‹ Aventures de Saturnin Fichet (volume 3)Chapitre 18 sur 19 · G AVENTURES · texte numérisé non relu

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agents de la république, que ces violateurs des tombeaux étaient des hommes qui avaient juré d'anéantir toute la noblesse de la Bretagne et ceux qui lui étaient restés fidèles.

Ces révélations circulèrent rapidement, et les murmures commencèrent à se faire entendre.

— Écoutez, dit Guillaume Poiré à Morillon , voilà les gars qui commencent à se fâcher ; n'oubliez pas que je suis des leurs, et que je sais le langage qu'il faut leur parler, et à votre tour, comprenez que si vous avez eu les movens de m'a-

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mener ici, j'en ai, moi, de vous empêcher d'en sortir.

Morillon resta calme , et après avoir examiné l'attitude menaçante des paysans, il s'écarta de quelques pas de Guillaume Poiré, et lui dit d'une voix assez Jiaute pour que tout le monde l'entendît, quoiqu'il ne parût s'adresser qu'à lui s ul:

— Crois-moi, mon gars, les quinze cents hommes que j'ai laissés à un quart de lieue d'ici auront bientôt mis à sac toutes les fermes des environs, si je leur en donne l'ordre.

Il prit un pistolet à sa ceinture et l'arma.

— Et je n'ai qu'à tirer un coup en l'air, ajouta-t-il enlevant l'arme à la hauteur de Guillaume Poiré, pour que cinq cents d'entre eux cernent ce bois et fassent main-basse sur tout ce qui s'y trouve.

Il n'en fallut pas davantage. A l'instant même, de gauche, de droite, quelques hommes se détachèrent de ce groupe menaçant, chacun gagnant peu à peu les arbres plus lointains, si bien qu'au bout ' de quelques minutes tous les paysans avaient disparu dans diverses directions.

— Eh bien ! dit Morillon à Guillaume Poiré, ne penses-tu pas que je ferais bien maintenant de Rattacher à la queue de mon chevahet de te traîner à ma suite comme un voleur de grand chemin?

— La place serait mal choisie pour que je puisse vous montrer votre route, reprit Guillaume Poiré résolument, et sans avertir Morillon qu'un paysan était resté caché derrière le feuillage d'un hèux.

— Tu sais donc la route qu'il faut prendre? dit Morillon.

— Je sais cela, et je sais autre chose encore.

— Eh bien ! reprit le commissaire de la Convention, tu le diras ou, par tous les diables ! je te fais sauter le crâne !

— Ce ne sera pas le moyen de me faire parler, reprit Guillaume.

Morillon n'eût pas hésité à payer les renseignements qu'il voulait obtenir de Guillaume Poiré , mais sa vanité se refusait à se laisser imposer un marché, doni il voulait dicter lui-même les conditions.

Cependant il jugea prudent de céder, et il dit à Poiré :

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— Mais je ne puis pas te compter ici les dix mille francs que je t'ai promis, ni les dix mille francs qui te reviendront quand j'aurai découvert les papiers que je cherche.

— Où faut-il que nous allions pour cela'/ repartit Guillaume Poiré. ;

— 11 nous faudrait retourner à Rennes, dit Morillon.

— 11 n'y a pas si loin d'ici à la Fosse- Ingant, reprit Poiré, et je suis sûr que là nous trouverons de l'argent.

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— À la Fosse-Ingant? répéta celui-ci, mais il n'y a pas de payeur public.

— N'importe, dit tout bas Poiré, promettez une gratification de vingt mille livres devant tous les témoins ici présents, et je vous promets de vous mettre à même de me les payer aujourd'hui à la Fosse-Ingant.

Guillaume n'avait pas achevé cette phrase que déjà Marguerite s'était glissée hors de sa cachette ; elle était déjà loin de toute atteinte lorsque Morillon finissait de signer un des bons en blanc que

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le comité de sûreté générale lui avait confiés.

A peine Poiré eut-il ce bon entre les mains qu'il s'écria, en se tournant du côté de l'arbre où il avait vu Marguerite :

— Et d'abord arrêtez ce...

Mais il se tut soudainement en reconnaissant qu'elle n'y était déjà plus, et dit à Morillon :

— Les papiers de la R.ouarie sont à la Fosse-Ingant; ils ont été remis au nom-

me Desilles par ordre de ceux qui ont attiré ici le marquis de la Rouarie.

— Â la Fosse-Ingant ! s'écria Morillon avec éclat.

— Prenez garde, dit Poiré; vous trouverez là une population plus nombreuse que celle qui entoure le château.

— Est-ce que je n'ai pas avec moi, dit Morillon d'un ton de fanfaronnade superbe, les quinze cents hommes qui devaient saccager cette campagne, et les cinq cents qui devaient entourer le bois : cela fait deux mille hommes; j'ai encore

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le courage et le sang-froid, j'ai l'audace et la rapidité, cela peut compter encore pour deux mille; donc, à mon compte, cela vaut quatre mille hommes, et c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour réduire la nombreuse population dont tu me parles. En route! en route î reprit-il vivement ; et quant à toi, dit-il en s'adressant à Guillaume Poiré, souviens-toi que si je ne trouve pas les papiers où tu me dis qu'ils sont; tu pourras allumer ta pipe avec le bon de vingt mille livres que je viens de te donner. Il est au porteur, mais il n'est payable que sur une lettre d'avis que je pourrais oublier décrire

si par hasard je ne trouvais pas à la Fosse-Ingant ce que je vais y chercher.

Guillaume, inquiet de ce qu'allait devenir sa fortune, suivit Morillon qui se dirigea en toute hâte vers la Fosse-Ingant.

Pendant que cela se passait à la Guyomarais , des scènes non moins agitées se succédaient à la Fosse-Ingant. C'était là qu'était, à vrai dire, le quartier général de la conspiration ; c'était là qu'aboutissait la correspondance des principaux chefs lorsqu'ils voulaient faire parvenir

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des renseignements à la Rouarie, et qu'ils ignoraient où il pouvait se trouver C'était de là que lui-même leur expédiait ses ordres. En effet , aucun d'eux ne changeait de résidence sans envoyer à Desilles l'itinéraire du voyage qu'il allait faire et l'indication des lieux où on pourrait le retrouver. C'était là aussi que Calonne expédiait d'Angleterre des instructions secrètes. C'était encore entre les mains de Desilles qu'étaient versées les cotisations de tous les associés, et les millions de faux assignats que l'exministre de Louis XVI faisait fabriquer à Londres. Ce fut là aussi que se rendirent les quelques gentilshommes qui

avaient assisté à la mort de la Rouarie, et d'autres qui, avertis de la maladie de leur chef, y venaient chaque jour savoir de ses nouvelles.

Quand la Châtaigneraie et Saturnin arrivèrent, rapportant les papiers de la Rouarie et les vingt mille francs que Thérèse Moëllien leur avait remis, une tumultueuse assemblée avait lieu chez Désilles. La Rouarie était mort, on avait fait choix d'un nouveau chef, et ceux qui avaient pris cette initiative, et par-dessus tous celui qui en profitait avaient hâte de proclamer cette grande mesure.

Mais ceux qui n'étaient point présents à la délibération ne ratifiaient point ce choix et n'entendaient pas qu'on imposât aussi légèrement un chef quel qu'il fût, à une association de gentilshommes dont cinquante étaient plus renommés, plus riches et plus puissants que M. de Perbruck. La mort de la Rouarie portait ses fruits ; déjà la division se glissait entre tous ces hommes qu'il avait réunis par sa puissante volonté. D'un autre côté, une grande nouvelle donnait une importance et une agitation extrêmes aux délibérations de cette assemblée. Le matin même, le Moniteur avait apporté le décret de la levée de trois cent mille

hommes prédit par la Rouarie. Le 10 mars avait été fixé pour le tirage des soldats que devait atteindre cette mesure extraordinaire. Le 40 mars était donc le terme où devait éclater l'insurrection.

« Le jour est prochain, disaient les uns ; ne se peut-il pas qu'il faille cacher jusque-là la mort de la Rouarie, et ne se peut-il pas qu'on oblige ainsi les tièdes à tenir un serment dont ils pourraient se croire dégagés parce qu'ils supposeraient que la preuve de leur serment a disparu avec le chef à qui ils l'ont confié. >

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Ce fut sur ces entrefaites qu'arrivèrent la Châtaigneraie et Saturnin apportant ces papiers que leur avait confiés Thérèse.

Ils les remirent à Desilles, qui, sommé de ies montrer, ouvrit la valise et en fit un inventaire exact. Comme nous l'a-»

vons dit, on y trouva les pouvoirs donnés à la Rouarie, sa correspondance avec Calonne et les princes exiles, de nombreux brevets en blanc signés par eux et par lui; mais la pièce importante, celle qui faisait pour ainsi dire toute la force de l'association, la liste autographe des

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conjurés, liste signée par chacun d'eux, cette liste ne se trouva point.

Ce fut un grand effroi parmi tous ceux qui étaient présents; et quelques-uns se demandèrent déjà si cette liste n'avait pas été perdue, si peut-être elle n'avait pas été soustraite, si même elle n'était pas tombée entre les mains des agents de ia république.

C'eût été là un effrovable malheur, et les alarmes les plus sérieuses tenaient l'assemblée dans une horrible incertitude, lorsque Fontevieux et Thérèse Moëllien arrivèrent à leur tour.

Mille questions leur furent adressées au sujet de cette pièce importante., et Thérèse put reconnaître à la terreur qui perçait dans ces questions que peut-être les conjurés eussent anéanti cette liste si elle avait été en leur possession. Elle les laissa donc parler, et lorsqu'ils eurent épuisé toutes les suppositions, elle leur répondit enfin :

— L'acte de votre association, messieurs, est entre des mains trop prudentes et trop dévouées pour que jamais vos ennemis puissent s'en emparer. Tant que le secret devra être gardé, il le sera fidèlement et sûrement, mais je vous en

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préviens, messieurs, ajouta-t-elle d'une voix haute et ferme, quand le jour sera venu où chacun de nous sera appelé à tenir le serment qu'il a signé de son nom, cette liste sera affichée aux carrefours de tous les villages, aux arbres de tous les chemins ; chacun saura alors quels sont les hommes qui se sont engagés à sauver la France. Ne vous inquiétez donc pas de ce qu'est devenue cette liste, inquiétez-vous de ce que vous avez promis. Si vous avez besoin d'un chef pour guider vos opérations militaires, choisissez-le, mais celui qui vous appellera au combat et qui vous forcera à y marcher, ce sera laRouarie. Du fond de sa

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tombe il criera l'un après l'autre les noms de ceux qui ont juré de combattre pour Dieu et le roi, et la France pourra compter les braves qui répondront à l'appel et les lâches qui y manqueront.

La Châtaigneraie et Fontevieux applaudirent, mais ils furent à peu près les seuls. Le marquis de Perbruck se fit l'organe du mécontentement général en pre nant la parole :

— C'est nous dire, madame, reprit-^ avec un respect glacé, que vous possédez cette liste, c'est nous autoriser $ vous la demander personnellement, car malgré

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les services que vous avez rendus à notre cause, services que nous nous plaisons tous à reconnaître, c'est par d'autres conseils que ceux que vous pouviez donner au vaillant marquis de la Rouarie que nous devons nous diriger maintenant.

— Quoi! déjà! dit Thérèse Moëllien avec un suprême dédain. Ainsi, le malheureux la Rouarie n'avait pas rendu le dernier soupir, que vous l'abandonniez sur le pavé où se débattait son agonie, et son corps est encore chaud dans la tombe, où il a fallu qu'une pauvre femme et un ami fidèle le conduisissent seuls,

que déjà on me parle comme à une étrangère.

— Vous vous trompez, madame, reprit plus gracieusement M. de Paradèze, vous vous trompez sur les sentiments que vous nous supposez. Mais chacun de nous, en engageant sa fortune et sa vie dans l'entreprise dont M. de la Rouarie fut le chef, chacun de nous, madame, se confiait à un homme dont il connaissait la prudence, le courage, le génie. Cet homme n'est plus. Avec lui sont tombées toutes les garanties que nous donnait sa vie. Ces garanties, nous les trouvons dans un autre, et c'est à lui que doit

être remis l'acte de notre association.

— Cet acte, dit Thérèse d'une voix brève et impérieuse, vous ne l'aurez pas.

— Nous l'aurons ! reprit Perbruck avec violence.

— Vous ne l'aurez pas! dit Thérèse d'une voix encore plus résolue.

— Prenez garde , madame ! reprit M. de Paradèze, vous seule avez assiste le marquis dans sa cruelle maladie, c'< vous qui avez donné à M. de la Châtaigneraie et à M. le comte de Perbruck les

papiers qu'ils viennent de nous remettre : l'acte d'association faisait partie de ces papiers, c'est donc vous qui vous en êtes emparée , c'est donc vous qui les possédez encore. Vous ne voudrez pas

sans doute nous forcer à nous en assurer.

A cette menace, Fonte vieux, la Châtaigneraie et Saturnin s'avancèrent vivement vers MM. de Paradèze, Perbruck et quelques autres qui avaient approuvé ces paroles. Mais avant qu'ils eussent exprimé leur indignation, Thérèse les contint d'un geste et reprit la parole avec

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'une hauteur qui étonna les plus insolents.

— Messieurs, dit-elle , l'entreprise à laquelle le noble marquis de la Rouarie s'était voué n'était pas une entreprise sans danger. Un soir que nous parcourions les landes de la Bretagne, lui déguisé en colporteur, moi habillée comme une femme du peuple, nous fûmes arrètés par une brigade de gendarmerie, " qui voulut savoir qui nous étions. Cette brigade était commandée par un homme qui a acquis parmi vous la réputation d'être impitoyable, c'était ce Delbenne dont le nom vous a fait souvent trembler

au fond de vos châteaux. Il se montra digne de la réputation qu'il avait déjà. La Rouarie fut fouillé, dépouillé. La valise qu'il portait fut déchirée en lambeaux pour s'assurer qu'elle n'enfermait aucun secret. Le panier où je portais le pain que nous mangions durant ces pénibles marches me fut enlevé et fut brisé comme la valise de la Rouarie. On ne trouva rien. Alors un des soldats de ce Delbenne s'écria en s'approchant de moi : « Nous n'avons pas encore visité les habits de cette femme », et il allait porter la main sur moi , lorsque ce farouche républicain, ce féroce Delbenne le repoussa rudement et retendit à ses

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pieds en s'écriant : « Quel est le lâche qui ose toucher à une femme ? 1

M. de Perbruck pâlit, M. de Paradèze

se mordit les lèvres.

— Eh bien ! messieurs, continua Thérèse, ce que n'ont pas fait ces brigands dont vous parlez avec tant de mépris, plus encore pour leur brutalité que pour leur férocité, ce que n'ont pas fait ces buveurs de sang sortis de la boue du peuple, voulez-vous le faire, messieurs les gentilshommes de la Bretagne? Me voilà, je suis prête, je ne me défendrai pas et personne ne me défendra, car je

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ne permets à personne de me défendre.

En disant ces paroles , elle se posa fièrement en face de M. de Paradèze et de ses amis; mais personne ne bougea, pas un n'osa répondre à ce hautain défi.

A ce moment la Châtaigneraie s'avança.

— Messieurs, dit-il dédaigneusement, ce qui se passe ici entre les chefs les plus dévoués de l'association, doit nous apprendre ce qui se passerait bientôt parmi ceux qui y occupent une place moins élevée, s'ils apprenaient la mort du mar-

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quis de la Piouarie. Le marquis de la liouarie n'est point mort, ajouta-t-ilavec éclat, il vit encore pour nous commander à tous, pour nous imposer à tous sa volonté et nos serments. Le jour ou chacun de nous aura accompli rengagement sacré qu'il a pris, le jour où nous serons tous debout les armes à la main, le jour où nous aurons pu compter les fidèles et les traîtres , les braves et les lâches, le jour où nous serons forts enfin, nous pourrons dire à la France que la liouarie est mort. Alors ce sera un homme, un grand homme de moins dans notre entreprise ; mais elle sera debout, elle vivra.

Les conjurés se regardèrent entre eux; la Châtaigneraie reprit avec plus de vivacité :

— Croyez - moi , messieurs, si nous avouons que la Rouarie est mort, toutes nos espérances descendront dans la tombe où il est enfermé. Imitons tous les nobles espagnols, messieurs, qui, au moment de se disputer le commandement des armées castillanes, tirèrent le cadavre du Cid de son cercueil, le revêtirent de ses armes, l'attachèrent sur son cheval de bataille et le firent marcher devant eux au combat. Les soldats, qui hésitaient à suivre de nouveaux chefs, se

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précipitèrent à la suite d'une ombre, et l'Espagne dut à cette noble ruse la plus belle des victoires qui servirent à la délivrer de ses tyrans. La Rouarie n'est pas mort, messieurs, nous devons à son ombre l'honneur de nous conduire k notre premier combat.

Cette vive allocution du jeune et brave gentilhomme électrisa les âmes ardentes et généreuses qui se trouvaient dans l'assemblée; elle dispensâtes ambitieux . s

de reconnaître l'élection du comte de Perbruck et sauva à celui-ci et à ses amis l'humiliation d'avoir à rétracter les menaces qu'ils avaient faites à Thérèse, et

l'humiliation bien plus grande encore

d'avoir à les exécuter.

Ce fut alors que fut prise la résolution de cacher la mort de la Rouarie. Tout devait rester dans le même état ; chacun s'engagea à retourner dans son canton pour y préparer les esprits au grand mouvement insurrectionnel, dont le jour était maintenant fixé au 10 mars par le décret de la Convention.

Des brevets en blanc et signés la Rouarie furent remis aux gentilshommes présents; ils ^devaient être distribués de semaine en semaine et avec toutes les

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lenteurs qui pouvaient faire croire à l'existence du marquis. Ainsi, on devait compter tant de jours pour envoyer la demande d'un brevet à la ilouarie, tant de jours pour avoir sa réponse, de façon que celui qui recevait le brevet pût croire qu'il avait été signé sur sa demande seulement. Cette manœuvre, habilement distancée et habilement répétée, devait faire croire à l'existence du marquis , dont personne ne savait jamais la résidence. Il fut également décidé que les papiers remis k Desilles seraient enfermés dans un bocal de verre et enterrés dans le jardin de la maison.

Au pied d'un saule situé à l'angle d'un carré, un trou perpendiculaire de plus de six pieds de profondeur avait été creusé depuis longtemps. A deux pieds du sol une pierre fermait ce trou; une énorme masse de gazon recouvrait la pierre. Les longs filaments d'un lierre couché avec précaution étaient ramenés sur le gazon, des feuilles sèches y étaient répandues. C'était là que Desilles cachait l'argent des conjurés, c'est là qu'on cacha les papiers.

Après quelques autres mesures, l'assemblée se sépara, et Thérèse resta seule avec Fontevieux dans la maison de

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Desilles. Quant à la Châtaigneraie et à Saturnin, ils se réunirent à M. de Perbruck et à M. de Paradèze et se dirigerent du côté de Nantes. Ils avaient choisi pour y passer la nuit la maison de l'un des fermiers de M. de Perhruck, c'était celle du troisième de ces Robertin dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelait le Robertin aux six gars ou le Robertin de Rlain.

Arrivé à ce point de notre récit, nous abandonnerons pendant quelque temps Saturnin, devenu pour tous le comté de Perbruck , et nous raconterons ce qui arriva de ceux qui s'étaient plus intime-

ment attachés à la fortune de la Remarie.

Maintenant, et pour quelques instants seulement, nous sommes obligés de faire

apparaître un nouveau personnage. Pareil à ces météores lumineux qui traversent l'espace en quelques secondes, et qui l'illuminent d'un éclat qui s'éteint presque aussitôt, ce personnage n'occupera que quelques lignes de cette longue histoire, mais nous voudrions que ces lignes pussent faire briller de tout leur éclat le calme courage, le saint dévoûment, Y héroïque sacrifice d'une chaste enfant de seize ans.

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Elle s'appelait Angélique Desilles , et malgré son âge elle était si faible, si frêle, si chétive, que c'est à peine si on lui eût donné douze ans, et cependant jamais âme plus résolue, esprit plus présent n'anima aucune des héroïnes de cette époque , qui en enfanta presque autant que de bourreaux.

Cependant, tous les gentilshommes qui avaient assisté à l'assemblée dont nous venons de parler étaient partis, la • m'

famille Desilles avait offert alors à Thérèse ces soins que réclame -ans cesse la 1 •

faiblesse d'une femme, et dont la noble fille était privée depuis si longtemps. Un

bain lui avait été préparé , elle avait pu y reposer ses membres endoloris par l'insomnie et la fatigue. Louise Desilles, la fille aînée de la maison, avait apporté à Thérèse sa plus belle robe ; mais ce fut en vain qu'elle s'étonna de la voir préférer l'amazone de drap qu'elle avait quittée et qui était tout humide encore de la pluie glacée qu'elle avait soufferte. Thérèse refusa obstinément. Celte amazone ne portait-elle pas son trésor !

De son côfé , Fontevieux avait réparé le désordre de sa toilette. Toute la famille était réunie.

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Il y avait une grande douleur au milieu de ces honnêtes gens; mais telle avait été la misère de Thérèse et de Fontevieux , que tous deux éprouvaient une sorte de bien-être indicible à se trouver assis dans une chambre close , autour d'une table servie, vêtus de linge blanc, avec une heure de calme et de sécurité devant eux. Ils avaient passé tant de nuits et tant de jours dans la marche, dans l'insomnie, sous la pluie, sous le froid, avec la soif et la terreur pour compagnes, qu'ils semblaient s'oublier dans le bonheur de se sentir vivre comme ils avaient vécu autrefois. Mais c'était trop pour ces victimes consacrées

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à toutes les souffrances. Tout à-coup on frappe rapidement à la porte de la maison, et déjà la terreur recommence. On ouvre avec précaution, un jeune paysan se précipite tout haletant au milieu du salon et s'écrie aussitôt :

— Fuyez ! fuyez ! les républicains sont v sur vos pas , Morillon les commande , Morillon sait que les papiers de la • Rouarie ont été transportés à la Fosse- Ingant.

Cependant Thérèse et Fontevieux avaient reconnu Marguerite ; on l'interroge, et alors elle apprend à la famille Oesilles l'arrivé de Morillon à la Guyoinarais, l'exhumation de la Rouarie et l'avis important donné par Guillaume Poiré.

Le danger était imminent, il fallait fuir. Fontevieux et Thérèse, comme les plus compromis, prennent d'abord les chevaux les plus vigoureux et s'éloignent à toute bride, dans la direction de Saint- Malo. Desilles le père les suit, son fils va se cacher dans un bois voisin, et les demoiselles Desilles, Louise, âgée de vingt ans, et Angélique, sa sœur, restent seules dans la maison avec l'infortunée Marguerite, dont la force se refuse à faire un pas de plus. On lui donne des habits de femme, elle va se coucher dans une étable ; si elle est découverte, elle passera pour une fille de basse-cour attachée depuis longtemps à la maison.

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A peine étaient-ils partis, que Picot Limoëlan, le beau-frère de M. Desilles, arrive auprès de ses nièces ; il avait appris de quelques paysans l'expédition qui avait eu lieu à la Guyomarais, et il venait en prévenir la famille Desilles qu'il ne savait pas avertie. A peine Louise l'a-t-elle aperçu, qu'elle se précipite vers lui en lui disant de fuir. Elle lui apprend que Morillon et les républicains vont arriver, mais Picot Limoëlan pense qu'il ne doit rien avoir à craindre, et s'obstine à demeurer pour être témoin de ce qui va se passer. Il ordonne a ses nièces d'affecter le plus grand calme, s'asseoit à la table qu'on vient de quitter avec tant

d'empressement, se fait servir, et force les deux jeunes filles à se placer à ses côtés et à continuer le repas interrompu. Vingt minutes n'étaient pas passées, que Morillon, à la tête seulement de douze gendarmes commandés par Delbenne, arrive à la Fosse-Ingant, toujours accompagne de Guillaume Poiré. A ce moment, il eût suffi d'un signe a Picot Limoëlan pour assembler en une demiheure plus de deux cents paysans armés, et pour exterminer Morillon et ceux qui l'avaient accompagné. Mais celui-ci, avec l'audace qui en faisait un homme si redoutable, commence par descendre à une auberge du village. Cinq minutes

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après, il avait fait appeler près de lui le maire de la Fosse-Ingant ; c'était un de ces magistrats enfantés parla république, un ancien maître d'école nommé Denis, qui avait trouvé moyen d'établir autour de lui la terreur de son petit pouvoir.

— Citoyen, lui dit Morillon dès qu'il fut entré, vous allez prendre immédiatement les mesures nécessaires pour le logement de deux mille hommes qui vont arriver d'un moment à l'autre. Faites ••/

avertir les habitants du pays à son de tambour qu'ils aient à se tenir prêts à loger et à héberger les soldats de la république. Il nous faut aussi des écuries

pour cent chevaux. Les deux pièces de canon qui me suivent, ajouta-t-il en s'adressant à Delbenne, resteront dans la cour de cette auberge, et les artilleurs qui les servent demeureront avec moi.

Quelques minutes après, tous les habitants de la Fosse-Ingant, assemblés autour du tambour communal, appreliaient que leur village allait être envahi par deux mille fantassins, cent hommes de cavalerie et deux pièces de canon.

A quoi pouvait tendre un pareil développement de forces dans un pays demeuré jusque là fort tranquille ? Tout le

monde l'ignorait, mais tout le monde fut frappé de stupeur. Chacun rentra chez soi et ferma soigneusement portes et fenêtres. Ceux qui n'habitaient pas le village, se retirèrent en toute hâte et portèrent aux environs la nouvelle de ce grand événement. Ce fut ainsi que se répandit à plus dune lieue à la ronde la terreur qui protégea Morillon dans l'expédition qu'il osait tenter presque seul au milieu d'un pays ennemi, et qui appartenait tout entier à l'association qu'il ve-

nait y frapper au cœur.

Lorsque le commissaire de la Convention eut jugé que l'effroi qu'il voulait in-

spirer avait suffisament agi, il sortit, accompagné de ses douze gendarmes, du maire Perrin, de Delbenne qui ne l'avait point quitté, et il se rendit directement à la maison Desilles.

Picot Limoëlan, qui savait tout ce qui s'était passé dans le village, l'attendait à table, entre ses deux nièces. Morillon frappa :

— Qui est là? avait dit Picot sans se déranger et en entendant parler à lai porte de la rue*

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— Ouvrez, au nom de la loi, répondit Morillon.

— Ouvrez, cria Limoëlan à un domcstique.

Morillon entra, ceint d'une écharpe tricolore et portant à son chapeau les plumes aux trois couleurs qui n'appartenaient qu'aux membres de la Convention nationale.

— Qui êtes-vous? Monsieur, dit Limoëlan sans se déranger plus qu'il n'avait fait.

— Je suis un magistrat de la république, repartit brusquement Morillon, et je viens pour découvrir et arrêter les traîtres qui habitent cette maison.

— - De qui voulez-vous parler, Monsieur? dit froidement Limoëlan.

— N'es-tu pas le citoyen Desilles, reprit Morillon, affectant de tutoyer celui qu'il prenait pour le maître de la maison.

— Non, Monsieur, répondit Limoëlan du même ton calme, je ne suis pas monsieur Desilles ; mon beau-frère est parti

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pour la chasse ce matin, de très bonne heure, et comme il est fort amoureux de ce plaisir, il est possible qu'il reste avec ses amis et qu'il ne revienne pas d'ici quelques jours.

— Est-ce là véritablement le beaufrère de M. Desilles? dit Morillon au maire qui l'avait suivi.

— Oui, c'est bien M. Picot Limoëlan, répondit Denis.

— Je venais de vous le dire, Monsieur, reprit Picot. Vous pensez donc, ajouta-

t-il d'un air tout étonné, que je voulais vous tromper?

Morillon examinait avec soin Fonde et les nièces; l'aisance des réponses de M. Limoëlàn, le calme des jeunes filles commençaient à lui faire penser que Poiré avait peut-être voulu le tromper.

11 lui lança un regard terrible. Poiré sourit d'un air narquois.

Mais Morillon était de ces hommes auxquels il ne faut qu'un soupçon pour accuser, et qui ont besoin d'avoir vingt fois la certitude de l'innocence d'un

homme avant de le laisser aller en liberté.

— Ainsi, reprit-il, M. Desilles est à la chasse? Son fils l'y a suivi, sans doute?

— Oui, monsieur.

— Je suis heureux que vous ne les ayez pas accompagnés, et que je trouve ici quelqu'un avec qui je puisse m'expliquer.

— Ma foi, dit Limoëlan d'un ton fort dégagé, il fait froid, j'ai paressé ce matin, et j'ai préféré le coin du feu.

Ce mot, ce seul mot suffit à perdre bien des victimes, car ce fut ce mot qui apprit à Morillon qu'on lui mentait.

— Ah ! vous êtes bien heureux, dit Morillon d'un ton indifférent, d'avoir pu paresser toute la matinée au coin du feu.

— C'est vrai, dit Limoëlan; les chemins doivent être" exécrables.

— Vous avez raison, dit Morillon, et il y parait à vos bottes, qui sont encore couvertes de boue toute fraîche.

Puis il s'écria aussitôt avec éclat, pendant que Limoëlan se troublait :

— Vous n'étiez pas ici ce matin ; vous n'êtes point resté ici pour y paresser au coin du feu ; vous venez d'arriver dans cette maison, car vos bottes fument encore de la boue des chemins. Vous avez menti: Desilles n'est pas à la chasse; il est caché ou en fuite. Vous saviez mon arrivée, et vous l'en avez averti. Delbenne, ajouta-t-il avec colère, qu'on s'assure de cet homme et de ces deux filles. Nous allons procéder à une perquisition.

A cet ordre, les gendarmes s'emparèrent de Picot Limoëlan, de Louise et d'Angélique.

— Citoyen maire, reprit Morillon, asiu amené les hommes que je t'ai demandés?

— Ils attendent tes ordres, répondit Denis, qui se mit à tutoyer Morillon pour se conformer à la mode républicaine.

— Eh bien î qu'ils me suivent, répliqua celui-ci.

— Pardon, monsieur, dit Limoëlan,

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mais la loi ne vous autorise à faire aucune perquisition dans le domicile d'un homme absent qu'autant que vous seriez assisté de témoins qui puissent attester de quelle manière ces perquisitions sont faites.

— Eh bien! lui dit Morillon d'un ton moqueur, vous serez l'un de ces témoins, mesdemoiselles Desilles seront les autres; et puisque vous invoquez la loi, je suppose que vous devez être satisfait de la façon dont je l'applique. Il me semble que M. Desilles n'eût pas choisi de meilleurs représentants que ceux que je lui donne.

— Des prisonniers ne peuvent pas être témoins, ditLimoëlan.

— Relâchez ce monsieur et ces demoiselles, dit Morillon aux gendarmes, Et maintenant, parlez, monsieur, ajouta-t-iî en s'adressant à Picot, faites les réserves que vous croirez convenables, elles seront consignées au procès-verbal que va rédiger M. le Maire. Parlez aussi, mesdemoiselles, faites vos plaintes, dites vos protestations, je veux que tout se passe légalement, et que si j'ai outrepassé mes pouvoirs, ce procès-verbal puisse vous servir à me faire condamner.

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— Picot Limoëian se tut et ses nièces firent comme lui.

A ce moment, le maire rentra avec sept ou huit hommes armés de pioches et de pelles, Morillon les conduisit au jardin, où tout le monde le suivit.

— Allons, mes gars, dit-il, retournezmoi cette terre-là, et à la première résistance que vous trouverez, que ce soit une pierre ou quelque chose qui ressemble à du bois, à du plâtre ou à du verre, je vous promets un bon pour-boire.

A cet ordre, Angélique Desilles et Li-

moëlan restèrent impassibles, mais Louise ne put avoir sur elle-même un empire assez grand pour cacher son émotion ; une pâleur glacée se répandit sur son visage.

— Prends garde ! prends garde ! lui dit tout bas Angélique.

— Laissez, laissez, ma belle enfant, dit Morillon en ricanant, la pâleur de mademoiselle votre sœur ne m'apprend rien ; je sais que les papiers du marquis de la Rouarie sont enfouis dans ce jardin.

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— Cherchez, lui dit Angélique, froidement.

— Tenez, vous feriez bien mieux, fit -Morillon d'un ton patelin, de me dire tout de suite où ils sont que de me forcer à gâter vos jolis arbustes, vos belles bordures de buis, et vos allées si soigneusement ratissées.

— Ah bien ! si c'est comme ça, dit Angélique en affectant un air ingénu, vous n'avez pas besoin de chercher, papa les a emportés.

Morillon ne doutait pas que Desilles

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