LIVRE XXII. 5i
fait aucun tort aux beaux-arts , ni aux hommes qui ont un vrai génie pour les cultiver. Ainsi Idoménée est beaucoup plus puissant qu'il ne Tétait quand vous admiriez sa magnificence. Cet éclat éblouissant cachait une faiblesse et une misère qui eussent bientôt renversé son empire : maintenant il a un plus grand nombre d'hommes, et il les nourrit plus facilement. Ces hommes accoutumés au travail, à la peine, et au mépris de la vie parFamour des bonnes lois, sont tous prêts à combattre pour défendre ces terres cultivées de leurs propres mains. Bientôt cet état, que vous croyez déchu , sera la merveille de THespérie.
Souvenez-vous, ô Télémaque, qu'il y a deux choses pernicieuses dans le gouvernement des peuples, auxquels on n'apporte presque jamais aucun remède : la première est une autorité injuste et trop violente dans les rois ; la seconde est le luxe , qui corrompt les mœurs.
Quand les rois s'accoutument à ne connaftre plus d'autres lois que leurs volontés absolues y et qu'ils ne mettent plus de frein à leurs passions, ils peuvent tout; mais ,* à force de tout pouvoir^ ils sapent les fondemens de leur puissance; ils n'ont plus de règle certaine, ni de maximes de
3ao TÉLÉMAQUE.
gouvernement; chacun à Tenvi les flatte ; ib n'ont plus de peuples ; il ne leur reste que des esclaves dont. le nombre diminue chaque jour. Qui leur dira la vérité ? qui donnera des bornes à ce torrent? Tout cède; les sages s'enfuient, se cachent , et gémissent. Il n'y a qu'une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée : souvent même le coup qui pourrait la modérer l'abat sans ressource. Rien ne menace tant d'une chute funeste qu'une autorité qu'on pousse trop loin : elle est semblable à un arc trop tendu , qui se rompt enfin tout à coup si on ne le relâche : mais qui est-ce qui osera le relâcher? Idoménée était gâté jusqu'au fond du cœur par cette autorité si flatteuse ; il avait été renversé de son trône; mais il n'avait pas été détrompé. Il a fallu que les dieux nous aient envoyés ici, pour le désabuser de cette puissance aveugle et outrée qui ne convient point à des hommes; encore a-t-il fallu des espèces de miracles pour lui ouvrir les yeux.
L'autre mal, presque incurable, est le luxe.
Comme la trop grande autorité empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On dit que ce luxe sert à nourrir les pauvres aux