‹ Aventures de Saturnin Fichet (volume 3)Chapitre 17 sur 19 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

On se rappelle que Morillon avait promis à Barthe de venir le rejoindre a Rennes dès que (selon ses propres paroles), Annibal se serait délassé dans les délices de Capoue. Mais on se rappelle aussi sans doute à quelle mystification s'étaient réduites les voluptueuses espé-

rances de Morillon, et l'on n'a pas oublié qu'il était resté enfermé, hurlant et jurant dans ce même boudoir qui devait être pour lui le temple de Vénus.

D'après les ordres de R.ose Robertin , on avait respecté le prétendu sommeil du commissaire de la Convention; en conséquence, le reste du jour et toute la nuit s'étaient passés sans qu'on songeât à s'informer ni du nouveau commandant du château, ni de son hôte. Mais le lendemain on commença à s'étonner de ne les voir reparaître ni l'un ni l'autre. Le geôlier, le concierge et le porte clefs s'assemblèrent; il fut constaté que Robertin

et sa fille n'étaient pas rentrés dans le château, et que Morillon n'en était pas sorti. Alors on trembla pour le salut de la patrie ; à cette époque deux polissons qui se battaient dans la rue étaient arrêtés au nom du salut de la patrie ; bientôt on parla de pénétrer dans l'appartement du commandant, mais personne n'osa s'aventurer à ouvrir les portes d'autorité, et il fut décidé qu'on en référerait à la commune.

Il fallut y envoyer un émissaire, il fallut que la commune prît une délibération, il fallut nommer un commissaire chargé de faire briser les portes. Enfin

tout cela prit une partie de la journée du lendemain, et la nuit était presque venue quand on trouva Morillon dans un état de rage inexprimable.

Cependant, s'il fût parti à l'instant même pour Rennes, il y serait arrivé assez tôt pour recevoir l'avis que Guillaume Poiré lui avait envoyé et qui avait été reçu par Barthe. Mais Morillon perdit un long temps à jurer, à accuser le geôlier, la commune, tous ceux qui étaient innocents, enfin, de la faute que lui seul avait commise; il demandait qu'on lui amenât Rose Robertin ; il voulait la faire juger, la faire condamner, la faire exé-

cuter, séance tenante. Il envoya dans toutes les directions pour découvrir sa trace, et il passa presque encore toute cette nuit à donner des ordres inutiles et à épouvanter les plus féroces par la férocité de ses menaces.

La colère fatigue, surtout lorsqu'elle est impuissante. Apres tous ces furieux transports, Morillon se jeta sur un lit, et il s'endormit si bien , que ce fut Barthe qui l'éveilla en lui apportant la nouvelle qui lui avait été transmise par Guillaume Poiré, Morillon bondit de fureur et de désespoir. Mais il ne se tint pas pour battu; des chevaux furent amenés , èl

tous deux, Barthe et son maître, quittèrent Nantes, précisément au moment où la Rouarie expirait. Telle fut cependant la rapidité de leur course, qu'ils arrivaient à Rennes au moment où Thérèse et Fontevieux quittaient la Guyomarais.

Là, et sans se donner le moindre repos, le commissaire de la Convention assemble quelques volontaires républicains, il expédie Barthe à Saint-Malo pour amener tous ceux qui voudraient le suivre , et ignorant encore la mort de la Rouarie, ne sachant s'il le trouverait seul ou entouré d'amis prêts à le défendre, Moril-

DE SATURNIN FICIIET. i G7

Ion part à la tête d'une vingtaine de volontaires et de quelques gendarmes sous les ordres de Delbenne.

Arrivé à la Guyomarais, il y trouve Guillaume Poiré qui lui raconte la scène dont il a été témoin dans la nuit. Aussitôt Morillon se fait conduire à la fosse où reposait la Rouarie. La terre est enlevée ; le cadavre est retiré ; Morillon déchire lui-même le linceul et cherche avec anxiété s'il ne découvrira pas quelques papiers enfouis avec le malheureux Armand. Trompé dans son espérance, Morillon repousse insolemment le cadavre du pied en s'écriant :

— Rien ! rien !

Qu'était-ce, en effet, qu'un cadavre qu'il ne pouvait envoyer au bourreau?

Ce fut alors que Guillaume Poiré s'approcha de lui.

— Citoyen Morillon, fit-il de la voix la plus obséquieuse, j'ai rempli parfaitement la mission que vous m'aviez donnée, j'atiends la récompense que vous m'avez 'promise.

— Une récompense, à toi! répondit brutalement le commissaire de la Convention ; qu'as-tu fait pour l'obtenir ?

DE SATURNIN FICIIET. 1 G'J

— J'ai découvert l'homme que vous m'aviez dit de découvrir, et je vous en ai donné avis assez à temps pour que vous eussiez pu vous en emparer avant sa mort, ainsi que de tous ceux qui raccompagnaient, et qui ont mis en sûr* les papiers que vous cherchez. Si vous vous étiez un peu plus pressé.

Morillon frémissait de rage, dupe d'une petite fille, il voyait le succès qu'il avait poursuivi si longtemps lui échapper, grâce à une ruse à laquelle on n'eût pas pris un enfant.

— Oh ! ces papiers! ces papiers ! s'é-

-i7G AVENTURES

cria-t-il en levant les poings au ciel.

— il ne serait peut-être pas impossible lie se les procurer, reprit Guillaume Poiré, mais pour cela il faudrait beaucoup d'argent.

— Ta sais où ils sont? dit Morillon en regardant fixement Guillaume.

— En donnant d'abord vingt mille livres, repartit celui-ci, on pourrait peutêtre forcer à parler celui qui sait où sont ces papiers.

— Ah ! c'est comme ça, fit Morillon, tu

veux imposer des conditions; oublies-tu

que j'ai eu les moyens de te faire venir

ici, et que ces moyens je puis m'en servir pour te forcer à parler?

— Ne parlez pas si haut vous-même , dit Guillaume Poiré, voyez tous ces paysans qui viennent et qui semblent sortir un à un de derrière les arbres de ce bois, je n'aurais qu'à leur dire qui vous êtes, je n'aurais qu'à leur dire le nom de celui de qui vous venez de déterrer le cadavre, et je crois qu'ils vous feraient taire de façon à ce que vous ne puissiez répéter à personne ce que vous voulez que je vous apprenne.

M2 AVENTUKLS

En effet, Morillon, que Poiré attendait au bord de la route, était arrivé jusqu'à la tombe de la Rouarie avec les hommes qui l'escortaient sans que le jardinier Périn lui-même eût été averti de l'apparition d'un magistrat républicain. Il avait donc pu commencer et. achever l'exhumation sans autres témoins que ceux qu'il avait amenés. Mais Périn les avait aperçus. Épouvanté de voir une troupe d'hommes armés qui venaient fouiller le bois attenant au château, il s'était réfugié chez un voisin. De là, le bruit de cette arrivée s'était répandu de proche en proche, de champ en champ, de cabane en cabane ; bientôt les plus intrépides ,

armés de fléaux, de fourches et de faux, s'étaient glissés dans le. bois pour connaître les intentions de ces nouveauxvenus. En les voyant si peu nombreux, les plus braves s'étaient avancés, les plus timides s'étaient enhardis, et au moment où Guillaume Poiré parlait à Morillon du danger qui le menaçait, plus de cinquante paysans faisaient un cercle curieux et indigné autour du cercle plus resserré que les républicains faisaient eux-mêmes autour de la fosse ouverte.

Parmi ces paysans, il s'en trouvait un qui observait plus attentivement que les autres l'opération à laquelle Morillon ve-

nait de procéder. C'était Jacques Pèlerin ou plutôt Marguerite.

Après être venue apprendre à M. de Perbruck la mort de son fils, et avertir la Piouarie de l'espionnage dont sa retraite était l'objet, elle était retournée à la cabane où elle avait laissé le corps du malheureux Césaire. Elle aussi avait voulu accompagner son amant jusqu'à sa dernière demeure, mais d'autres mains que les siennes avaient pris le terrible soin de creuser sa tombe. C'était pendant qu'elle priait avec ceux qui l'avaient suivie dans cette cérémonie funèbre, que la nouvelle s'était répandue de l'arrivée d'un corps

Di: SAttJRHIN FICHET. 475

de républicains. Tous les paysans avaient quitté le cimetière, et Marguerite à qui aucune espérance pour elle-même ne.

restait en ce monde, les avait suivis pour s'assurer si une fois encore elle ne pourrait pas se dévouer au salut de quelqu'un. Elle était parmi les assistants, qui se demandaient avec terreur et avec colère quels étaient ces hommes qui venaient arracher les morts à la terre ; mais Marguerite seule le savait , car elle avait à la fois reconnu Guillaume et Morillon. Elle avait compris aussi que c'était la Rouarie qui devait être sous ce linceul boueux e( déchiré. Alors elle dit tout bas aux hommes qui l'entouraient, que c'étaient là les

Page 1