‹ Aventures de Robinson CrusoeChapitre 4 sur 6 · V. — Oui, oui, ici, et en d'autres endroits · texte numérisé non relu

V. — Oui, oui, ici, et en d'autres endroits

M. — Êtes-vous venu ici avec des prisonniers?

V. — Oui, je suis venu là-bas ; et il montrait le N.-O. de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté sur lequel ils abordaient.

Je vis par là que mon serviteur Vendredi avait été un des sauvages descendus à l'extrémité de l'île dans le même but sanguinaire qui l'amena lui-même sur ces rivages. Quelque temps après, quand je me sentis assez de courage pour le conduire à cette place dont j'ai déjà parlé, il la reconnut tout de suite et me dit qu'il y avait été une fois, que l'on avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant: il ne pouvait dire le nombre vingt en anglais; mais il Tin-

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diquait en rangeant des cailloux les uns près des autres et en me disant de les compter.

J*ai noté tout ce dialogue, parce qu'il amène ce qui va suivre. Après avoir eu la précédente conversation avec Vendredi, je lui demandai à quelle distance notre île se trouvait de leur terre, et si les canots ne se perdaient pas quelquefois dans le trajet. Il me dit qu'il n'y avait pas de danger, que jamais les canots ne périssaient, parce que l'on trouvait à une petite distance de la côte le courant et le vent, dans un sens le matin et dans un autre le soir. Ceci me parut l'effet des marées : cependant je compris ensuite que cet effet venait du reflux et de la lorce générale du courant de l'Orénoque,

notre île se trouvant, comme je l'appris ensuite, dans l'embouchure de ce grand fleuve, et la terre que je voyais à l'O. et au N.-O. était la grande île de la Trinité, située è l'extrémité N. de cette embouchure. Je fis à Vendredi mille questions sur le pays, ses habitants, la mer, la côte et les nations les plus voisines. Il me dit avec candeur ce qu'il savait. Je lui demandai ensuite le nom des diverses nations ou tribus qui composaient le peuple de cette contrée, et je ne pus tirer de lui d'autre nom que celui de Caribas, d'où je conclus facilement que ces peuples étaient les Caraïbes, que nos cartes géographiques placent dans la partie de l'Amérique qui s'étend de l'embouchure de l'Orénoque à Sainte-Marthe. Il me dit que bien au delà de la lune, c'est-à-dire de l'endroit où se couche la lune, qui devait

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être à l'O. de son pays, il y avait des hommes blancs et barbus comme moi, et il montrait mes grandes moustaches ; il ajouta qu'ils avaient tué beaucoup d'hommes, et d'après cela je supposai que ce devait être les Espagnols, leur renom de cruauté s'étant répandu à travers tout le continent américain et transmis chez toutes ces nations.

Je lui demandai comment je pourrais faire pour gagner cette île et arriver près de ces hommes blancs. « Oui, oui, dit-il ; vous pourriez y aller en deux canots. » Je ne comprenais point ce qu'il voulait dire, et je l'engageai à me décrire ce qu'il entendait par deux canots ; je devinai enfin que ce devait être un canot deux fois plus grand que le mien. Cette partie des discours de Vendredi me fut très agréable, et je conçus en ce moment l'espoir de sortir un jour de ce lieu, grâce à ce pauvre sauvage, à qui je devrais mon salut.

Depuis le temps que Vendredi était avec moi, surtout depuis qu'il commençait à pouvoir me parler et m'entendre, je n'avais pas négligé de jeter dans son esprit les bases de la religion. Une fois, entre autres, je lui demandai qui l'avait créé. Le pauvre garçon ne me comprit pas du tout et pensa que je lui demandais quel était son père ; mais je pris une autre voie et lui demandai qui avait fait la mer, la terre sur laquelle nous étions, les montagnes et les bois. Il me répondit que c'était un vieillard nommé Benamoucki, et que ce vieillard habitait dans le lieu le plus élevé. Il ne put me rien dire de ce grand personnage, sinon qu'il était beaucoup plus ancien (c'était son terme) que la mer et la terre, la lune et les étoiles. Alors je lui demandai pourquoi ce vieillard, ayant créé toutes les choses de la terre, n'était pas adoré par toutes les choses de la terre. Il prit un air grave et me répondit avec une naïveté parfaite : « Toutes les choses de la terre lui disent : 0. » Je lui demandai si les gens qui mouraient dans son pays allaient en quelque autre monde. « Oui, dit-il, ils vont tous vers Benamoucki. i Je lui demandai encore si les gens qu'ils mangeaient allaient aussi vers Benamoucki. Il me répondit affirmativement.

Partant de là, je commençai à lui donner la connaissance de Dieu. Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses habitait dans le ciel, que je lui montrai ; qu'il gouvernait le monde par la même puissance, la même providence qui l'avait créé ; que ce Dieu était tout-puissant, qu'il pouvait nous donner tout et de même nous enlever tout. Ainsi, par degrés, je lui ou /ris les yeux. Ilm'écoutait avec une grande attention et reçut avec joie la notion de la mission de Jésus-Christ pour nous sauver, et celle des prières que nous devons adresser à Dieu, qui les entend dans le ciel. Un jour il médit : «Si notre Dieu peut nous entendre, étant plus haut que le soleil, il

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faut qu'il soit bien plus grand que Benamoucki, le Dieu de ma nation, qui ne demeure pas si loin de nous et ne peut entendre les prières que sur les hautes montagnes où il se tient. — Avezvous été lui parler sur ces montagnes? lui dis-je. — Non, me répondit-il, jamais jeunes hommes aller là, seulement des vieillards^ les Ouwokakis. Je compris que ces vieillards étaient leurs prêtres, qu'ils se rendaient aux lieux saints pour dire O (c'est ainsi qu'ils exprimaient l'acte de prier), et qu'ensuite ils revenaient annoncer ce qu'avait dit Benamoucki. Ceci me montra que les ruses sacerdotales existent même chez les idolâtres les plus ignorants, et que la politique de rendre la religion mystérieuse, pour conserver au clergé la vénération du peuple, se retrouve plus ou moins dans tous les cultes de la terre et jusque chez les sauvages les plus grossiers, les plus abrutis.

Je tâchai de dévoiler cette fraude à mon disciple. Je lui dis que ces vieillards, quand ils se vantent de parler à leur dieu Benamoucki sur les montagnes, sont des menteurs et des fripons, et doublement fripons lorsqu'ils rapportent les paroles de ce dieu; car s'ils avaient, en ces lieux prétendus saints, des communications avec un être surnaturel, ce devait être un mauvais, esprit. A cette occasion, j'entamai un long discours sur le diable, son origine, sa rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, et les motifs de cette haine. Je dis comment le diable s'était mis à la place de Dieu dans les parties non éclairées de ce monde ; quels nombreux artifices il emploie pour nous entraîner à notre perte ; comment il a dans notre âme un secret accès par nos passions et nos affections, et sait adapter ses pièges à nos inclinations, de manière à nous obliger à devenir nous-mêmes nos tentateurs et à courir volontairement à notre ruine.

Je trouvai bien moins facile de lui donner de justes notions sur le diable que sur l'essence de Dieu : la nature aidait mes raisonnements quand je cherchais à lui prouver la nécessité d'une grande cause première, d'un pouvoir qui domine tout et gouverne tout par une secrète providence, et la justice de rendre hommage à celui qui nous a créés Mais il n'y avait rien d'aussi plausible dans l'idée du mauvais esprit, de son origine, de son être, surtout de son inclination à faire le mal et à nous entraîner à l'imiter. Mon pauvre sauvage m'embarrassa une fois extrêmement par une question bien simple et bien innocente, à laquelle je ne sus que répondre. Je lui avais parlé très longuement du pouvoir suprême de Dieu et de son aversion pour le péché ; je lui avais dit que pour les artisans d'iniquités, Dieu était un feu dévorant, et que, de même qu'il nous avait

créés en un moment, il pouvait nous détruire en un moment. Il écouta tout cela avec un grand sérieux. Ensuite je lui dis que le diable était l'ennemi de Dieu dans le cœur de l'homme ; qu'il usait de toutes sortes de malices et de ruses pour déjouer les bons desseins de la Providence et ruiner le royaume du Christ sur la terre, et autres discours semblables. « Mais, dit Vendredi, vous me dites que Dieu est beaucoup grand et fort ; est-il donc aussi beaucoup grand et fort comme le diable? — Oui, oui, dis-je à Vendredi, Dieu est plus fort que le diable, Dieu est au-dessus du diable ; aussi nous le prions afin qu'il nous donne le pouvoir de fouler aux pieds le tentateur, de résister à ses artifices, d'émousser la pointe de ses dards. — Mais, reprit-il, si Dieu être beaucoup plus fort et plus puissant que le diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable, pour qu'il ne fasse plus de mal? » La question me surprit : d'ailleurs, si j'étais alors un homme assez vieux, j'étais encore un jeune docteur, et mal préparé pour remplir l'ofiîce de casuiste et résoudre des difficultés. D'abord ne sachant que répondre, je fis semblant de n'avoir pas entendu et lui demandai ce qu'il voulait dire. Mais il ne voulut pas lâcher prise, et il désirait trop sérieusement une réponse pour oublier sa demande, qu'il répéta dans les mêmes termes incongrus. Alors j'avais recueilli mes esprits et je lui dis : « Dieu punira enfin très sérieusement le diable ; il est réservé pour le jugement dernier et sera jeté dans l'abîme sans fond, où il brûlera éternellement ». Cela ne parut pas satisfaire Vendredi ; il repartit, en répétant mes paroles : réservé pour le jugemenl dernier ! « Moi pas comprendre ; pourquoi Dieu pas tuer le diable à présent, ou bien avant à présent? — Vous pourriez aussi bien me demander, lui dis-je, pourquoi Dieu ne nous tue pas à présent, vous et moi, pour nous punir de nos péchés, au lieu de nous laisser le temps de nous repentir et d'obtenir notre pardon. » Il réfléchit un moment là-dessus, et dit enfin d'un ton pénétré : « Bien, bien, ainsi vous, moi, diable, tous méchants et tous conservés; tous se repentir et Dieu leur pardonner à la fin ». Pour la seconde fois il me déconcerta, et cela me prouva que les lumières naturelles sont suffisantes pour conduire des êtres raisonnables à la connaissance de Dieu, à la nécessité de lui rendre hommage, comme à notre Créateur ; mais que la révélation divine peut seule faire connaître Jésus-Christ et la rédemption achetée par ce médiateur de la loi nouvelle, qui intercède pour nous au pied du trône de l'Éternel. Une révélation divine peut seule, je le répète, inculquer ces notions dans notre âme ; ainsi l'Évangile de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, c'est-à-dire le Verbe ou l'esprit de Dieu promis à son peuple, pour le guider et le

sanctifier, est absolument nécessaire pour montrer aux hommes les voies du salut.

Je sentis cela et je rompis le présent dialogue entre mon serviteur et moi, sous prétexte d'une aixaire qui m'appelait dehors ; puis je lui donnai une commission qui devait le tenir un peu de temps éloigné, et j'employai ce temps à prier Dieu avec ferveur pour qu'ii me rendît capable d'instruire ce pauvre sauvage et disposât le cœur de cette ignorante et simple créature à recevoir les lumières de la foi. Je le priai de m'inspirer des paroles propres à convainvre la conscience, dessiller les yeux, à sauver l'âme de mon jeune disciple. Quand il entra, je lui fis un long discours sur notre rédemption par le Sauveur du monde et sur la doctrine évangélique venue des cieux et comprenant le repentir des péchés et la foi dans leur pardon, par l'intercession de Jésus Notre Seigneur. Ensuite, je lui expliquai de mon mieux comme quoi, notre saint Rédempteurn'ayant pas revêtu la nature des anges, mais celle de la race d'Abraham, les anges ne participent point au bénéfice de la rédemption ; comme quoi le Sauveur était venu seulement pour les brebis égarées de la maison d'Israël, et d'autres choses semblables.

Il y avait. Dieu le sait, plus de zèle sincère que de science dans la méthode que j'employais pour instruire ce pauvre jeune homme. Je dois avouer de plus (et tous ceux qui rempliront le même office, mus par les mêmes motifs, auront peut-être un aveu semblable à faire), je dois avouer, dis-je, qu'en cherchant à éclaircir les choses pour mon disciple, je m'instruisis moi-même sur plusieurs points que j'avais jusqu'alors ignorés ou examinés trop légèrement. Mes études religieuses furent, en cette occasion, plus sérieuses, plus approfondies qu'elles ne l'avaient été en aucun temps. Ainsi, quand cet Indien ne serait pas devenu meilleur en ma compagnie, la science aurait toujours été pour moi un des plus grands bienfaits du CieL Mes chagrins pesaient moins sur mon cœur depuis que je jouissais de sa société ; mon logis me semblait plus agréable ; et, lorsque je pensais que dans cette vie solitaire, à laquelle j'avais été condamné, j'avais trouvé non seulement des motifs d'élever mon esprit à la connaissance de Dieu, mais que j'étais encore devenu l'instrument par lequel la Providence avait sauvé la vie et peut-être l'âme de ce sauvage, en l'éclairant sur la religion véritable et les doctrines chrétiennes, une secrète joie me pénétrait, et je me félicitais d'avoir été jeté sur cette île : tandis qu'autrefois j'avais si souvent regardé cet événement comme l'affliction la plus terrible qui pût tomber sur moi.

Je restai dans cette disposition reconnaissante tout le reste du

temps que je passai dans l'île, et les conversations qui employaient nos heures étaient en général de nature à entretenir notre sérénité. Pendant les trois années où je vécus avec Vendredi, nous aurions été parfaitement heureux, si le bonheur parfait pouvait exister icibas. Ce sauvage était alors devenu bon chrétien, meilleur chrétien que moi, bien que j'eusse toutes les raisons possibles d'espérer que nous étions l'un et l'autre, grâce à Dieu, également fermes dans la résolution de nous amender et confiants dans la miséricorde de notre Créateur. Nous avions la parole divine, et nous n'étions pas plus éloignés de l'esprit divin que si nous avions été en Angleterre. Je m'appliquai à lire la Bible et à l'interpréter de mon mieux à mon disciple ; et lui, par ses questions et ses investigations sérieuses, me rendit, comme je l'ai dit, plus savant dans les saintes Écritures que je ne le serais jamais devenu en lisant pour moi seul.

Je ne puis m'empêcher de citer une autre observation que me fournit ma vie retirée. La nature de Dieu et la doctrine de notre rédemption par Jésus-Christ sont si clairement expliqués dans lee Écritures, que j'y trouvai tous les secours nécessaires pour comprendre mes devoirs et travailler au grand oeuvre de ma réforme, basée sur la confiance en Jésus-Christ pour la vie éternelle, et sur la résignation aux volontés de la Providence pour cette vie. J'arrivai seul de même, sans l'assistance d'aucun enseignement humain, au degré d'instruction suffisant pour éclairer mon jeune serviteur et en faire un chrétien tel que j'en ai connu bien peu.

A l'égard des controverses et des querelles <[m se sont élevées [ dans le monde à l'occasion de la religion, soit par des subtilités dans les doctrines, soit p^ar la diversité des vues sur le gouvernement ecclésiastique, tout cWa nous était inutile, et l'est aussi, selon moi, pour le reste des homnoes. Nous avions le guide le plus sûr pour nous conduire au ciel, la^arole de Dieu ; et, grâce lui en soit rendue, nous étions convaincus ^e l'assistance que nous prêtait son saint Esprit pour comprendre sa parole, reconnaître la vérité, nous soumettre docilement aux leçons dii livre sacré. A quoi nous aurait . servi une conij^issance plus approfondie de ces points contestés de/ la religion qUi ont jeté une si grande confusion sur la terre? '

Mais je dois rentrer dans la partie historique de mon récit et laisser chaque chose dans son ordre. Quand nous eûmes fait une connaissance plus intime l'un avec l'autre, et que Vendredi put entendre à peu près tout ce que je disais et parler assez couramment un mauvais anglais, je lui contai mes aventures, du moins ce qui se rapportait à mon arrivée dans cette île. Je lui dis comment j'y étais venu, depuis combien de temps j'y étais, enfin je

1 mitiai dans les mystères (car c'en était pour lui) de la poudre et des balles, et je lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui causa une joie extrême, et je lui fis un ceinturon auquel je suspendis un fourreau tel que ceux qui servent en Angleterre à porter les couteaux de chasse, et j'y mis à la place une petite hache, arme aussi utile que le couteau de chasse en bien des cas, et beaucoup plus utile en d'autres.

Je fis à Vendredi la description des divers pays de l'Europe et particulièrement celle de l'Angleterre, ma patrie. Je lui racontai notre

manière de vivre, d'adorer Dieu, de traiter les uns avec les autres : je lui dis que nous allions pour faire le commerce, sur des navires, dans toutes les parties du monde ; et je lui fis le récit du naufrage du bâtiment que je montais, en lui montrant la place où il était resté longtemps et d'où ses derniers débris avaient disparu. Je lui fis voir ensuite les restes de notre chaloupe; cette chaloupe, que je n'avais pu remuer en employant toute mafforce, était alors presque tombée en pièces. A sa vue. Vendredi réfléchit pendant quelques moments sans dire un mot. Je lui demandai à quoi il pensait. Enfin il dit : « Moi voir un bateau comme cela venir à une place de ma

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nation ». Je ne compris pas d'abord ce qu'il voulait dire ; mais, en le questionnant davantage, j'appris de lui qu'un bateau semblable à celui-ci avait abordé le pays où il vivait, poussé par le mauvais temps.

Aussitôt j'imaginai qu'un bâtiment européen avait échoué sur ces côtes, et que la chaloupe s'était détachée et avait été portée sur le rivage. Mais je n'eus pas l'esprit de penser que des hommes du bâtiment avaient pu se sauver dans cette embarcation, ni de m'informer d'où elle venait ; je me contentai de demander sa description exacte. Vendredi me décrivit assez bien une chaloupe : mais je le compris encore mieux quand il ajouta vivement : « Nous sauver les hommes blancs de noyer ». Je lui demandai aussitôt s'il y avait des hommes blancs dans ce bateau. « Oui, oui, dit-il ; le bateau plein d'hommes blancs. — Combien étaient-ils? » lui dis-je. Il compta sur ses doigts dix-sept. « Et que sont-ils devenus? — Ils vivent, ils habitent chez ma nation. »

' Voilà encore que d'autres idées me vinrent à l'esprit. Je supposai que ces hommes pouvaient appartenir au vaisseau qui s'était perdu en vue de mon île, comme je l'appelais toujours. Après que le bâtiment eut touché et qu'il se fut perdu sans ressources, ils s'étaient peut-être embarqués dans la chaloupe et avaient pris terre sur la côte des sauvages. Je m'informai plus minutieusement du sort de ces gens, et Vendredi m'assura qu'ils vivaient encore et demeuraient dans son pays depuis quatre ans. Les sauvages les laissaient en paix et leur fournissaient des vivres. Je lui demandai comment il se faisait que les Indiens ne les eussent pas tués pour les manger. « Non, dit-il, eux devenir frères à nous. » Ce qui signifiait, je pense, qu'ils avaient contracté une alliance. Mais mon sauvage reprit ainsi : « Nous pas manger hommes, quand ils ne sont pas pris dans une bataille ».

Longtemps après cette conversation, nous nous trouvions sur le sommet de la colline à l'orient, d'où j'avais découvert une fois, pendant une claire journée, la terre ferme ou le continent d'Amérique. Le ciel était encore, ce jour-là, extrêmement serein, et Vendredi, ayant regardé très attentivement dans la direction de cette terre inconnue, se mit tout à coup à sauter, à danser, à m'appeler à grands cris, parce que j'étais un peu éloigné. « Qu'est-ce? lui dis-je. — O joie ! dit-il ; oh ! moi content ! Moi voir mon pays. Là est ma nation ! > Un sentiment de délice extraordinaire animait ses traits, un désir véhément s'y montrait aussi ; il semblait aspirer à se retrouver dans sa patrie. Cette remarque troubla ma sécurité par rapport à lui. Je ne doutai plus de son empressement à saisir la première occasion

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qui se présenterait de retourner parmi les siens : et, une fois là, il oublierait bientôt les idées religieuses qu'il avait acquises et la reconnaissance qu'il me devait, et il reviendrait peut-être accompagné de cent ou deux cents hommes, pour se régaler de ma chair avec autant de plaisir que si j'avais été pris à la guerre. Mais je faisais grand tort à ce brave garçon, et j'en eus par la suite beaucoup de regret.

Cependant mes soupçons allèrent en augmentant et me tourmentèrent excessivement ; cela dura plusieurs semaines. J'étais moins

fîjmilier, moins affectueux qu'à l'ordinaire avec mon serviteur, el rien n'était plus injuste. Cette honnête créature n'avait pas conçu, à la vue de son pays, une seule idée qui ne fût conforme aux meilleurs principes, soit sous le rapport de la religion, soit sous le rapport de ses obligations envers moi; et je pus le voir ensuite, à ma complète satisfaction.

Tant que mes soupçons contre lui subsistèrent, tout le jour je l'examinais et le sondais, pour découvrir s'il avait en effet les idées que

je lui supposais. Mais tout ce qu'il disait élnit si honnête, si ingénu, que je ne trouvais rien qui dût nourrir ma défiance, et, en dépit de mes inquiétudes, il me ramena enfin à lui : il ne s'apercevait nullement de mon anxiété ; je n'avais donc pas à l'accuser d'artifice.

Un jour que nous nous promenions sur la même colline, mais par un temps brumeux qui nous empêchait de voir le continent, je l'appelai et lui dis : « Vendredi, seriez-vous bien aise d'être dans votre pays, de revoir votre nation? — Oui, dit-il, m.oi être beaucoup joyeux d'être avec ma nation. — Que feriez-vous là? dis-je ; seriez-vous encore un sauvage, un mangeur d'hommes? » Il parut triste, inquiet, et, hochant la tête, il dit : « Non, non. Vendredi leur dire de vivre bons, leur dire de prier Dieu, de manger pain de blé, viande de chèvre, lait et fruits, et plus manger d'hommes. — Mais ils vous tueraient, si vous leur parliez de la sorte. » Il sembla réfléchir très sérieusement là-dessus et répondit enfin : « Non, non, ils ne me tueront pas ; eux vouloir bien apprendre ». Et il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup des choses des hommes barbus qui étaient venus chez eux dans la chaloupe. Alors je lui demandai s'il désirait retourner vers les siens. 11 sourit, et me dit qu'il ne pourrait nager aussi loin. « Et si je vous faisais un canot? » lui dis-je. Il me répondit qu'il retournerait ainsi avec plaisir dans son pays, si je voulais y venir avec lui. « Moi, dis-je, aller dans votre pays me faire dévorer ! — Non, non, dit-il, moi empêcher eux de manger vous, moi leur faire aimer vous beaucoup ». 11 voulait dire sans doute qu'il leur conterait comment je lui avais sauvé la vie en tuant ses deux ennemis, et qu'il les engagerait ainsi à m'aimer. Ensuite il me fit entendre de son mieux combien ses compatriotes avaient été bons pour les dix-sept hommes blancs, ou hommes barbus, comme il les appelait, qui étaient venus sur leur rivage, en grande détresse.

Depuis ce moment, je l'avoue, je conçus le désir de m'aventurer sur mer et de tâcher de rejoindre ces hommes barbus, qui devaient être Espagnols ou Portugais. Je ne doutais pas qu'il ne fût possible de trouver quelque moyen de gagner les pays civilisés, étant sur le continent et en nombre assez grand, tandis que je n'avais aucun espoir de m'échapper, moi seul et sans secours, d'une île à quarante milles de la terre la plus voisine. En conséquence, peu de jours après cette conversation, je voulus tâter le terrain avec Vendredi, en lui disant que je lui donnerais un canot pour retourner dans sa nation. Je le menai à la frégate que j'avais de l'autre côté de l'île, et, l'ayant dégagée de l'eau sous laquelle je la laissais, pour plus de sûreté, j'y montai avec lui. Il montra une adresse singulière pour la conduire, et la fit aller presque aussi vite que moi; alors je lui dis:

« Vendredi, nous pouvons aller à présent dans votre pays. » Il parut étonné d'entendre cela, et probablement il trouvait notre embarcation trop petite pour un aussi long voyage. Je lui dis alors que j'avais une autre barque plus grande que celle-ci, et le lendemain je le menai à l'endroit où était la pirogue que je n'avais pu mettre à l'eau. Il la trouva de grandeur suffisante ; mais, comme je n'en avais pris aucun soin et qu'elle était exposée, depuis vingt-deux ou vingttrois ans, à l'ardeur du soleil, elle était fendue, desséchée, presque vermoulue. Vendredi m'assura qu'un bateau semblable ferait bien notre affaire, et porterait beaucoup assez de manger et de boire ; telle était sa façon de parler.

En résumé, j'étais décidé à passer avec mon serviteur sur le continent, et je lui dis que nous allions construire une pirogue aussi grande que celle qu'il voyait, et qu'il pourrait s'en servir pour se rendre dans son pays. Il ne me répondit pas un mot ; mais il parut très sérieux, et même triste. Je lui demandai ce qu'il avait. « Pourquoi, dit-il, vous être en colère avec Vendredi? qu'ai-je fait? — Que voulez-vous dire? fis-je à mon tour. Je ne suis point du tout en colère. — Pas colère ! reprit-il en répétant plusieurs fois ces mots. Pourquoi donc envoyer Vendredi à sa nation? -^ N'avez-vous pas dit que vous désiriez y aller? — Oui, oui, désirer être là tous deux, non désirer Vendredi être là et pas maître. » Bref, il ne voulait pas entendre parler de partir sans moi. « Et, lui dis-je, qu'irais-je faire là, Vendredi? » Il répliqua promptement : « Vous faire grand beaucoup bien, vous apprendre hommes sauvages être sobres et doux, vous leur dire de connaître, de prier Dieu, de vivre une nouvelle vie. — Hélas ! Vendredi, tu ne sais pas ce que tu dis; je suis moi-même un pauvre ignorant. — Oui, oui, vous apprendre moi être bon, vous apprendre le même à eux. — Non, non. Vendredi, vous irez sans moi; vous me laisserez vivre seul ici, comme je vivais avant votre arrivée. » Ces paroles le troublèrent de nouveau ; et, courant chercher une des haches qu'il avait coutume de porter, il me la donna. « Que veux-tu que je fasse de cela? lui dis-je. — Vous la prendre pour tuer Vendredi. — Et pourquoi tuer Vendredi? » Il repartit avec chaleur : « Pourquoi vous envoyer loin Vendredi? Prenez la hache et tuez Vendredi, pas le chasser. » Il parlait du fond du cœur, on le voyait à ses yeux pleins de larmes. Je reconnus la sincérité de son attachement pour moi et la solidité de son caractère ; et je lui dis, alors, et lui répétai bien souvent par la suite, que jamais je ne me séparerais de lui, tant qu'il voudrait demeurer près de moi.

Tous ces discours me montrèrent d'abord son dévouement fidèle à

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son maître, ensuite que son désir de retourner dans son pays était sans doute fondé sur son amour pour ses compatriotes, et l'espérance de leur faire du bien. Mais je n'avais jamais pensé à cela, et je n'avais pas l'intention de tenter une pareille entreprise. Cependant je recueillis de cette conversation plusieurs choses qui me semblaient favorables à mon projet de fuite, notamment la circonstance des dix-sept hommes blancs que les compatriotes de Vendredi avaient secourus. En conséquence, je me mis à l'ouvrage sans délai. Il y avait dans mon île assez d'arbres pour bâtir une flotte, non seulement de canots, mais de bons vaisseaux ; le point essentiel était de trouver un

arbre assez près du rivage, afin d'éviter l'inconvénient dans lequel j'étais tombé à ma première tentative en ce genre. Enfin Vendredi découvrit ce qu'il nous fallait, et il savait en effet mieux que moi quelle espèce de bois était propre à notre construction. Je ne pourrais dire, même aujourd'hui, le nom de l'arbre que nous coupâmes ; son bois ressemblait à celui que nous appelons en Angleterre fuslic, et au Nicaragua ; il en avait du moins la couleur et l'odeur. Vendredi était d'avis de brûler l'intérieur du tron'î pour le creuser ; mais je lui montrai la manière de produire le même effet avec des outils, et il s'en servit tout de suite très adroitement. Au bout d'un mois de travail opiniâtre, l'ouvrage fut achevé, et il avait t^ès bonne façon quand nous lui eûmes donné extérieurement, à coups de hache, une véritable forme de bateau. Toutefois il nous fallut encore une quin-

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zaine de jours pour l'amener, on peut dire pouce par pouce, sur de grands rouleaux,jusqu'à la mer. Mais quand notre pirogue futlancée nous vîmes qu'elle pouvait aisément porter vingt hommes.

Lorsqu'elle fut dans l'eau, c'était plaisir de voir avec quelle dextérité Vendredi la manœuvrait, toute grande qu'elle était. Je lui demandai si nous pouvions nous aventurer tous deux sur cette barque. « Oui, dit-il, nous aller sur elle très bien, et aussi quand souffler grand vent. » Mais j'avais encore un projet qu'il ne savait pas : je voulais ajouter à notre bâtiment un mât, une voile, une ancre et un câble. Le mât était facile à faire ; je choisis pour cela un jeune cèdre bien droit, qui se trouva près de nous, l'île produisant de ces arbres en grande abondance. Je commandai à Vendredi de l'abattre, ensuite je lui dis comment il devait s'y prendre pour lui donner la forme qu'il devait avoir; moi, je me chargeai de la voile. J'avais à la maison quantité de vieilles voiles ou plutôt de lambeaux de voiles; mais depuis vingt-six ans que je les avais laissées sans y regarder, pensant qu'elles ne me serviraient jamais à rien, il était probable qu'elles étaient pourries ; la plupart l'étaient en elTet. Toutefois je trouvai deux morceaux encore assez bons, et je parvins, non sans peine, en cousant aussi mal qu'on peut le faire sans aiguilles, à fabriquer une voile triangulaire ou latine, pareille à celles que nous adaptons à nos chaloupes. J'avais appris à la manœuvrer dans mon expédition le long de la côte d'Afrique.

Je passai près de deux mois à terminer les derniers ouvrages nécessaires pour compléter mon embarcation, savoir : les agrès et l'arrangement du mât et des voiles; car je perfectionnai ma voilure en y ajoutant un petit étai et une misaine pour le cas où le vent tournerait, et, ce qui valait mieux que tout cela, je fixai un gouvernail à la proue de mon esquif, afin de pouvoir le diriger. Je n'étais qu'un amateur en matière de construction navale ; cependant comme je sentais l'utilité, la nécessité même d'un appendice semblable, je pris tant de peines pour me les procurer, que je finis par réussir ; mais cette seule pièce me coûta, je crois, autant de travail que la construction du bateau.

Enfin il était fait, et il me restait seulement à enseigner à Vendredi la manière de le conduire. Il savait naviguer à la rame ; mais il n'avait pas la moindre idée de la conduite d'une voile ou d'un timon, et son étonnement fut extrême en me voyant faire aller et venir ma barque avec le timon, et la voile se gonfler suivant le cours du vent. Cependant un peu de pratique lui rendit ces choses familières, et il devint habile marin, sauf la boussole, que je ne pus jamais lui faire bien comprendre. Du reste, le ciel étant rarement nuageux en re!

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climats, où l'on ne voit non plus presque jamais de brouillards, la boussole était peu nécessaire ; on voyait toujours les étoiles la nuit, et le rivage le jour, dans les saisons sèches, et l'on n'aurait pas été tenté de voyager dans le temps des pluies.

J'étais entré dans la vingt-septième année de ma captivité, si les trois dernières années où j'avais eu la compagnie de ce jeune sauvage peuvent être comptées avec le reste, quoique mon séjour eût tout à fait changé de face depuis cette époque. Je célébrai l'anniversaire de mon naufrage, avec ma pieuse reconnaissance, comme de coutume ; et si j'avais toujours eu tant de grâces à rendre à Dieu combien ne devais-je pas le remercier, maintenant qu'il avait répandu sur moi des témoignages si manifestes de sa bonté, et qu'il me permettait d'espérer ma délivrance ! En effet, un pressentiment invincible me persuadait que le jour de cette délivrance approchait et que je n'achèverais pas l'année en ce lieu. Toutefois je continuai mes travaux ; je bêchai, je plantai, je fis mes enclos, je cueillis et fis sécher mes raisins, enfin je vaquai à tous les soins habituels. La saison des pluies était arrivée et me forçait de me tenir plus souvent au logis. Nous avions mis notre vaisseau neuf dans la baie où, comme je l'ai dit au commencement, j'avais amené mes radeaux. Je l'avais fait avancer sur le rivage aussi loin que la marée avait pu le conduire, et j'avais ordonné à Vendredi de creuser un petit bassin ou dock assez grand pour le contenir et assez profond pour qu'il pût flotter. Ensuite, quand la marée se retira, nous fîmes une forte digue qui ferma le bassin et empêcha la mer d'y entrer ; et pour garantir de la pluie le petit navire, nous le couvrîmes de branchages qui formaient un toit aussi épais que celui d'une maison. Après avoir ainsi pourvu de notre mieux à la sûreté et à la conservation de la pirogue, nous attendîmes, pour entreprendre notre voyage, les mois de novembre et de décembre.

Quand la belle saison revint, le désir de m'embarquer me revint avec elle. Tous les jours je me préparais pour le voyage, et la première chose à laquelle je pensai fut de rassembler les provisions qui nous étaient nécessaires. Je comptais au bout de huit jours, de quinze jours au plus, ouvrir le dock et lancer la barque. Un matin, j'étais occupé de quelque soin relatif à mon départ, et j'avais envoyé Vendredi au bord de la mer pour chercher une tortue, parce que la chair et les œufs de cet animal nous auraient fourni de quoi manger pendant une semaine ; tout à coup mon jeune compagnon revint en courant, et franchit ma première muraille si rapidement, que ses pieds ne semblaient pas toucher la terre. Avant que j'eusse le temps ûe lui parler, il me cria : « O maître ! maître ! ô triste ! ô mauvais !

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— Qu'est-ce, lui dis-je, Vendredi? — Oh ! là-bas, dit-il, un, deux, trois canots; un, deux, trois! » D'après cette répétition des nombres je crus d'abord qu'il y avait six canots ; mais, en le questionnant, je vis qu'il y en avait seulement trois. « Eh bien, lui dis-je. Vendredi, il ne faut pas avoir peur. » Je l'encourageai de mon mieux ; cependant je vis que le pauvre garçon était horriblement effrayé. Il s'était mis en tête que ces canots venaient pour le chercher, et qu'il serait massacré et mangé. Le malheureux tremblait si fort que je ne savais que faire de lui. Je le rassurai comme je pus, et lui dis que je courais les mêmes dangers que lui, et que ces gens me mangeraient s'ils le mangeaient lui-même. « Mais, Vendredi, lui dis-je, il faut nous résoudre à les combattre. Etes-vous prêt à vous battre, Vendredi? — Moi tirer sur eux, dit-il ; mais là être venu beaucoup grand nombre. - — Qu'importe? dis-je, nos fusils effrayeront ceux que nous ne pourrons tuer. » Je lui demandai si, me voyant décidé à le défendre, il était résolu de son côté à me prêter secours. Il répondit : « Moi mourir quand vous m'ordonner de mourir, maître. » Alors j'allai chercher un bon coup de rhum et le lui donnai. J'avais été si économe de cette liqueur, qu'il m'en restait encore beaucoup. Lorsqu'il eut pris ce cordial, je lui dis d'aller chercher les deux fusils de chasse que nous avions coutume de porter, et je les chargeai de grosses dragées presque aussi fortes que des balles de pistolet. Je chargeai ensuite quatre fusils de munition de sept balles, cinq grosses et deux petites, et chacun de mes pistolets d'une couple de balles. Je plaçai, suivant mon usage, ma large épée nue à mon côté, et je donnai à Vendredi sa hache. Ainsi préparé, je montai sur la colline avec ma lunette, pour voir ce qui se passait au dehors. Je découvris bientôt qu'il y avait sur la grève vingt et un sauvages, trois prisonniers, et, contre le rivage, trois canots. Un festin triomphal paraissait le but de cette descente : acte révoltant pour moi, mais ordinaire pour ces peuples. J'observai qu'ils n'avaient pas débarqué à la même place que lorsque Vendredi s'échappa de leurs mains ; cette fois ils étaient bien plus près de ma crique. La rive était basse en cet endroit, et un épais fourré s'étendait presque jusqu'au bord de la mer. A cette vue, je fus saisi d'une si vive indignation, que je redescendis à l'instant dire à mon serviteur que j'étais décidé à tomber sur ces sauvages et à les tuer tous. Je lui demandai s'il voulait combattre à mes côtés. Il avait alors surmonté sa frayeur, et, à l'aide de la liqueur que je lui avais donnée, son courage, sa gaieté même étaient revenus. Il me répéta qu'il mourrait si je lui commandais de mourir.

Dans ce premier accès de fureur, je partageai avec mon Vendredi les armes que j'avais chargées. Je lui donnai un pistolet, pour le

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passer dans sa ceinture, et trois fusils ; je pris le second pistolet et les trois autres fusils; ainsi armés, nous sortîmes. Je mis dans ma poche une petite bouteille de rhum, et je remis à Vendredi un sac plein de poudre et de balles. A l'égard de l'ordre de bataille, je lui enjoignis de se tenir derrière moi et de ne faire aucun mouvement sans en avoir reçu de ma bouche le commandement formel, surtout de ne pas prononcer un mot. Mes dispositions ainsi arrêtées, je pris un détour d'environ un mille sur la droite, afin d'arriver à la crique par le taillis et de tirer avant d'être découvert ; ce qui m'avait semblé très facile, d'après la reconnaissance des lieux que j'avais faite avec ma lunette.

Pendant notre marche, mes anciens scrupules sur ce que j'allais faire me revinrent, et ma résolution en fut un peu ébranlée. Ce n'est pas que le nombre des ennemis me causât la moindre inquiétude ; c'étaient de misérables sauvages nus et désarmés, et seul je leur eusse été supérieur. Mais je me demandai quelle provocation ou quelle nécessité me portait à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des gens qui ne m'avaient fait et ne voulaient me faire aucun mal. Par rapport à moi, ils étaient innocents ; leurs coutumes barbares étaient un malheur attaché à leur race ; et s'il plaisait à Dieu de les laisser, ainsi que d'autres nations de cette partie du monde, en cet état de stupide ignorance, il ne m'appelait pas, moi, à les juger, bien moins encore à me faire l'exécuteur de sa justice sur eux ; il punirait ui-même, quand il le jugerait à propos, et par un châtiment national, un crime national. Quant à moi, ce n'était pas mon affaire. Vendredi pouvait, il est vrai, justifier ses hostilités contre eux ; elles étaient légitimes, car il était leur ennemi déclaré ; mais moi je n'avais pas la même excuse. Tout le long du chemin ces pensées roulèrent dans mon esprit et je me déterminai enfin à observer leur festin sanglant et à me laisser diriger par les circonstances et les inspirations du Ciel, qui peut-être me fourniraient quelques moLifsd'action inattendus.

Dans cette résolution, j'entrai sous les taillis en observant les plus grandes précautions, le plus complet silence. Vendredi me suivant de près, et je parvins à la lisière du bois, du côté où se trouvaient les sauvages, dont un seul groupe d'arbres me séparait. Alors je dis très bas à Vendredi de monter sur un de ces arbres, et de revenir me dire ce qu'il aurait vu. Il obéit, redescendit très vite, et me dit qu'il avait vu clairement les ennemis; qu'ils étaient rangés autour de leur feu, mangeant de la chair de l'un des prisonniers, et qu'un autre était attaché sur la grève, à quelques pas du foyer, et devait sans doute être tué à l'instant. Ce récit me mit hors de moi, cap il

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ajouta que cet homme n'était pas de leur race, mais un des hommes blancs et barbus qui s'étaient établis dans leur pays comme il me l'avait dit. Je fus saisi d'horreur quand il prononça ces mots, et, montant sur l'arbre, j'aperçus à l'aide de ma lunette un homme blanc gisant sur la grève, les mains et les pieds liés avec des herbes ressemblant à des joncs ; et je reconnus à ses habits que c'était un Européen.

Un arbre aussi élevé que celui sur lequel nous étions montés et un petit bosquet au delà nous offraient le moyen d'avancer un peu plus sans être découverts ; là je vis que nous serions à portée de fusil de nos adversaires ; je contins ma colère, bien qu'elle fût excitée au plus haut degré ; faisant une vingtaine de pas derrière les buissons, je gagnai l'arbre que j'avais en vue, et, le terrain se trouvant plus haut, je découvris pleinement les sauvages à une distance d'environ quatre-vingts verges.

Je n'avais pas un moment à perdre ; car dix-neuf de ces êtres redoutables étaient assis en cercle serré, et avaient envoyé deux des leurs pour faire l'oflice de boucher sur le pauvre chrétien, et le rapporter peut-être pièce à pièce à leur foyer ; les deux bourreaux se baissaient pour détacher les liens des pieds du captif. Je me tournai vers Vendredi. « Maintenant, lui dis-je, fais ce que je te commanderai. » Il m'assura qu'il le ferait. « Alors fais exactement ce que tu me verras faire, ne manque à rien. » Je posai à terre un des fusils de chasse et un des mousquets que je portais ; il fît de même ; puis, avec le mousquet que j'avais gardé, je visai les sauvages en disant à Vendredi de m'imiter. « Es-tu prêt? dis-je. — Oui. — Eh bien, feu !» Et en même temps je tirai.

Vendredi visa bien mieux que moi, et, du côté sur lequel il avait tiré, il y eut deux hommes tués et trois blessés ; moi j'en tuai un et j'en blessai deux. On peut imaginer leur consternation. Tous ceux qui n'avaient pas été atteints se levèrent précipitamment ; mais ils ne savaient où regarder, où fuir, ignorant par quelle voie la destruction était tombée sur eux. Vendredi avait les yeux attachés sur moi pour voir ce que je ferais ; et, aussitôt après ma dernière décharge, je posai mon fusil à terre et pris le fusil de chasse ; Vendredi fît de même ; il me vit armer, et il arma. « Etes-vous prêt? dis-je. — Oui, répondit-il. — Alors, feu, au nom de Dieu !» Et je tirai pour la seconde fois sur ces misérables, et Vendredi aussi. Nos fusils n'étant chargés que de dragées, deux hommes seulement tombèrent ; mais il y eut un si grand nombre de blessés, qu'ils se mirent tous à courir çà et là, en hurlant comme des fous, la plupart gravement atteints par les balles et tout couverts de sang. Trois d'entre eux tom-

bèrent peu de moments après, bien qu'ils ne fussent pas morts, f Maintenant, Vendredi, suivez-moi, » dis-je en prenant le troisième fusil ; et il me suivit d'un air très délibéré. Je m'élançai hors du bois et me montrai, et Vendredi après moi. Dès que je fus assuré que les sauvages nous avaient vus, je criai de toutes mes forces, et j'ordonnai à Vendredi de faire de même ; ensuite je courus, aussi vite que me permit le poids de mes armes, vers la pauvre victime qui restait couchée sur le sable, entre la mer et le foyer autour duquel les cannibales s'étaient rassemblés. Les deux bouchers qui s'apprêtaient à travailler sur ce malheureux, surpris par notre première décharge. Pavaient laissé et s'étaient sauvés pleins d'épouvante dans un canot, où trois de leurs compagnons les avaient suivis. J'ordonnai à Vendredi d'aller de ce côté et de tirer sur eux. Il me comprit fort bien,

et, courant pendant l'espace de quarante verges pour se rapprocher suffisamment du canot, il fit feu. Je pensai qu'il avait tué tous ceux qui le montaient, car ils tombèrent au fond de la barque les uns sur les autres. Cependant il y en tut deux qui se relevèrent assez promptement ; deux autres étaient morts, et un troisième si grièvement blessé, qu'il restait couché sans mouvement.

Pendant cette expédition, je tirai mon couteau et coupai les liens qui retenaient par les bras et les pieds la pauvre victime ; je l'aidai à se lever et lui demandai en portugais qui il était. Il me répondit en latin : « Chrétien ». Il était si faible, qu'il pouvait à peine se soutenir et parler. Je lui présentai la petite bouteille que j'avais dans ma

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poche, et l'invitai par signes à en boire, ce qu'il fit ; je lui donnai un morceau de pain, qu'il mangea. Je lui demandai ensuite de quel pays il était ; il me répondit : Espagne. Étant déjà un peu revenu a lui-même, il me donna toutes les marques de reconnaissance possi blés pour sa délivrance. « S^nory lui dis-je en me servant de tous les mots espagnols dont je pus me souvenir, nous causerons plus tard maintenant il faut combattre. S'il vous reste un peu de force, prenez ce pistolet et cette épée, et défendez votre propre cause. » Il reçut ces armes avec joie, et ne les eut pas plus tôt entre les mains, qu'une vigueur nouvelle sembla l'animer ; il courut sur ses meurtriers comme un furieux, et il en tailla en pièces deux ou trois en un moment. A dire vrai, ces pauvres gens étaient tellement effrayés et surpris par le bruit et par les effets de nos armes à feu, que la plupart tombèrent de peur, aussi incapables d'essayer de se sauver que de résister à nos balles. Il en fut ainsi des cinq hommes du canot sur lesquels Vendredi avait tiré ; trois d'entre eux étaient tombés parce qu'ils étaient blessés, et les deux autres par pure frayeur.

Je gardai mon fusil tout armé, mais sans le tirer, parce qu'ayant donné à l'Espagnol mon pistolet et mon épée, je voulais me réserver un moyen de défense. J'appelai Vendredi et l'envoyai à l'arbre derrière lequel nous avions fait notre première décharge, pour chercher les fusils déchargés que nous y avions laissés. Il exécuta cet ordre avec beaucoup de célérité; alors, lui remettant mon mousquet, je rechargeai les autres, et lui dis de venir les prendre quand il en aurait besoin. Tandis que j'étais occupé de ce soin, un terrible combat avait lieu entre l'Espagnol et un sauvage qui était venu sur lui avec une de ces grandes épées de bois, sous laquelle il aurait péri si je ne l'avais délivré. L'Espagnol, aussi hardi que brave, soutint longtemps, malgré sa faiblesse, les attaques de l'Indien et lui fit deux blessures à la tête. Mais le sauvage, homme robuste et de haute stature, serra de près son adversaire débile, le terrassa, et s'efforça de lui arracher mon épée. L'Espagnol, bien qu'il fût dessous, lâcha très sagement répée, tira le pistolet de sa ceinture, et, envoyant une balle à travers la poitrine du sauvage, le tua sur la place.

Vendredi, étant alors libre d'agir à sa volonté, poursuivit les fuyards sans autres armes que sa hache, et avec elle il acheva les trois hommes blessés au premier choc, et tous ceux qu'il put atteindre. L'Espagnol vint me demander un fusil ; je lui donnai l'un des fusils de chasse. Il se mit à la poursuite de deux sauvages et les blessa tous deux ; mais, comme il ne pouvait courir, ils lui échappèrent dans les bois, où Vendredi les poursuivit et en tua un; l'autre, quoique blessé, fut assez agile pour gagner la mer, se jeta à la nage,

et rejoignit ceux qui s'étaient réfugiés dans le canot, dont deux étaient morts, deux vivants, et un blessé mortellement. Ainsi trois hommes en état de se battre restèrent seuls, sur vingt et un. Voici le résultat exact de l'afTaire :

Tués à notre première décharge, 3 ; à la seconde, 2 ; tués par Vendredi dans le canot, 2 ; blessés achevés par Vendredi, 2; tué par le même dans le bois, 1 ; tués par l'Espagnol, 3 ; morts de leurs blessures, 4 ; échappés dans le canot, 4 (sur ces derniers il y en avait un grièvement blessé, sinon tout à fait mort) ; total : 21.

Les hommes du canot ramèrent de toutes leurs forces pour se mettre hors de notre portée ; Vendredi tira sur eux deux ou trois coups, mais pas un ne les atteignit. Il avait grande envie que nous prissions une de leurs barques pour aller à leur poursuite, et j'étais assez inquiet de les voir s'en aller, parce qu'ils pouvaient, en portant chez eux la nouvelle de leur désastre, ramener contre nous deux à trois cents de leurs compatriotes, qui nous auraient accablés par le nombre. Je consentis donc à les poursuivre en mer, et, courant à un de leurs canots, j'y sautai et dis à Vendredi de me suivre. Mais je fus bien surpris de trouver dans ce bateau un pauvre homme, les pieds et les mains liés, comme j'avais trouvé l'Espagnol, et sans doute destiné, de même que celui-ci, à être massacré. Il était à moitié mort de frayeur, ne comprenant rien à ce qui se passait, bien qu'il eût pu se soulever pour regarder par-dessus les bords de la barque. Il avait été si longtemps attaché et il était demeuré dans une position si gênante, qu'il lui restait à peine un souffle de vie.

Je coupai à l'instant ses liens, et je voulus l'aider à se lever ; mais

I ne pouvait ni se tenir debout ni parler, et ne faisait que gémir d'une manière pitoyable, croyant apparemment que je le déliais pour le tuer. Quand Vendredi arriva près de nous, je lui dis de parler à cet homme et de lui faire connaître sa délivrance ; je lui donnai en même temps ma bouteille, pour qu'il fît prendre un peu de rhum à ce malheureux. Cette liqueur et la nouvelle de sa délivrance le ravivèrent, et il s'assit au fond du canot. Mais lorsque Vendredi entendit sa voix et vit son visage, il témoigna la plus vive émotion.

II embrassait, il caressait, il pressait contre sa poitrine le pauvre captif ; il pleurait, riait, proférait des cris de joie, sautait, dansait, chantait, puis se remettait à pleurer à sanglots, en se tordant les mains et en se frappant la tête et la face ; puis il recommençait à gambader comme un véritable insensé. Je fus longtemps avant de pouvoir tirer de lui une parole et savoir ce qu'il avait ; enfin, quand il revint à lui-même, il me dit que c'était son père.

Je ne saurais exprimer la joie que j'éprouvai en voyant les trans-

BOBINSON CRUSOÉ

ports d'amour filial de ce pauvre sauvage, à la vue de son père si heureusement sauvé de la mort, et encore moins décrire la moitié des folies que l'affection inspirait à ce bon jeune homme. Il sortit du bateau et y rentra vingt fois. Il s'asseyait à côté de son père et appuyait la tête du vieillard contre sa poitrine découverte, sur laquelle il le tenait plusieurs minutes, comme une mère tient son nourrisson : il prenait ses bras, ses jambes raidies et meurtries par les liens, et les frottait, les réchauffait dans ses propres mains ; reconnaissant la cause du mal, je donnai à mon serviteur du rhum pour frotter son père ; et cela lui fît grand bien.

Cette rencontre mit lîn à notre poursuite, le canot des fugitifs étant alors presque hors de vue, et nous fûmes trop heureux d'avoir été arrêtés dans notre dessein ; car deux heures après il s'éleva un vent très violent qui dura toute la nuit ; et comme ce vent soufflait du N.-O. et contre eux, nous pensâmes qu'ils ne pourraient gagner leur rivage.

Pour revenir à Vendredi, il était si empressé autour de son père que je n'eus pas le courage de l'en éloigner, dans les premiers moments. Mais quand je supposai qu'il pourrait le quitter un instant, je l'appelai, et il vint à moi en sautant et en riant, avec une physionomie où se peignait la joie la plus vive. Je lui demandai s'il avait

dorwié du pain à son père. Il me répondit en hochant la tête : « Non, point du tout ; moi vilain chien avoir tout mangé ». Alors je lui donnai pour son père un gâteau que j'avais en réserve dans une de mes poches, et pour lui, un coup de rhum; mais il ne voulait pas le boire et il le porta au vieillard. J'avais aussi dans ma poche quelques raisins secs, et je lui en donnai une poignée pour le pauvre Indien.

Il avait à peine offert ces fruits, le gâteau et le rhum à son père, que je le vis s'élancer hors du bateau et courir si vite que je le perdis de vue en un instant ; car c'était un des hommes les plus légers à la course que j'eusse jamais vus. Je criai après lui, mais vainement : il ne m'entendit pas. Au bout d'un quart d'heure il reviiït, mais moins vite qu'il n'était allé ; et, lorsqu'il se rapprocha, je vis que son pas était ralenti parce qu'il portait quelque chose. Il était allé jusqu'au logis pour prendre une jarre d'eau fraîche pour son père, et il avait pris en même temps un supplément de gâteaux. Il me donna le pain, mais porta l'eau à son père. Toutefois, comme j'étais très altéré, je prélevai une petite part sur sa boisson, qui ranima le pauvre sauvage plus que tout le rhum et tous les spiritueux que je lui avais donnés ; car il mourait de soif.

Quand le vieillard se fut rafraîchi, je rappelai Vendredi et lui demandai s'il restait encore un peu d'eau ; il me dit qu'il en restait. Alors je lui ordonnai de la porter au pauvre Espagnol, qui en avait un aussi grand besoin que son père, et je lui envoyai encore un des gâteaux apportés par mon serviteur. Ce malheureux homme était en effet bien faible. Il s'était jeté sur un tertre de gazon, à l'ombre d'un arbre, et ses membres enflés et engourdis se ressentaient des rudes entraves qu'ils avaient portées. Lorsque je vis qu'à l'arrivée de Vendredi auprès de lui il s'était assis, avait bu de l'eau et commençait à manger le pain, j'allai lui oiïrir une poignée de raisins. Il leva les yeux sur moi, et son visage exprima la plus vive reconnaissance qui se peignit jamais sur des traits humains. Quelque courage qu'il eût montré dans le combat, il était épuisé à tel point qu'il ne put se mettre sur ses pieds, et ce fut en vain qu'il l'essaya à deux ou trois reprises. Cela était réellement impossible, à cause de l'enflure douloureuse de ses jambes ; je l'invitai donc à se tenir en repos, et je commandai à Vendredi de le frictionner avec du rhum, de même qu'il avait fait pour son père.

Ce pauvre garçon, tout le temps qu'il employa à cet offîce, ne pouvait s'empêcher de tourner la tête de deux en deux minutes, si ce n'est plus souvent, pour voir si son père était toujours à la place où il l'avait laissé. Une fois il ne le vit plus ; alors, se levant sans dire une seule parole, il courut avec une telle vitesse, qu'on ne pouvait

apercevoir si ses pieds touchaient la terre. En arrivant à l'endroit où le vieillard était resté assis, il vit qu*il s'était couché pour dégourdir ses membres ; alors il revint à moi sur-le-champ.

Je proposai à l'Espagnol d'accepter le secours de Vendredi pour tâcher de se rendre à l'un des bateaux, sur lequel on le conduirait à notre habitation ; là il recevrait les soins qui lui étaient nécessaires. Mais Vendredi, qui était jeune et vigoureux, prit l'Espagnol sur son dos, le porta dans le canot et le posa bien doucement sur le côté de la barque, les pieds dans l'intérieur ; ensuite il le souleva, le plaça à côté de son père, sauta à terre, lança le bateau, et le conduisit le long de laf côte, plus vite que je ne pouvais marcher, en dépit du vent qui soufflait assez violemment. Il amena ainsi ses passagers en sûreté dans la crique, les laissa dans le canot et courut chercher les autres embarcations. Comme il passait près de moi, je lui demandai où il allait. « Chercher plus bateau ». Et il continua de courir aussi rapide qu'une flèche ; car il pouvait défier à la course les hommes et les chevaux les plus légers.

Il arriva conduisant le second canot dans la crique en même temps que j'y arrivai par terre, et il passa de l'autre côté. Ensuite il alla aider nos hôtes à sortir de la barque; mais, ni l'un ni l'autre ne pou» vant marcher, le pauvre Vendredi ne savait que faire.

Je cherchai un moyen de sortir de cet embarras; j'appelai Vendredi, je lui dis de faire asseoir nos deux invalides sur le rivage, et en peu de temps je fabriquai une sorte de brancard sur lequel nous les emportâmes.

Mais, arrivés à notre muraille extérieure, nous fûmes plus embarrassés que jamais. Il était impossible de faire passer nos hommes par-dessus la fortification, et je ne voulais point la briser. Je me mis encore à l'ouvrage avec Vendredi, et en deux heures nous ajustâmes une très belle tente, couverte de vieilles voiles et de branches d'arbres, entre la première clôture et le bois que j'avais planté. Là, nous fîmes deux lits avec les matériaux dont je disposais, savoir : de la bonne paille de riz et des couvertures de laine pour se coucher, et une autre pour se couvrir.

Maintenant mon île était peuplée, et je me trouvais très riche en sujets. Souvent je n'ai pu m'empêcher de rire en songeant à la ressemblance de ma position avec celle d'un roi. D'abord tout le pays était ma propriété incontestable, et j'avais par conséquent le droit de le gouverner. Ensuite mon peuple était d'une soumission parfaite ; j'étais souverain absolu, législateur unique : tous mes sujets me devaient la vie, et tous étaient prêts à la sacrifier pour moi. Mes trois sujets se trouvaient chacun d'une religion différente. Mon domestique

Vendredi était protestant ; son père, idolâtre et cannibale ; V Espagnol, catholique romain. J'accordai la liberté de conscience dans tous mes États. Mais cela soit dit en passant.

Dès que mes deux captifs délivrés eurent un abri et de quoi reposer leur tête, je pensai à moi. La première chose que je fis, ce fut de commander à Vendredi de prendre une jeune chèvre ou un chevreau un peu grand, dans le troupeau que je mettais à part pour être tué, et de le découper en morceaux assez petits. Avec quelques-uns des morceaux que Vendredi fit bouillir ou étuver, je fis un très bon

potage et un plat de viande excellent, on peut m'en croire. J'apprêtai tout cela dans ma caverne ; car jamais je ne faisais de feu dans l'intérieur de mes murailles : je portai ensuite les mets dans la tente nouvelle, je dressai une table devant mes hôtes, et je m'y plaçai avec eux, les encourageant et les égayant de mon mieux. Vendredi me servait d'interprète, spécialement avec son père, mais aussi avec l'Espagnol, parce que celui-ci parlait assez bien la langue des sauvages.

Le lendemain, je l'envoyai enterrer les sauvages, dont les cadavres étaient restés exposés au soleil et pouvaient causer de l'infection. Je lui enjoignis aussi d'inhumer les horribles restes de leur fête barbare, que je savais nombreux, et que je n'aurais pas eu le courage de toucher, ni même de voir. Il exécuta mes ordres ponctuellement, et effaça de la place tous vestiges de la présence des sauvages, si bien qu'en y retournant, je ne pus la reconnaître que par le coin de bois qui s'élevait sur cette esplanade./

Alors je commençai à converser un peu avec mes deux nouveaux sujets. D'abord je dis à Vendredi de demander à son père ce qu'il pensait sur la fuite des sauvages dans le canot, et s'il ne fallait pas nous attendre à les voir revenir avec des forces auxquelles nous ne pourrions résister. Sa première opinion fut que ces hommes ne pouvaient avoir survécu à la tempête qui avait soufflé pendant la nuit de leur voyage, et qu'ils avaient dû se noyer ou bien être jetés sur d'autres rivages au S., où il était sûr qu'ils seraient dévorés. Quant à ce qu'ils pouvaient faire dans le cas où ils atteindraient sains et saufs leur contrée, il ne le savait pas ; mais il croyait que la manière dont ils avaient été attaqués, que le bruit et le feu les avaient tellement effrayés, que probablement ils diraient chez eux que leurs compagnons avaient péri par la foudre et les éclairs, non de la main des hommes, et que les deux êtres qu'ils avaient vus (Vendredi et moi) étaient deux Furies venues sur la terre pour les détruire, plutôt

■que des hommes avec des armes. Cette pensée s'appuyait sur ce qu il les avait entendus se crier l'un à l'autre ce qu'il venait de dire ; «t, en effet, ils ne pouvaient concevoir qu'un homme pût faire briller réclair, gronder le tonnerre, et tuer de loin, sans lever la main, •comme ils nous l'avaient vus faire. Ce vieillard raisonnait juste; car les sauvages, comme je le sus par d'autres, ne tentèrent jamais de revenir dans l'île, ayant été si complètement terrifiés par le récit des quatre fugitifs (lesquels, à ce qu'il paraît, échappèrent au danger de la mer), qu'ils imaginèrent que tous ceux qui aborderaient cette île enchantée périraient par le feu du ciel. Cependant j'ignorais ces faits, et je vécus assez longtemps dans une appréhension continuelle, me tenant toujours sur mes gardes, moi et toute mon armée. Maintenant que nous étions quatre, j'aurais néanmoins affronté une centaine de ces Indiens en bataille rangée.

Toutefois, ne voyant paraître aucune barque pendant un assez long intervalle, mes craintes se dissipèrent, et mes anciens projets ae voyage au continent me revinrent à l'esprit. Le père de Vendredi m'avait assuré, de même que le jeune homme, que je pouvais compter sur un bon traitement parmi ses compatriotes, pour l'amour de ^ui Mais mon projet fut encore suspendu, lorsque j'appris de l'Espagnol, dans un entretien sérieux que nous eûmes ensemble à ce Dropos, que seize hommes. Espagnols et Portugais, étaient en cette contrée, où ils avaient été jetés, et vivaient en paix, il est vrai, avec les sauvages, mais complètement dénués des choses les plus nécessaires à la vie. Je lui demandai les détails sur le voyage qui «'était terminé si malheureusement pour eux ; il me dit qu'ils étaient partis sur un bâtiment frété de Rio de la Plata pour la Havane, où ils devaient laisser leur cargaison, consistant principalement en pelleteries et en argent, et prendre à sa place des marchandises d'Europe. Ils avaient pris cinq matelots portugais d'un autre bâtiment naufragé ; cinq des leurs se noyèrent quand le navire se perdit, et les autres, échappés à des dangers infinis, arrivèrent à demi morts de faim sur la côte des cannibales, où ils s'attendaient à être dévorés. Ils avaient quelques armes, mais elles ne pouvaient leur être d'aucune utilité, faute de munitions. La mer avait gâté leur poudre, à l'exception d'une très petite quantité qui leur servit à se nourrir par la chasse, dans les premiers moments de leur arrivée à terre.

Je lui demandai s'ils avaient formé quelque plan pour sortir de ce lieu ; il me dit qu'ils avaient eu beaucoup de conférences à ce sujet, mais que, faute de navire et d'instruments pour en construire, les conseils s'étaient toujours terminés par les larmes et le déses-

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poir. Je lui demandai encore s'ils seraient disposés à recevoir de moi une proposition qui pourrait les tirer de leur exil, et s'il ne serait pas possible, pour exécuter mon plan, de rassembler tous ses amis dans mon île. Je lui avouai sans détour que je craignais sur toutes choses d'être trahi par eux si je mettais ma vie entre leurs mains, la reconnaissance n'étant pas une vertu commune chez les hommes, qui ne conforment pas souvent leur conduite aux obligations que leur imposent des bienfaits reçus, et considèrent beaucoup plus leur intérêt personnel. J'aurais trouvé bien dur, après avoir été l'instrument de leur délivrance, de devenir leur prisonnier à la Nouvelle-Espagne, où tout Anglais devait s'attendre à être sacrifié, soit que la nécessité, soit que le hasard l'amenât en ce pays. « J'aimerais mieux, lui dis-je, être livré aux cannibales et dévoré par eux tout vif, qu'enfermé dans les cachots de l'Inquisition. J'étais persuadé, ajoutai-je, que si tous ses compagnons étaient ici, nous pourrions construire une embarcation assez grande pour nous porter tous, soit au Brésil vers le S., soit aux îles ou sur la côte espagnole au N. Mais, pour ma récompense, lui dis-je, quand je vous aurais mis les armes à la main, vous m'emmèneriez peut-être de force dans vos colonies, où je serais maltraité, et j'aurais le regret d'avoir aggravé ma situation en vous rendant service. »

Il me répondit avec beaucoup de candeur que leur position était si misérable, et qu'ils le sentaient si bien, qu'ils auraient horreur de la seule pensée de nuire à un homme qui aurait aidé à leur délivrance ; il se croyait sûr de cela, et il me proposa d'aller conférer avec ses compagnons sur mes projets, et promit de me rapporter leur réponse. Il me dit qu'il ferait avec eux des conventions auxquelles ils s'engageraient à se soumettre par un serment solennel ; qu'ils me reconnaîtraient pour leur chef et jureraient sur les saints sacrements et l'Évangile de suivre mes ordres, d'aller où je voudrais aller et non ailleurs, jusqu'au temps où nous aurions atteint le pays chrétien vers lequel il me plairait de me rendre.

Il me dit qu'il avait le dessein d'écrire et de leur faire signer ces conventions, et de me rapporter le contrat. Il voulut d'abord luimême jurer de me rester dévoué et fidèle tant qu'il vivrait et que je ne lui ordonnerais pas de me quitter, et de combattre à mes côtés :iant qu'il lui resterait une goutte de sang dans les veines, s'il arrivait que ses compatriotes se permissent envers moi la plus légère violation de leur foi. Il m'assura que c'étaient de très honnêtes gens, et qu'ils se trouvaient dans la plus profonde détresse, n'ayant ni armes ni vêtements, à la merci des sauvages pour leur nourriture, et sans espoir de revoir leur patrie ; il était, ajoutait-il, parfaitement con-

vaincu que, si je voulais entreprendre de les sauver, ils vivraient et mourraient pour moi.

Sur ces assurances, je me décidai à risquer de les sauver, s'il était possible , et à leur envoyer l'Espagnol et le vieux sauvage pour traiter avec eux ; mais, quand tout fut prêt pour le départ, l'Espagnol luimême éleva une difficulté qui montrait de sa part une prudence et une loyauté dont je fus extrêmement satisfait, et, d'après son avis, je remis la délivrance de ses compagnons à six mois plus tard.

Voici quelle fut son observation. Depuis un mois qu'il était avec nous, je lui avais laissé voir comment je pourvoyais à tous mes besoins, à l'aide de la Providence; il avait pu calculer combien je devais récolter de blé et de riz, et reconnaître que cette quantité, plus que suffisante pour moi quand j'étais seul avec mon domestique, ne pouvait l'être maintenant que ma maison avait doublé, à moins que nous n'y missions la plus grande économie, et qu'elle ne pourrait nourrir ses compatriotes s'ils venaient habiter l'île. Ils étaient restés seize, comme je l'ai déjà dit ; ainsi mes provisions auraient été trop courtes pour tant de monde, et de plus il aurait été impossible de ravitailler un navire, dans le cas où nous serions venus à bout d'en faire un.

Il me conseilla donc de lui permettre, à lui et aux deux Indiens, de cultiver autant de terre que je pourrais en ensemencer sans trop diminuer mon magasin, et d'attendre la prochaine moisson pour faire venir ses compagnons. « En agissant autrement, disait-il, la disette pourrait produire des mécontentements, des querelles ; ses amis se croiraient tombés d'un malheur dans un autre, après avoir espéré d'être sauvés. Vous savez, ajouta-t-il, que les enfants d'Israël se réjouirent d'abord d'avoir été tirés de l'Egypte, et se révoltèrent ensuite contre Dieu lui-même, qui les avait délivrés, lorsqu'ils manquèrent de pain dans le désert. »

Je fus extrêmement touché de sa droiture, et je compris la sagesse de son observation. Son avis me sembla si bon, que je le suivis sans délai, et nous nous mîmes tous les quatre à bêcher aussi bien que nos mauvais outils de bois pouvaient le permettre. Au bout d'un mois, à l'approche des semailles, nous avions préparé assez de terre pour y semer vingt-deux boisseaux d'orge et seize jarres de riz, bref tout le grain que j'avais pu épargner. Il ne nous restait en elïet pas assez d'orge pour notre nourriture pendant les six mois qui devaient s'écouler avant la récolte, en y comprenant le temps du labour ; car il ne faut pas croire que, dans ce climat, le blé reste six mois à lever et à croître.

Maintenant que nous étions assez nombreux pour cesser de crain-

dre les sauvages, h moins qu'ils ne fussent en forces très supérieures, nous allions librement par toute l'île quand nous en avions l'occasion ; et notre esprit, du moins telle était ma disposition, était continuellement occupé de notre délivrance et de tout ce qui pouvait y servir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres que je jugeai propres à la construction d'une barque ; je dis à Vendredi et à son père de les abattre, et je priai l'Espagnol, auquel je confiai mes projets, de les surveiller et de diriger leur travail. Je leur montrai avec quelle patience et quelle peine j'avais taillé en planches de grands

srbres, et je leur enseignai à faire de même. Ils taillèrent une douzaine de bonnes planches de chêne de deux pieds de large, de trentecinq pieds de long et de deux à quatre pouces d'épaisseur. On peut imaginer quel travail prodigieux ces pièces demandèrent.

En même temps, je songeai à augmenter mon troupeau, et, pour cela, je sortais un jour avec Vendredi, un autre jour j'envoyais celuici avec l'Espagnol, pour tâcher de tuer des chèvres mères, dont nous prenions les petits. De cette manière, nous eûmes environ vingt chevreaux à joindre à notre bétail privé. Ensuite vint la saison de cueillir et de faire sécher les raisins, et j'en fis suspendre aux arbres

une telle quantité, que, si nous avions été à Alicante, où le vin se fait avec des grappes cuites au soleil, nous aurions pu remplir avec les nôtres soixante à quatre-vingts tonneaux. Ces fruits et le pain faisaient le fond de nos repas, et c'était réellement une excellente nourriture.

' C'était alors l'époque de la moisson ; nos grains étaient bien venus, et, sans donner la même abondance que j'avais eue en certaines années, la récolte répondit pleinement à nos fins. Vingt-deux boisseaux d'orge produisirent deux cent vingt boisseaux, et le riz donna la même proportion : cela formait une provision suffisante pour nous alimenter jusqu'à la moisson prochaine ; et si dans l'intervalle nous

nous étions trouvés prêts à nous mettre en voyage, nous aurions eu de quoi fournir notre bâtiment de vivres suffisants pour nous conduire jusqu'à la partie du monde, c'est-à-dire l'Amérique, vers laquelle nous nous serions dirigés.

Quand notre blé fut moissonné et rentré, nous nous occupâmes à faire de grandes corbeilles pour contenir le grain. L'Espagnol montra beaucoup d'adresse pour ce genre de travail, et il me blâmait de n'en avoir pas fait usage pour des clôtures ; mais cela eût été, je crois, assez inutile.

Ainsi pourvu de vivres pour tous les hôtes que j'attendais, je permis à l'Espagnol de se rendre sur le continent et de traiter avec ceux de ses compagnons qu'il y avait laissés. Mais je lui enjoignis stricte-

ment de n'amener aucun d'eux avant qu'il eût juré, devant lui et le vieux sauvage, de ne faire aucun mal direct ou indirect à l'homme assez bienveillant pour les envoyer chercher, dans l'intention de les sauver; de le défendre envers et contre tous; d'obéir ponctuellement à ses ordres, quel que fût le lieu où ils le suivraient. J'exigeai que ces conditions fussent écrites et signées de la main de tous. Comment ils s'y prendraient pour cela, n'ayant ni encre ni plumes, c'est une question qui ne me vint pas à l'esprit. Avec ces instructions, l'Espagnol et le vieil Indien, père de Vendredi, se mirent en mer sur un des canots dans lesquel ils étaient venus, ou plutôt avaient été amenés comme prisonniers de guerre pour être dévorés. Je leur donnai un fusil à chacun, et sept ou huit charges de poudre et de plomb, en leur recommandant de les ménager extrêmement et de les réserver pour des occasions importantes.

Je m'occupai avec délices des apprêts de leur départ ; c'était en effet la première mesure que je prenais pour ma délivrance depuis plus de vingt-sept ans. Je donnai aux voyageurs assez de pain et de raisins secs pour les nourrir pendant quelques jours, et les Espagnols, pendant une semaine. Je convins avec eux d'un signal par lequel ils se feraient reconnaître de loin à leur retour ; puis je leur souhaitai un bon voyage et les regardai s'éloigner. Ils quittèrent l'île par un vent favorable, le premier jour de la pleine lune. Nous devions être en octobre, selon mes calculs ; mais, ayant une fois perdu le compte exact des jours, il me fut impossible de le retrouver, et je n'avais pas même marqué très régulièrement les années ; je n'étais donc pas bien sûr des dates ; cependant j'ai vu par la suite que ma supputation des années était juste.

Il y avait une huitaine de jours que j'attendais mes envoyés, quand il survint un événement imprévu et peut-êtire unique dans l'histoire de l'humanité. Un matin, je dormais paisiblement dans ma retraite, lorsque mon domestique Vendredi entra en courant et me cria : « Maître, maître, eux sont venus! » Je sautai à bas de mon lit, et, sans songer au danger, je sortis aussitôt que je fus habillé et traversai mon petit bosquet, lequel était devenu un bois extrêmement épais. Je dis sans songer au danger, puisque je sortis sans armes, contre ma coutume. Mais je fus bien surpris, en jetant les yeux sur la mer, de voir un long bateau ou chaloupe à une lieue et demie de distance, se dirigeant sur le rivage avec une voile latine et le vent favorable. Je remarquai à l'instant que ce bâtiment ne venait point du côté de la terre que nous apercevions de loin, mais de l'extrémité méridionale de l'île. J'appelai Vendredi et lui ordonnai

de se tenir caché et près de moi, parce que ces nouveaux arrivants

n'étaient pas les gens que nous attendions, et que nous ne savions s'ils étaient amis ou ennemis. Ensuite j'allai chercher ma lunette pour les observer mieux, et, prenant l'échelle, je montai sur le sommet de la colline, d'où je pouvais, sans être vu, découvrir toute la plage.

A peine avais-je posé le pied sur la colline, que je vis clairement un vaisseau à l'ancre à deux lieues et demie de moi, au S.-S.-E., mais à une lieue et demie au plus de la côte. En l'examinant, je reconnus qu'il était anglais ainsi que la chaloupe qui arrivait, et qui probablement appartenait au vaisseau.

iJe ne puis exprimer quelle fut la confusion de mes idées en ce moment. Si ma joie de voir un vaisseau, et un vaisseau monté par des compatriotes, par conséquent des amis, était indicible, il s'y mêlait cependant certains doutes secrets qui m'avertissaient d'être circonspect. D'abord je me demandai quelle affaire pouvait amener un bâtiment anglais en ce coin du monde, qui n'était sur le chemin d'aucune des contrées avec lesquelles nous faisions le commerce. Je savais qu'il n'y avait pas eu en dernier lieu de tempêtes capables de jeter ce navire sur nos bords ; ainsi donc, si les gens qui le montaient étaient réellement de mon pays, ils ne pouvaient être là dans un bon dessein, et je ferais mieux de rester où j'étais que de tomber dans les mains de voleurs ou d'assassins.

Ne méprisons point ces secrets avertissements qui nous font pressentir des dangers quelquefois improbables. On ne peut douter delà réalité de ces pressentiments, car il est peu de personnes qui ne les connaissent par expérience ; il n'est pas moins certain qu'ils prouvent l'existence d'un monde invisible et la communicationdesesprits; nous devons donc les regarder comme émanés d'un pouvoir ami (suprême ou inférieur, cela ne fait rien à la question), et croire qu'ils nous sont envoyés pour notre bien.

L'événement que je vais raconter me fournit de nombreux motrfs d'adhérer à cette opinion. Si je n'avais pas été prudent, grâce à ces secrets avertissements, quelle que fût leur source, j'étais perdu, ou du moins ma situation serait devenue beaucoup plus fâcheuse qu'elle ne l'était alors, comme vous allez en juger. J'étais resté assez peu de temps en observation, quand je vis le bateau se rapprocher de terre, cherchant, à ce qu'il semblait, une crique pour débarquer plus commodément. Les gens qui montaient cette barque n'allèrent pas, heureusement, jusqu'à la baie dans laquelle jadis j'avais conduit mes radeaux, car, s'ils l'avaient vue, ils auraient débarqué presque à ma porte ; bientôt ils auraient découvert mon château, et l'auraient pillé et saccagé. Dès qu'ils furent sur le rivage, je fus certain qu'ils étaient Anglais, excepté un ou deux que je pris pour des

Hollandais; mais ils ne l'étaient point, comme je le sus ensuite. Il y avait en tout onze personnes, dont trois étaient sans armes et, à ce qu'il me semblait, attachées, et, sitôt que cinq ou six hommes eurent sauté hors de la barque, ils en tirèrent les trois que j'avais reconnus à leurs liens pour des prisonniers. Un de ceux-ci faisait les gestes les plus pitoyables de supplication, de détresse, de désespoir, même de folie ; les deux autres levaient de temps en temps les mains au ciel, et semblaient affligés, mais non au même degré que le premier. A ce spectacle je fus complètement étonné, ne sachant à quoi tout cela tendait. Vendredi me cria dans son mauvais anglais : « Oh ! maître! vous voir hommes anglais manger prisonniers comme nous autres sauvages. — Comment, Vendredi, lui dis-je, pensez-vous qu'ils se préparent à manger leurs prisonniers? — Oui, oui, dit-il, oui, ils les mangeront. — Non, non, dis-je, je crains qu'ils ne veuillent les tuer ; mais soyez sûr qu'ils ne les mangeront point. »

Pendant tout ce temps je n'avais pas encore deviné de quoi il s'agissait ; mais je restais tremblant, les yeux fixés sur les Anglais, et je m'attendais d'un moment à l'autre à voir massacrer les prisonniers. Une fois je vis un de ces scélérats lever un grand coutelas, ou sabre de marin, pour frapper un des pauvres hommes attachés, et mon sang se glaça dans mes veines. Je souhaitai ardemment d'avoir près de moi mon Espagnol et le vieux sauvage ; et cependant je cherchais avec anxiété quelque moyen d'arriver à portée de fusil des meurtriers, sans être découvert, espérant alors sauver les trois victimes ; car je ne voyais aucune arme à feu dans les mains des premiers. Mais bientôt mes idées prirent un autre cours.

Après avoir maltraité et insulté leurs prisonniers, ces insolents marins se dispersèrent de côté et d'autre, apparemment pour reconnaître le pays. J'observai que les trois captifs pouvaient. aller où bon leur semblait, mais qu'ils restaient assis à terre comme de pauvres désespérés. Leur situation me rappela celle où je m'étais vu lorsque je fus jeté sur ces rives, et que je regardais autour de moi et me croyais perdu. Je me ressouvins des horribles craintes que j'éprouvai en ce moment, et de la nuit où je couchai dans un arbre pour éviter les attaques des bêtes féroces. Je ne savais pas, cette nuit-là, que la Providence amènerait le vaisseau assez près de moi pour me procurer les ressources qui m'ont si longtemps soutenu ; de même, ces trois infortunés ne se doutaient pas de l'approche de leur délivrance, à cette heure où ils se croyaient perdus sans ressource. Ainsi nous voyons un bien petit espace devant nous dans notre route à travers le monde ; ainsi nous devons toujours compter sur l'appui du Créateur de l'univers, qui ne laisse aucune de ses créatures dans un

KOBINSON CRUSOÉ

destruction.

l'eau-de-vie et s'étaient endormis. Cependant l'un d'eux s'éveillant avant l'autre, et voyant le bateau trop éloigné de l'eau pour le lancer, appela le reste de la troupe ; à ses cris tous se rassemblèrent autour de l'embareation. Mais il n'était pas en leur pouvoir de la remettre à flot, à cause de sa pesanteur, et la rive étant à cette place composée d'un sable mou et humide, aussi mouvant que du vif-argent. Dans cette conjoncture, ces gens, comme de vrais marins, les êtres les moins prévoyants du genre humain, abandonnèrent l'entreprise et recommencèrent à battre le pays. J'entendis un d'entre eux dire très haut, en invitant un de ses camarades à sortir de la chaloupe : « Eh ! laissons-la ici, Jack ; elle flottera tout naturellement quand la marée remontera ». Ces mots éclaircirent pour moi un point essentiel, savoir le pays auquel appartenaient ces hommes. Pendant ce temps je me tins clos et couvert chez moi, n'osant pas aller plus loin que mon observatoire au sommet de la colline, et très heureux de me trouver aussi bien fortifié. Je savais qu'il s'écoulerait au moins dix heures avant que la chaloupe fût remise à flot ; la nuit serait alors venue, et je pourrais facilement surveiller les mouvements des marins et tâcher d'entendre leurs conversations. A tout hasard je me préparai au combat, mais avec plus de précautions que je n'aurais eu besoin d'en prendre contre les sauvages; car j'avais affaire à des ennemis bien plus avisés que ces derniers. Je commandai à Vendredi, que j'avais rendu excellent tireur, de charger plusieurs fusils : j'en pris deux et lui en laissai trois. Ma figure était vraiment formidable, avec mon habit de peau de chèvre, le grand bonnet déjà décrit, mon épée à mon côté, des pistolets dans ma ceinture et un mousquet sur chaque épaule.

C'était d'abord mon dessein de ne faire aucune tentative avant la nuit ; mais sur les deux heures, au moment le plus chaud de la journée, je m'aperçus que les marins étaient tous dispersés dans les bois, et probablement endormis. Les trois malheureux captifs, trop inquiets de leur sort pour avoir la possibilité de dormir, s'étaient assis à l'ombre d'un grand arbre, à un quart de mille de ma maison et, à ce qu'il me semblait, hors de la vue des autres. Alors je résolus de me montrer à eux et d'apprendre, en les interrogeant, quelque chose de leur situation. Je me mis donc en marche dans l'équipage ci-dessus décrit. Vendredi, mon domestique, me suivait d'un peu loin, aussi formidablement armé que moi, mais d'un aspect moins fantasmagorique, moins effrayant. Je m'approchai des étrangers autant que possible sans être vu, et, avant qu'ils eussent pu m'apercevoir, je leur dis très haut en espagnol : « Qui êtes-vous, messieurs? » Ils tressaillirent au bruit de mes paroles ; mais ils furent

ROBINSON CRUSOÊ

dix fois plus étonnés à la vue de mon étrange figure. Ils ne me répondirent point, et ils allaient fuir quand je leur dis en anglais : « Messieurs, ne craignez rien de moi : vous avez peut-être près devons un défenseur sur lequel assurément vous ne pouviez compter. Il faudrait alors qu'il nous fût envoyé directement du ciel, dit

gravement un des captifs en ôlant son chapeau ; car nous ne pouvons espérer aucun secours des hommes. — Tout secours vient du ciel, monsieur, lui dis-je. Cependant voulez-vous indiquer à un étranger le moyen de vous assister dans l'extrême détresse où vous me semblez être? Je vous ai vus débarquer, et, quand vous avez imploré les brutes qui sont descendues avec vous sur ce rivage, j'ai aperçu l'une d'elles levant une arme pour vous tuer. ■'

Le pauvre homme, tremblant de surprise et le visage baigné de larmes, répliqua : « Est-ce à un homme, est-ce à un Dieu que je parle? Etes-vous un de mes semblables, ou un ange du ciel? — N'ayez aucune crainte sur ce point, lui dis-je en souriant. Si Dieu avait voulu envoyer un ange pour vous sauver, cet ange serait venu dans un costume moins bizarre que le mien, et armé d'une autre manière. Rassurez-vous, je vous prie, je suis un homme, un Anglais, disposé à vous servir. Vous le voyez, je n'ai qu'un seul domestique ; mais nous avons des armes, des munitions. Dites-moi franchement ce que nous pouvons faire pour vous ; contez-moi votre mésaventure. — Elle serait trop longue à raconter, dit-il, tandis que nos meurtriers sont encore si près de nous ; mais en résumé, monsieur, j'étais capitaine de ce vaisseau ; mon équipage s'est mutiné contre moi ; c'est à grand'peine qu'ils ont renoncé au dessein de m'assassiner, et ils se sont enfin décidés à me débarquer en ce lieu désert avec ces deux personnes, dont l'une était mon second, l'autre un passager. Ici nous ne pouvions attendre qu'une triste fin, l'île paraissant inhabitée; et maintenant encore nous ne savons quel espoir peut nous être permis. — Où sont, dis-je, ces hommes féroces, vos ennemis? savez-vous où ils sont allés? — Us sont couchés là, répondit-il en montrant un bouquet d'arbres ; je tremble à la pensée qu'ils ont pu vous voir et vous entendre ; et, dans ce cas, ils nous tueront certainement tous. — Ont-ils des armes à feu? lui dis-je. — Seulement deux fusils, reprit-il, et l'un d'eux est resté dans la chaloupe. C'est bien, dis-je, laissez-moi faire. Je vois qu'ils dorment tous, il est faciîe de les tuer sans qu'il en échappe un seul ; mais ne vaudrait-il pas mieux les faire prisonniers? » Il répliqua que, dans le nombre de ces mutins, il y avait deux coquins forcenés auxquels il n'était pas prudent de faire grâce ; mais que, si l'on s'assurait de ces deux hommes, le reste rentrerait probablement dans le devoir. Je le priai de me les montrer, il me dit qu'il ne pouvait les distinguer de si loin, mais qu'il exécuterait tous les ordres que je voudrais lui donner. « Alors, dis-je, retironsnous hors de la portée de leurs yeux et de leurs oreilles, de peur qu'ils ne s'éveillent, et nous conférerons ensemble plus à l'aise sur ce qu'il y a de mieux à faire. » Ils me suivirent tous avec empressement, et nous entrâmes assez avant dans les bois pour nous dérober à la vue de nos ennemis.

« Écoutez-moi, monsieur, dis-je ; si je me mets en danger pour vous sauver, consentez-vous à recevoir de moi deux conditions?» Il anticipa sur mes propositions en me disant que lui et son bâtiment, s'il le recouvrait, seraient absolument à ma disposition, et que, s'il

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ne retournait point à bord, il vivrait et mourrait près de moi, quelle que fût la partie du monde où il me plairait de le conduire : les deux autres firent les mêmes promesses. « Je vous propose, dis-je, seulement deux conditions : d'abord, tant que vous resterez avec moi dans cette île, vous ne prétendrez y exercer aucune autorité ; si je vous confie des armes à feu, vous me les remettrez en toute occasion, et ne chercherez à nuire ni à moi ni aux miens ; enfin vous vous laisserez gouverner par mes ordres. Ensuite, si votre navire peut vous être rendu, vous me conduirez gratuitement en Angleterre avec mon domestique. »

Il me donna toutes les assurances possibles, fausses ou vraies, de sa fidélité à remplir des conditions si raisonnables. Il ajouta qu'en tout temps et en toute occasion il reconnaîtrait qu'il me devait la vie. « Eh bien ! lui dis-je, voici trois fusils, de la poudre et des balles ; donnez-moi votre avis sur ce que nous devons faire. » Il me remercia cordialement de ma confiance ; mais il désira se laisser guider entièrement par moi. « Il est hardi peut-être, lui dis-je, de tant risquer en un seul coup ; cependant le meilleur moyen à prendre est, je crois, de tirer sur eux tandis qu'ils sont endormis, et, s'il en échappe quelques-uns à la première décharge, et qu'ils demandent quartier, nous pourrons les épargner ; ainsi nous remettrons à Dieu la direction de nos balles. » Il répliqua avec beaucoup de modération qu'il se sentait une extrême répugnance pour, une mesure qui entraînait la mort de tant de personnes, et qu'il voudrait pouvoir l'éviter ; mais que les deux scélérats incorrigibles dont il m'avait parlé, et qui avaient fomenté la révolte parmi les autres, nous mettraient en danger s'ils échappaient, parce qu'ils iraient à bord et ramèneraient ensuite tout l'équipage pour nous exterminer. « Ce que je conseille est donc justifié par la nécessité, lui dis-je, puisque c'est la seule manière de nous sauver. » Toutefois, voyant qu'il ne pouvait se résoudre à répandre du sang, je lui dis, pour terminer, d'aller lui-même avec ses deux amis conduire l'affaire comme il le jugerait à propos.

Au milieu de cette conversation, nous entendîmes quelques-uns de nos gens remuer, et bientôt nous en vîmes deux sur leurs pieds. « Ceux-ci, demandai-je au capitaine, sont-ils les fauteurs de la sédition? — Non, dit-il. — En ce cas, laissons-les aller. La Providence les a sans doute éveillés en ce moment, afin de les sauver. Maintenant, si le reste vous échappe, ce sera votre faute. » Animé par ces paroles, il prit le fusil que je lui avais donné, mit un pistolet dans sa ceinture et marcha précédé de ses deux compagnons, armés chacun d'un fusil : ces derniers, étant à quelques pas enavant ducapi-

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taine, firent un peu de bruit, et l'un des marins qui étaient debout se retourna, vit les assaillants et poussa des cris pour réveiller les dormeurs. Mais il était trop tard, les deux compagnons du capitaine avaient fait feu au même instant, bien que leur chef se fût très sagement abstenu de tirer. Ils avaient visé si juste, ayant reconnu les deux hommes, que l'un d'eux tomba raide mort et l'autre blessé grièvement ; toutefois il put se relever et crier au secours de toute sa force. Le capitaine accourut alors, et lui dit que son heure était venue et qu'il n'avait plus qu'à demander pardon à Dieu de son

infâme rébellion ; en même temps il l'acheva d'un coup de crosse. Il restait encore trois hommes, dont l'un était blessé légèrement. J'étais arrivé alors, et, quand ils virent qu'il était inutile de résister, ils crièrent merci. Le capitaine leur dit qu'il leur ferait grâce de la vie, s'ils l'assuraient qu'ils se repentaient de leur trahison et juraient de l'aider à recouvrer le vaisseau et à le ramener à la Jamaïque, d'où il venait. Ils donnèrent toutes les assurances possibles de leur sincérité, et le capitaine parut disposé à leur accorder la vie, ce à quoi je ne m'opposai point ; seulement je l'obligeai à les tenir pieds et poings liés tant qu'ils seraient dans l'île.

Tandis que cela se passait, j'avais envoyé Vendredi et le lieutenant

à la chaloupe, avec ordre de s'en assurer et de rapporter ses voiles et ses rames, ce qu'ils firent. Un moment après, deux hommes qui^ très heureusement pour eux, avaient choisi leur lieu de repos loin du reste de la troupe, revinrent attirés par le bruit des armes à feu, et voyant le capitaine, naguère prisonnier, maintenant leur vainqueur, ils consentirent à se laisser attacher comme les autres. Ainsi notre victoire fut complète.

Il nous restait, au capitain et à moi, à nous raconter mutuellement nos aventures. Je commençai à lui conter mon histoire, qu'il écouta avec autant d'attention que d'étonnement, surtout la manière miraculeuse dont j'avais été pourvu de vivres et de munitions. En effet, mon récit étant une ?uite de merveilles, il en fut vivement frappé. Mais, quand ses pensées se reportèrent sur lui-même, il lui sembla que j'avais été préservé exprès pour lui sauver la vie; les larmes le suffoquèrent, et il ne put pononcer un mot de plus. Après cette conversation, je le conduisis, ainsi que ses deux compagnons, à mon logis, où je les fis entrer par le chemin que j'avais pris pour en sortir, c'est-à-dire par le toit de la maison. Je leur offris les rafraîchissements dont je disposais, et leur montrai toutes les inventions que j'avais eues pour améliorer ma situation pendant ma longue, bien longue résidence sur cette terre déserte,

Tout ce qu'ils voyaient, tout ce qu'ils entendaient de ma bouche, les confondait de surprise ; mais le capitaine admira surtout mes fortifications et l'art avec lequel j'avais caché ma retraite par un bosquet. A cette époque, ce bosquet, planté depuis vingt ans, et dans un pays où les arbres croissent plus vite qu'en Angleterre, était devenu un bois impénétrable, à l'exception d'un seul côté, où j'avais pratiqué un petit sentier tournant. Je dis au capitaine qu'il voyait mon château^ ma demeure principale, mais que j'avais, ainsi que la plupart des princes, une habitation à la campagne, que je lui montrerais une autre fois ; car, pour le présent, notre affaire était d'aviser au moyen de reprendre le bâtiment. Il avoua que j'avais raison ; mais il me dit qu'il ne savait comment il viendrait à bout de cela, parce qu'il y avait à bord vingt-six hommes qui, ayant tous mérité la mort et se sentant perdus, soutiendraient leur rébellion jusqu'à la dernière extrémité, sûrs qu'ils étaient d'être pendus en arrivant, soit en Angleterre, soit dans une de nos colonies. Il lui semblait donc impossible de les attaquer, étant aussi inférieurs en nombre que nous l'étions.

Je réfléchis quelque temps là-dessus, et les conclusions du capitaine ne me semblèrent que trop justes. Cependant il fallait prendre promptement une résolution, et tâcher d'attirer les gens du vaisseau

dans quelque piège, ou bien de les empêcher, de manière ou d'autre, de descendre dans l'île. En ce moment, il me vint à l'esprit que les hommes du navire, ne voyant pas revenir leurs camarades avec la chaloupe, les enverraient chercher avec le second bateau, sur lequel ils viendraient peut-être armés et seraient alors nos maîtres. Je proposai pour première mesure de mettre la chaloupe hors d'état d'être emmenée ; et nous allâmes sur-le-champ ôter de cette barque les armes qu'on y avait laissées et tout ce qui s'y trouvait, savoir : une bouteille d'eau-de-vie, une de rhum, quelques biscuits et un grand pain de sucre enveloppé dans un morceau de toile à voiles. Je me réjouis fort de cette prise, surtout en voyant l'eau-de-vie et le sucre, dont j'étais privé depuis bien des années.

Quand nous eûmes porté tout cela sur le rivage (les rames, le mât, la voile et le timon ayant déjà été enlevés), nous fîmes un grand trou au fond de la barque, pour que nos ennemis ne pussent l'emmener, dans le cas où la supériorité de leur nombre nous empêcherait de les attaquer. En effet, je comptais peu sur la prise du navire ; mais j'imaginais que, si les rebelles partaient sans la chaloupe, elle pourrait nous porter aux îles Sous-le-Vent, en prenant sur notre chemin nos amis les Espagnols, que je n'oubliais point. Nous la traînâmes donc, après l'avoir trouée, et à force de bras, assez avant sur la grève pour que la marée ne pût la remettre à flot, et, de toutes façons, l'ouverture que nous y avions faite n'aurait pu être bouchée en un moment.

Cette besogne achevée, nous nous étions assis pour arrêter le plan des opérations subséquentes, lorsque nous entendîmes tirer un coup de canon du vaisseau, et nous le vîmes faire des signaux pour rappeler la chaloupe, qui n'avait garde de bouger. Ils tirèrent encore plusieurs coups et firent d'autres signaux ; enfin, s'apercevant de l'inutilité de leurs démonstrations, je les vis, à l'aide de ma lunette, lancer la seconde chaloupe et la diriger sur l'île. A mesure qu'elle avançait, nous reconnûmes d'abord qu'elle était montée par dix hommes, ensuite qu'ils avaient des armes à feu.

Comme le bâtiment était à plus de deux lieues de terre, nous eûmes le temps de faire nos observations pendant que la chaloupe arrivait, et de distinguer même les visages des hommes qui la montaient, parce que, le flux les ayant fait dériver un peu à l'E. de la chaloupe échouée, ils longèrent la côte pour gagner la place où cette première embarcation avait abordé et était restée. Ainsi nous les vîmes parfaitement, et le capitaine les reconnut tous et me dit quel était leur caractère. « Je vois au milieu d'eux, me dit-il, trois honnêtes garçons qui certainement ont été entraînés à la révolte par la frayeur

qu'ils ont eue des autres : mais quant au bosseman, qui paraît les commander et à tout le reste, ce sont les plus mauvais sujets de l'équipage, et ils se sont trop gravement compromis pour ne pas défendre leur cause en désespérés : je crains, ajouta-t-il, que nous ne soyons incapables de leur résister.

— Quelle crainte pourrait agir sur des hommes placés dans les circonstances où nous nous trouvons? lui dis-je en souriant. Toutes les conditions possibles ne seraient-elles pas meilleures que notre condition? Ainsi, quel que soit le résultat des événements qui se préparent, qu'ils amènent ou notre mort ou notre conservation, ce sera toujours une délivrance. Si vous avez bien considéré les détails de ma vie, vous devez penser qu'on peut tout risquer pour sortir d'un état semblable. Qu'est devenue, monsieur, lui dis-je encore, cette croyance qui exaltait votre âme il y a peu de moments, quand vous pensiez que la Providence m'avait sauvé par miracle, et dans le but de faire de moi l'instrument de votre salut? Pour moi, une seule chose m'inquiète et me semble gâter notre perspective. — Quelle est-elle? dit-il. — C'est la circonstance de ces trois honnêtes garçons qui se trouvent, dites-vous, parmi cette troupe. S'ils avaient tous appartenu à la mauvaise partie de l'équipage, j'aurais pensé que la Providence les avait voulu livrer entre nos mains ; car, vous pouvez en être certain, tout homme qui descendra sur ce rivage est à nous, et sa vie ou sa mort dépendent de sa conduite à notre égard. /•

Je parlais d'une voix haute et d'un air résolu et calme, et cela parut lui redonner du courage. Alors nous nous occupâmes avec énergie de nos préparatifs.

A la première apparition du bateau détaché du bâtiment, nous avions pensé qu'il convenait de séparer les prisonniers, et nous en avions disposé en effet d'une manière parfaitement sûre. Deux d'entre eux, sur la bonne foi desquels le capitaine ne comptait pas tout à fait, furent envoyés à ma caverne, avec Vendredi et l'un des trois hommes délivrés. Là ils étaient assez éloignés pour qu'il leur fût impossible d'être entendus ou découverts, ou de retrouver leur chemin dans les bois, s'ils parvenaient à se sauver. On les laissa attachés, mais avec des provisions, et en leur promettant, s'ils continuaient d'être tranquilles, de les mettre en liberté quelques jours après; tandis que, s'ils essayaient de s'échapper, ils seraient mis à mort sans miséricorde. Ils promirent sous serment de supporter leur prison avec patience, et se montrèrent reconnaissants du bon traitement qu'on leur faisait, on leur laissant des vivres et de la lumière. Vendredi leur avait donné des chandelles (telles que nous les avions),

afin de les réconforter un peu, et il leur laissa croire qu*11 restait en sentinelle à l'entrée de la grotte.

Les autres prisonniers furent mieux traités. Deux restèrent liés cependant, parce que le capitaine ne croyait pas devoir se fier à leur parole ; mais les deux autres entrèrent à mon service, sur la recommandation de leur chef et le serment solennel de vivre et de mourir avec nous. Ainsi, avec eux et les trois hommes délivrés, nous étions

sept, tous bien armés, et je ne doutais point que nous ne fussions en état de tenir tête aux dix hommes qui nous arrivaient, surtout en considérant qu'il y avait parmi eux trois ou quatre braves personnes.

Lorsqu'ils furent arrivés devant la place où la chaloupe était restée, ils poussèrent leur bateau sur la grève et débarquèrent tous, le tirant après eux, ce dont je fus très satisfait ; car je craignais qu'ils ne le laissassent à l'ancre à quelque distance de la côte, sous la garde d'un ou deux hommes; et alors nous n'aurions pu nous en emparer. Leur première action en posant le pied à terre fut de courir à la petite embarcation ; il était facile de voir combien ils étaient surpris de la trouver dépouillée, comme je l'ai dit plus haut,

238 ROBINSON CRUSOB

et percée d'un large trou dans le fond. Après avoir réfléchi un instant sur cet incident, ils poussèrent trois acclamations à pleine voix, pour tâcher de se faire entendre de leurs compagnons; mais, voyant que leurs cris ne servaient à rien, ils se rangèrent en peloton et lâchèrent une volée de leurs petits fusils, qui frappa fortement nos oreilles et fit retentir les échos des bois. Ce fut également en vain : les prisonniers de la caverne ne pouvaient entendre la détonation, et ceux que nous avions sous les yeux l'entendaient trop bien ; cependant ils n'osèrent y répondre. Ils furent tellement étonnés de la disparition de leurs camarades, qu'ils se décidèrent, comme ils nous le contèrent ensuite, à retourner au vaisseau dire que la chaloupe avait été démâtée et les hommes tués. Ils lancèrent donc leur bateau et cinglèrent vers le bâtiment.

Le capitaine fut grandement déconcerté par cette mesure : il pensa qu'ils considéraient leurs camarades comme perdus, qu'ils gagneraient le large et nous ôteraient ainsi l'espérance de recouvrer le vaisseau. Il fut bientôt encore plus effrayé par une autre cause.

Peu de temps s'était écoulé depuis leur départ, lorsque nous les vîmes revenir vers la terre ; mais cette fois ils prirent d'autres arrangements. Il paraît qu'ils étaient convenus de laisser trois hommes pour garder le bateau et que les autres descendraient et battraient le pays pour chercher leurs compagnons. Ce fut un grand désappointement pour nous, et nous ne savions quel parti prendre. Nous emparer des sept hommes débarqués ne nous aurait servi de rien si les trois qui restaient dans la barque s'échappaient ; car ils retourneraient à bord sur-le-champ, ils mettraient à la voile, et alors plus d'espoir de reconquérir le bâtiment. Toutefois nous ne pouvions rien faire, sinon de voir comment les choses tourneraient et d'agir selon les circonstances. Les sept hommes sautèrent sur le rivage, et les trois qui restèrent dans la chaloupe la conduisirent assez loin de la côte, et jetèrent l'ancre, de sorte qu'il nous était impossible de les aborder. Ceux qui avaient débarqué marchèrent, en se tenant serrés les uns contre les autres, vers la cime de la petite colline au-dessous de laquelle se trouvait mon habitation. Nous pouvions les voir clairement, et ils ne pouvaient nous découvrir. Nous aurions bien désiré qu'ils vinssent plus près de nous afin de pouvoir tirer sur eux, ou bien qu'ils se tinssent assez éloignés pour que nous pussions sortir. Lorsqu'ils furent au sommet du monticule, d'où la vue s'étend à une grande distance sur les bois et les vallées de la partie N.-E., la plus basse de l'île, ils poussèrent des cris et appelèrent leurs camarades avec tant de force, que la voix leur manqua. Ne se souciant point sans doute de s'éloigner du

rivage, ni de se séparer, ils s'assirent tous à l'ombre d'un arbre, pour tenir conseil. S'ils avaient jugé à propos de dormir, comme avaient fait les autres, cela eût bien arrangé nos affaires ; mais ils étaient trop alarmés pour oser s'endormir, bien qu'ils n'eussent aucune idée de la nature des périls qui les menaçaient.

Le capitaine, les voyant ainsi en conférence, me dit très judicieusement qu'ils se décideraient sans doute à tirer une seconde

fois, dans l'espoir ae se faire entendre de leurs compagnons, et que nous pourrions fondre sur eux au moment où leurs armes seraient déchargées ; ils se rendraient sans effusion de sang. Cette proposition me parut bonne, pourvu qu'ils se trouvassent assez près de nous pour que nous pussions les attaquer avant qu'ils eussent rechargé leurs armes. Mais cette chance n'arriva point, et nous restâmes encore longtemps dans l'incertitude sur les mesures que nous adopterions. Enfin, je dis à mes compagnons qu'à mon avis il n*y avait rien à faire avant la nuit, et que, s'ils ne retournaient pas alors au bateau, nous pourrions peut-être nous placer entre eux et la rive, et user de stratagème pour faire descendre à terre les gardiens de la barque. Nous attendîmes longtemps et très impatiemment leur départ, et nous fûmes extrêmement inquiets lorsque nous les vîmes, après s'être consultés longuement, se lever tous et se diriger vers la mer. Il paraît que les dangers inconnus de l'île les

effrayaient à tel point qu'ils abandonnèrent leurs camarades comme des gens perdus, et se disposaient à regagner le vaisseau.

Dès que je les vis reprendre le chemin du rivage, je pensai, et avec raison, qu'ils renonçaient à leur recherche et se disposaient à partir. Le capitaine, auquel je fis part de cette supposition, en fut désolé ; mais je m'avisai à l'instant, pour ramener nos gens, d'un plan qui obtint un plein succès. J'ordonnai à Vendredi et au lieutenant d'aller au delà de la petite baie à l'O., jusqu'à l'endroit où les sauvag s avaient débarqué à l'époque de la délivrance de Vendredi, Quand ils seraient arrivés là, je leur dis de monter sur une petite éminence à un quart de lieue de la côte, de crier le plus haut qu'ils pourraient, et d'attendre que les marins leur répondissent ; alors, se tenant toujours cachés, ils seraient revenus en prenant un long détour et en répondant de temps en temps aux cris des autres, afin de les attirer bien avant dans les bois : ils devaient ensuite se replier vers nous par les chemins que je leur indiquai.

Les marins étaient prêts à s'embarquer, lorsque Vendredi et son compagnon crièrent. Ils furent entendus à l'instant, et nos gens se mirent à courir le long de la rive, du côté d'où venaient les voix ; mais ils furent arrêtés par la crique, et, comme la marée était haute, ils ne purent la passer et demandèrent leur chaloupe. C'était là ce que j'attendais. Quand ils eurent traversé le petit bras de mer, ils trouvèrent sans doute leur barque en sûreté dans cette espèce de port, et ils n'y laissèrent que deux hommes, après l'avoir attachée à un tronc d'arbre. Je ne pouvais souhaiter rien de mieux : et, laissant Vendredi et le lieutenant à leur expédition, je pris le reste de mes hommes, je traversai la crique hors de la vue des marins et je les surpris, l'un d'eux étant sur le rivage, l'autre à bord. Le premier était moitié endormi, et il allait se relever ; mais le capitaine, qui marchait en avant, courut sur lui, l'assomma, et cria à celui de la chaloupe de se rendre, sinon qu'il était mort. Il eut peu de peine à persuader à un seul homme de céder à cinq autres, après avoir vu périr son camarade. D'ailleurs c'était, à ce qu'il paraît, un des trois qui n'avaient pas adhéré volontairement à la mutinerie ; il fut donc facile de le décider non seulement à remettre ses armes, mais à se joindre à nous de bonne foi. En même temps, Vendredi et le lieutenant avaient si bien conduit leur affaire en criant et en répondant aux cris des autres, de colline en colline, de bois en bois, qu'ils les avaient mortellement fatigués, et de plus égarés de manière à leur ôter la possibilité de revenir, avant la nuit, à leur chaloupe. Nos deux émissaires eux-mêmes étaient harassés à leur retour.

BOBINSON CRUSOÉ 241

Dés lors nous n'avions plus qu'à les surveiller et à tomber sur eux, dès qu'il ferait nuit. Ils ne revinrent à leur chaloupe que trois à quatre heures après le retour de Vendredi ; et nous entendîmes le premier qui arriva crier à ses compagnons de se hâter, et ceux-ci lui répondre, en se plaignant d'être épuisés et incapables d'aller plus vite ; ce qui nous fît grand plaisir. Enfin ils atteignirent leur embarcation, et il est impossible de peindre leur confusion lorsqu'ils la virent à sec sur le sable, la mer s'étant retirée, et qu'ils ne retrouvèrent plus leurs deux compagnons. Nous les entendions se dire l'un à l'autre que cette île était enchantée, qu'elle était habitée par de mauvais esprits ou par des assassins, et qu'ils seraient tous emportés par des diables ou massacrés. Ils appelèrent leurs camarades plusieurs fois par leur nom, mais sans réponse. Quelque temps après nous les vîmes, à la faible lueur du crépuscule, courir çà et là en se tordant les mains comme des désespérés, s'asseyant quelquefois dans la barque pour se reposer, puis recommençant leurs courses. Mes gens avaient grande envie que je leur permisse d'attaquer les marins à la faveur de la nuit ; mais je voulais les prendre avec assez davantage pour en tuer le moins possible ; surtout je ne voulais risquer la vie d'aucun des nôtres, et je savais que ces hommes étaient très bien armés. J'étais résolu à attendre, espérant qu'ils se sépareraient ; et, pour être plus sûr de mon fait, je rapprochai mon embuscade, et je commandai à Vendredi et au capitaine de se glisser à plat ventre, pour n'être point découverts, aussi près de terre qu'il leur serait possible, et d'arriver ainsi sur l'ennemi avant de tirer.

Ils n'avaient pas été longtemps dans cette posture, quand le bosseman, principal moteur de la sédition, et qui se montrait alors le plus découragé de tous, vint du côté de Vendredi et du capitaine avec deux autres. Le capitaine, voyant ce déterminé coquin en son pouvoir, eut à peine la patience de s'assurer que c'était lui, sa voix le lui ayant fait reconnaître. Aussitôt qu'il approcha d'eux, le capitaine et Vendredi, se redressant sur leurs pieds, lâchèrent leur coup, et l'homme fut tué sur place. L'un de ses compagnons tomba à ses côtés, le corps percé d'une balle ; mais il ne mourut qu'une ou deux heures après, et le troisième s'enfuit. Au bruit des coups de feu, j'avançai avec toute mon armée, composée de huit hommes, savoir : moi le généralissime. Vendredi mon lieutenant, le capitaine et ses deux amis, et les trois prisonniers de guerre auxquels nous avions confié des armes. Nous vînmes, il est vrai, sur eux dans l'obscurité, en sorte qu'ils ne purent nous compter, et j'ordonnai à l'homme qu'ils avaient laissé dans le bateau de les appeler par leur

nom et d'essayer de les amener à parlementer, espérant les réduire à traiter avec nousJ II était en effet probable que, dans leu» position actuelle, ils capituleraient volontiers. Il appela donc d'abord un certain Tom Smith ; Tom Smith répondit tout de suite : « Est-ce toi, Robinson? » car il paraît qu'il reconnut son camarade à la voix. Celui-ci répondit : « Oui, oui. Pour l'amour de Dieu, Tom Smith, mets bas les armes, rends-toi, ou vous êtes tous morts à la minute. — A qui nous rendre? où sont-ils? répliqua Smith. — Ici, répondit l'autre. Notre capitaine est ici avec cinquante hommes; ils vous ont

donné la chasse pendant deux heures. Le bosseman est mort, Will Fry est blessé, moi je suis prisonnier ; et, si vous ne vous soumettez pas, vous êtes tous perdus.

■ — Nous feront-ils quartier? dit Tom Smith. Si l'on nous donne la vie sauve, nous nous rendrons. — Je vais le demander, si vous voulez, » dit Robinson ; et il le demanda au capitaine. Celui-ci prit la parole et dit : « Vous connaissez ma voix, Smith ; je vous promets, si vous posez les armes à l'instant, de vous faire grâce de la vie à tous, excepté à Will Atkins. »

Alors ce Will Atkins s'écria : « Pour l'amour de Dieu, capitaine, faites-moi quartier. Qu'ai-je fait de plus que les autres? ils ont tous été aussi méchants que moi. » C'était faux ; ce Will Atkins avait le

premier porté la main sur le capitaine, au commencement de la mutinerie, et il l'avait traité d'une manière cruelle en lui liant les mains et l'insultant grossièrement. Cependant le capitaine lui dit de se rendre à discrétion et de se confier en la miséricorde du gouverneur ; car ils me donnaient tous ce titre. Bref, les rebelles mirent bas les armes et demandèrent la vie. J'envoyai l'homme qui avait parlementé avec eux, et deux autres, pour les garrotter : ensuite ma grande armée de cinquante hommes, qui, même en y comprenant les trois nouveaux enrôlés, montait seulement à huit hommes effectifs, avança pour se saisir des prisonniers et de leur chaloupe : moi et un autre, nous nous tînmes hors de vue, pour raison d'État.

Notre premier soin devait être de réparer la chaloupe et de songer à nous emparer du vaisseau. Le capitaine, libre de parler avec les mutins, leur représenta l'infamie de leur conduite envers lui, et la perversité encore plus grande des projets qu'ils n'avaient pu accomplir. Il leur fit comprendre que de tels actes ne pouvaient les mener qu'à la misère et peut-être à la potence. Tous paraissaient vraiment contrits et demandaient la vie avec instance. Il leur dit qu'ils n'étaient point ses prisonniers à lui, mais ceux du gouverneur de l'île ; qu'ils avaient cru l'abandonner dans un lieu désert, et qu'il avait plu à Dieu que ce lieu se trouvât habité, et que le gouverneur fût Anglais. « Il peut, disait-il, vous faire tous pendre, s'il le juge à propos ; mais, comme il vous a donné quartier, je suppose qu'il vous renverra en Angleterre, pour être remis à la justice du pays, excepté Atkins, que le gouverneur fait avertir par moi de se préparer à la mort, parce qu'il sera pendu demain matin. »

Bien que tout cela fût inventé par le capitaine, il en obtint l'effet qu'il attendait. Atkins, tombant à ses genoux, le supplia d'intercéder pour lui auprès du gouverneur de cette île ; et tous les autres demandèrent au nom de Dieu de n'être point envoyés en Angleterre.

Il me sembla que le moment de notre délivrance était arrivé, et qu'il serait facile de disposer ces gens à nous mettre de grand cœup en possession du vaisseau. Toutefois, je restai dans l'ombre, ne voulant point qu'ils vissent quelle mine avait leur gouverneur, et j'appelai le capitaine. Lorsque ma voix se fit entendre d'assez loin, un de nos hommes se détacha et alla dire au capitaine que le commandant le demandait. Le capitaine répondit qu'il se rendrait à l'instant près de Son Excellence. Cette feinte en imposa à tous les prisonniers, et ils restèrent persuadés que j'étais près de là avec mes cinquante hommes. Quand le capitaine fut près de moi, je lui fis part de mon projet pour prendre le bâtiment ; il le goûta extrêmement et résolut de le mettre à exécution le lendemain matin. Cepen

dant, pour exécuter notre plan avec plus d'art et de précaution, et en assurer le succès, je lui dis qu'il fallait diviser les prisonniers, l'engageant à aller prendre Atkins et deux des plus mutins, et à les envoyer pieds et poings liés à la caverne où les autres étaient renfermés. Vendredi fut chargé de les conduire, assisté des deux hommes débarqués avec le capitaine, et ils dirent aux prisonniers qu'ils étaient dans un cachot, ce qu'ils pouvaient croire, ce caveau étant réellement un triste séjour, surtout dans la situation où se trouvaient ces hommes. Je fis emmener les autres à mon bosquet,

cette retraite que j'ai déjà amplement décrite, et, comme elle était close et qu'ils étaient liés, la place était suffisamment sûre ; d'ailleurs ils avaient intérêt à se bien conduire.

Le lendemain matin j'envoyai le capitaine auprès d'eux, pour les sonder et me rapporter ensuite s'il croyait pouvoir compter sur leur coopération pour reprendre le navire. Il leur parla de l'ofïense qu'ils avaient commise envers lui et de la triste position où elle les mettait, malgré la grâce qui leur avait été accordée par le gouverneur, pour le présent ; car, s'ils étaient reconduits en Angleterre, ils seraient tous pendus infailliblement. 11 leur dit ensuite que, s'ils

voulaient se joindre à une tentative aussi juste que celle de reprendre le vaisseau, le gouverneur s'engageait à obtenir leur pardon.

Cette proposition devait être et fut acceptée avec joie par tous ces gens. Ils tombèrent aux pieds du capitaine et lui jurèrent de le servir fidèlement, de répandre pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang, de le suivre au bout du monde, s'il le désirait, ajoutant qu'ils lui devaient la vie et le regarderaient comme leur père tant qu'ils existeraient. « C'est bien, dit le capitaine, je vais aller dire au gouverneur ce que vous venez de me déclarer, et je verrai ce que je pourrai faire pour le disposer en votre faveur. » Il me rendit compte de l'esprit dans lequel il les avait trouvés, et me dit qu'il croyait à leur bonne foi. Cependant, pour plus de sûreté, je l'engageai à retourner et à déclarer à ces cinq hommes qu'ils pouvaient voir que l'on n'avait pas besoin d'eux, et qu'on leur faisait une grâce en acceptant leur service ; mais que le gouverneur garderait les deux premiers captifs et les trois qu'on avait enfermés dans la caverne de mon château, comme des otages qui répondraient de la fidéhté de leurs compagnons, et que, si l'un de ceux-ci trahissait dans l'action, les cinq otages seraient pendus sur le rivage. Cette décision sévère leur montra que le gouverneur ne badinait point. Toutefois il n'y avait pas deux chemins à prendre, et c'était alors l'intérêt des prisonniers, aussi bien que celui du capitaine, d'engagé? leurs camarades à faire leur devoir.

Nos forces étaient ainsi ordonnées pour l'expédition: l^le capitaine, son second et son passager; 2° les deux prisonniers de la première affaire, auxquels, sur la recommandation du capitaine, j'avais rendu la liberté et confié des armes ; 3° les deux autres que j'avais retenus enchaînés dans mon bosquet, et délivrés actuellement à la requête du capitaine ; 4® les cinq derniers prisonniers libérés. Ils étaient douze en tout, outre les cinq retenus dans ma caverne comme otages.

Je demandai au capitaine s'il voulait s'aventurer à aborder le vaisseau avec ces forces. Quant à moi et à mon domestique Vendredi, je ne jugeai pas à propos que nous prissions part à l'affaire, parce qu'ayant sept hommes à garder, nous aurions assez de besogne pour les tenir éloignés les uns des autres et leur porter des vivres. J'étais résolu à tenir sévèrement les cinq hommes de la caverne ; mais Vendredi allait deux fois par jour leur donner ce qui leur était nécessaire. Les deux autres prisonniers portaient les provisions à une certaine distance, et là Vendredi les prenait. Quand je me montrai aux deux otages, j'étais avec le capitaine, et il leur dit que j'étais la personne chargée par le gouverneur de veiller sur eux, et que c'était le bon plaisir de Son Excellence qu'ils ne bougeassent sans ma per-

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mission, sous peine d'être conduits au château et enchaînés. De cette manière, n'ayant jamais paru en qualité de gouverneur, je jouai un autre rôle, et je parlais à tout propos du gouverneur, delà garnison et du château.

Maintenant tous les obstacles étant aplanis pour le capitaine, il lui restait seulement à préparer ses deux barques, à boucher le trou que nous avions fait à la première, et à les équiper. Il donna le commandement de l'une à son passager, et quatre de ses hommes formèrent l'équipage ; il commandait la seconde, dans laquelle il prit son lieutenant et cinq hommes. Ils arrangèrent si bien leur affaire, qu'ils atteignirent le bâtiment vers minuit. Aussitôt qu'ils en furent à portée de voix, le capitaine ordonna à Robinson de héler les gens du bord, et de leur dire qu'il ramenait leurs camarades et la chaloupe, mais qu'ils avaient passé beaucoup de temps à les chercher. Bref, il les amusa par ses discours, et, pendant qu'il parlait, la chaloupe arriva sous le navire. Alors le capitaine et le lieutenant s'élancèrent les premiers sur le tillac, assommèrent à coups de crosse de fusil le contremaître et le charpentier, et, fidèlement aidés pap leurs hommes, ils s'assurèrent de tous ceux qui se trouvaient sur le pont, et fermèrent les écoutilles, pour empêcher ceux d'en bas de monter.

En ce moment, la seconde chaloupe aborda le bâtiment du côté de la proue, et cette nouvelle troupe nettoya la gaillard d'avant, s'empara de l'écoutille conduisant à la cuisine, et prit trois hommes qui s'y trouvaient. Tout étant sauf sur le tillac, le capitaine commanda à son lieutenant et à trois de ses hommes de forcer la cabine où se tenait le capitaine choisi par les rebelles. Celui-ci, ayant pris l'alarme, s'était levé, et, assisté par deux matelots et un mousse, il s'était muni d'armes et tira sur le lieutenant lorsqu'il força la porte, et lui cassa le bras : deux autres furent blessés, mais il n'y en eut pas un de tué. Tout blessé qu'il était, le lieutenant, après avoir appelé à son secours, se précipita dans la chambre et déchargea son pistolet sur le commandant rebelle. La balle entra par la bouche et ressortit derrière l'oreille, et l'homme tomba sans prononcer un mot. Alors le reste se rendit r le vaisseau fut repris, et l'on ne répandit pas une goutte de sang de plus.

Dès que le capitaine fut assuré de son navire, il fit tirer sept coups de canon, signal convenu entre nous pour annoncer sa victoire. On s'imaginera sans peine quelle fut ma joie quand je l'entendis. J'étais resté sur le bord de la mer jusqu'à deux heures du matin, et, lorsque j'eus bien entendu ce signal, je me couchai et m'endormis profondément, la journée ayant été pour moi extrêmement laborieuse. Le î ndemain matin ie fus éveillé par un coud de canon, et, peu de

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moments après, je m'entendis appeler : « Gouverneur ! gouverneur I » Je reconnus la voix du capitaine. Je m'habillai à la hâte, et je grimpai sur le sommet de la colline, où je trouvai en effet le capitaine. Il me montra son vaisseau et me dit, en me serrant dans ses bras : « Mon cher ami et libérateur, voici votre vaisseau : il vous appartient, ainsi que nous tous ». Je jetai les yeux sur la mer, et je vis le bâtiment à moins d'un quart de lieue du rivage. Aussitôt qu'il avait été maître sur son bord, le capitaine avait levé l'ancre, et, comme le temps étaii beau, il était venu mouiller près de l'embouchure de la petite baie, dans laquelle, à la faveur du flux, il était entré sur la

pinasse, et avait abordé à la place où je conduisais jadis mes radeaux. Je faillis de m'évanouir de saisissement en voyant ma délivrance si visiblement remise entre mes mains, toutes les difficultés levées, un bon navire prêt à me porter où je voudrais aller. D'abord je ne pus répondre au capitaine, et, quand il me prit dans ses bras, je me tins fortement à lui pour ne pas tomber. Il s'aperçut de mon état et me fit prendre quelques gouttes d'un cordial qu'il avait apporté exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre, un peu revenu à moi ; mais je restai encore quelque temps sans pouvoir parler. Ce brave homme était aussi transporté de joie que je l'étais ; mais il D'aval t pas éprouvé l'émotion de la surprise. Il me dit mille choses

bonnes et tendres pour me calmer ; cependant l'excès du bonheur avait jeté la contusion dans mes idées, et je ne recouvrai la parole que lorsque des flots de larmes eurent soulagé mon cœur. A mon tour j'embrassai mon ami, je le saluai comme mon libérateur ; et nous nous félicitâmes mutuellement. « Je vous regarde, lui dis-je, comme un homme envoyé du Ciel pour me délivrer, et toute cette affaire me semble un enchaînement de miracles. De pareils témoignages montrent bien clairement l'influence mystérieuse de la Providence sur les événements, et sa puissance, sa bonté infinie qui vont chercher un malheureux dans le coin le plus ignoré de l'univers it

lui envoient des secours inespérés ! » Je n'oubliai point d'élever au ciel mon âme reconnaissante ; je ne pouvais différer un instant de bénir celui qui m'avait nourri dans ce désert d'une manière si surprenante, celui auquel toute assistance ou toute délivrance doit être rapportée.

Quand nous eûmes causé ensemble quelque temps, le capitaine me dit qu'il me remettait le peu de rafraîchissements que le bâtiment avait pu fournir, et que les misérables qui s'en étaient emparés n'avaient point pillés encore. Alors il héla sa chaloupe, et ordonna à ses hommes de débarquer les objets destinés au gouverneur. En effet, à voir toutes les provisions que l'on m'apportait, on eût dit que je ne devais pas m'en aller avec eux, mais habiter encore mon île. D'abord

EOBINSON CRUSOÉ 249

il y avait une cave contenant des liqueurs et six grandes bouteilles de vin de Madère, deux livres de tabac parfait, douze quartiers de bon bœuf et six quartiers de porc, un sac de pois et environ cent livres de biscuit, plus une caisse de sucre, une autre de farine, un sac de citrons, deux bouteilles de sirop de limon, et quantité d'autres objets. En outre il m'apporta, ce qui était mille fois plus utile pour moi, six chemises neuves, six cols très bons, deux paires de gants, une paire de souliers, un c apeau et une paire de bas, avec un habillement complet à lui appartenant et qui n'avait presque pas été porté ; enfin il me revêtit de la tête aux pieds. Ce fut réellement un cadeau très agréable et très opportun pour une personne placée dans les circonstances où je me trouvais; mais on ne peut imaginer à quel point au premier moment j'étais gauche, embarrassé, mal à l'aise dans mes nouveaux habits.

Toutes ces cérémonies terminées, et toutes ces bonnes choses portées dans mon petit appartement, nous nous consultâmes sur ce que nous ferions de nos prisonniers ; car il était nécessaire de considérer s'il convenait ou non de les emmener avec nous, notamment deux d'entre eux, que le capitaine jugeait insubordonnés au dernier degré. Il me dit qu'il les connaissait pour des coquins incorrigibles, qu'aucun bienfait ne pourrait les toucher, et que, si l'on se décidait à les emmener, ce ne pouvait être qu'enchaînés comme des malfaiteurs, pour les livrer à la justice dans la première colonie anglaise où nous arriverions. Je lui dis que, s'il y consentait, je tâcherais de disposer de ces deux hommes à demander eux-mêmes, comme une faveur, de rester dans l'île. « Je le voudrais de tout mon cœur, répondit le capitaine. — Eh bien, dis-je, je vais les envoyer chercher et leur parler de votre part. »

J'envoyai donc Vendredi et les deux otages, alors libérés, leurs camarades ayant tenu leur promesse, je les envoyai, dis-je, à la caverne chercher les cinq prisonniers, et leur commandai de les amener, attachés comme ils l'étaient, au bosquet, où ils les garderaient en attendant que je vinsse leur parler. Je laissai passer un peu de temps, et je me rendis au bosquet dans mes habits neufs, et me faisant encore appeler monsieur le gouverneur. Quand nous fûmes tous réunis, et le capitaine placé à côté de moi, je fis amener les prisonniers et leur dis que je savais toute l'infamie de leur conduite, et comment ils avaient déserté avec leur bâtiment, et se préparaient à commettre d'autres méfaits si la Providence ne les avait fait tomber dans les pièges qu'ils avaient tendus pour les autres. Je leur annonçai que, par mes ordres, le navire avait été saisi, qu'il était maintenant en rade, et qu'ils verraient bientôt leur

nouveau commandant pendu à la grande vergue, comme le méritait sa félonie. Je leur demandai ce qu'ils auraient à dire si je les faisais de même exécuter, comme pirates pris les armes à la main ; ils ne pouvaient douter, leur disais-je, que ma commission ne m'autorisât à faire justice d'eux.

Un d'eux répondit au nom des autres qu'il n'avait rien à dire, sinon que le capitaine leur avait promis la vie lorsqu'ils avaient été pris, et qu'ils se recommandaient humblement à ma clémence, « Mais, leur dis-je, il me serait difficile d'user de clémence envers vous, puisque j'ai l'intention de quitter l'île avec tous mes hommes et que mon passage en Angleterre est arrêté sur votre bâtiment. Le capitaine ne pourrait vous ramener autrement que dans les chaînes et pour vous livrer à la justice, et, en dernier résultat, au gibet. Je ne sais réellement ce qu'on pourrait faire de vous, à moins que vous ne soyez disposés à rester ici ; et, dans ce cas, ayant moi-même la permission de quitter l'île, je ne serais pas éloigné de vous faire grâce de la vie., si vous croyez pouvoir vous tirer d'affaire sur ces rives. » Ils semblèrent extrêmement reconnaissants, et m'assurèrent qu'ils aimaient mieux risquer de demeurer dans l'île que d'être transportés en Angleterre, où ils étaient certains d'être pendus.

Cependant le capitaine parut élever quelques difficultés et craindre de les laisser à terre. Alors je fis semblant d'être un peu en colère contre lui; je lui dis que ces gens étaient mes prisonniers, et non les siens ; que je leur avais offert cette faveur, et que je voulais tenir ma parole. « Du reste, ajoutai-je, si vous ne jugez pas à propos de consentir à ma proposition, je les remettrai en liberté comme je les ai trouvés, et vous les reprendrez comme vous pourrez. » Ces malheureux me remercièrent avec chaleur. Je les fis détacher et leur ordonnai de se retirer au milieu des bois, à l'endroit d'où ils venaient ; je leur dis que je leur enverrais des armes, des munitions et des renseignements utiles pour leur bien-être. Ensuite, je me préparai à me rendre sur le vaisseau ; mais je dis au capitaine que je passerais encore une nuit à terre pour arranger mes affaires, le priant d'aller sans moi à bord, de tenir toutes choses prêtes pour le départ et de m'envoyer, le jour suivant, la chaloupe. Je lui recommandai, à tout événement, de faire pendre au mât le capitaine rebelle qui avait été tué, afin que ses complices pussent le voir.

Quand le capitaine fut parti, je fis amener dans mon appartement tous lee exilés, et j'entrai avec eux en conversation sérieuse sur leurs affaires. Je leur dis qu'à mon avis ils avaient fait un bon choix, et que, si le capitaine les avait emmenés, ils auraient été tous très certainement pendus. Je leur montrai le capitaine rebelle

attaché à la vergue du vaisseau, et je les assurai qu'un pareil sort les attendait.

Après qu'ils m'eurent tous déclaré qu'ils se trouvaient heureux de rester à terre, je leur dis que je voulais leur conter l'histoire de ma vie en cette île, et leur expliquer comment ils pourraient euxmêmes y vivre doucement. Je leur exposai tout ce qui concernait le lieu, et la manière dont j'y étais arrivé ; je leur montrai mes fortifications, et de quelle façon je faisais mon pain, je plantais mon blé, je préparais mes raisins : en un mot, je leur dis tout ce qu'ils devaient savoir pour rendre leur existence tolérable. Je leur parlai aussi des dix-sept Espagnols qui devaient arriver, et pour lesquels je laissai une lettre ; je leur fis promettre de les traiter en frères et de leur faire part de toutes leurs ressources. Il faut observer ici que le capitaine m'avait fourni de l'encre de son vaisseau, et qu'il fut grandement surpris que je n'eusse jamais trouvé le moyen de faire l'encre avec du charbon et de l'eau, ou quelques autres ingrédients, moi qui avais fait tant de choses plus difficiles.

Je laissai à nos exilés mes armes, savoir : cinq fusils de munition, trois fusils de chasse et trois épées. Je leur donnai aussi environ la moitié d'un baril de poudre qui me restait ; car, après les deux ou trois premières années, je n'en avais pas usé du tout. Je leur indiquai la manière de soigner les chèvres, d'employer leur lait, de les engraisser ; bref, je leur contai tous les détails de mon histoire, je leur promis d'engager le capitaine à leur laisser deux barils de poudre de plus et des graines que j'aurais été moi-mêmebien content d'avoir; de plus, je leur donnai le sac de pois que m'avait apporté le capitaine, en leur recommandant de les semer, afin d'en avoir ensuite davantage.

Après avoir terminé leur instruction, je les laissai le lendemain, et j'allai à bord. Nous nous préparâmes sur-le-champ à mettre à la voile. Cependant nous ne levâmes pas l'ancre le même soir. Le lendemain de très bonne heure, deux des cinq exilés vinrent à la nage sous le bâtiment, et, se plaignant tristement des trois autres, demandèrent pour l'amour de Dieu à être reçus dans le vaisseau, implorant le capitaine pour qu'il les prît, dflt-il les faire pendre, puisque, s'ils restaient avec les autres, ils seraient assassinés. Le capitaine prétendit qu'il ne pouvait rien faire sans ma permission ; mais, sur leur promesse solennelle de s'amender, nous consentîmes à les prendre. Ils furent sévèrement fouettés, et devinrent de très honnêtes et de très braves garçons.

Quelque temps après, on envoya la chaloupe à terre, à l'heure de la haute marée, pour porter les objets promis aux prisonniers, et le

ROBINSON CRUSOÊ

capitaine, à ma prière, y joignit leurs coffres et leurs effets, ce qui leur causa une grande joie. Je les encourageai aussi en leur disant que, s'il était en mon pouvoir d'envoyer un vaisseau pour les chercher, je ne les oublierais point.

En prenant congé de mon île, j'emportai, comme souvenir de mon exil, le grand bonnet de peau de chèvre que j'avais fait, mon parasol

et l'un de mes perroquets ; je n'oubliai pas non plus de prendre cet argent dont j'ai parlé, qui avait été si longtemps négligé qu'il était noirci et pouvait à peine passer tel avant d'avoir été frotté. Les pièces de monnaie que j'avais trouvées sur le bâtiment espagnol étaient dans le même état. Ainsi je quittai l'île le 19 décembre, et, selon le calendrier du vaisseau, dans Tannée 1686, après y avoir passé vingt-huit ans, deux mois et dix-neuf jours. Je fus délivré de cette seconde captivité le même quantième du mois où je m'échappai de l'esclavage des Maures de Salé, et je touchai le sol de ma patrie le 11 juin 1687, après trente-cinq ans d'absence.

Quand j'arrivai en Angleterre, je m'y trouvai aussi complètement étranger à tout le monde que si je n'avais jamais habité ce pays. Ma bienfaitrice, ma fidèle intendante, à laquelle j'avais laissé mon argent, était vivante ; mais elle avait eu de grands malheurs ; elle était devenue veuve une seconde fois, et ses affaires étaient fort dérangées. Je la priai de ne pas se tourmenter de ce qu'elle me devait, l'assurant que, loin de vouloir lui causer le moindre chagrin, je l'aiderais au contraire selon mes petits moyens, en reconnaissance de ses soins et de son honnêteté envers moi. Il est vrai qu'en ce moment je ne pouvais faire beaucoup pour elle ; toutefois je lui dis que jamais je n'oublierais ses bontés, et je le lui prouvai dès que je fus en état de l'aider, comme on le verra plus tard. Je me rendis ensuite dans le comté d'York. Mon père était mort ainsi que ma mère, et de toute ma famille je ne retrouvai que deux sœurs et deux enfants de l'un de mes frères; et, comme on me tenait pour mort depuis longtemps, on ne m'avait laissé aucune part dans notre patrimoine. En un mot, je me trouvais sans ressources, excepté la petite somme d'argent que j'avais apportée, et qui ne pouvait sufïire pour m'établir et me faire exister.

Je reçus alors un témoignage de reconnaissance auquel je ne m'attendais point. Ce patron de bâtiment que j'avais si heureusement sauvé ayant rendu à ses armateurs un compte fidèle et bienveillant de tout ce qu'il me devait pour l'avoir tiré, lui, l'équipage et le bâtiment, du plus grand péril, ceux-ci m'invitèrent à me trouver avec eux et d'autres négociants intéressés à la même entreprise ; ils m'adressèrent à ce sujet leurs remercîments et me prièrent d'accepter un présent de près de deux mille guinées.

Cet argent ne pouvait me procurer une existence suffisante ; je résolus donc d'aller à Lisbonne chercher des renseignements sur ma plantation et mon associé du Brésil, lequel devait me croire mort depuis bien des années. Dans cette vue, je m'embarquai pour Lisbonne, où j'arrivai au mois d'avril suivant, mon domestique Vendredi m'ayant accompagné dans tous ces voyages et s'étant montré, en toute occasion, le plus zélé, le plus fidèle des serviteurs. Je m'informai à Lisbonne de mon vieil ami le capitaine de navire qui m'avait recueilli sur la côte d'Afrique, et je le retrouvai, à ma grande satisfaction. Il était devenu vieux, et n'allait plus en mer ; il avait cédé son bâtiment à son fils, qui n'était déjà plus un jeune homme, et qui suivait, de même que le père, le commerce du Brésil. Le vieillard ne me reconnut point, et je ne l'aurais peut-être pas reconnu si je n'avais su que cétait lui ; mais, après les premiers moments, je me rappelai bientôt tous ses traits de même que je lui revins en mémoire dès aue je me fus nommé

ROBINSON CRUSOÊ 255

Après quelques tendres effusions de vieille amitié entre nous, je m'empressai de demander des nouvelles de ma plantation et de mon associé. Le bonhomme me dit qu'il y avait neuf ans qu'il n'était allé au Brésil; que, lors de son dernier voyage, mon associé était vivant; mais que ceux que j'avais chargés de veiller avec lui sur ma part dans nos affaires étaient morts tous les deux. Cependant il pensait qu'on me rendrait bon compte de l'accroissement de ma plantation, parce que, d'après l'opinion générale que j'avais péri dans un naufrage, mes fondés de pouvoirs avaient remis mes droits sur la plantation au procureur fiscal, lequel avait décidé que, dans le cas où je ne viendrais pas réclamer cette propriété, un tiers serait versé au trésor royal, et deux tiers au monastère de Saint-Augustin, pour être employés au profit des pauvres et à la conversion des Indiens à la foi catholique ; et, si je paraissais, ou quelqu'un avec ma procuration, pour réclamer cette propriété, elle me serait rendue, sauf les produits annuels qui, ayant été appliqués à des objets de charité, ne pouvaient plus m'être remboursés. Il m'assura que l'intendant des domaines royaux et le provedor ou économe du couvent avaient pris grand soin, depuis ce temps, d'exiger du détenteur de la propriété, c'est-à-dire de mon associé, un compte exact du produit, et en avaient dûment touché la moitié qui m'appartenait. Je lui demandai s'il savait à quelle valeur la plantation avait été portée, s'il croyait que cela valût la peine de s'en occuper, et si j'aurais, en me rendant sur les lieux, quelques obstacles à surmonter pour établir mes justes droits sur la moitié de cette propriété. Il me dit que, sans savoir exactement à quel degré la plantation s'était améliorée, il était sûr au moins que mon associé était devenu extrêmement riche sur la part qui lui était laissée, et que, si sa mémoire ne le trompait point, on lui avait dit que le tiers de ma part attribué au roi, et qui avait été concédé à un autre monastère ou maison religieuse, montait à plus de deux cents moïdores par an. A l'égard de ma rentrée dans la libre possession de ce bien, cela ne pouvait souffrir aucune difficulté, mon associé étant là pour témoigner de la légalité de mon titre, et mon nom étant d'ailleurs inscrit sur les registres du gouvernement. Il me dit de plus que les héritiers de mes deux fondés de pouvoirs étaient des gens très honnêtes et très riches ; et il croyait que non seulement ils m'aideraient à rentrer dans ma propriété, mais que je trouverais dans leurs mains une somme considérable provenant du revenu de la plantation, dans le temps où leurs pères en avaient la gestion, et avant qu'ils en eussent disposé comme il me l'avait dit, ce qui avait eu lieu, autant qu'il pouvait se le rappeler, seulement depuis douze ans.

Ceci me causa un peu d'inquiétude, et je demandai au vieux capitaine comment mes fondés de pouvoirs avaient pu disposer ainsi de mon bien, tandis qu'ils savaient que par testament je l'avais fait, lui, le capitaine portugais, mon légataire universel.

Il me dit que cela était vrai, mais que, ma mort n'étant point prouvée, il ne pouvait agir en qualité d'exécuteur de mes dernières volontés ; que de plus il ne s'était point soucié de se mêler d'afïaires aussi éloignées, qu'il avait seulement fait enregistrer mon testament et réclamé son droit, et que, s'il avait pu donner quelques preuves de mon décès ou de mon existence, il aurait agi par procuration et repris possession de Vengenho, comme il appelait l'usine à sucre, en chargeant son fils, qui était maintenant au Brésil, de faire pour cela les démarches nécessaires. « Mais, ajouta le vieillard, je vous dirai encore une chose qui vous sera peut-être moins agréable que le reste, c'est que votre associé et vos fondés de pouvoirs, vous croyant perdu, comme tout le monde le croyait, m'ofTrirent de me remettre les profits qui vous revenaient depuis six à huit ans, ce que j'acceptai. En ce temps, il y avait eu de grands déboursés pour augmenter les machines et les bâtiments de Vengenho et acheter des esclaves, de sorte que les produits étaient loin d'être aussi considérables alors qu'ils le sont devenus par la suite. Cependant je vous rendrai un compte fidèle de ce que j'ai reçu en totalité et de l'emploi que j'en ai fait. »

Après quelques conférences qui durèrent plusieurs jours entre cet ancien ami et moi, il me donna le compte du revenu des six premières années de ma plantation, signé par mon associé et mes fondés de pouvoirs. La valeur de ce revenu avait été livrée en marchandises, savoir : du tabac en rouleaux, du sucre en caisses, du rhum, de la mélasse, et autres produits ordinaires des exploitations de ce genre. Le compte me montra que chaque année les produits augmentaient beaucoup ; mais, les dépenses étant considérables à cette époque, comme on l'a dit plus haut, la part qui me revenait était très petite. Cependant le vieillard me fit voir qu'il était mon débiteur de quatre cent soixante et dix maïdores, plus soixante caisses de sucre et quinze doubles rouleaux de tabac, lesquels s'étaient perdus dans le naufrage de son bâtiment, à son retour à Lisbonne, onze ans après mon départ du Brésil. Alors le bonhomme se mit à déplorer ses infortunes, qui l'avaient forcé de se servir de mon argent pour réparer ses pertes et acheter une part sur un bâtiment neuf, a Toutefois, mon vieil ami, vous ne manquerez point de ressources dans votre détresse momentanée, et, aussitôt que mon fils sera revenu, je m'acquitterai pleinement envers vous. » En parlant ainsi, il allait chercher un vieux sac •

ROBINSON CRUSOa

il en tira cent soixante moïdores, qu'il me donna, et il y joignit les actes qui constataient que lui et son fils étaient propriétaires chacun d'un quart du bâtiment commandé par le dernier. Il remit ces titres dans mes mains, comme sûreté pour le reste de sa dette.

L'honnêteté et la bonté de ce pauvre vieillard m'arrachèrent des armes, surtout en me rappelant tout ce qu'il avait fait pour moi, comment il m'avait pris au milieu de la mer, combien il avait toujours été généreux à mon égard en toutes occasions, et quelle sincérité, quelle délicatesse il me montrait à cette heure. Je lui demandai

5i sa rortune présente lui permettait, sans se gêner, de se priver d'une somme aussi forte. Il me dit qu'il était forcé d'avouer que cela le gênerait un peu, mais que c'était mon argent et que j'en avais peut-être un plus grand besoin que lui.

Tout ce que disait ce brave homme était si affectueux, que j'avais peine à retenir mes larmes en l'écoutant. Bref, je pris cent moïdores ei lui demandai une plume et de l'encre pour lui faire un reçu de cette somme ; ensuite je lui rendis le reste et lui dis que, si jamais je reprenais possession de ma plantation, je lui remettrais ce que J'acceptais de lui (et je le fis en effet) ; quant aux titres sur la cargaison du vaisseau de son fils, je refusai absolument de les prendre

'assurant que si j'avais besoin d'argent, je le croyais assez galant homme pour me payer, et que, s'il en était autrement, c'est-à-dire si je recevais ce qu'il m'avait donné lieu d'espérer. Je ne lui deman derais jamais un denier de plus.

Quand cette affaire fut vidée, le vieillard me demanda s'il pouvait m'aider de ses conseils à l'égard des mesures à prendre pour réclamer ma plantation. Je lui annonçai le projet d'aller moi-même faire valoir mes droits. Il me dit que, si je n'y tenais pas, je pouvais m'en dispenser, et que je ne manquerais pas de moyens pour constater mes droits et me mettre en possession de mes revenus. En ce moment il se trouvait dans le Tage plusieurs bâtiments prêts à partir pour le Brésil ; il fit inscrire mon nom sur les registres publics, et certifia sous serment que j'étais le même individu qui avait eu d'abord la concession de la terre sur laquelle était établie la plantation dont il s'agissait. Ce fait fut régulièrement constaté par unac;te notarié, et à cet acte on joignit une procuration de moi et une lettre de lui à un négociant de ses amis, résidant au Brésil, dans la partie où se trouvait ma plantation. Tous ces papiers ayant été expédiés, il me proposa de demeurer avec lui en attendant le résultai de leur envoi.^^

Jamais affaire ne fut réglée avec plus de loyauté. En moins de sept mois je reçus des héritiers de mes fondés de pouvoirs (ces négociants pour lesquels j'avais fait mon dernier voyage) un paquet renfermant les lettres et les papiers suivants :

10 Un compte courant des produits de ma ferme ou plantation depuis l'année où leurs pères avaient compté avec mon vieil ami, le capitaine portugais, pour six ans. Ce qui me revenait pour les années subséquentes montait à onze cent soixante et quatre moïdores ;

2° Un compte de quatre années de plus, pendant lesquelles ils gardèrent mes effets entre leurs mains, avant que le gouvernemer en eût réclamé l'administration, comme appartenant à un individu que son absence depuis longues années faisait regarder comme mort. La valeur de la plantation ayant augmenté, mon dividende sur ces années montait à dix-neuf mille quatre cent quarante-six cruzados, ou trois mille deux cent quarante moïdores ;

3° Le prieur de Saint-Augustin avait reçu les profits de plus de quatorze ans ; mais, n'étant point tenu de rendre compte de ce dont il avait disposé pour l'hôpital, il déclarait avec beaucoup de loyauté qu'il lui restait huit cent soixante et douze moïdores non distribués, qu'il reconnaissait me devoir. Quant à la part du roi, il ne m'en revint rien.

A ces papiers était jointe une lettre de mon associé, dans laquelle

ROBINSON ORUSOa

il me félicitait très cordialement de ma conservation, et me donnait l'état circonstancié des produits annuels et de l'amélioration de la plantation, du nombre d'arpents qu'elle comprenait, de la manière dont ils étaient plantés, des esclaves qui y étaient attachés ; ensuite, traçant vingt-deux croix en signe de bénédiction, il me disait qu'il avait récité autant d'Ave Maria, pour remercier la sainte Vierge de m'avoir sauvé la vie. Il m'invitait avec d'obligeantes instances à venir prendre possession de mon bien, et me priait de lui envoyer mes ordres à l'égard de la remise de mes effets, si je ne venais pas moimême. Il terminait par de vives assurances de son amitié et de celle des siens, et me priait d'accepter en présent sept belles peaux de

léopards qu'on lui avait apportées d'Afrique, sans doute sur un bâtiment qu'il avait frété pour ce pays, et qui avait fait un voyage plus heureux que le nôtre. Il m'envoyait de plus cinq boîtes d'excellentes confitures, et une centaine de pièces d'or non frappées, un peu moins grosses que des moïdores. Par le même convoi, les deux négociants héritiers de mes agents me firent passer deux cents caisses de sucre, huit cents rouleaux de tabac et le reste de ce qu'ils me devaient en or.

Je pouvais dire maintenant que la fin de Job était meilleure que son commencement. Il est impossible d'exprimer mon agitation quand je me vis entouré de tous ces biens. Les bâtiments du Brésil

arrivant toujours en convoi, le même qui apportait mes lettres apportait aussi toutes mes marchandises, et celles-ci étaient déjà en rivière lorsque je reçus les lettres. Enfin, à la vue de mes richesses, je pâlis, le cœur me manqua, et, si le vieux capitaine ne m'avait pas fait prendre un cordial, je cFois que la surprise et la joie auraient été au-dessus de mes forces et m'auraient tué sur la place. Je restai plusieurs heures dans un état assez alarmant ; on envoya chercher un médecin, on lui expliqua en partie la cause de mon mal, et il me fit tirer du sang ; après quoi je me sentis mieux et je me rétablis par degrés. Je pense réellement que je serais mort si je n'avais pas été soulagé de cette manière.

Maintenant j'étais maître de plus de cinq mille guinées en argent, et je possédais au Brésil un bien qui rapportait plus de mille guinées par an, et dont la propriété m'était aussi assurée que si c'eût été un bien patrimonial dans mon pays. En un mot, j'étais dans une position que je concevais à peine, et de laquelle je ne savais comment jouir. La première chose que je fis, ce fut de récompenser mon bienfaiteur, le bon vieux capitaine, auquel je devais l'origine de ma fortune, et qui s'était montré d'abord si charitable dans ma détresse, ensuite si serviable au commencement de mon établissement, et en dernier lieu si honnête. Je lui montrai tout ce qu'on m'envoyait, et lui dis qu'après la Providence, qui gouvernait toutes choses, je lui devais ces biens et qu'il me restait à le récompenser, ce que je voulais faire au centuple. D'abord, je lui remis les cent moïdores qu'il m'avait donnés, ensuite j'envoyai chercher un notaire et lui fis rédiger une quittance générale ou décharge en bonne forme du reste de la somme qu'il reconnaissait me devoir. Après cela, je fis dresser une procuration qui l'autorisait à toucher les profits annuels de ma plantation, et enjoignait à mon associé de compter avec lui en mon nom et de lui envoyer les marchandises par les convois ordinaires ; à la fin de cet acte, une clause lui assurait cent moïdores sur mon revenu pendans toute sa vie, et après lui cinquante moïdores à son fils, également viagers. C'est ainsi que je m'acquittai envers mon vieil ami.

Il me fallut alors considérer quelle direction je prendrais et comment j'emploierais la fortune que Dieu remettait dans mes main8. J'avais en effet plus de soucis en ce moment, qu'au temps de ma vie solitaire dans mon île, où je ne manquais d'aucune chose nécessaire et n'avais rien de superflu. Aujourd'hui je me trouvais chargé de grands biens et je ne savais comment les mettre en sûreté. Je n'avais point de caverne pour cacher mes trésors, point de réduit secret où ils pussent rester sans clef ni cadenas, et se rouiller sans que personne songeât à y toucher. Je ne savais, au contraire, où mettre mon

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argent, nî à qui le confier. Mon vieux capitaine, il est vrai, était parfaitement probe, et c'était mon seul refuge. Mes intérêts m'appelaient au Brésil ; mais je n'aurais pas voulu partir pour ce pays avant d'avoir arrangé mes affaires et laissé mes capitaux en mains sûres. Je pensai d'abord à la veuve, mon ancienne amie, dont l'intégrité m'était connue ; mais elle était avancée en âge, très pauvre et peutêtre endettée ; en sorte que je me crus obligé d'aller en personne en Angleterre et de porter mes fonds avec moi.

Il se passa néanmoins quelques mois avant que je prisse cette résolution ; et alors, comme j'avais récompensé le vieux capitaine mon bienfaiteur à ma satisfaction et à la sienne, je pensai à la pauvre veuve, dont le mari avait été mon premier protecteur, et qui, tant qu'elle l'avait pu, avait été ma fidèle intendante et m'avait aidé de ses bons avis. Je chargeai un négociant de Lisbonne d'écrire à son correspondant de Londres, non seulement de payer une traite souscrite par moi au profit de cette dame, mais de la chercher et de lui remettre à elle-même cent guinées de ma part, de causer avec elle sur sa situation, de la consoler en l'assurant que, si je vivais, elle recevrait de moi de plus amples secours. En même temps, j'envoyai à chacune de mes deux sœurs cent guinées, parce que, sans être dans le besoin, elles n'étaient pas tout à fait à leur aise, l'une étant restée veuve, l'autre ayant un mari qui ne la traitait pas aussi bien qu'il aurait dû. Cependant parmi tous mes parents ou connaissances, je ne pouvais trouver personne à qui j'osasse confier la masse de mes fonds, afin de les laisser en sûreté avant d'aller au Brésil ; et cela me jetait dans une grande perplexité.

Une fois j'eus l'idée d'aller m'établir au Brésil, où j'étais, on peut le dire, naturalisé ; mais quelques scrupules religieux finirent par me détourner de ce projet. Cependant ce ne fut point la religion qui m'empêcha d'abord d'aller en cette contrée ; je n'avais fait aucune difficulté de paraître attaché à la religion du pays, tant que j'y étais demeuré, et j'aurais encore fait de même ; mais de temps en temps, comme j'avais réfléchi sur ces matières plus sérieusement que je ne l'avais fait dans ma jeunesse, quand je songeais à aller finir mes jours parmi les Brésiliens, je regrettais de m'être fait papiste, n'étant pas assez sûr que cette foi fût la meilleure pour vouloir mourir en la professant.

Toutefois ce n'était pas là ma principale raison pour difTérer d'aller au Brésil ; ce qui me retenait surtout, c'est que je ne savais en quelles mains laisser ma fortune. Enfin je me décidai à la porter avec moi en Angleterre, où je supposais que je trouverais quelques parents ou ferais quelques connaissances auxquelles je pourrais me confier.

262 ROBINSON CRUSOÊ

Ainsi je me préparai à partir pour mon pays avec tout mon bien.

Avant de retourner dans ma patrie, je profitai du départ de la flotte pour le Brésil, et envoyai par elle des réponses conformes aux procédés de mes comptables en ce pays. J'écrivis au prieur de Saint- Augustin une lettre pleine de remercîments, et lui offris les huit cents moïdores dont il n'avait pas disposé, en le priant d'en retenir cinq cents pour son couvent et de distribuer le reste aux pauvres, comme il le jugerait à propos ; je terminai en me recommandant à ses prières et autres choses semblables. Ensuite j'écrivis à mes anciens gérants une lettre telle que le méritait leur conduite honorable ; mais je n'y joignis aucun présent, car ils auraient été déplacés auprès d'eux. Enfin je marquais à mon associé combien j'appréciais les soins intelligents par lesquels il avait amélioré la plantation, et le sentiment de probité qui l'avait porté à employer une partie du produit à l'agrandissement des fabriques ; je lui donnais des instructions pour l'administration future de ma part, selon les pouvoirs que j'avais remis à mon vieux capitaine, auquel je le priais de faire passer ce qui me serait dû, jusqu'à ce qu'il reçût de moi de nouveaux avis. Je l'assurais que j'avais l'intention, non seulement de le visiter, mais de me fixer près de lui pour le reste de ma vîe. A cela je joignis quelques pièces d'étoffes de soie pour sa femme et deux filles dont le capitaine m'avait appris l'existence, deux pièces du plus beau drap d'Angleterre que je pus trouver à Lisbonne, et quelques pièces de dentelle de Flandre.

Ayant ainsi arrangé toutes mes affaires, vendu mes marchandises et converti mon avoir en bonnes lettres de change, je songeai à mon passage en Angleterre. J'étais assez accoutumé à la mer ; cependant, je ne sais pourquoi, j'avais une étrange répugnance à prendre cette voie pour retourner de Lisbonne dans mon pays, sans pouvoir m'expliquer à moi-même cette répugnance. Elle était telle, que deux ou trois fois je fis débarquer mes effets, après les avoir fait porter sur un bâtiment.

Il est vrai que j'avais eu tant de malheurs sur mer, que cela seul pouvait motiver mon aversion ; mais, je le répète, on ne doit jamais négliger ces sortes d'avertissements, et j'en eus encore la preuve en cette occasion. Deux bâtiments sur lesquels j'avais été sur le point de m'embarquer, ayant déjà envoyé mes effets sur l'un et pris des arrangements avec le patron de l'autre, furent perdus ; le premier fut pris par les Algériens, le second fit naufrage vers le Start, près de Torbay, sans qu'il échappât plus de trois hommes de son bord. Ainsi, que j'eusse monté l'un ou l'autre de ces navires, mes chances étaient également funestes.

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L'esprit agité par ces craintes, je me confiai à mon vieux marin ; il me conseilla de ne point m'embarquer et d'aller par terre jusqu'à la Corogne, de traverser la baie de Biscaye pour gagner la Rochelle, d'où j'irais facilement à Paris, de là à Calais, ensuite à Douvres ; ou bien encore de me rendre à Madrid et de faire la route presque entièrement par terre à travers l'Espagne et la France, jusqu'au pas de Calais. J'étais si mal disposé pour les voyages de mer, que je choisis ce dernier parti, lequel d'ailleurs était le plus agréable et convenait à un homme qui n'avait pas besoin d'épargner le temps ni la dépense. Pour ajouter à l'agrément de ce voyage, le capitaine me présenta le fils d'un négociant anglais établi à Lisbonne qui désirait voyager avec moi ; deux autres négociants nos compatriotes se joignirent à

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nous, ainsi que deux jeunes Portugais, dont l'un n'allait que jusqu'à Paris. Nous étions en tout six maîtres et cinq domestiques, les Portugais et les deux négociants n'ayant qu'un laquais à eux deux pour économiser les frais; mais moi j'avais pris un matelot anglais, outre mon fidèle Vendredi, qui ne pouvait, étranger qu'il était à l'Europe, m'être utile en route.

Je partis ainsi de Lisbonne, et, tous bien montés et bien armés, nous formions une petite troupe dont on me fit l'honneur de me nommer capitaine, d'abord parce que j'étais le plus âgé, ensuite parce que j'avais deux domestiques, et c'était en effet à mon occasion que la caravane s'était arrangée.

De même que j'ai épargné au lecteur le récit de mes voyages de mer, je ne le fatiguerai point de détails sur mes courses terrestres;

264 ROBINSON CRUSOÊ

je citerai seulement certaines aventures qui nous arrivèrent pendant ce long et difTicile voyage, et que je ne puis omettre.

Quand nous fûmes à Madrid, nous trouvant tous étrangers à l'Espagne, nous désirions passer quelque temps dans sa capitale, pour voir la cour et tout ce qui serait digne de remarque. Mais l'été avançait, et nous fûmes obligés de partir vers le milieu d'octobre. Sur les confins de la Navarre nous fûmes alarmés en apprenant, dans plusieurs villages sur notre route, qu'il était tombé une telle quantité de neige sur le versant français des Pyrénées, que des voyageurs, après avoir vainement tenté le passage à leur grand péril, étaient revenus à Pampelune.

Arrivés nous-mêmes en cette ville, nous trouvâmes qu'on avait dit vrai, et pour moi, qui depuis longtemps avais habité des climats où je ne pouvais supporter des vêtements à cause de la chaleur, le froid était insupportable. Il était en effet aussi surprenant que pénible d'être sortis depuis dix jours de la Vieille-Castille, où le temps était non seulement beau, mais très chaud, et d'être exposés sans transition au vent de ces montagnes, si pénétrant, si glacial, qu'il était presque intolérable, et que nous étions en danger d'avoir les mains et les pieds gelés.

Le pauvre Vendredi eut une véritable frayeur quand il vit les montagnes couvertes de neige et sentit le froid de l'atmosphère. Pour comble de malheur, après notre arrivée à Pampelune, il continua de neiger si fort et si longtemps, que les gens du pays disaient que l'hiver était venu prématurément. Les chemins, qui étaient déjà difficiles, devinrent impraticables. La neige, en certains endroits, était trop épaisse pour que l'on pût marcher, et non durcie par la gelée, comme dans les climats du Nord ; on risquait donc à chaque pas d'y être enseveli tout vivant. Nous restâmes vingt jours à Pampelune, et, voyant que la saison ne donnait aucune espérance d'amélioration dans la température (car ce fut pour toute l'Europe un des hivers les plus rigoureux dont le souvenir se soit conservé), je proposai à mes compagnons d'aller à Fontarabie, et là de nous embarquer pour Bordeaux, ce qui serait un bien court voyage. Tandis que nous délibé rions, survinrent quatre Français qui avaient été retenus du côté de la France, comme nous du côté de l'Espagne, et avaient enfin trouvé un guide, lequel, en traversant les monts près de la tête du Languedoc, les avait conduits par des chemins passables où la neige était en petite quantité, et assez ferme, dans les places où il y en avait davantage pour soutenir le pas de leurs chevaux. Nous fîmes demander ce guide, et il nous dit qu'il se chargerait de nous conduire par la même voie, sans courir aucun danger quant à la neige, pourvu

que nous fussions bien armés pour nous défendre des bêtes féroces. « Pendant ces grandes neiges, nous dit-il, les loups se montrent quelquefois jusqu'au pied des montagnes, enragés de faim, le sol couvert de neige ne leur permettant plus de chercher leur nourriture. 1) Nous lui dîmes que nous étions en forces suffisantes pour de telles rencontres, s'il voulait nous répondre que nous ne trouverions pas sur notre route certains loups à deux pieds encore plus dangereux à rencontrer que les autres, et très communs, suivant les rapports publics, surtout dans la partie française des Pyrénées. Il nous assura que nous n'avions rien à craindre en ce genre sur le chemin qu'il nous ferait prendre ; nous consentîmes donc à le suivre, et douze autres voyageurs, les uns Français, les autres Espagnols, lesquels avaient été forcés, ainsi que nous, de retourner sur leurs pas, se joignirent à notre caravane.

Nous sortîmes de Pampelune avec notre guide le 15 novembre, et je m'étonnai de le voir reprendre la route par laquelle nous étions venus de Madrid et la suivre à une distance de dix lieues. Alors, après avoir passé deux rivières et gagné le plat pays, nous nous trouvâmes sous un climat chaud et au milieu de belles campagnes où l'on ne voyait point de neige. Mais soudain, en tournant à gauche, notre conducteur se rapprocha des montagnes par un autre chemin, et, après mille détours et en côtoyant d'effrayants précipices, il nous mena presque insensiblement sur les gorges les plus élevées, sans avoir été trop fatigués par les neiges. Tout à coup, il nous montra les belles et fertiles provinces du Languedoc et de la Gascogne, vertes, florissantes, mais encore à une grande distance et séparées de nous par plus d'un mauvais pas.

Après un jour et une nuit où la neige tomba sans interruption, nous commençâmes à nous inquiéter, nos chevaux pouvant à peine avancer ; mais le guide nous assura que ce passage serait court, et en effet nous descendions toujours en nous rapprochant du Nord.

Deux heures avant la nuit, le guide allait devant nous et se trouvait hors de notre vue, quand trois loups monstrueux, suivis d'un ours, sortirent d'un bois épais. Deux loups s'élancèrent sur le pauvre guide, et, s'il eût été un peu plus éloigné de nous, il aurait été dévoré avant que nous pussions le secourir. Un de ces animaux s'acharna sur le cheval ; l'autre attaqua l'homme avec tant de furie, qu'il neut ni le temps ni la présence d'esprit de tirer son pistolet ; mais il nous appela à grands cris. J'ordonnai à Vendredi d'aller voir ce que c'était, et, aussitôt qu'il aperçut l'homme aux prises avec les loups, il cria encore plus haut que lui : « Maître ! maître ! » Cependant, comme un brave garçon qu'il était, il poussa son cheval droit

au lieu du combat, et d'un coup de pistolet fracassa la tête du loup. Il fut heureux pour le guide que mon domestique Vendredi arrivât le premier à son secours, parce qu'ayant été accoutumé à voir des loups dans son pays, il ne fut pas effrayé de celui-ci et l'approcha suffisamment pour ne point le manquer ; au lieu que tout autre de notre compagnie aurait tiré de loin, et aurait pu atteindre l'homme ou manquer le loup.

Mais cet accident pouvait terrifier un homme plus hardi que moi ;

et nous en fûmes tous en eflet extrêmement elîrayés, quand nous entendîmes en même temps le bruit du pistolet de Vendredi, et de tous côtés d'affreux hurlements de loups, que les échos des montagnes multipliaient de façon à faire croire que ces animaux étaient en nombre prodigieux. Ils étaient peut-être assez nombreux pour nous donner de justes craintes ; cependant, lorsque mon domestique en eut tué un, celui qui s'était attaché au cheval le lâcha immédiatement, et s'enfuit sans avoir fait aucun mal, parce qu'il avait sauté à

la tête du cheval et que ses dents avaient porté sur les bossettes de la bride. Mais l'homme était blessé plus gravement. Cette bête furieuse l'avait mordu par deux fois, d'abord au bras, ensuite audessus du genou; et, bien qu'il eût fait quelque résistance, il était sur le point d'être terrassé quand mon domestique survint et le débarrassa.

On peut s'imaginer qu'au bruit du pistolet de Vendredi nous courûmes aussi vite que le permettait la difficulté du chemin, pour voir ce qui se passait. Aussitôt que nous fûmes dégagés des arbres qui nous barraient la vue, nous aperçûmes clairement que mon Vendredi avait délivré le pauvre guide, sans distinguer l'animal qu'il avait tué.

Un moment après, un combat soutenu avec une hardiesse et une dextérité surprenantes eut lieu entre Vendredi et l'ours. Ce duel nous étonna d'abord et nous fit trembler pour le jeune homme ; mais ensuite il nous divertit beaucoup. L'ours étant un animal très lourd et très maladroit, et incapable de courir avec la vitesse du loup, est dédommagé de ces défauts par deux qualités qui règlent en général sa conduite. Premièrement, il a la prudence de n'attaquer les hommes (qui ne sont pas une proie pour lui) que lorsque les hommes l'attaquent, à moins qu'il n'y soit poussé par la faim, comme cela pouvait arriver dans le cas présent, à cause des neiges dont le sol était couvert. En des temps ordinaires, si vous ne l'attaquez pas, l'ours vous laissera tranquille, pourvu toutefois qu'il ait le passage libre ; car c'est un personnage très pointilleux sur l'étiquette, et il ne se dérangerait pas d'un pouce de sa route pour un prince. Si vous avez peur, le plus sûr est de continuer votre marche, parce que, si vous vous arrêtez et le regardez fixement, il peut se formaliser. Il serait encore plus imprudent de le menacer du geste ou de lui jeter quelque chose, ne fût-ce qu'un bâton gros comme le bout du doigt ; car alors il se croirait insulté, et, toute afïaire cessante, il chercherait la réparation de son honneur. Telle est sa première qualité. La seconde est sa persévérance à poursuivre la personne de laquelle il a reçu quelque ofïense, la nuit et le jour, sans se décourager, jusqu'à ce qu'il l'ait enfin atteinte.

Vendredi, ayant délivré le guide, l'aidait à se dépêtrer de son cheval, quand nous arrivâmes. Le pauvre homme était fort blessé, et de plus très épouvanté. Tout à coup nous vîmes l'ours sortir du bois; il était d'une grandeur énorme; je n'en avais jamais vu de cette taille. Nous fûmes tous un peu surpris à sa vue; mais le visage de Vendredi s'anima de joie et de courage en apercevant l'animal. « O ! ô ! ô î dit-il trois fois en le montrant, ô maître, vous donner moi permission, moi lui toucher la main ; moi vous donner bon rire. >

Je m'étonnai de l'air enchanté de ce garçon, et lui dis : « Vous êtes fou ; il vous mani^era. — Lui, me manger ! dit-il ; lui, me manger 1 moi manger lui plutôt et faire vous bon rire. » Alors il s'assit, ôta ses bottes en un instant, et les remplaça par une paire d'escarpins, ou souliers plats, qu'il avait dans sa poche ; il remit son cheval à mon autre domestique, et, son fusil à la main, il courut avec la rapidité d'une flèche.

L'ours marchait doucement et ne paraissait disposé à attaquer personne ; mais Vendredi, s'approchant de lui, l'interpella comme s'il avait pu s'en faire entendre. « Écoutez, écoutez, disait Vendredi, moi parler à vous. » Nous le suivîmes à quelque distance ; car nous nous trouvions du côté de la Gascogne et nous entrions dans une vaste forêt, sur une plaine où les arbres n'étaient pas assez serrés pour obstruer la vue. Vendredi, comme je l'ai dit, était sur les talons de l'ours ; il l'atteignit bien vite, ramassa une grosse pierre et la lui jeta à la tête, sans lui faire plus de mal que s'il l'eût jetée contre une muraille. Cependant cela satisfit Vendredi ; car le coquin était si exempt de crainte, qu'il voulait seulement forcer l'ours à le suivre et nous donner bon rire, selon sa façon de parler. Quand l'animal sentit le coup et vit l'homme, il se retourna contre lui, trottant si vite qu'un cheval aurait eu peine à le dépasser au petit galop. Vendredi prit sa course vers nous, comme pour chercher du secours, et nous nous préparâmes à tirer tous à la fois sur la bête, pour délivrer mon jeune homme, bien que je fusse sérieusement fâché qu'il nous eût mis cet ours sur les bras, tandis qu'il s'en allait tranquillement à ses affaires d'un autre côté ; surtout je lui en voulais d'avoir ramené l'ours contre nous et d'avoir pris la fuite ; ensuite je lui criai : « Drôle que vous êtes, est-ce ainsi que vous croyez nous faire rire? Sauvez-vous bien vite et remontez à cheval, afm que nous puissions tirer. » Il m'entendit et me cria : « Non tirer, restez tranquilles, et vous beaucoup rire. » Comme il gagnait deux pieds tandis que l'ours n'en gagnait pas plus d'un, il se jeta soudain un peu de côté, et, voyant un grand chêne, tel qu'il le fallait pour son dessein, il nous fit signe de le suivre, et, doublant le pas, grimpa lestement sur l'arbre, après avoir posé son fusil à terre à deux ou trois toises plus loin. Bientôt l'ours arriva près de l'arbre, et nous le suivîmes tous. D'abord l'animal s'arrêta près du fusil et le flaira, puis il le laissa et commença à monter dans l'arbre, comme un chat, malgré sa pesanteur extraordinaire. J'étais confondu de la folle hardiesse de mon domestique, et je ne trouvais rien de risible en cette affaire; cependant, quand nous vîmes l'ours monter à l'arbre, nous courûmes tou« vers lui.

En arrivant, nous vîmes Vendredi sur le plus petit bout d'une grosse branche, et l'ours déjà à mi-chemin de lui. Aussitôt que l'animal eut gagné l'endroit où la branche devenait plus faible : « Ah ! ah 1 nous dit le jeune homme, vous allez voir : moi lui apprendre à danser. » Il se mit alors à sauter et à secouer le rameau sur lequel l'ours vacillait, mais se soutenait toujours ; néanmoins il regardait derrière lui pour s'assurer une retraite. Son embarras nous fit rire de bon cœur. Cependant Vendredi ne le tenait pas quitte pour si peu de chose ; il lui dit, comme s'il eût entendu l'anglais : « Pourquoi n'avancez-vous pas davantage? allons, venez un peu plus loin. » En même temps il cessa de sauter, et l'ours s'arrêta. Nous pensions qu'il était temps de lui casser la tête, et nous invitâmes Vendredi à ne point bouger, parce que nous allions tirer sur l'ours ; mais mon homme s'écria vivement : « Oh î de grâce, moi tirer, moi tirer tout à l'heure. » Enfin, pour abréger l'histoire, Vendredi dansa si longtemps et l'ours paraissait si impatienté et si inquiet que nous ne pouvions nous empêcher de rire. Nous nous imaginâmes d'abord que Vendredi ferait tomber l'ours en secouant la branche ; mais ce dernier était trop fin pour donner dans ce piège ; il n'allait jamais assez loin pour perdre son aplomb, et s'attachait fortement avec ses larges griffes à la place où le bois était solide ; en sorte que nous ne savions quelle serait la fin de la plaisanterie. Mais Vendredi fit cesser nos doutes, et voyant son adversaire décidé à se tenir sur le bon terrain, il lui dit : « Bien ! bien î vous pas vouloir venir à moi, alors moi venir à vous » ; et il gagna l'extrémité du rameau qui pouvait plier sous son poids, et, se suspendant par les mains, il se trouva assez près de terre pour sauter en bas, puis il courut prendre son fusil et resta debout et immobile. « Que prétendez-vous faire à présent? lui-dis-je : pourquoi ne pas tirer sur cette bête? — Pas tirer encore, répondit-il, moi tirer tout à l'heure, moî pas le tuer avant donner vous plus rire. » En efîet fi n'y manqua point, comme on le verra. L'ours, voyant son ennemi descendu, voulut aussi redescendre ; mais ce fut avec une circonspection singulière, regardant derrière lui à chaque pas et marchant à reculons pour regagner le tronc de l'arbre. Arrivé là, il se mit en devoir de descendre, toujours en déplaçant d'abord ses pattes de derrière, se retenant par ses griffes et avançant un seul pied à la fois, très posément. Juste au moment où il allait toucher le sol avec un de ses pieds. Vendredi plaça la bouche de son fusil dans son oreille et rétendit raide mort. Le fripon se retourna pour voir s'il avait réussi à nous amuser ; et, reconnaissant à notre mine que nous étions contents du spectacle, il se mit à rire lui-même aux éclats, et dit : c C'est ainsi que nous tuons les ours dans mon pays. — Mais, lui

dis-je, comment cela se peut-il? vous n'avez point de fusils. — Non, dit-il, pas fusils, mais tirer grand beaucoup longues flèches. »

Cet incident nous divertit ; mais cela n'empêchait pas que nous ne fussions dans un lieu sauvage, avec notre guide blessé, et fort en peine de ce que nous pouvions devenir. Les hurlements des loups retentissaient encore dans ma tête ; et, si j'en excepte le bruit horrible que j'avais entendu une nuit sur la côte d'Afrique, et duquel j'ai fait mention, aucun son ne me parut jamais aussi épouvantable.

Ces motifs de crainte et l'approche de la nuit nous engagèrent à partir malgré les instances de Vendredi, qui aurait voulu prendre la peau de cet ours monstrueux ; et en efïet elle valait la peine d'être prise ; mais nous avions trois lieues à faire et notre guide nous pressait ; nous nous remîmes donc en marche.

Le sol était toujours couvert de neige, mais non aussi profondément et d'une manière aussi dangereuse que sur les montagnes. Les loups étaient descendus dans la forêt et dans le plat pays, à ce qu'on nous dit ensuite, pressés par la faim, et ils avaient fait de grands dégâts dans les villages, où ils avaient surpris les paysans, tué quantité de moutons et de chevaux, même quelques personnes. Nous avions à traverser un pas extrêmement périlleux, où, selon notre guide, nous devions trouver des loups s'il y en avait dans le voisinage. C'était une petite plaine entourée de bois de tous côtés, et un long et étroit défilé qui menait par la forêt au village où nous devions loger. Environ une demi-heure avant le coucher du soleil, nous entrâmes sous le premier bois, et, un peu après le déclin du jour, nous débusquâmes sur la plaine. Dans le bois que nous venions de passer, nous n'avions fait aucune mauvaise rencontre ; seulement, sur un sentier de la largeur au plus de deux sillons, nous vîmes cinq grands loups passer devant nous en courant l'un à la suite de l'autre, comme s'ils pourchassaient une proie. Ils ne prirent pas garde à nous, et nous les perdîmes de vue en un moment. Alors le guide, qui était assez poltron, nous dit de nous tenir prêts à la défense, parce que nous verrions probablement un plus grand nombre de loups. Nous mîmes nos armes en état, nous regardâmes autour de nous avec soin ; toutefois nous ne vîmes rien tant que nous fûmes dans ce bois, qui pouvait avoir une demi-lieue. Mais, arrivés sur la plaine, nous eûmes de justes sujets d'alarmes. Le premier objf^t qui s'offrit à nos yeux fut un cheval que les loups avaient tué et sur lequel une douzaine de ces animaux s'acharnaient, en rongeant les os, toute la chair ayant été déjà dévorée. Nous ne jugeâmes pas à propos de troubler leur festin, et ils ne firent pas attention à nous. Vendredi voulait tirer sur eux ; mais je le lui défendis expressément, car j'étais certain que nous

aurions bientôt beaucoup plus d'ennemis à combattre. A peine avionsnous avancé de quelques pas sur la plaine, que nous enteiiJ'mes '-'ans les bois à gauche d'horribles hurlements, et au même instant une centaine de loups vinrent sur nous, rangés en troupe aussi régulière que si elle eût été disposée par des officiers expérimentés. Je ne savais de quelle manière les recevoir ; enfin je pensai que la meilleure était de les attendre en ligne serrée, et nous nous rangeâmes ainsi sur-le-champ. Pour éviter un trop long intervalle entre nos décharges, je donnai l'ordre de tirer seulement de deux en deux hommes, et que ceux qui n'auraient pas tiré à la première décharge se tinssent prêts à faire feu aussitôt après, si les loups continuaient d'avancer ; et alors ceux qui auraient tiré les premiers, au lieu de recharger leurs fusils, prendraient leurs pistolets ; car nous avions chacun un fusil et une paire de pistolets. Par cette méthode nous aurions eu six décharges à faire ; mais, pour le présent, nous n'eûmes pas besoin d'en venir là ; à la première volée l'ennemi fît halte, efïrayé par le feu autant que par le bruit. Quatre loups eurent la tête cassée : quelques autres furent blessés et se sauvèrent, laissant des traces sanglantes sur la neige. Je vis bien qu'ils s'arrêtaient, mais qu'ils ne faisaient pas retraite, et, me ressouvenant à l'instant de ce qu'on m'avait dit de l'effet de la voix humaine sur tous les animaux, je commandai à tous mes hommes de vociférer le plus haut qu'ils pourraient. Je reconnus la vérité de ce que j'avais entendu dire sur ce point ; dès nos premiers cris les loups se retournèrent et prirent la fuite. Alors je commandai une seconde décharge qui accéléra leur course, et ils disparurent dans les bois. Cela nous donna le temps de recharger, et cependant nous avancions toujours, quand nous entendîmes un bruit effroyable dans le même bois à gauche, mais plus en avant, et sur la ligne devant laquelle nous devions passer.

Le crépuscule était près de finir, ce qui rendait notre position plus fâcheuse ; et, le bruit augmentant, nous vîmes clairement qu'il provenait de ces bêtes infernales, dont nous aperçûmes soudain trois bandes, arrivant l'une à notre gauche, l'autre par derrière, et la troisième devant nous, de sorte que nous en étions entourés. Toutefois, comme ils ne marchaient point sur nous, nous continuâmes d'aller aussi vite que nos chevaux pouvaient aller, c'est-à-dire à un trop assez vif, la rudesse du chemin ne permettant pas mieux. Nous arrivâmes ainsi à l'entrée d'un bois qu'il nous fallait traverser, à l'extrémité de la plaine ; mais nous fûm.es étrangement surpris, en atteignant le défilé, de voir une troupe de loups justement au débouché du passage. Tout à coup, vers une autre issue du bois, nous entendîmes un coup de fusil, et, regardant de ce côté, nous vîmes

un cheval sellé et bridé se précipiter hors du taillis, fuyant comme le vent, et seize à dix-huit loups le poursuivre à toutes jambes. Le cheval courait plus vite qu'eux ; mais, comme il ne pouvait soutenir longtemps ce train, nous ne doutâmes point qu'il ne dût enfin être pris.

Bientôt nous vîmes le plus horrible spectacle. A l'entrée du défilé par où le cheval était sorti, nous trouvâmes les carcasses d'un autre cheval et de deux hommes que ces bêtes affamées avaient dévorés; l'un des hommes devait être celui que nous avions entendu tirer, car

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un fusil était à terre auprès de lui, et la tête et la partie supérieure du corps de ce malheureux étaient mangées. Cela me remplit de terreur, et nous ne savions tous quel parti prendre ; mais nos ennemis en décidèrent. L'espoir de trouver de la proie les rassembla autour de nous, et je crois vraiment qu'il n*y en avait pas moins de trois cents. Heureusement pour nous, à rentrée du passage dans le bois, mais à quelque distance de ce chemin, étaient de grands arbres, coupés sans doute l'été précédent et laissés là pour être ensuite charriés. Je rangeai mon petit bataillon parmi ces arbres et derrière l'un des plus longs, nous formant sur trois lignes en triangle, les

chevaux dans le centre. Il était temps que cet arrangement fût pris ; car ces bêtes furieuses nous assaillirent avec une violence inouïe. Elles avancèrent avec une sorte de grognement sourd, et montèrent sur la pièce de bois qui servait de rempart, alléchées par la vue de nos chevaux, qu'elles voyaient derrière nous. Je commandai le feu dans le même ordre que la première fois, et chacun visa aussi bien, en sorte que plusieurs loups tombèrent. Cependant il fallait soutenir le feu, parce qu'ils arrivaient comme des démons, ceux de derrière poussant ceux qui allaient en avant.

A notre seconde décharge îl nous sembla qu'ils s'arrêtaient, et j'espérais qu'ils allaient se retirer ; mais ce n'était qu'un répit d'un instant : d'autres survinrent, et nous tirâmes deux volées de pistolets. Nous avions tué, dans ces quatre décharges, dix-sept ou dixhuit loups, et nous avions cassé les jambes à un nombre double ; cependant leur troupe augmentait toujours. Je craignais d'user nos munitions trop vite, et j'appelai mon domestique, non pas Vendredi, car û était mieux employé et il avait chargé mon fusil et le sien avec la plus grande dextérité depuis le commencement de l'affaire î j'appelai, dis-je, mon second domestique, et, lui donnant une poire à poudre, je lui ordonnai d'en mettre une large traînée le long de la pièce de bois. Il exécuta cet ordre et il eut le temps de se retirer avant que les loups vinssent ; quelques-uns étaient déjà montés sur le morceau de bois quand je tirai mon pistolet sur la poudre ; elle s'enflamma, et ceux qui se trouvaient sur le tronc d'arbre furent tous grillés, et plusieurs tombèrent ou plutôt sautèrent au milieu de nous, poussés par la peur du feu. Nous les dépêchâmes en un instant, et le reste, épouvanté par la lumière que la nuit déjà obscure rendait plus terrible, s'éloigna un peu. Je commandai alors une décharge générale des pistolets qui nous restaient, ensuite nous poussâmes de grands hourras, et les loups nous montrèrent les talons. Aussitôt nous sortîmes en passant sur une vingtaine d'estropiés qui se débattaient sur le carreau, et nous tombâmes sur eux à coups d'épée, ce qui produisit le meilleur effet pour nous ; car les hurlements plaintifs qu'ils poussaient furent entendus de leurs compagnons et hâtèrent la fuite de ceux-ci.

Nous avions, dans les deux rencontres, tué une soixantaine de loups, et, s'il eût fait jour, nous en aurions tué davantage. Le champ de bataille étant ainsi balayé, nous reprîmes notre route, ayant près d'une lieue à faire. Nous entendîmes ces bêtes féroces hurler à travers les bois, en plusieurs endroits, le long des chemins, et nous crûmes en apercevoir quelques-unes ; mais la neige nous éblouissait tellement, que nous ne pouvions être assurés que notre vue ne nous

trompait pas. Une heure après, nous atteignîmes le village où nous devions loger, et nous y trouvâmes tout le monde en grand émoi et sous les armes. La nuit précédente, les loups et quelques ours avaient jeté la terreur parmi ces villageois, et les avaient obligés à monter la garde pour préserver leurs troupeaux et même leurs gens.

Le lendemain, notre guide était si malade et ses blessures si envenimées, qu'il ne put aller plus loin, et nous prîmes une autre personne pour nous conduire à Toulouse. Là, nous trouvâmes un climat chaud, un pays agréable ei fertile : plus de neiges, de loups, de bêtes féroces. Nous racontâmes notre aventure, et l'on nous dit que de telles rencontres sont assez communes dans les forêts du pied des montagnes, surtout quand la terre est couverte de neige ; mais on s'étonna qu'un guide eût pu nous faire prendre ce chemin par une saison aussi rude, et l'on nous assura qu'il était surprenant que nous n'eussions pas été dévorés.

Nous racontâmes comment nous nous étions rangés pour attendre les loups, et comment nous avions mis les chevaux dans le centre de notre peloton ; cette mesure fut extrêmement désapprouvée. C'était disait-on, la vue des chevaux qui avait animé les loups, et, dans une pareille situation, il y avait cinquante à parier contre un que nous serions mangés. En tout autre cas le bruit des armes à feu les aurait fait fuir ; mais l'excès de la faim et le désir excité par la présence des chevaux les avaient rendus insensibles au danger ; de sorte que, si nous n'avions pas continué nos décharges et enfin trouvé le moyen de la traînée de poudre, nous étions probablement perdus. Mais, au contraire, en restant à cheval et en tirant sur eux, ils n'auraient pas considéré nos montures comme leur propriété ; et, en supposant que eurs attaques n'eussent pas été repoussées, en abandonnant les chevaux, ils se seraient jetés sur eux avec tant d'ardeur, que nous aurions pu nous sauver pendant qu'ils les auraient déchirés, surtout nous trouvant tous armés et en si grand nombre. Pour ma part, j'avoue que jamais je ne me sentis dans un aussi grand péril. En voyant plus de cent bêtes enragées accourir hurlant et la gueule béante pour me dévorer, sans avoir aucun refuge, aucun moyen de retraite, je me crus perdu/; et, bien que je me sois tiré sain et sauf de ce conflit, jamais je ne serai tenté de traverser ces montagnes, dussé-je, pour les éviter, faire mille lieues par mer et essuyer une tempête tous les huit jours.

Je n'ai rien de remarquable à citer de mon passage à travers la France ; d'ailleurs d'autres voyageurs ont rendu compte mieux que je ne pourrais le faire de ce qui mérite l'attention en ce pays. Je me rendis de Toulouse à Paris, où je séjournai peu de temps ; de là je

passai à Calais, et j'arrivai heureusement à Douvres, après un voyage que la rigueur du froid avait rendu très pénible.

J'étais maintenant arrivé au but de mes excursions. Ma fortune était réalisée dans mes mains, les lettres de change que j'avais apportées ayant été payées sans difficulté. Mon principal guide, mon conseil intime, était ma bonne veuve, qui n'épargnait ni ses soins ni ses peines pour me servir, en reconnaissance de l'argent que je lui avais envoyé. J'avais une si entière confiance en elle, que je lui laissai ensuite tous mes efTets ; et je fus heureux au commencement de ma carrière, et je le suis encore maintenant sur le déclin, d'avoir une amie aussi intègre, aussi dévouée que cette excellente dame l'a toujours été pour moi.

Voulant traiter de ma plantation au Brésil, j'écrivis à cet effet à mon vieil ami de Lisbonne, et il proposa aux héritiers de mes anciens agents, qui demeuraient dans le pays, d'en faire l'acquisition. Ils acceptèrent la proposition et me firent passer, par leur banquier à Lisbonne, trente-trois mille pièces de huit, prix que j'avais demandé pour ma part de ladite plantation. En retour je signai l'acte de vente, que l'on m'envoya tout dressé, et dans lequel les rentes viagères que j'avais faites au vieux capitaine et à son fils étaient comprises comme charges attachées à cette propriété.

J'ai fini de raconter la première partie d'une vie aventureuse, véritable ouvrage de marqueterie où la Providence a jeté une variété bien rare dans les destinées humaines : une vie commencée follement et se terminant dans une retraite plus heureuse qu'aucune de ies phases ne me donnait lieu d'espérer.

Qui se serait imaginé qu'au sein d'une situation si prospère, sous tous les rapports, l'idée de courir de nouveaux hasards entrerait dans ma tête? Et je ne crois pas en effet qu'elle me fût venue, si diverses circonstances n'avaient concouru à me détourner d'une vie paisible, à l'aquelle il paraît que je n'étais pas destiné. J'étais accoutumé à une existence errante, je n'avais point de famille, j'avais peu de parents ; quoique riche, je n'avais pas fait beaucoup de connais sances, et je me sentais toujours un certain penchant pour le Brésil, bien que j'eusse vendu ce que je possédais en ce pays. Je mourais d'envie de prendre encore mon vol ; surtout je ne pouvais résister au vif désir de revoir mon île et de savoir comment les pauvres Espagnols s'y étaient arrangés. Ma sincère amie, la veuve, fît tous ses efforts pour me dissuader de ce projet, et elle parvint pendant sept ans à m'empêcher de l'exécuter. J'avais pris chez moi deux neveux, les flls de l'un de mes frères. L'aîné avait un peu de fortune à lui ; et je rélevai comme un gentilhomme et lui assurai une addition à son

revenu, après ma mort. Je confiai le second à un capitaine de vais seau, pour le former à l'état de marin, et, au bout de cinq ans, le trouvant instruit, raisonnable et entreprenant, je lui donnai un bon vaisseau et l'envoyai en mer. Ce jeune homme m'entraîna ensuite avec lui, tout vieux que j'étais, dans de nouvelles aventures.

Lors de son départ, je me fixai cependant en quelque sorte dans mon pays, en me mariant avantageusement de toutes manières. Je devins père de trois enfants, deux fils et une fille ; mais ma femme mourut, et, mon neveu revenant vers ce temps d'un heureux voyage en Espagne, ma passion devint plus importune que jamais, et finit par triompher. Je pris passage sur le bâtiment de mon neveu, commo négociant, et je partis pour les Indes dans l'année 1694.

Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie de l'île, je vis mes successeurs les Espagnols, et ils me contèrent leur histoire et celle des mauvais sujets que j'avais laissés dans ce pays : ils me dirent comment ces coquins les avaient d'abord maltraités, comment ils s'étaient ensuite tour à tour accordés, brouillés, réunis, séparés ; comment les Espagnols furent enfin obligés d'employer la violence envers les Anglais, pour les soumettre, et comment les premiers usèrent avec honnêteté de leurs avantages. Cette histoire contenait des incidents aussi variés et aussi merveilleux que la mienne, notamment dans ce qui se rapportait aux batailles avec les sauvages, qui firent plusieurs descentes sur l'île, et aux améliorations faites par les colons dans la culture des terres. Cinq des insulaires avaient tenté une incursion sur le continent, et ils y avaient fait seize prisonniers, onze hommes et cinq femmes, par lesquelles je trouvai à mon arrivée la colonie augmentée d'une vingtaine d'enfants.

Je passai dans cette île environ vingt jours, et j'y laissai des provisions de toutes les choses nécessaires, entre autres des armes, do la poudre, du plomb, du drap, des outils et quelques ouvriers, deux charpentiers et un forgeron que j'avais amenés d'Angleterre.

En outre je partageai les terres entre mes sujets, en me réservant la propriété de la masse, et je donnai à chacun les parties qui lui convenaient le mieux. Quand tous ces arrangements furent terminés, j'engageai les colons à ne point abandonner l'établissement, et je les quittai.

De là je touchai au Brésil, d'où j'envoyai à mes insulaires une barque achetée en ce pays, et dans laquelle, avec diverses choses utiles, je leur dépêchai sept femmes, pour en faire des servantes ou pour les épouser, si cela convenait aux colons. A l'égard des Anglais, je leur avais promis de leur envoyer des femmes d'Angleterre, avec une bonne cargaison d'objets de première nécessité, s'ils voulaient

ROBINSON CRUSOÊ

s'appliquer à la culture ; mais je ne pus remplir ma promesse. Ces hommes, une fois domptés, devinrent très laborieux et très honnêtes, et ils eurent, comme les autres, leurs propriétés séparées. Je leur fis passer encore du Brésil cinq vaches, dont trois étaient pleines, des moutons et des cochons ; et, quand je revins dans l'île, je trouvai que ces animaux s'étaient grandement multipliés.

Tous ces détails, et le récit de deux descentes des sauvages dans l'île, au nombre de trois cents, et de leurs combats avec les insulaires, qui la première fois furent battus, perdirent un des leurs, et eurent leurs plantations ravagées, puis parvinrent, la seconde fois, à la faveur d'une tempête par laquelle les canots des Indiens furent dispersés, à les affamer ou à les tuer tous et à reprendre possession de leurs terres, où ils vécurent ensuite paisiblement ; tous ces détails, dis-je, en y joignant quelques aventures surprenantes qui me sont arrivées dans le cours de dix autres années, seront compris dans la seconde partie de mon histoire.

DE

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