‹ Aventures de Saturnin Fichet (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · VI · texte numérisé non relu

VI

— Attendez-moi à Guéménée.

Rose et son père quittèrent la chambre, descendirent dans la cour, la traversèrent entre les deux lignes armées des gars et des gendarmes, et s'éloignèrent rapidement.

— A votre tour, maintenant , dit Saturnin, en s'adressant à François et à Morillon, descendez tous deux et que chacun de vous aille se mettre du côté des siens.

— Et vous, dirent-ils k Saturnin, ne venez-vous pas?

— Un moment, fit celui-ci, je prends ma valise et je pars.

Le paysan et Morillon descendirent et allèrent se mettre chacun d'un côté de la cour.

Mais Saturnin avait compté sans la passion féroce du républicain et du royaliste. En effet, à peine Morillon fut-il rangé près des siens, qu'il leur diî tout bas :

— Gendarmes , quand ce misérable passera tout à l'heure, tirez dessus, et sus aux paysans!

Et en même temps le vieux François disait de même à ses fils :

— Mes gars, quand Tespion se sauvera , tirez dessus , et sus aux gendarmes.

Ils s'apprêtaient ainsi de part et d'autre , et Saturnin allait périr victime du fanatisme et de la férocité qui animait alorS victimes et houreaux, lorsque Marie-Jeanne, qui s'était traînée jusqu'au pied du lit, l'appela doucement.

— N'allez pas là, lui dit-elle , ils vous tueront. Tenez, levez cette trappe-là,

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dans le coin de la chambre ; il y a une issue... vous descendrez, et vous trouverez une porte qui ouvre sur les champs, derrière la ferme.

— Merci , ma fille , lui dit Saturnin , mais après le service que vous venez de me rendre, faut-il donc que je vous abandonne ?

— Laissez -moi, dit Marie -Jeanne, j'aime mieux mourir ici que de vivre comme j'ai fait depuis que j'ai tué mon frère; seulement, si vous voulez me récompenser du bon avis que je vousdonne, prêtez-moi un de vos pistolets, ça

me sauvera la honte de mourir sur l'échafaud, car je le sens, le vieux François ne m'a pas tuée.

r— C'est donc vrai , lui dit Saturnin , vous avez tué votre frère?

— Je Tai tué , dit Marie-Jeanne , et je

vais m'en punir !

Saturnin se détourna et laissa tomber un pistolet près de la pauvre fille ; il souleva la trappe, vit l'échelle et descendit. A peine avait-il ouvert la porte, à peine l'avait il franchie , qu'il entendit de violentes interpellations.

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— Eh bien ! descendrez- vous ? avait crié Morillon , impatient de ne pas voir Saturnin.

— Dépêchez-vous donc! avait crié François.

Un coup de feu leur répondit ; c'était Marie- Jeanne qui venait d'essayer de se frapper au cœur, mais dont la main mourante n'avait ajouté qu'une blessure légère à celle que lui avait faite Robertin.

— Il s'est tué ! s'écria Morillon.

— Eh bien, alors, dit François^ tirez, les gars.

Mais Tordre de François n'était pas achevé que les gendarmes , irrités de la perte qu'ils venaient de faire, firent une décharge générale. Trois des fils Robertin tombèrent; le père et les trois autres se précipitèrent sur leurs ennemis, et un combat corps à corps s'engagea entre les survivants. Morillon s'était précipité dans la chambre, où il ne trouva plus que Marie-Jeanne, qui s'était levée pour en finir avec la vie en essayant de se précipiter par la fenêtre.

— J'aurai du moins celle-là ! s'écria Morillon.

Cependant les gendarmes se défendaient difficilement avec leurs sabres contre des hommes armés de longues fourches. Plusieurs étaient déjà blessés, et c'en était fait peut-être de la troupe de Morillon et de lui-même, lorsqu'un nouveau renfort parut tout-à-coup. Les paysans, surpris à l'improviste, furent frappés avant d'avoir pu faire face à ces nouveaux ennemis , et le père Robertin et ses six fils étaient gisans dans la cour lorsque Delbenne , qui commandait cette

troupe, monta dans la chambre où était Morillon.

— Ah! c'est vous, lieutenant, lui dit Morillon. C'est bieni

— J'ai appris à Guéménée que vous étiez ici, dit Delbenne. Je me suis hâté de venir, car je savais que M. de Perbruck, son fils et d'autres nobles s'y étaient cachés. En avez-vous arrêté quelques-uns?

-— Non, dit Morillon, nous n'avons arrêté que cette malheureuse...

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— Accusée tf aimr a'^aaiwiné son firère.

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il ai;u:a :

à moi, je retounie a PîtI?.

— Seul ?

— Je comptais augmenter mon cortège, dit Morillon avec un accent d'affreuse vanité, mais il faut se contenter de ce qu'on a. Je pars avec mes prisonniers.

— Ne seront-il pas jugés à Rennes ? fit Delbenne.

— Un tribunal de département , une guillotine de département... fit Morillon avec un dédain féroce, c'est bon pour des criminels de l'espèce de Marie- Jeanne. Mais moi j'ai Thérèse Moëllien,

j'aiFontevieux, j'ai Louise Desilles, j'ai Picot de Limoëlan et bien d'autres. Je veux montrer les miens à Paris. Je leur ferai voir la capitale, ajouta- t-il avec un rire féroce. C'est là seulement qu'on fait bien les choses. , Adieu , lieutenant...

Vous répondez de votre prisonnière sur votre tète.

Une heure après Morillon retournait à Rennes pour préparer son départ, et Delbenne, accompagné de Barthe, escortait la charrette sur laquelle on avait jeté Marie- Jeanne.

Après le récit que nous venons de faire et en considérant ce qui nous reste encore à raconter à nos lecteurs, nous sommes saisi d'une crainte sur laquelle nous demandons la permission de nous expliquer.

Lorsqu'un écrivain fait ce qu'on ap-

pelle un roman d'imagination, il peut arriver qu'on l'accuse de pauvreté, mais on l'accuse rarement d'invraisemblance.

Ceci peut paraître un paradoxe; c'est cependant là qu'est la vérité. En effet, l'imagination la plus hardie se soustrait difficilement aux règles de la logique vulgaire et n'admet comme présentables que les faits que la commune raison lui démontre possibles. Par un contraste bizarre, l'écrivain qui prétend encadrer des faits historiques dans un récit ayant les allures d'un roman, se trouve à chaque pas arrêté par l'extravagante invraisemblance de la vérité.

Ainsi (et sans que personne cependant nous en ait averti) nous sommes certain que le massacre de la famille des Robertin a paru à beaucoup de nos lecteurs une invention sanglante et impossible; ainsi les scènes qui nous restent à raconter sembleraient être les rêves d'un cerveau malade [œgri somma) si elles n'avaient pour elles l'authenticité de l'histoire. Qu'on veuille donc bien continuer la lecture de ce livre avec cette pensée que partout et toujours nous avons été au-dessous de la réalité, qu'on veuille bien se rappeler aussi l'époque dont nous racontons quelques épisodes, et peutêtre nous blâtnera-t-on d'avoir choisi un

pareil sujet, mais du moins ne nous accusera-t-on pas d'invention extravagante.

Revenons à notre récit.

Nous avons laissé Saturnin Fichet s'écliappant de la ferme de Robertin de Blain et bien résolu à ne plus se mêler en rien des affaires des royalistes. M^is le pauvre garçon avait compté sans les circonstances, il avait compté surtout sans ses ennemis. Cependant on ne saurait l'accuser d'imprévoyance, car assurément personne au monde n'eût pu prévenir l'épouvantable scène à laquelle

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il fut mêlé, et qui fit, pour lui, du jour où il croyait enfin arriver au bonheur et au repos, un jour de deuil qui poussa sa vie dans une voie toute contraire à celle qu'il voulait suivre.

On était au i 0 mars, il était huit heures du matin. Dans une petite maison sise à Pont Rousseau, on faisait les modestes préparatifs d'une noce. Les deux futurs étaient assis l'un près de l'autre dans une petite chambre toute blanche et toute neuve.

— Eh bien, Rose, dit Saturnin Fichet,

c'est donc aujourd'hui que vous devenez ma femme ?

— Qui sait? répondit Rose avec un profond soupir, qui sait?...

— Eh ! qui diable voulez -vous qui vous en empêche ? dit gaîment Fichet.

— Ne savez-vous donc pas , reprit Rose, qu'on s'est battu à Bressuire.

— Rose, s'écria Saturnin, je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir... Qu'on se batte, qu'on se tue, pourvu que ce ne soit pas dans noire maison, peu m'im-

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porte. Je ne mettrais pas le nez à la fenêtre pour voir ce qui se passe dans la rue, quand on dirait qu'on s'y égorge au nom de la république ou au nom du roi. J'en ai tâté et j'en ai assez. Donc, si vous ne voulez pas troubler la joie de cette journée, ne me parlez de rien.

— Vous savez bien pourquoi j'ai peur, dit Rose d'un ton caressant, si je ne tenais pas tant à vous, je ne m'occuperais guère de ce qui peut se passer et de ce qui peut troubler notre mariage. Vous avez été dans tous ces complots royalistes.

— C'est pour cela que je me suis pro-

curé pour témoins des patriotes qui répondent de moi.

— Ëtes-vous bien sûr de votre oncle Fichet ?

— N'ayez pas peur, Rose ; ce n'est pas pour rien que maintenant que mon père est mort en me laissant une assez jolie fortune, je lui ai promis, en ma qualité d'héritier, d'accepter les comptes qu'il m'avait fait signer, il y a quelque temps, comme mandataire de mon père.

— Mais pourquoi, reprit Rose, avoir

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choisi aussi pour témoin ce misérable Poiré ?

— Parce que je ne puis pas avoir de meilleur répondant près de la municipalité de Nantes. Jugez de son crédit! Dénoncé par iMorillon , il s'est fait réclamer par le club breton et a été mis en liberté.

— Mais qu'a-t-il dit, quand vous avez -été lui proposercela... àlui... qui voulait

m'épouser?...

— Ah dame ! il est devenu vert. Mais mon oncle Fichet, qui le déteste de toute

la peur qu'il en a, m'a mis dans le secret de certain commerce de blés dont j'ai les preuves. Je les lui ai montrées, et alors il est devenu doux comme un agneau.

— 11 sera donc à la mairie? reprit Rose.

— Le maire ne vous l'a donc pas dit?

— A quelle heure la cérémonie ?

— Elle dépend des deux autres tépioin?.

— Qui sont /

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— Le capitaine Delbenue : il a un service extraordinaire ce matin, et il doit me dire à quelle heure il sera libre dans la journée. C'est un brave homme , quoique enragé républicain. Il était avec moi à la ferme de Marie-Jeanne, dans la nuit où les Robertin s'y sont égorgés, et il sait mieux que personne comment Morillon m'a fait prendre le rôle de comte de Per- Lruck... C'est lui qui m'a procuré mon quatrième témoin , l'adjudant général Beysser, celui qui commandait la garde nationale à la Rouarie, et qui a vu le comte de Perbruck se précipiter par la fenêtre et se tuer. J'ai bien pris mes précautions, et j'espère que personne ne me

jettera ma malencontreuse figure au visage pour dire que je suis un autre que moi. Mais voulez-vous que votre père m'accompagne à la mairie ?

Rose secoua tristement la tête.

— - Hélas ! rien n'y fait, répondit-elle : il est encore comme tous les jours.

— Eh bien, nous nous servirons du consentement dont je me suis précautionné. A tout à rheure, ma jolie fiancée, dit joyeusement Saturnin. Je cours et je reviens... Je ne sais, mais tout me sourit aujourd'hui... Voyez comme le ciel est

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pur et le soleil brillant... Non .. non... un jour si joyeux là-haut ne peut être un jour de deuil ici-bas.

— Dieu le veuille! dit Rose avec un soupir. Allez, allez, et souvenez-vous que je vous attends.

Saturnin partit aussitôt et suivit cette longue suite de ponts qui forme un des faubourgs le plus bizarre qui existe. Jus- 4 qu'aux environs de THôtel-de- Ville, Saturnin ne vit rien de particulier ; les rues étaient tranquilles et chacun allait ou venait comme à l'ordinaire ; mais dès qu'il approcha du temple municipal, il

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remarqua une certaine animation. Saturnin se rappela alors que le iO mars était le jour marqué pour le tirage des soldats de la levée de 500,000 hommes décrétés par la Convention.

« Ah ! se dit-il mentalement, si quelqu'un que je sais bien n^était point mort, c'eût été un bien grandjour que celui-ci; et pourtant, ajouta-t-il en regardant des groupes animés répandus çà et là aux environs de l'hôtel, tous ces gens-là ont l'air ravi d'aller à l'armée. La Rouarie se trompait! »

Saturnin traversa la vaste cour de l'hô-

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tel au milieu d'une foule immense et ar-, riva à la salle destinée aux mariages. Un garçon de bureau s'y trouvait seul, ce fonctionnaire regarda notre aventurier d'un air fort étonné et lui dit :

— Que diable venez-vous faire ici?

— Eh parbleu ! répondit Saturnin, vous devez bien le savoir, c'est à vous que j'ai donné mes noms et prénoms, ceux de ma future, ceux de mes témoins qui vont arriver, enfin tous les papiers nécessaires à mon mariage et par-dessus le marché deux belles pièces de 5 francs pour que l'acte fut tout prêt, et que le

maire ou un de ses adjoints nous expédiât à l'heure qui devait être décidée par le capitaine Delbenne lui-même; c'est cette heure que je vous prie de me dire.

— Ah ! ma foi, dit le garçon de bureau, il s'agit bien de mariage aujourd'hui ; la municipalité a bien d'autres choses à faire que d'unir des amoureux. Cependant vous pouvez attendre là, il est possible que le capitaine en ait parlé au maire, et nous le saurons tout à l'heure ; les municipaux sont en séance , et dès qu'ils auront fini, je tâcherai d'arrêter quelqu'un de ces messieurs au passage, et il vous aura bientôt expédiés.

— Reste à savoir, dit Saturnin, si ça ne sera pas trop tard.

— Ça vous regarde, dit le garçon de bureau en lui tournant le dos, la patrie est en danger, et il s'agit de la sauver avant tout.

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