LIVRE XXIV. .S
ture; ils aiment-mieux de l'estime et de la confiance que des trésors ; mais ne les gâtez pas on leur donnant un pouvoir sans bornes : tel eût été toujours vertueux^ qui ne l'est plus^ parce que son maitre lui a donné trop d'autorité et trop de richesses. Quiconque est assez aimé des dieux pour trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis ^ d'une sagesse et d'une bonté constante^ trouve bientôt par eux d'autres personnes qui leur ressemblent^ pour remplir les places inférieures. Par les bons auxquels on se confie, on apprend ce qu'on ne peut pas discerner par soi-même sur les autres sujets.
Mais faut-il ^ disait Télémaque , se semr des méchans quand ils sont habiles y comme je l'ai ouï dire souvent? On est souvent, répondait Mentor, dans la nécessité de s'en servir. Dans une nation agitée et en désordre, on trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont déjà en autorité; ils ont des emplois importans qu'on ne peut leur ôter, ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes qu'on a besoin de ménager : il faut les ménager euxmêmes, ces hommes scélérats , parce qu'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s'en servir pour un temps, mais il faut
374 TCLEBUlQUE.
aussi avoir en vue de les rendre peu h peu tncK Ules..Pour la vraie et intime confiance, gardez-vous bien de la leur donner jamais; car ils^ peuvent en abuser 9 et vous tenir ensuite malgré vous par votre secret; chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Servezvous d'eux pour des négociations passagères; traitez-les bien , engagez-les par leurs passions mêmes à vous être fidèles; car vous ne les tiendrez que par-là : mais* ne les mettez point dans^ vos délibérations les plus secrètes. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré; mais ne leur donnez jamais la clef de votre cœur ni de vos aflaires. Quand votre état devient paisible, i*^i^> conduit par des homme» sages et droits dont vous êtes sùr^ peu à peu les. méchans dont vous étiez contraint de vous servir deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter ; car il n'est jamais permis d'être ingrat^ même pour les méchans; mais,, en les traitant bien , il faut tâcher de les rendre bons. Il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu'on pardonne à l'humanité; il faut néanmoins peu à peu relever l'autorité, et réprimer les maux qu'ils feraient ouvertement si^ on les laissait faire. Après tout, c'est un mal que