J28 AVENTURES
Tout-à-coup il trébucha et tomba à genoux. A ce moment un sourire convulsif erra sur ses lèvres livides ; il leva au ciel ses yeux, d'où coulèrent quelques larmes de rage , et il s'écria :
— Mon Dieu ! en me tuant , vous désertez votre cause et celle des rois, vos représentants sur la terre.
— Oh !... ne blasphème pas ! lui dit Thérèse.
— Et maintenant , reprit la Rouarie avec un râle affreux... que les bourreaux triomphent! que prêtres et nobles pé-
DE SATtRNIN FlCnET. >l 29
rissent tous ! que la France soit effacée du livre des nations!.... Voilà mon dernier vœu Malédiction sur vous
Seigneur !
— Silence ! s'écria Thérèse en voulant l'arrêter.
Il la repoussa.
— Et vous, lui dit la Rouarie , soyez
# heureuse , vous attendiez cet heureux
événement. Où est donc votre Georges
adoré ?... Ah î le voilà Je te la laisse,
oFontevieux... Tiens !... tiens !... prends-
là!
450 ÀVENTUKES
Tout le monde restait silencieux et désespéré.
— Il est fou, dit la Châtaigneraie.
Ce mot fut comme un coup de foudre dans ce transport frénétique. Le malheureux tressaillit; il porta autour de lui un regard sombre. Il y eut un moment de silence solennel. La Rouarie appela d'un geste Tinteniac près de lui et se releva une fois encore. Il alla droit à la Châtaigneraie, qui resta immobile devant, lui.
— Donnez-moi votre main , la Châtai- ^ gneraie. Oui, je viens d'être fou... mais...
je ne le suis plus Or, venez tous là et
écoutez-moi bien. Ne vous hâtez pas
l'instant favorable viendra. Je vous le dis... attendez-le, mais alors, levezvous tous à la fois... et point de mollesse, point de désaccord. Emparez-vous des principales villes... marchez à la fois sur Rennes , sur Nantes, sur Angers. Mais pour en arriver là, n'oubliez pas que vous n'avez pas affaire à des soldats qui savent que leur devoir est de couvrir leurs officiers... Soyez toujours les premiers à l'attaque...,, marchez au feu en avant de vos braves paysans , mais une fois vainqueurs, laissez-les à leur colère : point de merci, point de pitié pour les
vaincus... frappez ! frappez sans cesse !.. habituez vos hommes des champs à l'ivresse de la poudre et du sang ! faites qu'ils ne puissent jamais compter sur une réconciliation avec nos ennemis, et bientôt la France entière se lèvera à notre exemple... La sainte cause de la royauté triomphera... et... et...
Un suffocation horrible arrêta les paroles de la Rouarie.
— Alors , s'écria-t-il en reprenant soudainement sa rage et son désespoir
alors je serai mort...! Oh! malédiction sur Dieu !
DE SATURNIN FICIICT. -153
Ce fut son dernier mot ; tout aussitôt il tomba dans d'affreuses convulsions , écumant , râlant , poussant d'affreux gémissements.
Thérèse à genoux près de lui tenta de le relever.
um — C'est inutile, dit Taburel, c'est le dernier effort de cette nature de fer.
— Du moins, dit la Châtaigneraie, nos ennemis ne le prendront pas vivant.
— La Châtaigneraie nous rappelle, dit
M. de Paradèze, que ce château peut être envahi à chaque instant
— Tout secours est donc inutile ? fit la Berillais.
— Inutile, repartit Taburel.
— En ce cas, reprit M. de Perbruck, notre présence n'est plus utile ici. A Nantes, Messieurs, dit-il à Paradèze et à la Châtaigneraie.
— Ne voulez-vous pas aller voir au moins le cadavre de celui que vous ap-
DE SATURNIN FICIIET. 455
peliez votre fils? lui dit tout bas Marguerite.
Le marquis détourna la tête et dit à Saturnin :
Suivez-moi, Césaire.
— Jusqu'à ce que le marquis de la Rouarie soit mort, dit Saturnin, c'est mon chef-, j'attendrai qu'il ait rendu le dernier soupir.
La plupart sortirent. M. dePerbruck, qui avait obtenu de Saturnin tout ce qu'il
en voulait, ne le pressa pas davantage. Marguerite s'échappa de son côté.
— Ne venez-vous point, Madame? dit la Châtaigneraie à Thérèse.
— Il mourrait donc là, seul?
— Vous avez raison, reprit la Châtaigneraie, je reste aussi.
TabureL s'était trompé, les convulsions de la Rouarie se calmèrent, il jeta autour de lui un regard désespéré.
— Ah ! dit-il, ils sont partis... toi seule
est restée... Et ceux-là, ajouta-t-il d'une voix éteinte, qui sont-ils ?
— La Châtaigneraie... le comte de Perbruck.
— Oui, oui, deux nobles cœurs ; et Fonte vieux?
— Me voilà, dit le jeune homme en Rapprochant.
La Rouarie prit la main de Thérèse et celle de Georges , et dit à travers les dernières expirations d'un souffle haletant: