Ô8 AVENTURES
n'eut été averti de sa venue, il lui était donc facile de croire que sa fille disait vrai, et que Desilles avait emporté avec lui des papiers d'une telle importance.
Mais la soudaine pâleur de Louise lui laissa croire que le jardin renfermait quelque chose.
Le travail des terrassiers commença.
Pourtant, et quoique le jardin ne fut pas d'une grande étendue, c'était une rude et longue besogne que de fouiller partout.
Morillon ne voulut pas seulement employer son temps à examiner les ouvriers.
Il ordonna à Picot LimoëJan d'appeler et de faire comparaître tous les domestitiques de la maison. Limoëlan, qui les connaissait tous, les appela par leur nom. Malheureusement, dans le désordre de cette journée, on avait oublié de le prévenir de l'arrivée de Marguerite, et de sa présence dans retable.
Lorsque tous ceux que Limoëlan avait mandés furent dans le jardin, Morillon les examina attentivement, leur adressa quelques questions, et s'assura rapidement qu'il ne pouvait rien apprendre d'eux et qu'ils n'étaient pour rien dans le secret de leur maître. 11 allait leur or-
donner de se retirer, lorsqu'il dit à deux de ses gendarmes :
— Avant cela, parcourez un peu la maison, les granges, les écuries, et voyez s'il n'y reste pas encore quelqu'un.
Angélique Desilles pensa alors à Marguerite et dit :
— Il y a encore dans l'étable à vaches une pauvre fille de basse-cour ; elle est malade et couchée, et vous seriez bien bon d'aller jusqu'auprès d'elle pour l'interroger, au lieu de la faire venir ici.
— J'en suis désolé, ma belle enfant, dit Morillon ; mais je tiens à examiner les progrès de mes ouvriers. Delbenne ajouta-t-il, allez me chercher cette servante; je reste avec ces gaillards-là.
Les terrassiers avaient déjà retourné un carré du jardin, mais inutilement.
Poiré, qui les suivait de l'œil, haussait les épaules à tout moment.
— Qu'y a-t-il donc, citoyen Poiré? dit Morillon, et que désapprouvez-vous dans notre manière de procéder?
— Rien, absolument rien, dit Poiré, si
ce n'est que je vous défie de trouver dans ce jardin rien de ce qui peut y être
enterré.
— Je vous remercie de vos leçons , maître Poiré ; mais je veux que le diable m'emporte si je ne finis par découvrir ce qu'il y a, dussé-je retourner la terre jusqu'à vingt pieds de profondeur.
— Allez donc! dit Poiré en ricanant.
Delbenne revint; il était seul.
— Ah! ah! dit Morillon, est-ce que notre pauvre malade se serait enfuie ?
DE SATURNIN FICIIET. 2^3
— Non, répliqua le lieutenant de gendarmerie, mais elle dort, et elle est si pâle, elle a l'air d'être si faible, qu'en vérité c'est pitié d'éveiller cette pauvre jeune fille. On ne dort pas si bien quand on est coupable.
— Je ne crois pas au sommeil du juste, dit brutalement Morillon. Amenez-la moi.
A ce moment les terrassiers attaqué- » rent le carré où se trouvait le vieux saule au pied duquel on avait enterré le bocal renfermant les papiers de la Rouarie.
Guillaume se promenait dans les petits
244 AYENTUIŒS
sentiers ménagés à travers les platesbandes. Louise Desilles le suivait d'un regard plein d'anxiété, Guillaume s'arrêta un moment devant le saule. Louise faillit tomber. Heureusement que Morillon, qui ne la quittait pas des yeux, venait de voir arriver Marguerite , qu'il avait reconnue au premier eoup-d'œil.
Il ne put dissimuler la joie que lui causait cette découverte, et il courut à elle d'un air railleur et galant.
— Comment ! s'était-il écrié en s'avançant gracieusement vers elle, Mademoiselle Marguerite Lemaître, ou Marchand,
Dr: SATL'UNIN FIC1IET. 245
ou tout autre nom, car monsieur voire père en a, je crois, une demi-douzaine ; comment! la fille d'un fonctionnaire public, ajouta-t-il avec le geste horrible d'un homme qui abat une tète; comment! une jeune personne bien élevée en est réduite à être servante de bassecour!
— J'aime mieux faire ce métier que celui que vous faites, lui dit Marguerite en le regardant avec un souverain mépris.
— Mon métier est celui d'un bon patriote, ma belle citoyenne.
— Tant pis pour les patriotes si, pour leur ressembler, il faut être comme vous espion, délateur et assassin !
— Prends garde à ce que tu dis, misérable î s'écria Morillon furieux.
— Je dis la vérité, repartit Marguerite. Vous avez pris d'ignobles déguisements pour voler les secrets de vos ennemis, et après avoir réussi, vous qui êtes, à ce qu'on dit, envoyé ici pour faire respecter la loi, vous avez assassiné un homme dans un chemin.
— Tu mens, misérable !
DE SATIT.NIN FICÏIET. 2^7
— Cet homme vit, et il le dira.
— Tu mens!
— C'est moi qui l'ai sauvé.
— Toi!
— Oui, moi, et c'est moi qui ai été avertir le marquis de la Ptouarie de ta ruse infâme.
— Malheureuse! fit Morillon exaspéré.
— Et c'est moi, dit Marguerite avec
une farouche persistance, qui ai encore averti les gens de cette maison de ton arrivée... '
— Toi! fit Morillon au comble de la
fureur. Arrêtez cette malheureuse
cène. . .
Morillon, à qui l'injure manquait, s'élança sur Marguerite le poing levé.
— Obéissez donc, dit Marguerite aux gendarmes, sans cela cet homme va me traiter comme on le traitait au bagne.
Cette scène violente, imprévue, avait
DE SATURNIN FICIIET. 249
appelé l'attention de tout le monde. Les travailleurs eux-mêmes s'étaient arrêtés et considéraient avec efïroi et stupeur cette jeune fille qui bravait si courageusement l'agent suprême d'une autorité qui basait son pouvoir sur l'écbafaud.
Morillon s'en aperçut et s'écria avec violence :
— Eh bien: que faites-vous là, malheureux, qu'avez-vous à me regarder?
Puis il se retourna et reprit :
— Oui, oui... arrêtez cette fille.
Elle était déjà entre deux gendarmes.
— Liez-la, attachez-la.
— C'est inutile, fit Delbenne, elle ne nous échappera pas.
Morillon regarda Delbenne comme s'il ne pouvait comprendre qu'on pût résister à l'un de ses ordres.
— M'avez-vous entendu? reprit-il.
Delbenne fit un signe à l'un des gendarmes, qui attacha les mains de Marguerite.
DE SATURNIN FIC1IET. 251
— Serrez les cordes, dit Morillon.
— La torture est supprimée Monsieur, fit Limoëlan.
— Attachez aussi ce conspirateur, ce traître, cet aristocrate !
A cet ordre les ouvriers, qui étaient des paysans que le maire avait requis dans le village , s'arrêtèrent encore , et deux ou trois levèrent leurs bêches d'un air menaçant.
Gendarmes, reprit Morillon, pré-
252 ÀVEMX'RES
parez vos armes... en joue... et tuez le premier qui bouge.
Les paysans restèrent immobiles , mais ils ne reprirent point leur travail.
— A l'ouvrage! fit Morillon exaspéré, à l'ouvrage ! fit-il en s'armant d'un pistolet.
Que Limoëlan eût fait un signe, et ces paysans se fussent élancés sur les gendarmes avant que ceux-ci eussent pu faire usage de leurs armes. La lutte se fût engagée, et si Morillon et les siens
eussent triomphé dans la maison de Desilles, ils ne seraient pas sortis du village, qui se fût levé au bruit de cette scène. Mais Limoëlan se crut sauvé, car on avait dépassé le saule au pied duquel se trouvaient les papiers; la bêche négligemment enfoncée n'avait pu atteindre la pierre placée à deux pieds de profondeur, et le terrain, d'abord si soigneusement recouvert par Desilles, mais maintenant bouleversé par ordre de Morillon, ne gardait plus aucune trace qui put désigner l'endroit fatal.
— Allons, mes enfants, obéissez et
travaillez, dit Limoëlan, c'est à nous à supporter le malheur des injustes soupçons qu'on a contre nous.
Les terrassiers reprirent leur travail.
Poiré s'était assis sur la mardelle du puits et sifflottait un petit air moqueur. Les deux demoiselles Desilles se tenaient droites et les yeux baissés pour cacher la joie qu'elles éprouvaient aussi , car elles se croyaient sauvées. Quant à Margue-
rite, elle regardait Morillon d'un air de triomphe. Limoëlan se demandait ce qui pouvait pousser cette jeune fille à braver ainsi la colère de Morillon. Celui-ci contenait mal sa rage, se promenait activement et pressait les ouvriers avec des injures et des menaces. Tout-à-coup, mademoiselle Louise Desille pousse un cri.
— Qu'est-ce que c'est? dit Morillon en suivant le regard de la jeune fille.
— C'est le platane qu'on a planté le jour de la naissance d'Angélique, dit Louise, ne l'abattez pas.
DE SATUHN1N FICHET. 2r>7
— Brisez-le, arrachez-le, fouillez-le à six pieds ! cria le farouche commissaire , supposant que cette pieuse religion d'un souvenir de famille n'était que l'effroi qu'avait éprouvé Louise en voyant les ouvriers approcher de l'endroit fatal.
Et Morillon lui-même se met à l'ouvrage. On creuse, on creuse encore. On trouve un banc de pierre qui évidemment n'avait pas été dérangé depuis la formation de ces terrains. Morillon , de plus en plus irrité, y brise la bêche qu'il avait prise et sort du trou profond coin: une bête fauve qui cherche une victime,
Il aperçoit Marguerite qui , rompue de fatigue, s'était appuyée contre un arbre.
Il va vers elle et la pousse brutalement en lui disant :
— Allons, debout!
Un cri d'horreur s'échappe de la bouche des spectateurs à cet acte de férocité.
— Qui ose parler? dit Morillon.
— Moi! s'écrie Deibenne , et je vous préviens dune chose , c'est que si vous
DE SATURNIN FICIIET. 259
recommencez des brutalités pareilles, je me retire à l'instant même.
— Gendarmes, arrêtez ce rebelle ! s'écrie Morillon.
— Gendarmes , à vos rangs ! reprend Delbenne avec autorité.
Les gendarmes obéissent, et Delbenne s'avance alors vers Morillon, que la colère suffoque. Le lieutenant, après lui avoir fait le salut militaire , lui dit alors d'un ton froid et sévère :
— Citoyen commissaire, je suis le chef
immédiat de ces hommes, ils ne peuvent et ne doivent recevoir d'ordres que de moi. Je suis prêt à prendre les vôtres ; je les leur transmettrai.
— Nous aurons à compter ensemble , citoyen lieutenant, répondit Morillon, et je vous ferai voir...
Delbenne resta immobile, et Morillon, voyant que c'était un parti pris , se contint et reprit :
— Vous me répondez de ces prisonniers, lieutenant, faites-y bien attention.
Aussitôt Delbenne lui tourna le dos.
DE SATURNIN FICIIET. 261
Guillaume Poiré continuait à siffler d'un air railleur. La moitié du jardin était retournée , et les ouvriers n'avaient rien trouvé.
Morillon consulta sa montre, la fin du jour approchait, et s'il laissait venir la nuit sans que les habitants de la Fosse- Ingant vissent arriver les troupes qu'on leur avait annoncées, il se pourrait qu'ils découvrissent la ruse. Mille autres eirconstances pouvaient trahir Morillon, ne fut-ce que l'arrivée de quelques autres habitants qui déclareraient n'avoir rencontré aucune force armée. Dans ce cas .
le danger de Morillon devenait imminent.
Plus^d'un exemple lui faisait craindre d'être attaqué et massacré sans pitié.
Les paysans de la Bretagne n'avaient pas encore appris à jouer avec le sang, mais déjà ils avaient tué quelques employés du pouvoir fHqui s'étaient présentés pour lever les impôts. Morillon avait beau presser les ouvriers , ils n'avan-
v çaient que lentement, ou bien, s'ils vou-
laient se hâter, ils ne faisaient quefleurer la terre de quelques pouces seulement. Morillon commençait à se désespérer. Tous les visages étaient mornes
DE SÀTUP.N1N FICIIET. 2G5
et immobiles devant lui ; personne à qui demander conseil. Il aperçut alors Guillaume Poiré toujours assis sur la mardelle du puits , toujours sifflotant et balançant ses jambes d'un air distrait.
Morillon alla à lui.
— Tu m'as dit que les papiers avaient dû être enterrés dans le jardin...
—Je vous ai dit ce que j'avais entendu. — Mais penses-tu qu'ils y soient ?
— Je le parierais
264 AVUNTURIS
— Comment faire pour les trouver?
— Vous avez votre manière, qui vaut mieux que Ja mienne, dit Poiré insolemment, faites retourner le jardin à vingt pieds de profondeur et vous arriverez.
Seulement, il vous faudra quarante hommes et quinze jours de travail.
— Comment t'y serais-tu pris, toi?
fit Morillon qui joua le tigre faisant patte
X de velours.
— Ah ! dame, je ne sais pas trop....
mais d'abord je n'aurais pas fait toucher à un brin d'herbe... regardez, les voilà
qui vont retourner ce carré de carottes... ii quoi bon?...
— Mais pour le visiter...
— M'est avis que si on y avait fait un trou... les carottes manqueraient, ou que si on en avait repiqué d'autres, les fanes ne seraient ni si vertes ni si droites...
— C'est possible ; mais ce qui est fait est fait... Voyons, y a-t-il moyen do procéder autrement?...
— Dame, fit Poiré, m'est avis que si vous écriviez la lettre d'avis au payeur
de Nantes, pour les vingt mille francs en argent, ça m'ouvrirait l'esprit et les
yeux.
Morillon réfléchit;... il reconnut enfin qu'il fallait céder.
— Eh bien ! dit-il , je l'écrirai ce soir.
— Tout de suite; il doit y avoir de Tencre et des plumes dans la maison.
— Laisser ces gens-là seuls...
— Il n'y a pas de danger, dit Poiré , ils se croient sauvés.
DE s.vrur.MN FICIIET. 2G7
Morillon demanda de quoi écrire ; Louise l'accompagna dans la maison, et lui donna tout ce qu'il fallait.
Morillon écrivit ; il lut tout haut à mesure qu'il écrivait , Poiré suivait le mouvement de la plume et de la voix pour s'assurer que Morillon n'écrivait pas autre chose que ce qu'il disait... Celui-ci finit en lisant :
— Et maintenant le salut d'usage... Je te salue , liberté , égalité , fraternité ou la mort... et je signe.
Mais, au lieu de cela, il avait ajouté à
208 AYENTUllES
sa lettre : « Vous ferez arrêter immédiatement l'homme qui vous remettra cette lettre. »
— Tiens, dit-il en la donnant à Guillaume, lis.
Morillon se souvenait de l'embarras de Poiré, lorsqu'il avait voulu lui faire lire sa commission dans le château de Nantes, et il profitait de son ignorance. Poiré lut pris à cette ruse.
Guillaume fit semblant de lire et rendit à Morillon la lettre , que celui-ci cacheta.
DE SATURNIN FICIIET. 269
— Et maintenant, dépêchons, fit !e commissaire de la Convention.
— Venez donc , dit Guillaume, ce sera bientôt fait.
Morillon avait tellement hâte d'atteindre enfin ce précieux dépôt, qu'il oublia Louise et rentra dans le jardin. A peine la jeune fille fut-elle libre , qu'elle s'échappa et courut se réfugier dans une maison voisine.
Guillaume rentré dans le jardin alla droit au saule , et s'écria :
— La cachette est là !
Limoëlan tressaillit ; Angélique seule resta impassible.
— Mais on y a déjà fouillé là , dit un paysan.
— Vrai ! lui dit Guillaume , et c'est toi qui as fouillé là...
— Oui, c'est moi.
— Et tu n'as pas été étonné de la facilité avec laquelle la bêche entrait dans la terre ?
— Quand il a plu , toutes les terres sont molles.
— Vrai! reprit Guillaume, et la pluie détache le lierre du sol , n'est-ce pas ? et la pluie amasse au pied d'un saule des feuilles de charme et de platane plus épais qu'il n'y a de feuilles de saule... Va , va , mon gars , j'ai remué la terre , et je vas Rapprendre que je n'ai pas oublié mon métier.
Guillaume s'arma sur-le-champ de la bêche , et en trois ou quatre coups, il arriva à la pierre.
— Nous y sommes, s'écria-t-ii.
Il dégagea rapidement la pierre , la releva, et montrant le trou qui descendait à une grande profondeur , il dit à Morillon :
— Est-ce qu'il n'y a rien au fond de ça?
— Oui , oui, fit Morillon ravi : je vois quelque chose qui reluit; c'est un coffre de fer.
— Non point, dit Guillaume, qui élargissait le trou pour pouvoir parvenir au fond... ce n'est ni du' fer ni du cuivre.
DE SATIRMN FICIIET. -^73
Il se coucha sur le sol, enfonça son l>ras dans le trou, et retira le précieux bocal, qu'il remit à Morillon.
— Ce sont des papiers , s'écria celui-ci avec une sorte de délire et embrassant ie bocal. Nous tenons enfin les preuves... Monsieur de Limoëlan, ajouta-t-il avec un sourire insultant, vous convient-il d'assister à l'inventaire que nous allons faire?
— Je le demande , monsieur.
Morillon , Delbenne , le maire et les gendarmes rentrèrent dans le salon avec
les prisonniers. Morillon ouvrit le bocal ,
retira une liasse et se mit à la feuilleter. Il éclatait en transport joyeux à chaque papier qu'il consultait. D'abord il trouva le plan de l'association écrit de la main de Thérèse Moëllien, puis la commission donnée par les princes à la Rouarie, les lettres de Calonne , les brevets signés en blanc... des lettres écrites par Louise Desilles à la Rouarie , et qui lui apprenaient les démarches faites par son père, le compte rendu des dépenses et des recettes de l'association.
Moellon prenait chacun de ces papiers les uns après les autres, les numé-
DE SATURKIN FICHET. 275
-rotait, les classait; il ne tenait pas sur son siège, il parlait et gesticulait; arrivé aux lettres de Louise, il s'écria :
— Ah ! ah ! où est-elle donc cette demoiselle qui tient les livres de la conspiration? Assurez-vous de mademoiselle Louise Desilles.
— Où est-elle? dit Delbenne.
Limoëlan la chercha des yeux.
— Oh ! s'écria Morillon... elles étaient deux... où est l'autre ?... où est cette Louise ?
— C'est moi ! dit Angélique en se présentant froidement.
— Je m'en doutais , la belle , dit Morillon, l'autre n'était pas de force... mais ne vous alarmez pas, vous serez en bonne compagnie, je l'espère.
Et en disant cela, il se mit à feuilleter, à ouvrir, à parcourir rapidement les papiers qu'il n'avait pas encore classés. Cependant, au bout de quelques minutes , son visage s'assombrit , il reprit tous les papiers, il les examina de nouveau, les retourna, les déplia l'un après l'autre. Ce qu'il cherchait avant toutes choses
DE SATURMN FICHE T. 277
manquait à sa découverte... La liste des conjurés n'était pas dans le bocal.
L'insatiable cruauté de Morillon fut frappée d'un tel désappointement, qu'après s'être enfin bien convaincu que ce document précieux lui avait échappé , il omba accablé sur son siège , comme un homme frappé par un horrible malheur.
— Rien! s'écria-t-il avec désespoir, rien !
Morillon ne comptait donc pour rien d'avoir découvert les preuves flagrantes de cette conspiration à laquelle à Paris
on s'obstinait à ne pas croire. Cependant il avait en mains le plan de cette dangereuse entreprise, les pièces qui montraient que la plupart des nobles de la Bretagne conspiraient avec les princes exilés à l'étranger; il savait qneCalonne leur envoyait des fonds ; enfin , grâce à lui , la Convention pouvait justifier cette imputation de Danton , que l'Angleterre repoussait comme une calomnie, c'est-àdire la fabrique permanente de faux assignats ; tant de documents importants, une découverte si grave, ne lui semblaient rien , du moment qu'il ne pouvait traîner à sa suite une foule de
DE SATURNIN FICIIET. 279
coupables pour les jeter au tribunal révolutionnaire et de là à léchafaud.
C'est que Morillon avait rêvé un effroyable triomphe. Il comptait apprendre tous les noms' des conjurés et alors les poursuivre , les attaquer , les saisir ; puis, lorsqu'il en eut assemblé deux cents , demander à la Convention une armée pour les conduire jusqu'à Paris, et là faire son entrée à la tète des régiments qu'on lui eut donnés, traînant entre deux files de soldats quarante charrettes chargées de prisonniers avec le nom de chacun inscrit sur de larges écriteaux.
280 ÀVENTUP.ES
Pour cette entrée triomphale, Morillon s'était arrangé un terrible costume, avait tracé Tordre de la marche , il avait vu son arrivée à la Convention , il avait préparé son discours. Enfin il se rappelait avoir vu jadis un général rapportant dans une pompeuse cérémonie des drapeaux pris sur l'ennemi et il s'était écrié :
— Je ferai mieux que d'offrir à un roi des chiffons déchirés , je ferai hommage à la patrie de la tête de ses ennemis.
Tel était ce misérable saltimbanque ;
monstre de férocité qui épouvanta assez la Bretagne pour qu'elle s'imaginât avoir
LE SATL'KMiN FIC11ET. 281
rencontré le plus terrible persécuteur que la Convention pût lui envoyer. Malheureux pays! qui devait oublier le nom de Morillon , effacé sous le souvenirsanglant de Carrier.
La consternation de Limoëlan et d'Angélique à la découverte du bocal avait dû faire croire à Morillon qu'il avait trouvé tout ce que cette maison renfermait d'important. Après quelques recherches infructueuses dans diverses parties de la maison, il se résigna à la découverte qu'il avait faite et donna ses ordres pour le départ.
Il était temps ; comme il l'avait prévu, les habitants de la Fosse-Ingant , après avoir vainement attendu les troupes annoncées par Morillon, s'étonnèrent de ne point les voir arriver; quelques habitants , plus curieux ou plus intrépides , avaient été dans les environs et en étaient revenus, assurant qu'on ne voyait d'aucun côté la moindre apparence d'une prochaine arrivée de troupes.
Cependant Morillon resta avec Delbenne dans la maison Desilles, tandis que les gendarmes allaient chercher les chevaux à l'auberge où ils les avaient déposés et les ramenaient avec eux.
Quelques groupes observaient déjà de loin la maison. En voyant les chevaux bridés et harnachés , on devina que les gendarmes allaient quitter la Fosse- Ingant. Aussitôt on s'appela, on s'excita, et bientôt une troupe assez nombreuse s'amassa aux abords de la demeure de Desilles. Pendant ce temps , les gendarmes étaient rentrés dans la cour de cette maison, dont on avait fermé les portes.
Picot Limoëlan avait été mis en croupe de Delbenne, les mains attachées derrière le dos et lié à lui par une forte sangle. Angélique Desilles , qui conti-
nu ait à se présenter sous le nom de Louise , avait été également mise en croupe derrière Morillon, liée et enchaînée comme son oncle, Marguerite, également enchaînée, avait été confiée à Guillaume Poiré.
Lorsque toute la troupe fut à cheval y quatre des gendarmes qui la composaient se mirent en tête ; Delbenne, Mo rillon et Poiré se placèrent au centre avec un gendarme sur chaque flanc ; les quatre autres cavaliers formèrent l'arrière-garde de cette escouade.
A un signe de Morillon , le maire ouvrit rapidement et à deux battants la
grande porte de la cour, et la cavalerie sortit au grand trot , le sabre au poing. A cette brusque apparition , le groupe assez peu nombreux qui était en face de la maison se dispersa avec épouvante.
La troupe s'élança au galop, et Morillon était déjà hors de portée avec ses prisonniers, que les paysans s'informaient encore de ce qui s'était passé dans la maison , et du nom de ceux que le commissaire de la Convention emmenait avec lui.
Mais ce ne fut pas là l'atteinte la plus cruelle que reçut la vaste conjuration de la Remarie,
Fontevieux et Thérèse, échappés de la Fosse-Ingant, avaient refusé de suivre Desilles, qui, après les avoir rejoints, poursuivit son chemin jusqu'à la place de Saint-Malo et y trouva une barque qui put le transporter jusqu'à Jersey.
Fontevieux avait cédé, en cette circons-
tance, à la volonté de Thérèse Moëllien, qui comptait trouver un asile assuré dans la forêt de Fougères. Pour elle, le moment de l'insurrection approchait, et elle voulait être présente au jour annoncé par la Rouarie ; d'ailleurs , elle comptait sur les paysans des environs de Fougères , qui la connaissaient personnellement.
Ils se détournèrent de la route suivie par Desilles, et, après deux heures de marche, ils se crurent hors de toute atteinte. Ils continuèrent paisiblement leur chemin, de façon qu'à la nuit tombante ils se trouvèrent à une petite distance de
DE SATURNIN F1CIIET. 289
Fougères. 11 était six heures du soir.
Fontevieux et Thérèse arrivèrent à rembranchement d'un chemin qui conduisait d'un côté à la ville, de l'autre à une ferme appartenant à la famille Moëllien.
Il avait été convenu entre eux qu'ils se rendraient à cette ferme ; mais avant de s'engager tout-à-fait dans le chemin qui devait les y mener, Thérèse arrêta son cheval et resta un moment silencieuse.
Fontevieux attendit pendant quelques minutes, et, voyant que la rêverie de Thérèse continuait , il lui dit doucement :
— Eh bien ! ne voulez-vous pas poursuivre notre marche?
Thérèse étendit doucement la main vers la ville de Fougères et lui dit :
— Là, Georges, à deux pas de nous, est la maison où ma mère est morte, la maison où je suis née , la maison où j'ai vécu innocente et pleine de douces rêveries ; ne la reverrai-je donc pas avant de mourir?
— Vous la reverrez, dit Fontevieux; mais alors vous y rentrerez en maîtresse et non pas en fugitive ; vous la reverrez 9
DE SATÏÎKNIN FICHET. 294
et alors elle retentira de cris de joie et d'admiration, car ce jour-là votre cause aura triomphé , ce jour-là le succès aura couronné vos héroïques efforts.
— Je ne le crois pas, Georges; vous avez entendu la Rouarie : c A bientôt, » nous a-t-il dit en rendant le dernier soupir. Georges, je ne verrai pas le triomphe de notre cause.
— Chassez ces funestes pensées , reprit Fontevieux, je prévoyais quelles arriveraient à votre esprit en approchant de ces lieux où la joie a été la compagne de votre jeunesse.
Thérèse n'entendait pas Fontevieux ; elle était sous l'empire d'une de ces pensées qui s'emparent douloureusement du cœur, et elle reprit avec une voix pleine de larmes :
— Georges , je veux voir la maison de ma mère.
— C'est une imprudence , Thérèse , une grave imprudence. Entrer dans une ville où il y a une garnison républicaine, c'est aller chercher le péril à plaisir.
— Je n'y resterai qu'une heure et j'i-
DE SATURNIN FICIIET. 295
rai seule ; cette nuit, je vous le jure, je vous aurai rejoint à la ferme.
— Allons donc à Fougères , Thérèse .
dit Fontevieux, allons...
— Merci, Georges, reprit Thérèse en s'élançant rapidement dans la direction de la ville, merci.
Au bout d'une heure de marche ils y arrivèrent. La nuit était close , la plupart des boutiques étaient fermées, c'est à peine si on voyait de rares lumières luire à travers les vitres de quelques maison» bourgeoises. Les rues étaient désertes et
ils ne rencontrèrent que des passants attardés qui ne parurent nullement s'étonner de voir deux cavaliers traverser rapidement la ville.
La maison de Thérèse Moëllien était située à quelques pas de l'église : du côté de la campagne, le vaste jardin qui en dépendait bordait le mur du cimetière et n'en était séparé que par une ruelle étroite; du côté de la ville, la façade de la maison ouvrait sur une espèce de car- ( refour, à l'angle duquel était un café fréquenté par les officiers de la garnison. Il eût été imprudent de se présenter à la porte principale de la maison ;
DE SATURNIN F1CIIET. 205
Thérèse et Fontevieux résolurent d'y entrer par la porte qui ouvrait sur la ruelle déserte.
Ils parvinrent aisément à la petite porte du jardin, mais c'est en vain qu'ils frappèrent à plusieurs reprises, les gens de la maison ne les entendirent pas.
Malheureusement pour eux , quelqu'un les avait entendus. Le gardien du cimetière, dont la maison était à quelque distance et de l'autre côté de 1; ruelle, lut éveillé parle bruit des coups frappés à la porte du jardin. Il se leva, se plaça à une petite lucarne, et put voir
deux personnes qui essayaient de pénétrer dans cette demeure depuis si longtemps inhabitée, et <Jont la garde était confiée à un vieux domestique et à sa femme.
Sans comprendre le but de ceux qui voulaient entrer dans cette maison , le gardien resta à sa lucarne pour les examiner ; et, dans l'ombre de la nuit, il vit un des cavaliers franchir le mur de clôture , ouvrir la porte , et tous deux pénétrer immédiatement dans le jardin. En effet , Fontevieux avait préféré ce moyen au danger de se présenter à la porte principale.
Le gardien du cimetière s'imagina
avoir découvert une tentative de vol et se demanda s'il ne devait pas aller prévenir l'autorité, mais la peur de passer dans la ruelle le retint chez lui, toute la nuit, du moins.
Cependant Thérèse et Fontevieux curent bientôt traversé le vaste jardin attenant à la maison. Thérèse laissa son cheval aux mains de Fontevieux et s'avança seule du côté d'une petite bassecour sur laquelle ouvrait la fenêtre du logement des vieux domestiques. Elle frappa doucement aux carreaux , à travers la grille qui les défendait. Les deux vieillards se levèrent avec épouvante à
ce bruit inattendu. Elle frappa de nouveau, et le vieux Fampoux vint ouvrir la fenêtre en demandant d'une voix menaçante :
— Qui est là ?
— C'est moi, dit Thérèse.
— Mademoiselle! s'écrièrent-ils avec éclat.
Et les deux pauvres gens , oubliant que leur maîtresse était dehors et leur avait ordonné de lui ouvrir, tombèrent à genoux en s'écriant :
DE SATURNIN flCHET. 299
— Mon Dieu ! mon Dieu ! soyez béni !
— Pas de bruit, leur dit Thérèse en se penchant à la croisée , et calmez-vous tous deux. Toi, Marthe, va nrouvrir la porte du salon , du côté du jardin, et toi, Baptiste, va prendre nos chevaux, que tu trouveras sous le grand poirier à coté du puits.
Thérèse éprouvait un singulier bonheur à donner ces ordres ; il lui semblait retrouver tout le calme de sa vie passée en parlant du grand poirier qu'elle avait si souvent escaladé dans son enfance, en parlant du vieux puits dont sa mère lui défendait toujours de s'approcher.
La vieille femme se hâta d'entrer dans l'intérieur pour ouvrir à sa maîtresse, et Fampoux suivit Thérèse, qui revint dans le jardin pour gagner la porte du salon.
— Tu trouveras M. Fontevieux , ditelle à Baptiste, qui tient les chevaux , et tu lui diras de venir me retrouver.
— Ah! dit le vieux domestique, c'est
ce brave M. de Fontevieux; tenez, je le
disais tout-à-f heure à ma femme, qu'il ne vous abandonnerait pas, lui !
Thérèse monta les marches du perron , sur lequel le salon de sa maison
LE SATURNIN FiCHET. ÔOi
ouvrait par une vaste porte-fenètre. Elle entendit bientôt la vieille Marthe détachant à grand'peine la grosse barre de fer qui maintenait les volets intérieurs; puis il fallut ouvrir la porte, puis les volets qui la défendaient extérieurement, et ce fut un travail si difficile, que Fontevieux était déjà près de Thérèse , lorsque Marthe détacha le dernier verrou, et s'élança joyeusement vers sa jeune maîtresse, en lui disant :
— Entrez, entrez.
Marthe avait déposé une misérable chandelle à L'angle de la cheminée de ce
vaste salon boisé. L'aspect en était triste et sombre, il glaça Fontevieux. Mais Thérèse était toute à la joie de revoir sa maison; elle courut jusqu'au milieu du salon , s'y arrêta , le regarda long-temps, et puis se dirigeant vers un cadre posé à l'un des côtés de la cheminée, elle tomba à genoux et se mit à fondre en larmes, en disant :
— Oh ! ma mère, ma mère !