivâmes à la baie de Tous-les-Saints, au Brésil. Une seule aventure avait eu lieu dans notre passage, la voici. Trois jours après notre départ nous fûmes pris par un calme, et le courant portant fortement à TE.-N.-E., comme s'il eût reflué dans un golfe du côté de terre, nous fûmes un peu détournés de notre ligne, et une ou deux fois nos matelots crièrent : « Terre à l'est » ; toutefois nous ne pouvions décider si c'était le continent ou une île.

Vers le soir, la mer étant unie et le temps calme, nous vîmes, du côté de la terre, les flots couverts de taches noires ; nous ne pouvions deviner ce que c'était ; enfin le contremaître, montant jusqu'à la moitié du grand mât avec une lunette, examina les objets et nous cria que c'était une armée. Je ne concevais pas ce qu'il voulait dire, et je lui demandai avec un peu d'impatience. « Monsieur, dit-il, ne vous fâchez point : c'est une armée, et de plus une flotte ; car il y a bien, je crois, mille canots, et vous les distinguerez bientôt, puisqu'ils se dirigent rapidement vers nous. »

Je fus un peu étonné, je l'avoue, et mon neveu le capitaine aussi ; car il avait entendu, dans l'île, de terribles histoires des sauvages ; et, n'ayant jamais fréquenté ces parages, il ne savait que penser de cette aventure ; il répéta deux ou trois fois : « Nous serons tous dévorés ». Il est vrai que, le calme nous empêchant de nous servir de nos voiles, et le courant nous faisant dériver vers la terre, notre position était assez mauvaise ; toutefois j'encourageai nos gens à ne point s'effrayer et à mettre le vaisseau à l'ancre dès que nous nous verrions forcés à combattre.

Le calme continuait, et les sauvages arrivaient sur nous très vite ; je commandai de jeter l'ancre et de carguer les voiles. De la part des sauvages nous n'avions à craindre que le feu ; je donnai donc l'ordre d'amarrer les deux chaloupes, l'une contre la poupe, l'autre contre la proue, et de les garnir d'un nombre d'hommes suffisant, qui se tiendraient prêts avec des seaux et des voiles mouillées à éteindre le feu que les Indiens pourraient lancer sur le navire.

Dans cette attitude, nous les attendtme.?» ':^\3QAq>a.ç; teTî\p?, ; enfin ils approchèrent, et jamais spectacle plus terrible ne s'offrit à des chrétiens. Le contremaître s'était trompé de beaucoup dans son calcul de leur nombre'; cependant, à mesure qu'ils arrivaient, nous comptâmes cent vingt-six canots, quelques-uns montés par seize ou dixsept hommes, et même davantage ; mais les moindres en contenaient six ou sept.

Quand ils furent plus près de nous, ils semblèrent frappés d'éton

nement et d'admiration, en voyant ce qu'ils n'avaient probablement jamais vu. Au premier moment, ils ne savaient quel parti prendre, comme nous le sûmes ensuite ; cependant ils avancèrent hardiment, et montraient l'intention de nous entourer ; mais nous criâmes à nos gens des chaloupes de ne point les laisser venir trop près de nous. Cet ordre donna lieu à un engagement contre notre volonté ; cinq ou six grands canots s'approchèrent si fort de notre chaloupe, que nos gens leur firent signe de la main de reculer. Ils entendirent très bien ces signes, mais, en se retirant, ils lancèrent une cinquantaine de flèches, et l'un de nos hommes fut blessé. Toutefois je leur criai de se garder de faire feu ; nous descendîmes quelques planches dans les chaloupes, et le charpentier fit une sorte de rempart à l'abri duquel les hommes ne pouvaient être atteints par les flèches.

Une demi-heure après, les Indiens vinrent en masse derrière nous et assez près pour que nous vissions clairement leurs personnes, mais sans pouvoir cependant deviner leurs desseins. Je reconnus en eux mes anciennes connaissances, les sauvages avec lesquels j'avais eu tant d'affaires ; en peu d'instants ils ramèrent à quelque distance au large, pour revenir nous prendre en flanc ; et ils avancèrent au point de pouvoir nous entendre parler. J'ordonnai à mes hommes de se tenir à couvert de peur des tlèches, et je fis préparer les canons. Je dis cependant à Vendredi de monter sur le pont et de leur parler dans leur langue, afin de savoir ce qu'ils voulaient. Il obéit, et je ne sais s'il fut entendu ou non ; mais, aussitôt qu'il eut fini de parler, dix des Indiens qui se trouvaient le plus près de nous éloignèrent un peu leur canot et, se retournant, nous montrèrent, sauf respect, leur derrière tout nu.

J'ignore si c'était un défi ou une insulte, une marque de mépris pour donner aux autres le signal de l'attaque ; mais Vendredi nous cria à l'instant qu'ils allaient tirer, et cela arriva en effet bien malheureusement pour lui, le pauvre garçon : ils lancèrent trois cents flèches et, à mon inexprimable regret, tuèrent mon brave Vendredi, qui se trouvait le seul homme en vue. Ce malheureux reçut trois flèches, trois autres tombèrent à côté de lui, et les premières partaient de mains trop sûres pour manquer leur but.

J'étais si furieux de la perte de mon fidèle serviteur et compagnon, que je fis sur-le-champ tirer cinq canons chargés à mitraille et quatre de forts boulets, et je leur envoyai une bordée telle qu'ils n'en avaient de leur vie reçu une pareille. Ils n'étaient pas à la distance de la moitié d'un câble de nous, et nos canonniers visèrent si bien que trois ou quatre canots furent renversés, selon toute apparence, par ie choc de nos boulets.

L'impolitesse qu'ils nous avaient faite en nous montrant leur derrière ne nous offensa pas beaucoup, ne sachant point si ce geste, le plus outrageant possible parmi nous, avait pour eux la même signification ; je voulais donc répondre à cette démonstration par quelques coups de canon chargés à poudre, ce qui aurait suffi pour les effrayer. Mais quand ils eurent tiré sur nous avec fureur, et surtout quand ils eurent tué le pauvre Vendredi, que j'aimais, que j'estimais parfaitement, et qui le méritait si bien, je me crus justifié devant Dieu et devant les hommes, si je cherchais à couler toutes les barques des Indiens ; et en effet j'aurais été content, je l'avoue, de les noyer jusqu'au dernier.

Je ne puis dire combien de sauvages cette bordée tua et blessa ; mais on ne vit jamais une multitude d'hommes frappés d'un trouble, d'un effroi semblables. Treize ou quatorze canots étaient en pièces ou enfoncés ; tous les hommes nageaient çà et là ; les autres barques fuyaient à la hâte, sans chercher à sauver ceux dont les canots avaient sombré. Je suppose que la plupart de ces derniers périrent ; car nos gens recueillirent, une heure après que tous eurent été partis, un malheureux qui tâchait de se soutenir en nageant.

Probablement notre mitraille tua ou blessa un grand nombre de ces Indiens. Mais nous ne sûmes rien de positif sur ce point ; car ils s'éloignèrent si vite, qu'en moins de trois heures nous ne pouvions plus voir que trois ou quatre canots traînards ; le reste ne reparut point. Le même soir une brise favorable s'éleva, et nous fîmes voile pour le Brésil.

Nous avions un prisonnier ; mais il étatt si effrayé, qu'il refusait de manger et de parler, et nous crûmes qu'il voulait se laisser mourir de faim. Cependant je pris un bon moyen pour le guérir de cette fantaisie ; je le fis prendre et embarquer dans la chaloupe, en lui donnant à entendre qu'on allait le jeter à la mer et le laisser comme on l'avait trouvé, s'il s'obstinait à se taire : cela ne suffit point, et on le jeta en effet dans l'eau et on s'éloigna de lui. Alors il suivit la chaloupe, car il nageait comme un poisson, et supplia nos gens de le reprendre ; ils ne comprenaient point ses paroles ; cependant ils le recueillirent enfin, et il se montra plus traitable : c'était ce qu'on voulait ; car je n'aurais pas souffert qu'on le laissât se noyer.

Nous étions donc en marche de nouveau ; mais j'étais l'homme le plus désolé du monde, privé de mon fidèle Vendredi. J'aurais souhaité retourner dans l'île, pour prendre quelqu'un à sa place ; mais cela ne se pouvait pas, et nous continuâmes notre route. Quant à notre prisonnier, on fut longtemps avant de pouvoir lui faire entendre la moindre chose ; mais enfin nos matelots parvinrent à

lui enseigner un peu d'anglais, et il devint plus communicatif.

Je lui demandai de quel pays il venait, et ne pus comprendre ses paroles ; son langage était si singulier, si guttural, si étrangement sourd, que l'on n'en pouvait distinguer les mots. Il nous sembla qu'un homme bâillonné aurait pu parler cette langue aussi bien que s'il eût été libre, les dents, les lèvres, la langue et le palais ne servant point à la formation des sons qui la composent, et qui sont produits dans la gorge comme ceux d'un cor de chasse. Quelque temps après, lorsque cet homme eut appris un peu d'anglais, il nous dit qu'ils étaient partis avec leurs rois pour une grande bataille. Nous lui demandâmes combien de rois étaient avec eux ; il répondit qu'il y en avait sept, cinq nations étant réunies contre deux nations. Nous lui demandâmes aussi pourquoi ils étaient venus sur nous ; il répondit que c'était pour voir la grande merveille. Nous ne pûmes jamais lui faire comprendre notre manière d'indiquer le pluriel, ni l'empêcher d'ajouter un second c à la fin des mots qui finissent par cette lettre. Tous les indigènes de ces contrées et ceux de l'Afrique font la même faute en parlant notre langue. Ce ne fut pas sans peine que j'en corrigeai Vendredi.

Maintenant que le nom de ce pauvre garçon est encore revenu sous ma plume, je veux prendre congé de lui. Pauvre brave Vendredi ! Nous lui rendîmes les derniers devoirs avec toute la convenance et toute la solennité possibles, en mettant son corps dans un cercueil et en le jetant à la mer. Je fis tirer onze coups de canon pour lui ; et ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus fidèle, du plus honnête, du plus affectionné serviteur qui ait jamais existé.

Un bon vent nous poussait alors vers le Brésil, et en douze jours nous arrivâmes en vue de la terre, à 5 degrés de la ligne, à l'extrémité N.-E. de l'Amérique. Nous gouvernâmes au S.-quart-E., en vue des côtes, pendant quatre jours ; alors nous doublâmes le cap Saint- Augustin, et trois jours après nous jetâmes l'ancre dans la baie de Tous-les-Saints, lieu de ma première délivrance, d'où me vinrent et le bien et le mal de ma destinée.

Jamais navire n'entra dans ce port avec moins d'affaires à traiter que le mien n'en avait ; cependant nous ne fûmes admis qu'avec les plus grandes difficultés à communiquer avec la place. Mon associé lui-même, qui vivait encore et tenait un rang considérable en ce pays, les deux négociants mes anciens agents, et la célébrité que je devais à ma conservation miraculeuse dans l'île, rien de tout cela ne put obtenir pour moi cette faveur. Heureusement mon associé, se rappelant que j'avais donné cinq cents moïdores au prieur de Saint- Augustin, et deux cent soixante et douze aux pauvres, se rendit

ROBINSON CRUSOE

au couvent, et obligea son prieur actuel à intercéder auprès du gouverneur, pour qu'il me fût permis de descendre à terre avec le capitaine du bâtiment, une autre personne et huit matelots, et sous la condition expresse de n'emporter aucune marchandise du bâtiment, et de n'amener aucune personne de plus. Ils furent si sévères avec nous, que j'eus la plus grande peine à faire débarquer trois èalles d'étoffes anglaises que j'apportais en présent à mon associé.

C'était un homme très généreux et très bienveillant, quoiqu'il fût parti, ainsi que moi, d'une condition assez humble. Sans se douter de l'intention que j'avais de 'ui faire un cadeau, il m'en envoya un de viandes fraîches, de vin, de confitures, de la valeur de trente moïdores, en y comprenant un peu de tabac et trois ou quatre belles médailles d'or. Mais je ne me trouvais pas en reste avec lui, mon présent se composant, comme je l'ai dit, de beaux draps et de belles étoffes anglaises, de dentelles et de toiles de Hollande. Je remis en

outre dans ses mains, afin qu'il en fît l'usage que je désirais, pour environ cent guinées de ces mêmes marchandises, le chargeant de faire remonter le sloop que j'avais apporté, et d'envoyer sur ce bâtiment, à mes planteurs, les secours que je leur avais promis. En peu de jours le sloop fut prêt, et je donnai au patron des indications assez précises pour qu'il ne pût manquer de reconnaître la situation de l'île ; et il la reconnut, en effet, comme je l'appris ensuite de mon associé. Un de nos matelots, qui était descendu avec moi dans ma colonie, offrit d'y retourner avec le sloop, me demandant seulement une lettre pour le gouverneur espagnol, dans laquelle je marquerais à celui-ci de donner au porteur une quantité de terre sufTisante et les outils et les autres provisions nécessaires pour commencer une plantation, besogne à laquelle il s'entendait, ayant été planteur au Maryland, et boucanier par-dessus le marché. J'accordai à cet homme tout ce qu'il me demandait, et de plus j'y ajoutai le sauvage, notre prisonnier de guerre, pour s'en servir comme d'un esclave. J'écrivis au gouverneur espagnol de lui donner en toutes choses une part égale à celle des autres habitants.

Tandis que je m'occupais du départ de cet homme, mon ancien associé me parla d'un honnête planteur de sa connaissance, qui avait encouru la défaveur de l'Église. « Je ne sais trop comment cela est advenu, me dit-il, mais, en conscience, je le crois hérétique au fond du cœur, et il a été forcé de se cacher, de peur de l'Inquisition. Il serait heureux d'échapper avec sa femme et ses deux filles ; et si vous voulez lui allouer une plantation dans votre île, je lui donnerai de quoi commencer leur établissement : car les agents de l' Inquisition ont saisi tous ses biens, quelques meubles et deux esclaves exceptés ; et, bien que j'abhorre ses erreurs, je ne voudrais pas le voir tomber dans les mains du Saint-Office, parce qu'il serait très certainement brûlé vif. »

Je consentis volontiers à sa demande, et je réunis cette famille à mon Anglais. Le Brésilien, sa femme et ses filles restèrent cachés sur mon bâtiment jusqu'au moment où le sloop fut prêt à partir, et, leurs effets s'y trouvant d'avance, ils y montèrent ensemble quand il fut hors de la baie. Notre marin était charmé de son nouvel associé, et leurs fonds étaient en effet à peu près égaux, c'étaient des outils et la promesse d'une ferme. Ils y joignirent, ce qui valait plus que tout le reste, des matériaux pour planter des cannes à sucre, genre d'exploitation que le Portugais entendait fort bien.

Parmi les choses utiles envoyées à mes colons, je fis mettre trois vaches laitières et cinq veaux, une vingtaine de cochons parmi lesquels il y avait trois femelles pleines, deux juments et un cheval ;

de plus, selon ma promesse aux Espagnols, j'engageai trois Portugaises à passer dans l'île, et je recommandai aux premiers d'épouser ces femmes et de les traiter avec douceur. Je ne pus m'en procurer un plus grand nombre, mais je me ressouvins que le pauvre Portugais persécuté avait deux filles, et que cinq Espagnols seulement étaient à marier ; les autres avaient des femmes dans leur pays.

Toute cette cargaison arriva saine et sauve et fut très bien venue des habitants, qui se trouvaient maintenant, moyennant cette addition, à peu près soixante et dix, sans compter quantité de petits

enfants. Je trouvai à Londres des lettres, d'eux tous, venues par la voie de Lisbonne, quand je revins en Angleterre ; je parlerai de leur contenu tout à l'heure.

Maintenant je n'ai plus rien à dire de mon île ; et ceux qui liront la suite de mes souvenirs doivent lui faire aussi leurs adieux et s'attendre à trouver seulement dans ces pages les folies d'un vieillard que ses propres malheurs, et encore bien moins ceux des autr es n'ont pas su rendre assez sage pour éviter de retomber dans les mêmes erreurs. Quarante ans d'infortunes sans égales n'avaient pu, en effet, calmer mon esprit inquiet ; et la prospérité la plus complète, la plus inespérée, ne réussissait pas à le satisfaire.

Il était aussi extravagant à moi d'aller aux Indes, quMl l'eût été à un homme jouissant de toute sa liberté d'aller prier les guichetiers de Newgate de l'enfermer et de le mettre au pain et à l'eau. Si j'avais pris en Angleterre un plus petit bâtiment pour me rendre directement à mon île, en le chargeant des diverses provisions que j'y voulais porter ; si j'avais pris une patente du gouvernement pour m'assurer ma propriété et établir mon autorité sur ce coin ôe terre, sous la domination souveraine de l'Angleterre ; si j'avais embarqué des canons, des munitions, des ouvriers et des laboureurs ; que j'eusse pris possession de la place au nom de l'Angleterre, que je l'eusse fortifiée, peuplée d'un grand nombre de gens, comme cela m'était facile ; si je m'étais établi dans la colonie et si j'avais renvoyé mon bâtiment chargé de bon riz au bout de six mois, en donnant ordre à mes amis de le réexpédier avec les objets nécessaires ; certes j'aurais agi en homme de bon sens. Mais une manie vagabonde me dominait et m'aveuglait sur tous ces avantages. Cependant quelle vie heureuse j'aurais pu mener au milieu d'une peuplade dont j'aurais été le protecteur, le père ! Tel qu'un patriarche des anciens temps, j'aurais exercé une domination toute bienveillante et hautement respectée. Je ne songeais à coloniser pour aucun gouvernement, aucune nation ; je n'eus pas même l'idée de donner un nom à mon île, et je la laissai comme je l'avais trouvée, n'appartenant à personne et ses habitants ne connaissant d'autre discipline ou d'autre pouvoir que le mien ; et, bien que j'eusse une grande influence sur eux comme leur bienfaiteur, leur sauveur, mon autorité n'avait de force que par leur consentement volontaire.

Néanmoins, cette influence seule, si j'étais resté avec eux, aurait encore produit de bons effets ; mais je les quittai pour ne plus les revoir. Les dernières nouvelles que je reçus de leur colonie me vinrent par mon associé, qui avait envoyé là un autre sloop ; et je ne reçus sa lettre que plusieurs années après, à mon retour à Londres : elle portait que mes planteurs étaient en assez pauvre état, et en général ennuyés de leur long séjour dans l'île. Atkins était mort, cinq des Espagnols étaient partis ; ils avaient eu des affaires ou plutôt des escarmouches avec les sauvages. Enfin ils l'avaient prié de m'écrire pour me rappeler la promesse que je leur avais faite de leur faire revoir leur patrie avant de mourir.

Mais je poursuivais des chimères ; et si l'on veut savoir quelque chose de plus sur ma personne, on doit 3e résoudre à me suivre dans une nouvelle série d'extravagances et de mésaventures, par lesquelles la justice de la Providence a montré combien il lui est facile de nous punir en nous accordant ce que nous souhaitons le plus. Ce n'est pas

ici le lieu d'examiner si j'avais tort ou raison d'aller où j'allais, je dois revenir à mon histoire ; je m'étais embarqué pour les Indes, et je continuai ce voyage.

Je veux seulement ajouter quelques mots sur mon jeune prêtre catholique ; car, en dépit de l'opinion peu charitable que ceux de sa religion peuvent avoir de nous et de tous ceux qu'ils nomment hérétiques, je crois à la piété sincère de cet homme, à son zèle pour ses semblables. Cependant je pense qu'il ménageait souvent ses expressions dans la crainte de m'ofîusquer ; et je ne me rappelle pas de l'avoir entendu parler une seule fois de la sainte Vierge, de saint Jacques ou de son ange gardien, comme les catholiques ont coutume de le faire. Je n'en suis pas moins persuadé de sa bonne foi et de la pureté de ses intentions ; et je suis certain que, si les autres missionnaires papistes lui ressemblaient, ils iraient visiter les pauvres Tartares et les pauvres Lapons, qui n'ont rien à donner, au lieu de se rendre tous en foule aux Indes, en Perse, en Chine, et dans les plus riches contrées païennes. Sans doute, s'ils n'avaient pas espéré gagner quelque chose pour leur Église, ils n'auraient pas admis le Chinois Confucius dans le calendrier des saints chrétiens. Cela soit dit en passant.

Un vaisseau étant sur le point de partir pour Lisbonne, mon jeune prêtre me demanda la permission de s'y embarquer : ainsi il fut détourné encore une fois de sa destination. Il eût été heureux pour moi que je l'eusse accompagné ; mais le Ciel en avait ordonné autrement, et sans doute pour le mieux. Si j'avais été à Lisbonne, je n'aurais pas eu tant de sujets de rendre grâces à la Providence, et le lecteur n'aurait jamais vu la seconde partie des voyages et des aventures de Robinson Crusoé. Il est donc à propos de cesser mes déclamations contre moi-même et de continuer mon récit.

Du Brésil nous allâmes par l'Atlantique au cap de Bonne-Espérance, et notre course fut assez heureuse, presque toujours à l'E., avec de courts intervalles d'orages et de vents contraires. Ma mauvaise fortune en mer était usé3, mes futures contrariétés m'attendaient au rivage, comme pour me montrer que la terre peut devenir, aussi bien que la mer, un instrument de punition pour nous.

Un subrécargue était chargé des opérations commerciales pour lesquelles notre bâtiment était frété, et il n'était limité dans ses pouvoirs que sur le nombre de jours que nous devions rester dans chaque port. Les affaires du bâtiment ne me regardaient point, mon neveu le capitaine et le subrécargue les conduisaient à leur guise.

Nous ne restâmes au Cap que le temps nécessaire pour prendre de l'eau fraîche, et nous fîmes voile pour la côte de Coromandel. On

nous avait dit qu'un vaisseau de ligne français et deux bâtiments marchands de la même nation nous avaient précédés dans la direction que nous allions prendre, et je n'étais pas sans crainte de les rencontrer, parce que nous étions en guerre avec la France ; mais ils continuèrent leur route, et nous n'entendîmes pas parler d'eux.

Je ne fatiguerai point le lecteur de descriptions fastidieuses des lieux visités par moi, du journal de notre voyage, des variations de la boussole, des latitudes, des moussons, etc. ; c'est assez de nommer les ports où nous relâchâmes, et de citer les circonstances remarquables de notre passage de l'un à l'autre. D'abord nous touchâmes

l'île de Madagascar, et, malgré la férocité et la perfidie connues des naturels, qui vont toujours armés de lances et de flèches dont ils se servent avec beaucoup de dextérité, nous fûmes traités par eux très civilement pendant notre courte halte. Pour des bagatelles, des couteaux, des ciseaux, etc., ils nous amenèrent onze jeunes taureaux bien gras, de moyenne taille, que nous prîmes pour avoir de la viande fraîche et saler le reste.

Nous restâmes là quelque temps après avoir recueilli les provisions nécessaires ; et moi, qui fus toute ma vie curieux d'examiner tous les coins du monde où j'étais porté, je descendais à terre aussi souvent que je le pouvais. Ce fut sur la côte orientale de l'île que nous

descendîmes un soir ; et les gens du pays, lequel est très peuplé, se rassemblèrent en grand nombre pour nous voir, en se tenant à une certaine distance. Comme nous avions commercé amicalement avec eux, nous ne nous croyions pas en danger. Cependant, lorsque nous vîmes tout ce monde, nous coupâmes trois branches d'arbre et les enfonçâmes en terre à quelques pas de nous, ce qui annonce chez ces peuples des intentions pacifiques ; si elles sont acceptées de l'autre parti, il le montre par le même signe. Mais, en ce cas, l'une des conditions de paix est que de part et d'autre on sera en sûreté dans les limites marquées par les trois bâtons, et l'espace entre les limites respectives est regardé comme terrain neutre et sert à faire les marchés et les pourparlers. On doit entrer sans armes sur ce terrain, les naturels plantent leurs lances en terre contre les piquets et arrivent désarmés sur la place des conférences ; mais si l'on cherchait à leur faire la moindre violence, la trêve serait rompue : ils arracheraient les piquets et reprendraient leurs armes.

Un soir que nous étions descendus à terre, un nombre de gens plus considérable que de coutume se rassembla donc autour de nous, mais avec des apparences amicales : ils nous apportèrent plusieurs sortes de provisions, pour lesquelles nous leur donnions les babioles que nous avions. Leurs femmes nous apportèrent aussi du lait, des racines et d'autres choses qui pouvaient nous être agréables ; tout se passait paisiblement, et nous nous fîmes une hutte avec des branches, pour passer la nuit sur le rivage.

Je ne sais pourquoi je me sentais moins satisfait que mes compagnons de coucher à terre ; et notre chaloupe étant mouillée à un jet de pierre du rivage, sous la garde de deux hommes, je fis descendre un de ces gens, je lui ordonnai de couper des branches pour former un abri sur la barque, et je m'y établis pour la nuit.

Vers deux heures du matin, nous entendîmes un des nôtres faire grand bruit sur le rivage, demandant, pour l'amour de Dieu, la chaloupe et du secours, sans quoi ils allaient être tous massacrés. En même temps le bruit de cinq coups de fusil se fit entendre ; c'était le nombre d'armes à feu que nos gens avaient ; ils tirèrent trois fois, les naturels de ce pays n'étant pas aussi faciles à efïrayer que les sauvages d'Amérique contre lesquels j'avais combattu. Encore à moitié endormi, je ne savais d'abord ce que tout cela voulait dire ; mais, le bruit m'ayant éveillé, j'ordonnai d'aborder, résolu de descendre et d'aller secourir nos hommes avec les deux fusils qu'on avait laissés dans la chaloupe.

Elle toucha bientôt le rivage ; mais nos gens étaient si pressés, qu'en atteignant le bord ils entrèrent dans l'eau pour gagner la

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barque au plus vite, trois à quatre cents hommes les suivant de près. Les nôtres étaient neuf en tout, et cinq seulement portaient des fusils; le reste avait, il est vrai, des pistolets et des épées ; mais cela ne pouvait être d'un grand secours.

Nous prîmes sept de nos gens, et non sans peine, trois d'entre eux étant grièvement blessés ; et, ce qu'il y avait de pis, c'est que pendant ce temps nous étions en aussi grand danger sur mer qu'ils l'étaient sur le rivage ; car nous reçûmes une grêle de flèches. Nous eûmes l'heureuse idée de nous faire un rempart avec les bancs et trois ou

quatre planches que nous avions par hasard ; sans cela nous aurions tous péri très probablement, ces sauvages manquant rarement leur but. A la clarté de la lune, nous les vîmes, sur la grève, nous lançant des pierres et des flèches ; et, comme nous avions chargé nos armes, nous leur envoyâmes une volée, qui sans doute en atteignit plusieurs, à en juger par les cris que nous entendîmes. Cependant ils restèrent en bataille sur le rivage, en attendant le jour, dans l'espoir de nous ajuster plus sûrement quand ils nous verraient mieux.

Nous étions dans une position des plus critiques, n'osant ni lever l'ancre, ni déployer la voile, parce que le premier homme qui se serait

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montré debout sur notre barque aurait été aussi infailliblement atteint d'une flèche, qu'un oiseau posé sur une branche doit l'être par le plomb du chasseur. Nous fîmes des signaux de détresse à notre bâtiment, et, bien qu'il fût à une lieue de distance, mon neveu le capitaine, entendant nos coups de feu et avec sa lunette apercevant notre position et nos signes, leva l'ancre et se tint le plus près possible de la côte en se rapprochant de nous. Il envoya dix hommes sur une autre chaloupe à notre aide ; mais nous leur criâmes de ne pas venir trop près et leur dîmes en quel état nous étions. Cependant ils avancèrent presque jusqu'à nous, et un matelot, prenant le bout d'une amarre dans sa main et se plaçant de manière à laisser notre barque entre lui et ses ennemis, vint sur notre bord à la nage et attacha l'amarre ; alors, abandonnant notre ancre, nous nous laissâmes remorquer hors de la portée des flèches, en restant pendant ce temps à l'abri derrière notre barricade.

Aussitôt que nous eûmes franchi l'intervalle qui séparait le vaisseau du rivage et que nous fûmes garantis par lui, il courut droit à la côte et lança sur les ennemis une bordée de mitraille et de boulets qui fit un terrible ravage. Quand nous fûmes remontés à bord et tout à fait hors de danger, nous cherchâmes ce qui avait donné lieu à cette affaire. Notre subrécargue avait été souvent en ces parages, et il nous mit sur la voie en nous disant que les habitants de ce pays n'auraient pas voulu nous toucher après avoir conclu avec nous une trêve, si nous n'avions pas fait quelque chose qui les eût offensés. On se rappela enfin qu'une vieille femme qui nous avait vendu un peu de lait s'était avancée pour cela en deçà de nos limites avec une jeune femme qui nous apportait des racines ; et, tandis que la vieille débitait son lait, un matelot tint quelques propos indécents à la jeune fille. La vieille fît grand bruit, cette fille étant peut-être son enfant ou sa parente ; mais le marin ne voulut pas lâcher prise, et, sous les yeux de la bonne femme, il emmena sa pupille parmi les arbres. La nuit arrivait, la vieille fut obligée de se retirer seule, et sans doute excita ses compatriotes à la venger ; car, trois à quatre heures après, nos gens eurent sur les bras une troupe assez forte pour les exterminer tous.

Un des nôtres mourut percé d'une lance au commencement de l'attaque, et en sortant de la hutte qu'ils s'étaient faite ; les autres se sauvèrent tous, excepté celui qui avait causé le désastre. 11 paya cher la conquête de sa noire maîtresse ; mais nous fûmes assez longtemps dans l'ignorance de son sort. Nous restâmes à l'attendre en vue de la côte, deux jours après que le bon vent se fut élevé ; nous fîmes des signaux, nous envoyâmes la chaloupe côtoyer dans un

espace de quelques lieues, en deçà et au delà du point de notre débarquement ; mais enfin nous fûmes obligés d'abandonner l'espoir de retrouver ce malheureux, et si lui seul avait souffert de son imprudence, le mal eût été moins grand.

Toutefois, je voulus absolument m'aventurer encore une fois à terre, pour tâcher d'apprendre ce qu'il était devenu, ainsi que la troupe rassemblée contre nous. C'était la troisième soirée après la bataille, et j'avais grande envie d'en savoir les résultats. Je pris la précaution de débarquer à la brune, de peur d'être attaqué encore ;

mais j'aurais dû, avant de m'engager dans une entreprise aussi hasardeuse, m'assurer de l'obéissance de mes compagnons. /

Nous avions vingt hommes des plus braves et des plus vigoureux de l'équipage, outre le subrécargue et moi, et nous débarquâmes, deux heures avant minuit, à la place où les Indiens s'étaient mis en bataille deux jours auparavant. Mon dessein était principalement de voir s'ils avaient abandonné le champ de bataille, et quelles traces y restaient du mal que nous leur avions fait. Je pensais aussi que, si nous réussissions à en saisir un ou deux, peut-être pourrions-nous ravoir notre homme par échange.

436 ROBINSON ORUSOÉ

Nous descendîmes sans bruit, et nous nous divisâmes en deux corps : le bosseman commandait l'un, et moi l'autre. N'ayant vu personne bouger autour de nous en débarquant, nous avançâmes en laissant une certaine distance entre nos deux compagnies, et, arrivés sur le champ de bataille, d'abord nous ne vîmes rien, parce que la nuit était obscure ; mais enfin le bosseman, qui conduisait la première troupe, se heurta contre un cadavre. Ils s'arrêtèrent, reconnaissant par cette circonstance la place où les Indiens s'étaient rassemblés, et nos gens attendirent mon arrivée. A la clarté de la lune, qui se leva une heure après, nous comptâmes trente-deux corps morts Les uns avaient perdu un bras, les autres une jambe, l'un d'eux avait eu la tête emportée ; probablement les blessés avaient été enlevés.

Quand nous eûmes découvert tout ce que j'espérais découvrir, je songeai à retourner à bord ; mais le bosseman et sa compagnie me firent savoir qu'ils étaient décidés à faire une visite au village où demeuraient ces chiens, comme ils appelaient les Indiens, et ils me prièrent d'aller avec eux, parce que, si nous pouvions gagner ce village, ce qu'ils croyaient facile, nous ferions un butin considérable, et nous délivrerions Tom Jeffry : c'était le nom de l'homme que nous avions perdu.

S'ils m'eussent fait demander ma permission pour cette expédition, ma réponse ne m'aurait pas embarrassé ; je leur aurais commandé de reprendre à l'instant le chemin du bâtiment, sachant fort bien qu'il n'était pas convenable de risquer pareille tentative avec la responsabilité d'un navire et d'une cargaison, et l'obligation d'achever un voyage pour lequel les hommes de l'équipage étaient tous nécessaires. Mais, comme ils me faisaient dire qu'ils étaient résolus à aller en avant et me proposaient de les accompagner, je refusai net, et me levai pour retourner à la chaloupe. Un ou deux de mes hommes m'importunèrent pour rejoindre l'autre corps, et, quand je refusai, ils murmurèrent, et dirent qu'ils n'étaient pas soumis à mes ordres et qu'ils iraient avec leurs camarades. « Allons, Jack, dit l'un des matelots, voulez-vous venir? Quant à moi, j'irai sûrement, quand je devrais être seul. » Jack répondit qu'il le suivrait, un autre en dit autant, un autre encore ; bref, ils me laissèrent tous, à l'exception d'un seul, auquel je persuadai de rester, et d'un mousse qui était sur la chaloupe. Ainsi, le subrécargue, moi et un matelot, nous nous disposâmes à regagner notre barque, en disant aux autres que nous les attendrions et que nous ferions tous nos efforts pour recueillir ceux d'entre eux qui pourraient se sauver. « Vous entreprenez, leur dis-je, une chose extravagante, et je crains que vous ne partagiez îpour la plupart le sort de Tom Jeffry. »

Ils répondirent, comme de vrais marins, qu'il fallait s'en rapporter à leur prudence, etc. ; puis ils partirent. Je les suppliai de considérer que leur vie ne leur appartenait pas, que la sûreté du bâtiment et le succès de son voyage dépendaient de leur conservation, et qu'ils en répondraient devant Dieu et devant les lois, si, faute de leur secours, l'affaire pour laquelle ils s'étaient engagés venait à manquer. Mais autant eût valu s'adresser au grand mât ; ils étaient infatués de leur dessein ; seulement ils me parlèrent civilement, me priant de n'être point fâché contre eux, et m'assurant qu'ils seraient de retour dans une heure au plus, le village n'étant qu'à un demi-mille. Par le fait il se trouva qu'il était à plus de deux milles. Ils s'en allèrent donc tous, et si la tentative était insensée, il faut avouer qu'ils s'aventuraient avec une bravoure et une fermeté de bon augure. Ils étaient bien armés, chacun ayant un fusil, une baïonnette et un pistolet; quelques-uns avaient de plus des couteaux de chasse, et le bosseman et deux autres avaient des haches d'armes ; ils s'étaient encore pourvus de treize ou quatorze grenades ; bref, jamais on ne vit gens plus intrépides ni mieux disposés tenter une expédition extravagante. Leur motif principal était le pillage ; ils espéraient même trouver de l'or ; une circonstance imprévue vint ajouter le désir de la vengeance à l'excitation de la cupidité, et en fit de véritables démons.

Arrivés à l'endroit où ils croyaient trouver un village, à un demimille de la mer, ils ne virent qu'un petit nombre de maisons, et, ne sachant plus de quel côté ni à quelle distance était la ville ou le village des Indiens, non plus que son étendue, ils furent assez embarrassés. Ils tinrent conseil pour savoir s'ils devaient attaquer ce hameau. Il aurait fallu en ce cas tuer tout le monde ; or, à la faveur de la nuit, bien que la lune fût levée, quelques habitants pouvaient s'échapper, et un seul pouvait amener contre les Anglais une armée entière. D'autre part, s'ils continuaient d'avancer en laissant les Indiens endormis, ils iraient au hasard, ne connaissant pas leur chemin. Cependant c'était le meilleur parti, et il fut adopté. A quelques pas du hameau ils virent une vache attachée à un arbre, et pensèrent qu'elle pourrait leur servir de guide, parce qu'elle devait appartenir soit au village au delà, soit au hameau en deçà d'eux, et, en la détachant, ils verraient de quel côté elle irait, et la suivraient si elle allait en avant. Ils coupèrent donc le lien de roseaux tressés qui l'attachait, et la vache marcha droit devant eux et les conduisit au village, qui se composait de plus de deux cents maisons, dans quelques-unes desquelles logeaient plusieurs familles.

Tout était silencieux. Les habitants paraissaient profondément endormis, et nos gens se consultèrent de nouveau sur leurs opérations.

Ils convinrent de se diviser en trois bandes et de mettre le feu à trois maisons en différentes places ; ensuite, à mesure que les habitants sortiraient, on les saisirait et on les attacherait, et, s'ils résistaient, on savait quel parti prendre avec eux. Le reste des habitations auraient été pillées. Cependant ils voulurent d'abord faire à petit bruit une reconnaissance et s'assurer de l'étendue de la bourgade, avant de risquer leur attaque.

Ils reconnurent la place, et décidèrent avec assez de témérité qu'ils pouvaient l'attaquer ; mais, tandis qu'ils s'animaient mutuellement au combat, trois des leurs qui se trouvaient un peu en avant les appelèrent à haute voix, leur disant que Tom Jefîry était retrouvé. Ils coururent tous à la place où leurs compagnons étaient arrêtés, et là ils virent le pauvre Tom, suspendu à un arbre par le bras, entièrement nu et la gorge coupée. Une maison était près de l'arbre, et seize ou dix-sept des principaux habitants qui avaient figuré dans l'affaire contre nous, et parmi lesquels deux ou trois étaient blessés par nos boulets, se trouvaient dans cette maison. Nos hommes entendirent que ces Indiens causaient ensemble ; mais ils ne reconnurent point leur nontbre.

La vue de leur pauvre camarade égorgé les avait rendus furieux : ils jurèrent de le venger, de n'accorder merci à aucun prisonnier, et ils se mirent à l'œuvre sur-le-champ, et moins étourdiment qu'on ne pouvait l'attendre de la fureur qui les animait. Leur premier soin fut de se procurer des matières combustibles ; mais ils virent bientôt que cela était inutile, les maisons étant basses et couvertes de joncs et de roseaux, plantes très communes dans la contrée ; par conséquent il leur suffit de préparer une espèce de fusée, en mettant un peu de poudre mouillée dans le creux de leurs mains. En moins d'un quart d'heure ils incendièrent la ville en trois ou quatre places, entre autres celle où les Indiens étaient éveillés.

Aussitôt que le feu commença à pétiller, les malheureux habitants se sauvèrent épouvantés, et trouvèrent la mort en fuyant. Le bosseman en tua un ou deux à coups de hache, comme ils essayaient de sortir de la maison où les chefs étaient réunis. Nos gens ne voulurent pas y pénétrer, parce qu'elle était grande et pouvait contenir beaucoup plus de monde qu'ils ne déeiraient en trouver ; mais ils lancèrent dans l'intérieur une grenade qui sans doute fit un grand ravage en éclatant, car les Indiens jetèrent des cris affreux. Bref, l'explosion de la grenade tua ou blessa tous ceux que renfermait la partie ouverte de la maison, excepté deux ou trois qui, en se précipitant à travers la porte gardée par le bosseman et deux autres, furent dépêchés à coups de baïonnette. Mais il y avait une autre chambre dans

îa maison où le roi, le prince ou chef, quel que fût son titre, se trouvait avec plusieurs autres personnes, et, le toit embrasé tombant sur eux, ils furent tous étouffés.

Nos gens n'avaient pas encore tiré un seul coup de fusil, de peur

^*^G4rC0,/v/,

d'éveiller les habitants plub vite qu'ils ne pouvaient s'en défaire • mais le feu leur donnait l'alarme, et les nôtres jugèrent prudent de se réunir en un seul corps. Les flammes se communiquaient rapidement d'une maison à l'autre, leurs matériaux étant très faciles à brûler ; et il n'était pas sûr de demeurer dans la rue. Cependant les

Anglais étaient obligés de suivre l'incendie, afin d*assommer les fuyards ou bien de les forcer à se rejeter dans le feu ; et les marins faisaient ces terribles exécutions en criant à pleine voix pour s'encourager les uns les autres : « Souvenez-vous de Tom Jeffry ! »

Pendant que cela se passait, j'étais dans une terrible anxiété, surtout lorsque je vis les flammes qui, par l'effet de l'obscurité environnante, me semblèrent tout près de moi. On éveilla mon neveu le capitaine quand on aperçut le feu ; ne sachant ce que c'était et quel danger pouvait me menacer à terre, effrayé surtout d'entendre des coups de fusil, nos gens ayant alors commencé à faire usage des leurs, il voulait savoir ce que j'étais devenu, ainsi que le subrécargue. A cet effet, bien que le service du bâtiment exigeât tous les bras qui lui restaient, il fit lancer une seconde chaloupe, et vint lui-même avec treize hommes me rejoindre sur la côte.

Il fut surpris de nous trouver, le subrécargue et moi, seuls dans la chaloupe avec deux hommes, et satisfait de me voir sain et sauf ; mais bientôt il partagea mon inquiétude sur ce qui se passait à terre ; car le bruit continua et les flammes augmentèrent. En pareil cas, il était presque impossible de résister et à la curiosité et au désir d'aider nos gens ; et le capitaine me déclara qu'il irait à leur secours, quoi qu'il pût arriver. Je lui fis les mêmes représentations que j'avais en vain employées avec les matelots, sur la sûreté du bâtiment, l'intérêt des armateurs, etc. ; je lui dis que jMrais, moi, avec deux hommes, voir de loin quel était l'événement, et reviendrais l'en informer ; il fut aussi sourd que les autres à mes raisons, et s'obstina à partir, regrettant seulement d'avoir laissé à bord plus de dix hommes ; car il aimait mieux, disait-il, perdre le navire, le voyage, sa vie, et tout son monde, que d'abandonner les siens. Il partit donc.

Maintenant, je ne pouvais pas plus rester en arrière que je n'avais pu persuader aux autres de ne point s'en aller. Le capitaine ordonna à deux matelots de retourner à bord, avec une des chaloupes, chercher douze hommes de plus, en laissant la première à l'ancre, et, quand l'autre embarcation serait revenue, six hommes auraient suffi pour les garder toutes deux, et seize seraient restés sur le vaisseau ; l'équipage se composait de soixante-cinq hommes, sur lesquels nous en avions perdu deux dans la querelle qui avait amené le présent désastre.

On doit penser que notre marche fut prompte et directe, le feu nous servant de guide ; mais si le bruit des coups de feu nous avait émus de loin, les cris des malheureux massacrés nous causèrent, en approchant, une horreur bien plus grande. Je n'avais jamais assisté à la prise d'assaut ni au sac d'une viile. J'avais entendu dire qu'Olivier

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Cromwell, ayant pris Drogheda en Irlande, fît passer au fil de l'épée les hommes, les femmes et les enfants ; j'avais lu comment le comte de Tilly saccagea la ville de Magdebourg, et fit égorger vingt-deux mille de ses habitants, de tout âge, de tout sexe ; mais quelle différence entre le récit et la réalité d'une chose semblable ! il me serait impossible de le décrire, non plus que son effet sur notre esprit. Cependant nous avançâmes et enfin nous atteignîmes le village ; mais nous ne pouvions entrer dans les rues à cause du feu. Le premier objet que j'aperçus était une maison en ruines ou plutôt en cendres, et devant elle, éclairés par l'incendie, gisaient les corps de quatre hommes et de trois femmes, et nous crûmes en distinguer deux autres parmi les monceaux de débris. Enfin nous vîmes de tels exemples de férocité, de rage contre nature, qu'il nous semblait impossible qu'ils eussent été commis par nos gens ; et, s'ils en étaient coupables, ils méritaient, selon nous, la mort la plus ignominieuse. Mais ce n'était pas assez : le feu augmenta, et les cris s'élevaient en même temps que les flammes. Nous étions dans la plus grande consternation. Nous fîmes quelques pas, et, à notre surprise indicible, nous distinguâmes trois femmes toutes nues, pleurant, poussant des cris lamentables, fuyant comme si elles avaient eu des ailes, seize ou dix-sept Indiens courant à leur suite dans la même direction, tous poursuivis par trois de nos bourreaux anglais qui, ne pouvant atteindre leurs victimes, tirèrent sur elles ; et nous en vîmes tomber une. Quand les autres nous eurent aperçus, nous prenant pour des ennemis dont l'intention était de les tuer, ils poussèrent les plus effroyables cris, surtout les femmes, et deux de celles-ci tombèrent presque mortes de peur.

Je me sentis pénétré jusqu'au fond de l'âme, et mon sang se glaça dans mes veines à ce spectacle. Si les trois matelots anglais qui pourchassaient ces malheureux étaient venus à notre portée, je crois que j'aurais fait tirer sur eux ; cependant nous tâchâmes de montrer à ces pauvres gens que nous ne voulions pas leur faire du mal, et tout de suite ils vinrent à nous, se mirent à genoux les mains étendues, et nous supplièrent de les sauver. Nous leur accordâmes leur demande par signes, et ils se rangèrent derrière nous en groupe serré. Je laissai mes hommes se réunir ; alors je leur commandai de chercher à joindre leurs camarades, sans blesser personne, s'il était possible; de savoir quel démon les possédait, ce qu'ils voulaient faire, enfin de leur ordonner de se retirer ; car, s'ils restaient jusqu'au jour, ils étaient sûrs d'avoir sur les bras peut-être cent mille hommes. Alors je m'approchai des fugitifs avec deux hommes seulement, et jamais rien d'aussi pitoyable ne s'ofïrit à mes yeux. Plusieurs avaient les pieds horriblement brûlés; une des femmes était tombée dans lefeuetavait

été à moitié grillée ; quelques hommes avaient de profondes blessures dans le dos ou dans les cuisses, que les Anglais leur avaient faites en les poursuivant ; un autre avait le corps percé par une balle et mourut à mes pieds.

J'aurais voulu savoir la cause de tous ces malheurs, mais je ne pouvais comprendre leurs paroles ; seulement, d'après leurs signes, je vis que la plupart d'entre eux étaient aussi ignorants que moi-même à ce sujet. Cette infâme action de nos gens me révoltait si fort, que je ne pus rester là tranquille, et, retournant aux hommes que je commandais, je voulus entrer dans la ville à travers les flammes et à tous risques, pour mettre fin à cette atrocité. En ce moment arrivèrent quatre des aventuriers, le bosseman à leur tête, qui, tout couverts de sang et de poussière, et marchant sur les cadavres de ceux qu'ils avaient tués, semblaient chercher de nouvelles proies. Nous les appelâmes à grands cris, et ce ne fut pas sans peine que nous leur fîmes connaître qui nous étions, et qu'ils devaient venir à nous.

Aussitôt que le bosseman nous reconnut, il fit un hourra de triomphe, croyant avoir en nous des auxiliaires ; et, sans m'écouter : « Capitaine, dit-il, noble capitaine ! je me réjouis de vous voir. Notre besogne n'est qu'à moitié faite. Les traîtres, les chiens de l'enfer ! j'en tuerai autant que le pauvre Tom avait de cheveux sur la tête. Nous avons juré de n'en pas épargner un seul ; nous voulons effacer leur nation de la terre. » En achevant ces mots, il courut hors d'haleine et ne nous laissa pas le temps de lui dire une parole.

Enfin, élevant la voix pour lui imposer silence : « Barbare ! chien maudit ! m'écriai-je, que faites-vous? Je ne veux pas que l'on touche un seul homme de plus, sous peine de mort. Je vous ordonne de vous arrêter et de rester tranquille, sinon vous êtes fusillé à l'instant. — Comment? monsieur, dit-il, savez-vous bien ce que vous faites et ce qu'ils ont fait? Si vous désirez savoir pourquoi nous avons agi ainsi, venez ». Et il me montra le pauvre garçon pendu à l'arbre.

J'avoue que moi-même je me sentis irrité, et en tout autre moment j'aurais été excité à la vengeance ; mais je pensai que leur rage avait été poussée assez loin, et je me rappelai les paroles de Jacob à ses fils Siméon et Lévi : « Maudite soit leur colère, parce qu'elle a été féroce, et leur vengeance, parce qu'elle a été cruelle. » Mais j'avais une tâche difficile à remplir ; car les hommes qui me suivaient furent aussi transportés de fureur que les premiers à la vue de leur camarade assassiné ; et mon neveu, partageant leurs sentiments, me dit, assez haut pour qu'fis l'entendissent, qu'il ne s'inquiétait d'autre chose que de la sûreté de ses gens, et qu'à l'égard des Indiens, pas un ne méritait de vivre, tous ayant trempé dans le meurtre du malheureux

An<^Iais. A ces mots, huit de nos hommes s'élancèrent avec le bosseman et sa troupe, et allèrent achever leur sanglant .ouvrage. Moi, voyant l'impossibilité de les retenir, je me retirai le cœur bien triste ; car je ne pouvais supporter la vue, encore moins les gémissements, des malheureux qui tombaient sous les coups de nos marins.

Personne ne me suivit, hormis le subrécargue et deux matelots, et je me rendis avec eux à la chaloupe. C'était une grande folie à moi, je dois le dire, de m'aventurer ainsi presque seul ; car le jour commençait à paraître, et, l'alarme s'étant répandue dans le pays, une

quarantaine d'hommes armés de javelots et de flèches étaient rassemblés dans le hameau mentionné ci-dessus ; mais par hasard je me trompai de chemin et je gagnai la mer plus directement. Il était grand jour quand j'arrivai sur le rivage, et je montai sur-le-champ dans la pinasse pour retourner au bâtiment ; ensuite je la renvoyai, prévoyant le cas où nos gens en auraient besoin.

Le feu était à peu près éteint lorsque je montai sur la chaloupe, et les cris avaient cessé. Mais une demi-heure après mon arrivée à bord, j'entendis une décharge d'armes à feu et je vis une grande fumée. J'appris ensuite que nos gens, ayant trouvé sur leur chemin la troupe qui se tenait autour du petit hameau, avaient tué la moitié de»

hommes armf^s et incendié les maisons, mais sans toucher aux femmes ni aux enfants.

Quand la pinasse revint sur le rivage, nos gens commencèrent à paraître, non en deux corps, ainsi qu'ils étaient partis, mais en un tel désordre, qu'un petit nombre d'hommes résolus auraient pu aisément les défaire. Mais la crainte de leurs armes s'était répandue dans le pays, et une centaine de sauvages auraient, je crois, pris la fuite devant cinq des nôtres. V"

Pendant cette terrible action, pas un seul habitant ne s'était réellement défendu : la surprise, la terreur du feu les avaient mis hors de sens ; et, s'ils couraient d'un côté, ils rencontraient des ennemis ; s'ils se tournaient d'un autre côté, ils étaient reçus par d'autres ; en sorte qu'ils trouvaient la mort de toutes parts. Aucun des nôtres ne fut blessé, à l'exception d'un qui se donna une entorse, et d'un autre qui eut les mains brûlées.

J'étais fort en colère contre mon neveu le capitaine et contre tous ses hommes ; mais surtout je lui en voulais à lui, et pour avoir agi contre son devoir, comme commandant de vaisseau et engagé à faire un voyage, et pour avoir excité, au lieu de la contenir, la fureur de ses gens aveuglés, et leur avoir permis d'achever une entreprise aussi sanguinaire. Mon neveu me répondit très respectueusement qu'il n'avait pas été maître de lui-même en voyant le pauvre matelot si cruellement massacré : il avoua que, comme capitaine, il ne devait pas se conduire ainsi ; mais qu'il était homme avant tout, et que des sentiments naturels à tous les hommes avaient dominé celui du devoir. A l'égard du reste de l'équipage, je n'avais aucune autorité sur lui, et ces hommes le savaient fort bien et s'embarrassaient peu de me plaire.

Le lendemain nous fîmes voile, et cette affaire fut terminée. Nos gens différaient sur le nombre de sauvages qu'ils avaient tués ; mais, en comparant les rapports les plus vraisemblables, il paraît qu'ils exterminèrent environ cent cinquante Indiens, hommes, femmes et enfants, et ne laissèrent pas une maison debout. Ils ne pouvaient rien faire pour le pauvre Tom ; il ^tait mort, son cou ayant été coupé si profondément que sa tête ne tenait qu'à peine. On le décrocha seulement de l'arbre auquel il était suspendu par un bras.

Cependant mon opinion différait de celle de nos hommes, sur la

justice de leur vengeance, et je leur dis toujours ensuite que Dieu ne

bénirait point leur voyage, le sang qu'ils avaient répandu étant un

meurtre véritable, parce que Tom JefTry avait été tué après avoir

rompu la trêve, en violant et en débauchant une jeune fille qui était

venue dans le camp des Anglais sur la foi d'une capitulation. Le

bosseman défendait sa cause en disant que nous paraissions avoir rompu le traité, mais qu'en effet la guerre avait été commencée le soir précédent par les naturels, qui avaient tué un des nôtres sans provocation suffisante : en sorte que nous avions le droit de les combattre et de nous venger d'eux ; enfin que si le pauvre matelot avait pris quelques libertés avec cette fille, on n'aurait pas dû le massacrer pour cela et d'une manière aussi infâme. En un mot, il croyait n'avoir rien fait qui ne fût juste et permis, contre des meurtriers, par les lois de Dieu.

Un pareil accident aurait dû nous détourner de descendre sur des rivages habités par des peuples barbares ; mais les hommes ne deviennent jamais sages qu'à leurs dépens, et l'expérience leur est rarement utile s'ils ne l'ont pas chèrement achetée. Notre destination présente était le golfe Persique, d'où nous devions aller sur la côte de Coromandel et toucher seulement à Surate ; mais les principales affaires du subrécargue étaient dans la baie du Bengale, et, s'il les manquait, il devait aller en Chine et revenir ensuite sur la côte du Bengale.

Un premier malheur nous arriva dans le golfe Persique, où cinq ou six de nos gens, étant descendus sur la rive des Arabes, furent entourés par eux et tous tués ou emmenés comme esclaves. Le reste de l'équipage de la chaloupe ne put les secourir et n'eut que le temps de s'embarquer. Je ne manquai pas de leur montrer que cet accident était un juste châtiment du Ciel ; mais le bosseman me dit avec assez de chaleur que je poussais trop loin mes censures, et que je ne pouvais appuyer mon dire sur aucun passage de l'Écriture. Il cita le treizième verset du quatrième chapitre de Luc, dans lequel notre Sauveur dit que les hommes sur lesquels la tour de Siloé tomba n'étaient pas de plus grands pécheurs que les autres Galiléens. Mais ce qui m'imposa silence dans le cas dont il s'agit, c'est que pas un des cinq hommes qui venaient de se perdre n'avait assisté au massacre de Madagascar, comme je l'appelais toujours, bien que nos gens ne pussent entendre ce mot de massacre avec patience.

Mes fréquents sermons à ce sujet eurent de plus funestes conséquences que je ne croyais, et le bosseman, qui avait été le meneur de l'entreprise, vint me trouver un jour et me dit avec beaucoup de hardiesse que je mettais sans cesse cette affaire sur le tapis; qu'elle me donnait l'occasion de faire des réflexions injurieuses pour les matelots en général, et pour lui en particulier ; que je n'étais qu'un passager sans autorité sur le bâtiment ni intérêt dans le voyage, et qu'ils n'étaient pas obligés de supporter mes reproches. Il ajouta qu'il n'était pas éloigné de me supposer de mauvais desseins contre eux lorsque nous serions en Angleterre ; en conséquence si je ne pro-

menais de laisser là cette affaire et de ne plus me mêler de ce qu'ils faisaient, lui et les autres, il était décidé à quitter le navire, parce qu'il ne croyait pas sûr de continuer le voyage avec moi.

J'attendis avec assez de calme la fin de ce discoups, et lui dis que j'avouais ma désapprobation du massacre de Madagascar, et qu'il savait avec quelle franchise je m'étais exprimé sur ce point, mais sans le blâmer lui plus qu'aucun autre ; que je n'avais en effet aucune autorité sur le bâtiment et prenais seulement la liberté de dire ma pensée sur les choses qui nous regardaient tous ; que l'intérêt que je pouvais avoir au voyage ne le regardait point, et qu'ayant une part

considérable dans la cargaison, je croyais, à ce titre, avoir le droit de parler même plus haut que je ne l'avais fait, sans en rendre compte à lui ni à personne. Bref, je commençai à m'échauffer un peu ; il ne me répondit pas grand'chose, et je crus la querelle finie. Nous étions alors dans les eaux du Bengale, et, désirant voir la place, j'allai à terre avec le subrécargue, dans la chaloupe.

Vers le soir, je me disposais à retourner à bord, lorsqu'un des matelots vint à moi et me dit qu'il était inutile que je prisse la peine de remonter dans la barque, parce qu'il avait ordre de me laisser sur le rivage. On peut imaginer combien je fus étonné de cet inso-

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lent message, et je demandai qui avait osé me l'envoyer. Il me répondit que c'était le conducteur du canot. Je ne dis rien de plus à cet homme, lui ordonnant seulement d'annoncer à ceux qui l'envoyaient qu'il s'était acquitté de sa mission et que je n'avais fait aucune réponse.

Je cherchai le subrécargue et lui contai l'afîaire, en ajoutant que je prévoyais qu'une révolte allait avoir lieu sur le vaisseau, et que je le priais de s'y rendre sur-le-champ dans un bateau indien, afin de prévenir le capitaine. Mais j'aurais pu m'épargner cet avertissement ; car je n'avais pas achevé mon discours sur le rivage, que tout était accompli à bord. Le bosseman, le canonnier, le charpentier et tous les sous-offîciers, aussitôt après mon départ, étaient venus en corps et avaient demandé à parler au capitame. Le bosseman répéta dans une longue harangue tout ce qu'il m'avait dit, et déclara en peu de mots au capitaine que, puisque j'étais allé à terre paisiblement, ils n'useraient d'aucune violence envers moi, ce qu'ils n'auraient pu éviter autrement, décidés qu'ils étaient à m'obliger de quitter le navire. Ils jugeaient donc convenable de lui dire qu'ils s'étaient engagés de servir sous ses ordres et rempliraient avec fidélité leur engagement ; mais que si je refusais de me séparer d'eux, et si le capitaine ne m'y forçait pas, ils déserteraient tous. En prononçant ce dernier mot, il se tourna du côté du grand mât ; et, comme c'était sans doute le signal convenu, ils crièrent en masse : « Tous ! tous ! »

Mon neveu le capitaine avait beaucoup de courage et de présence d'esprit, et, bien qu'il fût surpris, comme on peut le croire, il leur dit avec calme qu'il réfléchirait sur ce sujet ; mais qu'il ne pouvait leur faire aucune réponse avant d'avoir parlé de l'affaire avec moi. Il tâcha de leur montrer l'injustice et la déraison de leurs procédés : tout fut inutile. Ils se donnèrent la main à la ronde et jurèrent de débarquer tous si l'on me permettait de revenir à bord.

C'était une dure condition pour le capitaine, qui savait quelles obligations le liaient à moi et ne pouvait prévoir comment je prendrais la chose. Il leur parla assez ferme, leur dit que j'étais un des armateurs du bâtiment, et qu'en toute justice on ne pouvait me chasser de ma propre maison ; que c'était agir comme le fameux pirate Kidd l'avait fait, lorsqu'il souleva l'équipage d'un navire, laissa le capitaine sur une île déserte et s'enfuit avec le bâtiment ; qu'ils pouvaient être sûrs, quant à eux, que si jamais ils reparaissaient en Angleterre, leur conduite leur coûterait cher ; que le vaisseau était à moi, et qu'il aimait mieux le perdre avec la vie que de me traiter de la sorte, o Vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, ajouta-t-il, je veux aller à terre et parler à mon oncle.»

Alors il invita le bosseman à le suivre afin d'arranger l'affaire avec moi. Cette proposition fut rejetée unanimement : ils prétendirent qu'ils ne voulaient rien avoir à démêler avec moi, et que, si je revenais à bord, ils s'en iraient tous. « Eh bien ! reprit le capitaine ; puisque vous êtes tous de cet avis, laissez-moi aller m'entretenir avec lui. » Il vint donc me rendre compte de tout cela, peu de temps après que j'eus reçu le premier message.

Je fus bien content de voir mon neveu ; car, je l'avoue, je craignais que son équipage ne le privât de sa liberté et ne s'emparât du bâtiment ; et dans ce cas j'aurais été abandonné sans ressources dans une contrée lointaine et dans une situation pire que celle où j'étais dans mon île déserte. Mais ils n'étaient pas arrivés à ce degré de perversité ; et quand mon neveu "me rapporta leur ferme résolution de s'en aller tous si je revenais sur le vaisseau, je lui dis de ne point se chagriner à ce sujet et que je consentais à rester à terre. Je le priai seulement de m'envoyer tout ce qui m'était nécessaire et une somme d'argent suffisante, l'assurant que je saurais bien trouver moyen de retourner en Angleterre.

C'était une triste aventure pour mon neveu ; mais il ne pouvait l'éviter. Bref, il retourna à son bord, assura l'équipage que son oncle cédait à leur exigence et demandait ses effets. Ainsi tout rentra dans l'ordre, et je songeai à ce que je devais faire.

J'étais seul dans une des parties du monde les plus éloignées de mon pays ; car j'en étais plus près d'environ trois mille lieues par mer, lorsque j'étais dans mon île. Je pouvais, il est vrai, revenir en allant par terre à Surate, à travers le royaume du Grand-Mogol, de ià à Bassora par mer, remonter ensuite le golfe Persique, prendre le chemin des caravanes, dans les déserts de l'Arabie, jusqu'à Alep et Alexandrie ; ensuite m'embarquer pour l'Italie et passer en France : tous ces voyages ajoutés l'un à l'autre auraient au moins équivalu au diamètre du globe. Je pouvais prendre une autre voie, celle de quelque vaisseau anglais qui aurait touché au Bengale, en revenant de Sumatra en Angleterre ; mais, étant venu en ces contrées sans avoir aucune relation avec la Compagnie des Indes, il m'eût été difficile de m'embarquer sur un de ses bâtiments, à moins d'être grandement favorisé par les capitaines des vaisseaux et les facteurs de cette Compagnie; et j'étais complètement étranger aux uns et aux autres.

J'eus la douleur de voir notre bâtiment faire voile sans moi. Jamais homme dans une position telle que la mienne ne fut, je crois, plus indignement traité, si ce n'est par des pirates ; et l'équipage de mon neveu avait agi de manière à mériter presque ce nom. Cependant il me laissa deux domestiques, pour mieux dire un compagnon et un

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domestique : le premier était le secrétaire de l'intendant, que le capitaine avait engagé à rester avec moi ; l'autre était son propre valet de chambre. Je me logeai assez commodément chez une Anglaise, qui logeait laussi plusieurs négociants français, deux juifs italiens et un Anglais. Je me trouvais bien, et, ne voulant rien faire précipitamment, je passai là environ neuf mois à méditer sur le parti que je devais prendre. J'avais quelques marchandises anglaises de prix, et une forte somme d'argent, mon neveu m'ayant avancé mille pièces de huit et une lettre de crédit pour une somme plus considérable, si

j'en avais besoin, afin que je ne fusse pomt gène pour la dépense, quoi qu'il pût arriver.

Je disposai promptement et avantageusement de mes marchandises et, selon mes intentions premières, j'achetai de très beaux diamants, ce genre d'objets convenant particulièrement à ma situation, parce que je pouvais ainsi porter avec moi toute ma fortune.

Après un long séjour, durant lequel diverses propositions m'avaient été faites pour mon retour en Angleterre, propositions que j'avais refusées parce qu'elles ne me convenaient pas parfaitement, le négociant anglais avec qui je logeais, et dont j'avais fait la connaissance intime, vint me trouver un matin. « Mon cher compatriote, me dit-il.

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j'ai un projet à vous communiquer, et je pense qu'il vous paraîtra aussi bon qu'il me le paraît à moi, quand vous l'aurez mûrement médité. Nous sommes, vous par accident, moi volontairement, dans une partie du monde très éloignée de notre pays, mais où des gens qui entendent comme nous le commerce et les affaires peuvent gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre un millier de livres à pareille somme que je mettrai de mon côté, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui nous semblera convenable, et vous en serez le capitaine. Je m'embarquerai comme négociant, et nous ferons un voyage commercial en Chine. A quoi bon rester sans rien faire? Tout

le monde est en mouvement ; toutes les créatures de Dieu, les corps célestes et ceux de la terre suivent leur cours naturel, remplissent leur tâche respective. Pourquoi l'oisiveté nous serait-elle permise? On ne voit d'êtres inoccupés que parmi les hommes ; ne soyons pas, s'il est possible, de ce nombre. »

Cette proposition me plut d'autant mieux qu'elle ècait exprimée d'une manière franche et cordiale. Je crois bien que les circonstances incertaines dans lesquelles je me trouvais me déterminaient principalement à me lancer dans le commerce, qui n'était pas mon élément ; cependant je puis dire avec vérité que si j'avais peu de penchant pour le commerce, j'en avais beaucoup pourla vieerrante;etilm'était

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presque impossible de refuser une occasion de voir un pays nouveau. Nous ne trouvâmes pas tout de suite un navire tel que nous le désirions, et il fallut encore quelque temps de plus pour avoir des matelots anglais, c'est-à-dire en nombre nécessaire pour conduire ceux que nous prendrions dans le pays. Nous nous procurâmes enfin un bosseman, un contremaître et un canonnier anglais, plus un charpentier et trois matelots hollandais. Notre équipage nous parut amsi passablement composé, en le complétant par des Indiens.

Un grand nombre de voyageurs ont écrit sur ces contrées, et il serait assez peu divertissant pour le lecteur de trouver ici la description détaillée des lieux que nous avons visités, et de leurs habitants. Je renvoie ceux qui auraient ce genre de curiosité à ces journaux, à ces voyages d'Anglais, publiés en si grande quantité, et promis en plus grande quantité tous les jours. Il me suffit de dire que nous allâmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra ; de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises pour de l'opium et de l'arack, le premier étant d'une grande valeur en Chine et s'y trouvant rare en ce moment. En un mot, nous allâmes jusqu'à Suskan, et, après une longue course de huit mois, nous retournâmes au Bengale ; et je fus très satisfait de ma spéculation. Je remarque ici que l'on s'étonne en Angleterre de la quantité énorme d'employés que la Compagnie envoie aux Indes, et des fortunes immenses que font les négociants qui résident en ce pays, lesquels rapportent quelquefois soixante ou soixante-dix mille livres sterling ; mais il n'y a rien de surprenant à cela si l'on considère à combien de ports et de places s'étendent les privilèges de cette Compagnie, et que dans ces ports les produits de toutes les nations étrangères sont constamment demandés, par conséquent qu'on a la certitude de retours avantageux et de bonne défaite.

Bref, notre voyage fut très heureux, et je gagnai tant d'argent et compris si bien les moyens d'en gagner davantage, que, si j'avais eu vingt ans de moins, j'aurais été tenté de me fixer au Bengale, et de ne plus chercher fortune ailleurs. Mais que signifiait tout cela pour un homme plus que sexagénaire, déjà assez riche, et qui n'avait quitté son pays que par un désir inquiet, insatiable de voir le monde, non par l'envie d'augmenter son bien? En effet, je puis justement appeler ce désir inquiet et insatiable ; car au logis je n'aspirais qu'à changer de place, et à l'étranger qu'à revoir ma patrie. Le gain n'était rien pour moi, ma fortune me suffisait, et l'argent ne fut jamais l'objet de ma convoitise. Les profits de ma première aventure n'étaient donc pas une grande tentation pour commencer de nouvelles entreprises ; d'ailleurs je pensais que ce voyage n'avait pas avancé mes affaires,

puisque j'étais revenu au point d'où j'étais parti, sans avoir fait un pas de plus vers mon pays/Mais je ressemblais à l'homme dont parle Salomon, mes yeux ne pouvaient se lasser de contempler ou de chercher de nouveaux objets ; et, me trouvant dans une partie de la terre inconnue pour moi et dont j'avais entendu dire tant de choses, je résolus de voir tout ce qu'il me serait possible en ces contrées, imaginant que je pourrais ensuite me vanter d'avoir vu tout ce qui mérite de l'être, sur le globe.

Mais mon compagnon de voyage avait des idées toutes différentes des miennes. Je ne dis pas cela pour me donner raison ; au contraire, sa manière de voir les choses était, je crois, parfaitement juste, un commerçant devant s'occuper avant tout des moyens de gagner de l'argent. Mon nouvel ami, se renfermant dans cet objet, aurait volontiers continué d'aller et venir comme un cheval de poste entre les mêmes relais, pourvu qu'il y trouvât son compte ; mais mon esprit vagabond répugnait à voir deux fois la même place. De plus, j'avais une grande impatience de me rapprocher de mon pays, et en même temps une indécision extrême sur le chemin que je prendrais pour mon retour. Pendant que j'étais livré à ces hésitations, mon associé, toujours à la recherche des affaires, me proposa un voyage aux îles des Épices, pour rapporter de Manille ou des îles voisines une cargaison de girofles ; le commerce de ces ports était, il est vrai, livré aux Hollandais, bien que les Espagnols possèdent une partie des îles ; mais nous pouvions, même sans aller jusqu'à leurs possessions, toucher à quelque port où la puissance hollandaise serait moins absolue qu'à Batavia, Ceylan, etc.

Nos préparatifs pour ce voyage ne furent pas longs ; le plus difficile était de me décider à l'entreprendre. Mais enfin il ne se présentait aucune autre chose à faire ; les profits de ce commerce étaient très grands et tout à fait certains ; il me parut plus agréable de m'occuper ainsi que de rester oisif, état que j'ai toujours trouvé le plus malheureux du monde ; j'entrepris donc cette excursion, qui réussit très bien. Nous touchâmes à Bornéo et à d'autres îles dont j'ai oublié le nom, et nous revînmes au bout de cinq mois. Nous vendîmes nos épices, qui consistaient principalement en girofles et en muscades, aux marchands persans, qui les emportèrent par le golfe ; et nous réalisâmes l'énorme bénéfice de cinq pour un.

Mon ami, quand nous fîmes nos comptes, me dit en souriant, comme pour me reprocher doucement mon indolence : « Cela ne vautil pas mieux que d'errer çà et là comme un pauvre désœuvré, et de gaspiller votre temps à méditer sur l'ignorance et l'absurdité des païens? — Je suis tout à fait de votre avis, lui dis-je, et je commence

à prendre goût au commerce ; mais il est bon de vous en avertir, si je triomphe une fois de ma timidité, et m'embarque tout de bon dans le négoce, malgré mon âge, vous aurez peut-être peine à me suivre, et je vous laisserai peu de repos. »

Mais, pour abréger l'histoire de mes spéculations, peu de temps après la dernière, un bâtiment hollandais vint de Batavia ; c'était un caboteur d'environ deux cents tonneaux. Les gens de l'équipage prétendaient que les maladies avaient réduit leur nombre au point que le capitaine avait été forcé de mouiller au Bengale ; ayant gagné assez d'argent ou désirant par d'autres raisons retourner en Europe, il fit annoncer qu'il voulait vendre son vaisseau : cela me vint aux oreilles avant que mon associé en eût entendu parler, et je le priai d'aller voir ce navire que je désirais acheter ; il l'examina. « Il est un peu trop grand, me dit-il ; cependant nous l'achèterons. » Le marché eut lieu, et nous résolûmes ensuite de garder l'équipage si nous le pouvions ; mais soudain ces gens s'en allèrent, ayant reçu non seulement leur paye, mais une part de la vente du bâtiment ; on ne put en retrouver un seul, et, après beaucoup de recherches, nous sûmes qu'ils étaient allés par terre à Agra, résidence du Grand-Mogol, pour passer de là à Surate et se rendre ensuite par mer au golfe Persique.

Rien ne m'avait autant contrarié, depuis bien longtemps, que de manquer l'occasion d'avoir un équipage si bien approprié à notre but, surtout à mon principal dessein, celui de voir le monde et de me rapprocher de mon pays. Je regrettais et les services que ces marins auraient pu nous rendre et l'amusement que m'aurait procuré leur compagnie ; mais mes regrets cessèrent par la suite, quand je sus ce qu'ils étaient. Il paraît que l'homme auquel ils donnaient le nom de capitaine était le canonnier du bâtiment ; ils avaient été attaqués à terre par des Malais, qui avaient tué le capitaine et trois matelots ; et que le reste de l'équipage, composé de onze hommes, avait volé le navire et l'avait conduit au Bengale, en laissant sur le rivage le contremaître et cinq hommes. Je dirai plus tard ce que devinrent ceux-ci^

Toutefois, quelle que fût la manière dont ils s'étaient approprié le bâtiment, nous l'avions acquis légalement. J'avoue cependant que nous aurions dû examiner les choses de plus près ; car nous ne fîmes aucune question aux matelots, qui probablement se seraient contredits dans leurs réponses, et auraient éveillé ainsi nos soupçons. Mais le prétendu capitaine nous montra un acte de vente du vaisseau à un sieur Emmanuel Clotershoven, ou quelque nom semblable, sans doute faux aussi bien que l'acte ; il se donna pour cet individu, et comme nous n'avions aucune raison pour ne pas le croire, notre marché fut conclu.

(nous engageâmes quelques matelots anglais et hollandais, à la place de ceux que nous ne pûmes avoir, et nous nous décidâmes à faire un second voyage au S.-E. pour acheter du girofle, c'est-à-dire à nous rendre aux îles Philippines et Moluques ; bref, pour ne pas remplir mon histoire de futilités quand il me reste des choses si remarquables à dire, je passai six ans dans ce pays, commerçant d'un port à l'autre avec beaucoup de succès, et, la dernière année, je me rendis en Chine avec mon associé, sur le bâtiment ci-dessus men« tionné, ayant le dessein de toucher à Siam sur notre route pour y charger du riz.

Pendant ce voyage, les vents contraires nous ayant retenus longtemps dans le détroit de Malacca et parmi les îles, quand nous fûmes hors de cette difficulté, nous nous aperçûmes que nous avions une voie d'eau, et il nous fut impossible de découvrir où elle était. Gela nous obligea à nous diriger vers un port, et mon associé, qui connaissait le pays mieux que moi, dit au capitaine de gouverner sur la rivière de Cambodia; J'avais fait capitaine le contre-maître anglais, un M. Thompson, ne me souciant pas de me charger moi-même de la conduite du navire. Cette rivière de Cambodia est au nord de la grande baie ou golfe de Siam. Tandis que nous étions là, descendant

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souvent à terre pour avoir des provisions fraîches, un Anglais vint un jour me trouver. Il était, à ce qu'il paraît, maître canonnier d'un vaisseau de notre Compagnie des Indes, qui se trouvait dans la même rivière, près de la ville de Cambodia. Cet homme me dit en anglais : « Monsieur, nous sommes étrangers l'un à l'autre ; mais j'ai à vous dire quelque chose qui vous touche de très près. »

Je le regardai un moment avec attention, et d'abord il me sembla le connaître, mais je vis ensuite que je me trompais. « Si cela me concerne, lui dis-je, et non pas vous, par quel motif venez-vous me le dire? — C'est, dit-il, l'imminent péril dans lequel vous êtes, et sans vous en douter, qui me porte à vous parler. — Je ne crois pas, lui dis-je, être dans aucun péril, si ce n'est à cause de la voie d'eau de mon vaisseau, que je n'ai pu trouver ; mais j'ai l'intention de le mettre à sec demain matin, pour voir si nous pourrons la découvrir. — Monsieur, reprit-il, que votre bâtiment prenne l'eau ou non, que vous trouviez ou non sa fissure, vous ne serez pas assez imprudent pour le mettre à sec demain, quand vous aurez appris ce que je vais vous dire. Savez-vous, monsieur, que la ville de Cambodia est à quinze lieues de cette rivière, et qu'il y a deux grands vaisseaux anglais à cinq lieues en deçà de cette ville, et trois vaisseaux hollandais? — Eh bien, lui dis-je, que m'importe? — Comment ! Monsieur, reprit-il, un homme qui se lance dans des aventures telles que les vôtres doit-il négliger de savoir à quels vaisseaux il peut avoir affaire, et s'il est en état de leur résister? et certes vous ne pouvez vous flatter de tenir contre ceux-ci. » ,

Ce discours m'amusait |)eaucoup et ne me donnait aucune inquiétude, car je ne concevais pas ce que cet homme avait dans l'esprit ; enfin je le priai de s'expliquer plus clairement. « Quelle raison, lui dis-je, puis-je avoir de craindre des vaisseaux de la Compagnie des Indes ou des vaisseaux hollandais? Je ne fais pas de commerce interlope, et ils n'ont rien à me dire. » Il me regarda d'un air moitié fâché, moitié content, et après un moment de silence il reprit en souriant : « Bien, monsieur, si vous vous croyez en sûreté, suivez votre destinée ; je vois avec peine qu'elle vous rend sourd à un bon avis ; cependant, soyez-en certain, si vous ne prenez pas le large à l'instant, vous serez attaqué à la prochaine marée par cinq chaloupes bien montées ; et, si vous êtes pris, vous serez peut-être pendu comme pirate, sauf à examiner plus tard votre affaire. Je pensais, monsieur, que vous auriez mieux reçu un avertissement de cette importance. — Je ne serai jamais ingrat, lui dis-je, pour aucun acte de bienveillance ; mais j'avoue qu'il m'est impossible de concevoir pourquoi ces vaisseaux auraient un pareil dessein contre moi. Toutefois, puisque

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VOUS dites qu'il n'y a pas de temps à perdre, je vais aller à bord sur-le-champ, et je mettrai à la voile sans délai, si l'on peut réparer la voie d'eau ou si nous pouvons aller sans la réparer. Mais, monsieur, puis-je partir sans savoir la cause de mes dangers; ne pouvez-vous me donner plus de lumière sur ce point? — Je ne puis vous dire qu'une partie de l'affaire, répliqua mon homme ; mais j'ai avec moi un matelot hollandais, que je déciderai peut-être à vous conter le reste ; cependant nous n'aurions pas le temps, et, pour faire court l'histoire, dont la première partie doit vous être connue, est que vous étiez avec votre bâtiment à Sumatra, où votre capitaine a été tué par les Malais avec trois de ses hommes; que vous ou l'un de vos camarades vous vous êtes sauvé avec le navire et êtes devenu pirate. Telle est l'histoire en abrégé ; et je puis assurer que vous serez tous pendus sans cérémonie ; car vous savez que les vaisseaux du commerce ne se piquent pas de procéder légalement avec les pirates qui leur tombent dans les mains.

— Vous parlez bon anglais, maintenant, dis-je, je vous remercie ; car s'il est vrai^ue nous ne soyons impliqués en rien dans l'affaire dont vous parlez, et que le bâtiment se trouve très légitimement dans nos mains, le complot formé contre nous est tellement pressant, qu'en supposant que vous ayez parlé avec franchise, je me tiendrai sur mes gardes. — Ce n'est pas assez, monsieur, reprit-il, il faut vous mettre hors de danger, si vous tenez à votre vie et à celle de vos gens ; il faut mettre à la voile avant la marée montante ; et comme vous aurez l'intervalle d'une marée devant vous avant l'arrivée des chaloupes, vous pourrez être bientôt hors de leur portée. Elles partiront à l'heure du montant, elles ont vingt milles à faire, vous gagnez deux heures sur elles par la différence du flux, sans compter la longueur du chemin ; de plus, des chaloupes n'oseront pas suivre trop loin en mer un vaisseau, surtout s'il fait du vent. — Vous nous avez rendu un grand service, lui dis-je ; que puis-je faire pour vous prouver ma reconnaissance et mes regrets de ma défiance primitive? — Monsieur, dit-il, vous ne me devez point d'excuses, parce que vous ne pouvez être tout à fait convaincu de la vérité de mes paroles ; mais je vous fais une proposition. Il m'est dû ma paye de dix-neuf mois par le... sur lequel je suis venu d'Angleterre ; il en est dû sept au Hollandais qui m'accompagne ; si vous voulez nous payer cet argent, nous irons avec vous. Ensuite, si vous trouvez que nous vous avons donné une fausse alarme, nous n'aurons rien à demander de plus ; mais, si vous êtes convaincu par des faits que nous avons sauvé votre vie et votre bâtiment, nous nous en rapporterons à votre générosité pour notre récompense. »

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Je consentis à la proposition, et j'allai sur-le-champ à bord, suivi des deux hommes. Dès que nous fûmes sous le navire, mon associé vint sur le pont, et me cria d'un air joyeux : « Victoire ! victoire ! nous avons bouché la voie. — Est-il vrai? dis-je ; alors rendons grâces à Dieu, et levons l'ancre tout de suite. — Comment ! dit-il ; que signifie cela? — Point de question, lui dis-je ; mais que tout le monde se mette à la manœuvre, et partons sans perdre une minute. » Il parut surpris ; néanmoins il manda le capitaine, lui ordonna de lever l'ancre, et, bien que le reflux ne fût pas encore fini, un petit vent de terre nous permit de prendre le large. Je fis venir alors mon associé dans la cabine, et lui contai l'histoire ; après quoi nous appelâmes le3 deux hommes, qui nous donnèrent les détails que nous ignorions. Avant la fin de ce récit un peu long, un matelot parut à la porte de la cabine, et nous annonça de la part du capitaine que nous étions chassés. — « Et par qui? demandai-je. — Par cinq grandes chaloupes bien montées. — C'est bien, dis-je, il paraît qu'il y a quelque chose de vrai dans tout cela. » Ensuite je rassemblai nos hommes. Je leur dis qu'il y avait un dessein formé pour nous saisir comme des pirates, et leur demandai s'ils étaient décidés à combattre pour nous et pour eux-mêmes. Ils répondirent d'une voix unanime qu'ils vivraient et mourraient avec nous. Je priai alors le capitaine de me donner son avis sur les meilleurs moyens de défense que nous pouvions employer. Il répondit qu'il fallait d'abord tenir l'ennemi à distance en tirant nos pièces de longue portée, et en le recevant avec nos fusils dans le cas où il approcherait ; ensuite, si cela ne suffisait .pas pour le tenir en respect, nous n'aurions rien de mieux à faire que de nous mettre à couvert dans nos quartiers, parce que les chaloupes n'auraient peut-être pas les matériaux nécessaires pour briser nos planches et pénétrer jusqu'à nous.

Le canonnier reçut l'ordre de placer deux canons de manière à protéger notre pont sur l'avant et sur l'arrière, et de les charger de balles de fusil et de toutes les vieilles ferrailles qu'on trouverait. Ainsi nous nous préparâmes au combat, tout en avançant au large, le vent étant assez bon ; mais déjà nous apercevions au loin les chaloupes, qui nous suivaient aussi vite qu'elles pouvaient.

Deux de ces barques, qu'avec nos lunettes nous reconnûmes pour anglaises, avaient dépassé les autres de près de deux lieues et gagnaient sur nous de telle manière, que nous pouvions être sûrs qu'elles nous atteindraient bientôt. Nous tirâmes un coup de canon à poudre, afin de leur montrer qu'elles pouvaient sans crainte arriver, et nous déployâmes pavillon de trêve, comme pour demander un pourparler ; mais elles avancèrent sans répondre jusqu'à la portée de nos pièces.

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Nous retirâmes notre drapeau blanc, auquel on n'avait pas répondu : il fut remplacé par un drapeau rouge, et l'on tira un coup de canon chargé à balles. Nonobstant cela, ils vinrent assez près pour que nous pussions leur parler avec le porte-voix : alors nous les hélâmes et leur dîmes que, s'ils refusaient de s'éloigner, ce serait à leurs risques et périls. ,

Tout fut inutile : les deux chaloupes tâchèrent de se placer sous notre poupe, de manière à nous aborder par le tillac ; et, les voyant résolues à nous attaquer, comptant sur les forces qui les suivaient, jg

fis tourner le bâtiment pour leur présenter le flanc, et nous tirâmes cinq coups de canon à la fois ; l'un d'eux avait été pointé si juste qu'il emporta la poupe de la chaloupe la moins avancée, et son équipage fut obligé de carguer toutes les voiles et de courir vers la proue, afin de ne point couler à fond. Elle restait donc en panne en assez mauvais état ; nous dirigeâmes alors nos coups sur la première chaloupe. Pendant ce temps-là une des trois chaloupes qui suivaient précéda les deux autres et courut au secours de celle que nous avions désemparée ; et nous vîmes les hommes passer de celle-ci dans la nouvelle

venue. Nous hélâmes encore la première chaloupe, et nous proposâmes une trêve, en leur demandant ce qu'ils nous voulaient ; mais, au lieu de répondre, ils nous serrèrent de plus près. Alors notre canonnier, homme très habile, pointa ses deux canons de chasse, et fit feu ; mais le coup manqua, et les gens de la chaloupe poussèrend des cris de joie, agitèrent leurs chapeaux et continuèrent d'avancer. Le canonnier, ayant rechargé lestement, tira une seconde fois, et si le coup manqua la barque, il tomba au milieu des hommes, et nous pûmes voir qu'il avait fait de grands ravages. Nous ne nous amusâmes pas à cet examen ; mais, virant de bord, nous fîmes jouer contre eux trois autres canons, et la chaloupe fut presque abîmée : le timon et un morceau de la poupe avaient été emportés, et les hommes se hâtèrent de plier les voiles et de se retirer en grand désordre. Pour les achever, le canonnier fit tirer sur eux deux pièces ; nous ne pûmes voir où les coups portèrent, mais la barque enfonça, et quelques hommes étaient déjà dans l'eau, quand j'envoyai notre pinasse avec ordre de sauver, s'il était possible, quelques-uns de ces gens, et de les amener à bord avant que les autres chaloupes fussent arrivées. Cet ordre fut exécuté, et l'on nous ramena trois hommes, dont l'un était si près d'être noyé, qu'il fut très longtemps sans reprendre connaissance. Aussitôt qu'ils furent embarqués, nous fîmes force de voiles pour gagner la haute mer, et nous vîmes que les dernières chaloupes, lorsqu'elles eurent joint les premières, avaient renoncé à leur poursuite.

Étant ainsi délivré d'un danger qui me semblait, sans que je pusse m'en rendre compte, plus grand que nous ne l'avions jugé d'abord, je crus devoir changer de route et ne laisser connaître à personne de l'équipage où nous allions.(Nous courûmes à l'E. et tout à fait hors de la voie des navires européens allant en Chine ou en d'autres pays où trafiquent les nations de l'Europe. *

Quand nous fûmes en pleine mer, nous interrogeâmes de nouveau les deux marins qui nous avaient avertis si à propos, et le Hollandais nous mit à l'instant dans le secret, en nous disant que l'homme auquel nous avions acheté notre bâtiment l'avait volé. Il nous conta comment le capitaine de ce navire (il nous dit son nom, que j'ai oublié) avait été tué avec trois de ses gens par les naturels, sur la côte de Malacca, et comment lui (le Hollandais) et quatre de ses camarades, ayant été abandonnés par les déserteurs, avaient erré longtemps dans les bois ; et enfin il s'était sauvé lui seul, presque par miracle, en gagnant à la nage un vaisseau hollandais qui revenait de la Chine et qui se tenait près de la côte, parce qu'il avait envoyé sa chaloupe faire de l'eau.

Alors le matelot alla à Batavia, où deux de ses anciens camarades

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arrivèrent ; ils avaient abandonné les autres en chemin et ils lui contèrent que l'homme qui avait volé le navire l'avait vendu au Bengale à des pirates, qui s'en servaient pour faire la course et avaient déjà pris un bâtiment anglais et deux hollandais richement chargés. Cette dernière partie du récit nous concernait directement, bien que nous en connussions la fausseté : toutefois, comme le dit fort bien mon associé, si nous avions été pris, une présomption aussi grave s'élevant contre nous, il nous eût été impossible de nous disculper ou d'espérer la moindre clémence, d'autant plus que nos accusateurs eussent été nos juges et auraient suivi à notre égard les impulsions d'une colère aveugle. Son avis était donc de retourner droit au Bengale sans toucher aucun port, étant sûrs de pouvoir, une fois arrivé à, prouver de quelle manière et à quel dessein nous avions acheté le bâtiment. De toutes façons, si nous étions obligés de comparaître devant la justice, c'eût été du moins une justice régulière, et nous n'aurions pas été pendus avant d'être jugés.

Je pensai comme mon associé au premier moment ; mais, après de sérieuses réflexions, je lui dis qu'il me semblait hasardeux de retourner au Bengale, parce que nous nous trouvions du mauvais côté du détroit de Malacca, et que, si l'alarme était donnée contre nous, il était probable que nous risquerions de tomber soit dans les mains des Hollandais à Batavia, soit ailleurs dans celles des Anglais, et en ce cas, étant pris en fuite, nous nous serions condamnés nous-mêmes, et il ne faudrait pas d'autre preuve pour nous perdre. Le matelot anglais, consulté là-dessus, fut de mon avis. Ce danger effraya un peu mon associé et tout l'équipage, et nous résolûmes d'aller sur la côte de Tunquin et de continuer jusqu'à celle de Chine, et, tout en suivant nos premières intentions de commerce, nous aurions trouvé moyen de nous défaire du navire et de revenir sur des bâtiments du pays, tels que nous pourrions les avoir. Cela fut approuvé comme le parti le plus sûr : en conséquence, nous gouvernâmes N.-N.-E., en nous tenant à e«nviron cinquante lieues de la voie ordinaire à l'E. Cependant cette marche donna lieu à quelques inconvénients ; d'abord les vents, quand nous arrivâmes à cette distance de la côte, semblèrent fixés contre nous, soufflant presque de l'E.etdel'E.-N.-E., direction de ce qu'on appelle les moussons. Notre voyage fut donc plus long que nous ne le pensions, et nous étions fort à court de vivres : ce qui était pire, nous pouvions craindre que les bâtiments anglais et hollandais, dont les chaloupes nous avaient pourchassés, ne nous eussent précédés en ces parages, ou bien n'eussent donné notre signalement à d'autres vaisseaux destinés pour la Chine.

J'avoue que j'étais extrêmement inquiet, et je regardais le danger

auquel je venais d'échapper, dans l'attaque des chaloupes, comme le plus grand de tous ceux qui m'avaient assailli dans ma vie. En effet, quels qu'eussent été mes malheurs à diverses époques, jamais je n'avais été poursuivi comme voleur ; on n'avait jamais pu m'accuser d'aucune action malhonnête, illicite, encore moins d'un vol. J'avais été mon seul ennemi ; en d'autres termes, je n'avais été l'ennemi de personne, excepté de moi-même ; mais maintenant je me voyais jeté dans la situation la plus désastreuse. J'étais parfaitement innocent, et je ne pouvais le prouver : si j'avais été pris, j'aurais été sous le coup d'une accusation du genre le plus dégradant. J'avais donc le plus grand intérêt à me sauver ; mais je ne savais de quel côté me diriger. Mon associé, me voyant découragé, chercha à me consoler, bien qu'il eût été d'abord plus accablé que moi. Il me décrivit les différents ports de cette côte ; me dit que nous pouvions aller sur les côtes de la Cochinchine ou dans la baie de Tunquin, ensuite à Macao, ville possédée autrefois par les Portugais, et dans laquelle résident encore beaucoup d'Européens, parce que les missionnaires catholiques s'arrêtent ordinairement dans ce port, en allant en Chine et à leur retour de cet empire.

Nous nous décidâmes donc à gagner Macao, et, après une course longue, irrégulière et fâcheuse à cause de la disette de vivres, nous arrivâmes en vue de la côte, de très grand matin. En songeant à notre position dangereuse, nous jugeâmes prudent d'aller mouiller dans une petite rivière, assez profonde cependant pour notre bâtiment, et nous voulions ensuite, soit par terre, soit avec la chaloupe, nous rendre au port et savoir quels vaisseaux se trouvaient dans ces parages. Cette mesure nous sauva ; car, bien que nous n'eussions vu aucun vaisseau européen dans la baie de Tunquin, le lendemain matin deux vaisseaux hollandais y arrivèrent, et un troisième qui ne portait aucun pavillon, mais que nous eûmes lieu de croire hollandais, passa à deux lieues de la baie, faisant route vers la Chine. L'après-midi, deux vaisseaux anglais se montrèrent suivant la même direction : ainsi nous étions entourés d'ennemis de tous côtés. Le pays était sauvage, les habitants, voleurs de profession ; et, bien que nous eussions peu d'affaires avec eux, à Texception des échanges nécessaires pour obtenir quelques provisions, nous eûmes bien de la peine à échapper à des insultes de tous genres. Nous étions dans une rivière à quelques lieues de l'extrémité N.-E. de la pointe de terre qui forme la baie de Tunquin, et c'est en la côtoyant avec notre chaloupe que nous découvrîmes les vaisseaux qui pouvaient nous menacer. La peuplade au milieu de laquelle nous nous trouvions était la plus barbare de toutes celles de la côte, et n'avait aucun commerce avec les autres, vivank

de poissons, d'huiles et d'autres substances grossières. Entre autres coutumes abominables, ces gens ont celle de regarder tous ceux qui font naufrage sur leurs côtes comme leurs prisonniers, et nous eûmes bientôt l'occasion de voir un trait de leur hospitalité.

J'ai dit que notre bâtiment avait une voie d'eau, et qu'on n'avait pu la trouver qu'au moment même où nous allions être pris dans la baie de Siam : cependant, comme nous ne trouvions pas suffisamment solide la réparation faite à la hâte, nous voulûmes profiter de notre séjour dans ce lieu reculé pour décharger le navire, des choses les plus lourdes, débarrasser la cale et trouver toutes les fissures. Dans cette vue, nous allégeâmes le bâtiment en descendant à terre nos canons, afin de pouvoir le mettre à sec sur le côté ; mais une seconde réflexion nous empêcha d'exécuter ce projet, pour lequel, d'ailleurs, nous n'avions aucune place convenable.

Les habitants, qui n'avaient jamais vu rien de pareil, vinrent en foule pour nous regarder ; voyant le bâtiment penché et presque échoué, et n'apercevant pas les matelots qui étaient, les uns dans les chaloupes, les autres occupés à réparer sur des échafauds la quille du vaisseau, ils imaginèrent qu'ils avaient chaviré ; et, dans cette supposition, ils vinrent en masse deux à trois heures après, dans une douzaine de barques contenant chacune huit à dix hommes, probablement pour nous piller. S'ils nous avaient trouvés là, sans doute ilsnous auraient conduits comme esclaves à leur roi ou chef ; nous ne savions quel nom ils lui donnaient.

Quand ils firent le tour du vaisseau, ils nous découvrirent tous travaillant sur le flanc et sur la quille du bâtiment, lavant, grattant, bouchant les trous, comme tout homme de mer sait le faire.

Ils restèrent un moment arrêtés à nous regarder, et nous ne fûmes pas moins surpris de les voir, ne pouvant deviner leur dessein. Cependant quelques-uns de nous allèrent chercher à bord des armes et des munitions, pour que les travailleurs eussent le moyen de se défendre s'il y avait lieu. La précaution ne fut pas inutile ; car, après qu'ils eurent tenu conseil pendant une heure, il paraît qu'ils s'accordèrent à regarder notre vaisseau comme naufragé sur leur côte. Ils pensaient que nous tâchions de le relever ou bien de nous sauver dans nos chaloupes, et, lorsqu'ils virent descendre les armes pour les hommes qui les montaient, ils imaginèrent que c'étaient des effets que nous désirions tirer du naufrage. Alors ils ne doutèrent plus de leurs droits sur nous et s'avancèrent en ordre de bataille.

Nos gens, voyant les ennemis en si grand nombre, furent un peu effrayés, n'étant pas en bonne posture pour combattre, et ils nous demandèrent ce qu'ils devaient faire. A l'instant je commandai aux

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hommes qui travaillaient sur des échafauds de les laisser glisser dans la mer et de remonter le long du bord, et je dis à ceux des chaloupes de faire le tour et de rentrer sur le bâtiment : pendant ce temps-là, ceux qui restaient à bord employèrent toutes leurs forces pour remettre le navire sur sa quille. Mais ces mouvements de part et d'autre ne purent être exécutés avant que les Cochinchinois eussent abordé notre pinasse et commencé à saisir les hommes qui la montaient. Le premier sur lequel ils mirent la main était un matelot anglais, homme robuste et déterminé, qui jeta son fusil au fond de la barque, très

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follement à ce que je croyais ; mais il savait son affaire mieux que moi. Il empoigna le païen, le traîna par force de sa barque dans la nôtre, et, le tenant par les oreilles, lui frappa la tête contre le bord de la chaloupe si vigoureusement, qu'il mourut entre ses mains. Un Hollandais prit alors le fusil de l'Anglais, et avec la crosse il assomma cinq des assaillants. Cependant tout cela n'était rien, quand il fallait résister à trente ou quarante hommes qui, ne connaissant point le danger qu'ils couraient, commençaient à se jeter sur la pinasse défendue par cinq hommes. Heureusement l'incident suivant, incident en lui-même risible, donna la victoire à nos gens.

Notre charpentier s'était préparé à calfater l'extérieur du navire et

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à unir les sutures dans les endroits où il avait bouché des trous. Il avait pour cela fait bouillir deux chaudières, l'une de poix, l'autre de résine, et venait de les faire descendre dans le bateau avec du suif, de l'huile et autres matières à cet usage. L'aide du charpentier tenait une grande cuiller en fer, qui lui servait à faire passer aux travailleurs la poix ou la résine toute chaude. Deux Cochinchinois entrèrent dans notre barque précisément à la place où cet homme se trouvait ; il les salua sur-le-champ avec une cuillerée de sa sauce, toute bouillante. Brûlés au vif, car ils étaient demi-nus, ils sautèrent dans la mer en hurlant comme des taureaux. Le charpentier, voyant cela, cria : « Bien, très bien, Jack, doublez la dose » ; et, descendant lui-même, il prit un des torchons, le plongea dans la poix bouillante, et lui et son garçon aspergèrent si abondamment les ennemis, que sur trois canots il n'y eut pas un seul homme qui ne fût échaudé de la plus horrible façon ; et ils faisaient des cris et un vacarme tels, que je n'entendis jamais rien de semblable. Une chose digne de remarque, c'est que le cri est commun à tous les hommes, comme expression de la douleur, mais que, pour chaque peuple, le cri diffère, de même que le langage. Je ne puis comparer le cri de ces hommes qu'aux hurlements des loups que j'avais entendus, comme je l'ai conté, dans une forêt sur la lisière du Languedoc.

Jamais victoire ne me fut plus agréable en toute ma vie, non seulement comme parfaitement inespérée, mais encore en raison de l'imminent danger dont elle nous tirait, et cela sans effusion de sang, à l'exception de l'homme que notre matelot avait tué de ses mains, ce qui m'affligea beaucoup. La pensée d'exterminer tant de misérables sauvages me faisait horreur, bien que ce fût à mon corps défendant, sachant qu'ils ne croyaient pas mal faire. Je trouvais triste d'être ainsi obligé de détruire nos semblables pour notre propre conservation. Je pense toujours de même, et je souffrirais beaucoup de choses avant de me résoudre à ôterla vieà l'homme le plus méchant et qui m'aurait fait les plus grandes injures. Tout homme réfléchi et qui connaît la valeur de la vie partagera, je crois, mon opinion.

Pour revenir à mon histoire, mon associé et moi nous fîmes remettre le bâtiment en état de marcher, nous replaçâmes les canons, et le canonnier me pria d'ordonner à notre chaloupe de se mettre hors du chemin, parce qu'il voulait tirer sur les ennemis. Je lui défendis de le faire, le charpentier étant suffisant pour faire la besogne sans lui, pourvu qu'on lui envoyât un supplément de poix ; et notre cuisinier se chargea de ce soin. Il ne fallut rien de plus ; terrifiés de ce qu'ils avaient reçu à leur première attaque, les Cochinchinois ne se soucièrent point de revenir, et les plus éloignés, nous voyant à flot, aban-

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donnèrent leur projet. «Ainsi nous fûmes délivrés de cette guerre burlesque, et, comme nous nous étions procuré un peu de riz et quelques racines, nous ne voulûmes pas rester là plus longtemps et nous nous décidâmes à aller en avant à tout hasard ; autrement nous étions sûrs d'avoir, le lendemain, sur les bras plus de coquins que nos chaudières de poix ne pouvaient en échauder. Le même soir nous embarquâmes tous nos effets, et le lendemain matin nous étions prêts à mettre à la voile. Pendant nos préparatifs nous restâmes mouillés à quelque distance de la côte, en bonne position, soit pour combattre, soit pour prendre le large. Enfin, notre bâtiment étant complètement réparé, et nos arrangements terminés, nous mîmes à la voile. Nous aurions voulu aller dans la baie de Tunquin, pour prendre des informations sur le vaisseau hollandais ; mais nous n'osâmes pas y entrer plusieurs vaisseaux y étant arrivés peu de temps auparavant. Nous continuâmes donc notre course au N.-E., vers l'île Formose, craignant d'être vus par un bâtiment anglais ou hollandais, autant qu'un de ceux-ci aurait craint d'être aperçu, dans la Méditerranée, par un corsaire algérien.

Une fois en pleine mer, nous suivîmes au N.-E. la direction de Manille ou des Philippines, afin d'éviter les vaisseaux européens ; ensuite nous gouvernâmes au N. jusqu'au 22® d. 30 m. de latitude, ce qui nous conduisit à l'île Foiwnose, où nous jetâmes l'ancre pour renouveler notre eau et nos provisions. Les naturels du pays, qui sont extrêmement traitables et civils, nous apportèrent tout ce que nous demandâmes, et furent parfaitement probes et ponctuels dans toutes leurs transactions avec nous. Nous n'avions rien trouvé de pareil chez les autres peuples, et cela tenait peut-être à quelques restes du christianisme autrefois apporté en cette île par un missionnaire protestant hollandais. C'est une preuve de ce que j'ai souvent observé, savoir que la religion chrétienne civilise toujours les peuples et réforme leurs mœurs, quels que soient ses effets par rapport à leur salut.

De là nous fîmes voile au N., en vue des côtes de la Chine, nous tenant toujours à certaine distance, jusqu'à ce que nous eussions dépassé les ports fréquentés par les Européens, ne voulant pas tomber entre leurs mains, surtout en ce pays, où, dans nos circonstances, nous n'aurions eu aucun espoir.

Quand nous fûmes au 30® d., nous résolûmes d'entrer dans le premier port commerçant qui se présenterait ; et, tandis que nous gouvernions vers la côte, une barque vint à nous de deux lieues, amenant un vieux pilote portugais ; celui-ci, nous ayant reconnus pour Européens, venait nous offrir ses services, que nous acceptâmes volontiers.

Il monta sur notre bord, et, sans nous demander où nous voulions aller, il renvoya la barque qui l'avait amené.

J'étais si sûr de pouvoir nous faire conduire où il nous plairait par ce vieillard, que je lui parlai de nous mener au golfe de Nankin, la partie la plus septentrionale des côtes de la Chine. Il répondit qu'il connaissait bien le golfe de Nankin ; mais il nous demanda en souriant ce que nous voulions y faire. Je lui dis que nous voulions y vendre nos marchandises et acheter des porcelaines, des percales, des soieries, etc., et que nous retournerions par le même chemin. Il nous dit que nous aurions dû aller plutôt à Macao, parce que nous y aurions vendu notre opium très avantageusement, et que nous y aurions trouvé autant de produits chinois qu'à Nankin.

Ne pouvant détourner le vieillard de cette idée, à laquelle il s'obstinait, car il était opiniâtre et présomptueux, nous lui dîmes enfin que nous voyagions autant pour notre plaisir que pour le commerce, et que nous désirions voir la grande ville de Pékin et la fameuse cour du roi de la Chine. « Eh bien, dit-il, vous devez aller à Ningpo, et par le fleuve qui se jette dans la mer à cette place, vous gagnerez bientôt le grand canal. Ce canal est un courant navigable qui traverse le centre de ce vaste empire, croise toutes ses rivières, passe quelques montagnes assez hautes par le moyen d'écluses, et aboutit à la ville de Pékin, après un cours de deux cent soixante et dix lieues,

— C'est fort bien, dis-je, seigneur Portugais, mais ce n'est pas notre affaire pour le moment. La grande question est de savoir si vous pouvez nous conduire à Nankin ; de là nous irons ensuite à Pékin. » Il répondit qu'il le pouvait très certainement, et qu'un gros vaisseau hollandais avait pris ce chemin, il y avait peu de temps. Cela me donna une petite alerte ; car un vaisseau hollandais était devenu pour nous un épouvantail, et nous aurions mieux aimé rencontrer le diable, pourvu qu'il ne prît pas une figure trop effrayante. Nous savions qu'un vaisseau hollandais pouvait nous perdre ; nous n'étions pas en état de le combattre. Le vieillard remarqua mon trouble quand il avait parlé du vaisseau hollandais, et il me dit : « Monsieur, n'ayez aucune crainte de ce bâtiment. Je suppose que la Hollande est en guerre avec votre pays?

— Je ne le crains point, lui dis-je ; mais on ne sait quelles licences les hommes peuvent se donner quand ils sont hors de portée des lois de leur pays. — Eh quoi ! reprit-il, vous n'êtes pas des pirates : que pouvez-vous donc craindre? ils n'auront rien à dire à de paisibles marchand^?. »

Si tout mon sang ne se porta pas à mon visage à ces mots, il en fut sans doute empêché par le resserrement de quelques-uns des vaisseaux

destinés par la nature à le faire circuler. Je me sentis dans la plus grande confusion, et le bonhomme s'en aperçut aisément. \ « Monsieur, dit-il, mes discours paraissent jeter quelque désordre dans vos idées ; mais veuillez croire que je suis à votre service pour vous conduire où il vous plaira d'aller. — Senhor, lui dis-je, il est vrai que je suis un peu incertain dans mes résolutions pour le moment, et ce que vous avez dit sur les pirates a redoublé mon incertitude. J'espère qu'il n'y a point de pirates dans ces mers, car nous serions bien peu en état de leur résister : vous voyez que nous sommes en

très petit nombre. — Oh ! monsieur, dit-il, soyez sans inquiétude : depuis quinze ans on n'a point vu de pirates dans ces mers, excepté un seul qui s'est montré, à ce que j'ai entendu dire, dans la baie de Siam, il y a environ un mois ; mais vous pouvez être assuré qu'il aura été vers le S., et ce n'était pas un navire de grande force ni construit pour faire la course. C'était un bâtiment volé par des coquins de matelots, après que le capitaine et quelques-uns des siens eurent été assassinés par les Malais, à Sumatra ou près de là. — Comment I dis-je, feignant d'ignorer tout cela, ils ont tué leur capitaine? —

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Non ; je ne dis pas cela, reprit-il ; mais, comme ils ont emmené le bâtiment, on croit généralement qu'ils ont livré le capitaine aux Malais, qui l'ont tué peut-être par leur ordre. — Alors, dis-je, ils méritent la mort comme s'ils avaient commis eux-mêmes le meurtre.

— Sans doute, répliqua le pilote, et ils seront certainement pendus s'ils rencontrent un vaisseau anglais ou hollandais ; car tous les commandants sont convenus de ne pas faire grâce à ces coquins s'ils tombent dans leurs mains. — Mais le pirate est sorti de ces mers, dites-vous ; alors comment ces bâtiments pourront-ils le rencontrer?

— Ils ne l'espèrent guère non plus ; cependant il était, comme je vous l'ai dit, dans la baie de Siam, dans la rivière de Cambodia, et là il fut découvert par des matelots hollandais qui avaient fait partie de son équipage et avaient été abandonnés à terre lors de la désertion des autres ; et plusieurs bâtiments anglais et hollandais se trouvant dans la rivière, ils furent sur le point de prendre le corsaire. Mais les premières chaloupes qui l'attaquèrent n'ayant pas été soutenues, il les mit hors de combat et prit le large avant l'arrivée des autres. Cependant on a la description exacte de ce bâtiment, il sera reconnu partout, et partout le capitaine et ses hommes seront pendus sans miséricorde à la grande vergue. — Sans les entendre, dis-je, on les exécuterait d'abord et on les jugerait ensuite? — Eh ! monsieur, dit le vieux pilote, avec des gens pareils on n'a pas besoin de plus de formalités : qu'on les attache dos à dos et qu'on leur donne un plongeon, c'est tout ce qu'ils méritent. »

Je savais que ce vieillard était en mon pouvoir et n'avait pas le moyen de nous faire du mal ; je lui répliquai donc brusquement : « C'est justement pour cela, monsieur, que je veux que vous nous conduisiez à Nankin et non pas à Macao, ni dans un autre port de ces contrées fréquentées par les Anglais et les Hollandais. Sachez, Senhor, que les capitaines des bâtiments anglais et hollandais desquels vous parlez sont d'insolents et présomptueux personnages, qui ne connaissent ni les lois de la justice humaine, ni celles que dictent la nature et Dieu ; mais qui, dans l'orgueil de leur autorité, dont ils comprennent mal les devoirs, deviendraient des meurtriers euxmêmes, croyant punir des voleurs, insulteraient des hommes faussement accusés, les condamneraient sans examen, et rendraient peutêtre ensuite un compte sévère de leur conduite et apprendraient à leurs dépens qu'aucun homme ne doit être traité comme un criminel, si l'on n'a pas des preuves évidentes que le crime a été commis par l'homme accusé.

Je lui contai alors toute notre histoire, la folle attaque des chaloupes, la manière dont le bâtiment avait été acheté par nous, le

service que le Hollandais nous avait rendu ; j'ajoutai que le massacre du patron par les Malais et la désertion des matelots avec le bâtiment étaient probablement des faits réels ; mais que tout le reste était supposé, par exemple, l'assertion que ces matelots étaient devenus pirates. « Avant de nous attaquer, comme on l'avait fait, par surprise, il aurait fallu, dis-je, s'assurer de la vérité ; et le sang de ceux que nous fûmes obligés de tuer pour notre défense doit retomber sur ceux qui ont pris si légèrement une mesure si grave. »

Le vieillard, étonné au dernier point de cette relation, dit que nous avions eu grande raison de nous diriger au N., et que, si nous voulions suivre son avis, nous vendrions notre vaisseau en Chine, ce qui serait facile, et en ferions construire un autre dans le pays. « S'il ne vaut pas tout à fait le vôtre, dit-il, cependant il vous conduira fort bien au Bengale ou ailleurs. — Je suivrai votre avis, lui dis-je, dès que j'arriverai dans un port où je pourrai trouver un bâtiment à mon goût et un acheteur pour celui-ci. — Vous ne manquerez pas, me dit-il, de chalands à Nankin, et une jonque chinoise vous ramènera fort bien au Bengale ; je me charge de vous monter celle-ci et de vous faire vendre le bâtiment. — Mais, lui dis-je, si je suis vos conseils, le signa-

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lement du bâtiment étant si bien donné, ne placerai-je pas des gens innocents dans la plus funeste situation en les exposant à être mis à mort de sang-froid, puisqu'on est résolu à exécuter sans forme de procès ceux qu'on trouvera sur le vaisseau? — Il y a un moyen de prévenir ces incidents, dit le vieillard : je connais tous les capitaines dont vous avez parlé ; je les verrai à leur passage et leur ferai connaître combien ils se sont trompés, les gens qui ont volé le bâtiment ne s'étant point faits pirates, et ceux qu'ils ont poursuivis l'ayant acheté fort innocemment. Je suis sûr qu'ils me croiront et qu'ils seront plus circonspects à l'avenir. »

Pendant notre conversation, nous avancions toujours dans la direction de Nankin ; et, treize jours après, nous mouillâmes à la pointe S.-O. du golfe de Nankin ; là, j'appris par hasard que deux vaisseaux hollandais m'avaient précédé, et que je tomberais certainement dans leurs mains. Je consultai mon associé sur ce nouvel incident ; il était aussi embarrassé que moi, et aurait voulu pour tout au monde être bien loin de là. Je n'étais pas aussi inquiet, et je demandai au vieux pilote s'il n'y avait pas quelque petite rade ou baie dans laquelle je pourrais faire mon affaire avec les Chinois sans être découvert par nos ennemis. « A quarante-deux lieues d'ici, on trouve, me dit-il, un petit port nommé Quinchang, où les Pères de la Mission débarquent en se rendant de Macao en Chine, pour répandre la religion chrétienne en ce pays. Jamais les bâtiments de commerce ne viennent dans ce port ; mais il faut réfléchir à ce que vous ferez quend vous serez là. Ce n'est pas une place commerçante ; seulement, à certaines époques, il y a une sorte de foire, et les négociants du Japon y viennent pour acheter des marchandises chinoises. »

Nous convînmes tous d'aller à ce port, auquel peut-être j'ai donné un nom qui n'est pas le sien ; la note sur laquelle je l'avais inscrit avec celui d'autres lieux se trouvait sur des tablettes qui furent détruites par l'eau dans une occasion dont je parlerai plus tard. Cependant je me rappelle que les marchands japonais et chinois avec lesquels nous eûmes des affaires prononçaient le nom autrement que le pilote portugais, et appelaient la place Quinchang, comme je l'ai dit. Nous levâmes l'ancre dès le lendemain, notre résolution d'aller dans ce port étant unanime. Nous ne touchâmes terre que deux fois pour avoir de l'eau, et dans ces deux occasions les naturels furent civils envers nous, et nous apportèrent toutes sortes de provisions, telles que du riz, des racines, du thé, des oiseaux de mer ; mais ils ne donnaient rien sans argent.

Nous fûmes cinq jours à gagner ce petit port, à cause des vents contraires, et nous nous trouvâmes bien heureux d'y arriver. Quant à

moi, je remerciai le Ciel avec une grande joie en posant le pied sur le rivage, et mon associé et moi nous prîmes la résolution de disposer de nous-mêmes et de nos effets d'une manière quelconque, plutôt que de remonter sur ce malencontreux bâtiment. Je puis dire, d'après ma propre expérience, que, de toutes les positions de la vie, la plus complètement misérable est celle que trouble une crainte perpétuelle» L'Écriture le dit : « La crainte est en elle-même un danger. C'est une vie de mort, et l'esprit en est tellement abattu, qu'il devientincapable de se relever. » Cette émotion de crainte eut son effet accoutumé sur notre imagination, en nous représentant les commandants des bâtiments anglais et hollandais comme des hommes incapablesd'entendre raison et de distinguer entre d'honnêtes gens et des coquins, entre une histoire forgée et une déclaration véridique de notre voyage et de nos intentions. Nous avions en effet mille moyens deconvaincredes créatures raisonnables que nous n'étions pas des pirates. D'abord, les marchandises que nous avions à bord, la direction que nous suivions, et la confiance avec laquelle nous étions entrés dans tel ou tel port ; ensuite la faiblesse de notre équipage et la petite quantité de munitions que nous avions, ainsi que nos provisions bornées, tout cela aurait pu prouver aux gens les plus prévenusquenousn'étionspasdespirates. L'opium et les autres articles de la cargaison établissaient que le bâtiment avait été au Bengale. Les Hollandais, qui avaient, disait-on, les noms de tous les hommes du vaisseau, auraient vu facilement que notre équipage était un mélange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens, parmi lesquels se trouvaient seulement deux Hollandais. Ces circonstances et d'autres auraient démontré évidemment à tout capitaine dans les mains duquel nous serions tombés, que nous n'étions point ce qu'on imaginait. Mais la peur, cette passion aveugle et inutile, nous entraîna dans un autre sens et remplit notre esprit d'images terribles, d'événements qui ne devaient peut-être jamais arriver. Nous supposâmes, et chacun nous l'avait dit, que les hommes des vaisseaux anglais et hollandais, mais surtout les derniers, étaient si furieux contre nous qui avions battu leurs chaloupes et leur avions échappé, qu'ils ne s'amuseraient pas à examiner si nous étions pirates ou non, et nous feraient exécuter sans écouter notre défense. Nous pensions qu'il y avait tant d'apparences contre nous, qu'elles suffiraient pour justifier notre condamnation : le bâtiment était bien le même et connu des matelots qui servaient sur les vaisseaux qui nous pourchassaient. Quand nous avions appris dans la rivière de Cambodia qu'on voulait nous visiter, nous nous étions sauvés après avoir tiré sur les chaloupes : ils devaient donc nous croire pirates aussi franchement que nous étions sûrs de ne pas l'être ; et, à leur place, nous ne nous

serions pas fait scrupule de dépêcher des gens pris en pareilles circonstances.

Quoi qu'il en soit, telles étaient nos craintes, et mon associé et moi nous passâmes peu de nuits, depuis cette alarme, sans rêver de potences, de combats, sans nous voir pris ou massacrant nos assaillants, tués ou tuant les autres. Une fois, j'étais dans une telle fureur en rêvant qu'un Hollandais nous avait abordés et que j'assommais les matelots à mesure qu'ils arrivaient, que je frappai de mes deux poings contre la cabine avec une grande force et que je me fis des écorchures

et des contusions ; la douleur me réveilla. J'avais une autre appréhension : si nous tombions dans les mains des Hollandais, ils pouvaient nous soumettre à des tortures. L'affaire d'Amboyne me revenait à l'esprit ; je me rappelais comment les Hollandais avaient traité nos compatriotes, et je craignais que quelqu'un de nos gens n'avouât, pressé par la douleur, tout ce qu'on aurait voulu lui faire avouer, et ne donnât lieu à nous faire condamner légalement comme pirates. Le désir de s'emparer de notre cargaison, qui valait en tout quatre à cinq mille guinées, pouvait donner la tentation d'employer de tels moyens. Ces idées nous avaient tourmentés nuit et jour, mon associé et moi, et dès lors nous pensions que les capitaines de navire n'avaient pas

le pouvoir d'agir ainsi, et que, si nous nous étions rendus comme leurs prisonniers et qu'ils nous eussent mis à mort ou à la torture, ils auraient eu à répondre de nous dans leur pays. Du reste, c'eût été assez indifférent pour nous, et leur punition ne nous aurait pas rendus à la vie.

Je ne puis m'empêcher de noter ici les réflexions qui me vinrent alors sur les circonstances si diverses de mon existence. Après avoir passé quarante ans à lutter contre des difficultés infinies et être enfin arrivé à ce port auquel tendent tous les hommes, le repos et l'aisance, je trouvais bien dures ces nouvelles calamités dans lesquelles j'étais tombé volontairement ; surtout je ne pouvais supporter la pensée de me voir en danger d'être pendu dans ma vieillesse, pour le crime le plus éloigné de mon caractère, tandis que j'avais échappé à tant de périls imminents. A la suite de ces réflexions, des idées religieuses survenaient, et je considérais que je devais me soumettre à ce qui m'arrivait, comme à une volonté irrésistible de la Providence ; car, si j'étais innocent devant les hommes, j'étais loin de l'être devant mon Créateur ; et, quand je songeais à toutes les fautes pour lesquelles ce châtiment eût été mérité, je me résignais à le recevoir humblement, de même que j'aurais tâché de me résigner à un naufrage ou à toute autre punition qu'il aurait plu au Ciel de m'infliger.

A son tour, le courage humain voulait parfois reprendre son rôle, et je formais alors les plus énergiques résolutions. Je ne dois pas, me disais-je, me laisser prendre pour être maltraité par une bande de misérables sans pitié et froidement barbares ; il aurait mieux valu tomber dans les mains des sauvages, qui m'auraient dévoré sans m'infliger des tortures. J'avais toujours résolu, parmi les sauvages, de mourir en combattant jusqu'au dernier souffle, et pourquoi n'en ferais-je pas autant maintenant, ayant de plus justes motifs d'éviter d'être saisi vivant? car les Indiens ne mangent les hommes qu'après les avoir tués, et nos poursuivants pouvaient nous livrer à des tourments pires que la mort. Quand ces pensées me dominaient, j'avais une sorte de fièvre semblable à l'émotion d'un combat. Mon sang bouillonnait, mes yeux lançaient des flammes commesij'avaisétéaux prises avec un ennemi ; et toujours après ces accès je me décidais à ne pas accepter de grâce, à me défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, quand je ne pourrais plus résister, à faire sauter le vaisseau, pour ne laisser aucune dépouille dont les vainqueurs pussent se glorifier.

Plus le poids de ces anxiétés avait été accablant, tandis que nous errions sur la mer, plus vive fut notre joie en nous voyant en sûreté sur le rivage. Mon associé me conta qu'il avait rêvé que, forcé de porter sur ses épaules une charge énorme jusqu'au sommet d'une

colline, il s'était senti soudain trop faible pour la soutenir ; mais le pilote portugais survint, le déchargea de son fardeau ; alors la colline disparut, le terrain devint uni et facile. Et nous éprouvâmes tous un effet semblable ; il semblait qu'on nous eût déchargés d'un poids qui nous écrasait. Pour moi, j'en avais un sur le cœur que je ne pouvais supporter plus longtemps ; et, comme je l'ai dit ci-dessus, nous résolûmes de ne plus nous embarquer sur ce bâtiment. Le vieux pilote, que nous regardions comme un ami, nous trouva un logement et un magasin pour nos marchandises, lesquels, soit dit en passant, étaient peu difïérents l'un de l'autre. Le premier était une petite maison ou cabane, jointe à une autre maison plus grande, toutes les deux bâties en cannes et entourées de palissades des mêmes plantes, pour servir de défense contre les voleurs qui abondent dans le pays. Cependant les magistrats nous accordèrent une petite garde, et nous eûmes un soldat armé d'une sorte de hallebarde ou demi-pique en sentinelle à notre porte. Nous lui donnions chaque jour une pinte de riz et une petite pièce de monnaie de la valeur de six sous ; par ce moyen, nos effets étaient en parfaite sûreté.

La foire ou le marché annuel était fini depuis quelque temps ; cependant il y avait encore trois ou quatre jonques dans la rivière, et deux vaisseaux du Japon chargés de marchandises achetées en Chine ; ces derniers attendaient des marchands japonais que leurs affaires retenaient à terre.

La première chose que fit notre pilote fut de nous mettre en rapport avec trois missionnaires catholiques, fixés dans la ville depuis un certain temps pour y prêcher le christianisme. A mon avis, ils avaient fait d'assez pauvre besogne et de tristes chrétiens ; mais ce n'était pas notre affaire. Un de ces ecclésiastiques était Français et se nommait Simon; le second était Portugais; le troisième, Génois. Le Père Simon avait de la politesse, de l'aisance dans les manières ; il était de très bonne compagnie ; les deux autres, plus réservés, et en apparence plus rigides, s'occupaient uniquement de l'œuvre pour laquelle ils étaient venus en ce pays, et cherchaient à saisir toutes les occasions qui se présentaient pour causer avec les habitants, et s'insinuer dans leur intimité. Nous mangeâmes souvent avec ces moines ; et, je dois l'avouer, si leurs conversions n'avaient point les caractères distinctifs des conversions véritables, etse bornaient pour les nouveaux chrétiens à la connaissance du signe de la croix, du nom de Jésus, et de quelques prières à la vierge Marie et à son divin fils, dans une langue inconnue, les missionnaires étaient fermement persuadés de l'effîcacité de leurs travaux pour le salut des païens. Dans cet espoir, non seulement ils supportaient les fatigues du voyage et les dangers de la

ROBINSON CRUSOfî

résidence en des pays lointains et barbares, mais ils bravaient quelquefois la mort et les plus cruelles tortures.

Pour revenir à mon histoire, ce moine français, le Père Simon, devait, par ordre de son supérieur, se rendre à Pékin, résidence de l'empereur de la Chine, et il n'attendait, pourpartir,querarrivée d'un autre prêtre de Macao. A peine avions-nous fait connaissance avec lui, qu'il m'engagea à faire ce voyage en me promettant de me montrer toutes les curiosités de ce puissant empire, et entre autres la plus rande ville du monde : t une ville, disait-il, que votre Londres et

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notre Paris joints ensemble ne pourraient égaler ». Il parlait de

Pékin, ville immense à la vérité, et extrêmement peuplée ; mais,

comme j'ai regardé ces choses avec des yeux différents de ceux des

autres hommes, je donnerai brièvement mon opinion sur elles, à

mesure qu'elles se présenteront dans le cours de mes voyages.

D'abord, je parlerai de mon ami le moire ou le missionnaire. Un

jour, ayant dîné avec lui, nous avions causé très gaiement ensemble,

et je lui montrai quelque envie de l'accompagner. Il nous pressa

beaucoup, mon associé et moi, de prendre cette résolution ; et mon

associé lui dit : « Comment pouvez-vous désirer autant la compagnie

d'hérétiques tels que nous, Père Simon? Assurément vous ne pouvez nous aimer. — Oh ! répondit-il, vous pourrez un jour devenir bons catholiques. Nous sommes ici pour convertir les païens, et qui sait si je ne pourrai pas vous convertir aussi? — Très bien, mon père, lui dis-je ; ainsi vous nous prêcherez tout le long du chemin. — Je ne vous importunerai point, dit-il ; notre religion ne nous oblige pas d'être impolis ; d'ailleurs nous devons nous regarder ici comme des compatriotes. Si vous êtes huguenot et moi catholique, nous sommes du moins tous les deux chrétiens et gens bien élevés ; par conséquent nous pouvons converser ensemble sans nous blesser mutuellement. » La fin de ce discours me plut, et me rappela le jeune prêtre que j'avais laissé au Brésil. Toutefois! le Père Simon était loin d'avoir un aussi beau caractère que mon jeune ami ; car, si l'on ne pouvait accuser le premier d'aucune légèreté coupable, il n'avait pas ce fonds de zèle évangélique, de piété régulière, d'amour sincère pour la religion, qui distinguait le second.

i Laissons un moment le Père Simon, bien qu'il ne cessât de nous solliciter pour aller avec lui ; mais nous avions d'autres affaires à terminer, par exemple la vente de notre bâtiment et de nos marchandises, qui nous semblait difficile à effectuer en cette place si peu commerçante. Je pensai une fois faire voile pour la rivière de Kilam et la ville de Nankin; mais la Providence sembla me protéger plus visiblement que jamais en ce temps, et j'espérais, grâce à son secours, revoir un jour ma patrie par quelque moyen imprévu. En ce moment, dis-je, la Providence parut aplanir notre chemin. D'abord notre vieux pilote nous amena un marchand japonais qui voulut voir nos denrées, et acheta tout notre opium à bon prix, et le paya en or, au poids, en petites pièces de leur monnaie, et en lingots de dix à onze onces. Tandis que nous traitions cette affaire, il me vint à l'esprit que ce marchand pourrait aussi s'accommoder du bâtiment, et je le lui fis proposer par l'interprète. A la première proposition, il répondit en haussant les épaules ; mais peu de jours après il vint me trouver avec un des missionnaires pour lui servir d'interprète, et me dit qu'il avait à me faire l'offre suivante. Il avait acheté de nous quantité de marchandises avant de savoir que nous voulions vendre notre vaisseau, et maintenant il n'avait plus de quoi le payer ; cependant, si je voulais y laisser l'équipage pour le conduire aux Philippines avec une nouvelle cargaison dont il payerait le fret avant qu'ils revinssent du Japon, il achèterait le bâtiment à leur retour. Je n'étais pas éloigné d'accepter l'ofïre, tant j'étais pressé de recommencer mes courses ; et j'eus la pensée d'aller moi-même avec nos gens, et de passer des îles Philippines à la mer du Sud. Je demandai donc au Japonais s'il lui

conviendrait de louer notre bâtiment et nos hommes, seulement jusqu'aux Philippines, où nous le laisserions ; il répondit que non, parce qu'il ne pourrait avoir ainsi le débit de ses marchandises ; mais il promit de nous laisser libres au Japon. J'étais assez disposé à consentir à cet arrangement, lorsque mon associé, plus sage que moi, me représenta les dangers d'un pareil plan, la navigation périlleuse des mers du Japon, la perfidie et la cruauté des peuples de ces îles, et le caractère encore plus barbare des Espagnols des Philippines.

Pour abréger cet épisode de nos affaires, nous consultâmes sur tout cela le capitaine du bâtiment et les matelots, et, pendant que je leur

pariais, le jeune homme que mon neveu m'avait laissé pour m'accompagner dans mes voyages vint me trouver et me dit que celui dont il était question promettait de grands avantages, et qu'il me le verrait entreprendre avec plaisir ; mais que, si je ne voulais pas le faire, il me demanderait la permission de tenter lui-même l'aventure, comme négociant ou dans la qualité qu'il me plairait de lui donner. Il m'assurait que, s'il revenait en Angleterre et m'y retrouvait vivant, il me rendrait bon compte de ses profits, qui seraient proportionnés à ma confiance en lui. J'avais réellement du chargin de me séparer de ce jeune homme ; cependant l'occasion était heureuse pour lui, et il avait tout ce qu'il fallait pour réussir ; je lui répondis donc que je consulterais mon associé, et lui ferais part le lendemain de notre déci-

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sion. Mon associé me dit : « Vous et moi, nous sommes décidés à ne plus remonter sur ce malheureux navire ; si votre intendant (c'est le nom qu'il donnait à mon jeune homme) veut risquer ce voyage, je lui abandonne ma part sur le bâtiment : qu'il en tire le meilleur parti possible, et si nous nous retrouvons tous un jour sains et saufs en Angleterre, et qu'il ait eu bon succès en ces contrées, nous partagerons par moitié les profits du fret du bâtiment ; l'une sera à nous, l'autre à lui. »

Je ne pouvais faire moins que d'imiter ce généreux exemple : et, tout l'équipage consentant de bon cœur à suivre le nouveau propriétaire, nous lui donnâmes la moitié du bâtiment. Il nous laissa un écrit par lequel il s'obligeait de nous rendre compte de l'autre, et il partit pour le Japon. Le négociant japonais se conduisit très honnêtement avec lui, le protégea, et lui procura la permission de prendre terre au Japon, permission difficile à obtenir pour les Européens, dans ces derniers temps. Il paya exactement le fret du premier voyage, renvoya le bâtiment aux Philippines chargé de porcelaine de la Chine et du Japon, et avec un subrécargue qui, en trafiquant avec les Espagnols, rapporta ensuite au Japon des marchandises d'Europe, beaucoup de girofles et d'autres épices. Aux Philippines notre jeune aventurier fut très bien payé de son fret, et, comme il ne voulut pas vendre son bâtiment, le négociant japonais lui fournit des marchandises, le commandant y joignit un peu d'argent et d'épices à lui, et il alla vendre sa cargaison aux Espagnols, à Manille ; il fit une bonne connaissance, et son bâtiment fut déclaré franc, le gouverneur de Manille l'ayant loué pour aller à Acapulco,sur la côte du Mexique, et l'ayant pourvu d'une licence pour débarquer en ce port, aller à Mexico, et passer ensuite sur un vaisseau espagnol en Europe avec tous ses hommes. Il fit très heureusement le voyage d'Acapulco, où il vendit son vaisseau ; et comme il avait la permis^^ion d'aller par terre à Porto-Bello, il trouva moyen de gagner la Jamaïque avec son trésor. Huit ans après, il retourna extrêmement riche en Angleterre, comme je le dirai en son lieu. Je reviens à nos afTaires.

Au moment de nous séparer de notre équipage, nous songeâmes à la récompense que nous pourrions donner aux deux hommes qui nous avaient avertis bien à point du dessein qui se tramait contre nous à Cambodia. Ils nous avaient rendu, en effet, un très grand service, et méritaient notre reconnaissance ; mais, soit dit en passant, c'étaient de francs coquins : ils nous croyaient pirates, nous avaient avertis de notre péril et suivis sans scrupule, et l'un d'eux nous avoua que le seul espoir de mener une vie de brigands les avait engagés à nous servir. Toutefois nous leur avions une obligation réelle, j'avais pro-

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mis de les récompenser, et on leur donna, outre leur paye convenue, une petite somme en or qui les contenta pleinement. Je conférai à l'Anglais l'emploi de canonnier, celui du bâtiment devenant contremaître et munitionnaire ; je fis le Hollandais bosseman : ainsi tous deux furent récompensés, et servirent très bien, car c'étaient de bons marins et des hommes braves et résolus.

Nous étions donc maintenant sans bâtiment sur les rivages de la Chine ; et, si je me croyais banni de mon pays étant au Bengale, où j'avais tant de facilités de revenir en Angleterre pour mon argent, que pouvais-je penser en me voyant à mille lieues plus loin de ma patrie, et sans avoir même en perspective aucun moyen de retour? Le seul qui s'offrait était la foire prochaine de la ville où nous étions ; elle devait avoir lieu dans quatre mois, et elle amènerait les jonques chinoises de Tunquin, que nous pourrions acheter, afin de nous y embarquer avec les marchandises que nous aurions achetées. Ce projet me convenait, et je me décidai à attendre le temps de la foire ; d'ailleurs, nos personnes n'ayant rien de suspect, si quelque bâtiment anglais ou hollandais fût venu dans le port, nous aurions pu y trouver passage pour nous et nos marchandises jusqu'à un port de l'Inde. Nous demeurâmes donc, et, pour passer le temps, nous fîmes quelques tournées dans le pays. D'abord nous allâmes en dix jours à Nankin, ville bien digne d'être vue, et qui renferme, dit-on, un million d'âmes. Elle est régulièrement bâtie, les rues sont tirées au cordeau et se croisent à angles droits, ce qui leur donne un bel aspect. Mais quand je comparai les misérables habitants de ce pays à ceux du nôtre, leurs fabriques, leur manière de vivre, leur gouvernement, leur religion, leur fortune et leur gloire, comme on veut bien l'appeler, tout cela me parut à peine digne de remarque. Il est probable que l'admiration générale qui s'est répandue en Europe sur la grandeur, le luxe, les cérémonies, le gouvernement, le commerce, les manufactures, les mœurs des Chinois, ne tient pas à la valeur réelle de ces choses, ni à leur rareté, mais à ce qu'elles étaient inattendues dans une contrée si peu civilisée. Que verrait-on sans cela de merveilleux à leurs édifices, en comparaison des monuments royaux de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, de la Hollande? Que seraient leurs villes à côté des nôtres, pour la splendeur, la force, la beauté extérieure, la richesse et la commodité intérieure, la variété infinie des objets? Que seraient leurs ports avec leurs petites barques et leurs jonques, auprès de nos flottes marchandes, de nos grands et puissants navires? Notre cité de Londres fait plus de commerce à elle seule que la moitié de leur vaste empire. Un vaisseau de guerre anglais, français ou hollandais serait capable de mettre en fuite toute la marine

chinoise. Mais on s'est émerveillé, comme je l'ai dit, de leur opulence, de leur industrie, de leur force politique et militaire, parce qu'on ne s'attendait à trouver rien de pareil chez une nation idolâtre, que l'on savait être presque au niveau des sauvages pour l'ignorance et la barbarie. Sous l'influence de cette idée, leur puissance, leur grandeur ont été considérées et présentées sous un jour avantageux, tandis qu'en réalité elles sont peu de chose ; car ce que j'ai dit de leur marine peut s'appliquer à leurs armées de terre.

Il est certain que toutes les forces de la Chine, en les portant à deux millions d'hommes, ne seraient pas capables d'emporter une des villes fortifiées de la Flandre, ou de se mesurer avec des troupes disciplinées. Une ligne de cuirassiers allemands ou de cavalerie française tiendrait tête à tous les cavaliers chinois, et un million de leurs fantassins ne pourraient battre un de nos régiments d'infanterie, si celui-ci était posté de manière à ne pouvoir être cerné. Je ne crois pas faire une rodomontade en disant que trente mille hommes de pied, allemands ou anglais, et dix mille chevaux, bien conduits, triompheraient de toutes les armées de la Chine. Nous avons la même supériorité dans l'art du génie militaire défensif et offensif ; il n'est pas une ville en Chine qui pût tenir un mois contre des assaillants européens, et toutes les forces de cet empire ne pourraient, en dix ans, prendre Dunkerque, si ce n'est par famine. Les Chinois ont les armes à feu, il est vrai ; mais ils s'en servent avec indécision et maladresse, et leur poudre a peu de force. Leurs soldats, mal dressés, manquent d'intelligence pour l'attaque et de sang-froid pour la retraite.

D'après ces observations, il me sembla fort étrange, à mon retour chez nous, d'entendre chacun exalter le pouvoir, la gloire, la magnificence des Chinois, qui m'avaient paru, autant que je pouvais les juger, une horde méprisable d'esclaves ignorants et sordides, soumis à un gouvernement digne de conduire un pareil peuple. Sans doute si la distance qui sépare la Chine de la Russie n'était pas aussi immense, et si la Russie n'était pas aussi impuissante, aussi mal gouvernée que la Chine, le czar n'aurait pas de peine à chasser les Chinois de leur pays et à le conquérir en une seule campagne. Et si le czar (qui maintenant est dans une voie de progrès) avait tourné ses armes de ce côté, au lieu de s'attaquer aux belliqueux Suédois, et s'il eût été mieux instruit dans l'art de la guerre comme on dit qu'il l'est maintenant, enfin si quelqu'une des puissances de l'Europe se fut opposée à ses desseins sur la Suède, il serait peut-être aujourd'hui empereur de la Chine, au lieu d'avoir été battu à Narva par le roi d*^ Suède, dont les soldats étaient à peine un contre six. De même queleurnavigation,

leur commerce, leur force militaire, leur agriculture sont très imparfaits, comparés aux mêmes choses en Europe ; ainsi, sous le rapport des connaissances et de l'habileté dans les sciences et les arts ils sont extrêmement faibles, bien qu'ils aient des globes, des sphères, une teinture des mathématiques, et s'imaginent en savoir plus que tout le monde. Ils sont en effet peu instruits des mouvements des corps célestes, et la masse du peuple est chez eux d'une ignorance si stupide, que, lorsqu'il arrive une éclipse de soleil, ils pensent qu'un grand dragon est venu assaillir cet astre et l'emporte dans ses griffes ;

alorsils font un vacarme horrible avec tousles tambours et tous leschaudrons du pays, afin d'effrayer le monstre et de lui faire lâcher prise, exactement comme nous faisons pour rassembler un essaim d'abeilles. Je n'ai fait qu'une seule excursion du genre de celle-ci dans le cours de mes voyages, et ce sera la dernière. Il n'entre point dans mon plan de faire des remarques sur les pays que j'ai visités, mais bien de conter mes propres aventures pendant une vie de changements inouïs, telle qu'on en a vu et qu'on en verra bien peu. Je parlerai donc succinctement des nations nombreuses, des lieux célèbres, des

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terres désertes, à travers lesquels j'ai passé, et je me bornerai à dire ce qui sera nécessaire pour l'intelligence de mon histoire.

J'étais alors, d'après les meilleurs calculs que je pus faire, au centre de la Chine, à 30° N. de la ligne, car nous étions revenus de Nankin. J'avais quelque envie de voir la ville de Pékin, dont j'avais entendu dire tant de choses, et le Père Simon m'importunait pour cela tous les jours. Enfin l'époque de son départ fut arrêtée ; le missionnaire qu'il attendait de Macao étant arrivé, il fallait nous résoudre à l'accompagner ou non. Je laissai le choix à mon associé ; il se décida pour l'affirmative, et nous fîmes nos préparatifs pour ce voyage, qui se présentait pour nous d'une manière très avantageuse quant à la sûreté du chemin, ayant obtenu la permission de nous mettre à la suite d'un mandarin, sorte de vice-roi ou de principal magistrat d'une province. Ces mandarins reçoivent, quand ils vont d'une place à l'autre, de grands honneurs des populations, qui sont obligées de les pourvoir amplement de vivres pour eux et leur suite, et souvent de se réduire à la misère pour remplir cette obligation. Du reste, le profit que nous tirâmes de notre réunion à cette caravane fut d'avoir de suffisantes provisions pour nous et nos bêtes ; mais l'intendant du mandarin avait soin de nous en demander exactement le prix, suivant le taux ordinaire du canton, en sorte que notre admission dans le cortège, bien que ce fût une grande faveur, n'était pas entièrement gratuite, en considérant surtout qu'une trentaine de personnes voyageaient sous la même protection. Le pays fournissait gratuitement les denrées au magistrat, et il en recevait de nous la valeur en argent.

Notre voyage à Pékin dura trente-cinq jours, à travers un pays excessivement peuplé, mais selon moi fort mal cultivé par les habitants ; et leur économie domestique, leur manière de vivre me semblaient misérables, en dépit des éloges prodigués à l'industrie de ce peuple ; je dis misérables en comparaison de nos habitudes, car cette existence n'est point pénible pour ceux qui n'en connaissent aucune autre. Ils sont d'un orgueil extravagant, d'un orgueil proportionné à leur pauvreté en certains cantons, et qui ajoute à ce que j'appelle leur misère. Les sauvages nus des déserts de l'Afrique me paraissent plus heureux que les Chinois des plus basses classes, parce que, si les premiers n'ont rien, ils ne désirent rien, tandis que les autres sont insolents, glorieux et, en quelques provinces, tout à fait gueux. Leur ostentation est incroyable : ils se plaisent à garder une foule de valets et d'esclaves inutiles, ce qui leur attire le mépris et la dérision de tout le monde, tandis qu'eux seuls ne sentent pas le ridicule d'un pareil étalage.

J'avoue que je voyageai ensuite avec plus de plaisir dans les déserts de la Grande Tartarie, que je ne voyasfeais en ce pays, où les routes sont bien pavées et bien entretenues ; mais rien ne me semblait plus impertinent que ces gens hautains, impérieux, arrogants, au milieu de l'ignorance la plus grossière. Mon ami le Père Simon et moi, nous avons ri bien souvent de la fierté mendiante de ces peuples. Par exemple, en arrivant aux environs de Nankin, sur les terres d'un gentilhomme de campagne, comme le moine l'appelait, nous reçûmes pour premier honneur celui de marcher en pompe avec le seigneur

du lieu, pendant un ou deux milles. Le mélange de pauvreté et de solennité qui distinguait ce cortègeétaitdignedeDonQuichotte. L'habit du gentilhomme aurait pu servir à un Scaramouche ou à un Paillasse. C'était une souquenille de calicot très sale, avec des manches pendantes et des glands, des crevés de tous côtés ; ce pardessus couvrait une veste de taffetas plus grasse que celle d'un boucher, et qui témoignait de la malpropreté insigne du porteur. Son cheval, haridelle boiteuse et affamée, était conduit ou suivi par deux esclaves à pied, et le gentilhomme travaillait avec un fouet, sur la tête du pauvre

jgg EOBINSON CBTJSOE

animal avec autant de zèle que ses esclaves travaillaient sur la croupe! En cet équipage, notre Chinois nous précéda sur le chemin de sa demeure, qui était située à une douzaine de lieues de Nanlcm, et il marchait en avant, suivi de dix ou douze esclaves. Nous allions

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devant nous '^^^^^^^^ ^^^^ du grand personnage, nous le r:.m:rp::S fripas devant sa maison, dans un jardin si

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petit qu'on le voyait tout entier d'un coup d'œil, et nous nous aperçûmes que moins on le regarderait, plus le propriétaire serait content. Il était assis sous un arbre assez semblable au palmier, et sa tête se trouvait garantie du soleil par les branches, ce qui n'empêchait pas qu'on n'eût tendu un grand parasol, par lequel la place était complètement obscurcie. Il était étendu dans un grand fauteuil, et deux femmes esclaves portaient les plats sur sa table. C'était un homme ûuxi embonpoint énorme : deux autres esclaves s'occupaient, l'une à lui mettre sa nourriture dans la bouche avec une cuiller, l'autre à teniï une assiette dessous et à essuyer ce qui tombait sur la barbe ou sur la veste de Son Honneur.

Laissant le pauvre hère se complaire dans l'idée que nous admirions sa magnificence, tandis qu'elle nous faisait pitié, nous allions continuer notre voyage ; cependant, le Père Simon eut la curiosité de çeste pour ravoir de quels mets succulents notre magistrat campagnard se nourrissait les jours de gala. Il eut l'honneur d'en goûter, et c'était, je crois, du riz bouilli avec une gousse d'ail et un petit sac plein de poivre vert et d'une autre plante ressemblant à notre gingembre, sentant le musc et piquante comme la moutarde. Le tout avait bouilli avec un petit morceau de mouton maigre, et le festin de Son Honneur se composait de ce seul plat. Quatre ou cinq domestiques se Tenaient à quelques pas, attendant probablement le reste du dîner de leur maître.

Quant . notre mandarin, celui avec lequel nous faisions route, il était honoré comme un roi ; il marchait entouré de ses gentilshommes et i'une étiquette si sévère, qu'à peine pûmes-nous le voir de loin. J'observai néanmoins qu'il n'y avait pas dans tout son cortège unseul chev:.! qui ne fût au-dessous d'un cheval de poste anglais, bien qu'il fût v^ifficile d'en juger, puisqu'ils étaient affublés de tant de harnais, de manteaux, etc., qu'on ne voyait guère que leurs pieds et leur tête.

J'avais alors le cœur content; délivré des inquiétudes dont j'ai parlé, aucun souci ne me troublait, et ce voyage me fut très agréable. Pas un accident grave ne nous arriva ; seulement, au passage à gué d'une petite rivière, mon cheval s'abattit et me jeta dans l'eau, qui n'était pas profonde, mais où je fus mouillé de la tête aux pieds. Je parle de cet incident, parce que mes tablettes, sur lesquelles j'avais écrit les noms de lieux et de personnes que je voulais me rappeler, furent tellement endommagées par l'eau, faute des précautions nécessaires, que l'écriture en devint illisible, à mon grand regret, et que je perdis ainsi les noms des différents endroits que j'avais visités dans ce voyage.

Enfin nous arrivâmes à Pékin. Je n'avais avec moi que le jeune domestique de mon neveu le capitaine, qui fut toujours très fidèle

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et très intelligent. Mon associé n'avait aussi qu'une seule personne, un de ses parents ; et comme notre vieux pilote portugais eut le désir de voir la cour, nous nous chargeâmes de ses dépenses pour avoir l'avantage de sa compagnie et l'employer comme interprète, car il savait la langue du pays, parlait bien le français et un peu l'anglais. Ce vieillard nous fut réellement très utile partout ; et à peine étionsnous à Pékin depuis une semaine, qu'il vint me dire en riant : « Ah I senhor Inglese, j'ai quelque chose à vous apprendre qui vous réjouira le cœur. — Qu'est-ce? lui dis-je. Il n'est pas probable qu'aucune chose en ce pays puisse me réjouir ou m'afïliger beaucoup. — Oui, oui, dit-il, en mauvais anglais, réjouir votre cœur et attrister le mien. — Pourquoi seriez-vous fâché de ce qui me réjouirait? lui dis-je. — Parce que vous m'avez amené ici en vingt-cinq jours et me laisserez retourner seul : et comment retournerai-je à mon port, sans vaisseau, sans cheval, sans pécune'i » C'est ainsi qu'il appelait l'argent, dans un latin corrompu qu'il employait souvent pour nous amuser. Bref, il nous dit qu'une caravane de marchands moscovites et polonais était en ville, se préparant à faire son voyage de retour en Russie, par terre, dans quatre à cinq semaines ; et il pensait que nous saisirions l'occasion d'aller avec eux et le laisserions là tout seul.

J'avoue que cette bonne nouvelle me surprit, et que je fus un moment muet de joie ; enfin je lui demandai si la chose était sûre. « Oui, me dit-il, j'ai rencontré ce matin une de mes vieilles connaissances, un Arménien, qui fait partie de la caravane ; il était arrivé dernièrement d'Astrakan, et il avait fait le projet d'aller à Tunquin, où je l'ai connu autrefois ; mais il a changé de projet, et maintenant il est décidé à se rendre à Moscou, ensuite à Astrakan par le Volga. — Eh bien, Senhor, lui dis-je, ne craignez point d'être laissé ici tout seul, car ce sera votre faute si vous retournez à Macao. y Je consultai alors mon associé sur la nouvelle, et sur l'opportunité de cette occasion ; il me dit de faire comme je l'entendrais sur ce point, parce que ses affaires au Bengale étaient en si bon ordre et en mains si sûres, que nous pouvions employer le gain de notre voyage, qui avait été satisfaisant, en soieries de la Chine et en soies brutes ; qu'il passerait volontiers en Angleterre, et retournerait ensuite au Bengale par les bâtiments de la Compagnie des Jndes.

Quand nous eûmes arrêté ce plan, nous convinxnes entre nous que si notre pilote portugais voulait nous suivre, nous payerions les frais de son voyage à Moscou, et même en Angleterre, s'il lui plaisait d'aller jusque-là. Nous ne pouvions moins faire pour lui, et le service qu'il nous avait rendu eût été faiblement récompensé si notre reconnaissance n'avait pas été plus loin. En effet, il nous avait servi de

pilote en mer et de courtier au port, et la connaissance du négociant japonais qu'il nous avait procurée avait mis dans notre poche quelques centaines de guinées. Par cette considération nous désirions le traiter généreusement, ce qui n'était que juste, et de plus nous désirions le garder près de nous, car c'était un homme important en toute occasion. Ainsi il fut convenu que nous lui donnerions en commun une somme de monnaies d'or qui répondrait à peu près à cent soixantequinze livres sterling, et que nous nous chargerions de le défrayer en route, lui et son cheval, mais en laissant à sa charge le cheval qui porterait ses ballots. Nous le fîmes appeler pour lui faire connaître notre résolution. « Vous avez paru craindre que nous ne vous laissassions retourner seul, lui dis-je, et nous avons décidé que vous ne retourneriez point du tout ; comme nous devons revenir en Europe avec la caravane, nous désirons vous emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour savoir là-dessus votre pensée. » Il dit, en hochant la tête, que c'était un bien long voyage, qu'il n'avait pas de pécunê pour aller si loin, ni pour vivre quand il serait arrivé. « Nous avons pensé comme vous, lui dis-je, et en conséquence nous avons pris la résolution de vous témoigner combien nous apprécions le service que vous nous avez rendu, et combien votre compagnie nous est agréable. » Je lui dis alors ce que nous voulions lui donner sur-lechamp ; j'ajoutai qu'il pourrait en disposer comme nous disposerions de nos propres capitaux ; que, s'il consentait à nous accompagner, nous le conduirions à nos frais (sauf les accidents imprévus) à Moscou, et même en Angleterre, en exceptant seulement le transport de ses marchandises. Il reçut la proposition avec des marques de joie, et dit qu'il nous suivrait jusqu'au bout du monde. Nous nous préparâmes donc à partir, mais les autres négociants ayant, ainsi que nous, plusieurs choses à faire, au lieu d'être prêts en cinq semaines, ce fut seulement au bout de quatre mois et quelques jours que toutes les marchandises furent réunies.

C'est au commencement de février de notre calendrier que nous sortîmes de Pékin. Mon associé et le vieux pilote étaient allés au port dans lequel nous avions abordé pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées en arrivant ; et pendant ce temps j'étais allé avec un négociant chinois que j'avais connu à Nankin, et qui était venu à Pékin pour son commerce, acheter dans la première de ces villes quatre-vingt-dix pièces de beau damas, environ deux cents pièces de très belles étofïes de soie de plusieurs sortes, dont quelques-unes brochées en or, et j'avais fait porter tout cela à Pékin, oùj'attendisle retour de mon associé. Nous achetâmes, en outre, quantité de soie écrue et quelques autres articles. Notre cargaison valait

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trois mille cinq cents livres sterling, seulement dans ces sortes de marchandises ; et, en y joignant le thé, quelques beaux calicots, trois chameaux chargés de muscades et de girofles, nous avions dix-huit chameaux sans compter ceux que nous montions, de plus, deux ou trois chevaux de relais et deux chevaux pour les provisions : en somme vingt-six bêtes, chameaux ou chevaux, composaient notre caravane.

La compagnie était nombreuse, et, si je m'en souviens bien, il y avait trois à quatre cents chevaux et plus de cent vingt hommes bien armés et prémunis contre tous les événements ; car, si les caravanes 4e rOrient sont sujettes à être attaquées par les Arabes, celles-ci peuvent l'être par les Tartares ; mais ces derniers ne sont pas aussi dangereux que les Arabes, ni aussi barbares quand ils sont vainqueurs.

La caravane se composait de gens de différents pays ; il y avait environ soixante négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels étaient plusieurs Livoniens : et, à notre grande satisfaction, cinq de ces négociants étaient Écossais et paraissaient des hommes très expérimentés dans le commerce et très opulents.

A la fin de notre première journée, les guides, qui étaient au nombre de cinq, appelèrent tous les négociants et voyageurs, c'est-àdire toute la caravane, excepté les domestiques, à tenir un grand conseil. Dans ce conseil, chacun déposait une certaine quantité d'argent pour former le fonds commun des dépenses nécessaires pour les fourrages que l'on n'aurait pu se procurer autrement, le payement des guides, l'achat de chevaux et autres choses semblables. En même temps on organisa le voyage, c'est le terme, c'est-à-dire qu'on nomma des capitaines et sous-officiers, pour ranger la troupe et commander en cas d'attaque. Chacun commandait à son tour, et l'on n'exigeait pas plus d'ordre qu'il n'était nécessaire dans notre marche, comme on le verra tout à l'heure.

Dans cette partie, le pays est très peuplé et abonde en ouvriers potiers qui préparent la terre pour la porcelaine. Tandis que nous étions en marche, notre vieux pilote, qui avait toujours quelque drôlerie à nous conter pour nous divertir, vint à moi avec une mine moqueuse me dire qu'il voulait me montrer une rareté, et qu'après tout le mal que j'avais dit de la Chine, je serais forcé d'avouer que j'y avais vu une chose impossible à trouver ailleurs. J'étais impatient de savoir ce que c'était : enfin il me dit que c'était une maison bâtie en porcelaine. « Mais, lui dis-je, les matériaux de leurs bâtiments sont tirés de leurs terres, et ceux de la porcelaine sont les mêmes. Cette maison est, comme vous le dites, en terre de la Chine, et nous appelons .ainsi leur poterie fine. — Non, dit-il, je ne l'entends pas ainsi : je vous

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parle d'une maison en terre de Chine pareille à celle qui porte ce nom en Angleterre, et que l'on appelle ailleurs porcelaine. — C'est possible, lui dis-je ; mais quelle est sa grandeur? Pourrions-nous l'emporter sur un de nos chameaux? Nous l'achèterons si nous pouvons. — Sur un chameau ! s'écria le vieux pilote en levant les mains ; eh! bon Dieu ! une famille de trente personnes habite cette maison. »

Je fus alors vraiment curieux de la voir, et, quand je m'en appro-

chai, je vis seulement une maison construite en lattes recouvertes, au lieu de plâtre, de terre de porcelaine. L'extérieur, que le soleil faisait briller, était verni et paraissait d'un blanc parfaitement pur, sur lequel on avait peint des dessins et des figures en bleu, comme ceux des grands vases de la Chine que l'on voit en Angleterre ; et la chaleur avait rendu cette pâte aussi dure que si elle avait passé au four. Quant à l'intérieur, tous les murs, au lieu de boiseries, étaient

couverts de tablettes carrées de porcelaine très fine ornée de dessins élégants, d'une variété de couleurs infinie, et mêlés d'or. Plusieurs tablettes en tuiles formaient une figure et se joignaient avec tant d'art que l'on ne pouvait voir la jointure. Le sol des chambres était de la même matière, et elle me parut aussi dure que nos terres battues et même que la pierre, et très unie, mais non cuite ni peinte, excepté en quelques petites pièces, telles que des cabinets, etc., qui étaient toutes pavées de tuiles pareilles à celles des murs. Le plafond et tous les murs étaient de cette terre de porcelaine, de même que les tuiles du toit, qui étaient d'un noir brillant. Enfin c'était littéralement une maison en porcelaine, et, si je n'avais pas été obligé de continuer mon voyage, je serais resté quelques jours pour en examiner les détails. On me dit qu'il y avait, dans le jardin, des fontaines et des étangs tous pavés au fond et sur les côtés de la même matière, et de belles statues en terre de porcelaine cuite.

Cette fabrication est particulière aux Chinois, et l'on peut dire qu'ils l'ont poussée à un très haut degré de perfection, que toutefois, suivant ma conviction, ils exagèrent dans leurs récits. On m'a dit des choses tellement incroyables sur ce qu'ils ont fait avec cette substance fragile, que je n'ose les rapporter, certain qu'elles ne peuvent être vraies. On m'a conté notamment, qu'un ouvrier avait fabriqué en porcelaine un vaisseau avec ses mâts, ses cordages, ses voiles, assez grand pour porter cinquante hommes. Si l'on avait ajouté que ce vaisseau avait été lancé et avait fait le voyage du Japon, j'aurais eu peut-être quelques objections à présenter ; mais le fait, tel qu'il fut énoncé, n'était pas invraisemblable ; toutefois c'était un mensonge, si l'on veut bien me passer le terme. Je souris sans rien dire.

Ce singulier spectacle m'avait retenu deux heures en arrière de la caravane ; je fus, pour cela, mis à l'amende de trois shillings par le commandant du jour, et il me dit que, si nous eussions été à trois journées au delà, au lieu d'être à trois journées en deçà de la grande muraille, mon amende aurait été quatre fois plus forte ; il m'obligea de plus à demander pardon, au conseil prochain. Je promis d'être plus régulier, et bientôt après je compris la nécessité de rester tous réunis pour la sûreté commune.

Deux jours après, nous passâmes la grande muraille de la Chine, ouvrage réellement très grand, considéré comme défense contre les Tartares. Cette muraille passe sur des montagnes, sur des collines, et souvent même continue en des lieux où elle devient inutile, les rochers et les précipices formant un rempart auquel le travail humain ne peut ajouter aucune force. On dit qu'elle borne en ligne droite, sans compter les détours, un espace d'environ trois cent quarante

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lieues : elle a vingt-quatre pieds de hauteur et autant d'épaisseur, en certains endroits.

Je restai là environ une heure sans manquer à l'ordre, la caravane ayant mis ce temps à passer la porte, et j'examinai de tous côtés, de près et de loin, tout ce que je pouvais voir. Notre guide, qui m'avait vanté cette merveille du monde, désirait savoir ce que j'en pensais ;

je lui dis que c'était une excellente chose pour empêcher les invasions

des Tartares. Il ne comprit pas le sens de mes paroles et les prit

pour un compliment ; mais le vieux pilote se mit à rire. « O senhor

Inglese, fit-il, vous parlez en couleurs bigarrées. — Qu'entendez-vous

par là? lui dis-je. — Oui, vos paroles sont blanches d'un côté et

noires de l'autre, malignes dans un sens et simples dans l'autre ;

VOUS lui dites à lui que la muraille est bonne contre les Tartares, et à moi vous me dites en même temps qu'elle n'est bonne que contre les Tartares. Oh ! je vous comprends, seigneur Anglais, je vous comprends, et le seigneur Chinois vous comprend aussi à sa manière. — Bien, monsieur, lui dis-je, croyez-vous que ce rempart tiendrait contre une armée de nos pays avec une bonne artillerie, des ingénieurs et deux compagnies de mineurs? Avec cela n'y ferait-on pas en dix jours une brèche assez large pour faire entrer une armée en bataille, ou bien ne la ferait-on pas sauter en l'air, avec ses fondations, de sorte qu'il n'en resterait pas vestige? — Oui, je conviens de cela, » dit-il. Le Chinois mourait d'envie de savoir ce que j'avais dit, et je permis au Portugais de le lui dire quelques jours après, parce que nous étions alors presque hors de son pays, et son service auprès de nous était sur le point de finir ; mais quand il sut comment je m'étais exprimé sur leur muraille, il demeura muet pendant le reste du voyage, et nous fûmes dispensés d'entendre ses belles histoires sur la puissance et la grandeur de la Chine.

Quand nous eûmes franchi cette grande enceinte, laquelle ressemble fort à la murailledesPictes, sifameusedansleNorthumberlandetbâtie par les Romains, nous entrâmes dans un pays moins peuplé, les habitants se tenant en général renfermés dans des villes fortifiées, à cause des invasions des Tartares, qui vont piller en troupes nombreuses et auxquels les paysans ne pourraient résister dans un pays découvert. Là je compris la nécessité de se réunir pour voyager ; car nous apercevions, à mesure que nous avancions, des bandes de Tartares qui rôdaient autour de nous. Cependant, quand je les vis de près, je m'étonnai que l'empire de la Chine eût été conquis par de telles gens, de vrais sauvages ne connaissant aucune discipline, aucun art de guerre ; et leurs chevaux ne sont pas moins misérables : ils sont chétifs, maigres, mal dressés, du pire service possible, comme nous eûmes l'occasion de nous en assurer dès notre première journée dans le désert. Notre commandant permit à seize d'entre nous d'aller à la chasse, et cette chasse, dont le gibier était des moutons, méritait son nom parce que les moutons de ce pays sont plus farouches et plus légers à la course que tout le reste de leur espèce ; mais ils ne peuvent courir longtemps, et l'on est sûr d'en attraper beaucoup en les poursuivant ; ils vont toujours en troupeaux de trente à quarante, et, selon leur instinct moutonnier, ils se sauvent tous dans le même sens.

En chassant ce singulier gibier, nous rencontrâmes quarante Tartares qui chassaient aux moutons, ainsi que nous, ou guettaient peutêtre une autre sorte de proie. Dès qu'ils nous eurent aperçus, l'un d'eux souffla de toute sa force dans une espèce de cor et en tira un

son barbare qui ne ressemblait à aucun son connu et que je désire ne jamais plus entendre. Nous supposâmes que c'était un appel à ses compagnons ; et c'était vrai, car en moins de dix minutes une troupe de quarante à cinquante hommes parut à un mille de distance ; mais, lorsqu'ils arrivèrent, notre affaire était terminée.

Un des négociants écossais se trouvait avec nous ; il nous dit qu'il fallait les charger à l'instant, et nous demanda si nous étions résolus à combattre. Nous répondîmes que nous étions prêts à le suivre, et il poussa droit à eux. Ils nous regardaient immobiles, en groupe désordonné et ne présentant de front d'aucun côté. Quand ils nous virent avancer, ils nous lancèrent des flèches qui nous manquèrent parce qu'ils s'étaient trompés, non sur le but, mais sur la distance, les flèches étant tombées devant nous, et si juste sur cette ligne, qu'à peu de toises plus loin elles auraient blessé, peut-être tué plusieurs personnes.

Nous fîmes halte à l'instant, et, malgré la distance, nous leur rendîmes des balles de plomb pour leurs flèches de bois, et nous suivîmes au grand galop notre décharge, l'épée nue à la main, comme notre Écossais nous l'avait conseillé. Ce n'était qu'un négociant ; mais ii montra en cette occasion tant d'énergie, de bravoure et de courage calme, que jamais homme ne me parut plus propre à commander dans une bataille. Quand nous fûmes à portée des ennemis, nous tirâmes nos pistolets à leur face, et ils se sauvèrent dans la plus grande confusion. Le seul endroit où ils essayèrent de résister fut à notre droite, où trois des leurs tenaient ferme, invitant les autres par signes à revenir à eu3?. Ils avaient à la main une espèce de sabre, et leurs arcs étaient suspendus à leurs épaules. Notre brave commandant, sans demander à personne de le suivre, joignit les Tartares au galop, en assomma un avec la crosse de son fusil et tua le second d'un coup de pistolet ; le troisième prit la fuite. Ainsi finit l'escarmouche ; mais le plus grand malheur qu'elle entraîna pour nous, ce fut la perte des moutons que nous poursuivions, et qui nous échappèrent. Nous n'eûmes pas un homme tué ni blessé, et du côté des Tartares cinq au moins avaient été tués, et un certain nombre blessés : quant à la seconde troupe, effrayée par nos coups de fusil, elle se retira, et ne fit ensuite aucune tentative contre nous.

Nous étions encore sur des terres chinoises, et les Tartares n'étaient pas aussi hardis que ceux avec lesquels nous eûmes plus loin des rencontres. Au bout de cinq jours, nous entrâmes dans un vaste désert que nous mîmes trois jours et trois nuits à traverser, étant obligés de porter avec nous notre eau dans des outres, et de camper, comme cela se pratique dans les déserts de l'Arabie.

Je demandai à nos guides à quel empire ce pays appartenait. Ils me dirent que c'était une sorte de territoire neutre ou de frontière, qui ne -dépendait, à proprement parler, d'aucun État, et faisait partie du Karakathay ou Grande Tartarie. Cependant ce territoire était compris dans les domaines de la Chine ; mais, comme on ne prenait aucune mesure pour le préserver des incursions des voleurs, ce désert pas;5ait pour le plus mauvais pas de tout le voyage, bien qu'il y eût des déserts plus vastes encore à traverser.

Au premier aspect ce lieu me parut le plus effrayant que j'eusse jamais vu. Nous aperçûmes plusieurs partis de Tartares peu nombreux, qui semblaient occupés de leurs affaires et peu disposés à nous attaquer : nous fîmes à leur égard comme l'homme qui rencontre le diable mous pensâmes que,s'ilsn'avaientrien à nous dire, nousn'avions rien à leur dire non plus, et nous les laissâmes aller. Une fois cependant une troupe vint nous regarder d'assez près, pour voir peut-être s'il y aurait sûreté à nous attaquer ; et à tout hasard, quand nous les eûmes un peu dépassés, nous établîmes une arrière-garde de quarante hommes, qui se tinrent prêts à les recevoir, en laissant marcher la caravane à un mille devant eux. Cependant, un moment après, ils se retirèrent en nous saluant de cinq flèches, dont une blessa un cheval; on fut obligé d'abandonner, le lendemain, la pauvre bête, en grand danger de périr faute du secours d'un bon vétérinaire. Peutêtre lancèrent-ils un plus grand nombre de flèches qui tombèrent loin de nous ; au reste, nous ne vîmes plus dès lors ni flèches, ni Tartares.

Après ceci, nous voyageâmes pendant un mois sur des chemins beaucoup moins praticables qu'au commencement, bien que toujours sur les domaines de l'empereur de la Chine ; mais les villages que nous traversions étaient en général fortifiés à cause des incursions des Tartares. En arrivant à l'un de ces bourgs, à deux journées et demie de la ville de Naum, je voulus acheter un chameau : ces animaux étaient assez communs en ces contrées, ainsi que les chevaux, le passage des caravanes donnant la certitude de se défaire des uns et des autres, bons ou mauvais. La personne à laquelle je m'adressai pour me procurer un chameau se préparait à aller m'en chercher un, et moi je voulus assez niaisement faire l'officieux et j'allai avec elle. L'endroit où était ce chameau était un parc à deux milles du village, où il paraît que toutes les bêtes étaient renfermées sous bonne garde.

J'allai donc à pied avec mon vieux pilote et le Chinois, désirant voir quelque chose de nouveau. Nous trouvâmes, en arrivant à la place, un terrain marécageux, entouré d'un mur de pierres grossièrement «mpilées et sans mortier ni terre, et gardé parquelquessoldats chinois. Ayant choisi un chameau, et étant convenru du prix, je m'en allai,

l'homme qui m'avait emmené conduisant mon chameau. Soudain cinq Tartares à cheval survinrent, deux d'entre eux saisirent le Chinois et emmenèrent le chameau, et les trois autres, nous voyant désarmés, s'avancèrent contre le vieux pilote et contre moi. Je n'avais en effet que mon épée, faible défense contre trois cavaliers. Toutefois, le premier s'arrêta lorsqu'il me vit tirer mon épée, car ce sont, en général, de fieffés poltrons| ; mais un second, venant à gauche et n'apercevant point mon arme, me donna sur la tête un coup tel que je n'en reçus de la vie un pareil, et je ne sus où j'étais quand je revins à moi. Ce coup m'étendit par terre tout à plat ; heureusement notre vieux pilote, destiné sans doute par la Providence à nous tirer de tous les dangers imprévus, se trouva encore là bien à propos. Il avait un pistolet sans que je m'en doutasse, ni les Tartares non plus, autrement ils ne nous auraient pas attaqués ; mais les lâches deviennent hardis s'ils pensent qu'ils ne risquent rien.iLe bonhomme, me voyant tomber, courut bravement à celui qui m'avait frappé, retint son bras d'une main, tandis que de l'autre il l'attirait à lui ; alors il le visa à la tête et le tua sur la place. Il se tourna ensuite vers l'homme qui nous avait attaqués le premier, et, avant qu'il se fût mis en défense, il le fappa d'un sabre qu'il portait toujours, le manqua et atteignit son cheval, auquel il emporta une oreille et la moitié d'une joue. La pauvre bête, furieuse de douleur, ne se laissa plus conduire par son cavalier, bien qu'il se tînt assez ferme, et l'entraîna bientôt hors de la portée du pilote. A une certaine distance, elle se dressa sur ses jambes de derrière, renversa le Tartare et tomba sur lui.

Dans cet intervalle, le pauvre Chinois qui avait perdu son chameau revint ; mais il était sans armes. Toutefois, lorsqu'il vit le Tartare par terre et sous son cheval, il courut sur lui, et, lui arrachant une sorte de hache qu'il avait à sa ceinture, il lui fit sauter avec cette arme sa cervelle de Tartare. Pendant ce temps mon vieillard avait marché sur le troisième cavalier, et, voyant qu'il ne bougeait pas et qu'il restait cloué à sa place, le Portugais chargea de nouveau son pistolet, et, sitôt que le Tartare vit son arme, il tourna le dos et laissa mon pilote, mon champion, comme je l'appelai ensuite, maître du champ de bataille.

J'étais un peu revenu à moi et je crus au premier instant sortir d'un doux sommeil ; mais, comme je l'ai dit, je ne savais où j'étais, pourquoi j'étais à terre, et ce qui s'était passé. Bientôt cependant je sentis de la douleur sans reconnaître où je souffrais ; et, portant la main à ma tête, je l'en retirai sanglante. Alors je sus où était mon mal, la mémoire me revint en un instant, et je me rappelai toutes les circonstances de l'attaque. Je fus debout à la minute, mon épée

à la main ; mais je ne vis pas un seul ennemi, et §,eulement un Tartare mort et son cheval tranquille à côté de lui; En jetant les yeux un peu plus loin, j'aperçus mon libérateur, qui,étant allé à la recherche du Chinois, revenait le sabre à la main. Le vieillard, en me voyant sur pieds, courut à moi et m'embrassa avec une grande joie, parce qu'il avait craint que je ne fusse mort. Il s'empressa d'examiner ma blessure, qui n'était, en termes d'écolier, qu'une fêlure ; en effet, elle n'eut aucune suite fâcheuse, et deux jours après je n'y pensais plus. Cependant, loin de gagner quelque chose à cette victoire, nous y perdîmes un chameau, que le cheval qui nous restait ne pouvait remplacer. Mais ce qu'il y eut de curieux, c'est que l'homme me demanda, en arrivant au village, le prix de son chameau. Je refusai de le payer.

et l'affaire fut portée devant le juge chinois du lieu. Je dois rendre justice à ce magistrat ; il agit avec beaucoup de sagesse et d'impartialité. Après avoir entendu les deux parties, il demanda très gravement au Chinois qui était allé avec moi pour acheter le chameau, s'il était mon domestique. « Je ne suis point domestique, répondit l'homme, mais j'accompagnais l'étranger. — A la requête de qui? demanda le juge. — A la requête de l'étranger, répartit l'homme. — Alors, reprit le juge, vous étiez pour le moment le domestique de l'étranger ; et, le chameau ayant été remis à son domestique, c'est comme s'il eût été remis en ses propres mains ; il doit donc le payer. » La chose était parfaitement claire, je n'avais pas un mot à dire et, charmé d'entendre des conclusions si justes et un développement si

précis de la question, je payai sans regret le chameau et j'en fls acheter un autre ; mais je m'abstins d'aller moi-même le chercher.

La ville de Naum est à la frontière de la Chine ; elle passe pour fortifiée, et elle l'est suffisamment pour ce pays ; car j'estime que tous les Tartares du Karakathay réunis, lesquels, je crois, sont au nombre de plusieurs millions, ne pourraient battre les murailles de cette ville avec leurs flèches. Cependant, si l'on voulait appeler cela une place forte dans un pays où elle pourrait être attaquée avec du canon, on se ferait moquer de soi par les connaisseurs.

A deux journées de cette ville, nous fûmes arrêtés par des messagers envoyés vers tous les points de la route, pour avertir les voyageurs et les caravanes de faire halte jusqu'à ce qu'on leur eût envoyé une escorte, un corps de Tartares plus nombreux que de coutume, d'environ mille hommes, ayant paru à douze lieues de la ville.

C'étaient de très mauvaises nouvelles pour des voyageurs ; cependant le gouverneur agissait sagement en prenant ce soin, et nous fûmes heureux d'apprendre qu'on nous enverrait une escorte. Deux jours après il nous arriva deux cents soldats d'une garnison chinoise, sur notre gauche, et trois cents de Naum : avec ces forces nous avançâmes sans crainte. Les soldats de Naum marchaient à notre tête, les deux cents autres formaient l'arrière-garde ; nos hommes se tenaient à côté de nos chameaux avec les bagages, et la caravane était au centre. Dans cet ordre, et si bien préparés pour le combat, nous croyions être en état de faire tête à dix mille Tartares-Mongols, s'ils s'étaient présentés ; mais le lendemain, quand ils se montrèrent, ce fut toute autre chose.

Le matin de bonne heure, en sortant d'une petite ville heureusement située, nommée Changu, nous avions une rivière à passer, et si les Tartares avaient eu quelque intelligence, c'était le moment de nous attaquer, quand la caravane se serait trouvée sur une rive et l'arrière-garde sur l'autre. Environ trois heures après, comme nous entrions dans un désert de six lieues, un gros nuage de poussière qui s'éleva nous annonça l'approche de l'ennemi, et, en effet, il venait sur nous au galop.

Les Chinois de notre avant-garde, qui la veille parlaient avec tant de jactance, commencèrent à se déconcerter et regardaient souvent derrière eux, signe certain que des soldats sont prêts à s'enfuir. Mon vieux pilote pensait comme moi sur ce point, et, comme il marchait à mes côtés, il me dit : « Seigneur Anglais, si ces gens-là ne sont remontés, ils vont nous perdre tous ; si les Tartares les chargent, ils tourneront le dos. — Je suis de votre avis, lui dis-je ; mais que pouvons-nous faire? — Il faut, dit-il, faire avancer cinquante de nos

hommes pour les soutenir de chaque côté et leur donner courage ; ils se battront comme des braves en brave compagnie ; mais, sans cela, ils se sauveront. » J'allai proposer la chose à notre commandant, qui entra complètement dans nos idées. En conséquence, cinquante de nous marchèrent sur l'aile droite, et cinquante sur la gauche ; le reste forma un corps de réserve. Nous avançâmes donc, laissant les deux cents hommes de l'arrière-garde se défendre eux-mêmes et garder les chameaux, et leur enjoignant seulement de nous envoyer un renfort de cent hommes, s'il était nécessaire, avec les cinquante de notre réserve.

Enfin les Tartares nous joignirent, et en nombre formidable. Nous ne pûmes évaluer ce nombre ; mais il nous sembla qu'ils étaient au moins dix mille. Un petit détachement vint reconnaître en quelle posture nous étions, et passa tout le long de notre ligne. Quand ils furent à portée de fusil, nous ordonnâmes aux deux ailes d'avancer rapidement et de leur lâcher une décharge de chaque côté, ce qui fut exécuté. Mais ils firent retraite, et sans doute allèrent rendre compte aux autres de la réception qui les attendait ; car ceux-ci s'arrêtèrent à l'instant, restèrent un moment à réfléchir, et, tournant bride vers la gauche, abandonnèrent leur dessein et ne nous direntrien de plus pour cette fois. Dans notre position, assez mauvaise pour donner bataille, c'est ce qui pouvait nous arriver de plus heureux.

Deux jours après, nous atteignîmes la ville de Naum ou Naun ; nous remerciâmes le gouverneur des soins qu'il avait pris de nous, et nous fîmes une collecte, qui produisit environ cent écus pour les soldats de notre escorte. Là nous nous reposâmes un jour. Naum était en effet une garnison, et contenait alors neuf cents hommes ; à cette é.poque les frontières moscovites étaient plus près de cette ville qu'elles ne sont maintenant, les Russes ayant depuis ce temps abandonné le pays jusqu'à soixante-dix lieues plus loin, non seulement comme inutile, mais surtout à cause de son extrême éloignement et de la difficulté d'y envoyer les troupes nécessaires pour le garder. Nous avions donc soixante-dix lieues de plus à faire avant d'entrer dans la Russie proprement dite.

Nous passâmes, après Naum, plusieurs grandes rivières et deux steppes ou déserts affreux, que nous mîmes seize jours à traverser, et qui, comme je l'ai dit, n'appartiennent à personne. Enfin, le 25 avril, nous arrivâmes à la frontière de Russie. Je pense que la première ville, ou forteresse si l'on veut, qui appartient au czar, se nomme Arguna, parce qu'elle est située sur la rive occidentale de la rivière de ce nom.

Je ne pouvais m'empêcher de montrer une joie infinie de me voir

enfin arrivé dans un pays que je pouvais appeler chrétien. Les Russes, selon moi, ne méritent qu'à grand'peine le nom de chrétiens ; toutefois ils prétendent l'être et sont très dévots à leur manière. Pour un homme capable de réfléchir, et qui, comme moi, avait parcouru le monde en tous sens, on conçoit quelle satisfaction ce devait être de se retrouver dans une société où le nom de Dieu et celui du Rédempteur étaient connus, glorifiés, adorés ; surtout en sortant de contrées livrées par le Ciel à des erreurs qui portent les peuples à rendre un culte au démon, à se prosterner devant des pierres, des souches, à adorer des monstres, des éléments, des animaux d'une forme hideuse, des statues et des images monstrueuses. Toutes les villes que nous avions traversées avaient leurs pagodes, leurs idoles, leurs temples et leurs dévots ignorants, adorant l'ouvrage de leurs propres mains. Maintenant, nous arrivions chez une nation où du moins on voit l'apparence du christianisme, où l'on plie le genou devant Jésus-Christ, où sa religion est connue. Je m'en félicitai d'abord, avec le brave négociant écossais dont j'ai parlé. Je lui dis, en lui prenant la main : « Dieu soit béni, monsieur, nous voici parmi des chrétiens!» Il me répondit en souriant : « Ne vous hâtez point de vous réjouir, mon cher compatriote ; ces Russes sont d'étranges chrétiens, et, si vous trouvez le nom, vous verrez bien peu la réalité du christianisme pendant plusieurs mois de notre voyage. — Fort bien, dis-je; mais encore cela vaut-il mieux que le paganisme, le culte des démons. — Je vous dirai, reprit-il, qu'à l'exception des soldats des garnisons et d'un petit nombre d'habitants des villes sur la route, tout le reste du pays pendant quatre cents lieues est peuplé par les plus ignorants et les plu8 méchants des païens. » Cela était vrai.

Nous nous trouvions lancés sur le plus grand espace continental que le globe renferme, si je connais bien la disposition de sa surface. Nous étions à plus de quatre mille lieues de la mer à l'E., à sept cents lieues de la mer Baltique à l'O., et de cette mer aux canaux anglais et français il y avait plus de mille lieues ; au S. la mer des Indes et le golfe Persique étaient à près de deux mille lieues ; et la mer Glaciale était à trois cents lieues au N. Et si l'on peut croire quelques personnes qui prétendent qu'on ne trouve la mer au N.-E. qu'après avoir tourné autour du pôle, en se retournant conséquemment au N.-O., le continent se prolongerait en Amérique, Dieu sait à quelle étendue. Cependant je pourrais donner quelques raisons pour montrer que cette opinion est erronée.

En entrant sur les domaines de la Russie, ne trouvant pendant un long espace aucune ville considérable, nous n'eûmes rien à observer, sinon que toutes les rivières coulaient à l'E. ; et comme je le vis d'après

les cartes de quelques-uns de nos voyageurs, toutes ces rivières affluaient au grand fleuve Yamour ou Gamour, lequel par son cours naturel doit se jeter dans la mer de l'Orient ou de la Chine. Quant à l'histoire des roseaux monstrueux qui encombrent les bouches de l'Yamour, et ont vingt à trente pieds de haut et trois pieds de tour, je prends la liberté de n'en rien croire ; la navigation de ce fleuve ne peut être utile au commerce, ses rives étant habitées par les Tartares qui ne sont pas pasteurs, et personne que je sache n'a été curieux de le descendre jusqu'à son embouchure ou d'en approcher du côté de la mer ; on sait seulement qu'il coule à l'E. sous la latitude d'environ 50 degrés, et qu'il reçoit une infinité de petites rivières et doit se jeter dans l'Océan sous cette latitude ; il est donc certain que la mer est là.

A quelques lieues au N. de ce fleuve, plusieurs grandes rivières coulent en plein N. comme l'Yamour coule en plein E. ; et ces rivières vont se joindre au grand fleuve Tartare, ainsi nommé à cause des Tartares-Mongols, la tribu la plus septentrionale de ce peuple, laquelle, selon les Chinois, est la souche principale des Tartares, et, -selon nos géographes, représente la direction septentrionale, les Gogs et les Magogs de l'Écriture sainte.

La direction septentrionale de ces rivières et de plusieurs autres dont je parlerai plus tard prouve évidemment que l'Océan borne la terre de ce côté comme du côté du levant, de sorte qu'il est irrationnel de supposer que la terre joigne le continent américain et qu'il n'existe point de communication entre la mer du Nord et celle de la Chine, ou l'Océan oriental. Je n'en dirai pas davantage sur ce point ; telles furent en ce temps les observations, et je les place en leur lieu.

Depuis la rivière Arguna, nous allions à petites journées, et nous sentîmes combien nous étions redevables au soin que le czar a pris de bâtir des villes de distance en distance en ces déserts, et d'y mettre des garnisons semblables aux stations militaires des Romains dans leurs provinces les plus reculées. J'ai lu que plusieurs de ces stations romaines avaient été établies dans la Grande-Bretagne pour la sûreté du commerce et pour héberger les voyageurs. Il en était de même ici et avec autant de nécessité. Dans toutes ces villes, les soldats et les officiers magistrats étaient Russes et professaient le christianisme ; mais tout le reste des habitants était païen ; ils sacrifiaient aux idoles, adoraient le soleil, la lune, les étoiles, tous les corps célestes ; du reste, c'étaient les plus barbares de tous les idolâtres que j'eusse rencontrés par le monde ; seulement ils ne mangeaient pas de la chair humaine comme les sauvages de l'Améfique.

Nous vîmes quelques exemples de leur barbarie dans le pays qui

ROBINSON CRUSOÊ

Sépare la ville frontière moscovite d'Arguna et une ville russe et tartare nommée Nortziuskoy. Cet intervalle est une forêt déserte que nous mîmes vingt jours à traverser. Dans un village près de Nortzius-

koy, je voulus examiner la manière de vivre des habitants, et elle me parut la plus brutalement grossière qu'il fût possible de voir. Ce jour-là on devait célébrer une grande cérémonie. Une idole de bois

plus hideuse que le diable, ou du moins que les portraits qu'on nous en fait, était exposée sur une vieille souche d'arbre. La tête de cette idole ne ressemblait à celle d'aucun animal connu ; ses oreilles étaient aussi grandes que des cornes de bouc ; sa bouche, carrément ouverte comme la gueule d'un lion, était garnie de dents effroyables et se terminait en dessous par un crochet semblable au bec inférieur d'un perroquet. Le costume de ce monstre était tout ce qu'on peut imaginer de plus sale ; son vêtement principal était en peau de mouton, la laine en dehors ; un très haut bonnet de Tartare le coiffait, en laissant passer ses cornes ; la figure en tout avait huit pieds de haut, sans pieds ni jambes, sans aucune proportion dans ses formes.

Cet épouvantail était placé en dehors du village, et je vis seize ou dix-sept créatures humaines dont je ne pus distinguer le sexe, les hommes et les femmes ayant les mêmes habits, toutes prosternées la face contre terre autour de l'informe idole de bois. Ils ne bougeaient pas plus que s'ils eussent été de bois eux-mêmes, ce que j'imaginai au premier coup d'œil ; mais, quand j'approchai, ils se levèrent en poussant un cri semblable à l'aboiement d'une meute, et ils se sauvèrent, en apparence troublés ou offensés par notre présence. A la porte d'une tente peu éloignée et faite de peaux de moutons et de vaches, je vis trois bouchers, du moins je les jugeai tels aux longs couteaux qu'ils tenaient dans leurs mains, et au milieu de la tente trois moutons et un jeune taureau égorgés. Il paraît que ces animaux avaient été sacrifiés au dieu de bois, que ces trois hommes étaient ses prêtres, et que les dix-sept misérables qui venaient de s'enfuir avaient offert ce sacrifice à une souche et lui adressaient leurs prières lorsque nous les surprîmes.

Je l'avoue, cette adoration stupide m'inspira une horreur que je n'avais jamais ressentie aussi vive à la vue de choses semblables. La plus noble, la meilleure des créatures de Dieu, à laquelle il a donné tant d'avantages physiques sur le reste de la création, qu'il a dotée surtout d'une âme raisonnable, capable de le connaître, de le glorifier, pouvait-elle se dégrader au point d'adorer un monstre créé par elle, Fendu terrible par ses propres inventions ! En voyant l'ignorance humaine conduite à une telle ignominie par les ruses du démon, toujours envieux des hommages que nous devons offrir à Dieu, une tristesse profonde me saisit ; mais, malgré mon étonnement et mon affliction, je ne pouvais douter de la réalité de ce que je voyais ; il n'y avait pas moyen de le nier comme impossible et contre nature. Alors ma surprise se tourna en colère : je courus à l'image ou au monstre, comme on voudra le nommer, et d'un coup d'épée je fendis en deux son bonnet pointu, tandis qu'un de mes compagnons, s'attaquant

à la peau de mouton, tâchait de l'arracher. Tout à coup des cris ou plutôt des hurlements épouvantables s'élevèrent de toutes les parties du village : deux à trois cents personnes se rassemblèrent ; je ne les attendis point et je fis bien, car la plupart étaient armées de flèches ; mais, en m'en allant, je me promis de leur faire une seconde visite.

La caravane devait séjourner trois jours dans la ville qui se trouvait à quatre milles de là, pour remplacer les chevaux que les mauvais chemins avaient estropiés. Ainsi j'avais le loisir d'exécuter le dessein que je formai. Je le communiquai au négociant, dont je connaissais le courage ; je lui contai ce que j'avais vu, et quelle indignation m'avait inspirée cette dégradation de notre espèce, « Je suis résolu, lui dis-je, d'aller avec quatre ou cinq hommes bien armés détruire cette ignoble, cette abominable idole ; prouver qu'elle n'a pas le pouvoir de se défendre, et que, par conséquent, elle ne doit pas être adorée, recevoir des prières ni des sacrifices. »

Il se prit à rire, et me dit : « Votre zèle peut être louable, mais quel est votre but dans cette expédition? — Mon but est de venger l'honneur de Dieu, insulté par cette dévotion diabolique. — Mais comment produirez-vous un tel effet si ces gens ne savent pas à quelle intention vous agissez de la sorte? Ils ne peuvent le savoir si vous ne leur parlez pas ; et, si vous essayez de le faire, ils vous combattront avec avantage, soyez-en bien sûr, car ils sont animés d'une grande résolution quand il s'agit de défendre leur idolâtrie. — Ne pouvons-nous pas, lui dis-je, faire le coup pendant la nuit et laisser par écrit dans leur langue les motifs de cet acte? — Par écrit ! mais dans cinq tribus, vous ne trouverez pas un homme qui connaisse ce que c'est que des lettres et puisse lire un seul mot ! — Misérable ignorance ! m'écriai-je ; cependant, j'ai grande envie d'accomplir mon dessein ; peut-être la nature seule leur apprendra à tirer de justes conclusions du fait, et leur fera sentir l'absurdité d'adorer ces hideuses images.

— Prenez garde à ce que vous ferez, monsieur, me dit-il : si votre zèle vous pousse à une telle démarche, je comprends que vous y cédiez ; mais il faut considérer que ces nations sauvages sont soumises de force à la Russie, et, si vous faites cette expédition, on peut gager mille contre un que des millions de Tartares viendront demander satisfaction au gouverneur de Nortziuskoy ; et, si elle leur est refusée, ils se révolteront, ce qui causera une guerre avec les Tartares de la province. »

Ceci donna un autre tour à mes pensées pour le moment ; mais a même corde résonna de nouveau dans mon esprit, et tout le jour je rêvai aux moyens de mettre mon projet à exécution.

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Vers le soir, le négociant écossais, me rencontrant par hasard dan? la ville, désira me parler. « Je crois, dit-il, que je vous ai détourné d'un bon dessein ; depuis, je n'ai cessé d'y penser, cap j'abhorre autant que vous l'idolâtrie. — Vraiment, lui dis-je, vous avez élevé en moi des scrupules à l'égard de l'exécution ; mais vous n'avez pas chassé le projet de ma tête, et je pense que je l'accomplirai avant de quitter ce lieu, dussé-je être livré aux Tartares pour les satisfaire. — Non, non, dit-il. Dieu nous préserve de nous voir livrés à ces monstres ! ce serait nous livrer à la mort. — Quel traitement aurais-je à craindre d'eux? lui demandai-je. — Je vais vous conter, me dit-il, comment ils ont traité un pauvre Russe qui, de même que

vous, avait insulté leur religion et avait été fait prisonnier par eux. Après qu'ils l'eurent estropié à coups de flèches, afin de le rendre incapable de se sauver, ils le mirent tout nu sur le sommet de leur idole, formèrent un cercle autour de lui, et lui lancèrent autant de flèches que son corps pouvait en recevoir ; puis ils le brûlèrent, ainsi lardé, au pied de leur dieu. — Était-ce la même idole? — Oui, précisément la même, me dit-il. — Je veux, lui dis-je, vous conter à mon tour une histoire. » Et je lui fis le récit de l'affaire de Madagascar, dans laquelle nos gens avaient brûlé un village et tué tous ses habitants, hommes, femmes et enfants, pour venger la mort de leur camarade. J'ajoutai que nous devions en faire autant à ce village tartare.

Il écouta mon récit très attentivement ; mais, quand je parlai de faire la même exécution dans ce village, il me dit que j'étais dans l'erreur si je pensais que c'était celui dans lequel le Russe avait été torturé, car celui-là était à plus de cent milles de nous ; quant à l'idole, c'était la même qu'on portait en procession dans toute la province, t Eh bien, dis-je, c'est elle qui doit être punie, et je la punirai cette nuit même, si Dieu me prête vie. »

En un mot, me voyant si résolu, il approuva mon dessein, et me dit que je ne pouvais aller seul et qu'il m'accompagnerait, mais qu'il désirait s'assurer la coopération d'un homme courageux et ferme, un de ses compatriotes, aussi zélé que je pouvais le désirer pour la destruction de ces choses diaboliques. Bref, il m'amena un compagnon de plus, un Écossais nommé le capitaine Richardson ; je lui contai tout ce que j'avais vu et tout ce que je voulais faire, et il répondit sans hésiter qu'il me suivrait, dût-il risquer sa vie. Ainsi nous convînmes d'aller nous trois seulement. J'avais proposé à mon associé de se joindre à nous, et il avait refusé en disant qu'il était prêt à m'aider et à me défendre en toute occasion, mais que cette aventure n'était pas de son ressort. Nous nous décidâmes donc à aller nous trois, suivis de mon domestique, vers minuit, exécuter notre plan avec tout le secret possible.!

) Cependant, après de nouvelles réflexions, nous voulûmes remettre la partie à la nuit suivante, parce que, la caravane devant partir le lendemain matin, le gouverneur ne pouvait donner satisfaction à ces gens contre nous, une fois que nous serions hors de sa juridiction. Le négociant écossais, aussi ferme dans sa résolution que hardi pour l'exécution de l'entreprise, m'apporta une robe de Tartare ou une saye de peau de mouton, un bonnet, un arc et des flèches ; il s'était pourvu de pareils déguisements pour lui et son compatriote, afin que, si l'on nous voyait, on ne sût qui nous étions.

Nous employâmes la première nuit à mêler des matières combustibles à de l'eau-de-vie, de la poudre à canon, et d'autres ingrédients tels que nous pouvions les avoir ; nous préparâmes aussi une bonne quantité de goudron dans un petit pot, et, environ une heure après le coucher du soleil, nous partîmes pour notre expédition.

Sur les onze heures, nous arrivâmes auprès de l'idole, et nous vîmes que les habitants n'avaient pas le plus léger soupçon du danger qui la menaçait. Le ciel était nuageux, cependant la lune donnait assez de clarté pour voir que l'idole était à la même place où je l'avais vue. Il paraît que tous les habitants étaient couchés, et nous vîmes de la lumière seulement dans la grande tente où j'avais remarqué les trois prêtres que je pris pour des bouchers. Nous allâmes tout près

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de la porte, et nous entendknes causer cinq ou six personnes ; alors nous pensâmes que, si nous mettions le feu à l'idole, ces hommes sortiraient à l'instant et s'opposeraient à notre dessein ; mais nous ne savions que faire pour nous en débarrasser. Nous eûmes l'idée d'emporter le bloc et de le brûler à une certaine distance ; mais, quand nous essayâmes de le remuer, nous le trouvâmes trop pesant, et nous retombâmes dans notre indécision. Le second Écossais était d'avis de mettre le feu à la tente et d'assommer les gens qu'elle renfermait, à mesure qu'ils sortiraient ; mais je n'approuvai point cette proposition ; je désirais épargner la vie de ces gens, s'il était possible. « Eh bien ! dit le négociant écossais, je vais vous dire ce qu'il faut faire ; nous tâcherons de les prendre, de leur lier les mains, et nous les obligerons à voir brûler ou détruire leur idole. »

Nous avions par hasard sur nous de petites cordes qui nous servaient à lier ensemble nos amorces ; nous nous décidâmes donc à commencer notre attaque avec le moins de bruit possible. D'abord nous frappâmes à la porte ; un des prêtres vint l'ouvrir; nous nous jetâmes sur lui, il fut bâillonné, et, les mains liées derrière le dos, conduit à l'idole ; nous liâmes ses deux jambes ensemble, on assura le bandeau sur sa bouche, de façon à lui ôter le moyen de faire du bruit, et il fut laissé gisant à terre.

Deux des nôtres retournèrent alors à la porte, en supposant qu'un compagnon du prisonnier viendrait voir ce qu'il était devenu ; mais nous attendîmes si longtemps, que notre camarade nous rejoignit ; et, comme personne ne sortait de la hutte, nous nous décidâmes encore à frapper très doucement. A l'instant deux hommes sortirent ; nous les traitâmes comme les autres ; mais il nous fallut aller tous les trois pour les conduire à l'idole et les laisser attachés à une certaine distance les uns des autres. En retournant sur nos pas, nous vîmes deux autres hommes déjà sortis de la tente, et un troisième qui se tenait derrière eux en dedans de la porte. Nous nous saisîmes des premiers, et le troisième entra dans la cabane en criant ; mais mon Écossais courut après lui, et, prenant une composition qui ne produisait point de flamme, et seulement une fumée puante, il y mit le feu et la jeta au milieu d'eux ; pendant ce temps, mon domestique et l'ami du négociant, ayant bien garrotté leurs prisonniers, les laissèrent à la place où gisaient les autres, en attendant que leur idole vînt les délivrer, et se hâtèrent de nous rejoindre.

Quand la hutte fut remplie de fumée au point de suffoquer ceux qui s'y trouvaient, nous jetâmes à travers la porte un petit sac de cuir contenant une autre sorte de matière qui flambait comme une chandelle, et, suivant le projectile de près, nous entrâmes et ne vîmes

que quatre personnes, lesquelles, à ce que nous supposions, s'occupaient de quelque sacrifice diabolique. Bref, ils semblaient tous mortellement effrayés, assez du moins pour rester assis, tremblants et stupéfaits, asphyxiés par la fumée et muets de terreur.

Enfm nous les prîmes et nous les attachâmes de même que les autres, et tout cela sans faire le moindre bruit. J'aurais dû dire que nous les fîmes d'abord sortir de la hutte ; car nous n'aurions pu sup-

porter la fumée. Quand ils furent liés, nous les traînâmes vers l'idole, et commençâmes notre besogne sur elle. En premier lieu, elle fut barbouillée du haut en bas de goudron et des autres ingrédients que nous avions, c'est-à-dire du suif mêlé de soufre : ensuite nous enveloppâmes la grande pièce d'artifice dans son bonnet ; et, ayant ramassé autour d'elle toutes les matières combustibles que nous avions, nous cherchions à découvrir quelque chose qui pût la faire brûler

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plus vite, quand l'Écossais se ressouvint d'avoir vu près de la tente un tas de fourrage, de la paille ou des roseaux secs que je n'avais point aperçus. Il y courut et en rapporta une brassée. Dès que nous eûmes ce complément de matériaux, nous fîmes avancer nos prisonniers : après avoir délié leurs jambes et ôté le bandeau qui couvrait leur bouche, et les avoir rangés tous debout devant leur monstrueuse idole, nous mîmes le feu à la paille et à tout le reste.

Nous restâmes là un quart d'heure à peu près, jusqu'à ce que la poudre, que nous avions mise dans les yeux et dans les oreilles de l'idole, éclatât et la déformât de manière à n'être plus qu'une souche ; et, rassemblant autour d'elle le foin enflammé, en un moment nous la vîmes entièrement consumée. Alors nous songeâmes à la retraite ; mais l'Écossais dit que nous ne pouvions nous en aller, parce que ces malheureux, dans leur égarement, se jetteraient au feu et brûleraient avec l'idole. Nous restâmes donc jusqu'à ce que le fourrage fût éteint ; ensuite nous partîmes et laissâmes là nos prisonniers.

Après cet exploit, nous parûmes le matin, parmi nos compagnons de voyage, très occupés de faire nos préparatifs pour la journée, et personne ne se serait douté que nous avions été la nuit ailleurs que dans nos lits, comme cela était naturel à des voyageurs qui avaient besoin de prendre des forces avant une marche fatigante.

Mais l'affaire ne se termina pas ainsi : le lendemain un grand nombre d'habitants de la campagne vint aux portes de la ville, et demanda, de la manière la plus violente, au gouverneur russe satisfaction de l'insulte faite à leurs prêtres, et de l'incendie de leur dieu, le grand Cham-Chi-Thangu. Les gens de Nortziuskoy furent d'abord très consternés ; car les Tartares ameutés étaient, à ce qu'ils disaient, déjà trente mille. Le gouverneur envoya des messagers pour les apaiser, en leur faisant toutes les promesses imaginables, en leur assurant qu'il ne savait rien de cet événement, et que pas un homme de sa garnison n'était sorti ; mais que, s'il découvrait les coupables, il les punirait sévèrement. Ils répondirent, avec beaucoup de fierté, que tout le pays révérait le grand Cham-Chi-Thangu, qui demeurait dans le soleil, et qu'aucun mortel n'aurait osé insulter son image, excepté un chrétien, un mécréant : ils étaient donc résolus à lui déclarer la guerre, à lui et à tous les Russes.

Le gouverneur tâcha de les calmer, ne voulant point encourir le reproche d'avoir négligé un germe de guerre. Le czar lui avait expressément recommandé de traiter avec douceur les sujets conquis ; en conséquence, il fit tout son possible pour les amadouer. Enfin il leur dit que, le matin même, une caravane s'était mise en route pour la Russie, et que peut-être l'un des voyageurs avait commis cette vio-

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lence. Il promit d'envoyer après nous, s'ils le désiraient, afin de faire une enquête sur cette affaire. Cela parut les calmer un peu, et le gouverneur nous députa un messager pour nous rendre compte de ce qui était arrivé, et nous dire que, si quelques-uns de nous avaient fait le coup, il leur conseillait de se sauver au plus vite, et que, de toute manière, nous devions accélérer notre départ, ajoutant qu'il tâcherait d'amuser les Tartares aussi longtemps qu'il le pourrait.

Cet avis de la part du gouverneur était d'une grande bienveillance ; mais quand ces nouvelles furent données à la caravane, personne n'y comprit rien, et nous, qui étions les coupables, nous ne fûmes nullement soupçonnés. Toutefois, le commandant de la caravane, d'après l'avis du gouverneur, hâta la marche, et nous avançâmes presque sans nous arrêter, pendant deux jours et deux nuits. Nous couchâmes alors dans un village nommé Plothus ; de là, nous allâmes le plus vite possible vers Jarawena, autre colonie du czar, où nous espérions être en sûreté. Mais, le second jour, des nuages de poussière qui s'élevaient au loin derrière nous montrèrent que nous étions poursuivis. Nous étions entrés dans le grand désert, et nous avions passé près d'un lac très considérable nommé Schaks-Oser, quand nous aperçûmes un parti de cavaliers, de l'autre côté du lac, au N. Nous allions à l'O., et nous observâmes qu'ils prirent la même direction que nous, supposant peut-être que nous aurions passé du côté du lac où ils étaient, tandis que très heureusement nous avions pris l'autre. Deux jours après, nous ne les vîmes plus, parce que, nous croyant devant eux, ils nous poursuivaient avec ardeur, et atteignirent ainsi l'Udda, rivière très forte, un peu plus au N., mais que nous trouvâmes guéable à la hauteur où nous étions.

Le troisième jour, soit qu'ils eussent reconnu leur méprise ou reçu quelques renseignements à notre sujet, ils arrivèrent sur le soir. Nous venions de choisir une place pour notre campement de nuit ; car nous ne pouvions loger dans aucun endroit habité avant la ville de Jarawena, située à deux journées plus loin, dans le désert de près de deux cents lieues où nous venions d'entrer. Du côté où nous étions, U y avait cependant quelques bois et de petites rivières qui se rendaient toutes à rUdda. Nous campâmes dans un étroit défilé, entre des bosquets peu profonds, mais très épais, et nous nous attendions à être attaqués avant le jour.

Personne ne savait, excepté mes associés et moi, pourquoi nous étions poursuivis ; mais, comme c'est la coutume des Tartares-Mongols d'aller en troupes dans ces parages, les caravanes se fortifient toujours chaque nuit contre ces bandes, et les précautions prises en ce moment n'avaient rien d'extraordinaire.

Nous avions remplacement le plus avantageux que nous eussions trouvé jusqu'alors pour notre camp. Des deux côtés, nous étions flanqués par des bois, un ruisseau coulait en face de nous ; ainsi nous ne pouvions être cernés, l'on ne pouvait nous attaquer que de front ou par derrière. Nous renforçâmes le front, en plaçant en ligne nos bagages, nos chameaux et nos chevaux, en deçà du ruisseau ; et nous coupâmes quelques arbres pour nous retrancher sur les derrières.

Ainsi postés, nous comptions passer la nuit tranquilles ; mais l'ennemi nous laissa à peine le temps d'achever nos arrangements. Les Tartares ne nous attaquèrent point comme des bandits, et comme nous pensions qu'ils devaient nous attaquer ; ils nous envoyèrent trois messagers chargés de nous demander de leur livrer ceux qui avaient outragé leurs prêtres et brûlé leur dieu Cham-Chi-Thangu, parce qu'ils voulaient les faire mourir par le feu. Ils promettaient de se retirer si cette demande était accordée, sinon de nous exterminer tous. En écoutant ce message, tous les voyageurs pâlirent et commencèrent à se regarder les uns les autres, pour tâcher de découvrir le coupable à sa physionomie ; mais aucun d'eux n'avait le mot, et le mystère ne fut point dévoilé.

Le commandant de la caravane dohna aux Tartares l'assurance que ce n'étaient point des hommes de notre camp qui s'étaient rendus coupables de cette violence ; que nous n'avions fait aucun mal ni à eux ni à personne, et qu'ils devaient chercher ailleurs les auteurs du fait dont ils se plaignaient. Il les pria de ne plus nous inquiéter, disant que nous étions prêts à nous défendre.

Ils ne furent nullement satisfaits de cette réponse, et, au point du jour, ils vinrent en corps assez nombreux à notre camp ; mais, nous trouvant si bien retranchés, ils n'osèrent avancer au delà du ruisseau en face de nous. Là ils s'arrêtèrent, et leur nombre nous terrifia ; car les calculs les moins exagérés pouvaient porter ce nombre à dix mille. Ils nous examinèrent pendant quelque temps, et ensuite, poussant un hurlement horrible, ils nous lancèrent une grêle de flèches. Heureusement nous étions suffisamment garantis par nos bagages, et je ne me rappelle pas qu'il y ait eu personne de blessé parmi nous.

Peu de moments après, nous les vîmes à quelque distance sur notre droite ; et nous nous attendions à les voir venir derrière nous, quand un Cosaque de Jarawena, rusé personnage, à la solde des Moscovites, vint dire à notre conducteur : « Je vais renvoyer tous ces gens à Siheilka. » C'était une ville située à quatre ou cinq journées sur notre droite et un peu en arrière. Le Cosaque prit son arc et ses flèches, monta à cheval, et, partant de la queue de la caravane, il piik le chemin de Nortziuskoy; ensuite, il fit un détour, revint droit à l'armée

tartare, et se donna pour un exprès chargé de leur dire que les gens qui avaient brûlé Gham-Chi-Thangu étaient à Siheilka avec une caravane de mécréants, ainsi qu'ils nomment les chrétiens, et qu'ils se proposaient de brûler le dieu Schal-Isar, des Tartares- Tongus.

Cet homme étant lui-même un vrai Tartare, et parlant parfaitement la langue de ces peuples, débita si bien son histoire, que les autres y ajoutèrent foi et s'élancèrent comme des furieux vers Siheilka, à cinq journées plus loin au N. En moins de trois heures ils étaient hors de notre vue ; nous n'entendîmes plus parler d'eux, et ne sûmes point s'ils étaient allés ou non à Siheilka. Nous arrivâmes ainsi sains et saufs à Jarawena, où se trouvait une garnison russe, et nous nous reposâmes cinq jours en cette ville, la caravane étant fatiguée à l'excès de la marche forcée du dernier jour, et de la nuit sans sommeil qui l'avait précédée.

En sortant de cette ville, nous avionsàtraverserundéserteflroyable de vingt-trois journées de marche et nous eûmes soin de nous pourvoir de tentes, afin de pouvoir passer les nuits plus commodément. Le conducteur de la caravane acheta seize chariots dans le pays pour porter notre eau et nos vivres ; ces chariots servaient de rempart à notre petit camp ; de sorte que, si les Tartares nous avaient attaqués, à moins qu'ils n'eussent été vraiment très nombreux, ils n'auraient pu nous faire du mal.

On peut supposer que nous avions grand besoin de repos après ce long voyage dans un désert où l'on ne voyait pas une maison, pas un arbre, à peine un buisson, bien qu'il y eût quantité de chasseurs de martres, qui sont tous des Tartares-Mongols, ce désert faisant partie de leur pays. Ils attaquent souvent les petites caravanes ; mais ils ne se montrèrent à nous que par bandes peu nombreuses.

Après avoir passé ce désert, nous entrâmes dans un pays assez peuplé, c'est-à-dire que nous y trouvâmes des villes et des forts établis par le czar, et pourvus de garnisons pour protéger les caravanes et défendre la contrée, des incursions des Tartares. Sa Majesté Impériale donne des ordres si précis pour la sûreté des voyageurs, que, si l'on entend parler de bandes de Tartares battant la campagne, des détachements des garnisons sont envoyés pour escorter les cara vanes ou les voyageurs, d'une station à l'autre. Ainsi le gouverneur d'Adinskoy, auquel je fis une visite avec le négociant écossais, qui connaissait cet officier, m'offrit une garde de cinquante hommes, si je craignais quelque danger, jusqu'à la prochaine station.

Longtemps avant d'arriver là, j'avais pensé qu'en nous rapprochant de l'Europe nous trouverions le peuple et plus heureux et plus

civilisé ; mais je m'étais trompé sur ces deux points. Nous avions encore à passer le pays de Tongus, où nous trouvâmes les mêmes signes de barbarie et de paganisme que nous avions vus auparavant. Ces tribus tartares n'étaient pas aussi dangereuses que les premières ; mais, pour la grossièreté des mœurs et l'idolâtrie, aucune nation de la terre ne les surpassait. Ils sont tous habillés en peaux de bêtes, leurs tentes sont construites de la même manière. On ne peut distinguer un homme d'une femme, ni par les vêtements, ni par les traits du visage ; et l'hiver, quand la terre est couverte de neige, ils habitent des souterrains qui se communiquent.

Si les Tartares avaient leur Gham-Chi-Thangu pour tout un village, même pour toute une province, ceux-ci ont des idoles dans chaque souterrain ; de plus, ils adorent les étoiles, le soleil, l'eau, la neige, en un mot, tous les objets qu'ils ne comprennent pas bien ; ainsi ils offrent des sacrifices à tous les éléments, à tous les objets extraordinaires. Il ne m'arriva rien de remarquable depuis le désert cité plus haut jusqu'à plus de cent cinquante lieues, la moitié de cet espace étant encore déserte. Nous eûmes douze jours de marche forcée, sans voir une maison ni un arbre, et obligés de traîner encore avec nous nos provisions d'eau et de pain. Après ce désert, nous arrivâmes en deux journées à Janezay, ville ou station russe sur la grande rivière de ce nom, qui sépare, m'a-t-on dit, l'Europe de l'Asie.

Ici le paganisme et l'ignorance prédominaient encore, excepté dans les garnisons russes. Tout le pays entre l'Oby et le Janezay est entièrement païen, et les peuples y sont aussi barbares que les Tartares des contrées les plus éloignées et même qu'aucune nation que j'aie connue en Asie ou en Amérique. Je trouvai de plus, et je dis aux gouverneurs moscovites avec lesquels j'eus l'occasion de parler, que les pauvres païens n'étaient ni plus éclairés ni plus rapprochés du christianisme, pour être soumis à un gouvernement chrétien : ils avouèrent tous que cela était assez vrai, mais que ce n'était pas leur affaire, et que si le czar voulait convertir ses sujets tartares, sibériens, tongus, il leur enverrait des ecclésiastiques, non pas des militaires ; ils ajoutaient cependant, avec plus de franchise que je ne l'aurais attendu de leur part, que leurs souverains devraient peut-être s'occuper de convertir ces peuples au christianisme, aussi bien que de les soumettre.

Entre cette rivière et l'Oby, nous traversâmes un pays sauvage et inculte, où les habitants et l'industrie manquent seuls pour en faire la plus fertile, la plus agréable contrée de l'univers. Le peu d'habitants que nous vîmes là étaient tous païens, à l'exception des gens qu'on y envoie de Russie ; car c'est, je crois, sur les deux rives de ce

ROBINSON CRUSOÊ

fleuve que sont exilés les criminels russes auxquels on fait grâce de la vie ; et certes il leur est impossible de jamais sortir de cet exil.

Je n'ai rien à dire de mes affaires jusqu'à mon arrivée à Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je restai assez longtemps par le motif suivant.

Nous avions été près de sept mois en route, et nous commencions à nous lasser de cette marche lente, mon associé et moi. Nous tînmes conseil ensemble, et, notre but étant de gagner l'Angleterre, non Moscou, nous songeâmes au meilleur moyen à prendre pour nous rapprocher de notre chemin. On nous avait parlé de traîneaux et de rennes avec lesquels les gens de ce pays voyagent sur la neige en hiver

beaucoup plus souvent qu'ils ne voyagent en été : ils ont, en elTet, de pareilles voitures, et les particularités qu'on en raconte sont vraiment incroyables. Ils vont, jour et nuit, dans ces traîneaux. La neige glacée forme un tapis uniforme sur les lacs, les rivières, les collines, les vallées, et l'on passe sur cette superficie, unie et solide comme du marbre, sans s'inquiéter de ce qu'elle peut couvrir.

Mais je n'avais pas l'occasion de faire un voyage d'hiver en ce genre puisque je voulais aller en Angleterre ; et j'avais deux chemins pour m'y rendre. Je pouvais aller avec la caravane jusqu'à Jaroslaw, de là à Narva, sur le golfe de Finlande, ensuite à Dantzik, où je trouverais probablement à me défaire avantageusement de ma cargaison chinoise ; ou bien je pouvais laisser la caravane à une petite ville sur la

ROBiNSON CRUSOÉ

Dwina ; de là, en cinq ou six jours, je me serais rendu par eau à Archangel, où je n'aurais pas manqué de vaisseaux destinés pour l'Angleterre, Hambourg ou la Hollande.

Mais tous ces voyages en hiver auraient été extrêmement aventureux. D'abord, pour Dantzik, la Baltique gelée n'aurait pas permis d'y passer ; et aller par terre à travers de tels pays eût été à peu près aussi sûr que de voyager au milieu des Tartares. De même pour

Archangel ; en y arrivant en octobre, j'aurais trouvé tous les bâtiments partis, car même les négociants qui habitent ce port en été vont passer l'hiver à Moscou, après le départ des navires ; en sorte que j'aurais enduré un froid excessif et une grande gêne sous le rapport des vivres, pour passer la mauvaise saison clans une ville abandonnée. Je pensai donc que je ferais mieux, tout bien considéré, de laisser aller la

caravane,etdepasserrhiverlàoùj'étais, àTobolsk,enSibérie,au60ed. de latitude, parce que j'étais sûr d'y trouver trois choses propres à

alléger l'ennui d'un long hiver : des vivres abondants, tels que le pays les fournissait ; une maison chaude et pourvue de combustibles ; enfin une excellente compagnie.

J'étais maintenant dans un climat bien différent de celui de mon île bien-aimée, où jamais je ne sentis le froid, excepté quand j'eus la fièvre ; où j'avais au contraire bien de la peine à supporter des habits, et ne faisais du feu dans mon intérieur que pour apprêter ma nourriture. Maintenant je portais trois bonnes vestes et, par-dessus, une large houppelande tombant jusqu'aux pieds, boutonnée bien juste au milieu, et entièrement doublée de fourrure.

Quant à la manière de chauffer ma maison, comme je désapprouvais celle des Anglais, qui consiste à faire du feu dans des cheminées ouvertes, de sorte que, lorsque le feu est éteint, l'air de la chambre est maintenu au degré de l'air extérieur, je louai un appartement dans une bonne maison de la ville, et j'y fis bâtir une cheminée en forme de four, placée au centre de cinq ou six pièces, comme un grand poêle. Le tuyau pour la fumée passait d'un côté, la porte par laquelle on atteignait le foyer était d'un autre, et toutes les chambres étaient également échauffées, sans que l'on vît du feu, justement comme cela se pratique en Angleterre dans les maisons de bains. Par ce moyen on a la même température dans tout l'appartement, quel que soit le froid extérieur ; on ne voit point de feu, et l'on n'est jamais incommodé de I9 fumée.

Une chose plus merveilleuse que tout le reste, c'était la bonne compagnie que l'on trouvait en ce pays barbare, dans la partie de l'Europe la plus enfoncée au Nord, près de la mer Glaciale, presque

SOUS la même latitude que la Nouvelle-Zemble. Mais, comme je l'ai déjà dit, c'était le pays où sont envoyés les criminels d'État, et la ville était pleine de nobles, de gentilshommes, d'ofïiciers et de courtisans russes. Là je trouvai le fameux prince Galitzin, le vieux général Robostiski, plusieurs autres personnes de marque, et quelques dames. Par l'entremise de mon négociant écossais, dont je me séparai en ce lieu, je fis connaissance avec quelques-unes de ces personnes, et je reçus d'elles, dans les longues soirées de l'hiver que je passai à Tobolsk, des visites très agréables.

Je causais un soir avec le prince * * *, un des ministres d*État exilés, et la conversation tourna sur mes aventures particulières. Il m'avait dit quantité de belles choses sur la grandeur, la magnificence, l'étendue des domaines et le pouvoir absolu de l'empereur de Russie. Je l'interrompis, et lui dis que j'avais été un souverain plus grand et plus puissant que le czar lui-même, bien que mon empire fût plus petit et mes sujets moins nombreux que les siens.

Le grand seigneur russe parut surpris, et me regarda fixement, ne sachant ce que je voulais dire, t Votre étonnement cessera, lui dis-je, quand je me serai expliqué. D'abord, je disposais sans contrôle de la vie et des biens de mes sujets ; et, malgré mon pouvoir absolu, pas un d'eux ne manquait d'affection ni pour mon gouvernement, ni pour ma personne. » Il répondit, en hochant la tête, que je l'emportais en effet à cet égard sur le czar. « Toutes les terres de mon royaume m'appartenaient, lui dis-je, mes sujets étaient tous mes fermiers, et volontairement, ils auraient versé pour moi jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Jamais tyran, et je me donne pour tel, ne fut aussi universellement chéri et n'inspira en même temps plus de crainte. »

Après avoir pris plaisir à l'intriguer pendant quelques moments avec ces énigmes politiques, je lui en donnai la clef en lui contant l'histoire de mon séjour dans l'île, et comment j'avais conduit mes affaires et celles des gens qui dépendaient de moi. Je fis ce récit tel que je l'ai écrit ensuite. Il intéressa vivement la compagnie, surtout le prince, et il me dit en soupirant: « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même, et je n'aurais pas changé votre situation pour celle de l'empereur de Russie, puisque je me trouve plus heureux dans la retraite à laquelle mon exil me condamne, que je ne le fus jamais en exerçant la plus grande autorité, à la cour de mon souverain. Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son caractère aux circonstances, et se faire un intérieur calme en dépit des orages extérieurs. Quand j'arrivai ici, je m'arrachai les cheveux, et je déchirai mes habits, comme les autres l'avaient fait avant moi ;

mais un peu de réflexion me fit porter les regards au dedans de moi-même, aussi bien que sur les objets extérieurs, et je vis, à considérer la vie de l'homme en général, que sa félicité réelle est peu dépendante du monde, et que chacun peut être heureux et satisfaire ses désirs les plus louables avec un faible secours de la part de ses semblables. Respirer un air pur, avoir des vêtements pour se couvrir, des aliments pour se nourrir, et la liberté de prendre l'exercice nécessaire à la santé : voilà, selon moi, tout ce que nous pouvons obtenir du monde ; et si la grandeur, le pouvoir, les richesses et les plaisirs, dont quelques-uns jouissent, sont agréables sous certains rapports, toutes ces choses servent principalement les plus grossières de nos affections, l'ambition, l'orgueil personnel, l'avarice, la sensualité, la vanité, affections provenant des pires côtés de notre nature, et renfermant le germe de tous les crimes. Mais ces avantages mondains n'ont aucun rapport avec les vertus qui font le philosophe, ni les grâces d'en haut qui distinguent le chrétien. Privé en ces lieux des fausses joies d'un monde corrompu, j'ai pu les juger avec une juste sévérité, et je suis resté convaincu que la vertu peut seule rendre l'homme vraiment sage, riche et grand, et assurer son bonheur dans une autre vie. En cela, nous sommes plus heureux ici que nos ennemis ne le sont au milieu des jouissances dont ils nous ont sevrés. Croyez, monsieur, que je ne parle pas ainsi par politique, et pour me conformer à des circonstances que l'on peut appeler malheureuses : car, si je me connais bien, je ne voudrais pas revenir à la cour, dans le cas où il plairait au czar, mon maître, de me réintégrer dans mon ancienne grandeur. Je ne voudrais pas plus retourner à cette existence, que mon âme, une fois délivrée de sa prison terrestre et goûtant déjà la gloire de la vie éternelle, ne voudrait, je pense, rentrer dans les liens charnels qui la retiennent présentement, et quitter le ciel pour la fange et les vices de la société humaine. »

Il parlait avec une chaleur qui ne permettait pas de douter de sa sincérité. « Dans mon île j'ai été aussi, lui dis-je, une sorte de monarque, bien plus, un grand conquérant : car celui qui remporte la victoire sur ses désirs insensés, et prend un empire absolu sur lui-même «n soumettant sa volonté à la raison, est certainement plus grand que celui qui subjugue une cité. MaiSj monsieur, oserai-je vous faire une question? — Je suis prêt à vous répondre, dit-il. — Si la liberté vous était offerte, consentiriez-vous à sortir de cet exil? — Attendez, reprit-îl ; la question est délicate, et demande une attention sérieuse, de justes distinctions pour y répondre sincèrement. Rien en ce monde ne fourrait, je crois, m'engager à échapper par mes propres efforts à cet «ilat de bannissement, excepté deux choses : le désir de revoir les

miens, et celui d'être dans un climat plus chaud ; mais je vous déclare que, s'il s'agissait de retourner aux pompes de la cour, à la gloire, à la puissance, aux soins inquiets d'un ministre, à l'opulence, aux plaisirs d'un courtisan ; enfin si l'empereur mon maître m'écrivait à cette heure qu'il me rend tous les honneurs qu'il m'a enlevés, je ne voudrais pas quitter cette solitude, ces déserts, ces lacs couverts de glace, pour le palais de Moscou. — Mais, monseigneur, lui dis-je, vous pouvez non seulement être privé des plaisirs de la cour, et de l'autorité, des honneurs dont vous jouissiez ; vous pouvez encore manquer de certaines douceurs de la vie par la confiscation de vos biens, la dilapidation de votre fortune : les revenus qui

vous restent pourraient être su-dessous de vos besoins. — Cela se peut, dit-il, si vous me considérez comme un grand seigneur, un prince, ce que je suis, en efïet : mais ne voyez en moi qu'un homme, qu'une créature humaine que rien ne distingue des autres ; comme tel, je n'ai à craindre aucune privation réelle, à moins que je ne sois atteint par la maladie ; cependant, pour vider la question, vous connaissez notre manière de vivre. Nous sommes en ce lieu cinq personnes d'un rang élevé ; nous vivons retirés comme il convient à des bannis, et ce que nous avons sauvé du naufrage de notre fortune suffît pour nous dispenser de chasser pour notre subsistance. Les pauvres soldats qui sont ici sans ressources vivent aussi bien que nous, en chassant les martres et les renards dans les bois. Le travail d'un mois les soutient pendant toute l'année ; les denrées sont à bon marché : nous pouvons donc facilement gagner notre vie. Ainsi votre objection est anéantie. »

Il serait trop long de rapporter toutes les conversations intéressantes que j'eus avec cet homme vraiment grand. Ses discours étaient dictés par une profonde connaissance de la société, éclairée par la religion et une sagesse supérieure. Son mépris pour le monde était réellement tel qu'il l'exprimait, et il resta jusqu'à la fm dans les mêmes sentiments, comme on le verra par l'histoire suivante.

J'étais à Tobolsk depuis huit mois, et cet hiver m'a paru bien triste. Le froid était si intense que je ne pouvais prendre l'air sans être enveloppé de fourrures et couvrir mon visage d'un masque ou plutôt d'un capuchon percé de trois trous, un pour la bouche, deux pour les yeux. Nos jours, pendant trois mois, étaient au plus de six heures ; mais la neige, dont la terre était couverte, empêchait l'obscurité de la nuit d'être complète. Nos chevaux étaient logés sous terre et mouraient de faim ; les domestiques du pays, que nous avions pour nous et pour nos bêtes, avaient à tout moment les mains et les pieds gelés, et il fallait les soigner pour qu'ils ne perdissent point ces membres.

Il est vrai que nous avions chaud dans nos appartements ; les maisons '' aient bien closes, les murs épais, les fenêtres petites avec vitra^o double.) Notre nourriture principale était la chair de daim apprêtée dans la saison, d'assez bon pain préparé comme le biscuit, du poisson sec de plusieurs sortes, et quelquefois un mouton ou de la chair de buffle, qui n'est pas un mets désagréable. On fait, en été, toutes les provisions pour l'hiver ; on sale et on conserve les viandes. La boisson ordinaire est de l'eau mêlée d'eau-de-vie, et l'on boit comme régal de l'hydromel au lieu de vin, bien qu'ils en aient de très bon. Les chasseurs, qui s'aventurent par tous les temps, nous apportaient quelquefois d'excellente venaison et de la viande d'ours ; mais nous faisions peu de cas de cette dernière. Nous avions un ample magasin de thé, avec lequel nous régalions les amis dont j'ai parlé : enfm, tout considéré, nous vivions très bien et très agréablement en cet endroit.

Nous étions au mois de mars, les jours grandissaient beaucoup, et le temps était au moins supportable. Les autres voyageurs se disposaient à partir en traîneaux sur la neige ; mais mon projet d'aller par Archangel, et non par la Baltique, était arrêté ; ainsi je ne bougeai point, sachant que les bâtiments du Sud ne se dirigeraient pas vers cette partie du monde avant mai ou juin, et qu'en me trouvant là au commencement d'août, j'y serais assez tôt pour profiter du retour d'un de ces vaisseaux. N'ayant donc pas besoin de me hâter, je laissai tous les voyageurs partir avant moi. Il paraît que tous les ans beaucoup de négociants de cette ville vont soit à Moscou pour vendre

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des fourrures et rapporter d'autres marchandises, soit à Archangel ; et ces derniers, ayant trois cents lieues à faire pour revenir, devaient partir plus tôt que moi.

Au mois de mai je commençai mes préparatifs, et, pendant que j'en étais occupé, il me vint à l'esprit que, tous les exilés en Sibérie étant libres d'aller où il leur plaît dans ce pays, il était surprenant qu'ils ne cherchassent pas à le quitter. J'examinai ce qui pouvait les empêcher de s'en aller ; mais mon étonnement cessa lorsque j'interrogeai à ce sujet la personne dont j'ai parlé.

« Considérons d'abord, monsieur, me dit le prince, la contrée où nous sommes, ensuite notre situation particulière comme bannis. Nous sommes entourés de barrières plus fortes que des grilles et des verrous. Au N., c*est une mer glacée où jamais aucune embarcation ne s'aventura, et de tous les autres côtés nous avons à traverser cinq cents lieues des domaines du czar, où les seules routes praticables sont échelonnées par des garnisons, de sorte que nous ne pourrions y passer sans être découverts, ni subsister en prenant d'autres voies. Une tentative semblable serait donc vaine. »

Je restai muet, et trouvai en effet qu'ils étaient dans^yne prison aussi sûre que la citadelle de Moscou ; cependant l'idée que }©> pourrais être l'instrument de la délivrance de cet excellent homme me revint encore, et j'étais disposé à tenter ce que je pourrais à cette fin. Je profitai un soir d'une occasion qui se présenta, pour lui dire ma pensée. Je lui montrai qu'il m'était facile de l'emmener, puisqu'il n'était point gardé : et, comme je n'allais pas à Moscou, mais à Archangel, et que je formerais une caravane, ce qui me dispenserait de m'arrêter aux stations établies dans le désert et me permettrait de camper où il me plairait, nous passerions sans obstacles jusqu'à Archangel, où je le mettrais tout de suite en sûreté sur un bâtiment anglais, et le conduirais sain et sauf dans mon pays. Quant à ses dépenses, je me chargeais de ce soin, en attendant qu'il fût en mesure d'y pourvoir lui-même.

Il m'écouta très attentivement, tenant les yeux attachés sur moi pendant que je parlais, et je reconnus sur son visage que mes paroles excitaient en lui une vive agitation : il changeait fréquemment de couleur, ses yeux brillaient, et l'on voyait à sa respiration précipitée, que son cœur battait plus vite que de coutume. Il ne put me répondre dès que j'eus fini de parler ; mais, un moment après, il me dit en m'embrassant : « Quel malheur est le nôtre, pauvres créatures abandonnées ! Nos actes d'amitié les plus purs deviennent des pièges pour nos semblables, et nous sommes réduits à nous faire les tentateurs les uns des autres. Mon cher ami, votre proposition est si 35^

franche et si remplie de bonté, si désintéressée, quMl faudrait avoir bien peu de connaissance du monde pour ne pas en être étonné et profondément reconnaissant. Mais m'avez-vous cru sincère, quand je vous ai parlé de mon mépris pour le monde? Avez-vous cru que j'avais en effet atteint ce degré de félicité qui nous met au-dessus des choses qui dépendent des hommes? ou bien avez-vous douté de ma véracité, quand je vous ai dit que je ne voudrais pas reprendre mon ancienne position, ma place à la cour, recouvrer la faveur de l'empereur mon maître? Avez-vous pensé, mon ami, que j'étais un honnête homme, ou bien m'avez-vous pris pour un hypocrite hâbleur? » Ici il s'arrêta. Je pensai qu'il attendait une réponse; mais je m'aperçus bientôt qu'il s'arrêtait parce que l'émotion ne lui permettait pas de continuer. J'étais surpris, je l'avoue, et de ce sentiment, et du caractère de l'homme qui le manifestait. Je lui donnai encore quelques raisons pour le décider à recouvrer sa liberté ; je lui dis qu'il devait considérer cette occasion comme envoyée par le Ciel, comme un appel de la Providence, qui dispose à son gré de tous les événements ici-bas, et qui voulaitlerendre libre pour sonbien et pour celui de ses semblables

Il s'était remis pendant ce temps, et il me dit avec chaleur : « Êtesvous sûr, monsieur, que cet appel, au lieu de venir du Ciel, ne soit pas un artifice d'un autre agent pour m'induire à regarder une délivrance qui serait peut-être la cause de ma ruine, comme une chose heureuse, un moyen de faire le bien? Ici je ne puis être tenté de retourner à mon ancienne grandeur, à cette grandeur misérable ; ailleurs, je ne serais pas certain que les semences d'orgueil, d'ambition, d'avarice, de luxure, qui restent toujours dans la nature de l'homme, ne germeraient pas de nouveau en moi, ne prendraient pas racine, enfin ne m'entraîneraient pas une seconde fois ; alors cet heureux prisonnier, que vous voyez maintenant maître de son âme, deviendrait l'esclave des viles passions ; moralement libre en ces lieux, il serait ailleurs soumis à ses sens, quand son corps serait en pleine liberté. Mon cher monsieur, laissez-moi rester dans cet exil fortuné qui me sépare des erreurs humaines, ne m'invitez pas à changer pour un fantôme de liberté la liberté de ma raison, et le bonheur futur que j'espère en ce moment et que je perdrais bientôt de vue ; car, je le sens, je ne suis qu'un homme, j'ai les passions, les affections qui peuvent dominer et ruiner tous les hommes. Ah ! ne soyez pas tout à la fois mon ami et mon tentateur ! «

Si d'abord j'avais été surpris, je restai alors confondu, et je le regardai sans rien dire, admirant ce que je voyais. La lutte qu'il soutenait dans son âme était si forte, que malgré le froid excessif, son front était baigné de sueur. Je vis qu'il avait besoin de soulager son

esprit ; je lui dis seulement, en peu de mots, que je le laissais réfléchir encore sur ce sujet, et je me retirai dans mon appartement.

Deux heures après, j'entendis quelqu'un près de ma porte, et j'allais ouvrir lorsqu'il ouvrit lui-même et me dit : « Mon cher ami, vous m'aviez presque vaincu ; mais j'ai repris le dessus. Ne soyez pas fâché si je refuse l'offre que vous me faites ; ce n'est pas faute de sentir combien elle est généreuse, et je viens vous exprimer ma sincère reconnaissance ; mais enfin j'ai remporté la victoire sur moimême. — Monseigneur, lui dis-je, vous êtes convaincu, je l'espère, que vous ne résistez pas à la voix du Ciel? — Monsieur, si le Ciel eût voulu que je prisse ce parti, il m'en aurait donné le désir ; mais j'espère et je crois fermement que c'est le Ciel qui m'inspire le refus de votre proposition, et je suis heureux de penser qu'en vous séparant de moi, vous laisserez un hommed'honneur à défaut d'un hommelibre.

Je n'avais rien à faire qu'à protester de mes bonnes intentions pour lui, en acquiesçant à sa détermination. Il m'embrassa avec une grande tendresse, et m'assura qu'il ne doutait pas de mon amitié ; ensuite il m'offrit un présent de martres vraiment trop beau pour que je pusse l'accepter d'un homme dans sa position, et j'aurais souhaité ne point le recevoir ; mais il ne voulut pas être refusé.

Le lendemain matin j'envoyai mon domestique à Sa Seigneurie, avec un petit présent de thé, deux pièces de damas de la Chine et quatre petits lingots d'or du Japon, qui ne pesaient pas ensemble plus de six onces et n'égalaient pas la valeur des martres, que l'on estima en Angleterre plus de deux cents guinées. Il accepta le thé, une pièce de damas et un des lingots d'or sur lesquels se trouvait une empreinte curieuse de la monnaie du Japon, et qu'il prit comme rareté : il ne voulut accepter rien de plus, et me fit savoir qu'il désirait me parler.

Quand je vins près de lui, il me dit qu'il espérait, après notre dernière conversation, que je ne lui parlerais plus de l'affaire en question, mais que, puisque je lui avais fait une offre si généreuse, il me priait d'avoir la même bonté pour une personne qu'il me nommerait et à laquelle il portait le plus grand intérêt. Je répondis que je ne pouvais promettre de faire pour un autre ce que j'aurais fait pour lui avec joie ; que cependant, s'il voulait me nommer la personne, je lui donnerais une réponse positive.

Il me dit que c'était son fils unique qui se trouvait dans la même position que lui, et que je n'avais point vu parce qu'il résidait à environ quarante lieues de nous, de l'autre côté de l'Oby. Il ajouta que, si j'accueillais sa demande, il enverrait chercher son fils. Je n'hésitai point à consentir, en lui faisant comprendre toutefois que, si je me décidais en ce sens, c'était pour lui montrer mon respect et mes regrets

de n'avoir pu le déterminer à accepter pour lui-même mes services.

Il envoya le jour suivant un messager à son fils, et celui-ci arriva trois semaines après, avec cinq ou six chevaux chargés de belles fourrures d'une grande valeur. Ses domestiques amenèrent les bagages en ville, laissant le jeune seigneur à quelque distance, et la nuit il vint incognito dans notre logement. Il me fut présenté par son père, et nous concertâmes tous ensemi)le notre plan de voyage.

J'avais acheté quantité de peaux de martres et de renards noirs, de belles hermines et autres four^'ures précieuses qui abondent en

cette ville, en échange de quelques-unes de mes marchandises de r Orient, telles que le girofle et la muscade, dont je vendis la plus grande partie à Tobolsk, et le reste à Archangel, et plus avantageusement que je n'aurais fait à Londres. Mon associé, qui prenait un intérêt plus exclusif que moi aux résultats de notre commerce, fut si satisfait de ses profits, qu'il ne regretta point notre séjour en ce lieu. Ce fut au commencement de juin que nous quittâmes cette ville, si peu connue dans le monde à cause de son éloignement. Notre caravane se composait alors de trente-deiMc chevaux ou chameaux, qui

passaient tous pour être à moi, et sur lesquels onze appartenaient à mon nouveau compagnon. Il était naturel que je prisse un nombre de domestiques proportionné à mon train, et le jeune seigneur passait pour mon intendant. Je ne sais pour quel grand personnage je passais, moi, car je ne me souciai nullement de m'en informer.

Nous avions à traverser le plus vaste et le pire de tous les déserts que nous eussions rencontrés dans le cours de notre voyage : je dis le pire, en ce que le terrain était en certains endroits très bas et très marécageux, et en d'autres très inégal ; mais au moins nous ne craignions pas les bandes de Tartares ou de voleurs, puisqu'on nous avait dit qu'il n'en venait presque jamais de ce côté de l'Oby ; cependant nous reconnûmes qu'il en était autrement.

Mon jeune seigneur avait un fidèle domestique sibérien, qui connaissait parfaitement le pays et nous conduisit par des routes détournées, en sorte que nous évitâmes les principales villes des grands chemins, dans lesquelles les garnisons russes examinent les voyageurs, dans la crainte que des exilés importants ne s'échappent par cette voie. Ainsi notre voyage se passait entièrement dans le désert, et nous étions obligés de coucher sous nos tentes, au lieu d'être commodément logés comme nous aurions été dans les villes. Mais bientôt le jeune Russe ne voulut plus nous laisser passer la nuit dans les champs ; il restait en dehors des villes avec ses gens, et nous rejoignait à un lieu convenu entre nous.

Nous venions d'entrer en Europe, ayant passé la rivière Kama, qui sépare en cette partie du monde l'Asie de l'Europe ; et la première ville du côté européen se nomme Soloy-Kamskoy, ce qui veut dire la grande ville sur la rivière Kama. Ici nous espérions trouver quelque changement parmi e peuple ; mais nous étions dans l'erreur. Il nous restait à passer un désert de deux cent cinquante lieues d'étendue dans certain sens, et de soixante-dix seulement dans celui où nous le traversâmes ; et nous trouvâmes cet horrible lieu bien peu différent des pays des Tartares-Mongols. Les habitants, la plupart idolâtres, sont de bien peu supérieurs aux sauvages d'Amérique : leurs maisons, leurs villages, sont remplis d'idoles ; leur manière de vivre est complètement barbare, excepté dans les villes où les habitants sont chrétiens, ou prétendus chrétiens de l'Église grecque : mais leur religion est mêlée de tant de restes de superstition, qu'à peine se distingue-t-elle, en quelques lieux, de la pure sorcellerie.

En traversant cette forêt, et au moment où nous croyions avoir échappé à tous les dangers, je faillis être pillé, et peut-être assassiné par une bande de brigands, je ne sais de quel pays, tous à cheval et portant des arcs et des flèches. Ils vinrent sur nous au

ROBINSON CRUSOE

nombre de quarante à quarante-cinq, à deux portées de fusil, et sans rien dire il nous entourèrent et nous examinèrent, à deux reprises, très attentivement. En fin ils se placèrent en travers de notre chemin ; alors nous nous rangeâmes en ligne devant nos chameaux. Nous n'étions que seize, et quand nous fûmes alignés, nous fîmes halte et envoyâmes notre domestique sibérien reconnaître ces gens. Le jeune seigneur était d'autant plus pressé de savoir ce qu'ils étaient, qu'il avait peur que ce ne fût une troupe envoyée à sa poursuite. Le domestique s'approcha des cavaliers avec un drapeau de trêve, et leur

parla ; bien qu'il entendît plusieurs dialectes du pays, il ne put comprendre un seul mot de ce que disaient ces gens ; cependant encouragé par leurs signes, il s'approcha d'eux, et revint ensuite aussi peu avancé qu'avant de partir. A leur costume, il les croyait Tartares Kalmouks ou Circassiens, lesquels abondent sur le grand désert ; mais il n'avait pas entendu dire qu'ils se fussent jamais avancés aussi loin vers le Nord.

Une heure après, ils firent un mouvement comme pour nous attaquer, et tournèrent le petit bois contre lequel nous étions appuyés pour voir s'ils pourraient y pénétrer ; nous voyant prêts à la défense, ils s'éloignèrent et nous nous décidâmes à passer la nuit où nouséticns.

C'était une triste nécessité, mais nous ne pouvions mieux faire. A notre gauche, à environ un quart de mille, se trouvait un petit bois.

près de la route ; je résolus à l'instant d'aller jusque-là, et de nous y fortifier autant que possible. D'abord je considérais que les arbres nous garantiraient un peu des flèches ; ensuite, que l'ennemi ne pourrait en cette situation nous charger en corps. Ce fut mon vieux pilote portugais qui ouvrit cet avis, et il avait toujours quelque bon conseil à donner, dans les dangers les plus graves. Nous avançâmes donc aussi vite que nous le pûmes, et nous atteignîmes le petit bois sans que les Tartares ou les brigands essayassent de nousenempêcher. Là, nous trouvâmes, à notre grande satisfaction, une sorte de marais borné d'un côté par un ruisseau assez considérable qui se jetait dans une petite rivière, laquelle se joignait un peu plus loin à une autre de même force, formant la source d'une grande rivière nommée la Wirtzka. Les arbres qui croissaient aux environs n'étaient pas au nombre de plus de deux cents ; mais ils étaient assez gros pour nous offrir un rempart suffisant contre l'ennemi, à moins qu'il ne nous attaquât à pied.

Tandis que nous guettions les mouvements des ennemis, notre Portugais, en se faisant aider, parvint à couper à moitié plusieurs branches d'arbre, et les fît passer d'un arbre à un autre, de manière à former une sorte de clôture. Deux heures avant la nuit, les cavaliers vinrent droit à nous, ayant été rejoints par d'autres à notre insu, et formant alors une troupe de quatre-vingts combattants, parmi lesquels il nous sembla distinguer quelques femmes. Ils avancèrent jusqu'à une demi-portée de fusil du petit bois ; alors nous tirâmes à poudre, et nous leur demandâmes en russe ce qu'ils voulaient, en leur ordonnant de se retirer ; mais ils poussèrent avec furie du côté du bois, ne nous croyant pas si bien barricadés. Notre vieux pilote, qui faisait en même temps l'office de général et d'ingénieur, nous ordonna de ne tirer sur eux que lorsqu'ils seraient à portée de pistolet, afin d'être sûrs de ne pas les manquer ; nous lui dîmes de commander le feu, et il attendit assez longtemps pour qu'ils ne fussent plus qu'à deux longueurs de lance, quand nous fîmes notre décharge. Elle fut si bien dirigée, que nous tuâmes quatorze cavaliers et blessâmes plusieurs chevaux, chacun de nous ayant mis trois ou quatre balles dans son fusil.

Notre feu les mit dans un étrange désordre : ils reculèrent à l'instant d'une centaine de verges, et pendant ce temps nous rechargeâmes nos armes ; et, les voyant un peu éloignés, nous avançâmes, nous prîmes quatre ou cinq chevaux dont les cavaliers avaient sans doute été tués. Nous vîmes que c'étaient des Tartares ; mais nous ne concevions pas comment ils avaient poussé leur course aussi loin.

Nous dormîmes très peu cette nuit-là, et nous en passâmes la pius

grande partie à renforcer notre position, à barricader les issues du bois et à faire une garde vigilante. Nous attendions le jour avec anxiété, et il nous révéla une fâcheuse circonstance : les ennemis quenous croyions découragés avaient augmenté de nombre ; ils campaient maintenant avec onze ou douze tentes, et semblaient déterminés à nous assiéger. Ils avaient planté leur camp en plaine, à un quart de lieue de nous. Nous fûmes consternés de cette découverte, et j'avoue que je me crus perdu, avec tout ce que je possédais. La perte de mes effets, malgré leur valeur très considérable, me touchait peu ; mais tomber dans les mains de ces barbares, à la fin de mon voyage, après avoir surmonté tant de difficultés, tant de périls, et l'on pouvait dire en vue du port, cette pensée me semblait cruelle. Quant à mon associé, il était furieux, et déclarait que la perte de ses marchandises le ruinerait, et qu'il aimait autant se faire tuer que de mourir de misère ; il était donc d'avis de combattre jusqu'à la dernière extrémité.

Le seigneur russe, jeune homme très courageux, était du même avis; et mon vieux pilotepensaitaussiquenouspouvionsnousdéfendre dans la situation où nous étions. La journée se passa en débats sur ce que nous devions faire ; mais vers le soir nous vîmes augmenter le nombre de nos ennemis, et nous ignorions si ce nombre ne serait pas encore plus grand le lendemain matin. Alors je demandai aux gens que nous avions amenés de Tobolsk s'il n'y aurait pas quelques sentiers détournés par lesquels nous pourrions leur échapper pendant la nuit, et gagner une ville où nous trouverions le moyen d'avoir une escorte. Le Sibérien qui servait le jeune seigneur nous dit que, si nous voulions éviter le combat, il s'engagerait à nous conduire la nuit à un chemin qui mène du côté du Nord à la rivière Pétrou, et qu'il était sûr que les Tartares ne s'aviseraient pas de nous suivre dans cette direction ; mais il ajouta que son maître lui avait dit qu'il ne voulait point faire retraite et préférait le combat. « Vous avez mal compris, lui dis-je, les intentions de votre maître ; il est trop sage pour vouloir se battre pour le plaisir de se battre: je ne doute point de sa bravoure, il l'a suffisamment prouvée ; cependant il doit savoir qu'il serait absurde à dix-huit hommes de vouloir en combattre cinq cents, à moins d'y être absolument forcés ; et si nous pouvons nous retirer cette nuit, nous n'avons rien de mieux à faire que de l'essayer. » Il répondit que sa seigneurie lui avait donné des ordres si précis, qu'il risquerait sa vie en les transgressant ; mais nous décidâmes son maître à l'autoriser à faire ce que je demandais, et nous nous préparâmes à la retraite. La nuit venue, nous fîmes allumer un grand feu, que nous arrangeâmes de manière à brûler jusqu'au jour, afin de faire croire aux Tartares que nous étions là. Mais, quand les étoiles commencèrent

à se montrer, notre guide ne voulant point partir avant cette heure, tous nos chameaux et tous nos chevaux étant chargés, nous suivîmes notre nouveau conducteur, qui se dirigeait sur l'étoile polaire.

Après deux heures d'une marche assez rude, nous vîmes la lune se lever, et elle jeta une clarté plus grande que nous ne l'aurions désiré ; cependant, à six heures du matin, nous avions fait dix lieues, au risque de crever nos chevaux.

Nous nous reposâmes alors à un village russenommé Kermazinskoi, et nous n'entendîmes point, ce jour-là, parler des Kalmouks. Deux heures avant la nuit nous nous remîmes en route, et nous marchâmes jusqu'à huit heures du matin. A sept heures nous passâmes la petite rivière Kirtza, et arrivâmes ensuite à une forte ville habitée par des Russes, et nommée Ozamoys. Là, on nous dit que plusieurs troupes de Kalmouks parcouraient le désert, mais que nousétionsmaintenant hors du danger de les rencontrer, ce qui nous fit grand plaisir. Nous fûmes obligés de nous pourvoir en cette ville de chevaux frais ; et comme nous avions besoin de repos, nous y restâmes cinq jours. Mon associé et moi, nous convînmes de donner à l'honnête Sibérien qui nous avait amenés là un présent de la valeur de dix pistoles.

Cinq jours après, nous arrivâmes à Veuslima, sur la rivière Wirtzogda, qui se jette dans la Dwina ; là nous nous trouvâmes très heureusement à la fin de nos courses, cette rivière étant navigable, et nous passâmes en sept jours à Archangel. Nous arrivâmes le 3 juillet à Lawrenskoy, où nous louâmes deux grands bateaux de transport pour nos effets et une barque pour nous ; nous nous embarquâmes le 7, et le 18 nous atteignîmes tous, sains et saufs, Archangel, ayant été un an, cinq mois et trois jours en voyage, en comprenant notre séjour de huit mois à Tobolsk.

Nous attendîmes six semaines l'arrivée des vaisseaux, et nous aurions attendu plus longtemps si un bâtiment de Hambourg n'était pas venu un mois plus tôt que les bâtiments anglais. Après avoir considéré que la ville de Hambourg nous ofïrait autant d'avantages que Londres pour le débit de nos marchandises, nous les chargeâmes et nous prîmes nous-mêmes passage sur ce bâtiment. Quand nos effets eurent été transportés à bord, il était très naturel que j'y envoyasse mon intendant pour en prendre soin ; par ce moyen, mon jeune Russe évita de paraître dans la ville, où des négociants de Moscou auraient pu le reconnaître.

Nous fîmes voile d'Archangel le 20 août de la même année ; et après un voyage qui n'eut rien de trop fâcheux, nous entrâmes dan» TElbe le 18 septembre. Nous trouvâmes à nous défaire très avantageusement de nos marchandises de la Chine et de nos fourrures de

Sibérie, et quand nos partages furent faits, ma part monta à 3,475 livres sterling 17 shillings 3 deniers, y compris la valeur de 600 livres en diamants achetés au Bengale.

Là, mon jeune seigneur prit congé de nous, et remonta l'Elbe pour se rendre à Vienne, où il voulait chercher protection et d'où il pouvait correspondre avec ceux des amis de son père qui vivaient encore. Il ne partit point sans me témoigner sa reconnaissance pour le service que je lui avais rendu et mes bonnes intentions pourleprincesonpère.

Pour conclure, je passai quatre mois à Hambourg, je me rendis par terre à la Haye ; là je pris le paquebot et j'arrivai à Londres le 10 janvier 1705, après dix ans et neuf mois d'absence. Dès lors, je me préparai à un voyage plus long que tous ceux-ci, après une vie de soixante-douze ans, remplie des incidents les plus variés, et assez éprouvé pour connaître enfin le prix de la retraite et le bonheur de finir ses jours en paix.

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