LIVRE XXIII
ne craindra-t-il point d'être flatté en ces occasions? S'il convient de quelque arbitre pour terminer le différent, il montre son équité, sa bonne foi , sa modération. Il publie les solides raisons sur lesquelles sa cause est fondée. L^arbitre choisi est un médiateur amiable , et non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à ses décisions, mais on a pour lui une grande déférence : il ne prononce pas une sentence en juge souverain ; mais il fait des propositions, et on sacrifie quelque chose par ses conseils pour conserver la paix. Si la guerre vient, malgré tous les soins qu'un roi prend pour conserver la paix, il a du moins alors pour lui le témoignage de sa conscience , l'estime de ses voisins , et la juste protection des dieux. Idoménée , touché de ce discours , consentit que les Sipontins fussent médiateurs entre lui et les Sibarites.
Alors le roi , voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échappaient , essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avait remarqué que Télémaque aimait An tiope; et il espéra de le prendre par cette passion. Dans cette vue , il la fit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le fit pour ne désobéir pas
à son père , mais avec tant de modestie et de tristesse, qu'on voyait bien la peine qu'elle souffrait en obéissant. Idoménée alla jusqu'à vouloir qu'elle chantât la victoire remportée sur les Dauniens et sur Adrastc ; mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télomaque; elle s'en défendit avec respect, et son père n'osa la contraindre. Sa voix douce et touchante pénétrait le cœur du jeune fils dTlysse ; il était tout ému. Idoménée , qui avait les yeux attachés sur lui , jouissait du plaisir de remarquer son trouble. Mais Télémaque ne faisait pas semblant d'apercevoir les desseins du roi ; il ne pouvait s'empêcher, en ces occasions, d'être fort touché; mais la raison était en lui au-dessus du sentiment ; et ce n'était plus ce même Télémaque qu'une passion tyrannique avait autrefois captivé dans l'ile de Calypso : pendant qu'Ântiope chantait, il gardait un profond silence; dès qu'elle avait fini , il se hâtait de tourner la conversation sur quelque autre matière.
Le roi ne pouvant, par cette voie^ réussit* dans son dessein, prit enfin la résolution de faire une grande chasse , dont il voulut donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura , ne voulant point y aller; mais il fallut exécuter Tordre