I 58 AVENTURES
A bientôt !... à bientôt !
Ses lèvres tressaillirent, une écume sanglante sortit de sa bouche et il tomba mort.
Il y eut un moment de morne silence dans la maison, pendant qu'on entendait s'éteindre au loin le galop des cavaliers qui fuyaient le danger dont Marguerite les avait avertis.
On releva la Rouarie et on le transporta sur son lit.
— Monsieur de Perbruck et vous,
Monsieur de la Châtaigneraie, dit Thérèse, il vous reste une importante mission à remplir.
Elle tira la valise qu'elle avait replacée entre les matelas.
— Vous irez porter ces papiers à la Fosse-Ingant, leur dit-elle ; vous remettrez aussi cet argent à Désilles... Il sait ce qu'il doit faire des uns et de l'autre.
— Ne voulez-vous pas nous suivre ?
— Non, dit Thérèse, il me reste un dernier devoir à remplir.
— Ne pourrons-nous vous y aider? dit Saturnin.
— J'v suffirai seule.
— Me refuserez-vous aussi ? dit Fontevieux.
Thérèse parut ne pas l'avoir entendu.
— La nuit qui vient, dit-elle à Saturnin, protégera votre marche. Songez que vous portez avec vous tous les secrets de notre association. La Rouarie est mort ; mais son œuvre s'élèvera sur sa
tombe comme un laurier. Hâtez-vous, on peutsurprendre cette maison.
— Pourquoi donc y restez-vous ?
— Ce n'est qu'une tête qu'ils prendraient ; ce serait notre vengeance à tous" dont ils s'empareraient avec ces papiers. Partez... partez...
Il fallut obéir.
— Où nous reverrons-nous ? dit la Châtaigneraie.
— k la Fosse-Ingant... après-demain, j'y serai, si je suis libre.
La Châtaigneraie et Saturnin, devenu tout à fait le comte de Perbruck, s'éloignèrent aussitôt. Fontevieux et Thérèse restèrent seuls en présence du cadavre de la Rouarie.
— L'as-tu entendu, Georges ? dit Thérèse.
— Oui, reprit Fontevieux, il nous a dit : À bientôt.
— L'esprit des mourants voit dans Ta-
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venir, reprit Thérèse d'une voix triste. Oui, la Piouarie, à bientôt! et lorsque nous reparaîtrons devant toi... tu sauras que nous étions innocents tous deux, malgré l'amour fatal que tu avais deviné. Tu sauras que ni l'un ni l'autre nous ne t'avons trahi et que nous n'avons manqué à aucun des serments que nous t'avions faits.
— Ni à aucun des devoirs qu'un ami doit à son ami, dit Fontevieux. Ensevelissez ce corps, Thérèse, dit Georges; je vais préparer sa tombe.
Un moment après, Fontevieux, seul et
armé d'une bêche , creusait une fosse sous un chêne du bois voisin.
Dans l'ombre de cette forêt, un homme suivait avec attention tous les mouvements de Fontevieux: c'était Guillaume Poiré.
Le travail fut long et pénible pour le jeune gentilhomme, l'attente pleine de terreur pour le misérable espion. Enfin, et lorsque la nuit était déjà très avancée, Fontevieux quitta la fosse qu'il avait achevé de creuser et retourna vers la maison. Il arriva jusqu'à la chambre où
gisait la Rouarie, et trouva Thérèse à genoux et priant au pied du lit.
— Est-ce fait? lui dit-elle après un moment de silence.
— C'est fait, répondit Fontevieux.
— Allons, dit-elle.
Ils prirent le corps sur le lit, mais à peine l'avaient-ils transporté hors de la chambre que les forces de Thérèse succombèrent sous le fardeau. Le corps de la Rouarie lui échappa et fit un bruit froid et flasque en tombant sur le car-
reau de la salle basse. Thérèse tressaillit comme si elle venait de commettre une profanation.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle avec effort, me refuserez- vous la force que vous accordez à d'autres ?
Elle se rappelait Marguerite traînant l'infortuné Césaire.
— Je vais aller chercher le jardinier, lui dit Fontevieux, car l'endroit que j'ai choisi pour déposer le corps de la Rouarie est encore loin d'ici.
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— Non, dit Thérèse ; personne ne doit être dans le secret de la tombe de celui qui n'est plus ; ses ennemis insulteraient à sa dépouille s'ils pouvaient s'en emparer. Nous lui devons ce dernier effort.
Ils prirent ensemble l'inerte cadavre ; ils parvinrent à grand'peine à le sortir de la maison, et cette fois encore Thérèse ne put suffire à ce pesant fardeau, et le cadavre retomba sur la terre humide du jardin.
— Vous avez entendu le récit de Marguerite, dit alors Thérèse ; il faut faire,
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pour la Rouarie mort, ce qu'elle a fait pour son amant vivant.
Fontevieux obéit ; il se rendit du côté des écuries et parvint à découvrir une de ces brouettes à civière sur lesquelles on roule le fourrage ; il la ramena. Ils voulurent y asseoir le corps de la Rouarie ; mais comme cette espèce de brouette n'avait pas décotes, le corps de la Rouarie s'inclina au premier mouvement et fut sur le point de tomber. Il fallut alors se décider à le coucher en travers de la civière. Cela fait , Fontevieux prit la brouette et commença à la pousser dans la direction du bois. Les jambes peu-
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daient d'un côté, la tête de l'autre; le linceul dont Thérèse avait enveloppé le cadavre se déchirait aux ronces du chemin. C'était quelque chose de lugubre et d'effrayant que cette marche silencieuse à travers la nuit. Ils arrivèrent ainsi au bord de la fosse.
Ce respect que l'on doit aux morts, et qui semble supposer qu'ils sentent encore la manière dont on les traite, fait que dans les cérémonies funèbres on descend avec précaution les cercueils dans la tombe à laquelle on les confie. S'il arrive quelquefois qu'une corde s'échappe et que la bière aille se heurter avec un
bruit sourd aux angles de la fosse, ce bruit retentit dans les cœurs et les serre d'un effroi et d'une douleur pénibles.
Quand Fontevieux et Thérèse furent arrivés au bord du trou profond préparé pour la Rouarie, ils s'arrêtèrent et restèrent un moment à se contempler tristement ; en effet, ils ne pouvaient à eux deux descendre le corps dans cette fosse profonde ; il fallait pour ainsi dire l'y jeter. Ils le comprirent tous les deux sans s'être parlé, car Thérèse dit à Georges :
— Non, non, pas ainsi.
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Alors ils couchèrent le corps sur le bord de la fosse, et Fontevieux y descendit. Thérèse poussa doucement le corps du côté de la tête, et Georges le soutint sur ses bças ; puis Thérèse essaya de faire glisser les pieds ; mais à peine eurent-ils perdu le point d'appui qu'ils avaient sur la terre, que le corps roula tout à coup, s'abattit avec un bruit sourd et entraîna Fontevieux, qui tomba à genoux sous ce poids inattendu.
— Georges ! Georges ! s'écria Thérèse d'une voix épouvantée.
Il lui avait semblé que la Rouarie avait