LIVRE XXIV
tage ; mais la voix lui manqua ^ ses lèvres s'efforçaient en vain d'exprimer les pensées qui sortaient avec impétuosité du fond de son cœur ; la divinité présente l'accablait, et il était comme un homme qui , dans un songe , est oppressé jusqu'à perdre la respiration , et qui , par l'agitation pénible de ses lèvres, ne peut former au* cune voix.
Enfin Minerve prononça ces paroles : Fils d'Ulysse , écoutez-moi pour la dernière fois. Je n'ai instruit aucun mortel avec autant de soin que vous; je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres inconnues, des guerres sanglantes , et de tous les maux qui peuvent éprouver le cœur de l'homme. Je vous ai montré, par des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut régner. Vos fautes ne vous ont pas été moins utiles que vos malheurs : car quel est l'homme qui peut gouverner sagement s'il n'a jamais soufTert, et s'il n'a jamais profité des souflrances où sec fautes l'ont précipité?
Vous avez rempli, comme votre père, les terras et les mers de vos tristes aventures. Allez , vous êtes maintenant digne de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus qu'un court et facile
3^6 TÉLÈMAQUE.
trajet jusques à Ithaque, où il arrive dans ce moment : combattez avec lui, obéissez -lui comme le moindre de ses sujets ; donnez - en l'exemple aux autres. Il vous donnera pour épouse Antiope^ et vous serez heureux avec elle , pour avoir moins cherché la beauté que la sagesse et la vertu.
Lorsque vous régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l'âge d'or : écoutez tout le monde , croyez peu de gens ; gardez - vous bien de vous croire trop vous-même : craignez de vous tromper , mais ne craignez jamais de laisser voir aux autres que vous avez été ti*ompé.
Aimez les peuples; n'oubliez rien pour en être aimé. La crainte est nécessaire quand l'amour manque ; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes violons et dangereux.
Considérez toujours de loin toutes les suites de ce que vous voudrez entreprendre; prévoyez les plus terribles inconvéïiiens , et sachez que le vrai courage consiste à envisager tous les périls , et à les mépriser quand ils deviennent nécessaires. Celui qui ne veut pas les voir n'a pas assez de courage pour en supporter