‹ Aventures de TélémaqueChapitre 154 sur 158 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

assuré qu'il n'était pas mort? Aujourd'hui^ voua en éles assuré par vos propres yeux , et cette assurance, qui devrait vous combler de joie^ vous laisse dans l'amertume ! Ainsi le cœur malade des mortels compte toujours pour rien ce qu'il a le plus désiré , dés qu'il le possède , et est ingénieux pour se tourmenter sur ce qu'il ne possède pas encore.

C'est pour exercer votre patience que les dieux vous tiennent ainsi en suspens. Vous re-> gardez ce temps comme perdu; sachez que c'est le plus utile de votre vie^ car ces peines servent à vous exercer dans la plus nécessaire de toutes les vertus pour ceux^ qui doivent commander.

Il faut être patient pour devenir maître de soi et des autres hommes; l'impatience, qui parait une force et une vigueur de l'âme , n'est qu'une faiblesse et une impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas attendre et souffrir est comme celui qui ne sait pas se taire sur lin secret : Pun et l'autre manque de fermeté pour se retenir, comme un homme qui court dans un chariot, et qui n'a pas la main assez ferme pour arrêter, quand il le faut, ses coui'^ ^ers fougueux; ils n-obéissent plus au frein, ib se précipitent, et l'homme faible, auquel

ils échappent, est brisé dans sa chute. Ainsi l'homme impatient est entraîné par ses désirs indomptés et farouches dans un abime de malheurs : plus sa puissance est grande j plus son impatience lui est funeste ; il n'attend rien y il ne se donne le temps de rien mesurer; il force toutes choses pour se contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant qu'il soit mûr; il brise les portes, plutôt que d'attendre qu'on les lui ouvre ; il veut moissonner quand le sage laboureur sème : tout ce qu'il fait à la hâte et à contre-temps est mal fait, et ne peut avoir de durée non plus que ses désirs volages. Tels sont les projets insensés d'un homnie qui croit pouvoir tout , et qui se livre à ses désirs impatiens pour abuser de sa puissance. C'est pour vous apprendre à être patient, mon cher Télémaque , que les dieux exercent tant votre patience , et semblent se j,ouer de vous dans la vie errante où ib vous tiennent toujours incertain. Les biens que vous espère? se montrent k vous , et s'enfuient comme un songe léger que \e réveil fait disparaître y pour vous apprendra que les choses mêmes qu'on croit tenir dans ses mains échappent dans l'instant. Les plus sages \eçonsi d'Ulysse ne vous seront pas aussi utiles;

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que sa longue absence , et que les peines que vous souffrez en le cherchant.

Ensuite Mentor voulut mettre la patience de Télémaque à une dernière épreuve encore plus forte. Dans le moment où le jeune homme allait avec ardeur presser, les matelots pour hâter le , départ) Mentor l'arrêta tout à coup, et l'engagea à faire sur le rivage un grand sacrifice à Minerve. Télémaque fait avec docilité ce que Mentor veut. On dresse deux autels de gazon.

L'encens fume, le sang des victimes coule.

Télémaque pousse des soupirs tendres vers le ciel; il reconnaît la puissante protection de la déess.e. r

A peine le sacrifice est41 achevé, qu'il suit Mentor dans les routes sombres d'un petit bois vobin. Là^il aperçoit tout à coup que le visage de son ami prend une nouvelle forma : les rides de son iront s'effacent, conune les ombres dis^ paraissent^ quand l'aurore, de ses doigts de rose, ouvre les portes de l'orient, et enflamme tout l'horizon; 9&a yeux creux et austères se changent en des yeux bleus d'une douceur céleste et pleins d'une flanune divine; sa barbe grise et négligée disparait ; des traits nobles et fiers^ mêlés de douceur et de grâce, se montrent

aux yeux de Télémaque ébloui. Il reconnaît un visage de femme^ avec un teint plus uni qu'une fleur tendre : on y voit la blancheur des lis mêlés de roses naissantes. Sur ce visage fleurit une éternelle jeunesse avec une majesté simple et négligée ; une odeur d'ambrosie se répand de ses cheveux flottans; ses habits éclatent comme les vives couleurs dont le soleil, en se levant, peint les sombres voûtes du ciel , et les nuages qu'il vient dorer. Cette divinité ne touche pas du pied h terre; elle coule légèrement dnas l'air comme un oiseau le fend de ses ailes : elle tient de sa puissante main une lance brillante, capable de faire trembler les villes et les nations les plus guerrières; Mars même en serait effrayé : sa voix est douce et modérée , mais forte et insinuante ; toutes ses paroles sont des traits de feu qui percent le cœur de Télémaque, et qui lui font ressentir je ne sais quelle douleur délicieuse : sur son casque parait l'oiseau triste d'Athènes, et sur sa poitrine brille la redou^ table égide. A ces marques, Télémaque reconnaît Minerve.

O déesse , dit-il , c'est donc vous-même qui avez daigné conduire le fils d'Ulysse pour l'ainour de son père... ! Il voulait en dire davan-

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