‹ Aventures de TélémaqueChapitre 149 sur 158 · LITRE X^IV · texte numérisé non relu

LITRE X^IV

le bien se fasse par les méchans; et, quoique ce mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peu à peu à le faire cesser. Un prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la justice, parviendra 9 avec le temps, à se passer des hommes corrompus et trompeurs; il en trouvera assez de bons qui auront une habileté suffisante.

Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation , il est nécessaire d'en former de nouveaux. Ce doit être , répondit Télémaque , un grand embarras. Point du tout , reprit Mentor, l'application que vous avez à chercher les hommes habiles et vertueux , pour les élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du courage; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d'hommes qui languissent dans une oisiveté obscure, et qui deviendraient de grands hommes, si l'émulation et Tespérance du succès les animaient au travail ! Combien y a-t-il d'hommes que la misère et l'impuissance de s'élever par la vertu , tentent de s'élever par le crime ! Si donc vous attachez les récompenses et les honneurs au génie et à la vertu^ combien de sujets se formeront d'eux-mêmes ! Mais combien en formerez-vous en les faisant monter de

degré en degré, depuis les derniers emplois jusqu^aux premiers! vous exerc^^z les talens; vous éprouverez l'étendue de l'esprit, et la sincérité de la vertu. Les hommes qui parviendront aux plus hautes places auront été nourris sous vos yeux dans les inférieures. Vous les aure^^ suivis toute leur vie, de degré en degi*é; vous jugerez d'eux, non par leurs paroles, mais par toute la suite de leurs actions.

Pendant que Mentor raisonnait ainsi avec Télémaque, ils aperçurent un vaisseau phéacien qui avait relâché dans une petite ile déserte et sauvage bordée de rochers afFreux. En même temps les vents se turent , les plus doux zéphyrs même semblèrent retenir leurs haleines; toute la mer devint unie comme une glace; les voiles abattues ne pouvaient plus animer le vaisseau ; l'effort des rameurs, déjà fatigués, était inutile; il fallut aborder en cette ile, qui était plutôt un écueil qu'une terre propre à être habitée par des hommes. En un autre temps moins calme, on n'aurait pu y aborder sans un grand péril.

Les Phéaciens, qui attendaient le vent, ne paraissaient pas moins impatiens que les Salentins de continuer leur navigation. Télémaque s'ava^nce vers eux sur ces rivages escarpés. Aus-^.

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sitôt il demande au premier homme qull rencontre s'il n'a point vu Ulysse, roi d'Ithaque, dans la maison du roi Âlcinoûs.

Celui auquel il s'était adressé par hasard n'était pas Phéacien : c'était un étranger inconnu , qui avait un air majestueux, mais triste et abattu ; il paraissait rêveur ^ et à peine écouta-t-il d'abord la question de Télémaque; mais enfin il lui répondit : Ulysse, vous ne vous trompez pas ^ a été reçu chez le roi Alcinoiîs , comme en un lieu où l'on craint Jupiter, et où l'on exerce l'hospitalité; mais il n'y est plus, et vous Vy chercheriez inutilement; il est parti pour revoir Ithaque, si les dieux apaisés souffrent enfin qu'il puisse jamais saluer ses dieux pénates.

A peine cet étranger eut prononcé tristement ces paroles, qu'il se jeta dans un petit bois épais sur le haut d'un rocher, d'où il regardait tristement la mer, fuyant les hommes qu'il voyait, et paraissant affligé de ne pouvoir partir.

Télémaque le regardait fixement ; plus il le regardait, plus il était ému et étonné. Cet inconnu, disait-il à Mentor, m'a répondu comme un homme qui écoute à peine ce qu'on lui dit , et qui est plein d'amertume. Je plains les malheureux depuis que jp le suis; et je sens que

mon cœur s'intéresse pour cet homme, sans savoir pourquoi. Il m'a assez mal reçu ; à peine a-t-il daigné m'écouter et me répondre : je ne puis cesser néanmoins de souhaiter la fin de ses maux.

Mentor j souriant , répondit : Voilà à quoi servent les malheurs de la vie; ils rendent les princes modérés , et sensibles aux peines des autres. Quand ils n'ont jamais goûté que le doux poison des prospérités , ils se croient des dieux; ils veulent que les montagnes s'apla^ nissent pour les contenter; ils comptent pour rien les hommes; ils veulent se jouer de la nature entière. Quand ils entendent parler de souffrances, ils ne savent ce que c'est; c'est un songe pour eux; ils n'ont jamais vu la distance du lûen et du mal. L'infortune seule peut leur donner de l'humanité, et changer leur cœur de rocher en un cœur humain : alors ils sentent qu'ils sont hommes , et qu'ils doivent ménager les autres hommes qui leur ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de pitié, parce qu'il est, comme vous, errant sur ce rivage, combien devrezvous avoir plus de compassion pour le peuple d'Ithaque, lorsque vous le verrez un jour souffrir, ce peuple que les dieux vous auront confié

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comme on confie un troupeau à un berger, et qui sera peut<*étre malheureux par TOtré ambition, oujpar votre faste, ou par votre imprudence ! car les peuples ne soufirent que par les fiiutes des rois , qui devraient veiller pour les empêcher de souffrir.

Pendant que Mentor parlait ainsi , Télémaque était plongé dans laptrbtesse et dans le chagrin ; il lui répondit enfin avec un peu d'émotion : Si toutes ces choses sont vraies , l'état d'un roi est bien malheureux. Il est l'esclave de tous ceux auxquels il parait commander : il est fait pour eux; il se doit tout entier à eux ; il est chargé de tous leurs besoins ; il est l'homme de tout le peuple, et de chacun en particulier. Il faut qu'il s'accommode à leurs faiblesses, qu'il les corrige en pére^ qu'il les rende sages et heureux. Uautorité qu'il parait avoir n'est point la sienne ; il ne peut rien faire ni pour sa gloire ni pour son plaisir; son autorité est celle des lois, il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple k ses sujets. A proprement parler, il n'est que le défenseur des lois pour les faire régner; il faut qu'il veille et qu'il travaille pour les maintenir : il est l'homme le moins libre et le moins tranquille de son royaume ; c'est un esclave qui sa-

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quent phis ingrats : c'est leur faire un préseot funeste; c'est leur offrir un poison délideux«, Mais appliquez-vous à redresser leurs mœurs ^ à leur inspirer ia justice^ la sincérité, la crainte des dieux , l'humanité, la fidélité, la modération^ le désintéreasement; en les rendant bons, vous les empêcherez d'être ingrats, vous leur donnerez le véritable bien , qui est la vertu ; et la vertu, si elle est solide, les attachera toujours à celui qui la leur aura inspirée. Ainsi , en leur donnant les véritables biens, vous vous ferez du bien à vous-knême, et vous n'aurez point à craindre leur ingratitude. Faut^il s'étonner que les hommes soient ingrats pour des princes qui ne les ont jamais exercés qu'à, l'injustice, qu'à Tambition sans bornes contre leurs voisins, qu'à l'inhumanité , qu'à la hauteur, qu'à la mauvaise foi? Le prince ne doit attendre d'eux que ce c[u'il leur a appris à £aiire. Si au contraire il travaillait , par ses exemples et par son autorité , à les rendre bons, il trouverait le fruit de son travail dans leur vertu , ou du moins il trouverait dans la sienne et dans l'amitié des dieux de quoi se consoler de tous les mécomptes.

A peine ce discours fut -il achevé que Télémaque s'avança avec empressement vers les

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