‹ Aventures de Saturnin Fichet (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · AVENiXRES · texte numérisé non relu

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n'y a plus rien à faire à la maison. Allez, et dites à Marie-Jeanne de conduire le bétail aux champs.

Les fils s'éloignèrent avec cette impassible obéissance qui ne leur permettait pas de chercher le motif des ordres qu'ils recevaient.

Saturnin , assuré des bonnes dispositions de François , n'était plus inquiet que pour Rose, toujours cachée dans le grand bahut.

Cependant Louis ne sortait pas de la pensée qui l'avait amené dans la cham-

re de Saturnin et s'écriait avec la peristance que mettent les ivrognes à poursuivre ridée qui les préoccupe :

— Mais où diable est donc ma fille?

Aussitôt il se mit à la recherche de Rose comme il se fût mis à la recherche d'un objet perdu, et fureta dans tous les coins de la chambre , regarda sous les rideaux du lit, souleva même les couvertures, en répétant sans cesse :

— Où diable est-elle donc ?

Il arriva jusqu'au bahut dont il ouvrit

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un des côtés, et aperçut Rose blottie dans un coin , toute pâle et toute tremblante.

Louis arracha brusquement sa fille du fond du bahut et la poussa violemment au milieu de la chambre , en criant d'une voix menaçante :

— Qu'est-ce que tu faisais là, malheureuse !

Fichet aurait pu profiter de l'étonnément et du trouble de Louis pour s'échapper, mais il vit que la pauvre fille, qui avait voulu le sauver , allait être en

butte aux accusations de son père et de son oncle et peut-être à leurs mauvais traitements, et quelque danger qu'il y eût pour lui à rester dans cette maison , il s'écria en se plaçant entre Rose et son père :

— Votre fille était ici pour empêcher cet homme de m' assassiner.

François Robertin se passa la main sur le front et s'écria tout-à-coup avec un sourd rugissement de colère :

— Ah ! c'est donc ça que tout-à-l'heure j'entendais une voix qui me criait de par-

donner à cet espion, à ce traître; ah! c'est comme ça !

Et furieux d'avoir été pris pour dupe , il se baissa pour ramasser son fusil qu'il avait laissé sur le plancher , mais avant qu'il eût eu le temps de l'atteindre, Saturnin^ profitant du moment où le paysan était baissé vers la terre , l'y renversa tout-à-fait, et lui appuyant la gueule d'un de ses pistolets sur la tête , il s'écria :

— Au premier effort que tu fais , au premier cri que tu pousses , je te fais sauter le crâne.

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Mais Saturnin avait oublié l'ivrogne-, Louis n'entendit pas la menace de Fichet, qui eût peut-être arrêté un homme de sang-froid , et il se précipita sur lui.

Cela donna le temps à François de se relever , et une lutte terrible allait sans doute s'engager, lorsque des cris perçants partis du milieu de la cour , détournèrent l'attention de tout le monde.

Presque aussitôt on vit se précipiter dans la chambre Marie-Jeanne , pâle , éperdue , tremblante.

A peine entrée dans la chambre, Marie-Jeanne se mit à crier d'une voix mourante :

— Les voilà , les voilà ! Cachez-moi , cachez-moi !

Robertin courut à la fenêtre , et aper-

çut deux hommes à cheval au milieu de la cour.

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ?

s'écria le fermier.

— N'êtes-vous pas le vieux François Robertin , répondit une voix, et n'avezvous pas dnns votre ferme une fille qui s'appelle Marie-Jeanne Lefort?

~Ôui-dà, répondit Robertin, et elle est ici.

Rose s'était glissée jusqu'auprès de la croisée, car elle avait cru reconnaître la

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Yoix qui parlait, et tout aussitôt elle se retira avec terreur, en disant d'une voix épouvantée :

— C'est MoriHon. Le voilà qui monte.

— Oh! dit Saturnin, c'est ce misérable. De par tous les diables ! il me paiera le coup de pistolet qu'il m'a tiré.

Aussitôt il se plaça derrière la porte.

— Peste ! dit François en regardant Rose et Saturnin , vous connaissez cet homme, et toi aussi, à ce qu'il parait, Marie-Jeanne?

Avant que celle-ci eût pu répondre, Morillon et Barthe parurent à la porte de la chambre. Le commissaire de la Convention s'arrêta sur le seuil et dit, après avoir parcouru la chambre d'un regard rapide :

— Diable ! je ne croyais pas rencontrer ici tant de gens de connaissance. Ah! ah ! c'est toi , vieux Robertin , dit-il à Louis , c'est toi que j'ai nommé commandant du château de Nantes et qui as si vivement déserté son poste , et c'est vous aussi, la belle Rose, qui changez si lestement en prison les boudoirs où vous vous laissez conduire !

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' Louis était resté abasourdi , et Rose avait perdu toute sa présence d'esprit.

— Vous m'oubliez , monsieur Lalligant Morillon, dit Saturnin en frappant rudement sur Tépaule du commissaire.

Celui-ci se retourna avec colère , et à son tour il resta stupéfait en reconnaissant Saturnin.

Mais presque aussitôt il reprit :

— Le comte de Perbruck

■— Non pas, non pas ! je suis Saturnin

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Fîchet; et tenez, ajouta-t-il en frappant ?vlorillon du bout de son pistolet, vous m'avez marqué à la tête de façon à ce qu'on ne puisse plus nous confondre Tun avec Tautre.

— Ah! çà , dit Morillon , est-ce que nou^s voulons jouer avec des balles?.... A votre aise, mes braves, nous sommes en mesure de vous répondre.

Aussitôt il s'arma à son tour d'une paire de pistolets, et Barthe se rangea près de lui,

— Bas les armes ! cria François d'une

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voix tonnante; bas les armes! ou j'appelle (les gars qui vous feront obéir. Et d'abord, dit-il à Morillon, qui êtes-vous et que voulez-vous?

— C'est un scélérat, mon oncle ! s'écria Rose ; c'est lui qui poursuit partout les royalistes, c^est lui qui a voulu persuader à Saturnin de se faire passer pour le comte de Perbruck... N'est-ce pas vrai , Marie-Jeanne?

— Je ne sais pas , dit celle-ci qui se tenait tremblante et cachée dans un

com.

— Qui je suis? dit Morillon qui comprenait que sa position pouvait devenir très dangereuse s'il ne jetait l'attention d'un autre côté, je suis délégué par la république pour poursuivre et atteindre les crimes quels qu'ils soient, et je viens ici pour arrêter Marie-Jeanne Lefort, accusée d'avoir assassiné son frère.

. Morillon avait e.spéré beaucoup de cette diversion et il avait eu raison.

— Assassiné [son frère ! répétaient à fois les deux Robertin, Saturnin et

Rose.

— Ce n'est pas yrai! s'écria Marie- Jeanne, ce n'est pas vrai !

— Quoi ! lui dit Morillon , oublies- tu que tu t'en es vantée devant nous ?

— Oublies-tu, dit Barthe, que pendant que les frères Robertin s'égorgeaient entre eux , tu criais comme une forcenée : a Allez, allez, iln'y a plus de frères! 3) Oublies-tu que tu avais caché son cadavre dans l'écurie où nos chevaux ne voulaient pas entrer?

Marie-Jeanne , accablée par ces paro-

les, la tête courbée et le corps tremblant, répondit alors d'une voix sourde;

— Eh bien donc, tuez-moi toutde suite, tuez-moi !

' — François Robertin, dit Morillon, je vous somme de me livrer cette femme !

— Prenez-la, dit Robertin, emmenezla. Et toi, sois maudite, Marie- Jeanne, sois maudite !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria celleci en se tordant les mains, il v a donc tou-

jours quelqu'un qui veille pour punir le crime !

— Nos hommes arrivent-ils ? dit tout bas Morillon à Barthe qui jetait un regard furtif par la fenêtre.

— Les voilà ! dit de même Barthe,

—Allons, dit Morillon à Marie-Jeanne, marche, malheureuse!

Au même instant, un cri lointain se iit entendre.

— Gare aux gendarmes ! disait ce cri.

vu iS

Tout aussitôt les fils de Robertin, qui avaient aperçu de loin les gendarmes que Morillon avait envoyé chercher par Barthe, rentrèrent dans la cour et se jetèrent vivement dans la haie qui lui servait d'enceinte.

A ce cri : Gare aux gendarmes ! le vieux François Robertin oublie le crime de Marie, et se rappelle seulement qu'il a juré que jamais les soldats de la république ne mettraient le pied dans la ferme. Il ne doute plus que ce ne soit Saturnin qui les y ait appelés, et veut à la fois tenir le serment qu'il a fait à son nxaître et celui qu'il s'est fait à lui-même:

il arme son fusil et crie d'une voix tonnante :

— Eh ! les gars, sus aux gendarmes !.. et vive le roi !

Aussitôt il ajuste Saturnin ; mais celuici, rapide comme la pensée, se jette de côté, le coup part et va blesser 3Iarie- Jeanne, qui tombe ens'écriant :

— Merci, mon Dieu ! merci.

— Bas les armes! crie i^Iorillon aussitôt en s'élançant sur le vieux Robertin , pendant que Rose se précipite sur le

corps de la pauvre blessée et que l'ivrogne se secoue dans son ivresse.

La scène menaçait de devenir aussi affreuse que celle qui s'était passée chez Marie-Jeanne , et même elle était déjà plus meurtrière. Au moment où le coup de fusil du père Robertin retentissait dans la chambre, six coups de fusil partaient dans la cour, et trois gendarmes tombaient. Ceux qui étaient restés debout tiraient dans la direction d'où étaient partis les coups de feu, mais leurs balles s'égaraient dans les buissons où s'étaient réfugiés les jeunes gars.

Cependant Morillon avait saisi Robertin ; une lutte terrible s'engagea entre eux.

Barthe, voulant mettre les autres gendarmes à l'abri des attaques des gars de la ferme, courut aussitôt vers la fenêtre et leur cria:

— Montez ici ! montez, l'escalier est à droite...

Mais à rinstant même Saturnin ferme la porte, y met le verrou, et, s'élançant surBarthe qui, penché à la croisée, montrait aux gendarmes Tescalier qu'ils de-

vaient prendre, il le saisit par les jambes, le soulève et le lance par la fenêtre; puis se retournant vers Morillon , qui luttait toujours avec le vieux François, il le renverse, et, lui appuyant un pistolet sur la tête, il lui dit :

—Maintenant, parlementons.

L'aspect de la scène changeait à chaque instant.

Cependant les gendarmes qui ne savaient pas ce qui se passait dans l'intérieur de la chambre , avaient escaladé Tescalier et s'apprêtaient à briser la porte.

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— Arrêtez... arrêtez... s'écria Morillon.

— Vous autres , dit Saturnin à François et à Louis , tenez^moi ce gaillard-là en respect et nous allons voir.

Les deux paysans lui obéirent. Saturnin s'approcha aussitôt de la porte à laquelle on frappait avec violence.

— Ecoutez , dit-il aux gendarmes qui étaient de l'autre côté ; nous tenons ici votre chef en notre pouvoir, le premier coup que vous frapperez à cette porte sera le signal de sa mort.

— Enfoncez la porte, enfoncez la porte , s'écria une voix furieuse du bas de l'escalier.

C'était Barthe qui, relevé de la chute cruelle qu'il venait de faire, gravissait, clopin dopant, jusqu'à la chambre où Morillon était enfermé avec ses ennemis.

Dès qu'il fut arrivé près de la porte, il la heurta avec fureur, en excitant les gendarmes qui , obéissant à Barthe , se mirent en devoir de la faire sauter. Saturnin prit un pistolet, l'arma et le dirigea sur Morillon.

— Allons, (lit-il, ce sera un scélérat de moins dans le monde.

— Arrêtez , arrêtez , s'écria Morillon d'une voix de stentor; gendarmes, arrêtez.

— Ne l'écoutez pas, dit Barthe de l'autre côté de la porte; laites votre devoir.

— Mais misérable, tu vas me faire tuer, cria Morillon, qui trouvait que le zèle de Barthe l'emportait trop loin.

— Vive la république ! répondit Barthe; et tout aussitôt, frappant à la porte

avec plus de fureur, il se mit à entonner le refrain.

Mourir pour sa patrie, Est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

— Te tairas -tu, infernale canaille, dit Morillon avec un tel éclat, qu'il couvrit le chant de Barthe; gendarmes, saisissez ce misérable, emparez -vous de lui. .«

Les gendarmes reconnaissant enfin la voix de Morillon , obéirent et bientôt les coups cessèrent; Barthe jurait, hurlait, mais on s'était emparé de lui.

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Morillon, échappé au danger que lui avait fait courir son digne acolyte, demanda alors à Saturnin ce qu'il exigeait.

— Vous êtes maître de moi, lui ditil; vous pouvez me tuer ici, mais vous comprenez trop bien que vous y passerez tous si vous forcez mes gendarmes à venger ma mort. Demandez-moi donc des choses que je puisse vous accorder, car s'il en était autrement , s'il me fallait faire des concessions injurieuses à mon honneur, je préférerais mourir ici.

— Et d'abord, dit Saturnin, monsieur

rhomme d'honneur, vous allez déclarer à ce brave homme que voilà que je ne suis pas un agent des républicains...

Morillon haussales épaules et repartit:

— Il me semble que vous ne nous traitez pas en amis. Allons , ferme , dépêchons-nous, reprit-il avec fureur. Ne me faites pas rappeler que sans vous j'aurais peut-être surpris la Rouarie dans son château avec tous ceux qui s'y trouvaient réunis.

— Vous l'entendez , dit Saturnin à François Robertin.

DE SATi^RMN FICIIET. 269

Celui-ci ne répondit pas, et Saturnin continua :

— Et maintenant vous allez me donner deux passeports. Vous en avez de tout prêts dans vos poches, je le sais, et vous avez aussi tout ce qu'il faut pour écrire. Je veux le premier au nom de Louis Robertinetde sa fille, le second en mon nom.

— Pour quelle destination les voulezvous ? dit Morillon en tirant son portefeuille.

— Laissez la destination en blanc, re-

pritFichet; je me chargerai de récrire, moi, quand je serai assez loin pour que vous ne sachiez pas de quel côté nous faire poursuivre.

— Soit, dit Morillon en remettant les passeports à Saturnin.

— Et maintenant, ajouta ce dernier, veuillez ordonner à vos gendarmes de descendre, de déposer leurs armes dans la cour et de se tenir enfermés dans la salle basse pendant que nous sortirons avec cette jeune fille et Louis Robertin.

— Et qui m'assurera , dit Morillon ,

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qu'une fois mes gendarmes désarmés, les fils de cet homme ne les attaqueront pas et moi aussi. Voici toutceque jepeux accepter : mes gendarmes se rangeront d'un côté de la cour et les gars de la ferme de Tautre, nous descendrons tous ensemble, nous sortirons de la maison, tous ensemble, et alors chacun sera libre de s'en aller de son côté.

— Eh bien ! soit, dit Saturnin ; ordonnez à vos hommes de descendre.

Morillon leur répéta Tordre convenu ; cet ordre fut exécuté, les gendarmes se portèrent d'un côté de la cour.

— Faites venir vos gars, dit Saturnin à François.

Celui-ci, qui semblait rester étranger à tous ces arrangements, mais dont le regard annonçait quelque sinistre projet, s'empressa de faire ce qu'on lui demandait; il se mit à la fenêtre, appela ses fils, et les six jeunes gens, armés, se rangèrent de l'autre côté de la cour.

— Maintenant, dit Morillon, nous pouvons sortir.

— Pas encore , dit Saturnin. Rose, et vous, Louis, prenez ce passeport.

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Il écrivit sur le passeport le nom de Nantes et le passa à Rose.

— Ne vous inquiétez pas de moi, leur dit-il, demain je vous aurai rejoints où vous serez , ou bien on m'aura tué.

Puis il se tourna vers Morillon et lui dit:

— Nous allons commencer par laisser sortir ces deux-là.

Rose ne voulait point partir, mais Ficliet l'en supplia vivement et lui dit tout bas :

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